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Le Printemps français dans la constellation politique française

Où se situe le Printemps français dans la nébuleuse politique d’aujourd’hui ? Je me suis amusé à regrouper les trois droites de René Rémond et les quatre gauches de Jacques Julliard. J’ai ensuite comblé les vides en fonction de deux axes :

  • L’axe vertical historique qui va d’avant 1789 à l’après 2000
  • L’axe horizontal classique qui va du plus d’État au moins d’État

L’axe historique permet de replacer les idéologies politiques dans l’âge d’or de chacun des mouvements. L’axe étatiste situe le désir de centralisation ou de décentralisation, de faire nation commune ou de revivifier les régions contrastées (le terroir), de garder des valeurs collectives ou de préférer les valeurs individualistes.

constelletion politique francaise argoul 2013

Les conservateurs les plus extrêmes, intégristes catholiques et monarchistes, voudraient annuler la Révolution et revenir aux institutions et valeurs d’avant 1789. On a appelé ce mouvement la Contre-révolution, représenté par Edmund Burke, Louis de Bonald et Joseph de Maistre. Il est à noter que la Révolution nationale du maréchal Pétain était de ce type : la France parlementaire et radicale avait failli en 1940, donc retour aux traditions prérévolutionnaires. Rien de fasciste en Pétain, pas plus qu’en Franco – aucun des deux n’a été agitateur révolutionnaire comme Mussolini ou Hitler, aucun des deux ne désirait un homme « nouveau » mais simplement revenir à l’homme de toujours, créé par Dieu une fois pour toutes « à son image ». Les écolos ruraux (chasse, nature, pêche et traditions) et les anars de droite (pour qui l’humain est par essence bête et méchant), sont dans cette conception, mais avec le moins d’État possible, le moins d’emmerdeurs fonctionnaires, le moins d’interventionnisme politique.

Les libertariens, à ce titre, poussent encore plus loin, revenant à Hobbes : l’homme est un loup pour l’homme, seul l’État empêche l’épanouissement personnel et l’entreprise prédatrice. Ce courant n’existe pas en tant qu’expression politique organisée en France, mais il existe fortement aux États-Unis. Une variante féodale se constitue dans les pays de clans et de mafias où l’individualisme clanique exacerbé fait allégeance à un individu représentatif d’un clan plus fort que les autres, qui leur offre protection en échange du service (Sicile, Calabre, Russie, certains pays d’Afrique).

Dès que 1789 survient, naissent la gauche jacobine puis la droite bonapartiste en faveur de l’État centralisé et du despotisme éclairé d’une élite technocrate. Les communistes se couleront aisément dans ce moule en 1921, lors de la scission d’avec les socialistes au Congrès de Tour. Une grande part des socialistes et radicaux capituleront devant Pétain en 1940, votant les pleins pouvoirs. Mais 1789 reste une date-mémoire, avec sa variante 1793 de la nation en armes pour certains courants de gauche jacobine (Mélenchon). La droite bonapartiste englobe 1789 et le sacre de Reims dans une vision de la France plus longue, mais les acquis de la Révolution, consolidés par Bonaparte, sont parmi ses ressorts via le culte de la nation et du citoyen – revivifié en 1848 avec le printemps des peuples.

1917 voit l’avènement de la révolution communiste en Russie, donc l’espoir d’un « autre monde » possible. Mais le mouvement est éclaté entre les marxistes révolutionnaires qui veulent jusqu’à l’État sans classe, et les marxistes centralisateurs du coup d’État partisan qui veulent tenir la société par le parti et le parti par la terreur. Les staliniens sont pour l’État jacobin, les trotskistes pour l’anarchie relative. La gauche syndicaliste est oubliée, Proudhon traité de social-traître, et la social-démocratie variante Bismarck ou variante Beveridge ne prend pas en France. Les syndicats sont sommés de choisir sans troisième voie.

1945 est une autre date-clé marquée par le Programme de la Résistance et l’instauration de l’État-providence en France. Le gaullisme apparaît comme un bonapartisme fédérateur de la droite républicaine et de la gauche jusqu’aux communistes (avant que Moscou ne reprenne la main). Les socialistes redeviennent jacobins, soutenant les guerres coloniales et favorisant la bombe atomique. La Deuxième gauche avec Mendès-France perce déjà mais n’a pas d’échos dans la société politique avant 1968.

Mai 1968 est l’autre date-clé de la politique française. Nombre de partis se positionnent pour ou contre les acquis du mouvement. Si le gaullisme bonapartiste fait avec, il rassemble cependant des diversités peu compatibles : les centristes qui suivent le mouvement long de la société, les libéraux qui voient s’ouvrir de nouvelles libertés pour le capitalisme, mais aussi les conservateurs républicains qui gardent des réticences et seront constamment dans les combats d’arrière-garde (sur l’avortement, le PACS, l’euthanasie, la PMA, etc.)

Le socialisme jacobin traditionnel, rassemblé par François Mitterrand, voit naître une aile libérale appelée Deuxième gauche avec Michel Rocard et le syndicalisme CFDT, tandis que le mendésisme est revivifiée par Jacques Delors, et qu’une part de l’aile jacobine se radicalise contre l’Europe avec Jean-Pierre Chevènement et Laurent Fabius. Droite comme gauche, les partis « attrape-tout » se fissurent à la moindre crise et il faut des personnalités fortes pour les faire tenir ensemble. Jacques Chirac n’y a réussi qu’in extremis grâce à la cohabitation (après avoir flingué Giscard, Balladur, Pasqua et Juppé) ; Nicolas Sarkozy a réussi assez bien jusqu’à la campagne présidentielle 2012 où le courant Buisson a éloigné le courant Fillon-Juppé. A gauche, Lionel Jospin a cru un temps prendre la suite de Mitterrand, mais Dominique Strauss-Kahn était plus charismatique avant de s’effondrer pour mœurs ultralibertaires. Ségolène Royal était trop clivante et c’est François Hollande qui a remporté la synthèse (anti-Sarkozy plus que pro-gauche).

