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Enchaînement de crises et monde nouveau

Comme il y a un siècle, tout a commencé par une crise financière qui a dégénéré en crise économique puis en crise sociale, avant d’aboutir à une série de crises politiques – puis à la guerre. Il n’a fallu que dix ans entre 1929 et 1939 pour franchir les étapes. Notre siècle a vu cette histoire se répéter à peu près, de la crise financière de 2008 à la guerre en Europe en 2022. Les sociétés ne sont pas les mêmes, mais les enchaînements automatiques des structures économiques et sociales perdurent.

Tout a commencé après le krach d’octobre 1929

D’abord par une violente déflation due à l’austérité budgétaire, le freinage du crédit et la stagnation voire la régression des salaires, dans les balbutiements inexpérimentés des Banques centrales d’alors et une absence complète de coopération internationale. Tout a continué par des dévaluations monétaires encouragées ou subites, donc à la hausse des prix importés. D’où l’inévitable protectionnisme, à la fois industriel et social. Chacun faisant la même chose dans son coin, l’époque de l’égoïsme sacré a conduit aux nationalismes avec la prise de pouvoir de Mussolini en 1921, d’Hitler en 1930, les grèves du Front populaire en France, la purification idéologique de Staline par les grands procès des années trente à l’intérieur tandis qu’il attendait à l’extérieur l’effondrement moral occidental aux économies minées. Cette attente vaine l’a conduit à pactiser avec Hitler, autre pouvoir autocratique en miroir du sien, pour dépecer la Pologne.

Dans les années trente, la « crise » augmente le chômage, participe à l’effondrement moral dû à la hausse de la pauvreté et à l’absence de perspectives d’avenir, à un accroissement de l’anxiété des gens comme des entreprises, qui diminuent l’investissement pour protéger le capital. On assiste au divorce entre salaire et productivité, ce qui n’encourage pas le pouvoir d’achat, bien que la baisse de certains prix importés l’augmente paradoxalement dans certains secteurs.

La détresse populaire ne tarde pas à devenir politique quand les difficultés économiques s’affaiblissent. Les grands moyens de communication de masse comme la radio puis le cinéma parlant après 1929, alimentent l’état d’esprit pessimiste, tel le film de King Vidor en 1934 Notre pain quotidien. La peur de l’indignation ouvrière, des bandes de jeunes errants aux États-Unis, de tous les hors-système, incite la bourgeoisie et les gens installés à une réaction politique qui va parfois jusqu’aux extrêmes. Nous avons bien eu notre Zemmour, 5% des inscrits, le « Z », ironiquement Zidov, le Juif en croate qui figurait sur les étoiles jaunes de l’époque. Les économies militaires de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon sont devenues autarciques et agressives, tout comme celles de la Russie et de la Chine aujourd’hui, tandis que le réformisme a tendu à l’emporter en Angleterre avec la loi sur les retraites en 1925, aux États-Unis avec le New deal de Roosevelt en 1930, et les réformes sociales du Front populaire en France en 1936. Allons-nous choisir cette voie réformiste plutôt que la voie nationaliste et xénophobe ?

Car ne sommes-nous pas dans une situation comparable ?

La crise financière de 2008 a conduit dès 2011 à une crise monétaire en Europe, forçant l’Union européenne a exiger des réformes drastiques de certains pays comme la Grèce, l’Italie ou le Portugal, la France répugnant à changer comme en témoignent les sempiternelles grandes grèves des transports publics « contre la loi El Khomri, contre la fin des régimes spéciaux, contre la réforme des retraites, contre la construction d’un aéroport ou d’un barrage, contre l’inaction envers le climat, contre le résultat des élections » et ainsi de suite. Politiquement, cela s’est traduit en France par le balayage des anciennes élites politiques en 2017 (PS et LR se sont alors effondrés, ils le sont toujours), le surgissement d’un président nouveau et de parlementaires novices, la crise sociale des gilets jaunes à peine pansée par 17 milliards accordés sans contrepartie, le prurit du Brexit au Royaume-Uni suivi de son interminable négociation des modalités de sortie (non résolues en ce qui concerne l’Irlande du Nord), les contraintes liberticides (mais nécessaires) de la pandémie de Covid 19, et la montée des populismes aux États-Unis avec Donald Trump, en Italie avec Salvini, au Royaume-Uni avec Boris Johnson, en France avec Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

La montée aux extrêmes et l’exacerbation du ressentiment social poussés à renverser la table sont attisés par les menaces géopolitiques – comme dans les années trente : le revirement de la Russie vers l’agressivité de guerre à l’extérieur et les menaces de la Chine sur Taïwan, les attentats islamiques à l’intérieur. Les maladresses insignes des gouvernements américains durant cette période, le renoncement d’Obama a faire respecter sa ligne rouge en Syrie, le foutraquisme de Trump à abandonner l’Afghanistan aux talibans sans aucune contrepartie, ses bravades ridicules contre la Chine et la Corée du Nord, son refus de négocier avec l’Iran sur le nucléaire – et sous Joe Biden la lamentable opération américaine de retrait sans consultation de ses alliés ni protection suffisante, la trahison militaire des alliés non anglo-saxons par la rupture unilatérale du contrat de sous-marin australien, voire l’alimentation en armes de plus en plus sophistiquées de l’Ukraine par quasiment les seuls États-Unis, sans que les buts de guerre aient été débattus à l’OTAN – tout cela n’augure rien de bon pour résoudre les problèmes cruciaux qui nous attendent.

La guerre va-t-elle assainir les mentalités et les économies ?

La différence avec 1939 est que nous avons désormais des armes nucléaires qui peuvent détruire la terre entière en quelques clics. Cela devrait inciter à la raison, ce qui est proprement l’objet de la dissuasion, mais ne laisse jamais à l’abri d’un acte paranoïaque ou d’un enchaînement automatique de systèmes (c’est déjà arrivé, stoppé in extremis). Souvenons-nous cependant à propos de l’usage de telles bombes en Ukraine que la catastrophe nucléaire de Tchernobyl a montré que la diffusion des particules radioactives s’effectuait plutôt vers le nord-ouest selon le régime des vents et les dépôts de césium 137 surtout en Biélorussie et en Russie du sud-ouest, ce qui devrait dissuader Poutine de tenter la même chose, au risque de voir contaminer sa propre population (et son armée) sur une grande échelle.

Les errements de la finance, l’avidité des actionnaires mal contrôlés, la stagflation qui vient, alimentée par la hausse brutale de l’énergie et la chute de la productivité donc de l’augmentation des salaires (le lien entre énergie et croissance n’est pas net), la baisse de l’euro par rapport au dollar (monnaie réputée la plus sûre en cas de crise), les Etats empêtrés dans leurs dépenses contraintes et leurs marge de manœuvre réduites, la remontée des taux pour s’endetter (Etats comme entreprises et particuliers), le carcan lourdingue des bureaucraties tant aux États-Unis qu’à la tête de l’Union européenne (mais aussi en Chine et en Russie) – exigent des audaces, de la réactivité, des réformes inévitables, le souci des classes défavorisées – donc des politiciens bien différents de ceux qui ont régné jusqu’ici. Ils se trouvent tous malheureusement contraints par les systèmes institutionnels qu’il est très difficile de bouger. Rien d’impossible mais il faut convaincre ; et cela prend du temps…

Je ne sais pas ce qu’augure l’avenir, mais gageons qu’il nous surprendra – je ne sais pas dans quel sens.

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Ukraine et Souvenirs de Khrouchtchev

Nikita Khrouchtchev est né russe en 1894 dans la province de Koursk, dans l’ouest de la Russie proche de la frontière ukrainienne. Il s’est toujours dit russe, même s’il a émigré à 15 ans à Youzovka dans le Donbass en Ukraine, en suivant son père, mineur. Il devient apprenti ajusteur et continue à parler russe ; il dira plus tard à Staline, qui le nomme à la tête de l’Ukraine premier secrétaire du Comité central en 1938, qu’il parle très mal ukrainien. Khrouchtchev, devenu « avide lecteur de la Pravda » à 21 ans, est un rustre qui n’a pas fait d’études et n’a pas le temps de lire, même s’il s’inscrit à 35 ans – sur autorisation du Parti – à l’Institut d’études industrielles de Moscou. C’est surtout pour faire de l’agitprop et de la reprise en main communiste pour Staline. Un Staline dont il « dénoncera » les crimes au XXe Congrès du PCUS dans son fameux Rapport Khrouchtchev, resté longtemps secret car il révèle les dessous peu reluisants de la religion soviétique. Khrouchtchev est longtemps resté un naïf – ce pourquoi il a survécu aux purges. D’un marxisme-léninisme béat et primaire, il croit en la marche de l’Histoire comme un chrétien au Paradis. Malgré ses défauts dont la paranoïa n’est pas le moindre, Staline reste pour lui un génie.

Les Souvenirs qu’il laisse à sa retraite lorsqu’il est « écarté » du pouvoir en 1964 pour être remplacé par Léonid Brejnev, sont une suite de textes mal cousus remplis d’anecdotes mais qui révèlent des pans entiers de la façon de penser stalinienne et la façon d’opérer de la cour craintive autour du satrape. Nikita reste un homme pratique que les discussions idéologiques fatiguent. Il est convaincu du fond, le reste il s’en fout. D’où sa « fidélité » à la ligne – mouvante au gré des humeurs de Staline – et son application implacable des ordres, même lorsqu’il a élevé des objections. Il montre que, deux générations plus tard, c’est bien le même syndrome stalinien qui sévit chez Poutine :

  • La méfiance viscérale envers l’Europe, l’Occident, la modernité qui brise la morale et les traditions.
  • La mentalité de forteresse assiégée, les bourgeois de tous les pays unis par une même conscience de classe méprisante et corrompue pour ignorer et contrer les « petits » et les prolétaires, dont l’URSS devenue la Russie serait le champion.
  • La haine des « intellectuels » qui se manifeste par l’éradication dans tous les pays envahis par l’URSS de tous ceux qui ne sont ni travailleurs manuels, ni paysans, ni communistes. Tous ceux qui pensent ne peuvent qu’avoir des idées « petite-bourgeoises » et œuvrer donc pour les Allemands nazis ou la CIA américaine.

