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Après Covid, l’après Macron ?

Si la brutale pandémie de Covid-19 a révélé quelque chose en France, c’est bien l’impéritie de l’organisation administrative et de ceux qui nous gouvernent depuis des années. Le millefeuille des « compétences » aboutit à une incompétence caractérisée ; personne ne sait vraiment qui fait quoi, donc qui est « responsable » (mot exclu du dictionnaire administratif). La « gouvernance » apparaît comme une politique de laisser-faire, laisser-aller, que personne ne contrôle et dont le seul fusible reste le président ; ce qui est politiquement fort malsain.

Après l’épisode Covid aura lieu le rendu des comptes et le bilan est accablant : impréparation, inefficacité, mensonges. Les « gouvernants » ne sont pas des gouverneurs ; ils ne gouvernent en rien mais semblent se laisser gouverner – par les circonstances, le Budget, les Grands principes, « Bruxelles ». Au lieu de décider, ils « consultent » ; au lieu de trancher, ils tergiversent. Le premier tour des élections municipales a été la grande erreur fondatrice du sentiment de méfiance renforcé. Au lieu d’être président, à la De Gaulle, Macron s’est révélé un conciliant à la synthèse molle, à la Hollande. Lui qui prônait objectifs, modernité, efficacité, a montré qu’il ne réussissait pas à les réaliser. Ce jugement est probablement injuste (tout n’a pas été négatif dans la gestion de la crise) mais il est ce que les électeurs retiendront : le chantre de l’Efficace ne s’est pas montré à la hauteur. Rassurons-nous peut-être, sous Hollande cela aurait été pire.

Car qui a désarmé le « système » (l’usine à gaz) sanitaire français ? – les gouvernements de François Hollande. Après le 11-Septembre, l’explosion de l’usine AZF et le SRAS, le chikungunya et la grippe aviaire, les politiciens aux affaires des années 2001 à 2005 mettent en place des stocks de masques chirurgicaux et FFP2. Mais ils sont répartis de façon bordélique entre différents établissements, avec des statuts juridiques différents ! Image édifiante du château de cartes bureaucratique « à la française » qui vise à tout contrôler tout en n’en prenant pas les moyens, dans l’irresponsabilité des « services » qui se renvoient la balle. Excellente idée pour une fois, une véritable industrie française du masque de protection a été mise en place sous délégation de service publics par Xavier Bertrand en 2005.

En 2009, la France dispose donc d’un milliard de masques chirurgicaux et FFP2. Mais la doctrine évolue malheureusement entre 2011 et 2013 : par souci d’économie (et d’importations pas chères de Chine) les masques seront réservés aux hôpitaux et les stocks réduits ; la population sera laissée volontairement à elle-même. Il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas le gouvernement Philippe sous Macron qui a dit le premier que les masques ne servaient à rien pour le grand public, c’est avant tout le gouvernement socialiste Jean-Marc Ayrault (2012-2014).

Une instruction ministérielle du 2 novembre 2011 sur la préparation de la réponse aux situations exceptionnelles de santé (sous François Fillon, 2010-2012) distingue deux types de stocks : les « stratégiques » détenus et gérés par l’EPRUS créé en 2007 (Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires) et les « tactiques » dans certains « établissements de santé » de première ligne. Mais c’est le Secrétariat général de la sûreté et de la défense nationale (SGDSN) qui édicte le 13 mai 2013 une doctrine de protection des travailleurs face aux maladies hautement pathogènes à transmission respiratoire : aux entreprises de fournir les masques et d’en apprécier « l’opportunité » – autrement dit, « l’Etat c’est pas moi », les Ayrault ne seront pas les héros.

Puisque le port des masques FFP2 n’est plus conseillé par le Haut conseil de la santé publique depuis 2011, pourquoi entretenir un stock de masques professionnels ? Et puisque c’est aux employeurs de se démerder pour leurs salariés depuis 2013, pourquoi entretenir un stock de masques grand public ? Economies obligent, l’État ne va pas reconduire la convention signée avec le producteur de masques… et laisser casser une industrie qu’il avait lui-même créée ! Elle ferme ses portes en 2018. Telle est l’imbécilité à la française « que le monde nous envie » (disent les plus cons).

Lorsque survient le Covid-19 en 2020, les stocks sont minimes (100 millions de masques au lieu d’1 milliard dix ans plus tôt) et dilués entre les acteurs : Santé publique France, une centaine d’établissements de santé dont la gestion des masques dépend des Agences Régionales de Santé, enfin tous les employeurs de France, entreprises, régions, ministères, et le reste. Autrement dit, personne ne sait rien sur rien et commande dans son coin. De quoi être incapable de négocier les prix et ne recevoir que des commandes de seconde main, après toutes les commandes majeures des autres pays, plus avisés. L’économie, chez les fonctionnaires de la bureaucratie à la française, n’a jamais été étudiée de près : en 1974 à Science Po Paris, elle se réduisait à « la Banque de France et au Budget de l’Etat » !

Macron était réputé être mieux au fait de l’économie et de l’organisation publique : las ! il n’a pas voulu mécontenter « les syndicats » et a plutôt contenté l’économie privée avec ses réformes, probablement utiles mais pas régaliennes. Les « régions » ne sont que des découpages technocratiques sans âme ni répartition claire des compétences (la preuve, tout revient dans la gestion du déconfinement aux départements). Les administrations centrales ne sont pas réorganisées ni contrôlées, chacun tirant la couverture à lui dans son petit coin, sans vue d’ensemble. La santé est la dernière roue du carrosse, coûtant « toujours plus » sans réorganisation des missions (les « urgences » qui accueillent n’importe quoi de pas urgent du tout) ni des budgets (rabot général sur tout sans discrimination).

Les hauts fonctionnaires ont clairement montré dans l’action réelle et immédiate réclamée par le Covid leur niveau d’incompétence. Le président qui avait promis l’efficacité moderne se débat dans le bordel traditionnel d’une Administration aussi tentaculaire que procédurière et incontrôlée. Le mensonge, le storytelling si bête de la porte-parole du gouvernement sur les masques qui ne servent à rien pour les gens, ont desservi l’image. Comment faire encore confiance à ces gens pour redresser la barre et tenir les rênes du pays ?

D’où l’intuition qu’après le Covid pourrait bien avoir lieu l’après Macron.

Mais qui mettre à la place ? Certainement pas les inconséquents, incompétents, manipulateurs de « belle histoire « des extrêmes populistes. Probablement pas les écolos, toujours dans l’incantation, la grande peur millénariste du climat et la promotion de la décroissance. Les gens ont mesuré durant deux mois ce que signifie « la décroissance » : une vraie chute du niveau de vie et un chômage massif qui va durer. Quant aux émissions de particules fines, après deux mois sans avions ni voitures, ni usines… seulement 5% en moins ! Autrement dit, avions et bagnoles ne sont pas les causes principales de la dégradation du climat : voudrait-on éviter de parler d’autre chose ? Des épandages agricoles par exemple ? Resterait le « parti socialiste » mais, après la gestion calamiteuse Ayrault et Macron du stock « stratégique » de masques et de leur production française tout aussi « stratégique », autant garder le Macron du « en même temps », nettement moins doctrinaire que les ex du PS. Alors qui ? L’opposition de droite ? Son insistance malvenue pour que se tienne le premier tour des municipales, juste avant le confinement, montre qu’ils sont plus dans la posture des petits jeux de pouvoirs que dans celle de la gestion du pays.

Il nous faut des gens neufs. Mais qui ?

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Humeur confinée

Le vampire de Wuhan fera sans doute un bon sujet de série télé sur le modèle de Tchernobyl, après la pandémie. Mais cinq problèmes se posent à moi :

Premier problème : le mensonge. Car il faut sans cesse le rappeler, malgré la propagande communiste qui nomme sa grippe « italienne » ou susurre l’idée qu’elle proviendrait d’un labo de l’armée US, c’est bel et bien la chauve-souris chinoise qui a conchié donc virusé ce que bouffent les mammifères à écailles pangolins que les humains bouffent en Chine – ce qui est à l’origine de la contamination mondiale en décembre 2019 (96% de séquences génétiques en commun). Et si ce n’est pas en ville, puisqu’on aurait « attesté » (a posteriori) un cas ailleurs le 1er décembre, c’est donc tout proche (revue La Recherche, mars 2020). Oh, ce n’est pas la première fois ! De la grippe de Hongkong à la grippe aviaire, nombre de grippes sont venues de Chine. Seule la grippe « espagnole » serait semble-t-il venue des éleveurs texans, mais c’était il y a un siècle. Le parti communiste chinois au pouvoir a mis tout un mois pour admettre qu’une nouvelle grippe virulente existait, l’ophtalmologiste Li Wenliang qui en a parlé sur les réseaux sociaux le 3 décembre a été arrêté pour « déstabilisation de l’ordre public » puis est mort sans que les autorités ne daignent d’abord vérifier. Comme sous Staline, le communisme en marche ne tolère aucun écart, fut-il de la nature : les avions ne s’écrasent jamais, la production est toujours dépassée, le peuple toujours plus heureux.

Second problème : la Chine. Malgré sa prétention à la civilisation, elle connait une arriération hygiénique et sanitaire ; il suffit d’y avoir voyagé hors des grandes villes mondialisées, ou dans les quartiers traditionnels des mêmes villes. La civilisation passe par l’eau courante et les chiottes, mais aussi par l’entretien des marchés ouverts et des normes minimales pour les animaux vivants. Au lieu de se frotter entre acheteurs dans la presse de foire, de tâter la marchandise ici ou là, de laisser sans nettoyage les étals le soir, de copuler à même les tables non nettoyées à la brune, il est inévitable que des contaminations se produisent et que les virus, pas cons, recodent leurs chaîne ADN par mutations afin de trouver un nouvel hôte bien gras et ayant la bougeotte. Baiser pour se multiplier est en effet le tropisme éternel de tout organisme, même aussi peu sophistiqué et aussi peu vivant qu’un virus. La promiscuité avec les bêtes, que ce soit en Chine (SRAS-Cov, Covid19), en Arabie (MERS-Cov), en Afrique (HIV, Ebola) ou au Texas, favorise les sauts d’espèce ; une hygiène douteuse les rend inévitables.

Troisième problème : la bougeotte mondiale. Des affairistes aux commerçants en passant par les touristes, chacun ramène sa petite provision de virus en souvenir. Il suffit d’un contact infecté ou de postillons jusqu’à 1m80, et chaque contaminé contamine à son tour – tout comme un vampire – entre 1.4 et 3.9 personnes. L’aggravation, c’est la religion. Partout où ça contamine le plus, c’est à cause des sectes évangéliques (en Corée, dans l’est), des rassemblements pèlerins musulmans, des banquets communistes, de l’appel Trump à remplir les églises. La religion tue ! Consommez avec modération.

Quatrième problème : le con – finement. Confiner est la meilleure solution en absence de tests fiables qui permettent immédiatement de séparer le bon grain sain de l’ivraie contaminée, de médicaments qui retardent ou de vaccin qui guérisse. A surgi alors une polémique à la con sur la Chloroquine, remède miracle aussi attendu que les pilules pour bobo du labo Boiron, qui ferme une usine de croquettes homéopathiques au lieu de fabriquer de vrais médicaments, même génériques. La croyance magique et le marketing engendrent un gaspillage consommatoire que je ne crois pas avoir entendu les fameux « écolos » dénoncer en ce cas précis. Macron fait ce qu’il doit, en tâtonnant comme tout le monde, même si les « groupes de pression » (à commencer par Larcher et Mélenchon) l’ont forcé à tenir le premier tour des municipales, tout en se doutant bien (ou alors ils sont stupides) que le second tour ne pourrait se tenir dans les délais. Ce n’était qu’une grippette et il ne fallait pas affoler le bon peuple (con comme un balai si on les entend bien). Ils ont tellement ri de Roselyne Bachelot en son temps, qui voulait vacciner massivement. Les cons râlent avant d’avoir mal, puis râlent après car cela aurait pu être mieux et un con reste un con. Peut-on espérer qu’ils vont la jouer plus finement ?