2000 est une autre année-clé de la politique où tous les partis se repositionnent à cause de la crise. La dérégulation des années 1980 et les liquidités abondantes des Banques centrales ont amené le krach des technologiques 2000, le krach des normes de régulation 2002, le krach de la finance 2007, le krach des endettements d’État 2010 qui a failli emporter l’euro. Le libéralisme est jeté avec l’eau du bain version texane « ultra », tandis que les jacobins, bonapartistes et autres souverainistes relèvent la tête. « Contre » la finance, contre l’Europe, contre la mondialisation ultralibérale – ils veulent revenir « avant » 2000.

A gauche, comme François Hollande gouverne peu, les dissensions s’affichent au grand jour dans son camp. Sa tactique politique est de frapper un coup libéral et un coup libertaire, faisant passer par exemple la pilule flexisécurité négociée avec le patronat avec le verre d’eau mariage gai. Le courant jacobin a trouvé un tribun qui tente de rassembler les groupuscules de gauche communistes ou dissidents autour d’un Front, mais ses promesses comme ses solutions laissent sceptique le grand nombre. Certains se réfugient dans l’écologie bobo, internationaliste, ouverte à l’immigration et aux technologies d’avenir, très urbaine, bavarde, jouant Marie-Antoinette dans sa bergerie. D’autres se réfugient dans les mœurs de l’ultra-individualisme et réclament toujours plus de « droits ». D’autres encore s’organisent en communautés ou en coopératives, vivant leur petite vie tranquille loin de la capitale, de la nation et des idéologies du monde. Les altermondialistes n’ont plus grand-chose à dire.

Le centre s’est effondré avec la pauvreté stratégique de François Bayrou (qui se croit appelé du Ciel pour régner et n’entreprend aucune alliance politique pour y parvenir). Les autres centristes, plutôt libéraux et européens, ne sont plus en phase avec la période de crise.

A droite Sarkozy n’est plus dans la course et ses successeurs se déchirent pour de sombres magouilles dans le parti. Le courant bonapartiste souverainiste a été capté par Marine Le Pen et recueille les votes protestataires des déclassés et inquiets qui récusent non seulement les années 2000 mais remontent à la pensée-68 et à ses dérives en matière de mœurs comme d’immigration.

Si l’on résume :

  1. Ceux qui récusent 1789 sont les intégristes religieux, les libertariens, les monarchistes et les pétainistes. Ils voient le monde créé en 7 jours et l’homme immuable, sans histoire, figé dans ses déterminations divines. Il faut obéir à la loi de Dieu ou de la Nature sans tenter de la changer.
  2. Ceux qui récusent 1917 poursuivent le courant jacobin ou girondin républicain ; ce sont les socialistes et radicaux, les orléanistes aujourd’hui centristes, auxquels viennent se greffer les pro-européens de la Deuxième gauche.
  3. Les ultralibéraux récusent 1945, tout comme la gauche libertaire. Ceux qui se refondent sur 1945 sont les bonapartistes et les socialistes souverainistes, y compris du Front de gauche, qui y voient un âge d’or national et socialiste.
  4. La droite bleu marine récuse 1968, comme les conservateurs intégristes qui refusent déjà 1789, pour en revenir à un bonapartisme souverainiste. La gauche libertaire, les écolos bobos et les régionalistes voient au contraire en mai-68 leur fondation.
  5. Sauf les libéraux (de droite, du centre et de gauche), tout le monde récuse 2000, ses crises financières et économiques en chaîne et les liens forcés de l’Union européenne et de la mondialisation.

Le Printemps français se situerait donc plutôt dans la mouvance anti-68, voire anti-1789. Il rassemble les exclus des partis de gouvernement, les intégristes religieux comme les anarchistes de droite. L’UMP aurait bien voulu récupérer la dynamique du mouvement, mais a reculé devant les dérives violentes – pourtant inhérentes aux mouvements anarchistes.

On dira que je me répète – mais pas besoin d’être grand clerc pour pronostiquer qu’un refus des partis de gouvernement en échec, plus le refus de la remise en cause des mœurs et traditions, ne vont pas profiter au Front de Mélenchon ni au parti de Coppé – mais bel et bien à la protestation aujourd’hui « attrape-tout » : la droite bleu marine. Encore une fois ce n’est pas un souhait, c’est un constat.

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La gauche morale se raccroche aux branches

Avec la « transparence », la gauche au gouvernement tente de faire oublier les frasques Cahuzac, mais aussi Strauss-Kahn, Andrieux, Lamblin, Kucheida, Guérini et bien d’autres. Le problème n’est pas que les humains soient faillibles, ils n’y a que les naïfs pour croire que c’est toujours de la faute d’une enfance malheureuse ou du système social. Le problème est que ces faillis ont été choisis par le parti ou par le président. Leur « faute » morale rejaillit donc sur les socialistes, qui ne savent pas choisir les « bons », et sur le président, qui ne contrôle rien et ne sanctionne pas les manquements.

La posture morale de la gauche  a donc explosé en vol.

Celle-ci tente de se raccrocher aux branches de diverses manières :

  • Plus vertueux que moi, tu meurs ; c’est la posture de la gauche extrême, jamais en retard d’une inquisition pour « purifier » l’humanité des méchants : voyez Maduro au Venezuela, successeur du Chavez adulé par Mélenchon, il accuse l’opposition de meurtres politiques et de complot contre l’État – alors qu’il n’est pas clair sur les procédures de vote.
  • Regardez à droite, ils ont aussi des affaires ; c’est la posture des militants déçus du gouvernement, les « cocus du socialisme » comme disait Fillon de façon prémonitoire. Raviver Sarkozy dans les « affaires » permet de dévier la rancœur vers le bouc émissaire habituel.
  • On va faire une loi ; c’est la posture du gouvernement pris en flagrant délire… à faire du Sarkozy : une émotion médiatique ? vite une loi ! Mais qui va appliquer la loi ? Qui va contrôler les contrôleurs ? Là, pas plus de moyens que sous Sarkozy mais un empilement de plus dans le millefeuille : on crée une Haute autorité… composée de fonctionnaires choisis. Ceux qui existent déjà font-ils si mal le travail pour lequel ils ont été embauchés par concours ?

