La gauche morale se raccroche aux branches

Avec la « transparence », la gauche au gouvernement tente de faire oublier les frasques Cahuzac, mais aussi Strauss-Kahn, Andrieux, Lamblin, Kucheida, Guérini et bien d’autres. Le problème n’est pas que les humains soient faillibles, ils n’y a que les naïfs pour croire que c’est toujours de la faute d’une enfance malheureuse ou du système social. Le problème est que ces faillis ont été choisis par le parti ou par le président. Leur « faute » morale rejaillit donc sur les socialistes, qui ne savent pas choisir les « bons », et sur le président, qui ne contrôle rien et ne sanctionne pas les manquements.

La posture morale de la gauche  a donc explosé en vol.

Celle-ci tente de se raccrocher aux branches de diverses manières :

  • Plus vertueux que moi, tu meurs ; c’est la posture de la gauche extrême, jamais en retard d’une inquisition pour « purifier » l’humanité des méchants : voyez Maduro au Venezuela, successeur du Chavez adulé par Mélenchon, il accuse l’opposition de meurtres politiques et de complot contre l’État – alors qu’il n’est pas clair sur les procédures de vote.
  • Regardez à droite, ils ont aussi des affaires ; c’est la posture des militants déçus du gouvernement, les « cocus du socialisme » comme disait Fillon de façon prémonitoire. Raviver Sarkozy dans les « affaires » permet de dévier la rancœur vers le bouc émissaire habituel.
  • On va faire une loi ; c’est la posture du gouvernement pris en flagrant délire… à faire du Sarkozy : une émotion médiatique ? vite une loi ! Mais qui va appliquer la loi ? Qui va contrôler les contrôleurs ? Là, pas plus de moyens que sous Sarkozy mais un empilement de plus dans le millefeuille : on crée une Haute autorité… composée de fonctionnaires choisis. Ceux qui existent déjà font-ils si mal le travail pour lequel ils ont été embauchés par concours ?

Il faudrait peu de lois, mais bien écrites ; peu de règles, mais bien contrôlées ; peu de fonctionnaires, mais aux tâches précises avec des moyens adéquats. Est-ce si difficile de réformer le système étatique français ?

Le « pépère » avec sa petite « boite à outils », est-il à la hauteur des enjeux ?

Je trouve indélicat de traiter le président de « pépère » comme c’est la mode actuelle dans la presse. Mais pourquoi ce chef d’État évoque-t-il alors sa « boite à outils » ? Cette expression misérable pour traiter le chômage et l’économie ne peut que lui revenir à la figure. Le citoyen attend un architecte qui repense la tuyauterie en simplifiant et rendant le système plus efficace, réalisant plus d’économies à la copropriété que les honoraires qu’il lui coûte – pas un plombier qui se contente de bricoler les fuites avec des bouts de tuyaux, tout en envoyant sa facture (salée) !

Le problème de la gauche est la démagogie. A force de se vouloir « petit », comme tout le monde, banal, l’homme de gauche en vient à apparaître « minable » – superbe expression ayrautïque qui dit tout comme un acte manqué. Les profs qui revendiquent par exemple d’être respectés comme des cadres de la société, se laissent mettre en scène par la Casden – « banque de l’éducation, de la recherche et de la culture », pas moins ! – en étudiants attardés, mal fagotés et pas rasés ! Le respect se mérite, qu’on soit prof ou président.

prof casden

Mais il y a pire.

L’affaire « morale » Cahuzac (l’affaire matérielle suit son cours) remet en question « la » définition de la gauche française elle-même, cette prétention à être au-dessus de la société pour délivrer les injonctions au nom du Bien. Cela vient de loin, de Platon au moins, sinon de Moïse au Sinaï. Dans La République, Platon explique qu’« engendrer la justice, c’est établir entre les parties de l’âme une hiérarchie qui les subordonne les unes aux autres conformément à la nature ». Ce qui fait que le meilleur gouvernement est celui de la vertu : « quand l’un des gouvernants a autorité sur les autres, on appelle le gouvernement monarchie, et si l’autorité est partagée entre plusieurs, aristocratie » (livre IV). Platon, par la voix de Socrate, montre ici qu’il n’est pas démocrate. « Telle est la forme d’État et de gouvernement que j’appelle bonne et vraie », ajoute-t-il aussitôt en première phrase du livre V. Lui-même a conseillé le tyran de Syracuse.