Cinquième problème : les écolos. Un vieil adage de trader s’applique parfaitement aux écolos : « quand la vague se retire, on voit ceux qui sont à poil ». Justement, nul ne les entend plus sur les ondes qu’ils occupaient pourtant largement – je me demande pourquoi. La Greta serait-elle contaminée au virus bio ? La « croissance » coloniale qu’ils appelaient de tous leurs vœux n’a-t-elle pas surgi… d’un vaste pays ex-colonisé ? Le krach boursier, puis économique qu’ils espéraient comme l’Apocalypse pour « changer le Système » n’est-il pas en cours ? Et puis quoi ? Quelles propositions concrètes ici et maintenant ? Les grandes idées, mais rien derrière : l’industrie polluante, y compris celle qui fabrique gel alcoolique, médicaments et vaccins, n’apparaît-elle pas insuffisante ? Le revers le la médaille « décroissance » saute aux yeux : effondrement de l’activité économique, donc de l’emploi, donc des revenus, donc des ressources publiques, donc de la recherche. La majeure partie des écolos en France sont fonctionnaires : qui va les payer sinon la dette, l’impôt et la planche à billet ? Ils n’en ont rien à faire des autres (je ne dis pas foutre, ça pollue). Ils restent tout à leur petit jeu d’ego qui se veut plus « conscient » et plus « moral » que les autres.

Au fond, chacun s’aperçoit que deux semaines de Corona, ça saoule.

Mais les remises en cause des évidences ont quelque chose de réjouissant. Outre la niaiserie « décroissance », la fuite à la campagne de 15% des Parisiens (riches) et les supermarchés brusquement à sec sur l’île de Ré, les gens qui n’ont jamais couru depuis l’enfance et qui courotent à deux à l’heure en sautillant pour faire croire qu’ils sont légitimes à sortir, les chiens que l’on voit passer en laisse de maîtres différents plusieurs fois par jour pour la même raison (mais oui, on se prête les chiens !), les chats ravis d’avoir leurs humains à la maison et plus longtemps sous la couette, les voleurs d’Amsterdam qui profitent du musée fermé pour piquer un Van Gogh invendable, le trafic de drogue qui s’effondre faute de mondialisation, l’information radio avec France-unique aux heures de  journal, la bêtise des gens qui passent leur chat au gel hydroalcoolique pour les désinfecter des caresses des autres (ce qui engendre un coma éthylique selon les vétérinaires qui le signalent…), les chiens passés à l’eau de Javel (vous vous foutez de l’eau de javel sur la tronche, vous ? alors pourquoi le chien ?) – tout cela change des récriminations habituelles : des gilets jaunes qui tournent en rond, des chauffeurs qui ne chauffent plus dans un service public de transport qui n’en est plus (sauf les impôts en contrepartie), et la réforme des retraites qui n’en finira jamais. D’ailleurs la grève « internationale » des travailleurs franco-français prévue au 31 mars a été coronavirée…. que font les syndicats ?

La retraite, nous y sommes pour 2.2 millions de chômeurs partiels, ajoutés aux 3.3 millions de chômeurs permanents sur les 29 millions de population active en âge de travailler, cela fait 19% sans activité. A ajouter aux 17 millions de retraités et aux gamins, sur 66 millions au total, il n’en reste plus guère pour bosser ces temps-ci. La majorité ne produit pas, consomme peu, ne se déplace plus : en bref est enfin écologique ! Est-elle plus heureuse comme ça ? Voire…

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Décroissance

Signe de mentalité fatiguée, la décroissance est à la mode. Encore faut-il s’entendre sur ce que ce terme polysémique signifie. En bonne logique, il s’agit de croissance négative, autrement dit de régresser. Mais cela peut aussi vouloir dire changer les paramètres de ce que l’on a considéré jusqu’ici comme de la croissance. Ou encore limiter le nombre des humains qui forcent à croître pour vivre ou au moins survivre. On le voit, la « décroissance » attire tous les phalènes qui cherchent désespérément à croire en quelque chose sans pour autant penser.

La croissance négative est bel et bien arrêter de faire plus ou mieux. Il ne s’agit pas de développement « durable » qui ménage les ressources en économisant les matières, l’énergie et le travail humain. Non, il s’agit d’un « retour » à l’ère préindustrielle où chaque famille vivait en ferme autarcique ; ou, mieux, à l’ère prénéolithique où la prédation des chasseurs-cueilleurs était limitée par les ressources naturelles, animales et végétales – et par les groupes humains ennemis, ce qui bornait la croissance humaine. Car qui dit plus d’humains dit plus de besoins, donc plus de prédation sur le milieu. Les décroissants seraient donc bien avisés de prôner la limitation des naissances plutôt que de vanter l’austérité de tous sur tout – sauf pour les pays émergents.

Le refus du progrès se niche dans le christianisme qui « regrette » le paradis où tout était donné pour rien, rendant insignifiante toute « croissance ». Léon Tolstoï en est le représentant conservateur traditionnel le plus abouti. Quant à Gandhi, il faisait de nécessité vertu : s’il vantait le rouet pour tisser son propre dhoti, ce n’était pas par écologie mais parce que son peuple était pauvre et exploité par les filatures d’Angleterre. Les Verts, Yves Cochet et les antiproductivistes se reconnaissent dans ce courant. Il n’est pas le mien, vous l’aurez compris. Décroissant signifie pour moi « des croissants ».

En revanche, la croissance jusqu’ici mesurée par la production intérieure brute peut être remise en cause et j’y souscris. Il s’agit d’améliorer l’indice pour en faire non plus celui de la quantité mais celui du bien-être. Le « toujours plus » n’accroît pas forcément le bonheur – au contraire. Il suscite l’envie du voisin, donc le désir de se hausser du col, entraînant compétition sociale et esbroufe par le fric et le pouvoir – les deux allant très souvent de pair. Le « dernier » Smartphone n’est pas utile, il suffit qu’il remplisse au mieux les fonctions de base d’un téléphone communiquant sur le net. Le champagne à 30 € la bouteille n’est pas forcément meilleur qu’un crémant (de Bourgogne) à 6 € la bouteille – qui, en plus, est « biologique ». Payer la marque n’est pas s’assurer un meilleur produit mais montrer socialement qu’on a les moyens, donc se valoriser. On entend très peu de « décroissants » vilipender ces travers vicieux de la bête humanité. Non, il s’agit toujours des autres, du « système », de l’idéologie libérale, jamais de soi.

Consommer moins n’est pas toujours consommer mieux. En ce sens, la critique de la Technique par Heidegger est utile : progrès oui, mais pour quoi ? L’emballement du tout technique, qui se réalise simplement parce qu’on le peut, n’est pas un idéal de vie ni de société. Les valeurs supérieures doivent prédominer et ne faire de la technique – utile – qu’un outil en vue de fins autres que la simple sophistication et multiplication des objets. A quoi cela sert-il d’acquérir une automobile qui peut rouler jusqu’à 240 km/h alors que partout les vitesses sont limitées à 130 km/h ? L’indice de développement humain ou l’empreinte écologique pourraient devenir des indicateurs plus pertinents que le PIB. La qualité de la vie m’apparaît plus importante que la possession personnelle de tous les objets du désir. D’autres façons d’user des choses sont possibles : covoiturage, location entre particuliers, troc, prêts, droit d’usage, etc.

Pour moi, la capacité à inventer de nouvelles technologies grâce à la curiosité insatiable pour le savoir est la clé du futur. Pas un « retour » réactionnaire à un avant-qui-était-mieux (pur fantasme !) mais un futur maîtrisé où le désir immédiat du tout-tout-de-suite n’est pas reconnu socialement (le contraire du laxisme post-68 européen, du gaspillage égoïste américain comme des enfants gâtés uniques chinois). La morale peut quelque chose car « le système » est opéré par des humains (hommes ET femmes) dont les désirs sont pour l’instant des ordres mais qui peuvent prendre conscience qu’il y a mieux que les assouvir là, sur le tapis : il y a les enfants, la nature, les ressources. C’est bien sûr, les réseaux sociaux en sont pleins de ce genre de remarque : « la crise » est toujours la faute des autres. Mais les monades de la société des réseaux peuvent prendre conscience qu’il y a quelque chose au-dessus de leur petit moi : ce serait un progrès, une « croissance » morale utile !

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Risques boursiers donc politiques

Le 24 octobre, c’est bientôt. Le 24 octobre 1929… krach ! Le jeudi noir, premier jour d’une série.

Le risque n’est jamais univoque : tout risque fait tache d’huile telle l’aile de papillon censée provoquer un cyclone à l’autre bout de la terre. La bourse est un baromètre de beaucoup de choses : de la façon qu’ont les entreprises de produire, des contraintes qui pèsent sur elles du fait du prix des matières premières, des taxes et impôts, des règles à n’en plus finir, des revendications salariales, de la satisfaction de leurs employés, de la confiance de leurs clients, de leurs innovations, des concurrents – et de l’ambiance générale de la société qui est à l’optimisme ou à l’avenir sombre.

C’est ainsi que Trump le paon ricain massacre la croissance. En déclarant « la guerre » à ses alliés comme à ses adversaires, il force chacun à se replier sur lui-même et à contre-attaquer – donc à devenir plus fort, bien que plus maigre. En jouant au poker le très court-terme pour « gagner » (son mot-fétiche) les élections à mi-mandat et être réélu deux ans plus tard, il fait s’envoler le déficit du budget par ses baisses d’impôts et ses dépenses, coupant toute marge de manœuvre lorsque des vents mauvais se lèveront inévitablement. Après lui le Déluge : c’est ainsi que résonnent les infantiles – on ne peut pas dire « raisonnent », ce serait dévaluer la raison. Je n’achète plus rien qui vienne des États-Unis : puisqu’ils le désirent en majorité en élisant un clown, qu’ils restent donc entre eux.

La situation économique globale devrait rester stable l’an prochain en raison des déficits américains et chinois qui soutiennent – à bout de bras – la consommation donc le commerce, donc la production. Mais la bourse anticipe toujours… Comme l’équilibre n’est pas tenable, c’est le prochain coup qui compte : anticiper est tout l’art de l’investisseur.

Or les intérêts politiques américains et chinois sont pour le moment en phase et poussent les déficits afin de maintenir artificiellement une croissance – à visée électorale aux États-Unis et sociale en Chine. Il y a donc surchauffe, des capacités à plein qui engendrent des hausses de prix. Dans le même temps le pouvoir d’achat n’augmente pas, il régresse. Car, si la richesse globale peut augmenter, elle ne va pas dans toutes les poches et reste donc théorique : à quoi servent les millions de dollars d’une œuvre de Jeff Koons (par exemple) puisque qu’elle ne « vaut » que le prix du snobisme des rares richissimes ? Elle n’est pas en or ni en farine, elle n’est pas fongible, elle ne passera peut-être même pas les décennies tant « l’art » change avec le temps et que le kitsch néo-pop apparaît un brin superficiel.

La croissance au-delà du potentiel économique engendre des excès que les banques centrales ont le statut de contrer : d’où les hausses de taux d’intérêt qui restreignent le crédit en le rendant plus cher. La Fed américaine a commencé, la Banque centrale européenne devrait suivre. La croissance, déjà anémique en Europe en raison des lourdeurs réglementaires et de la concurrence entre membres de la même zone, devrait retomber sans vraiment décoller. Et les Ricains sont en embuscade pour tendre des pièges aux champions européens : les banques avec les condamnations records, l’automobile avec le dieselgate et les sanctions contre l’Iran, les avions bientôt, peut-être la pharmacie… Tout est bon pour intenter procès au nom de la loi américaine, décrétée « universelle » par droit du plus fort, et pour « négocier » de monstrueuses amendes, tandis que des Européens sont très frileux face aux géants américains, on le voit avec les GAFAM et la lâcheté allemande sur le sujet. Tandis que Steve Bannon, le Daphnis du grand paon ricain, vient encourager dans tous les pays européens la dissidence national-égoïste : l’Union européenne fait peur au grand ricain, elle est une vraie puissance quand elle est unie : la désunir est donc stratégique pour le grand paon qui se croit expert dealer.

Le prix du pétrole monte et fait monter le dollar, l’Arabie Saoudite est au maximum de ses capacités et ne peut augmenter sa production. Les taxes douanières Trump font baisser la croissance globale et augmentent les prix. Nous sommes proches de la situation de « stagflation » connue dans les années 1970 : finie la croissance mais prix en hausse. Cette fois, c’est la « décroissance » qui menace, ce qui réjouit les Cassandre et les écolos : moins d’emplois, moins de recettes fiscales, trop de déficit et de dette publique, moins d’aides sociales et de retraites – cela veut dire moins de dépenses et une austérité qui s’ancre dans les mœurs. Les technocrates de l’Administration, cette nouvelle Église, savent évidemment mieux que vous ce qui est bon pour vous : ils ont encouragé en France le diesel depuis des décennies ; depuis qu’ils ont été « convaincus » par le Ciel de la Science que c’est mauvais pour la planète et la santé, ils interdisent le diesel en ville et restreignent la vitesse partout. Ce qui veut dire que les gens n’ont plus confiance : jeunes, ils répugnent à passer leur permis de conduire ; adultes, à « acheter » une voiture, préférant la location longue durée ou la location-vente. Ils peuvent ainsi zapper à tout moment la bagnole au profit d’Uber, du train (quand il n’est pas en grève) et d’autres moyens en ligne. Ils ont moins confiance dans la monnaie et créent leurs propres monnaies locales ou le troc de proximité. Ils consomment de plus en plus voisin et délaissent les marques mondiales telles que les ricaines emplies de saloperies chimiques.