Il faudrait peu de lois, mais bien écrites ; peu de règles, mais bien contrôlées ; peu de fonctionnaires, mais aux tâches précises avec des moyens adéquats. Est-ce si difficile de réformer le système étatique français ?

Le « pépère » avec sa petite « boite à outils », est-il à la hauteur des enjeux ?

Je trouve indélicat de traiter le président de « pépère » comme c’est la mode actuelle dans la presse. Mais pourquoi ce chef d’État évoque-t-il alors sa « boite à outils » ? Cette expression misérable pour traiter le chômage et l’économie ne peut que lui revenir à la figure. Le citoyen attend un architecte qui repense la tuyauterie en simplifiant et rendant le système plus efficace, réalisant plus d’économies à la copropriété que les honoraires qu’il lui coûte – pas un plombier qui se contente de bricoler les fuites avec des bouts de tuyaux, tout en envoyant sa facture (salée) !

Le problème de la gauche est la démagogie. A force de se vouloir « petit », comme tout le monde, banal, l’homme de gauche en vient à apparaître « minable » – superbe expression ayrautïque qui dit tout comme un acte manqué. Les profs qui revendiquent par exemple d’être respectés comme des cadres de la société, se laissent mettre en scène par la Casden – « banque de l’éducation, de la recherche et de la culture », pas moins ! – en étudiants attardés, mal fagotés et pas rasés ! Le respect se mérite, qu’on soit prof ou président.

prof casden

Mais il y a pire.

L’affaire « morale » Cahuzac (l’affaire matérielle suit son cours) remet en question « la » définition de la gauche française elle-même, cette prétention à être au-dessus de la société pour délivrer les injonctions au nom du Bien. Cela vient de loin, de Platon au moins, sinon de Moïse au Sinaï. Dans La République, Platon explique qu’« engendrer la justice, c’est établir entre les parties de l’âme une hiérarchie qui les subordonne les unes aux autres conformément à la nature ». Ce qui fait que le meilleur gouvernement est celui de la vertu : « quand l’un des gouvernants a autorité sur les autres, on appelle le gouvernement monarchie, et si l’autorité est partagée entre plusieurs, aristocratie » (livre IV). Platon, par la voix de Socrate, montre ici qu’il n’est pas démocrate. « Telle est la forme d’État et de gouvernement que j’appelle bonne et vraie », ajoute-t-il aussitôt en première phrase du livre V. Lui-même a conseillé le tyran de Syracuse.

La gauche d’aujourd’hui n’est pas plus « démocrate » puisqu’elle gouverne au nom du peuple, mais pas avec lui. Le gouvernement socialiste n’a rien d’une Commune, seule expression politique de la gauche vraiment démocratique. Une fois élus, les socialistes font ce qu’ils veulent, ayant promis n’importe quoi au nom de « la science du Bien » – définition de la politique selon Platon. Les technocrates de gauche, professionnels de la politique, savent mieux que vous ce qu’il vous faut, comme s’ils étaient philosophes (Platon), scientifiques (Marx) ou mandatés de Dieu (inquisiteurs). Ils ne vous demandent pas votre avis ; seulement un blanc-seing par le bulletin de vote.

La traduction sociale-démocrate de la gauche, fondée à la base sur les travailleurs réunis en syndicats, a été vite écrasée par les idéologues abstraits fin XIXe en France (contrairement aux États voisins : Allemagne, Angleterre, Scandinavie). Les lois se veulent un discours rationnel que la cité adresse aux citoyens pour les éduquer dans la vertu. D’où l’importance à gauche de légiférer sur tout et n’importe quoi. Les gouvernants doivent être « sages », les gardiens « courageux » et les producteurs « tempérants ». La loi doit les y forcer pour que cette éducation les rendent vertueux : ne voilà-t-il pas, résumé par Platon, toute la philosophie socialiste ?

Mais quand les gouvernants n’ont pas la sagesse ?

Leur despotisme éclairé flirte alors selon Platon  avec cette pente naturelle à la démocratie : la tyrannie. La tyrannie est le régime qui abolit les lois parce qu’il est fondé non sur la tempérance de l’âme (la sagesse), mais sur le désir (anarchique). La gauche devrait être et avoir été contre la tyrannie. Or il n’en fut rien ou presque rien dans son histoire !

  • Qu’on se souvienne de Robespierre l’Incorruptible et de son ami Saint-Just le Vertueux – jamais le « rasoir républicain » n’a purgé aussi vite les « ennemis du peuple » selon la ligne d’un  seul.
  • Qu’on se souvienne de Lénine et de sa traduction politique de Marx en « lois scientifiques » pour faire advenir l’Homme nouveau par la contrainte sociale – jamais les grandes purges n’ont été si vertueuses que sous Staline, continuateur de Lénine.
  • La transparence du gouvernement actuel est-elle autre chose qu’un fantasme de pureté du même genre ?

Les philosophes persuadés de connaître la loi divine ou naturelle, d’avoir atteint la sagesse ou de connaître la science des sociétés, sont devenus des tyrans. Loin d’avoir l’âme tempérante, ils l’ont rigide ; loin d’être des sages, ils sont des inquisiteurs. Leur désir est d’imposer leur loi, pas de la discuter. Ils sont persuadés de détenir la science infuse : « peut-on débattre du soleil qui se lève ? » avait coutume de dire Staline.