La première tâche du premier secrétaire du Comité central nommé par Staline en 1938 après les purges a consisté d’abord à « russifier » l’Ukraine en éliminant des postes d’autorité tous les Ukrainiens pouvant être soupçonné de « nationalisme bourgeois » et en décourageant l’usage de la langue à l’école et dans les administrations. Khrouchtchev le déclare en 1938, il veut sur ordre de Staline éliminer ceux qui : « voulaient laisser pénétrer les fascistes allemands, les propriétaires terriens et les bourgeois, et faire des travailleurs et paysans ukrainiens les esclaves du fascisme, et de l’Ukraine une colonie des fascistes germano-polonais » p.111. Poutine ne dit pas autre chose lorsqu’il parle de « dénazifier » l’Ukraine. Pour Staline, pour qui la force fait l’Histoire (comme les nazis le croient aussi), la brutalité et le fait-accompli sont « le droit ». S’il décide que l’Ukraine « est » russe, elle le devient – malgré sa population réticente, vite assimilée à l’ennemi extérieur fasciste et bourgeois (allemand et américain). Poutine a gardé la même façon de penser, un archaïsme du XIXe siècle. En 1945, Staline est pris d’une paranoïa antijuive lorsque le comité de Lovovsky (porte-parole officiel du Kremlin, juif et exécuté en 1948) prône dans un rapport à Staline l’installation des Juifs d’URSS en Crimée, une fois les Tatars collaborateurs des nazis déportés en Sibérie. Selon Monsieur K, Staline voit rouge : « Les membres du comité, déclara-t-il, étaient des agents du sionisme américain. Ils essayaient de créer un État juif en Crimée pour détacher celle-ci de l’Union soviétique et établir sur nos rivages une tête de pont de l’impérialisme américain qui constituerait une menace directe pour la sécurité de l’URSS. Staline, avec une fureur maniaque, laissa partir au grand galop son imagination » p.248. On dirait Poutine…

D’ailleurs Poutine traite l’Ukraine comme Staline a traité la Finlande en 1939 – avec les mêmes conséquences désastreuses pour l’Armée rouge qu’en Ukraine en 2022. Mal formée, mal dirigée et mal équipée, les troupes se cassent les dents sur l’armée nationale qui leur résiste. Ils ne l’avaient pas prévu, croyant naïvement qu’ils était l’Histoire en marche et que les Peuples devaient les accueillir en libérateurs… Quant au satrape du Kremlin, il croyait que dire c’est faire et que, puisque l’armée défilait en majesté sur la place Rouge, elle était surpuissante. « Pour sa part, Staline avait beaucoup trop surestimé la préparation de notre armée. Comme tant d’autres, il était sous l’emprise des films qui représentaient nos défilés et nos manœuvres. Il ne voyait pas les choses telles qu’elles étaient en réalité. Il quittait rarement Moscou. En fait, il sortait peu du Kremlin… » p. 163. Comme Hitler sortait peu de son bunker des alpages. D’ailleurs Khrouchtchev fait lui aussi le parallèle entre Staline et Hitler : « Des actes criminels ont été commis par Staline, des actes punissables dans tous les pays du monde, sauf dans les États fascistes tels ceux de Hitler et de Mussolini » p.327.

Pourquoi la guerre à la Finlande ? Pour les mêmes raisons fondamentales que la guerre en Ukraine : « Nous désirions que les Finlandais nous cèdent une certaine portion de territoire pour éloigner la frontière de Leningrad. Cela aurait satisfait notre besoin de sauvegarder la sécurité de cette ville. Les Finlandais refusèrent d’accepter nos conditions ; aussi n’avions-nous plus d’autre choix que de résoudre la question par la guerre » p.155. La « victoire » survient, mais par négociation. Khrouchtchev : « Le prix que nous avons payé pour remporter cette victoire en a fait, en réalité, une défaite morale. Bien entendu, notre peuple n’a jamais su que nous avions subi une telle défaite parce qu’on ne lui a jamais dit la vérité. Tout au contraire. Lorsque fut terminée la guerre de Finlande, on cria au pays : ‘Que retentissent les trompettes de la victoire !’ » p.160. Poutine fait de même en masquant l’information, interdisant les médias et même l’usage du mot « guerre ».

De Staline à Poutine, la continuité. Un immobilisme mental dans un monde qui change.

Khrouchtchev, Souvenirs, 1970, Robert Laffont 1971, 591 pages, €11,78 occasion

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Jean Winiger, Un amour aveugle et muet

Un Savoyard d’Entremont, homme de théâtre séduit par les auteurs russes, découvre Vassili Grossman. Ce journaliste de guerre sous Staline devenu auteur littéraire élabore une réflexion sur le pouvoir, la foi, la totalité russe. Juif, il n’est pas ethno-nationaliste comme le Kremlin l’exige ; le KGB censure ses livres à la fin de sa vie et confisque son manuscrit, « y compris les rubans de sa machine à écrire » ! Sa grande œuvre, Vie et destin, sera passée en microfilm en Occident par Andreï Sakharov et éditée à l’Ouest, avant que la Perestroïka de Gorbatchev ne l’autorise en Russie. L’auteur, qui avoue avoir découvert Grossman durant le confinement, c’est-à-dire il y a peu, s’immerge dans cette œuvre pour en faire un théâtre. Il tente d’y adjoindre une passion amoureuse avec une jeune Russe, découvrant que seule la bonté permet de résister à toutes les contraintes.

Assia invite Pierre, marié mais lassé, à Saint-Pétersbourg, loin de sa ferme cocon où il oublie le monde dans les livres, protégé par ses montagnes. Il doit jouer une pièce tirée de Grossman et faire passer son message. Les destins broyés sous le totalitarisme en miroir d’Hitler et de Staline, chacun imitant l’autre par construction (cité p.42), fascinent les intellectuels de la Russie moderne car Poutine les imite à son tour. Mais ils sont peu nombreux face à la masse russe, rurale et éloignée des centres. Le pouvoir du Vieux-blond (Vladimir Vladimirovitch) se mure de plus en plus dans la certitude, donc la répression. Le peuple ne suit pas ? Abolissez le peuple, par le trucage des élections, l’éradication par les balles, le poison ou la prison pour tous les opposants, par la propagande et la censure. L’œuvre de Pierre le petit est bien insignifiante face au pouvoir absolu des Organes. Sa pièce, Un amour aveugle et muet, ne fera l’objet que de trois représentations. Même à Moscou le refus est net, l’Alliance française ne voulant pas froisser le Kremlin, bien qu’Assia remue ses relations de petite-fille du général Tchouïkov vainqueur à Stalingrad et d’épouse de l’oligarque Markov monté dans la communication sous Poutine.

D’ailleurs, le mari se venge, vexé qu’un obscur Français fané soit préféré à lui-même, exemple de réussite et de jeunesse conservée. La domination du pouvoir accompagne la domination de l’oligarque pour réduire l’individu à presque rien. Grossman n’avait plus pour espérance, dans le totalitarisme de son époque qui désormais revient, que les actes personnels et la bonté inhérente au fond humain. Rousseauisme naïf issu du christianisme que Tolstoï avait porté en Russie et qui est aujourd’hui peu convainquant. Il est le ressort de la passion qu’éprouvent le Français et la Russe, séparés par deux cultures, la libérale et l’autoritaire, par deux paysages intérieurs, l’entre-soi des petites provinces et l’immensité russe.

L’auteur, homme de théâtre, n’évite pas le piège de l’empathie sans issue. Son personnage joue un rôle, il semble n’avoir aucune personnalité, bercé depuis l’enfance par l’amour de sa mère et de sa grand-mère, maquisarde des Glières. Il se laisse mener et ballotter par les femmes, dont Assia, se laisse vivre, porté par les œuvres dont il s’imprègne et les auteurs dont il emprunte la personnalité. Un coucou dans le nid d’un autre. Après de multiples masques, il est Grossman, donc jamais au présent puisque Grossman est mort en 1964. Il ne voit les villes que comme des lieux de mémoire, arpentant Saint-Pétersbourg ou Moscou à la recherche de son auteur adulé ; il ne voit les gens que par le prisme de Grossman, vieille babouchka ou milicien armé, des gens ordinaires. D’où cette impression d’essai intellectuel, de carnet de théâtre avant l’écriture des dialogues, plutôt que de roman littéraire. L’action est presque inexistante, engrenée par le pèlerinage grossmanien, soumise aux caprices d’Assia la Russe qui ne sait pas elle-même ce qu’elle pourrait bien vouloir.

La réflexion de l’auteur sur la Russie, dont il connaît principalement la part européenne et intellectuelle de Saint-Pétersbourg et Moscou, me paraît un peu courte. « Pourtant, au cœur brisé des enfants du marxisme, l’exaltation, la passion, le désir n’est pas mort. Cela, ils l’ont à l’âme comme une raison d’exister, un héritage, et le fond de ce trésor n’a pas été dilapidé sous l’absolutisme des tsars puis durant le communisme ». Échec de l’Homme nouveau certes, vitalité intacte comme pour tout vivant certes, mais encore ? L’exaltation n’est-elle pas plus forte et plus utopique lorsqu’elle est constamment réprimée, comme une cocotte minute qui monte en pression ? « Ce que nous dicte notre conscience », enjoint Grossman p.132. Mais l’intérieur qui ne peut s’exprimer reste un quant à soi qui n’en pense pas moins mais n’ose rien. La population soutient son despote parce qu’il représente la patrie et l’État qui la structure. « Tout progrès de démocratie et de transparence » est infime, d’où le refuge de Grossman dans l’être intérieur, qui ne dit mot. « Cette conscience réclamée par Grossman est source d’empathie, de bonté, d’attention aux autres et à la nature, elle dicte notre responsabilité à tous, qui que nous soyons » p.133. Mais elle est plus facile à un Français vivant en France sous la « dictature » Macron qu’à un Russe vivant en Russie sous la « démocratie » Poutine…

Reste donc la niaiserie chrétienne rousseauiste : « Face au mal qu’apporte un État à la société, à une classe, à une race, la bonté insensée pâlit-elle en comparaison de la lumière qu’irradient les hommes qui en sont doués ? Elle est cette beauté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme, elle est le point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain » p.200. Un acte de foi, pas un acte politique ; un refuge intérieur, pas un combat social. Dans les tragédies, les héros meurent à la fin.

Jean Winiger, Un amour aveugle et muet – Une passion française et russe, L’Harmattan 2021, 280 pages, €23.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Gavroche de Saint-Pétersbourg

Le canal d’Hiver sépare deux corps du Palais pour laisser couler un bras du fleuve, comme à Venise. La façade est peinte de jaune soleil pour forcer le climat à sourire, si près de la Finlande.

Des atlantes hiératiques soutiennent l’entrée du nouveau palais d’Hiver, rue des Millionnaires. Ils ont plus la lourdeur viennoise que la grâce vénitienne ; ils apparaissent aussi peu naturels que cette capitale classique, bâtie en force sur les marais. Une païenne d’aujourd’hui a placé entre les pieds du plus jeune, du plus joli ou du mieux éclairé des grands atlantes mâles une poignée de feuilles de chêne fraîches, à demi jaunies par l’automne. Symbole de force militaire, appel à la fécondité du gland, c’est un hommage au corps parfaitement musclé qui s’exhibe, le visage vers le sol, d’où le regarde l’humanité banale en levant les yeux.

Cet atlante est-il l’homme de l’avenir, russe devenu dieu grec ? La poitrine en bouclier est bosselée d’énergie, les sourcils sont froncés, sérieux dans l’effort. Ainsi de la patrie russe en proie aux affres de la modernité depuis l’époque de Pierre le Grand. Vladimir Poutine, judoka dès l’âge de 11 ans, gamin des rues bagarreur jusqu’à ce que son prof de judo ne le « recadre », aimant à s’exhiber torse nu dès son plus jeune âge et encore à la chasse ou au sport sur les affiches électorales, roulant des épaules comme un gorille lorsqu’il monte le tapis rouge vers la présidence, reprend cet imaginaire russo-soviétique du virilisme de chef.