Les populistes de gauche en ont marre de l’austérité pour l’immense majorité et de la goinfrerie de l’infime minorité – on peut les comprendre. Ils ne rêvent que de tout bazarder, de faire « l’inverse » des économies et des réformes sociales qui s’appliquent depuis une décennie ou deux avec des résultats mitigés. Ils veulent arrêter de réformer (toujours en pire) et distribuer gratuitement du pouvoir d’achat avec de la dette publique, « garantissant » par exemple un revenu universel sans travailler. A condition d’arrêter toute immigration – car un État social se réserve à ses propres citoyens. Et tant pis pour les générations futures qui devront rembourser la dette et se heurter aux immigrants au détriment de leur bonne conscience de gauche. Tant pis pour les niais qui achèteront des emprunts d’État en croyant se faire rembourser un jour… Soit l’inflation grignotera leur capital, soit un oukase voté par un Parlement aux ordres annulera leur créance ou la rendra « perpétuelle » dans l’avenir.

Rien de cela ne sera tenable et le lecteur a désormais compris que « le système » est en permanence instable et qu’il faut naviguer sans cesse sur le mouvant. Les beaux jours ne durent donc jamais et la tempête menace, surtout lorsque la bourse américaine a dépassé son record de durée en hausse et que l’évaluation des cours est à 50 % au-dessus de sa moyenne historique. Quand et où se lèvera la tempête sont les bonnes questions, auxquelles nul ne peut répondre car – jamais – une crise n’a été prévue (elle ne serait pas un choc). Tout retournement est brutal parce que tout le monde inverse ses positions comme sa façon de voir les choses au même moment, tels les moutons du sieur Panurge que nous conte Rabelais.

C’est ainsi : c’est lorsque tout va bien qu’il est temps de se poser la question du pire.

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Qu’est-ce que le capitalisme ?

Le « capitalisme » – mot-valise – pas grand monde ne sait vraiment ce que c’est. Il est utilisé comme injure par les privilégiés d’Etat, comme explication totale de tout ce qui ne va pas par les petits intellos, par le grand méchant marché pour les écrasés de la domination. Or le capitalisme n’est pas « à bout de souffle », comme certains le prétendent, qui préfèrent leurs rêves à la réalité, imaginer un souverain Bien abstrait plutôt que creuser un tantinet cette même réalité.

Pourquoi ? Parce qu’il n’est pas un système « scientifique » ressortant d’une quelconque « loi de l’Histoire » (qui n’existe pas) – comme « la gauche » depuis le marxisme a pris l’habitude de le penser, dans le confort d’une doctrine toute faite qui évite d’observer et de réfléchir.

On retient en général six critères du capitalisme :

  1. propriété privée des moyens de production (au détriment des non-possédants)
  2. division du travail pour assurer la productivité (mais aliène le travailleur qui ne voit pas l’ensemble de son travail)
  3. employés non propriétaires des moyens de production (induisant une « inégalité »)
  4. entreprise comme aventure et risque (avec pour sanction la faillite)
  5. mesure du succès selon le profit (récompense de l’innovation et du pari) mais monopole temporaire (donc pousse à l’investissement, à l’innovation, à la recherche et à la prise de risques)
  6. liberté du marché où se confrontent offre et demande de produits et services (mais tendance au monopole, donc exigence d’une instance supérieure – l’Etat – pour faire respecter la concurrence)

Avant tout c’est un système économique efficace, mais le capitalisme induit une sociologie des acteurs entre possédants, non-possédants, fonctionnaires, enfin influe sur la politique par sa volonté de règles du jeu établies par les Etats.

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Le capitalisme est avant tout un système d’efficacité économique.

Il a toujours existé ; il existera toujours car il tend à produire le maximum (de biens et services) avec le minimum (de matières premières, de capital et d’humains), ce qui est à la fois rationnel, économique et même écologique (réfléchissez un peu). Pour Max Weber, le capitalisme est la rationalisation même des activités collectives, loin du bon-plaisir dépensier du pouvoir féodal ou des superstitions magiques des agriculteurs.

Le capitalisme, comme outil d’efficacité de la production, est politiquement neutre, en ce sens que des sociétés très différentes utilisent le capitalisme : les Etats-Unis république impériale, la Chine communiste à parti unique, la Russie démocrature, l’Allemagne social-démocrate, la France jacobine et étatiste, le Royaume-Uni monarchie parlementaire libérale, la Suisse fédérale et d’initiatives citoyennes…

Le capitalisme, comme appropriation privée a émergé dès le néolithique, lorsque les populations de chasseurs-cueilleurs ont troqué leur prédation nomade sur la nature sauvage contre l’exploitation d’un capital (cheptel, terre, forêt, lieu de pêche, carrière de silex, de sel ou de minerai) – en le protégeant de la prédation des autres. Sont ainsi nées au moins deux classes sociales distinctes : les pillards nomades et les propriétaires sédentaires. Coiffées parfois par un Etat, comme en Mésopotamie ou en Egypte, qui a inventé la comptabilité pour mieux prélever l’impôt sur la production et le soldat pour les armées. Le mot capitalisme provient d’ailleurs du latin « caput » – la tête de bétail.

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Car cette façon de produire capitaliste induit nécessairement une sociologie des acteurs, un régime de propriété et un mode de comportement.

L’appropriation privée des moyens de production distingue ceux qui possèdent de ceux qui ne possèdent pas. Les premiers ont (par héritage, prédation ou effort personnel) le cheptel, la terre, le capital, les machines, les brevets ; les seconds n’ont que (par origine sociale défavorisée, éducation pauvre ou manque d’effort personnel) leur force de travail – déclinante avec l’âge – ce qui conduit Karl Marx entre autres à en faire une catégorie « exploitée ».

Ce jugement philosophique (et non économique, ni sociologique) entraîne la condamnation morale des possédants, censés être avides d’accumuler toujours plus d’argent. Mais cette dichotomie simpliste ne résiste ni à l’histoire, ni à l’observation du présent : l’éthique protestante de Max Weber a fait de la morale austère l’une des conditions de réussite du capitalisme industriel ; l’honneur du travail bien fait a créé, selon Michel Albert, la variante du capitalisme rhénan qui fait le succès de l’industrie allemande et suisse ; aujourd’hui, les plus gros capitalistes de la planète, Bill Gates, Steve Jobs, Warren Buffet, Elie Broad (de Kaufman and Broad), George Soros, ont pris la suite des Carnegie, Rockefeller, Kellog, Guggenheim, Getty – pour financer massivement des organisations caritatives mondiales. En France, le chef étoilé Thierry Marx a permis dès 2002 aux détenus de Poissy de bénéficier d’une formation en bac professionnel Restauration et il crée en 2012 une formation gratuite à la restauration destinée aux jeunes sans diplôme et aux personnes en réinsertion ; Xavier Niel, patron de Free, a créé une école d’informatique gratuite ouverte aux sans-diplômes.

Il y a certes des Bernard Madoff et autres « loups de Wall Street », mais qui n’a pas ses moutons noirs ? L’Eglise et ses pédophiles ? L’Administration et ses Cahuzac ? Le service public et ses profiteurs pris dans les « affaires » ? Les parlementaires avec leurs prébendes ? S’il fallait condamner « le capitalisme » parce qu’il existe des avides et des méchants, il faudrait condamner tout Etat, toute administration et toute église parce qu’ils en ont autant en leur sein… Le capitalisme est-il moral ? s’interrogeait le philosophe André Comte-Sponville – il montrait qu’en logique, c’est non ; le capitalisme n’est ni bien ni mal, il est seulement utile ou inefficace. A chaque ordre son rôle : l’économie n’est pas la politique – c’est à la politique de réguler le capitalisme – pas de le « condamner » ; c’est à la justice de faire respecter les règles – et de condamner les écarts – et c’est à la politique de définir ces mêmes règles et de donner les moyens à la justice.

Par-dessus les deux catégories des possédants et des exploités de Marx s’en est créée une autre, issue de la complexité croissante des sociétés organisées en Etats : la bureaucratie. Les fonctionnaires ou les managers salariés ne possèdent aucun capital (autre que celui – scolaire – d’avoir passé un concours ou d’avoir réussi des études) ; mais leur force de travail salariée est garantie à vie (retraite comprise), ce qui n’en fait pas des « exploités » mais des instruments des règles de droit d’une Administration. Comme hier les clercs de l’Eglise.

On ne peut donc pas affirmer que le capitalisme « se maintient en creusant le fossé entre les nantis et les pauvres », ni qu’il « fait endosser par l’Etat les effets d’une déroute financière ». Ce sont bien les politiciens qui ne font pas leur boulot de dire le droit et de surveiller et sanctionner les écarts à la loi, les politiciens qui cèdent aux lobbies de la finance, de la pharmacie ou du nucléaire – pas les « capitalistes » : ceux-ci ne font que maximiser l’efficacité de leur outil entreprise.

Ce que l’on peut dire en revanche, c’est que la mathématisation du monde, l’orgueil de la rationalité poussé au rationalisme, conduisent à la dérive de la raison, au tout-calculable, tout-quantifiable ; avec cet espoir utopique de tout prévoir et de tout contrôler. Jusqu’au transhumanisme visant à remplacer tout ou partie de l’humain par l’informatique et le robot. Les délires de la finance ont montré en 2007 combien la rationalité sans affect, l’outil sans ouvrier, l’économie sans politique, peut dégénérer. Mais cette finance n’a été contrôlée par personne, et surtout pas par les organismes d’Etat dont c’était pourtant le travail ! – aussi bien aux Etats-Unis adeptes de la transparence qu’en France étatiste donneuse de leçons. Quant au mot de François Hollande, « mon ennemi la finance », on sait bien ce qu’il est devenu : la démagogie électoraliste s’est heurtée à la réalité des choses. Pourquoi « honnir » plutôt que contrôler ? La faillite du politique est ici totale.

D’ailleurs, ceux qui disent le capitalisme fini ne savent pas comment il serait « remplacé »… Ni la décroissance prônée par certains, ni le troc proposé par d’autres, ni la vie en autarcies communautaires rêvée par quelques-uns ne peuvent remplacer la production de masse qui propose à tout le monde des biens et des services, l’organisation du commerce mondial qui évite la pénurie et les aléas climatiques, et l’innovation qui incite à proposer de nouveaux biens. Peut-être ceux qui rêvent de la vie monastique ou de la thébaïde à la Rousseau, sont-ils d’un âge déjà mûr pour aspirer à la tranquillité, ont-ils trop goûté aux fruits de la consommation pour s’en être lassés, ou sont-ils fatigués des changements au point de désirer la quiétude du pavillon avec petit jardin pour la retraite ? Je ne crois pas que les pays émergents, ni la jeunesse émergente ou développée, aient un quelconque désir d’austérité ou de contrainte.

Cela ne signifie en rien que leurs achats ne soient pas réfléchis, ni qu’ils ne veuillent pas éradiquer l’obsolescence programmée. Mais il existe des groupes de pression des consommateurs pour cela, des associations qui influent sur les lois – et des intellos qui, lorsqu’ils font leur boulot, mettent en garde contre les manipulations du marketing, de la pub, de la collecte des données, du panurgisme des réseaux sociaux, de la démagogie politicienne et ainsi de suite. Encore faut-il convaincre intelligemment, avec des arguments, et non se contenter de faire peur en prophétisant l’Apocalypse. L’écologie devra se faire avec les outils du capitalisme pour être efficace et « durable » ; ou elle ne sera qu’une religion de plus.

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Pour s’épanouir, le capitalisme a besoin de la liberté des échanges. Ce que seule la politique peut lui donner, via l’organisation de l’Etat, l’élaboration du droit et un régime de droit libéral.