Platon disait que la tyrannie était la pente naturelle de la démocratie. « N’est-il pas vrai, dis-je, que, dans les premiers jours et au début, il n’a que sourires et saluts pour tous ceux qu’il rencontre, qu’il se défend d’être un tyran ; qu’il multiplie les promesses en particulier et en public, qu’il remet des dettes et partage des terres au peuple et à ses favoris et affecte la bienveillance et la douceur envers tout le monde ? – Il le faut, dit-il. – Mais quand il en a fini avec ses ennemis du dehors, en s’arrangeant avec les uns, en ruinant les autres, et qu’il est tranquille de ce côté, tout d’abord il ne cesse de susciter des guerres, pour que le peuple ait besoin d’un chef. – C’est logique. – Et aussi pour que les citoyens appauvris par les impôts soient forcés de s’appliquer à leurs besoins journaliers et conspirent moins contre lui » (livre VIII). Promesses, redistributions populaires, chasse aux riches, guerre au Mali et guerre aux anti-gays & lesbiens, hausse d’impôts… ce qu’accomplit Hollande, Platon l’avait prévu !

Nous ne voulons pas dire par là que le président Hollande soit un tyran, les conditions ne sont pas entièrement réunies, mais que le système dans lequel il gouverne en suit la pente. Le président n’apparaît pas comme celui de tous les Français, au-dessus des partis. Il cumule les mandats en président-directeur général secrétaire du parti socialiste, plus jacobin que décentralisateur, plus étatiste que libéral, plus autoritaire que libertaire. La vertu a failli ? Encore plus de vertu ! La « transparence » vise alors à faire peur : montrez ce sein que vous ne sauriez voir ; à poil les ministres, bientôt les députés, puis les maires des villes de plus de 50 000 habitants, enfin les citoyens. S’ils ont quelque chose à cacher, c’est qu’ils ne sont pas assez vertueux, donc soupçonnables. Il n’y a aucune limite au soupçon.

La vertu est la tyrannie suprême – surtout quand elle est définie par ceux qui gouvernent…

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Démocratie occidentale en Chine confucéenne ?

La Chine n’est pas inapte à la démocratie conçue comme régime universel. Mais le pays de Confucius n’est pas prêt à adopter sans débat nos traditions libérales de 1789, issues de notre histoire particulière. Sous la direction de Mireille Delmas-Marty et Pierre-Etienne Will, un recueil de spécialistes a fait le point en 2007 sur La Chine et la démocratie.

delmas marty la chine et la democratie

Les fameux « droits de l’homme », phares de la pensée politique occidentale, ne sont pas rejetés. Ce qui ne passe pas, en Chine comme dans toute l’Asie (et probablement dans les pays musulmans et hindouistes – ce qui fait du monde…) c’est la prétention occidentale. Celle de faire des « droits de l’homme » une sorte de découverte ‘scientifique’ – un Souverain Bien dans un monde des Idées – qui s’imposeraient comme seuls critères de jugement à tous. L’Occident comme « mouvement social » de l’Universel dans l’Histoire, quelle blague ! On croyait ce genre de religion terminée depuis l’effondrement du mythe communiste… Car cela revient à nier aux autres cultures toute possibilité d’évaluer ou d’adapter les Normes sorties toutes armées du cerveau des penseurs du 18ème français.

Or le développement économique montre que les « valeurs asiatiques » telles qu’elles sont aujourd’hui permettent le décollage. Que le progrès n’est pas unique, sur un seul schéma, le seul qui avait jusqu’ici réussi : le capitalisme libéral et technique occidental. Les exemples successifs et renouvelés du Japon, de la Corée, de Taiwan, de Singapour, de Hongkong et de la frange côtière de la Chine Populaire ont encouragé le relativisme culturel de l’Asie. Ils opposent à l’individualisme compétitif occidental, les « valeurs asiatiques » de la famille et de la hiérarchie sociale. Selon eux, elles permettent solidarité, esprit d’équipe et respect du travail – tout ce qui disparaît peu à peu dans l’égoïsme au sein des sociétés occidentales. Toutes ces valeurs sont, pour les Chinois, confucéennes. Le livre examine ce discours chinois – et il s’interroge sur la supposée incompatibilité de la tradition politique chinoise avec le libéralisme démocratique moderne offert en exemple par l’Occident.

Une démocratie, c’est un système d’égalisation des conditions, l’absence d’une aristocratie de naissance ou de cooptation ; mais aussi une opinion publique en phase. Ce système réclame notamment l’État de droit, mais  avant tout un État central qui empêche les individus de dépendre d’une caste ou d’une clique. En Chine, l’État central joue clairement ce rôle, bien que le Parti – son bras armé – ait quelque chose d’une caste, même si les pratiques méritocratiques la renouvellent de génération en génération. L’instauration d’un État de droit ne crée pas de fait des pratiques démocratiques. Tocqueville l’avait bien montré, s’agissant de l’Amérique. Il faut que la société tout entière se saisisse de la souveraineté à la base, qu’elle se manifeste et s’exprime autrement que par les rituels de l’élection. Il faut qu’elle se crée en associations, qu’elle participe au pouvoir communal, qu’elle envoie des représentants à l’Exécutif provincial et national, qu’elle dispose d’une presse libre et critique, d’une justice indépendante… Si les formes de la démocratie existent en Chine, le Parti communiste reste le seul autorisé et le Pouvoir verrouille toute forme d’expression non autorisées. Seul le patriotisme lorsque l’étranger critique la Chine – voire le nationalisme lorsque les ethnies irrédentistes tentent de contester le pouvoir central han – jouent le rôle de ciment national. Mais les changements politiques en Chine depuis 35 ans se sont accompagnés de réformes juridiques et elles produisent des effets réels. Toute norme produit son champ autonome, comme chacun sait, et une conscience juridique apparaît chez les Chinois, selon les observations de Stéphanie Balme et des journalistes présents aux Jeux olympiques de 2008.