La gauche d’aujourd’hui n’est pas plus « démocrate » puisqu’elle gouverne au nom du peuple, mais pas avec lui. Le gouvernement socialiste n’a rien d’une Commune, seule expression politique de la gauche vraiment démocratique. Une fois élus, les socialistes font ce qu’ils veulent, ayant promis n’importe quoi au nom de « la science du Bien » – définition de la politique selon Platon. Les technocrates de gauche, professionnels de la politique, savent mieux que vous ce qu’il vous faut, comme s’ils étaient philosophes (Platon), scientifiques (Marx) ou mandatés de Dieu (inquisiteurs). Ils ne vous demandent pas votre avis ; seulement un blanc-seing par le bulletin de vote.

La traduction sociale-démocrate de la gauche, fondée à la base sur les travailleurs réunis en syndicats, a été vite écrasée par les idéologues abstraits fin XIXe en France (contrairement aux États voisins : Allemagne, Angleterre, Scandinavie). Les lois se veulent un discours rationnel que la cité adresse aux citoyens pour les éduquer dans la vertu. D’où l’importance à gauche de légiférer sur tout et n’importe quoi. Les gouvernants doivent être « sages », les gardiens « courageux » et les producteurs « tempérants ». La loi doit les y forcer pour que cette éducation les rendent vertueux : ne voilà-t-il pas, résumé par Platon, toute la philosophie socialiste ?

Mais quand les gouvernants n’ont pas la sagesse ?

Leur despotisme éclairé flirte alors selon Platon  avec cette pente naturelle à la démocratie : la tyrannie. La tyrannie est le régime qui abolit les lois parce qu’il est fondé non sur la tempérance de l’âme (la sagesse), mais sur le désir (anarchique). La gauche devrait être et avoir été contre la tyrannie. Or il n’en fut rien ou presque rien dans son histoire !

  • Qu’on se souvienne de Robespierre l’Incorruptible et de son ami Saint-Just le Vertueux – jamais le « rasoir républicain » n’a purgé aussi vite les « ennemis du peuple » selon la ligne d’un  seul.
  • Qu’on se souvienne de Lénine et de sa traduction politique de Marx en « lois scientifiques » pour faire advenir l’Homme nouveau par la contrainte sociale – jamais les grandes purges n’ont été si vertueuses que sous Staline, continuateur de Lénine.
  • La transparence du gouvernement actuel est-elle autre chose qu’un fantasme de pureté du même genre ?

Les philosophes persuadés de connaître la loi divine ou naturelle, d’avoir atteint la sagesse ou de connaître la science des sociétés, sont devenus des tyrans. Loin d’avoir l’âme tempérante, ils l’ont rigide ; loin d’être des sages, ils sont des inquisiteurs. Leur désir est d’imposer leur loi, pas de la discuter. Ils sont persuadés de détenir la science infuse : « peut-on débattre du soleil qui se lève ? » avait coutume de dire Staline.

Platon disait que la tyrannie était la pente naturelle de la démocratie. « N’est-il pas vrai, dis-je, que, dans les premiers jours et au début, il n’a que sourires et saluts pour tous ceux qu’il rencontre, qu’il se défend d’être un tyran ; qu’il multiplie les promesses en particulier et en public, qu’il remet des dettes et partage des terres au peuple et à ses favoris et affecte la bienveillance et la douceur envers tout le monde ? – Il le faut, dit-il. – Mais quand il en a fini avec ses ennemis du dehors, en s’arrangeant avec les uns, en ruinant les autres, et qu’il est tranquille de ce côté, tout d’abord il ne cesse de susciter des guerres, pour que le peuple ait besoin d’un chef. – C’est logique. – Et aussi pour que les citoyens appauvris par les impôts soient forcés de s’appliquer à leurs besoins journaliers et conspirent moins contre lui » (livre VIII). Promesses, redistributions populaires, chasse aux riches, guerre au Mali et guerre aux anti-gays & lesbiens, hausse d’impôts… ce qu’accomplit Hollande, Platon l’avait prévu !