Les anarcho-capitalistes considèrent que l’État est dangereux et qu’il est possible de s’en passer en s’appuyant sur le « droit naturel », sa propre capacité de défense, et des organismes privés rémunérés. Dans la réalité, il n’existe pas de société capitaliste pure où tous les moyens de production seraient propriété privée et seraient exploités par leurs propriétaires de façon totalement libre sans concours et influence de l’État (via le droit de propriété, la justice pour faire respecter les contrats, les règles de concurrence et d’exploitation, les normes sanitaires et de pollution, les impôts, les infrastructures d’éducation, de santé et de transports…).

Pour les libéraux classiques, comme Alexis de Tocqueville ou Raymond Aron, le marché est un moyen de satisfaire les désirs, pas une fin en soi. Une économie dirigée, planifiée, autoritaire, n’a jamais résolu les inégalités ni les abus, l’histoire entière du XXe siècle le montre à l’envi en URSS, en Chine, à Cuba, en Corée du nord… Le respect des libertés fondamentales et des contrepouvoirs institutionnels permet d’éviter – en démocratie – la constitution de monopoles, ou la corruption des fonctionnaires par les industriels. La tentation existe (le lobby pharmaceutique sur les autorisations de mise sur le marché des médicaments, par exemple), mais le fait qu’il y ait « scandale » et que des mesures législatives fermes soient prises, montre que le système peut se corriger. Bien sûr, ceux qui sont persuadés de faire le bien des autres malgré eux, considèrent l’interventionnisme d’Etat comme seul instrument « moral » – montrant par là-même combien ils font peu de cas de la démocratie (le dernier exemple est le référendum sur Notre-Dame des Landes, dont ils refusent le résultat).

Le capitalisme n’est pas la liberté, mais partout où il y a liberté, il y a capitalisme. Ce pourquoi tous ceux qui préfèrent l’égalité honnissent le capitalisme ; ils lui préfèrent le clientélisme de parti et les privilèges de nomenklatura.

L’histoire du capitalisme montre ses capacités de mutation et d’adaptation :

  1. capitalisme foncier (mésopotamien, grec, romain, châtelains et gentilshommes fermiers, bourgeois propriétaires et gros fermiers, agriculteurs « industriels »)
  2. capitalisme commercial = fin moyen-âge (Venise 14ème) – mi-18ème (marchés, magasins, foires, changeurs et banquiers). Les sociétés par actions ont permis aux riches négociants de prendre un risque et de financer leurs expéditions (route de la soie, route des épices, route du thé). Le grand négoce est toujours resté sous le contrôle des gouvernements nationaux (doctrine mercantiliste). La dynamique du capitalisme a été bien décrite par l’historien Fernand Braudel.
  3. capitalisme industriel et bancaire = 19ème (révolution industrielle en Angleterre fin 18ème par le textile puis machine à vapeur, l’entreprise privée organisée)
  4. capitalisme multinational = début 20ème et surtout après 1945 (grande entreprise parfois transnationale, production et consommation de masse, concentration et lois anti monopoles, recours à l’épargne et émergence d’actionnaires différents des managers (John Kenneth Galbraith), régulation de la monnaie et du marché par l’Etat (John Maynard Keynes), les excès interventionnistes contrecarrés par la dérégulation Reagan et Thatcher – qui a conduit à l’excès inverse de la spéculation financière 2007 – et à la re-régulation des banques et des paradis fiscaux.)
  5. capitalisme monopoliste d’État = fin du 20ème siècle, tentative socialiste de transformer le capitalisme pour lui faire accoucher du communisme. A l’exemple de l’URSS et des pays de l’Est, il a été très à la mode en France sous la gauche Mitterrand (jusqu’au tournant de la rigueur… dès fin 1983) et en Chine post-maoïste (jusqu’à la crise récente).
  6. capitalisme cognitif = nouveau, il serait issu de la mutation des conditions de production, qui font de plus en plus appel au capital-savoir plutôt qu’au capital financier ou industriel. Inventer aux Etats-Unis et produire en Chine pour en faire le marketing aux Etats-Unis et dans le reste du monde permet de capter l’essentiel de la plus-value sur le produit fini. Mais l’émergence des pays et les coûts de transport croissants n’en font peut-être pas un modèle pérenne.
  7. capitalisme libertaire = est un réseau réel de travailleurs indépendants, de coopératives et mutuelles (adhésion volontaire, capital commun, décision une personne une voix, profit traduit en nature), de financement participatif (crowfunding). Mais le collectif reste bien capitaliste, l’efficacité primant sur la production, seule l’éthique (par exemple franc-maçonne pour les mutuelles d’assurance en France) pouvant assurer une redistribution différente du profit.

Le capitalisme est un outil qui prend de multiples formes, pourquoi donc rêver sans cesse d’un monde idéal où il n’existerait pas et qui serait sans aucun problème ? Ce sont les humains qui créent les problèmes, pas les outils. Car, malgré les tentatives libertaires (coopératives ouvrières) ou collectivistes (les « démocraties » populaires), ce monde idéal n’existe pas – sauf au monastère. Pourquoi ne pas se poser plutôt la question de savoir quel est le système qui donne le plus de chances à tous de poursuivre efficacement ses propres objectifs ?

Le capitalisme, système d’efficacité économique inégalé, fait fond sur la discipline et sur la responsabilité individuelle parce que l’erreur est sanctionnée et parce qu’il incite à la recherche, à la création, à l’innovation pour le bien de tous. Dans l’histoire, le développement des villes, de l’artisanat, l’apparition de la bourgeoisie sont liés à l’existence de la propriété – Marx l’avait bien noté, encensant le capitalisme et n’appelant qu’à son dépassement.

Est-ce pour cela que certains rêvent de déporter tous les bourgeois à la campagne, comme le fit Pol Pot ? Ou de revenir avant le néolithique pour empêcher la « propriété privée » ? Le rapport salarial entre patrons et employés selon le prix de marché du salaire (rapport contractuel) est un progrès par rapport à la contrainte d’Etat (socialisme « réalisé »), au servage (rapport féodal) ou à l’esclavage (rapport de force) – ne croyez-vous pas ? Surtout si chacun s’entend (par son vote) pour que l’Etat – au-dessus des intérêts particuliers – définisse des règles démocratiques valables pour tous. Encore faut-il avoir les politiciens au bon niveau.

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Bernard Maris, Keynes ou l’économiste citoyen

bernard maris keynes
En hommage à Bernard Maris, assassiné par les cancres qui ont cru se grandir en tuant aussi le Grand Duduche.
Cette note est parue en décembre 2008 sur Le blog boursier (reprise avec autorisation).

Keynes revient à la mode après avoir été usé par les technocrates avides de régulation d’Etat. Sa ‘Théorie générale’ est d’un abord difficile, destinée aux spécialistes, et est dite « dépassée » par le triomphe des économistes monétaristes. Bernard Maris, professeur d’économie, prouve qu’il n’en est rien. En une rapide synthèse qui se veut ‘totale’, embrassant l’homme tout entier et pas seulement les œuvres mathématisées reconnues par les spécialistes, Maris brosse un portrait d’honnête homme qui est un monument de « civilisation ». Oui, Keynes était libéral ; il aimait si peu Marx et ses certitudes métaphysiques qu’il « comparait l’intérêt de ses écrits à celui du Coran » p.88 ; son vrai modèle était Montesquieu (p.80), phare libéral des Lumières.

Bernard Maris a un tempérament positif, truculent, joyeux ; il veut les hommes intelligents et heureux, orientés vers le bien collectif. Cette gaieté provocatrice est celle de Keynes et il sait nous la faire partager. En 5 chapitres, il déploie le personnage dans son œuvre de magistrale façon. On ne peut comprendre Keynes l’économiste sans se référer aux mathématiques probabilistes, mais aussi aux artistes de Bloomsbury et à la psychologie de Freud. Elève brillant, mathématicien hors pair, il est ‘immoraliste’ à la Gide, fraternel, libéré, non conformiste (homosexuel et féministe) ouvert aux idées neuves. Ami de Virginia Woolf, du peintre Duncan Grant, de l’écrivain Lytton Strachey, du philosophe George Edward Moore, il entre au Civil Service, fan de voyages, spéculateur en bourse pour son propre compte, et écrit un traité de probabilités, avant de se lancer dans le pamphlet sur ‘Les conséquences économiques de la paix’ (1919). Avec un brin de mauvaise foi mais conviction : tout comme Bernard Maris.

« Il voit les deux murs que la science économique ne saura jamais franchir : le temps (le futur, l’avenir, l’incertain) et la psychologie des hommes » p.16. Pour Keynes, « les motifs irrationnels et pulsionnels pour la détention d’argent appartiennent à une régression infantile : la monnaie est conservée pour elle-même, comme symbole. A cette régression des individus peut correspondre un état pathologique de la société, la dépression » p.29. Le désir d’argent pour l’argent « explique le caractère ‘inachevé’, insatiable, infantile, du capitalisme. Le capitalisme n’existe qu’en grandissant. Il est un système immature et transitoire » p.31 Keynes préférerait une société stationnaire, apaisée, à la population contrôlée, dont la préoccupation serait celle des arts et de la culture. Les adeptes de la ‘décroissance’ peuvent le récupérer pour passer d’une société ‘chaude’ à une société ‘froide’, selon la terminologie de Lévi-Strauss. « Pour Keynes, le taux d’intérêt (« la productivité de l’argent mesurée en termes d’argent ») est un indice de la peur du futur couplé avec le privilège rentier que donne la possession d’une liquidité rare. L’intérêt n’a aucune justification économique » p.35. Entreprendre, spéculer, ou accumuler le capital sont d’excellentes sublimations de la libido, dit-il « Ils aimeraient bien être des Apôtres… Ils ne peuvent pas. Il leur reste à être des hommes d’affaires » p.37 Tout le monde n’a pas les capacités à être artiste ou savant ; les autres entreprennent, ou se contentent, quand ils ne peuvent même pas, de spéculer ou, pire, de vivre assistés par des rentes – qu’elles soient monétaires ou de situation. Keynes, féru de cité antique, préférait avant tout les premiers aux derniers. Entrepreneurs et spéculateurs sont utiles, ils « jouent avec le futur, activité qui terrorise la majorité de la population, qui se situe plutôt du côté des rentiers, des prudents, de ceux qui n’ont pas (…) d’abondante libido » p.38. Mais les artistes et les savants poussent l’humain dans son incandescence.

L’incertitude sur le futur est à la racine de l’économie selon Keynes. Le risque est calculable par les probabilités (bien qu’à « long terme, nous soyons tous mort » avait-il coutume de persifler ceux qui actualisent « à l’infini ») ; l’incertitude, en revanche, n’est pas probabilisable : la roulette ou l’espérance de vie sont calculables, pas le prix du cuivre dans 20 ans ou l’essor d’internet. Les individus réagissent à cette incertitude radicale par diverses attitudes : la fuite, la confiance et la convention. La fuite est la thésaurisation par peur de manquer (« les Français des années 30 »). La confiance est matérialisée par la valeur de la monnaie. La convention est la croyance qu’aujourd’hui se poursuivra demain et que la foule aura toujours raison. « Il faut donc deviner ce que va faire la moyenne des boursiers et anticiper d’un cheveu avant que la moyenne n’agisse » p.53 Les comportements mimétiques sont rationnels en situation d’incertitude radicale : « que faire dans un groupe perdu dans la forêt amazonienne, sinon suivre le groupe ? » p.54 En cas de crise « qui peut rétablir la ‘confiance’ ou la ‘convention’ ? L’autorité. (…) Monétaire et bancaire notamment, qui doit soutenir l’activité ou la monnaie. (…) La politique économique keynésienne consiste à contenir le marché, ce marché-foule capable des pires excès ou, au contraire, des pires frilosités » p.56 Autrement dit rétablir la liquidité quand il n’y a plus aucun acheteur ni vendeur (comme en septembre 2008).