Selon Mireille Delmas-Marty, la globalisation du monde entraîne l’internationalisation du droit, ce qui crée des espaces virtuels sans frontières. Cela accentue la perplexité chinoise sur le fonctionnement « idéal » de la démocratie et de l’État de droit. La Chine est très attentive à ces dérives marquées par « l’impuissance » politique affichée de l’Union européenne, la « dépolitisation » égoïste des citoyens occidentaux, le pouvoir déstabilisateur des juges constitutionnels qui censurent la loi votée par le Parlement – pourtant représentant du peuple – et l’exigence de pouvoirs d’exception aux gouvernants dans la lutte contre le terrorisme global. Pourquoi donc, se demandent les Chinois, changer notre pouvoir autocratique qui fonctionne bien, si « la démocratie » occidentale, qui fonctionne assez mal, y vient d’elle-même ? Encore une fois, c’est notre exemple qui sert nos valeurs – pas les discours incantatoires de militants des droits de l’homme !

La pensée chinoise n’exclut en rien la notion de droit. Jérôme Bourgon va même jusqu’à faire du principe de légalité des délits et des peines, originalité du juriste occidental Beccaria, une possible invention chinoise ! Les lois rendues publiques, les sanctions clairement prévues, les décisions judiciaires contrôlées étaient assurés dans le système juridique chinois. Bien plus que sous l’Ancien Régime européen. Il existe cependant en Chine (comme ailleurs) un risque de déviance autoritaire, le renzhi (gouvernement par les hommes) opposé au fazhi (gouvernement par le droit). De plus, la tradition chinoise ne sépare pas plus les pouvoirs que nos rois. Les valeurs morales des dirigeants priment sur les lois votées, tout comme l’onction divine par le Sacre rendait le roi de France intermédiaire direct de Dieu, bien au-dessus des Parlements. Il y a donc un héritage mitigé, qui permet la démocratie tout en ne l’assurant pas. Pas plus que les États généraux de 1789 n’ont accouchés d’un coup de la Constitution de la Vème République…

La Chine n’est pas inapte à la démocratie. Pas plus que nous ne l’étions avant 1789. Elle suivra simplement sa tradition et ne tolère pas qu’on lui impose de l’extérieur. Pas plus que les Américains des États-Unis n’ont voulu du paternalisme colonial anglais jadis. La primauté du peuple par rapport au souverain existait explicitement dans les livres philosophiques chinois tels que Mencius et le Livre des Documents. Le peuple était le « fondement de la nation » (guoben ou bangben), « ce qu’il y a de plus précieux » (min wei gui). Il avait déjà le droit de se rebeller contre un souverain indigne. Selon Pierre-Etienne Will, il existait un certain contrôle légal des actes de l’État ou du souverain sous la dynastie Ming (1368-1644).

Yves Chevrier et Xiaohong Xiao-Planes regardent le « premier 20ème siècle » jusqu’en 1949. C’est l’échec des Cent Jours le 21 septembre 1898, l’échec de la démocratie parlementaire en 1913, l’échec du Mouvement du 4 mai 1919, la victoire de l’État autoritaire du Guomindang. Jusqu’à Mao qui se sert de « la démocratie » pour la « jeter après usage » ! La Révolution « Culturelle » lancée par lui, autocrate vieillissant, pour récupérer son pouvoir contre le parti, est jugée par les auteurs plus « fasciste » que démocratique. Ce qui fait que le modèle démocratique à l’occidentale réapparaît spontanément dans la jeunesse des années 1970. On réhabilite le droit contre l’anarchie, l’État contre le Parti et la légalité contre la violence arbitraire.

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Selon les dirigeants d’aujourd’hui, accrochés eux aussi à leur pouvoir, rien ne doit déstabiliser l’équilibre institutionnel. La Chine connaît trop de tensions dues à son développement accéléré pour que l’on joue avec le régime, comme Mao l’a fait. Plus jamais les coups de barre brutaux d’un Grand Timonier ! La « démocratie » formelle est jugée soit instrument maoïste dangereux, soit injonction coloniale inacceptable. L’arriération du peuple et de l’économie imposeraient pour le moment un système moins anarchique que la démocratie à l’occidentale : un despotisme éclairé fondé sur l’équilibre de couches sociales telles que les nouveaux capitalistes, les marchands cosmopolites, les paysans « sages », et des castes d’État telles le Parti et l’Armée. Selon Michel Bonnin, la théorie chinoise reste cependant déconnectée du fonctionnement réel du pays. Le Bureau politique n’est cité nulle part dans la Constitution chinoise. L’État est faible à cause du Parti qui l’investit totalement. « Le développement évident de la corruption, l’appropriation privée des biens de l’État par simple décision administrative, ainsi que la fracture entre les bénéficiaires des réformes et les laissés-pour-compte créent des risques d’éclatement que seule une réforme politique pourrait atténuer. » (p.515).

Urbanisation, éducation et développement se conjuguent pour faire des Chinois des citoyens moins passifs et plus éclairés. Ils jugent leurs dirigeants sur leurs résultats, comme on l’a vu durant le tremblement de terre du Sichuan. Le développement rapide crée de multiples tensions sociales et élève une conscience citoyenne nouvelle qui se manifeste par les actions juridiques, les réclamations aux autorités et les blogs. « La Chine est donc condamnée à se démocratiser », conclut Zhang Lun (p.517). Mais la transition démocratique devrait être progressive, « juste pour équilibrer les intérêts divergents de la société et du Parti en matière de participation et de contrôle » (p. 732). Cela prendra du temps mais sera clairement chinois. Pas de modèle « idéal » plaqué d’en haut, ni venu de l’extérieur.

Reste l’irrédentisme culturel tibétain. Mais c’est une autre histoire dont ce livre ne parle pas. Elle ne pourra être abordée sereinement que lorsque la détente démocratique arrivera dans la Chine han. Avant cela, toute velléité de contester Pékin aboutit aux raidissements que l’on constate dans tous les États centralisés : de la Russie de Poutine avec la Tchétchénie ou l’Ossétie à la France de Mitterrand-Chirac avec la Corse ou le pays Basque.

Mireille Delmas-Marty, Pierre-Etienne Will dir., La Chine et la démocratie, Fayard 2007, 893 pages, €34.68

Lire aussi sur ce blog Libertés en Chine.

