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Le Printemps français dans la constellation politique française

Où se situe le Printemps français dans la nébuleuse politique d’aujourd’hui ? Je me suis amusé à regrouper les trois droites de René Rémond et les quatre gauches de Jacques Julliard. J’ai ensuite comblé les vides en fonction de deux axes :

  • L’axe vertical historique qui va d’avant 1789 à l’après 2000
  • L’axe horizontal classique qui va du plus d’État au moins d’État

L’axe historique permet de replacer les idéologies politiques dans l’âge d’or de chacun des mouvements. L’axe étatiste situe le désir de centralisation ou de décentralisation, de faire nation commune ou de revivifier les régions contrastées (le terroir), de garder des valeurs collectives ou de préférer les valeurs individualistes.

constelletion politique francaise argoul 2013

Les conservateurs les plus extrêmes, intégristes catholiques et monarchistes, voudraient annuler la Révolution et revenir aux institutions et valeurs d’avant 1789. On a appelé ce mouvement la Contre-révolution, représenté par Edmund Burke, Louis de Bonald et Joseph de Maistre. Il est à noter que la Révolution nationale du maréchal Pétain était de ce type : la France parlementaire et radicale avait failli en 1940, donc retour aux traditions prérévolutionnaires. Rien de fasciste en Pétain, pas plus qu’en Franco – aucun des deux n’a été agitateur révolutionnaire comme Mussolini ou Hitler, aucun des deux ne désirait un homme « nouveau » mais simplement revenir à l’homme de toujours, créé par Dieu une fois pour toutes « à son image ». Les écolos ruraux (chasse, nature, pêche et traditions) et les anars de droite (pour qui l’humain est par essence bête et méchant), sont dans cette conception, mais avec le moins d’État possible, le moins d’emmerdeurs fonctionnaires, le moins d’interventionnisme politique.

Les libertariens, à ce titre, poussent encore plus loin, revenant à Hobbes : l’homme est un loup pour l’homme, seul l’État empêche l’épanouissement personnel et l’entreprise prédatrice. Ce courant n’existe pas en tant qu’expression politique organisée en France, mais il existe fortement aux États-Unis. Une variante féodale se constitue dans les pays de clans et de mafias où l’individualisme clanique exacerbé fait allégeance à un individu représentatif d’un clan plus fort que les autres, qui leur offre protection en échange du service (Sicile, Calabre, Russie, certains pays d’Afrique).

Dès que 1789 survient, naissent la gauche jacobine puis la droite bonapartiste en faveur de l’État centralisé et du despotisme éclairé d’une élite technocrate. Les communistes se couleront aisément dans ce moule en 1921, lors de la scission d’avec les socialistes au Congrès de Tour. Une grande part des socialistes et radicaux capituleront devant Pétain en 1940, votant les pleins pouvoirs. Mais 1789 reste une date-mémoire, avec sa variante 1793 de la nation en armes pour certains courants de gauche jacobine (Mélenchon). La droite bonapartiste englobe 1789 et le sacre de Reims dans une vision de la France plus longue, mais les acquis de la Révolution, consolidés par Bonaparte, sont parmi ses ressorts via le culte de la nation et du citoyen – revivifié en 1848 avec le printemps des peuples.

1917 voit l’avènement de la révolution communiste en Russie, donc l’espoir d’un « autre monde » possible. Mais le mouvement est éclaté entre les marxistes révolutionnaires qui veulent jusqu’à l’État sans classe, et les marxistes centralisateurs du coup d’État partisan qui veulent tenir la société par le parti et le parti par la terreur. Les staliniens sont pour l’État jacobin, les trotskistes pour l’anarchie relative. La gauche syndicaliste est oubliée, Proudhon traité de social-traître, et la social-démocratie variante Bismarck ou variante Beveridge ne prend pas en France. Les syndicats sont sommés de choisir sans troisième voie.

1945 est une autre date-clé marquée par le Programme de la Résistance et l’instauration de l’État-providence en France. Le gaullisme apparaît comme un bonapartisme fédérateur de la droite républicaine et de la gauche jusqu’aux communistes (avant que Moscou ne reprenne la main). Les socialistes redeviennent jacobins, soutenant les guerres coloniales et favorisant la bombe atomique. La Deuxième gauche avec Mendès-France perce déjà mais n’a pas d’échos dans la société politique avant 1968.