Au sortir du musée, sur la vaste place pavée de l’Ermitage en fin d’après-midi, je prends justement en photo, à sa demande, un gavroche de 10 ans. Il est heureux de vivre, pauvre mais débrouillard, le nez au vent, excité d’être un garçon libre, singeant déjà les virils et content de le montrer. Il est avec son copain à face carrée et cheveux rasés, portant pull rouge et blanc par-dessus son tee-shirt, dont le teint de lait masque à peine la brute qu’il va devenir. Celui qui m’aborde en russe, en me demandant une cigarette pour engager la conversation, est plus fin, hardi et déluré, sa grosse chemise-veste de mauvaise imitation russe du jean est ouverte jusqu’au ventre sur son torse de bébé. Pour la photo, il a même entrouvert sa veste un peu plus. Il se voudrait déjà viril, c’en est attendrissant. Il n’a rien demandé d’autre – je ne fume pas – qu’un instant d’intérêt de la part d’un étranger, une photo de lui et de son copain, et un sourire en récompense de sa naïve vanité. Puis il est parti en carrant un peu plus ses épaules sous sa veste car il faisait chaud et il se sentait fort.

Nous nous dirigeons vers la poste centrale « noyta » en alphabet cyrillique et qui se dit « pochta ». Hésitant sur la route à suivre pour rejoindre Pochtamskaia, je demande le chemin à un passant, avec mes bribes de russe. Il comprend fort bien et nous indique la bonne direction – et je le comprends. Je suis étonné de saisir si facilement les mots de la langue, il est vrai ici avec l’accent pur de Pétersbourg, comme si la mémoire me revenait après dix ans. Dans la poste à la vaste verrière s’ouvrent d’innombrables guichets. Quelques chats errent ici comme chez eux, sans doute les mascottes des employés. Nous nous acquittons ici de la corvée des cartes postales – 15 pour moi – qu’il faut couvrir de timbres, vue l’inflation, pour atteindre les 1200 roubles d’affranchissement requis pour l’étranger (1F20). La blague est de noter sur les cartes : « bons baiser de Russie – signé 007 ».

Nous regagnons l’hôtel en longeant la Perspective Nevski jusqu’au centre culturel municipal, l’ancien palais Belosselski d’un rouge brique magnifique contrastant avec sa colonnade blanche. Il est situé après le pont Aritchkov où des athlètes domptent des chevaux de bronze. Je prends en photo – la dernière de ma pellicule d’aujourd’hui – un trolleybus en panne en plein milieu de la chaussée. Le chauffeur en répare la perche sur le toit. Nous empruntons le métro pour deux stations afin d’aller plus vite pour le souper toujours fixé à 19h30. Nous n’arrivons pas à bien saisir le système des tramways. Il y en a partout, les arrêts sont figurés par des panneaux blancs placés sur les lignes en milieu de rue, figurant le numéro de chaque ligne. Mais sur nos plans, les numéros sont indiqués en bouts de lignes et l’itinéraire reste incertain sur le parcours, si bien que nous ne savons où prendre les bons trams, ni où ils s’arrêtent en cours de route…

Le dîner d’hôtel est toujours dans le bas de gamme : quelques rondelles de concombre et une demi-tomate en entrée, suivies de deux petits poivrons farcis à la viande, entourés de sauce blanche, enfin une petite part de gâteau synthétique à base de génoise industrielle et de glaçage façon chocolat. Nous allons ensuite au bar de l’hôtel, après en avoir en vain cherché un aux alentours, pour finir nos roubles en buvant une vodka. Demain, nous avons rendez-vous dans le hall à 6h45 pour l’aéroport.

Nous nous réveillons donc très tôt, et l’on nous donne pour petit déjeuner un panier repas composé de chocolat, d’une orange, de deux petits pains, au salami et au fromage, et d’une petite bouteille d’eau gazeuse. Rien de chaud, ni thé ni café.

En ce dimanche matin, Saint-Pétersbourg est quasi déserte. Il a plu mais le ciel se dégage. La lumière grise est assez vive, plutôt argent, une lumière brillante du nord. Les formalités de douane sont rapides, le contrôle des bagages et du visa aussi. Il n’y a que deux vols programmés pour l’instant, Paris et Berlin. Il est dommage de rentrer si tôt, tout le dimanche aurait pu être réservé à quelques autres visites, mais telle est la contrainte du circuit. De jeunes Allemands (de l’est) reviennent chargés de paquets. Une punkette au nez emperlé porte un samovar kitsch débordant de criantes couleurs. Un garçon blond au corps fin porte un tee-shirt marqué « Russia » et n’emporte qu’une bouteille de vodka.

Nous embarquons dans un Airbus au décor relooké à la soviétique, lourdingue et peu sophistiqué. Nous ne sommes plus sur Aeroflot mais volons sur la compagnie privée Pulkovo. Il n’y a que très peu de Russes dans l’avion. Un « retard technique » décale le décollage ; nous arrivons à Roissy à 11 h. L’aéroport est très encombré. Les policiers de l’air et des frontières français sont particulièrement bêtes (aujourd’hui ?). Ils se blindent d’un zèle bureaucratique à toute épreuve, comme si l’immigration était plus à craindre de côté russe que d’un autre, et comme si les Français de retour ne pouvaient voir leurs formalités réduites. Un PAF : « doucement, à Moscou vous avez fait trois heures de queue, alors un peu de patience ! » L’imbécile : nous ne revenons pas « de Moscou », comme indiqué sur les panneaux d’arrivée du terminal, ce qui indique bien où vont ses fantasmes. Jalousie envers les voyageurs ? Revanche mesquine envers ceux qu’il prend pour des « communistes » simplement parce qu’ils sont allés voir à l’est ?

FIN

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Musée de l’Ermitage

Le lendemain samedi, nous allons en visite nous-mêmes au musée de l’Ermitage, ancien palais d’Hiver d’Elisabeth 1ère achevé en 1762. L’ouverture est à 10h30.

Une exposition s’y tient, celle des « Trésors retrouvés » – il y en a 74. Les plus intéressants sont un Manet, « Portrait de Mademoiselle Lemonnier », de 1879, son beau visage songeur est à peine esquissé. De Renoir, « Dans le Jardin », de 1883, à l’atmosphère printanière, lumineuse, c’est l’amour. Les yeux bleus précis sont perdus dans un lointain. De Renoir encore « Roses et jasmin dans un vase de Delft », 1880. De Cézanne, l’une des « Montagne Sainte Victoire » de 1897 ; le tableau est très calme, apaisant, les couleurs pastels ajoutent à l’air serein du paysage. Van Gogh a échoué ici avec un « Paysage avec maison et paysan » de 1889, très coloré ; les figures montent vers la gauche, tout est mouvement. De Manet, « le jardin » de 1876 est un piquetage de touches lumineuses vertes d’une sérénité gaie, une jeune femme en blanc se tient sur la gauche dans une robe mousseline d’une séduisante transparence. Henri Fantin-Latour a peint des « Fleurs » sur quatre tableaux précis, lumineux et charnels. Camille Corot est ici pour son « Paysage avec garçon en chemise blanche » de 1855, que j’aime beaucoup ; le blanc éclate sur la poitrine du garçon, sur le bouleau et la maison, le vert et le sombre sont partout ailleurs ; une femme, cachée dans l’ombre, figure une apparition inquiétante. Empêche-t-elle de vivre tout ce qui luit, l’arbre, l’enfant, la maison ? Ou est-elle l’origine occulte de tout cela, la matrice de vie ?

Dans le reste du musée figurent trois Greuze pleins de vitalité dont un petit enfant aux joues rouges, aux mèches brunes et aux lèvres pulpeuses qui regarde le spectateur avec des yeux couleur biche ; il s’agit du comte P.A. Stroganov enfant, peint en 1778. Un Fragonard dessine le baiser volé, la fille effarouchée, délicieuse, sa commère aux cents coups. Je prends en photo un Pierre b ras droit du Christ, de Rubens, figuré en brave pêcheur rugueux, rougeaud. Et surtout « la jeune fille au chapeau », tableau ovale de Camille Joseph Roqueplan (1800-1855). Le sein gauche est offert aux bouffées de chaleur de l’été par le corsage défait, la fille semble surprise en pleine cueillette de fleurs des champs, au point d’offrir la sienne, nue, sous la jupe qui contient justement la récolte. Sa bouche pincée et son air pudique ne doivent pas tromper ; elle appelle les caresses et j’en suis très ému. Je la ravirais volontiers si elle était de chair. Las ! Pourquoi faut-il que les plus belles, les plus sensuelles, des jeunes filles désirées ne soient que pigments fixés sur une toile par l’imagination embellie ? Gérard de Lairesse (1641-1711) offre une autre désirable fille aux seins nus. Parmi les peintres français du 19ème, David a peint un très sensuel trio nu, Sapho, Phaon et l’Amour. La chair est lumineuse, les formes parfaites, le lit pareil à une nuée, les trois regards sur une même ligne comme si le désir amoureux élevait l’âme vers les hauteurs éthérées et égalait les hommes aux dieux pendant de brefs instants.

Dans la partie moderne, une gardienne me fait m’esclaffer. Cette fonctionnaire stricte, portant jupe longue noire, grosses chaussettes et chemisier blanc boutonné jusqu’au cou, s’est assise sous la vahiné langoureuse de Gauguin « Où vas-tu ? » de 1893, qui porte les seins nus et cueille les fruits (défendus) exotiques sur son île, endroit de paradis (réel et non socialiste) où l’on vit des fruits des arbres et de l’air du temps. Je peux réaliser la photo sans qu’aucune des deux femmes ainsi assemblées par le hasard, n’en rie. Dans le quartier des estampes, oh ! le beau chat noir et blanc japonais. Le peintre a saisi la bête en pleine action de guet, oreilles dressées et yeux attentifs, les pattes tendues. Les ombres noires portées au sol par les branches d’un buisson sont autant de griffes aiguës qui suggèrent la fulgurance cruelle du petit fauve et donnent son atmosphère inquiétante à la scène.

La sculpture est largement présente avec des œuvres des 18ème et 19ème siècles. Le buste de Voltaire par Houdon grimace ses sarcasmes depuis son fauteuil en pointant le bras de l’autre côté de la frontière suisse sur laquelle il s’est prudemment réfugié. L’Amour de Falconet pose son doigt sur ses lèvres mutines, tandis qu’Amour et Psyché, peaux lisses et corps délicieux, se pâment sous le ciseau de Bernozzi. Une fille de Goethe. L’Eros d’Emil Wolf est un garçonnet précieux de 7 ans au corps fin qui promet. Le petit fouleur de raisins de Lorenzo Bertolini n’est guère plus âgé mais a déjà les muscles exercés par le travail ; les boucles de sa chevelure luxuriante sont comme autant de grains de raisins sur sa tête. Le vin pressé aura-t-il autant de corps ?

Le même sculpteur a aussi dégagé du marbre une jeune fille dont la rêveuse nudité est surprise à la toilette, son ventre et ses seins sont régulièrement frottés par des mains subreptices des collégiens russes, à ce qu’il semble. De Thorvaldsen, un jeune garçon sur ses coudes est un parfait 13 ans athlétique au torse bien dessiné, à la chevelure énergique. Du même est un joli Ganymède échanson. De Dupré, un enfant. Abel gît un peu plus loin, admirable cadavre terrestre oublié de Dieu qui n’a pas reconnu les offrandes de viandes de son frère, pourtant bien respectueux lui aussi avant de devenir meurtrier par (légitime ?) jalousie. Une jeune fille semble prier, à deux genoux, avec la seule beauté de son jeune corps fragile, encore vierge, en offrande. J’ai toujours aimé cette Russie immense, énergique et affective.