Nous ne voulons pas dire par là que le président Hollande soit un tyran, les conditions ne sont pas entièrement réunies, mais que le système dans lequel il gouverne en suit la pente. Le président n’apparaît pas comme celui de tous les Français, au-dessus des partis. Il cumule les mandats en président-directeur général secrétaire du parti socialiste, plus jacobin que décentralisateur, plus étatiste que libéral, plus autoritaire que libertaire. La vertu a failli ? Encore plus de vertu ! La « transparence » vise alors à faire peur : montrez ce sein que vous ne sauriez voir ; à poil les ministres, bientôt les députés, puis les maires des villes de plus de 50 000 habitants, enfin les citoyens. S’ils ont quelque chose à cacher, c’est qu’ils ne sont pas assez vertueux, donc soupçonnables. Il n’y a aucune limite au soupçon.

La vertu est la tyrannie suprême – surtout quand elle est définie par ceux qui gouvernent…

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3 réflexions sur “La gauche morale se raccroche aux branches

  1. C’est juste, ‘Les Justes’ de Camus disent ce qu’il faut savoir. J’ai chroniqué le livre sur le blog.
    Sur Platon, je me suis probablement mal expliqué : la « science du Bien » en politique vient de Platon. Mais pour le philosophe, seuls sont légitimes à gouverner une aristocratie de sagesse – sinon ça dégénère en tyrannie.
    Puisque nous savons, aujourd’hui, que la « sagesse » est éminemment relative, qu’elle n’est certainement ni « immuable » (Platon, l’Ancien testament), ni « naturelle » (Rousseau, Spencer), ni « scientifique » (Marx, les structuralistes), tous ceux qui prétendent la détenir et agir donc « au nom du Bien » sont des tyrans en puissance. Nous l’avons vu abondamment avec Robespierre, Lénine, Mao, Castro, Chavez…
    Mais ce n’est pas parce que Platon croyait en un « autre monde » idéal auquel nous ne pouvons plus croire, qu’il n’a pas analysé clairement la politique humaine, trop humaine. Quand la vertu décline, l’anarchie des désirs domine. Or la vertu peut-être extérieure (Idées, Dieu, Allah, lois de l’Histoire…) ou intérieure (éthique, respect de soi, principes organisés politiquement du vivre ensemble, …). Cincinnatus, qui a quitté sa charrue pour les affaires publiques puis est retourné labourer quand les affaires furent réglées, est un exemple de cette vertu intérieure romaine.
    IMPOSER la vertu (sans moyens, petit bras, avec encore plus règlement avec encore plus de de fonctionnaires contrôlant les fonctionnaires habituels) ne me semble pas une position tenable. C’est dans l’urgence, pour la galerie… en bref TOUT ce que la gauche morale reprochait au fameux bouc émissaire Sarkozy.
    Quand on voit qu’après 11 mois seulement, Hollande est plus bas dans les « bonnes opinions » (23%) que Sarkozy après 3 ans (27%), on se dit qu’il y a incapacité à se mettre dans les habits de chef d’État, ou archaïsme d’attitude (nous ne sommes plus ni sous la IVe République, ni sous Mitterrand). A mon avis, cette 2ème hypothèse est la bonne : Hollande sait-il qu’il existe Internet et que les Tea parties américains (mais aussi les nazis grecs et les grillistes italiens) ont montré la voie ? Compte-t-il encore gouverner comme en 1981 ou comme dans les congrès socialistes ?
    Dans une note récente, j’écrivais déjà : « la France pourrait connaître une dérive électorale à l’américaine avec une droite plus à droite et une gauche plus à gauche, rassemblant tous les déçus de l’UMPS. » C’était avant le printemps anti-gay de ce mois-ci et les dérives de cristallisation qu’il a entraîné, mais c’était prémonitoire, malgré l’accusation de « confusion » d’un commentateur.