Mai 1968 est l’autre date-clé de la politique française. Nombre de partis se positionnent pour ou contre les acquis du mouvement. Si le gaullisme bonapartiste fait avec, il rassemble cependant des diversités peu compatibles : les centristes qui suivent le mouvement long de la société, les libéraux qui voient s’ouvrir de nouvelles libertés pour le capitalisme, mais aussi les conservateurs républicains qui gardent des réticences et seront constamment dans les combats d’arrière-garde (sur l’avortement, le PACS, l’euthanasie, la PMA, etc.)

Le socialisme jacobin traditionnel, rassemblé par François Mitterrand, voit naître une aile libérale appelée Deuxième gauche avec Michel Rocard et le syndicalisme CFDT, tandis que le mendésisme est revivifiée par Jacques Delors, et qu’une part de l’aile jacobine se radicalise contre l’Europe avec Jean-Pierre Chevènement et Laurent Fabius. Droite comme gauche, les partis « attrape-tout » se fissurent à la moindre crise et il faut des personnalités fortes pour les faire tenir ensemble. Jacques Chirac n’y a réussi qu’in extremis grâce à la cohabitation (après avoir flingué Giscard, Balladur, Pasqua et Juppé) ; Nicolas Sarkozy a réussi assez bien jusqu’à la campagne présidentielle 2012 où le courant Buisson a éloigné le courant Fillon-Juppé. A gauche, Lionel Jospin a cru un temps prendre la suite de Mitterrand, mais Dominique Strauss-Kahn était plus charismatique avant de s’effondrer pour mœurs ultralibertaires. Ségolène Royal était trop clivante et c’est François Hollande qui a remporté la synthèse (anti-Sarkozy plus que pro-gauche).

2000 est une autre année-clé de la politique où tous les partis se repositionnent à cause de la crise. La dérégulation des années 1980 et les liquidités abondantes des Banques centrales ont amené le krach des technologiques 2000, le krach des normes de régulation 2002, le krach de la finance 2007, le krach des endettements d’État 2010 qui a failli emporter l’euro. Le libéralisme est jeté avec l’eau du bain version texane « ultra », tandis que les jacobins, bonapartistes et autres souverainistes relèvent la tête. « Contre » la finance, contre l’Europe, contre la mondialisation ultralibérale – ils veulent revenir « avant » 2000.

A gauche, comme François Hollande gouverne peu, les dissensions s’affichent au grand jour dans son camp. Sa tactique politique est de frapper un coup libéral et un coup libertaire, faisant passer par exemple la pilule flexisécurité négociée avec le patronat avec le verre d’eau mariage gai. Le courant jacobin a trouvé un tribun qui tente de rassembler les groupuscules de gauche communistes ou dissidents autour d’un Front, mais ses promesses comme ses solutions laissent sceptique le grand nombre. Certains se réfugient dans l’écologie bobo, internationaliste, ouverte à l’immigration et aux technologies d’avenir, très urbaine, bavarde, jouant Marie-Antoinette dans sa bergerie. D’autres se réfugient dans les mœurs de l’ultra-individualisme et réclament toujours plus de « droits ». D’autres encore s’organisent en communautés ou en coopératives, vivant leur petite vie tranquille loin de la capitale, de la nation et des idéologies du monde. Les altermondialistes n’ont plus grand-chose à dire.

Le centre s’est effondré avec la pauvreté stratégique de François Bayrou (qui se croit appelé du Ciel pour régner et n’entreprend aucune alliance politique pour y parvenir). Les autres centristes, plutôt libéraux et européens, ne sont plus en phase avec la période de crise.

A droite Sarkozy n’est plus dans la course et ses successeurs se déchirent pour de sombres magouilles dans le parti. Le courant bonapartiste souverainiste a été capté par Marine Le Pen et recueille les votes protestataires des déclassés et inquiets qui récusent non seulement les années 2000 mais remontent à la pensée-68 et à ses dérives en matière de mœurs comme d’immigration.

Si l’on résume :

  1. Ceux qui récusent 1789 sont les intégristes religieux, les libertariens, les monarchistes et les pétainistes. Ils voient le monde créé en 7 jours et l’homme immuable, sans histoire, figé dans ses déterminations divines. Il faut obéir à la loi de Dieu ou de la Nature sans tenter de la changer.
  2. Ceux qui récusent 1917 poursuivent le courant jacobin ou girondin républicain ; ce sont les socialistes et radicaux, les orléanistes aujourd’hui centristes, auxquels viennent se greffer les pro-européens de la Deuxième gauche.
  3. Les ultralibéraux récusent 1945, tout comme la gauche libertaire. Ceux qui se refondent sur 1945 sont les bonapartistes et les socialistes souverainistes, y compris du Front de gauche, qui y voient un âge d’or national et socialiste.
  4. La droite bleu marine récuse 1968, comme les conservateurs intégristes qui refusent déjà 1789, pour en revenir à un bonapartisme souverainiste. La gauche libertaire, les écolos bobos et les régionalistes voient au contraire en mai-68 leur fondation.
  5. Sauf les libéraux (de droite, du centre et de gauche), tout le monde récuse 2000, ses crises financières et économiques en chaîne et les liens forcés de l’Union européenne et de la mondialisation.