La peinture à l’Ermitage est un vaste département, il est difficile de décrire tout ce qui séduit. Je note des Matisse, quelques Gauguin, presque tous les Derain, et un Bernard Buffet représentant des poissons, malheureusement exilé dans un couloir au-dessus d’un escalier. En peinture classique il y a de tout : des paysages romantiques de Corot, Ruysdaël, très peu de peinture religieuse, l’Annonciation de Filipino Lippi et une du Corregiano. Les portraits sont en grand nombre, témoignant peut-être du goût affectif des russes qui préfèrent le visage au paysage, avides de l’humain plutôt que des immensités. Le paysage russe est fait de steppes et de grandes étendues et ce qui séduit est l’humain, tout au contraire de nos contrées denses et civilisées, les villes italiennes, les villages français, les capitales régionales allemandes, les campagnes anglaises. Il y a des Van Eyck, des Greuze, quelques Renoir, des Rembrandt (ou « attribués à »).

Nous passons vite les salles de vaisselles, d’armures et d’archéologie scythe ou égyptienne. Il n’y a presque rien sur les Grecs, hors des copies de sculpture, souvent romaines, dont un torse de jeune homme à la courbure élancée. Nous passons rapidement aussi les intérieurs reconstitués, vivants mais clinquants. En fait, seule la peinture (et quelques sculptures pour ceux qui l’aiment) mérite à mes yeux le détour. Mais elle est mal présentée. Des vitres font reflet sur les toiles, les éclairages sont placés de façon scolaire et sont trop directs. En revanche, l’étendue du musée empêche qu’il y ait trop de monde dans les salles et l’on a le temps de contempler les œuvres.

Passent bien sûr des groupes, des Italiens, quelques Français, des Russes évidemment, mais nombre de visiteurs sont individuels, souvent accompagnés d’enfants en ce long week-end. L’été ouvre les cols, les petites filles sont croquignolettes, déguisées comme au ballet. Les parents prennent plaisir à les habiller de couleurs vives et de costumes très typés qui sont charmants. Les garçons sont considérés comme des sauvages qu’il faut laisser courir et se battre, vêtus à la diable ; ils sont plus ternes et n’ont pour eux que leur vigueur ou leur teint.

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La liberté c’est l’esclavage !

Les éduqués se souviennent de ce slogan de Big Brother dans le 1984 d’Orwell. Les ignorants se laisseront manipuler car invertir les mots est la base de la propagande, la perversion des masses depuis Lénine et Goebbels où la mystique du parti et le martèlement dogmatique conduisent au culte du Chef.

En Allemagne hitlérienne comme en Russie poutinienne, « la défense de la civilisation chrétienne » par exemple est citée comme objectif pour mobiliser les troupes. Ni Goebbels (cité par Jean-Marie Domenach dans son Que sais-je ? sur La propagande politique p.33), ni Poutine ne sont religieux, ni même probablement croyants, mais ils font les gestes de la superstition pour la mystique ethno-nationaliste. Défendre la religion populaire signifie attaquer le pays voisin pour éradiquer ses élites et occuper son territoire afin de l’exploiter. Ce fut le cas pour les nazis allemands ; c’est le cas pour les nationalistes russes.

La liberté ne peut qu’être honnie par les partisans d’une société organique, holiste, qui placent le collectif ethno-national au-dessus de tout individu. La personne n’existe pas, n’existent que ses gènes à transmettre et ses bras pour défendre les traditions. Rien tant qu’individu, tout en tant que nation, c’est l’inversion du slogan révolutionnaire Stanislas de Clermont-Tonnerre : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus. » Donc la liberté n’est pas la liberté mais un esclavage imposé : l’exploitation du peuple par les patrons selon Lénine, le complot juif pour asservir les Aryens pour Hitler, la décadence masculine, blanche et religieuse pour Poutine, Trump et Zemmour. La liberté du commerce asservit les pauvres, la liberté politique asservit les gogos, la liberté des mœurs asservit les jeunes et les faibles. La « vraie » liberté est donc, selon les tyrans, d’obéir au Chef car il sait mieux que vous ce qui est bon pour le peuple, donc pour vous.

La droite conservatrice et religieuse contre-révolutionnaire (qui désire revenir à l’avant 1789) aux Etats-Unis comme en Europe considère Poutine comme un modèle. Il figure l’hypermâle musclé, n’hésitant pas à poser torse nu à cheval en Sibérie ou sortant de l’eau glacée d’un lac. Il domine, autoritaire, défendant les valeurs traditionnelles face aux revendications des femelles féministes qui veulent renverser le pouvoir mâle, contre les déviants LGBTQA+ qui veulent subvertir les genres et mêler les sexes, contre le communautarisme musulman volontiers assimilé à des terroristes en puissance puisque l’appel au djihad est écrit dans le Coran. Comme aux temps des fascismes et des conservatismes réactionnaires à la Franco et Salazar – ou Pétain – la droite radicalisée croit à une « décadence ». Elle serait politique (le parlementarisme), juridique (le droit « édicté à Bruxelles » comme les Droits de l’Homme), religieuse (l’affaiblissement du christianisme, particulièrement du catholicisme gangrené par ses affaires de mœurs, et la montée concomitante d’un islam conquérant), morale (divorce, avortement, mariage gai, gestation pour autrui, incitation à la débauche homosexuelle, transsexualité, pornographie…).

Comme si la « décadence » ne faisait référence qu’à un passé nostalgique et fantasmé – qui n’a jamais existé comme Age d’or – et qui recouvre curieusement l’époque de l’enfance des Chefs… Comme ce déclin n’existe pas – car tout change sans cesse et se recompose – il s’agit de créer des réflexes pavloviens dans les masses par la répétition des mêmes inepties et par l’intensité des messages. La vérité (la Pravda) c’est la propagande officielle – et quiconque la met en doute ou la conteste est condamné à l’amende, la prison ou le camp). Quiconque s’exprime autrement est immédiatement « rééduqué » à la vérité seule admise : celle du Chef, celle du parti, celle du peuple tout entier. « L’ignorance est la puissance », fait déclarer Orwell à Big Brother. « Toute propagande doit établir son niveau intellectuel d’après la capacité de compréhension du plus borné », écrit Hitler dans Mein Kampf. Le « dangerdélit » d’Orwell est cette peur de blasphémer qui fait que les sondages en Russie montrent toujours plus de 80 % de « pour » alors que la population n’en pense probablement pas moins, comme en témoignent le vote avec leurs pieds des jeunes éduqués qui fuient la Russie et le désarroi des conscrits juvéniles qui croyaient arriver en libérateurs en Ukraine.

La guerre c’est la paix ! La Russie ne vient pas attaquer l’Ukraine mais la délivrer, tout comme l’Allemagne nazie n’a pas attaqué l’Autriche ni les Sudètes mais seulement délivré les Allemands qui l’appelaient. Hitler comme Poutine protègent « le peuple », c’est-à-dire la communauté de sang et de tradition de leur contrée ; ils sont un « grand frère » venu protéger les petits frères, un Père des peuples, appellation commune du tsar reprise avec gourmandise par Staline. Un père qui châtie jusqu’à tuer les enfants de la maternité de Marioupol – ses « fils » – et à violer incestueusement de façon répétée les femmes de Boutcha – ses « filles » – , un père qui détruit et considère tous les civils présents, y compris les réfugiés dans les gares, sur le théâtre d’opération comme des combattants et des « nazis », ce qui signifie une race de sous-hommes assimilés à des « moucherons » ou des cafards selon Poutine. C’est la même chose aux Etats-Unis de Trump avec les nègres et les latinos, c’est la même chose en Europe avec les musulmans et les basanés (les Juifs sont réévalués au rang de Blancs comme les autres depuis qu’ils ont un Etat qui fait l’admiration des droites).

Il n’y a rien entre le Chef et vous, tout comme la publicité de jean illustrée par une très jeune fille dans les années 1980 (elle n’avait pas de slip, pouvait-on en déduire, ce qui fit scandale…). Plus aucun intermédiaire pour que le magnétisme du Chef passe. Plus de presse libre (on interdit les médias, on pénalise les informations déviantes, on tue les journalistes, on traite en espions de l’étranger les ONG), plus de corps intermédiaires, plus d’élections non truquée. Plus d’autre information que celles des officiels : ce sont les « vérités alternatives » de Trump et du storytelling (croyez-moi quand je le dis), la double pensée orwelienne de Poutine, l’intox à laquelle il finit, comme Hitler (et Mahomet), à croire lui-même comme par message divin. La novlangue est la langue de bois communiste hier, les fake news d’aujourd’hui. La vérité c’est moi, tout comme l’Etat pour Louis XIV et la République pour Mélenchon.

Pour assurer son emprise de modèle sur les jeunes mâles de la communauté ethno-nationale, il faut agir comme toutes les religions : faire croire que le sexe est une débauche morale et un effondrement d’énergie physique. La frustration exalte l’ardeur juvénile – qu’il suffit de canaliser en fonction des objectifs : pour le djihad terroriste chez les musulmans, pour l’assaut contre le Capitole pour Trump, pour reconquérir l’Ukraine par la guerre pour Poutine. C’est pour cela que le rigorisme et la pruderie sont revenus au galop sous Lénine, alors que la révolution bolchevique avait débuté dans une véritable libération anarchique des mœurs. Alors que le sexe épanoui est tout autre chose que ces extrêmes.

La Russie est ce « pays du mensonge » déjà noté avec Potemkine et ses villages-décors, l’Okhrana tsariste et ses Protocoles des sages de Sion (un faux concocté en officine), les procès de Moscou de Staline où les condamnés avouaient d’avance le texte qu’on leur soumettait, les faux attentats tchétchènes fomentés par le FSB pour conforter Poutine en 1999, l’invasion de l’Ukraine pour la « dénazifier » en février 2022. Rien de nouveau sous le soleil : toujours le despotisme asiatique, la passivité du peuple dans ses profondeurs, une méfiance invétérée pour tout ce qui vient de la ville, de l’Europe, de la modernité, la barbarie des moeurs. Un siècle de retard – qui n’est pas près de se combler.

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Métro de Saint-Pétersbourg

Nous revenons à l’hôtel par le métro, ligne 2, un peu fatigués d’être resté si longtemps debout. Le dîner est un peu plus lourd qu’hier soir mais pas meilleur.

A 21 h, sur mon initiative, nous repartons pour une excursion en métro. Cette fois nous prenons la ligne 1, la rouge, la première qui fut construite en 1955. D’après le guide, certaines stations sont de toute beauté et nous voulons les voir. Les rames sont fréquentes, propres, ce qui nous permet de nous arrêter plusieurs fois dans les stations que nous voulons visiter. Nous poussons ainsi jusqu’à Plochad Vosstania (très Art Nouveau avec ses lustres en bronze et verre et ses grilles décorées), en nous arrêtant à Pouchkinskaïa, à Avtoro (aux colonnes décorées de verre compressé), à Narskaia, Kirovski Zavod (comportant des médaillons à la gloire des métiers : amortisseur, marteau-piqueur, puits de pétrole…), Leninsk Prospect (où il n’y a rien – le nom seul nous semblait pourtant évocateur). Nous revenons à la station la plus proche de notre hôtel, Techolo-Guicheski Institout. Cette incursion sous terre valait le détour !        