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François Hollande n’est pas social-démocrate

François Hollande se voudrait « social-démocrate » – mais il ne le peut pas. Parce que la recherche d’un consensus politique entre l’État, le patronat et les salariés nécessite ces relais dans la société que sont les corps intermédiaires, éradiqués en France par la philosophie de la Volonté générale et l’unanimisme historique créé par l’État rationaliste. Les syndicats aujourd’hui sont très peu représentatifs, donc très radicaux ; quand ils sont plus modérés, ils ne représentent quasiment que la fonction publique. Pas de social-démocratie sans relais dans la société.

Une comparaison avec le voisin immédiat anglais, qui a cofondé avec nous le parlementarisme, est éclairante. La sortie de la féodalité a été différente, ce qui a conduit à un État diffèrent. La féodalité est un mode d’organisation politique et social qui fait de la Force le Droit. Les relations sont hiérarchiques et entraînent le ralliement de clans au féal. Très efficace en période de guerre civile de tous contre tous, ce regroupement de bandes armées ne permettent pas l’établissement de relations « modernes » de confiance, de règles et d’échanges qui, seules, permettent l’essor de la science, du commerce et des régimes représentatifs. En Angleterre, la sortie de la féodalité s’est faite progressivement et en douceur depuis 1215. A cette date, le Roi se voit obligé de signer la Grande Charte qui limite son absolutisme et crée l’embryon d’un gouvernement représentatif. A l’inverse, la France attend le 17ème siècle pour mettre au pas les Grands, au prix d’un absolutisme royal devenu par étape absolu (Henri IV, Louis XIII avec Richelieu et, apogée, Louis XIV). La Révolution n’a fait que prendre la place du roi, en détruisant tout et sans rétablir la société civile (les syndicats n’ont été autorisés qu’en 1884 et les associations qu’en 1901).

L’État anglais est devenu le sommet régulateur d’une hiérarchie de corps intermédiaires sur lesquels il peut s’appuyer pour gouverner. L’État français s’est trouvé le seul créateur du lien social dans une société radicale qui avait tout aboli. L’Exécutif (avec son Administration, rouage destiné seulement à « fonctionner ») est considéré comme le petit bras du Législatif, seul légitime, exécuteur de la « volonté générale » exprimée dans la rue et par le suffrage. Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire.

La différence ? En France la monarchie absolue se veut rationaliste, la liberté ne résulte que de la conformité au modèle « naturel » de l’État fondé en Raison ; en Angleterre, les contrepouvoirs à l’État central sont construits par la représentation et la négociation. En France, le droit est d’évidence, figé par les élites partisanes interprètes du Vrai et du Bien ; en Angleterre, il est élaboré par la coutume, débattu, sans cesse remis sur l’ouvrage.

Dieu Johann Sfar Le chat du rabbin

François Hollande pourrait se vouloir « social-libéral » – mais il ne le peut pas. Antiautoritaire et cherchant à impliquer les citoyens dans les décisions, cherchant comme Camus à concilier liberté et égalité au travers des régulations et par l’éducation des individus, le social-libéral est sensible aux gens et en faveur des libertés. Impossible pour Hollande : il a été élu avec les voix « de gauche » qui font du « libéralisme » le bouc émissaire commode de tout ce qui ne va pas selon leurs vœux, à commencer par la jalousie envers ceux qui réussissent, la méfiance envers toute régulation qui ne passe pas par l’État, et le ressentiment envers la mondialisation qui menace le « modèle ».

L’individualisme moderne est né de la philosophie grecque, du droit romain et de la transcendance chrétienne. Il a été poussé par l’essor des échanges, assuré par une nouvelle classe de commerçants et artisans regroupés en villes. Il s’est trouvé favorisé pour raisons politiques antiféodales par le pouvoir central avec l’octroi de franchises et « libertés ». Ce mouvement a eu lieu dès le 17ème siècle au Royaume-Uni où l’accès aux métiers artisanaux et aux industries s’est très vite ouvert, les corporations ne survivant que peu à la dissolution de la féodalité. Rien de tel en France, où il a fallu attendre 1789 et sa fameuse Nuit du 4 août pour que les privilèges soient abolis d’un trait, et 1791 pour que les corporations se voient interdites. Auparavant, la société française est restée figée en société d’ordres, tropisme qui court toujours dans les profondeurs sociales et qui renaît à chaque occasion, faute d’alternative.

Or, malgré le discours ambiant, les individus sont désormais plus libéraux. Ils sont « laïques » par rapport aux églises mais aussi par rapport à l’État représenté par le prof, l’adjudant, le policier, le psy et le technocrate. 1968 a opéré cette rupture, aussi brutale que le fut 1789 (d’où l’ampleur des « événements » en France, comparée aux autres pays). La révolte de Notre-Dame des Landes est équivalente au Larzac des années 70, elle représente le surgissement emblématique de la société civile dans les rouages conventionnels des élus, fonctionnaires et autres spécialistes. Le gouvernement Ayrault n’est pas prêt à l’accepter.

Livres anciens

Qu’est donc François Hollande ? Un homme qui fait ce qu’il croit pouvoir, non sans regarder à droite et à gauche, à petits pas, avec beaucoup de précautions. Il ne peut être au fond que « social-étatiste », tradition bien française qui veut que l’État incarne l’intérêt général à lui tout seul, forcément omniscient, forcément fondé en Raison, naturellement bon et bienveillant. Le substitut de Dieu sur la terre pour les laïcs progressistes. Comment, dès lors, penser l’intérêt général comme il est « normal » ailleurs ? En Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Scandinavie ou même en Italie, l’intérêt général est  un  compromis entre les intérêts particuliers de la société. Pas en France.

L’État français est politique, l’État anglais ou allemand sont juridiques, voilà l’écart essentiel. La Raison universelle est unanime car « évidente », « naturelle ». Elle n’a pas à être délibérée ni argumentée : il n’y a pas deux solutions à un problème de géométrie. Dès lors, pourquoi protéger les libertés et bâtir des contrepouvoirs ? La Révolution française a réalisé l’établissement du droit et le suffrage universel dans une société encore immature. Le despotisme éclairé de l’État rationnel s’est donc institué très vite, dès Bonaparte, contre l’anarchie des incapables.