Ni Marx, ni Walras, « Keynes n’accepte ni l’hypothèse d’une fatalité historique ni celle d’un idéal marché de concurrence, car l’incertitude et les phénomènes collectifs enveloppent les décisions individuelles » p.62 Si la crainte d’accumuler par peur de l’avenir est enfin dépassée (et c’est là le rôle du politique, si faible en France depuis 1914, sauf durant la décennie gaulliste…) « alors on peut envisager une soumission de l’économie à la société, (…) au-delà (…) d’une croissance durable ou soutenable, une ‘croissance intelligente et civilisée’ où, les besoins vitaux étant largement satisfaits, l’humanité pourrait précisément se consacrer aux humanités… » p.62

Passons sur le chapitre L’économie de Keynes, qui n’est pas le meilleur de Bernard Maris, cédant trop facilement aux équations plus qu’aux explications, sans ajouter à la clarté. « Retenons », comme dit parfois l’auteur, sentant bien qu’il a erré : le multiplicateur permet à l’investissement de faire des petits et de se diffuser dans toute l’économie ; une politique keynésienne doit être globale et collective ; l’argent est fait pour circuler, faute de quoi il ne sert pas d’instrument d’activité ; donc l’épargne ne joue pas de rôle moteur ; une régulation mondiale de l’économie serait préférable à la concurrence déflationniste qui pousse la productivité vers le haut et les prix vers le bas, au bénéfice de personne. « Mais toute cette technique de la politique économique (la cuisine budgétaire, (…) monétaire) n’est que le petit bout de la lorgnette d’une grande vision » p.85. Le « maître en économie », dit Keynes, « doit être mathématicien, historien, homme d’Etat, philosophe à certain niveau. Il doit comprendre les symboles et parler en mots » p.87.

En effet, Keynes voyait l’économie comme une science, mais humaine. « Keynes n’a jamais admis d’utiliser le concept de loi de la manière dont peuvent l’utiliser les physiciens : l’avenir économique (…) n’existe que dans le jugement actuel des hommes » p.91. Voilà un John Maynard Keynes ravivé et décidément moderne ! C’est le grand mérite de ce petit livre… toujours disponible !

Bernard Maris, Keynes ou l’économiste citoyen, 2007, Presses de Sciences Po, 102 pages, €10.50

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Aron Gourevitch, La naissance de l’individu dans l’Europe médiévale

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La collection Faire l’Europe, publiée dans cinq pays, a demandé en 1997 à un historien russe d’analyser de l’extérieur la naissance de l’individu. Une vision slave d’un grand empire ne pouvait que renouveler la vision latine et chrétienne de l’histoire à l’œuvre dans nos pays trop étroitement traditionnels. Et, de fait, Aron Gourevitch réintroduit une dimension – oubliée mais réelle – après l’usage politique qui en a été fait entre 1920 et 1945 : la dimension germanique.

Cette réévaluation n’est pas inutile à qui veut comprendre. C’est ainsi que Gourevitch évoque le héros des sagas scandinaves. Il est un individu mais n’est pas libre de choisir son destin. Celui-ci est programmé et lui est prédit, mais chacun a à l’assumer pleinement. Les préceptes de l’Edda sont destinés à un homme « qui doit se frayer seul un chemin dans un univers hostile, dangereux, en ne comptant que sur sa débrouillardise et ses propres forces » p.46. Tout à fait l’univers des paysans germaniques vivant en famille dans des fermes isolées et, pour cela, soucieux de relations sociales. L’individu naît de la « réputation » qu’il a. Mais « sa conscience n’est pas encore individualiste (…) ses catégories mentales sont celles de la totalité qu’est son groupe » p.72.

Le registre personnel des scaldes, ces poètes scandinaves qui chantent les hauts faits des puissants, s’affaiblit avec le temps. C’est l’influence chrétienne. « L’exigence d’humilité personnelle a entravé l’expression du principe individuel » p.85. Car, seul dans son époque, saint Augustin apparaît comme un individu dans ses « Confessions ». Ce genre littéraire qui s’épanouit au 12ème et 13ème siècle décrit surtout les écarts par rapport à LA norme religieuse à atteindre. « L’éthique chrétienne condamne l’individu à des luttes intérieures dont il ne peut sortir vainqueur » p.96. Saint Augustin opère seul une « vraie percée (…) vers l’introspection psychologique » p.117 Pour lui, la conscience de soi mène à la connaissance de Dieu, les errances pécheresses mènent à la sagesse.

En 1215, le 4ème concile de Latran ordonne à chaque Chrétien de se confesser une fois l’an à son curé. Ceci nécessite une introspection. Dans le même temps, le développement de l’artisanat et du commerce exigent plus d’initiatives individuelles et de rationalité que les travaux des champs. Les villes multiplient les rencontres et stimulent les potentialités. Dès le 13ème siècle, les auteurs commencent à se soucier du nombre et de la mesure précise du temps dans leurs récits. Guibert de Nogent expose ses visions personnelles, Pierre Abélard le conflit entre l’individu et le monde, disant sa foi en la puissance de la raison. Il marque la naissance d’une nouvelle couche sociale : celle des individus qui ont pour talent l’intelligence plutôt que la naissance. L’homme simple approche les statues et les vitraux des cathédrales et, dès cette époque, les visages ne sont plus sur le même modèle intemporel abstrait mais prennent vie, ils s’individualisent, sont expressifs. Dans les sermons de Berthold, chacun a sa place dans la société. Le chevalier lui-même, homme de guerre rustre, apprend à la cour du duc ou du roi « à se contrôler et à brider l’expression de ses sentiments » p.221. L’économie se développant, « le caractère rationnel du marchand s’oppose à l’impulsivité irrationnelle du chevalier » p.228. Cet antagonisme a trouvé son expression dans les fabliaux et le Roman de Renart où le noble est le loup Ysengrin, fort mais nigaud, alors que le marchand a l’intelligence et sa ruse du renard.

« Certes, à l’aube du Moyen-âge, il existait déjà de riches villes marchandes dans l’empire byzantin, telles Constantinople ou Thessalonique, avec lesquelles les cités de l’Occident ne pouvaient prétendre rivaliser. Mais le contrôle tatillon et absolu du pouvoir central bureaucratique empêche l’épanouissement de ces villes byzantines, les condamnant au déclin » p.231. Les villes occidentales surent protéger leur autonomie politique et économique en s’opposant aux évêques et autres seigneurs grâce au pouvoir du roi. Une leçon que la France jacobine d’aujourd’hui, de gauche comme de droite, devrait méditer longuement. Il suffit de remplacer les « seigneurs » par les divers corporatismes syndicaux et administratifs et les « villes » par les entreprises qui semblent avoir, seules aujourd’hui, le pouvoir d’initiative. Le « roi », ce pourrait être l’État s’il jouait son rôle de seul arbitre ; ce serait plutôt « l’Europe », voire « les marchés ».

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L’initiative économique et l’essor de l’épanouissement individuel se sont produits malgré la Croyance. Au nom du Dogme, l’Église condamnait le prêt à intérêt, le réservant aux parias, tels les Juifs. Les sermons regorgeaient d’analogies aussi douteuses que celles qui ont cours aujourd’hui parmi les antilibéraux, tel ce fameux – et inepte – « renard libre dans un poulailler libre ». En régime de liberté, les poules prennent le maquis, elles ne restent pas dans une prison d’État volontairement, à attendre le bourreau. L’Église médiévale usait de semblables ficelles, imagées mais fausses. Même les assassins et les débauchés ne pèchent pas constamment, disait-elle, ils dorment au moins la nuit ; au contraire, les usuriers pèchent 24 h sur 24 car les intérêts continuent à s’accumuler en dormant. On le voit, cette parabole populiste mitterrandienne vient du plus obscur de la catholicité médiévale… Les « anecdotes rapportées par les prédicateurs à leurs paroissiens façonnaient une opinion publique hostile aux riches et aux hommes d’argent. Elles valaient aux usuriers et aux marchands d’endurer de véritables tortures morales et leur suscitaient de nombreuses difficultés dans leur vie professionnelle » p.234. C’est un marchand, Pierre Valdo de Lyon, qui fonda la secte de pauvreté évangélique des Vaudois. C’est le fils d’un riche marchand d’Assise, Giovanni Bernardone, qui fonda l’ordre des Franciscains. Le mouvement post-68 vers les chèvres, l’engouement pour ATTAC et pour la décroissance procèdent de la même culpabilité d’exister et de faire.

Ce n’est pas par hasard que la contestation millénariste trouve son terreau dans les pays catholiques, surtout en France, cette « fille aînée de l’Église ». Aron Gourevitch avance « l’hypothèse suivante : l’une des raisons pour lesquelles la Réforme – avec son insistance à présenter la chance et le succès dans les affaires terrestres comme un signe de l’élection de l’individu par Dieu, a triomphé essentiellement dans les pays germaniques et a été mise en échec dans les pays de culture romaine – tient à la présence du concept actif du destin dans les « replis » de la conscience sociale » p.239. Où l’on retrouve l’individu des sagas et des scaldes, tard christianisé, bien mieux adapté à la modernité que les vieux pays d’autorité romaine soumis à la hiérarchie infantilisante du césaro-papisme. D’où sans doute, aujourd’hui, l’illusion que se prépare la France en pensant adapter les « modèles » suédois ou danois à la résorption du chômage, faute d’une mentalité de la société qui va avec. La technocratie se contente toujours de mesures techniques, à la portée de ses raisonnements et de sa formation – mais on ne gouverne pas un peuple par la technique ; il faut son adhésion.

Conclusion de l’historien russe : « L’individualité s’épanche donc spontanément aux marges de la culture chrétienne médiévale et non en son centre, là où le contrôle éthique, exprimé dans l’exigence de retenue et d’humilité, n’avait pas encore pris la forme d’un impératif » p.301. A l’aube de la modernité, les pays latins formaient déjà des individus peu sûrs d’eux-mêmes, culpabilisés par l’Autorité morale et par les dogmes intangibles de la Croyance. Je ne suis pas sûr que certains hommes politiques ne rêvent pas en France de conforter un tel système, bénéfique aux seuls « évêques » ou « seigneurs » régnant sur la masse infantile des ouailles.

Aron Gourevitch, La naissance de l’individu dans l’Europe médiévale, Seuil 1997, 321 pages, €23.56

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Ile de Batz

Article repris par Medium4You.

Enez vaz en breton est à prononcer ‘île de ba’ en français et signifie l’île basse. Elle s’étale sur l’horizon à peu de distance de Roscoff, d’où partent les navettes. Comme 2000 touristes chaque jour de l’été et pour 8€ aller et retour, vous pouvez passer en 15 minutes la journée sur l’île de 3.5 km de long sur 1.5 km de large.

Un sentier côtier en fait le tour complet sur 12 km. Certains chemins sont ouverts aux vélos, d’autres réservés aux pieds.

Nous avons fait tout cela, loué des vélos dès le débarcadère,

visité l’église du bourg, déambulé dans les ruelles,

pique-niqué au calvaire surplombant Pors Leien,

nagé dans une baie ensablée,

arpenté à pied les rochers déchiquetés, grimpé au phare, exploré le jardin colonial Georges Delaselle… C’est qu’il faut les occuper, les petits et les plus grands, sous le soleil.

La partie sud de l’île est la plus intéressante. Outre que la mer y est plus chaude pour les baigneurs (les gamins adorent ça), c’est là que se trouve le débarcadère des navettes, le bourg et son église, puis les différentes cales et pors (petits ports abrités).

A l’ouest la maison du Corsaire, corps de garde construit en 1711 pour surveiller l’abord de Roscoff. Balibar, corsaire révolutionnaire, l’a utilisé pour la défense de l’île. Ce ne sont plus que ruines interdites aujourd’hui pour cause d’écroulements possibles malgré les ronces. Tenez en laisse chiens et enfants ! Surveillez vos ados ! Il n’y a pas de trésor et nous ne sommes pas au Club des Cinq.

Juste au nord, face au large, la mer bouillonne même par beau temps. Des rochers traîtres font de la dentelle des vagues qui viennent. On dit que saint Pol-Aurélien, moine gallois débarqué ici en 553, jeta de son étole le dragon qui hantait les lieux. Le Trou du Serpent est à voir les jours de tempête : le Diable y fait ses griffes, projetant très haut les embruns dans sa rage de ne pouvoir reprendre pied sur l’île protégée du saint…

C’est dans l’église du bourg, dédiée à la Vierge sous le nom de Notre-Dame du Bon Secours, qu’est protégée son étole, monument historique depuis plus d’un siècle. Il s’agit d’une soie orientale du 8ème siècle (deux siècles après l’arrivée du saint, mais nous sommes dans la légende). Un os de saint Pol est aussi conservé en reliquaire. L’église elle-même a été reconstruite en 1874 et ses vitraux datent de 1895.

Seule une statue de Notre-Dame de Penity a quelque ancienneté, en pierre polychrome du 15ème. Lui fait face, de part et d’autre de l’autel, une statue de saint Pol-Aurélien en bois peint du 18ème. La Bretagne est restée pauvre longtemps, vivant de pêche et de céréales ; ce ne sont que dans les villes du commerce que la richesse a pu venir. Les tenants de la « décroissance » devraient y penser au lieu de jouer les Marie-Antoinette mignotant des agneaux ornés de rubans roses.