Dans le métro les gens nous observent avec curiosité. Les étrangers sont peu nombreux semble-t-il à s’aventurer seuls ainsi sur les lignes. Les adolescents sont ceux qui nous regardent le plus avidement, bien qu’à la dérobée, de même que les jeunes femmes. Ils cherchent sur nous la mode, le symbole de la modernité à laquelle ils aspirent. Nous sommes pour eux de « l’autre monde », celui d’au-delà du Mur, celui dit de « la liberté », auquel ils ne pouvaient accéder faute de passeport à l’ère soviétique. Aujourd’hui ils le peuvent, mais ils n’ont pas d’argent. Les gens trimballent beaucoup en général. Les services de livraison étant inexistants (un prolétaire n’a pas de domestique), reste le trimard. Et ce sont de gros sacs encordés sur des supports à roulettes, avec de nombreux nœuds, ou des sacs à dos bourrés de linge ou de légumes, qui transitent ainsi sur les lignes.

Quelques jolies scènes attrapées au vol : cette fille aux traits réguliers, aux pommettes slaves, les cheveux blondis artificiellement, toute pensive ; ce petit garçon qui somnolait, la tête sur les genoux de son père, vêtu d’une veste et d’un pantalon de jean denim tout neuf ; ce préado de 12 ans solitaire, chemisette ouverte, short de jean effrangé sur ses cuisses brunies, porte-clés et breloques pendues aux passants de sa ceinture, cliquetant à chaque mouvement ; ces quatre lycéennes poussant de brefs cris hystériques et des gloussements aigus comme toutes les ados de cet âge, tout en accompagnant un couple de juste-mariés. Le groupe suscitait des sourires indulgents de la foule, bonhomme, mais la brusque sortie d’un milicien, kalachnikov en main, l’air effaré, croyant à un viol ou à une émeute, l’a immédiatement calmé. L’ordre à la soviétique n’est jamais loin.            

Les rues sont presque désertes dans la nuit qui tombe. Quelques jeunes déambulent, une canette de bière à la main. On est vendredi soir et l’on se saoule religieusement dès 18 ans – à la russe. Très peu de véhicules roulent encore. Cela nous change de nos villes occidentales encombrées de bagnoles. Autre contraste : les gens d’ici fument très peu. Ceux qui le font sont plutôt des jeunes, avec des cigarettes américaines chères pour faire chic. Les adultes ne fument presque pas. Dans les avions les vols sont pour la plupart déjà non-fumeurs. Le tabac russe a une odeur d’herbe. Ce qui diffère aussi de Paris est l’absence de crottes de chiens sur les trottoirs et l’absence de mégots comme de tout papier par terre. Les rues, le métro, tout est balayé régulièrement. Parmi les pays développés, il n’y a vraiment que Paris, en cette fin des années 1990, qui ressemble à l’Afrique du nord pour la saleté des rues !

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Café Littéraire, gare de Finlande, forteresse Pierre & Paul

Nous voici donc libres d’organiser le reste de la journée à notre guise. Nous changeons tout d’abord un peu d’argent à la banque Aeroflot, située canal Griboïedova. Avec 20 US$, je me retrouve avec un gros paquet de roubles, à 4400 roubles pour 1 seul dollar. Un seul billet de 200 roubles représentait un mois de salaire de fonctionnaire sous Brejnev ; aujourd’hui, il ne vaut plus que 20 centimes de francs au change officiel… 

Vers la Perspective Nevski, sous les arches de Notre-Dame de Kazan, je photographie un gavroche blond de 7 ans avec ses deux petites sœurs. Ils sont pauvres et jouent avec application. Il manque nombre de boutons à sa chemise, comme David Copperfield, mais le garçon est une boule de joie. Il a construit un bateau avec une caissette de polystyrène servant à livrer le poisson, un bâtonnet en guise de mât et une voile en papier. Il vient de le faire voguer sur le canal. Quand il me voit prendre la photo, il essaye de se planquer, ne se sentant peut-être pas à son avantage ainsi dépoitraillé, puis il rit. Je regrette que mon russe soit quasi inexistant, j’aurais aimé lui dire quelques compliments.

Comme il est 13h30, nous allons nous restaurer pour 24 US$ chacun au « Café Littéraire » non loin de là. Ce café est le dernier dans lequel Pouchkine se soit rendu avant de mourir en duel. Nous prenons une viande originale, « à la Pétersbourg » : il s’agit d’une tranche de bœuf roulée sur une purée d’oignons, pommes de terre et lardons. Nous goûtons une vodka parfumée à l’écorce d’orange.

Puis le couple entame ses courses de souvenirs à rapporter aux filles et aux parents, sur un marché libre à l’extrémité nord du canal Griboïevda. Les commerçants sont des jeunes un peu émancipés, s’intéressant au monde et faisant leurs les nouvelles normes d’initiative. Ils portent des jeans et certains sont torse nu. Le soleil s’est remis de la partie et il fait chaud mais la ville reste prude et le gamin le plus déluré ne va pas torse nu par les rues comme un petit américain moyen – à l’époque. De même que chez nous dans les années 50, ici « cela ne se fait pas ». On porte débardeur ou l’on ouvre sa chemise, et même largement, à la prolétaire, mais on ne la quitte pas. Le faire est preuve ici d’émancipation des « vieilles mœurs », sur le modèle occidental – ce qui sera remis en cause avec la réaction moraliste sous Poutine.

Les achats du couple se résument à quelques matriochkas, dont une série de chats et une autre des divers présidents… américains ! Il existe aussi une série reprenant les souverains de Russie, de Pierre le Grand (en tout petit à l’intérieur) à Boris Eltsine (la poupée qui englobe toutes les autres jusqu’à présent). Pour la ville, Pierre le Grand est bien le noyau. C’était un dictateur détesté mais aussi un maître d’école qui a discipliné les rustres en édifiant une cité moderne sur de vulgaires marécages. Il était volontaire, mais d’un tel orgueil qu’il se prenait pour Dieu. Ambivalence russe : on ne peut entreprendre sans déraper dans l’excès, ou alors on ne fait rien et l’on s’enfonce dans l’arriération. Poutine, dans la décennie 2010, en a retenu les leçons.

Une fois ce devoir familial des cadeaux accompli, nous joignons à pied la gare de Finlande qui est assez loin, puisqu’il faut traverser la Neva. La gare a été reconstruite dans les années 1960, mais je veux depuis de longues années photographier la statue en bronze de Lénine haranguant la foule du haut d’une tourelle blindée lors de son retour d’exil le 3 avril 1917. Elle date de 1926. Le portrait coulé en bronze de la gare de Finlande présente le « vrai » Lénine, celui que l’histoire retiendra. Il a le front aussi obtus que la tourelle de l’engin blindé, les yeux comme des obus, la main telle un canon. Il est l’incarnation de la paranoïa fanatique, obsédé de pouvoir, blindé dans sa pensée, éliminant impitoyablement tous les tièdes dans un holocauste permanent au Baal terroriste. Encore une fois, Poutine se voudra en un sens son héritier.     

Ce pieux devoir accompli, nous revenons par la maison de Pierre le Grand – qui est fermée. C’est une maisonnette de bois construite près de la Neva, habitée l’été 1703 par le tsar. Nous ne verrons que son enveloppe en briques. La basilique aussi est fermée.

Nous passons devant la forteresse Pierre et Paul au plan en étoile à la Vauban, qui n’a jamais servie. Trois jeunes garçons se baignent au pied de la forteresse, dans la Neva qui roule ses eaux que l’on voit rapides sous le pont un peu plus loin. Ces baigneurs ont la charpente vigoureuse des gens d’ici, habitués au froid d’hiver et à l’exercice, mais la peau trop blanche de connaître si peu le soleil. Malgré les 18°, c’est bien l’été à Saint-Pétersbourg, et la jeunesse en profite. Le costume de jean, porté sur un tee-shirt blanc ou une chemise blanche, ou à même la peau, fait fureur. Je remarque peu de visages aux traits réguliers mais une aura de blondeur, de force et de santé. Nous croisons des familles, des gamins en chemisettes ouvertes ou en tee-shirts marins, venues visiter le croiseur Aurora aux trois cheminées droites et au museau obtus du style naval 1903. C’est lui qui donna le signal de la Révolution de 1917 en tirant sur le Palais d’Hiver.

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St Nicolas des Marins et Strelka

Le petit déjeuner-buffet est appelé ici « table suédoise », c’est plus joli et fait plus « chic ». Je retrouve mes compagnons de promenade d’hier soir, Sylvie et Dominique. Je ne sais plus ce qu’ils font comme métier, je ne sais même pas si nous avons évoqué ce sujet. Nous nous gavons de salade de chou et de pirojkis arrosés de thé sombre au chaleureux goût de châtaigne, propre à la Russie.

Avant le rendez-vous de groupe, nous allons visiter Saint-Nicolas des Marins qui dresse ses cinq coupoles d’or non loin de l’hôtel. Dans un parc planté d’arbres en bordure du canal Krioukov s’élève un bâtiment en croix grecque à l’extérieur bleu et blanc séduisant. L’intérieur est sombre, enfumé, chargé, empli de litanies. C’est un peu oppressant. Tant de sollicitations saturent les sens et font soupçonner un empressement suspect envers le fidèle. Le christianisme orthodoxe n’étouffe-t-il pas la personnalité de l’homme sous son faste et ses arguties ? En cet endroit, ce débordement de dorures, de marmonnements et de gestes furtifs, fait plutôt planer une atmosphère épaisse de superstition où la philosophie semble bien absente. Le rite y supplante la pensée. Catherine II a offert à cette église dix icônes au fond d’or, en reconnaissance de dix victoires navales. Saint Nicolas est le patron des marins. Le clocher n’est pas intégré dans l’église mais séparé ; il se mire dans l’eau du canal, à bonne distance.

Le bus nous emmène dans la ville pour un tour de quatre heures, jusque vers 13h30. Tatiana est, certes, consciencieuse, mais elle nous saoule de paroles, d’explications pratiques, de remarques sur l’art, d’anecdotes sur les hommes et de « révélations » historiques enlevées en trois phrases. Exemple : le tsar et sa famille seraient morts sur ordre de Lénine parce que les Allemands, à qui le dictateur demandait des subsides, auraient exigé la signature de Nicolas II… Elle ne nous lâche au-dehors qu’avec une parcimonie toute soviétique en quelques endroits choisis « pour faire la photo, mais dépêchez-vous, on n’a pas beaucoup de temps. » Comme quoi on ne peut se défaire facilement d’un conditionnement devenu pensée unique.

Un premier arrêt est effectué au « point de vue » de l’île Vassilievski, appelé Strelka – la Flèche – centre prestigieux voulu par Pierre (le Grand). S’y dressent deux colonnes rostrales rouges, face à l’ancienne Bourse devenue depuis 1940 musée de la Marine de guerre. Du vermillon mat du fut sortent des rostres en bronze de navires et des figures de proue dont une fière blonde, teutonne tétonnée. Un vieux barbu est allongé au pied, fleuve mythologique aux muscles fatigués. De loin, la flèche d’or effilée de l’Amirauté file vers le ciel tel un défi de fleuret. Sa façade jaune et blanche est surmontée d’un templion classique aux huit colonnes. En face, l’Ermitage.