  2. Martin

    Bonjour,

    j’ai beaucoup aimé votre article. Il m’a fait réfléchir.

    Je crois moi que l’obsession de la morale cache toujours l’obsession du vice. Il faut d’abord affirmer ce qui est désormais (en tout cas pour moi) une évidence : il n’y a pas de valeurs absolues qui descendraient d’un ciel des idées pures et éternelles. Je suis d’accord avec vous, cette gauche qui prétend incarner le Bien est exaspérante. Le Bien n’existe pas, il faut en finir avec cette conception néoplatonicienne de la morale. Et c’est là que je ne vous suis pas : vous critiquez l’obsession de la morale chez la gauche, mais en vous servant de Platon ; or cette obsession du Bien nous vient tout droit de ce sillage philosophique qui naît avec Platon (et sa théorie des Idées).
    Je recommande moi « Les Justes » de Camus : Stepan (l’un des personnages) y prétend que la justice est au-dessus de la vie et que tout est bon pour la défendre – même lancer des bombes sur des enfants. Il prescrit une morale transcendante – morale qui n’est pour moi qu’un hideux mélange de volonté de puissance et de maladie… Stepan dit d’ailleurs : « Nous ne sommes pas de ce monde, nous sommes des justes ». Cette phrase est terrible… je la hais. Kaliayev (autre personnage), lui, place la vie au-dessus de la justice, et se refuse à tuer des enfants. Une justice qui s’assied sur la vie – qui légitime la violence et le meurtre – n’est pas une justice. Ne retrouve-t-on pas ici un peu de Thorgal?

    Pour conclure, finissons-en avec la morale transcendante qui nous éloigne de la vie et construisons plutôt une éthique immanente qui n’est pas intangible mais assez flexible pour l’adapter aux situations – aux espaces psychologiques, pour parler en géographe. La vie devrait être notre vertu. Il y a une politique à mener ici : est bon ce qui renforce la vie, est mauvais ce qui l’affaiblit.

  3. Bonjour,

    j’ai beaucoup aimé votre article. Il m’a fait réfléchir.

    Je crois moi que l’obsession de la morale cache toujours l’obsession du vice. Il faut d’abord affirmer ce qui est désormais (en tout cas pour moi) une évidence : il n’y a pas de valeurs absolues qui descendraient d’un ciel des idées pures et éternelles. Je suis d’accord avec vous, cette gauche qui prétend incarner le Bien est exaspérante. Le Bien n’existe pas, il faut en finir avec cette conception néoplatonicienne de la morale. Et c’est là que je ne vous suis pas : vous critiquer l’obsession de la morale chez la gauche, mais en vous servant de Platon ; or cette obsession du Bien nous vient tout droit de ce sillage philosophique qui naît avec Platon (et sa théorie des Idées).
    Je recommande moi « Les Justes » de Camus : Stepan (l’un des personnages) y prétend que la justice est au-dessus de la vie et que tout est bon pour la défendre – même lancer des bombes sur des enfants. Il prescrit une morale transcendante – morale qui n’est pour moi qu’un hideux mélange de volonté de puissance et de maladie… Stepan dit d’ailleurs : « Nous ne sommes pas de ce monde, nous sommes des justes ». Cette phrase est terrible… je la hais. Kaliayev (autre personnage), lui, place la vie au-dessus de la justice, et se refuse à tuer des enfants. Une justice qui s’assied sur la vie – qui légitime la violence et le meurtre – n’est pas une justice. Ne retrouve-t-on pas un peu de Thorgal ici?

    Pour conclure, finissons-en avec la morale transcendante qui nous éloigne de la vie et construisons plutôt une éthique immanente qui n’est pas intangible mais assez flexible pour l’adapter aux situations – aux espaces psychologiques, pour parler en géographe. La vie devrait être notre vertu. Il y a une politique à mener ici : est bon ce qui renforce la vie, est mauvais ce qui l’affaiblit.

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