La côte nord est sauvage, domaine de la lande, des oiseaux de mer qui y nichent et des grèves de sable ; il y a peu de baigneurs et l’eau y est plus froide malgré les 800 m de sable fin de Grève blanche.

Dans les creux du sol sont cultivés les primeurs qui font la réputation aujourd’hui des quelques 507 habitants à demeure – une école, un collège, des commerces. La pomme de terre de l’île de Batz a la chair ferme, les carottes de sable sont de haut goût et les artichauts y poussent dans les embruns. Une quinzaine d’exploitations bios cultivent encore 170 hectares protégés du gel et enrichis d’algues ramassées sur les grèves alentour. Cinq bateaux goémoniers récoltent les laminaires autour de l’île.

Malgré ses 198 marches et sa côte pour y accéder, d’où que vous y veniez, je vous conseille de monter au phare pour 2.20€. Construit en 1836 de granit de l’île, il surplombe Enez vaz de 44 mètres, permettant une vue aérienne unique sur le bourg, le large et les cultures.

Les kids y grimpent comme des chèvres mais se trouvent fort dépourvus, tout en haut, par le vide très aéré qui leur explose le bas-ventre malgré les rambardes de sécurité. Certes, il fait plus frais qu’en bas, mais c’est un vertige salutaire qui les ramène près de vous, passablement frileux.

L’extrémité sud-est de l’île recèle un trésor : le jardin colonial Georges Delaselle. Je vous en parlerai dans une autre note. Même les enfants l’aiment, c’est dire !

En savoir plus :

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Eloi Laurent, Social-écologie

L’auteur, économiste à l’OFCE de Science Po, utilise la méthode Fitoussi : la compilation de recherches en économie et sciences sociales pour délivrer un message. Ce qui est une excellente chose, ces recherches étant peu accessibles au commun. Mais le fil conducteur de la compilation est candidement idéologique : montrer que la seule écologie possible est socialiste, qu’on ne peut sauver le monde (et réaliser l’Histoire) qu’en suivant la « raison » sociale-écologique. D’où les deux parties : envisager et gouverner, chacune en deux sous-parties, la 3ème sous-partie du 1 étant une extension d’exemples de la 2ème sous-partie. Nous avons donc, avec ce livre, un objet sociologique pétri de bonnes intentions mais entaché de millénarisme.

La loupe socialiste sur l’écologie

L’écologie devrait être au-dessus des partis puisqu’elle touche l’ensemble de la planète, donc l’existence de tout le monde. Or elle semble prendre la suite de Dieu (eschatologie chrétienne), de la Raison dans l’Histoire (Hegel), puis de la nécessaire réalisation du communisme (Marx réalisé par Lénine et Staline)… La science sociale est utilisée pour démontrer ce ‘dessein intelligent’ qui aboutirait « naturellement » à cet écolo-socialisme sauveur. Évidemment, avec cette loupe, « le capitalisme » n’est pas un système d’efficacité économique mais un égoïsme du profit ; évidemment, le clivage gauche-droite ne saurait être dépassé car les pauvres ont toujours raison dans l’Idée pure, même si tous les êtres vivants sont les victimes ; évidemment, il est nécessaire de « faire payer les riches » tout en assurant une décroissance – comme hier les nobles léguaient leurs biens aux monastères pour assurer leur salut.

Malgré ces aspects déplaisants, noyau idéologique dur enrobé du sucre rose de l’idéologie, ce livre offre quelques pistes qui font réfléchir. Moins sur la « théorie » que sur la gouvernance. La théorie se résume au progrès saint-simonien selon lequel « l’homme construit des institutions pour changer et vie et maîtriser en partie son évolution ». Que l’homme soit social, Locke l’avait dit avant Marx, mais qu’il soit déclaré « socialiste » est un choix personnel à l’auteur. La dérive est affirmée mais non démontrée. Nos sociétés seront-elles plus justes si elles sont plus soutenables ? Ou bien la raréfaction des ressources et la lutte pour les biens exacerbera-t-elle les tensions sociales et individuelles ?

Il semble que – malgré la somme des « recherches » ici filtrées selon le dogme – la seconde l’emporte sur la première ces dix dernières années… Il faut se rendre compte que les sciences sociales sont myopes : elles ne peuvent démonter que ce qui existe déjà, pas anticiper ce qui n’existe pas encore. D’où les soubresauts de la bourse et les crises économiques, que chacun explique parfaitement… une fois qu’elles sont arrivées. La compilation Eloi Laurent porte sur le passé encore riant aux ressources abondantes, aux États-providence, à l’émergence limitée du « tiers » monde. Quant au futur…

L’auteur penche nettement pour le socialisme politique, donc pour la méthode Coué du volontarisme public. Pourquoi pas ? Mais ne pas trop rêver : ce n’est plus l’Occident qui impose sa morale au monde entier, mais le jeu des puissances. Chacune a intérêt à préserver en commun ce monde fini, mais pas au point de renoncer à sa place. D’où les échecs répétés des grand-messes écolo mondiales et des limitations d’émissions universelles. Faut-il attendre la réalisation du communisme sur la planète pour préserver l’environnement ? Certaines affirmations de l’auteur le laissent penser : « les inégalités de revenus et de pouvoir sont une cause fondamentale » des problèmes d’environnement (p.27). Autrement dit, jamais le paradis ne pouvant être atteint ici-bas, l’écolo-socialisme devrait être repoussé aux calendes. Est-ce bien raisonnable ?

Comment évoluer pour la planète ?

D’autres arguments sont plus utiles au débat, penchant volontiers vers Tocqueville plutôt que vers Marx. Pour Elinor Ostrom, il existe un autre chemin que l’alternative simpliste État ou marché pour assurer le développement soutenable : la diversité institutionnelle. Les hommes dans l’histoire ont su inventer d’une façon pragmatique des institutions de coopération. Aujourd’hui, les pays mûrs, éduqués, riches, savent se protéger par des normes antisismiques, antipollution et pro-santé (additifs alimentaires, agence du médicament…). Une société d’individus libres et responsables, à même de former des associations volontaires, est plus proche du libéralisme politique que du socialisme à la française…

Les pays démocratiques sont plus attentifs que les pays autoritaires selon Amartya Sen, car le système démocratique protège du pouvoir excessif des castes naturelles en promouvant les réseaux d’alerte et la pression politique. Et la démocratie n’est certes pas l’apanage du socialisme ! Il suffit de voir comment sont comptabilisés les votes des Congrès du PS, ou protégés les puissants caciques du parti comme Frêche, Guérini ou DSK, ou minimisée la corruption des élus… Certes, le débat démocratique est myope et lent, mais l’alternative à la démocratie est la contrainte. La Chine communiste est-elle plus efficace en matière d’environnement que les pays occidentaux ? On voit bien que non. Pire encore est la Russie… Malgré le rythme court terme des élections, la démocratie permet aux idées de s’exprimer et aux citoyens sensibilisés au durable de se mobiliser. Les débats sont larges et approfondis, permettant la réflexion sur le temps long, par-delà les élections courtes. L’action est flexible car l’information et libre et la politique ne dépend pas de bureaucraties centralisées.

La décroissance n’est qu’un slogan pour faire peur, pas un objectif de soutenabilité : « Le développement économique n’est pas néfaste ou bénéfique en soi : son effet écologique dépend du niveau des inégalités et du niveau d’exigence démocratique des sociétés et des gouvernements » p.149. Mais un développement économique sans contrepoids démocratique conduit à un sous-développement humain par un environnement non soutenable. Mentionnons pour exemple l’assèchement de la mer d’Aral par le volontarisme cotonnier de l’étroite caste du PC d’URSS. Ou l’attrait pour la Bombe au Pakistan, au détriment de la masse démographique illettrée laissée en déshérence.

Le développement d’éco-industries, selon Eloi Laurent, doit décarboner (utiliser moins d’énergies fossiles), désénergiser (faire des économies d’énergie et rendre celles-ci plus efficaces), enfin dénaturaliser (augmenter la productivité des ressources naturelles consommées). Il est amusant de constater que cette rationalité de produire le plus avec le moins est l’essence même… du capitalisme dans l’histoire. Étant entendu que ledit capitalisme n’est pas le démon social créé de toutes pièces dans la philosophie de Marx, mais la technique d’efficacité économique fondée historiquement sur la comptabilité en partie double, les villes franches, l’essor du crédit et des parts d’aventure, l’informatique et l’organisation de la productivité.

Dès lors, la critique rose d’Eloi Laurent tombe à plat.

Insister sur la dimension humaine du développement ? Mais bien sûr, qui est contre ? Même Apple veut vendre ses iPhone, iPad et autre iMac pour rendre heureux ses clients. Est-ce que le Minitel de feu le Monopole d’État avait cette ambition ? Il avait plutôt pour devise : « qu’ils prennent ce qu’on leur donne ».

Qu’il faille donc réguler les délires de la finance, augmenter la mesure du PIB de ratios mesurant le bien-être, compenser les inégalités sociales par un filet collectif – quoi de plus légitime ? Mais faut-il obligatoirement voter « socialiste » pour cela ? Le Bien n’est-il que dans le camp des roses ? Toute plante différente serait-elle une mauvaise herbe ? Quelle écologie serait-ce là ?

La candeur social-écologique d’Eloi Laurent a le mérite de pointer l’erreur du mouvement écolo à la française qui s’enferme dans la bonne conscience « de gauche » et la Raison du Bien. Le courant Duflot a conduit l’écologie politique dans une impasse en l’inféodant au parti socialiste. EELV, au sigle technocratique, est beaucoup moins populaire qu’hier « les Verts ». Nicolas Hulot ratissait large, Daniel Cohn-Bendit négociait en politique. Pas Cécile Duflot, qui a enfermé l’écologie dans le socialisme, réalisant une sous-secte de gauche dont chaque sondage mesure un peu plus la popularité… Nombre de citoyens préféreront bien évidemment l’original à sa copie.

C’est l’un des mérites de ce livre que de montrer sans le vouloir combien les écolos français se sont fourvoyés dans leur naïveté eschatologique, au contraire des écolos allemands.

Eloi Laurent, Social-écologie, 2011, Flammarion, 230 pages, €16.44

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Nos politiciens ont-ils compris quelque chose ?

Le mouvement du monde nous berce sans que l’on prenne conscience des changements. La vertu des crises est de précipiter les choses et de montrer quelles sont nos fragilités dans cette histoire qui avance. Bien que beaucoup le dénient, nostalgiques du passé ou volontaristes de leur pré carré politicien, la France a son destin indissolublement lié à celui de l’Europe. Celle-ci fonctionne cahin-caha, mal organisée, mal comprise, mal gérée. On ne reviendra pas sur les erreurs politiques de l’élargissement trop précipité sans institutions fiables ; de la création d’une monnaie unique sans mécanismes de convergence réelle par étapes ; du refus de la démocratie par l’élection du Parlement unique le même jour et selon les mêmes modalités dans tous les pays.

Oui, les politiciens de droite comme de gauche, ont leurs responsabilités. Il est risible d’entendre les yakas socialistes aujourd’hui, alors que la méthode Delors a été largement piétinée et que les cinq ans Jospin n’ont vraiment pas faits la preuve d’une volonté d’aller plus loin.

Aujourd’hui, la crise financière est devenue économique, puis politique. Les États, surtout latins, ont pris des habitudes d’endettement systématique et de laxisme budgétaire clientéliste, fondées sur la politique de demande (soutien à la consommation plutôt qu’à la production). Les boucs émissaires commodes du déni sont naturellement « les autres » – surtout pas les politiciens !

C’est particulièrement vrai en Grèce où l’augmentation du nombre et du salaire des fonctionnaires a été bien supérieur aux capacités du pays, sans que ni la croissance, ni la fiscalité, ne permettent de financer. L’argent de l’Europe était une manne bénie, la force de l’euro permettait des importations hors zone à bas prix. La « descente » de l’héroïnomane est toujours vertigineuse, d’où le sentiment d’abandon et de désespoir des Grecs aujourd’hui.