Un second arrêt est fait dans un magasin de souvenirs « officiels » situés dans l’ancienne église anglicane.

Un troisième arrêt est place Saint Isaac, face à l’hôtel Astoria. Elle porte la statue de Nicolas 1er à cheval, réalisée en 1859 par Klodt.

Un quatrième arrêt devant le croiseur Aurora, vaisseau-école des cadets, devenu célèbre parce que révolutionnaire, à quai depuis 1948 devant l’Ecole Navale.

Un cinquième arrêt est devant l’église du Sauveur sur le Sang Versé, très bariolée, orientale, de style moscovite. Elle a été érigée par Alexandre III sur le lieu où fut assassiné son père, le tsar Alexandre II.

Un sixième arrêt est pour le Palais d’été et les atlantes de l’Ermitage – très vite.

Un septième arrêt est effectué au monastère de Smolny à la façade bleu et blanche où un maltchik (jeune garçon) solitaire joue du violon.

Après ce chiffre symbolique de sept, Tatiana nous lâche – enfin ! Nous voici rendu place Sadovaia après d’innombrables tours et détours en bus dans les rues de la vieille ville où « quelque chose est à voir ». C’est saoulant et trop pressé. Nous ne sommes pas des oies qu’on gave ; le culturel ne doit pas effacer le plaisir. Découvrir une ville se fait à son rythme, non au pas de gymnastique. En bref, je ne retiens des renseignements que Tatiana nous a livré que Saint-Pétersbourg a plus de fontaines (300) que de lions (200) et même que de statues de Lénine (188 avant la perestroïka – il n’en reste que 8).

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Saint-Pétersbourg

Il ne faudrait pas que le dictateur de la Russie actuelle fasse haïr le peuple russe ; il mérite mieux que ce réactionnaire devenu paranoïaque. Il semble que le pays ait toujours un siècle de retard, ayant connu son Moyen-âge à notre Renaissance, sa révolution un siècle après celle des pays occidentaux, et désormais sa réaction fasciste – un siècle après celle des Européens.

J’aime la Russie même si je n’aime pas Poutine. J’ai visité la plus belle ville de Russie en août 1995 et je tiens à conter ici mon voyage. Je m’envole avec Aeroflot sur un Tupolev 154 pour Saint-Pétersbourg, l’ex-Leningrad, dégradée pour cause de chute du communisme concomitante à celle du Mur qui le symbolisait. Beaucoup de Russes sont dans l’avion, certains en famille, flanqués de gamins tout blond aux traits carrés et aux épaules larges. A l’atterrissage, l’hôtesse passe dans les rangées pour rendre un pistolet, confisqué pendant le vol… Il s’agit d’un jouet en bois qui fait exploser des amorces, propriété d’un des petits blonds.

A Saint-Pétersbourg en ce 24 août, il fait 27° centigrades. Le temps est chaud et humide pour la saison, cela étouffe les Russes rentrés d’autres contrées. Des vacanciers d’un autre vol rassemblent des familles, des gosses bronzés, des adolescents vite poussés vêtus de jean à la mode d’occident, de grosses femmes mûres et des hommes fatigués. Les ados esclaves de la mode jean transpirent sous le lourd coton et n’ont qu’un seul moyen : ouvrir, offrant des perspectives au regard sur les peaux légères et les muscles raffermis. Le passage en douane est une bousculade. Chacun doit livrer ses bagages au détecteur et signer une déclaration de change.

Notre guide local s’appelle Tatiana. Elle parle un français châtié comme souvent les Russes, qui ont le respect des langues. Elle roule un peu les « r ». Entre l’aéroport et la ville à 10 km de là, dans le bus, Tatiana nous explique une foule de choses. Par exemple que les bus ne sont pas fabriqués « en Russie ». Auparavant ils venaient d’Ukraine et de Hongrie, depuis la fin de l’empire, ils sont d’importation ; il faudrait reconvertir une usine de chars ou deux pour en produire.             

La banlieue est large, il y a de la place. Les avenues sont spacieuses, les parcs imposants, les monuments et les places grandioses. Notamment la place de la Victoire commémorant l’année 1944 et la résistance de Leningrad à l’armée d’Hitler après 900 jours de siège. Ici, le collectif est privilégié, tous les lieux publics sont grands et soignés.     

Notre hôtel est le Sovietskaïa Helen Fontanka, sur le canal du même nom. Les avenues y offrent des échappées sur les coupoles dorées des églises et sur la flèche de l’Amirauté. L’hôtel est immense comme une gare. Nous sommes conduits dans l’aile « rénovée » où les chambres sont à nos normes européennes. Le dîner a lieu à 19h20 – tarif syndical – tôt pour nos estomacs parisiens. Mais il ne faut pas s’en faire, la chère est frugale tant par le nombre des plats que par la quantité servie. Les tables sont pour six et je m’installe avec quelques compagnons de voyage. Venus par la Fnac, je découvre vite qu’ils sont presque tous dans l’enseignement. Or vous ne pouvez mettre trois profs ensemble sans qu’ils en viennent très vite à parler boutique – lycée, notation et ministère. Lorsque je leur en fais la remarque, assez gentiment, un grand silence se fait à table. Ce doit être un sujet tabou.

Nous décidons à quelques-uns de faire une promenade aux alentours car le soleil ne se couche que lentement et la nuit ne s’établira vraiment que vers 22 h. Peu de circulation dans les rues, les voitures sont rares, les deux roues encore inexistants. Roulent les collectifs, tramways et bus, tous bien remplis. Certains sont repeints à neuf, de couleurs vives, et portent alors des publicités pour des produits occidentaux. Bien qu’il soit tard, la ville est loin d’être déserte. Les gens se promènent, surtout les adolescents, comme partout. Les enfants se contentent de jouer dans les cours de leur immeuble ou autour des blocs d’appartements, dans les rues vides d’autos. Ce sont des gamins trapus, pas très beaux, habillés correctement mais d’un style étriqué, comme la vêture que nous avions dans les années cinquante.

En revanche, adolescentes et adolescents s’épanouissent, l’âge leur faisant prêter plus d’attention à leur apparence, le goût de la liberté nouvelle attisant leur curiosité native pour le monde extérieur. Ils scrutent la mode et sont tous en ce moment férus de jean. Ils portent l’étoffe symbolique de l’Amérique en pantalon ou en jupe, en chemise, en veste… Un 14 ans blond tenant en laisse un gros chien noir arbore ainsi une tenue complète : rangers noires cirées, pantalon de jean bleu denim, et une veste portée négligemment à même sa poitrine nue. Il fait petit mâle, déjà râblé, les muscles bien dessinés bronzés par l’été finissant. Il est déjà viril parmi ses copains plus âgés. Ce style est une transition entre le réalisme prolétaire véhiculé par les statues et la propagande soviétique valorisant le muscle et la force, et la nouvelle mode venue d’Allemagne et des Etats-Unis, mélange de punk (la veste à même la peau) et l’exhibition musclée à la californienne. Nous croisons quelques belles filles de 15 ans courts vêtues, mais dont ni la démarche ni l’attitude n’incitent vraiment à la sensualité ; on dirait qu’elles ont été élevées comme des garçons.

Nous croisons un certain nombre de gros chiens et beaucoup de chats qui font leurs délices des poubelles. Il y a de la pauvreté, ce qui est nouveau depuis l’époque soviétique. Je vois ainsi une vieille femme habillée d’un imperméable fatigué, la tête coiffée d’un fichu d’ouvrière, qui traîne deux lourds sacs plastiques remplis d’étoffes qu’elle est allée ramasser ici ou là. L’inflation a grignoté les pensions depuis la fin de l’URSS.

Vis-à-vis des étrangers que nous sommes, et que les locaux reconnaissent tout de suite aux vêtements comme à l’attitude générale, les Pétersbourgeois semblent ressentir une curiosité mêlée de réserve. Ils sont gênés, ne savent comment se comporter ; ils sont fiers et en même temps à la recherche d’une nouvelle identité. Ils nous observent mais ne recherchent pas le contact – il faut dire que peu d’étrangers parlent russe, et peu de Russes une langue étrangère. Un passage du livre de Dominique Colas sur Le Léninisme, paru en 1982 me revient, qui pourrait expliquer cette attitude : « un sophisme classique attribue tout ce qui choque et déplaît exagérément dans l’histoire du mouvement communiste depuis 1917 à des facteurs exogènes : arriération économique, archaïsmes politiques, agressions étrangères, ou bizarreries psychologiques de Joseph Staline. Mais puisque l’idéologue et l’organisateur du bolchevisme, Lénine, a fait l’éloge de la dictature du parti unique, du monolithisme, puisqu’il a souhaité la guerre civile, qu’il a ordonné les camps de concentration, la terreur de masse et l’extermination des koulaks, il serait absurde de ne point considérer tous ces éléments comme des caractères intrinsèques de cette politique. » Par-là, l’URSS se mettait à l’écart de l’Europe et de sa tradition humaniste. D’où la gêne d’aujourd’hui, perceptible dans la rue. Saint-Pétersbourg est peut-être la plus européenne des villes de Russie mais le despotisme asiatique y a pris le pouvoir et y a été accepté. Les Pétersbourgeois ne savent plus comment renouer ces liens historiques disparus depuis plus de 75 ans – trois générations.

Nous déambulons vers la synagogue, le théâtre Marinski où avaient lieu les ballets impériaux, le palais Youssoupov au rez-de-chaussée duquel fut tué l’intriguant Raspoutine, et revenons par la rue du Deuxième Bataillon Izmaïlov où Dostoïevki a vécu, et l’église de la Trinité dans laquelle il s’est marié en 1867. De belles couleurs surgissent du soir tombant. Le bleu mat des coupoles de la Trinité, terminée en 1830, me rappelle celui des boules que ma grand-mère mettait dans sa lessive pour la blanchir. L’atmosphère est douce et incite à l’amour. Nous n’avons pas envie de nous coucher ; il le faudra bien, cependant. Le russe appris il y a 15 ans avec Ana (soviétique qui obtint un passeport en se mariant avec un Français) à Paris, durant une année, me revient par bribes. J’ai relu mon carnet de vocabulaire et des mots ressurgissent à ma mémoire.

Un gros orage a fait rage cette nuit, grondement longuement avant un violent coup de tonnerre qui l’a terminé avec brusquerie. Ensuite, il a plu. Ce matin, il fait frais, le vent souffle de la Baltique. Il ne fait plus que 18° qui monteront à 20° durant la journée.

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C’est la guerre !

Parano Poutine se sentait « menacé » par l’Ukraine, pourtant selon lui « un pays qui n’existe pas », une création monstrueuse du pourtant regretté par lui régime soviétique… Allez comprendre. Poutine n’est pas « fou », il est peut-être malade vu la tronche qu’il a désormais à la télé par rapport à l’année précédente. Un effet du Covid ? Un cancer ? Des médicaments ? Il est surtout enfermé dans un délire paranoïaque analogue à celui de Staline.