Technocrates issus de l’ENA et apparatchiks secrétés par les partis se veulent désormais « instituteurs du social » (Pierre Rosanvallon) : ils approprient les biens rares (les télécoms dès le télégraphe Chappe de 1794 jusqu’aux nationalisations de 1982 et la loi Hadopi) ; ils ont l’obsession scolaire de former des citoyens formatés à la vie collective (éducation nationale) et pas des individus aptes à juger par eux-mêmes (instruction publique) ; ils « instaurent l’imaginaire » avec établissements culturels, achats d’œuvres d’art contemporain sur comités de fonctionnaires et fêtes d’État ; ils pratiquent l’hygiénisme au 19ème, le Plan dans les années 1950, l’urbanisme dans les années 1960, le « travail social » dans les années 1970, enfin la morale socialiste anti-riches, anti-putes et pro-minorités bobo de 2012…

La Raison dans l’État tolère mal la représentation. Le Parlement est peu considéré, les syndicats peu représentatifs, les associations tardivement reconnues. L’État unanimiste de la « volonté générale » veut un citoyen toujours mobilisé (d’où le long attrait pour l’URSS puis pour Cuba, puis pour Mao et Pol Pot), farouchement jaloux d’égalité, collectiviste par mépris des « intérêts » considérés comme égoïstes des individus et des entreprises. Pour Rousseau, il s’agit carrément de « changer la nature humaine » (Du contrat social). Créer un Homme nouveau, disait Lénine…

« Le bonapartisme [étant] la quintessence de la culture politique française », selon le mot de Pierre Rosanvallon, François Hollande voudrait bien sortir du culte de l’État rationnel propre à son parti, mais il ne le peut guère. La dernière négociation avec les partenaires sociaux était plutôt réussie – mais pas sans la menace d’une loi-balai étatique en cas d’échec (et la résistance de la gauche du PS au Parlement). Pour le reste, l’aéroport Notre-Dame des Landes, le nucléaire, le mariage gay, la procréation assistée pour tous, Hollande reste loin de ce renouveau démocratique qu’appelle par exemple Rosanvallon (qui a beaucoup étudié le sujet) dans ses ouvrages. Le credo du PS demeure d’imposer une loi sur tous sujets sans laisser aller au bout débat ou négociation entre partenaires sociaux ou groupes de la société civile – tout en poursuivant la mise en scène de l’unité du peuple (contre les boucs émissaires commodes que sont « les riches », les cathos, les patrons, les écolos, les exilés fiscaux et ainsi de suite).

Quand on ne peut rien pour l’économie, on agite les symboles. Cliver pour communiquer, n’était-ce pas ce que « la gauche » avait reproché à Sarkozy ?

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Vers une démocratie écologique ?

Article repris par Medium4You.

L’écologie est à mon sens l’avenir de la pensée politique. Elle va remplacer un « socialisme » à bout de souffle faute d’avoir fait évoluer la doctrine XIXe dans un monde qui a fort changé. Il est donc intéressant de sonder les écrits qui tentent de « penser » la nouvelle politique qui tient compte de la globalisation du climat, des échanges et de la compétition pour les ressources. Dominique Bourg et Kerry Whiteside, respectivement géoscientifique suisse et politologue américain, ont cosigné ce livre paru au Seuil fin 2010. Touchant de près la politique, il a fait l’objet d’un colloque entre administratifs en octobre, auprès du ministre Nathalie Kosciusko-Morizet. La salle était trop étroite, j’y étais, pour accueillir tout ce monde avide de savoir à quelle sauce ils allaient être mangés…

Pour les auteurs, l’écologie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des politiciens. Car ce sont des mains faibles, tourmentées par le seul court-terme en vue de leur réélection dans leur petite circonscription. Ce pourquoi la dégradation globale de l’environnement et son aspect invisible et cumulatif ne sont pas vendeurs. Le contrat social érige un gouvernement représentatif qui protège les droits des individus en se chargeant de leurs intérêts communs, mais tout ce qui sort de la perception ici et maintenant du commun y échappe. Les auteurs proposent donc de changer de contrat.

Exit l’élection comme fin en soi, place aux experts. Préserver la biosphère devrait pour eux être inscrit dans la Constitution, une Académie du futur être créée pour éclairer les ignares. Mais surtout le Sénat serait nommé « par tirage au sort » sur une liste de « scientifiques internationalement reconnus dans leur spécialité », liste agréée par des ONG environnement. Cette haute assemblée nationale pourrait opposer son veto à une loi contraire au long terme de la planète et examinerait toutes les décisions qui en ressortent. Des « jurys citoyens » seraient mis en place pour diffuser la bonne parole et convaincre la base du bien-fondé de tout ça.

Nous sommes bien conscients des difficultés à envisager un modèle économique « de décroissance », qui ne fasse pas du « toujours plus » l’alpha et l’oméga du bien-être humain. Rien que le découplage entre pays développés et pays en développement transformerait en quelques années nos pays en déserts industriels, étroitement dépendants de la bonne volonté exportatrice des pays producteurs. L’Europe serait réduite à un parc d’attractions touristiques où le seul emploi serait le service à la personne. Ce que Houellebecq a parfaitement décrit dans les derniers chapitres de son dernier livre, ‘La carte et le territoire’.

Mais il nous semble que la proposition du Suisse et de l’Américain cumulent les travers des systèmes politiques de chacun de leurs pays d’origine. Il s’agit d’instaurer un fascisme de consensus (à la Suisse) où la bonne parole est délivrée d’en haut par ceux qui savent (à l’américaine). La conviction serait entonnée par la propagande des jurys communautaires où chacun n’ose pas penser autrement que la foule. Son application serait du ressort d’une assemblée de spécialistes nommés (et non plus élus) par des organisations autoproclamées.