Mais que font-ils, les Grecs, pour forcer leurs politiciens à faire rentrer les impôts fonciers ? A établir ne serait-ce qu’un cadastre ? A condamner le paiement des commerçants et des professions libérales au noir ? Pour supprimer les rentes de monopole ? Pas grand-chose en dehors de brailler dans la rue… Contrairement à la Suède, où la crise des finances publiques a été réglée dans le débat et avec les années, la Grèce manque de démocratie concrète. Trop longtemps asservie par les Turcs, elle en a pris les habitudes du clientélisme et du bakchich. L’exemple actuel de l’Irlande montre qu’un pays européen, démocratique, effondré par la même crise, peut se redresser avec les mêmes aides de l’Europe.

Graphique de la confiance dans la zone euro :

Ce qui compte est la confiance. Celle des ménages, des entreprises, des investisseurs. Parmi les investisseurs il y a évidemment les marchés (qui achètent les obligations d’État), mais aussi les banques. Les États-Unis financent leur économie surtout par les marchés, d’où le soutien qui leur est apporté par la Fed plus qu’aux banques. En Europe, c’est l’inverse : les banques financent près de 80% des entreprises – il est donc logique que les gouvernements et la BCE se soient préoccupés avant tout d’assurer la liquidité aux banques. Celles-ci restent fragiles, puisque plombées encore quelques années avec les produits toxiques (subprimes et CDS) comme avec les emprunts des États incapables de rembourser. Surveiller le système bancaire demeure donc crucial.

Mais il y a plus : sans confiance, pas de système. Les États doivent restaurer cette confiance générale par une double action de rigueur et de croissance. C’est politiquement difficile dans les pays où la démocratie est peu mûre – et la France en fait partie, État centralisé, à mentalité autoritaire, sans guère de contrepouvoirs institutionnels. Le citoyen considère que l’État est responsable de tout, donc yaka. Pêle-mêle : violer les banquiers, nationaliser les banques, dompter les marchés financiers, faire rendre gorge aux « riches » (au-dessus de 4000€ par mois pour un couple selon Hollande, « je prends tout » éructe Mélenchon qui a piqué le terme à Jean-Marie Le Pen… dans son « je prends tout » de l’histoire de France).

Suffirait-il de décider d’en haut pour que tout suive et s’organise ? Conception héritée tout droit du catholicisme romain que de considérer la Raison comme souveraine en soi, volonté de Dieu pour ses élus : il suffit qu’elle paraisse pour que tout le monde s’incline. Vieille légèreté française datant du culte à Robespierre que de croire en la Vertu, évidemment incarnée par un seul homme qui dit le bien et le mal et s’impose par la terreur – sans débat. Recopiage scolaire de la pensée allemande sous Hegel, pour qui  Dieu s’incarne dans l’Histoire, et que les histrions font accoucher en gueulant très fort comme des femmes en gésine.

  • Je m’interroge sur la contradiction à gauche de prôner le « développement durable » lorsqu’il s’agit de l’énergie et de la planète – mais de refuser ce même « développement durable » lorsqu’il s’agit de la dépense publique…
  • Je m’interroge sur le riche sénateur Mélenchon se faisant défenseur des « pauvres », comme si la fortune venue du public était plus « morale » que l’enrichissement issu de ses mérites, par la création ou l’entreprise. Peu d’ouvriers font confiance à Mélenchon, mais un maximum de profs.
  • Je m’interroge sur cette propension à redistribuer plus… tout en voulant rester « dans » l’euro, comme si la Grèce n’était pas le contre-exemple parfait de gabegie politicienne.

Le « pic » du pétrole est atteint, celui de l’endettement d’État aussi. Il faut donc organiser la « décroissance » de l’État obèse, celui qui se mêle de tout, qui régente tout, avec ses strates multiples de décision sans concertation. Maigrir, réorganiser, simplifier. Les écolos sont d’accord, mais pas Mélenchon. François Hollande a maigri lui-même avant d’être candidat, fera-t-il maigrir la France s’il est élu ? Où laissera-t-il ses petits copains, entrés dans la pâtisserie après être restés longtemps cantonnés derrière la vitre, mettre les deux mains dans les pots de bonbons, aiguillonnée par la gauche de la gauche ?

L’économie n’est pas mécanique, mais politique. Il ne suffit pas de verser d’un vase dans un autre, de prendre aux riches pour redistribuer aux pauvres, pour que tout se rééquilibre tout seul. Cela, c’est la Cité de Dieu catholique c’est le « laisser-faire » dont une certaine gauche ignare croit le libéralisme coupable. L’équilibre s’effectue dans le mouvement et, en économie, il s’agit de la confiance. Ériger la guerre civile en principe, droite contre gauche, riches contre peuple (stratégie d’évitement des élites…), national-socialisme contre libéral-Europe, dénigrer systématiquement tout ce qui a été fait par le précédent gouvernement, « détricoter » loi par loi pour rétablir cet âge d’or qui était avant, faire « comme si » ni le monde, ni l’Europe, ni les Français n’avaient changés – rien de cela n’est fait pour établir la confiance.

  • Ni celle des ménages (qui ne vont pas dépenser s’ils pensent être plus imposés) ;
  • Ni celle des entreprises (interdites de licenciements – donc soucieuses de ne pas embaucher – taxées plus, soumises aux banques par découragement des actionnaires, tentées de délocaliser, voire d’installer ailleurs leur siège social pour les plus grandes – comme Schneider) ;
  • Ni celle des investisseurs (taxés sur les transactions, taxés sur les gains, taxés sur le patrimoine, taxés sur les successions).

La démocratie, c’est le débat, pas le populisme des sondages plébiscitant des décisions idéologiques venues d’une secte : dénoncez tout et fermez les frontières ! dépensez tout et mendiez pour rester dans l’euro ! écoutez le complot Cheminade ! donnez tout le pouvoir aux seuls travailleurs d’usines !

L’Europe du nord sait faire, l’Europe du sud a beaucoup de réticence. Encore que l’Italie ne s’en sorte pas si mal : il y a une vraie souplesse politique sous des dehors partisans – contrairement aux rigidités françaises.

Peut-être est-ce parce que l’Italie exporte plus que la France via ses PME ? L’ouverture à l’extérieur, par les exportations des entreprises régionales, ouvre l’esprit au monde. Elle donne du bons sens à la souplesse et à l’inventivité. Chacun voit alors que s’il ne travaille pas assez, s’il produit trop cher, s’il bloque l’efficacité de l’organisation, si le service après vente est par-dessus la jambe, son salaire va en pâtir, son emploi être compromis.

La France est à l’inverse le pays du fonctionnariat. Près de la moitié de la population active est concernée par l’emploi public, soit directement, soit par le conjoint ou les enfants. De bonne foi, un fonctionnaire ne comprend rien à la compétitivité du pays. Il ne connaît rien à la pression économique (en témoignent les suicides par désespoir des salariés des ex-entreprises publiques à qui l’on demande de changer de mentalité…). Un fonctionnaire ne peut fonctionner mieux que s’il a « plus de moyens », c’est dans l’esprit même de l’administration des choses. Il ne faut pas lui en vouloir, il a été formé ainsi et est de toute bonne foi. Mais pour que la France aille mieux il ne s’agit pas d’administrer les choses : il s’agit de les produire. Qui parle de production, à gauche ? Qui ?

C’est aux politiciens d’expliquer et de convaincre, de prendre les mesures pour encourager à créer et à entreprendre, d’établir la confiance pour ne pas changer les règles à chaque élection, allant pour le produit du travail du laxisme à la confiscation. Mais nos politiciens ont-ils compris quelque chose ?

Les indices de confiance :

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Mélenchon entre Péguy et Doriot

Article repris par Medium4You.

Il suffit d’écouter Jean-Luc Mélenchon, comme dans l’émission Répliques du 7 mai sur France Culture pour se dire que la régression de crise touche aussi la politique. Il était confronté au catho-provincial Tillinac sous la férule du maître d’école Finkielkraut.  Homme neuf et idées nouvelles Mélenchon ? Hélas non : il recycle l’itinéraire et le tempérament début de siècle (dernier) de Charles Péguy et de Jacques Doriot. Le premier a fini catho, le second facho. On craint de voir finir Mélenchon. Il recycle déjà le vieux communisme…

Charles Péguy n’est plus guère connu, tant ses litanies lassent l’œil et l’esprit. Mais le bonhomme était de son temps, celui de la IIIe République – méritocratie populaire et hussards noirs (expression qui est de lui dans ‘L’Argent’ en 1913). Né en 1873 d’un menuisier et d’une rempailleuse de chaises, il est mort lieutenant en septembre 1914. Il a inspiré le gaullisme de gauche. Jacques Doriot, né d’un forgeron et d’une couturière, aurait été lui aussi précurseur du général de Gaulle s’il n’y avait eu la guerre et la collaboration. Jean-Luc Mélenchon leur ressemble ; il ressource les mêmes origines et les mêmes idées issues du même terreau dixneuviémiste. Né d’un receveur des postes et d’une institutrice, il est lui aussi le produit de la méritocratie républicaine.

  • Comme Péguy, mal à l’aise à Normale Sup, Mélenchon se contente d’un CAPES de lettres modernes après une licence de philo et, comme Doriot, fait plusieurs boulots d’ouvrier.
  • Comme Péguy devenu anticlérical sur le tard, Mélenchon a une imprégnation catholique qu’il recycle dans le socialisme, idéal rêvé d’amour et d’égalité entre les hommes. Il rejoint Péguy et Doriot dans l’adhésion à la IIIe Internationale.
  • Comme Péguy et Doriot, Mélenchon méprise l’argent, la quête effrénée des richesses matérielles, la non reconnaissance des humbles vertus du travailleur, artisan et paysan.
  • Comme Péguy, Mélenchon est un patriote tendance Valmy 1792, et coupeur de têtes canal 93, jacobin et robespierriste au service du Peuple tout entier (entité mythique) et non pas au service de quelques-uns.
  • Comme Doriot, fondateur du parti Populaire Français, Mélenchon fonde le PDG, parti d’extrême gauche rival du parti communiste.

Ces trois là se veulent des héritiers. La France est femme et ils veulent lui faire des enfants rouges. Pour Péguy le socialiste et pour Doriot, adepte de la révolution nationale d’Action française, elle prend la figure de Jeanne d’Arc contre les mots d’ordre venus d’ailleurs, Londres ou Moscou. Pour Mélenchon, celle de Marianne, belle et fragile, en butte aux vieux lions anglo-saxons ou aux aigles prussien ou russe. Mélenchon comme Doriot milite pour la république populaire, nationale et sociale, incarnée par la patrie des citoyens en armes. La religion Mélenchon est le socialisme utopique, obédience trotskiste lambertiste plus que léniniste. Il est orienté défense syndicale des travailleurs plus que professionnel de parti. Mélenchon, comme Doriot, prône cependant un parti de rassemblement national et populaire contre le parti socialiste dominant.

Antilibéral parce que le libéralisme est d’âme aristocratique, il se veut populiste, fils du peuple et fier de l’être, à la fois contre le modèle soviétique géré par un parti unique de professionnels détenteurs de la vérité, et contre la social-démocratie du reste de l’Europe qui « se contente » d’accompagner les réformes d’adaptation à la mondialisation. Bien que tribun généreux, Mélenchon se cache derrière un peuple mythique à la Michelet pour refuser le mouvement du monde. D’où le parallèle avec Péguy : son socialisme de progrès sent furieusement la résistance à la modernité, réactionnaire à cette globalisation qui ne fait plus de l’Europe (et encore moins de la France, même révolutionnaire) le phare du monde. Mais qui est un fait à prendre en compte plutôt qu’à nier.

Ce pourquoi il fonde le PDG, parti de Gauche pour une « autre » Europe démocratique et sociale, contre les traités européens actuels mais pour un bonapartisme européen que les autres pays ne veulent pas.

  1. Première contradiction : comment exister désormais dans le monde sans l’Europe ? Anticapitaliste, il est fatalement pour la « décroissance » chère à une fraction des écolos.
  2. Deuxième contradiction : on ne peut produire efficacement sans capitalisme, cette technique inventée à la Renaissance justement pour rationaliser l’usage du capital, du travail et des matières premières. Si l’on produit moins efficacement, au nom de la désaliénation marxiste qui redonne à l’homme sa maîtrise complète des processus de production, il faut désindustrialiser pour redorer l’artisanat où chacun est maître de lui et de ses processus. Donc partager la pénurie (aller aux 30h hebdomadaires pour partager le travail en moins, engager toujours plus de fonctionnaires, produire moins pour polluer moins, ne plus acheter de fraises en hiver ni de concombres espagnols, accepter de gagner moins et de participer plus…)
  3. Or l’écologie, qui est le souci de la planète et de la survie soutenable des hommes, ne conduit pas inévitablement à la décroissance : troisième contradiction.