« La paranoïa est un trouble du fonctionnement mental qui se manifeste par une méfiance exagérée des autres, une sensation de menace permanente et un sentiment de persécution », résume clairement le site Doctissimo. Si le Petit père des peuples voyait des Juifs partout, évidemment « espions de la CIA », le chevaucheur d’ours voit des Américains partout, évidemment « nazis » de la CIA (les seuls « nazis » américains que l’on connaisse pourtant sont ceux de Trump, qui se réjouit ouvertement du coup de bâton poutinien sur l’Ukraine). Qu’une démocratie – imparfaite, mais certes plus proche de l’idéal que celle de la Russie… – puisse offrir une vitrine de libertés avec des médias libres et des réseaux sociaux actifs critiques et un essor économique aux portes de l’Oural, hérisse et effraie Poutine, lui qui n’a pas su, depuis vingt ans au pouvoir, développer l’industrie et assurer un meilleur niveau de vie à ses citoyens.

Il apparaît enfermé dans ses certitudes, contesté par personne sous peine de sanctions pouvant aller jusqu’à l’élimination pure et simple : la scène de lundi où il tance le chef du renseignement en lui faisant redire de façon scolaire qu’il soutient (au présent) et non pas qu’il soutiendrait (au conditionnel) l’invasion des républiques dissidentes du Donbass restera dans les mémoires. Il offre le spectacle du satrape en action, approuvé sans une ombre de critique, sous peine de décapitation comme jadis le Mongol. Il est pressé, il est brutal, réagissant dans le stress et selon lui l’urgence, comme le gamin des rues qu’il n’a jamais cessé d’être, petit délinquant de Saint Pet victime de blessures narcissiques avant d’être récupéré à 16 ans par un mentor qui lui voulait du bien et intégré dans les Organes pour servir la cause des silovikis.

Les sanctions après l’annexion de la Crimée l’ont isolé, le Covid l’a enfermé encore plus sur lui-même. Il ne rencontre plus personne sans des mètres de table entre lui et les autres. Il craint la contagion. Mais le physique influe sur le mental et cette paranoïa du virus, qui était celle de Staline vieillard, devient paranoïa de l’encerclement et de la menace. « Les réactions agressives contre autrui sont violentes et fréquentes. Le sujet, comme dans toutes les psychoses, adhère totalement à son délire », précise le site Doctissimo. Tout geste ou parole est interprété de façon négative : « on » lui en veut, au psychorigide.

Plutôt que de négocier en position de force « avec les Américains », qu’il déteste autant qu’il les jalouse, tant son désir d’être reconnu comme partenaire apparaît pour lui vital (comme un gamin de rue), il opère un coup de force. Il ne croit pas en un traité, même écrit, de sécurité mutuelle entre l’OTAN et la Russie. C’est ce qu’il demandait pour donner le change aux diplomates, tout en préparant la guerre. Mais cette guerre, il la veut. Il veut blesser l’Ukraine comme un père d’Ancien testament veut punir un fils rebelle. Il envoie les hackers, les missiles, les avions, les chars et les soldats – dans cet ordre. Il espère faire s’effondrer les institutions et faire fuir le gouvernement pour en mettre un autre à sa botte, comme l’ancien pro-russe renversé par la révolution orange. Si les soldats ukrainiens ne « déposent pas les armes », les soldats russes devront tirer sur des frères, des familles russes ayant des parents en Ukraine et réciproquement. Dommages collatéraux ou bêtise de qui ne veut pas voir les conséquences ?

La paranoïa ne raisonne pas, elle délire. Même si le délire est logique, il se situe dans un autre univers. L’Ukraine envahie, dominée comme une vulgaire colonie par celui qui se croit nouveau tsar, les Ukrainiens vont se braquer, résister. Ouvertement tant qu’ils auront des armes, puis plus sourdement dans la durée ; dès qu’ils le pourront, ils rejoindront l’OTAN et l’UE, ce qui n’était pourtant pas écrit. Les rancœurs ne vont pas s’apaiser, comme si le retour dans le giron de la Mère était selon Poutine l’espoir des Ukrainiens. Ils ont goûté à la liberté, à la prospérité, aux échanges avec la civilisation européenne. Qu’a donc la Russie de Poutine à leur offrir de plus séduisant ? Un pays où la liberté est bafouée, les opposants empoisonnés, les journalistes massacrés, l’économie en berne fondée uniquement sur la rente des ressources fossiles, la joie mauvaise de « montrer ses muscles » militairement en se mettant à dos tous ceux qui refusent le règne du caïd ? La perspective chinoise, tout aussi brutale et liberticide ?

Poutine fait une fixette sur les muscles, comme s’il cachait de troubles désirs – se publiant torse nu enfant sur les genoux de sa mère sur Wikipedia (fiche évidemment surveillée et autorisée par lui), ou embrassant sans vergogne en 2006 le ventre nu d’un petit Russe en public.

C’est la guerre, et en Europe, la première depuis la défunte Yougoslavie 1991-1999, et la première de cette ampleur depuis l’Allemagne nazie en 1945. Des Blancs tuant des Blancs, quelle victoire des peuples méprisés par la Russie de Poutine, lui qui prône pourtant l’alliance blanche contre les allogènes ! Nous allons voir tous les politiciens candidats en France « se positionner » vis-à-vis de ce coup de force que certains admirent en secret : Mélenchon par haine (paranoïaque ?) des Américains, Zemmour par fascination (névrotique ?) pour les hommes forts (pas les femmes) tels Hitler sur les Champs-Élysées déserts en 1940 (analysé par Cécile Alduy), Trump et évidemment Poutine… Les Français vont-ils vraiment voter pour les collabos du régime de force ? Pour les putes à Poutine comme on le disait des putes à Boches tondues en 1945 ?

Le pays « de la liberté » et des « droits de l’Homme » (avec un grand H universel) tomberait vraiment bien bas !

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S’adapter comme un virus…

Le virus couronné qui nous handicape, depuis deux ans qu’il est sorti de la ville de Wuhan en Chine, probablement échappé du laboratoire P4 où étaient manipulés des virus de chauve-souris, a su s’adapter comme l’eau qui coule. Son évolution naturelle s’est faite vers une transmissibilité croissante couplée à une virulence décroissante. Son but est de s’adapter à l’homme pour se reproduire le plus possible. Pour cela, il ne lui faut pas tuer son hôte. Le dernier variant Omicron, même avec son avatar récent B2, a été un feu d’artifice de mutations dans tous les sens pour tenter d’accrocher l’entrée dans la cellule. Ce fut un succès, au détriment de sa violence.

Ce comportement naturel pourrait être le modèle des gouvernements agressifs qui cherchent à s’imposer par le droit du plus fort. Chacun le sait, le plus fort n’est pas toujours celui qu’on croit, la brutalité des muscles étant souvent inférieure à la ruse de l’intelligence. Savoir s’adapter est intelligent, foncer dans le tas en aveugle est bête. Avis donc aux Xi Jinping et Poutine, tout comme hier au Trump et peut-être demain aux grands fendards et fendardes de la droite radicale qui cherchent à capter le pouvoir à tout prix.

Le virus, par essais et erreurs, a appris comment se multiplier au maximum, ce qui est son but aveugle. Il a donc appris à ménager les organismes qui permettent sa réplication en ne les rendant pas malades au point d’en finir. Il a négocié, il a changé, il s’est adapté.

Nul doute que le dirigeant chinois pourrait le faire envers le monde entier, qu’il semble aimer à se mettre à dos depuis une dizaine d’années alors qu’il pourrait cohabiter et gagner en influence par des échanges mutuellement avantageux, ce que les dirigeants précédents avaient réussi. Mais son agressivité n’est-elle pas liée à sa position incertaine à l’intérieur de son propre pays ?

Nul doute que le dirigeant russe pourrait obtenir les assurances qu’il désire s’il mettait en veilleuse sa paranoïa pour tenter de comprendre comment fonctionnent les démocraties occidentales ; il aurait pu obtenir par la négociation la rétrocession de la Crimée à la Russie, revendication historique légitime, en offrant à l’Ukraine quelques compensations à son avantage. Mais sa volonté narcissique d’affirmer ses muscles n’est-elle pas destinée à son propre peuple qui le prend pour un ours inamovible ?

Nul doute que le dirigeant américain précédent aurait pu être réélu s’il s’était entouré de conseillers aptes à l’empêcher de céder au foutraque, d’affirmer n’importe quoi, de lancer les plus exaltés, soigneusement chauffés au micro, sur le symbole même de la démocratie américaine : le Capitole. Il a été balayé et il n’est pas sûr qu’il revienne aux prochaines élections ; à l’inverse, un candidat de son camp plus subtil pourrait probablement l’emporter. A condition que les Républicains veuillent gagner et que les Démocrates courent dans le sens gauchiste qu’ils affectionnent trop avec taxes, Woke et Cancel – ce qui risque de braquer leurs électeurs traditionnels.

Nul doute que les conservateurs radicaux en Europe ne parviennent à imposer leurs idées sur la reprise en main de la souveraineté nationale et des frontières, sur la loi appliquée sans laxisme mais avec constance, sur l’histoire et les traditions qui doivent être transmises pour conserver une certaine idée de la citoyenneté comme de l’appartenance. Mais ce ne sont pas avec des propos haineux virulents qu’ils y parviendront. C’est au contraire braquer les humanistes, les tempérés, les légalistes, ceux qui se disent qu’ils ont un peu raison mais pas mal tort. En ce sens, Zemmour n’est pas le bon candidat, ni Marine Le Pen non plus. Marion Maréchal, en revanche, pourrait avoir sa chance dans quelques années.

Telles sont les leçons que je vois au Coronavirus SARS Cov2 qui achève, souhaitons-le, sa conquête des corps par une contagiosité extrême couplée à une virulence réduite. Il a imposé ses idées mais a tué pas mal d’opposants ; ceux qui restent résistent, et il doit composer. Le virus est comme l’eau qui coule et s’infiltre dans toutes les failles : il est plus efficace par son obstination lente que par sa violence en raz-de-marée. À nous humains de réfléchir à que la nature nous apprend.

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Christian Mégrelis, Le naufrage de l’Union soviétique

Christian de Sinope est né Mégrelis en France et devenu étudiant prodige. Il est entré à polytechnique à 18 ans, a fait HEC et Sciences-po, été sous-lieutenant en Algérie comme Chirac, et s’est retrouvé à la direction générale de l’armement comme haut fonctionnaire avant de rejoindre la Banque française du commerce extérieur avant de créer en 1971 EXA international, société de promotion des exportations françaises. À ce titre, il a lié des contacts avec les anciens dirigeants de l’Union soviétique et à assisté à la chute de l’empire communiste comme conseiller économique du président Gorbatchev durant les 500 Jours (1989-1991) ainsi qu’à la transition hypercapitaliste des années Eltsine où il a rénové les usines du communiste juif américain Armand Hammer.

A 83 ans, il livre ses souvenirs de « choses vues » en trois parties, le voyage, après le naufrage, et maintenant. « J’ai vu sombrer le dernier empire occidental » écrit-il p.222. Dans un pays trop centralisé où règne le Comité central coopté de vieillards, la culture de l’irresponsabilité conduit les industries à attendre les ordres de Moscou et les agriculteurs à ignorer les saisons par soumission aux horaires des bureaucrates, avatar de nos 35 heures partout et en tout service. La recherche ne s’effectue que par espionnage avec l’aide des partis communistes occidentaux et des taupes homosexuelles anglaises. Seul les zeks du Goulag, ces esclaves modernes non payés et à peine nourris, bâtissent et construisent à moindre coût. Une fois le système effondré après Brejnev, rien ne va plus. La passivité, la vodka et la baise libre engendrent l’irresponsabilité générale où seuls les plus malins arrivent à devenir les plus forts.