Le Printemps français se situerait donc plutôt dans la mouvance anti-68, voire anti-1789. Il rassemble les exclus des partis de gouvernement, les intégristes religieux comme les anarchistes de droite. L’UMP aurait bien voulu récupérer la dynamique du mouvement, mais a reculé devant les dérives violentes – pourtant inhérentes aux mouvements anarchistes.

On dira que je me répète – mais pas besoin d’être grand clerc pour pronostiquer qu’un refus des partis de gouvernement en échec, plus le refus de la remise en cause des mœurs et traditions, ne vont pas profiter au Front de Mélenchon ni au parti de Coppé – mais bel et bien à la protestation aujourd’hui « attrape-tout » : la droite bleu marine. Encore une fois ce n’est pas un souhait, c’est un constat.

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Lorant Deutsch, Métronome

Lorant Deutsch est plus connu comme comédien que comme historien. Pourtant, il se livre ici à une éblouissante cavalcade dans l’histoire de Paris, cœur de l’histoire de France. En interprète professionnel du spectacle, il déroule en 21 chapitres les XXI siècles qui firent la ville capitale. A chaque fois, il prend prétexte d’une station de métro pour faire surgir le passé. Parce que la ville n’est que mémoire, présente à chaque rue, à chaque place, à chaque vestige. Ils sont nombreux, ces restes repris ou englués dans l’aujourd’hui. Occasion pour notre auteur de brosser avec légèreté et d’une langue familière les siècles qui ont passés.

‘Métronome’ se décline en deux versions.

  • La première, littéraire, se lit agréablement. Elle ne comprend que des mots mais fait le lien, donne le fil d’événements et replace les vestiges dans le temps, depuis les Gaulois du Ier siècle jusqu’aux tours de verre du XXIe.
  • La seconde, venue plus tard d’une demande unanime des lecteurs, est illustrée. Les vestiges encore présents aujourd’hui, le plus souvent cachés aux yeux profanes, sont mis au jour et réévalués. Les cartes, plans et vues permettent de les retrouver aisément, pour une promenade brillante dans le passé.
  • Mon conseil ? Si vous êtes lecteurs (ils se font plus rares ces temps-ci), commencez par la fresque historique littéraire, lisez le premier en premier. C’est ensuite avec délices que vous réviserez le récit avec les images du second livre. On y apprend une foule de choses !

Notamment que la Lutèce gauloise était sise probablement à Nanterre, dans la boucle de la Seine où l’on a retrouvé de nombreux vestiges. La Lutèce romaine, appelée officiellement Civitas Parisianii sur les bornes miliaires, s’est installée sur la rive sud de l’île de la Cité, trop exigue pour l’architecture monumentale romaine. Au bord de l’eau, dans la boue et au ras des marais, était la cité basse, la populaire, la gauloise. Lutèce veut d’ailleurs dire cité de boue, ou de marais… Il est évocateur pour la mentalité de constater que l’essor de la ville a été tirée de la fiscalité. Ce sont en effet les droits des rares ponts sur la Seine qui ont permis la richesse, donc le pouvoir, attirant l’Eglise puis les chefs. Faut-il y voir un trait de mentalité qui a traversé les millénaires ?

La première cathédrale de Paris est la crypte Saint-Denis, aujourd’hui sous le parking de l’immeuble privé du 14bis rue Pierre Nicole. Denis fut décapité à Montmartre – dont le nom veut dire mont des martyrs – et a marché six kilomètres en portant sa tête, selon la légende dorée des curés. Il s’est arrêté à Saint-Denis Basilique, aujourd’hui station de métro fort connue et tombeau des rois de France. Bâtie en 1136, la basilique fut la première église gothique de France !

Quant à Saint-Martin, jeune soldat romain qui a partagé son manteau avec un pauvre, il est devenu évêque de Tour avant d’embrasser un lépreux à Paris, en 385. Le malade guérit et le métro donne sa station au saint dont le prénom est devenu le nom de famille le plus courant de France. Sauf que la station a été désaffectée en 1939 et, gérée de nos jours par l’Armée du Salut, sert aux SDF.