Ne faudrait-il pas plutôt calculer la croissance autrement ? Pas la focaliser sur le toujours plus, mais intégrer des facteurs humains ? Une production plus efficace – produire le mieux avec le moins – est souvent le cas de travailleurs bien dans leur peau, dans leur entreprise et dans leur collectivité, plus que les processus fordistes de la rationalité maximum. Ils ont fait largement leur temps. Ce fut, dans les années 1980, Toyota contre Ford. Il faut améliorer et approfondir le processus. Mais pourquoi l’abandonner au nom d’idéologies fusionnelles d’essence régressive et religieuse ?

Car Mélenchon a écrit volontiers dans l’hebdomadaire chrétien d’information ‘La Voix Jurassienne’. S’il est anticlérical, il n’en est pas moins croyant, remplaçant le Dieu au-delà par une Humanité vague ici-bas. « Lui-même semblait un maître d’école extraordinaire, un grand pédagogue, un prédicant de l’ancienne France. Sa cervelle madrée, obstinée, baroque, avait reçu de naissance le génie de deux maîtres de la rue du Fouarre, des moines populaires et des gazetiers révolutionnaires… Il a, dans une brève carrière d’homme de lettres, trouvé moyen d’épanouir des forces de paysan qui agrandit ses champs, du boutiquier qui compte et recompte ses sous, du typo qui fait de la belle ouvrage, du curé qui prêche aux ouailles et d’officier de ligne entraînant ses hommes au devoir. » Cette citation ne lui va-t-elle pas comme un gant ? Sauf que ce portrait taillé sur mesure pour Mélenchon… a été écrit par Maurice Barrès pour Péguy il y a bien un siècle.

Charles Péguy, socialiste chrétien, abandonnera le pacifisme et parlera de « faire fusiller Jaurès » comme traître à la patrie en 1914. Jacques Doriot, fils du peuple, dérivera vers le fascisme et terminera mitraillé à Sigmaringen par un avion allemand. Les références mélenchonistes sont aujourd’hui tout aussi belliqueuses : Evo Morales et surtout Hugo Chavez. Ce dernier est l’auteur d’un référendum sur l’opportunité de former une nouvelle assemblée constituante et pour l’inscription du socialisme dans la constitution du Venezuela.

On se dit alors que « l’intérêt général » est le paravent idéologique facile pour masquer une ambition à la Fidel Castro : prendre le pouvoir au nom du peuple… puis le garder parce que le peuple est sans cesse tenté de revenir aux pratiques capitalistes. Cachez ce sein que je ne saurais voir ! Le peuple est ignorant, dit Lénine, attardé : il vote contre les Bolcheviks ? Abolissez le peuple – pour son bien. Il y a de ça chez Mélenchon. Sa position sur le Tibet, qui reprend les thèses maoïstes pour« libérer » de l’aliénation cléricale, sont édifiantes à cet égard. Mélenchon mélange tout. C’est le danger des tribuns : séduisants utopistes avant de prendre le pouvoir, vieillards atrabilaires et paranoïaques une fois pris, incapables de le lâcher.

Émission d’Alain Finkielkraut Répliques sur France Culture, samedi 7 mai 2011, Mélenchon-Tillinac sur le thème de la laïcité et identité française

Jean-Luc Mélenchon, Qu’ils s’en aillent tous, octobre 2010, Flammarion, 142 pages, €9.50

Intéressante analyse du livre par Arion chez Actu

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Vers une démocratie écologique ?

Article repris par Medium4You.

L’écologie est à mon sens l’avenir de la pensée politique. Elle va remplacer un « socialisme » à bout de souffle faute d’avoir fait évoluer la doctrine XIXe dans un monde qui a fort changé. Il est donc intéressant de sonder les écrits qui tentent de « penser » la nouvelle politique qui tient compte de la globalisation du climat, des échanges et de la compétition pour les ressources. Dominique Bourg et Kerry Whiteside, respectivement géoscientifique suisse et politologue américain, ont cosigné ce livre paru au Seuil fin 2010. Touchant de près la politique, il a fait l’objet d’un colloque entre administratifs en octobre, auprès du ministre Nathalie Kosciusko-Morizet. La salle était trop étroite, j’y étais, pour accueillir tout ce monde avide de savoir à quelle sauce ils allaient être mangés…

Pour les auteurs, l’écologie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des politiciens. Car ce sont des mains faibles, tourmentées par le seul court-terme en vue de leur réélection dans leur petite circonscription. Ce pourquoi la dégradation globale de l’environnement et son aspect invisible et cumulatif ne sont pas vendeurs. Le contrat social érige un gouvernement représentatif qui protège les droits des individus en se chargeant de leurs intérêts communs, mais tout ce qui sort de la perception ici et maintenant du commun y échappe. Les auteurs proposent donc de changer de contrat.

Exit l’élection comme fin en soi, place aux experts. Préserver la biosphère devrait pour eux être inscrit dans la Constitution, une Académie du futur être créée pour éclairer les ignares. Mais surtout le Sénat serait nommé « par tirage au sort » sur une liste de « scientifiques internationalement reconnus dans leur spécialité », liste agréée par des ONG environnement. Cette haute assemblée nationale pourrait opposer son veto à une loi contraire au long terme de la planète et examinerait toutes les décisions qui en ressortent. Des « jurys citoyens » seraient mis en place pour diffuser la bonne parole et convaincre la base du bien-fondé de tout ça.

Nous sommes bien conscients des difficultés à envisager un modèle économique « de décroissance », qui ne fasse pas du « toujours plus » l’alpha et l’oméga du bien-être humain. Rien que le découplage entre pays développés et pays en développement transformerait en quelques années nos pays en déserts industriels, étroitement dépendants de la bonne volonté exportatrice des pays producteurs. L’Europe serait réduite à un parc d’attractions touristiques où le seul emploi serait le service à la personne. Ce que Houellebecq a parfaitement décrit dans les derniers chapitres de son dernier livre, ‘La carte et le territoire’.

Mais il nous semble que la proposition du Suisse et de l’Américain cumulent les travers des systèmes politiques de chacun de leurs pays d’origine. Il s’agit d’instaurer un fascisme de consensus (à la Suisse) où la bonne parole est délivrée d’en haut par ceux qui savent (à l’américaine). La conviction serait entonnée par la propagande des jurys communautaires où chacun n’ose pas penser autrement que la foule. Son application serait du ressort d’une assemblée de spécialistes nommés (et non plus élus) par des organisations autoproclamées.

La démocratie n’est certainement pas le meilleur des régimes, mais il l’est par exception de tous les autres. Faut-il en revenir au vote censitaire sous prétexte que « les gens » sont ignorants du long terme et de l’invisible climatique ?

Le débat démocratique, bien loin des cercles fermés entre spécialistes – met tout sur la table. Les électeurs n’ont pas forcément le culte du court terme ni de leur seul intérêt personnel. Avant de casser le thermomètre, peut-être faudrait-il l’affiner ? Compter autrement « la croissance » ? La commission Stiglitz a testé quelques pistes en France, tandis que le Genuine Progress Indicator (progrès authentique) a été élaboré par un institut californien. Pourquoi ne pas explorer ces pistes ?

Si l’écologie ne convainc pas, surtout en France, c’est surtout parce que le personnel politique des partis écologistes est d’une indigence rare. Comment confier le pouvoir de diriger un État à un histrion de télé, à une diplômée en géographie qui place le Japon dans l’hémisphère sud ou à une juge rigoriste ? Tous ces gens ont leurs qualités, mais dans leur domaine particulier. Ils n’intègrent en rien l’intérêt général puisqu’ils ne parlent guère d’économie ou d’emploi, sinon par de grandes fresques vagues où l’on rasera gratis au paradis retrouvé. Mais qu’en est-il concrètement des grèves des cheminots qui obligent à prendre sa voiture ? De la hausse du prix de l’essence et du gaz ? De la production d’électricité si elle n’est plus nucléaire (Hulot vient d’y réfléchir, il parait…) ? De la vie quotidienne des vraies gens ?

L’idée même d’un parti politique exclusivement consacré à la défense de l’environnement est un non-sens politique. Les électeurs le savent bien, moins bêtes qu’ils ne paraissent aux élites universitaires. La politique prime, qui est la vie complète de la cité ; l’environnement est une cause seconde qui doit être dans tous les partis. Ne choisir « que » l’environnement est une régression pétainiste (la terre seule ne ment pas) et aboutit au retour du moyen-âge (panier bio local, vélo et trains quand ils ne sont pas en grève, emplois de proximité exclusivement dans les services à la personne, maisons en terre et chaume chauffées par la seule orientation et la circulation d’air entre sol et plafond…).

L’échec du raout écolo-mondial de Copenhague a montré l’illusion des bobos nantis. Les pays riches croient délivrer la bonne parole en même temps qu’affirmer le bon sens en enrôlant des scientifiques pour dire « le vrai ». Mais les ONG environnement ne sont pas le gouvernement mondial, personne ne les a élues. Ni la Chine, ni l’Inde, ni le Brésil, ni les autres, ne se sont privés pour le dire ! L’arrogance des riches à mettre le couvercle sur le développement des pauvres, sous prétexte de religion pour la Terre mère a quelque chose d’indécent. Cela ne veut pas dire que la question des ressources rares, des pollutions et du climat ne se posent pas. Mais qu’on ne décide pas entre spécialistes, mis en scène de façon tapageuse par les orchestres médiatiques, mais par la politique internationale. Or la politique arbitre entre les intérêts, elle n’est pas qu’un spectacle. Les gens se laissent amuser quand le sujet leur est indifférent (les promesses qui n’engagent pas, les amours du président ou le mariage princier), mais ils se saisissent de la décision quand ils jugent que l’équilibre des intérêts est nettement en leur défaveur.

Le pire de la dégradation de la terre, disait le commandant Cousteau, est le nombre des hommes. Que disent les écolos sur la démographie ? Restreindre la natalité dans les pays pauvre, est-ce un tabou religieux ? Dès lors, qu’a donc de « scientifique » cet oubli volontaire dans la politique des ressources et du climat ?

La politique, justement, ne se réduit pas à l’application rationnelle du savoir scientifique. Tout cela sent par trop son saint-simonisme XIXe, récupéré par Marx et ses épigones activistes au nom d’une prétendue Loi de l’histoire. La politique est l’art de convaincre en vue d’un projet commun. Or tout ce qui consiste à « défendre » et à proposer aux gens du « moins » n’a rien d’un projet mais tout d’une contrainte. Aménager notre planète commune peut être un projet, mais les savoirs très spécialisés des domaines climatiques et biologiques ne font pas une politique. Faire avancer sa cause sans jouer le jeu des urnes, c’est se défiler devant la responsabilité. C’est bien universitaire… Tellement persuadé de « sa » vérité, proclamée « scientifique », que seule une avant-garde éclairée pourrait gouverner le monde et corriger malgré eux ces « enfants » ignares que sont les électeurs. Lénine l’a tenté avec les inconvénients qu’on sait. La proposition Bourg & Whiteside, reste dans ce droit fil du savant politique, qui n’a rien à voir avec la politique mais tout avec l’illusion de tout savoir.

Ce néo-socialisme a tout pour séduire nos élites technocrates qui se croient déjà supérieures pour avoir subies le tamis des « grandes écoles », et délivrées de tout souci matériel comme d’avenir pour être fonctionnaires à statut garanti. Mais le peuple, lui, qui aura sans doute son mot à dire, pourra n’être pas d’accord avec cette main basse sur la décision au nom du despotisme éclairé !

Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique, Seuil La République des idées, octobre 2010, 103 pages, €10.93

La présentation au Centre d’analyse stratégique sous le patronage de Nathalie Kosciusko-Morizet

A propos des auteurs

Dominique Bourg est membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot, professeur à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’université de Lausanne. Il a publié « Parer aux risques de demain. Le principe de précaution » (Seuil, 2001), « Le Nouvel Âge de l’écologie » (Descartes & Cie/ECLM, 2003) et « Le Développement durable. Maintenant ou jamais » (Gallimard, 2006).

Kerry Whiteside est professeur de sciences politiques au Franklin and Marshall College, en Pennsylvanie. Il a publié « Divided Natures: French Contributions to Political Ecology » (MIT Press, 2002) et « Precautionary Politics: Principle and Practice in Confronting Environmental Risk » (MIT Press, 2006).

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