La démocratie n’est certainement pas le meilleur des régimes, mais il l’est par exception de tous les autres. Faut-il en revenir au vote censitaire sous prétexte que « les gens » sont ignorants du long terme et de l’invisible climatique ?

Le débat démocratique, bien loin des cercles fermés entre spécialistes – met tout sur la table. Les électeurs n’ont pas forcément le culte du court terme ni de leur seul intérêt personnel. Avant de casser le thermomètre, peut-être faudrait-il l’affiner ? Compter autrement « la croissance » ? La commission Stiglitz a testé quelques pistes en France, tandis que le Genuine Progress Indicator (progrès authentique) a été élaboré par un institut californien. Pourquoi ne pas explorer ces pistes ?

Si l’écologie ne convainc pas, surtout en France, c’est surtout parce que le personnel politique des partis écologistes est d’une indigence rare. Comment confier le pouvoir de diriger un État à un histrion de télé, à une diplômée en géographie qui place le Japon dans l’hémisphère sud ou à une juge rigoriste ? Tous ces gens ont leurs qualités, mais dans leur domaine particulier. Ils n’intègrent en rien l’intérêt général puisqu’ils ne parlent guère d’économie ou d’emploi, sinon par de grandes fresques vagues où l’on rasera gratis au paradis retrouvé. Mais qu’en est-il concrètement des grèves des cheminots qui obligent à prendre sa voiture ? De la hausse du prix de l’essence et du gaz ? De la production d’électricité si elle n’est plus nucléaire (Hulot vient d’y réfléchir, il parait…) ? De la vie quotidienne des vraies gens ?

L’idée même d’un parti politique exclusivement consacré à la défense de l’environnement est un non-sens politique. Les électeurs le savent bien, moins bêtes qu’ils ne paraissent aux élites universitaires. La politique prime, qui est la vie complète de la cité ; l’environnement est une cause seconde qui doit être dans tous les partis. Ne choisir « que » l’environnement est une régression pétainiste (la terre seule ne ment pas) et aboutit au retour du moyen-âge (panier bio local, vélo et trains quand ils ne sont pas en grève, emplois de proximité exclusivement dans les services à la personne, maisons en terre et chaume chauffées par la seule orientation et la circulation d’air entre sol et plafond…).

L’échec du raout écolo-mondial de Copenhague a montré l’illusion des bobos nantis. Les pays riches croient délivrer la bonne parole en même temps qu’affirmer le bon sens en enrôlant des scientifiques pour dire « le vrai ». Mais les ONG environnement ne sont pas le gouvernement mondial, personne ne les a élues. Ni la Chine, ni l’Inde, ni le Brésil, ni les autres, ne se sont privés pour le dire ! L’arrogance des riches à mettre le couvercle sur le développement des pauvres, sous prétexte de religion pour la Terre mère a quelque chose d’indécent. Cela ne veut pas dire que la question des ressources rares, des pollutions et du climat ne se posent pas. Mais qu’on ne décide pas entre spécialistes, mis en scène de façon tapageuse par les orchestres médiatiques, mais par la politique internationale. Or la politique arbitre entre les intérêts, elle n’est pas qu’un spectacle. Les gens se laissent amuser quand le sujet leur est indifférent (les promesses qui n’engagent pas, les amours du président ou le mariage princier), mais ils se saisissent de la décision quand ils jugent que l’équilibre des intérêts est nettement en leur défaveur.

Le pire de la dégradation de la terre, disait le commandant Cousteau, est le nombre des hommes. Que disent les écolos sur la démographie ? Restreindre la natalité dans les pays pauvre, est-ce un tabou religieux ? Dès lors, qu’a donc de « scientifique » cet oubli volontaire dans la politique des ressources et du climat ?

La politique, justement, ne se réduit pas à l’application rationnelle du savoir scientifique. Tout cela sent par trop son saint-simonisme XIXe, récupéré par Marx et ses épigones activistes au nom d’une prétendue Loi de l’histoire. La politique est l’art de convaincre en vue d’un projet commun. Or tout ce qui consiste à « défendre » et à proposer aux gens du « moins » n’a rien d’un projet mais tout d’une contrainte. Aménager notre planète commune peut être un projet, mais les savoirs très spécialisés des domaines climatiques et biologiques ne font pas une politique. Faire avancer sa cause sans jouer le jeu des urnes, c’est se défiler devant la responsabilité. C’est bien universitaire… Tellement persuadé de « sa » vérité, proclamée « scientifique », que seule une avant-garde éclairée pourrait gouverner le monde et corriger malgré eux ces « enfants » ignares que sont les électeurs. Lénine l’a tenté avec les inconvénients qu’on sait. La proposition Bourg & Whiteside, reste dans ce droit fil du savant politique, qui n’a rien à voir avec la politique mais tout avec l’illusion de tout savoir.

Ce néo-socialisme a tout pour séduire nos élites technocrates qui se croient déjà supérieures pour avoir subies le tamis des « grandes écoles », et délivrées de tout souci matériel comme d’avenir pour être fonctionnaires à statut garanti. Mais le peuple, lui, qui aura sans doute son mot à dire, pourra n’être pas d’accord avec cette main basse sur la décision au nom du despotisme éclairé !

Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique, Seuil La République des idées, octobre 2010, 103 pages, €10.93

La présentation au Centre d’analyse stratégique sous le patronage de Nathalie Kosciusko-Morizet

A propos des auteurs

Dominique Bourg est membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot, professeur à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’université de Lausanne. Il a publié « Parer aux risques de demain. Le principe de précaution » (Seuil, 2001), « Le Nouvel Âge de l’écologie » (Descartes & Cie/ECLM, 2003) et « Le Développement durable. Maintenant ou jamais » (Gallimard, 2006).

Kerry Whiteside est professeur de sciences politiques au Franklin and Marshall College, en Pennsylvanie. Il a publié « Divided Natures: French Contributions to Political Ecology » (MIT Press, 2002) et « Precautionary Politics: Principle and Practice in Confronting Environmental Risk » (MIT Press, 2006).

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