Ce sont les Francs qui assiègent Paris à la fin du Vème siècle qui bâtissent le premier Louvre. Le mot vient en effet du germanique loewer, fortin, qui a été élevé face à l’île de la Cité pour l’assiéger. Saint-Cloud est un petit-fils de Clovis qui a échappé au massacre de ses frères par ses oncles avides de prendre le pouvoir, et qui se fit ermite. Notre-Dame fut bâtie longuement, en 107 ans, d’où l’expression devenue proverbe. De même, si le bon roi Dagobert a « mis sa culotte à l’envers », c’est qu’il avait peut-être des amours inverties avec le bon saint Eloi, orfèvre hors pair, trésorier évêque et homme de confiance.

L’école enseigne le-sacre-de-Reims, alors que le premier sacre d’un roi de France s’est effectué à Soisson et qu’il a été double, en 751 par l’évêque, en 754 par le Pape. Pépin, dit le Bref parce qu’il n’était pas haut, venait de déposer le dernier Morovingien fainéant et avait mis au monde le prince Charles (qui deviendra grand, d’où Charlemagne).

En l’an 1200 Philippe Auguste, après avoir ceint Paris de murs épais dont il est passionnant de rechercher aujourd’hui les restes, crée l’université pour faire quitter le savoir au monopole d’Eglise. Il faut dire que celle-ci s’enferme dans le dogme et le repli frileux sur son « identité » : le Pape Honorius III n’a-t-il pas interdit en 1219 aux moines d’étudier la médecine ? Ce serait toucher de trop près au corps, cette pourriture terrestre !

Autre trait de mentalité qui a traversé les siècles : les manifs. Le populo à Paris adore ça. Au XVIème siècle, « la procession demeure, en effet, la plus haute expression de la fidélité religieuse » (p.296). Les religions laïques poursuivent aujourd’hui la foi catholique des ligues : ce ne sont que réaffirmations républicaines, défenses des dogmes sociaux et des prébendes zacquis.

En 1670, Louis XIV qui avait soupé de la Fronde, fit abattre le rempart de Charles V et laisse au sol des boulevards. Le mot vient du hollandais bolewerk, fortif, et de ces « boules vertes » que font les arbres dès le printemps. Les Parisiens aiment à jouer pour inventer des mots de la langue verte. Depuis Louis XIV d’ailleurs, le boulevard Saint-Antoine est le lieux où les artisans pauvres ont le droit de travailler librement, hors des corporations. C’est là que débuteront les émeutes de 1789, sur une baisse du salaire ouvrier prônée par le fabriquant de papiers peints Réveillon. Il y aura 1119 têtes tranchées par le rasoir républicain sur la place dite aujourd’hui de la Concorde.

Au XIXème siècle, si le boulevard du Temple est appelé boulevard du crime, ce n’est pas parce qu’il est un coupe-gorge, mais parce que de nombreux théâtres mettent en scène chaque soir assassinats, empoisonnements et autres petits meurtres entre amis pour le divertissement des bobos de l’époque. Sauf le Cirque d’Hiver et le théâtre de la Porte Saint-Martin, tout cela a disparu sous les coups de pelle du baron Haussmann, qui a aéré Paris de larges avenues anti-émeutes. En 1886, le cabaret du Chat Noir attire les badauds avec un théâtre d’ombres. Ce n’est ni la première, ni la dernière fois, que la mode fait les fortunes à Paris.

C’est le 11 novembre 1920 qu’un soldat inconnu mort au front, tiré au sort à Verdun, est inhumé sous l’Arc de triomphe. Les Champs-Elysées verront nombre de défilés, de la victoire à la marchandise. Sa perspective est prolongée au sicèle XXIème, le nôtre, par une horreur de « mauvais goût » selon l’auteur : « La Grande Arche immaculée, cadre d’un vide sidéral, qui impose son architecture prétentieuse » (p.375). Elle est la porte du quartier des affaires voulu par de Gaulle en 1958 pour faire de la France un pays moderne.

On en apprend des choses en s’amusant, au fil de ce livre !

Lorant Deutsch, Métronome – l’histoire de France au rythme du métro parisien, Michel Lafon, 2009, 380 pages, €17.01 

Lorant Deutsch, Greg Soussan, Cyrille Renouvin, Métronome illustré, Michel Lafon, octobre 2010, 239 pages, plus de 500 images, plans d’époque, €23.79 

 

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