L’auteur analyse assez bien le fonctionnement du dinosaure bureaucratique qui était l’empire multinational issu du stalinisme et qui a été bousculé par les jeunes komsomols devenus oligarques sans changer de privilège ni de caste. Pour lui, les exemples divergents de la Russie et de la Finlande depuis 1917, pays très proches par la population, le climat et l’éducation, montrent combien la dictature totalitaire d’un peuple aboutit à le déresponsabiliser de toute initiative et de toute volonté au travail. La civilisation russe remonte à Byzance et aux Mongols, un césaropapisme fondé sur l’image du tsar comme pivot central et centre de tout pouvoir. La Russie n’a connu son Moyen Âge qu’au moment de la Renaissance en Europe et elle connaît son épisode de libéralisation capitaliste qu’au moment où la social-démocratie devient écologisme. Durant les années Eltsine, la Russie était le Far-West européen, visant à une improbable synthèse entre le libéralisme social de l’Europe du Nord et du despotisme asiatique. Aujourd’hui, la chienlit c’est fini. L’autoritarisme a repris ses habitudes d’autocratie et le peuple s’en contente mais le pays stagne.

Comme la Russie est depuis longtemps rejetée par l’Occident au prétexte de dictature et de menace communiste, elle tente de se tourner vers l’Asie mais, s’il existe certains intérêts économiques à court terme sur l’exploitation des ressources avec les Chinois, ou de stratégie militaire avec certains pays arabes, « aucun grand créateur russe n’est allé puiser aux sources orientales » p.228. Plus de 80 % de la population russe habite du côté européen de l’Oural et la population diminue inexorablement faute de croire en l’avenir et de système de santé au niveau.

L’auteur a un petit côté observateur ingénu comme « Fabrice à Waterloo » qu’il cite p.220. Le drame de la Russie d’aujourd’hui est pour lui que les grandes fortunes se trouvent à l’étranger et ne financent pas l’économie locale, faute de confiance envers les institutions. La main-d’œuvre reste mal formée, les travailleurs venus des ex-républiques soviétiques étant moins chers. Faire émerger des entrepreneurs est donc une gageure. Les cadres partis à l’étranger ne reviennent pas.

Ce livre de souvenirs et de réflexions, édité dans sa propre maison d’édition fondée en 1985 pour la Bible se lit facilement et rappelle des faits d’évidence. Des anecdotes personnelles sont ponctuées d’articles publiés en leur temps et la conclusion est une analyse d’une Russie éternelle qui change trop peu et trop vite, auprès de laquelle les Allemands, par principe de réalité, savent trouver leur intérêt économique tandis que les Français restent soumis à l’idéologie américaine et ne concrétisent pas leur image culturelle pourtant valorisée.

À la date du 30e anniversaire de la chute de l’URSS, ce petit livre écrit avec jubilation est une bonne introduction à l’histoire récente et au caractère de cette Russie si proche et si lointaine, avec Poutine en grand méchant loup que l’auteur s’amuse à écrire « Putin » pour son ambiguïté en français.

Christian Mégrelis, Le naufrage de l’Union soviétique – choses vues, 2020, Transcontinentale d’éditions, 261 pages, €19.11

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Vladimir Volkoff, Les hommes du tsar

Un mauvais titre pour un bon roman historique. En France, « les hommes du tsar » ne veut rien dire, Boris Godounov aurait mieux convenu car c’est lui le sujet du livre. Il est écrit à grands guide comme une mythologie du personnage, le romancier comblant par l’imagination les trous des historiens. C’est agréable et dans l’action comme Alexandre Dumas.

Boris Godounov est devenu le grand écuyer d’Ivan IV « le Terrible » qui fut orphelin très tôt, élevé comme un esclave par les boyards de la cour, connaissant la misère et la haine qui va avec. Comme Staline plus tard, parallèle intéressant, Ivan devenu tsar s’entourera de gens de rien pour qu’ils lui soient fidèles, plutôt que de nobles de cour aptes à le trahir à la première occasion. Il n’hésitera jamais, comme Staline, à exiler ou à couper des têtes.

C’est ainsi qu’au premier chapitre, le Terrible assistant à la messe entend lire l’Evangile où il est dit : « les premiers seront les derniers ». Qu’à cela ne tienne, il fait chercher le « psar », le valet au plus bas de l’échelle, qui s’occupe des chiens et dort avec eux. De ce Névéja crasseux et illettré, il fera un boyard fidèle comme un chien. Il sera son homme de main qui parle peu et agit vite, sans état d’âme, dans l’ombre. Marié sur ordre du tsar à une fille de boyard, il suscitera de l’amour et aura deux fils admirables.

Il fera sien aussi le neveu d’un intendant, Boris, arrivé à 16 ans à Moscou sur ordre de son oncle, avec sa jeune sœur Irina de 10 ans. Le jeune homme n’est pas un guerrier mais un politique intuitif. Il sauve la mise du tsar bourré qui a parié une ville contre un ambassadeur Tatar lors d’un concours à l’arc. Dans les intrigues, Boris Godounov est précieux car fidèle et intelligent. Il en fera un boyard et lui fera épouser une fille de boyard rustre.

Lorsque, pris de colère et de boisson, Ivan IV tuera son fils aîné Ivan à coup d’épieux alors qu’il voulait protéger sa femme enceinte (en tuant le bébé par la même occasion), c’est Godounov qui s’interposera. Lorsque le tsar mourra, d’apoplexie ou empoisonné, il conseillera son fils cadet Fédor 1er, époux de sa sœur Irina.

Le roman quitte Boris Godounov alors qu’il est encore conseiller en 1592, après qu’il ait fait assassiner par le psar le tsarévitch Dimitri, bâtard d’un septième lit d’Ivan le Terrible, épileptique et écarté de sa succession par Ivan lui-même. Mais les familles Chouïski et Nagoï complotaient pour se servir de l’enfant et monter sur le trône.

Un bon roman d’aventures basé sur des faits vrais et qui donne toute l’ampleur de la nature russe, de la dévotion populaire au tsar, seul lien du peuple avec l’ordre du monde. D’une monarchie élective, Ivan IV a fait une autocratie car les boyards sont trop diviseurs. Tout comme Staline le fera, avant Poutine avec les oligarques. Comme quoi les constantes historiques demeurent, malgré la modernité.

Vladimir Volkoff, Les hommes du tsar, 1989, Livre de poche 1998, 512 pages, €3,78

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Sylvain Tesson, S’abandonner à vivre

Dans ces 19 nouvelles, Sylvain Tesson agit en maître. Car la nouvelle est un art différent du roman ou du récit. Elle doit être courte, suggérer des personnages en quelques traits, les limiter à un nombre restreint pour ne pas disperser l’attention, planter un décor en quelques lignes – et inventer une chute qui ponctue le propos comme une friandise. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Les personnages sont tous d’aujourd’hui et ils agissent dans le monde, surtout en Europe, Russie incluse. Sylvain Tesson garde ancré en lui cet amour des grands espaces et du stoïcisme un brin mystique du peuple des steppes. Le destin n’est pas tendre en général et lorsqu’un personnage subit un coup du sort, Tesson en fait une nouvelle : va-t-il se battre ou va-t-il s’abandonner. Où est la sagesse en effet ? Lutter lorsque l’on n’y peut de toutes façons rien – ou tout simplement vivre, durer, subir – laisser faire ?

Ainsi de la jeune diplômée russe qui n’a aucun avenir et qui croit quitter une vie de chienne pour une vie de rêve en se mariant à un commercial français qui vit sur la côte d’Azur ; elle ne fait que quitter une prison pour une autre, restant tout aussi inerte, inutile, abandonnée (même si c’est au fond de sa faute : pourquoi ne veut-elle pas travailler ? prendre un amant ? participer à la vie locale ?). Ainsi de cet employé ex-soviétique qui se retire dans une cabane au bord d’un lac pour vivre naturellement, mais qui est rattrapé par la société en la personne d’une journaliste qui le décrit comme l’ermite sage, incitant les touristes à venir voir l’ours russe en saint reclus ; en faisant le pitre tout nu pour faire fuir les gens, il sera rattrapé par la société d’une autre façon, terminant dans la solitude la plus absolue, mais subie, à l’asile psychiatrique.

Il n’y a pas que des Russes, il y a aussi cette racaille mâle de banlieue française, irrécupérable sauf par Allah sous la forme d’un imam qui l’embrigade pour Daech en Syrie. Il se venge à distance au fusil Dragunov, comme sniper pour les déments de la charia. Justement, il reconnait au bout de sa lunette un ex-condisciple blanc blond devenu para : de quoi jouir à le dézinguer en éjaculant une balle à haute vitesse dans sa tronche jalousée – car il lui avait piqué une fille belle, blanche, libérée. Où Dieu va-t-il se nicher…

Mais il y a surtout les Russes que Sylvain, au prénom de forêt, affectionne par-dessus tout. Il n’hésite pas à toucher juste car l’ami est celui qui dit vrai. « Le pays n’a pas son pareil pour écraser l’existence » p.71, écrit-il du climat sibérien. « Ce génie des Russes pour saccager les choses » juge-t-il de l’architecture de Riga p.216. « Le pofigisme est une résignation joyeuse, désespérée, face à ce qui advient », énonce-t-il du tempérament russe. C’est un mot typiquement russe, intraduisible en français p.219.

Noël n’est pas fêté à la même date qu’en Occident en Russie, d’où la méprise d’un expatrié qui croyait faire un cadeau à sa petite amie russe en arrivant déguisé dans sa famille le soir du 25 décembre. Noël dénaturé, Noël détourné, Noël marchandisé est celui de chez nous : « Noël était la plus parfaite entreprise de détournement spirituel de l’histoire de l’humanité. On avait transformé la célébration de la naissance d’un anarchiste égalitariste en un ensevelissement des êtres sous un tombereau de cadeaux » p.226. Car il a le sens de la formule, Sylvain Tesson, la phrase ciselée fait mouche.

Je ne peux résister à l’envie de vous en citer une autre, bien parisienne, souvent vécue : « l’une de ces inaugurations de photoreportage dans les galeries de la rive gauche à Paris où des dames en vison buvaient du champagne devant des photos de négrillons assis sur le ventre gonflé de leur mère morte » p.229.

Le Desproges des steppes mérite d’être lu pour son regard acéré sur les travers humains.

Sylvain Tesson, S’abandonner à vivre, 2014, Folio 2020, 244 pages, €8.10 e-book Kindle €7.99

Sylvain Tesson déjà chroniqué sur ce blog

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Russie Etats-Unis, deux visions du monde

Les échecs sont un jeu de stratégie où placer ses pions ; le poker un jeu de bluff un peu télé-réalité. Poutine et Trump en caricature. D’où l’on peut conclure que les Russes dans l’histoire préfèrent l’échec tandis que les Yankees adorent repousser les frontières.

C’est que les premiers sont assis sur un territoire immense (qui va susciter les convoitises du mastodonte chinois dans le futur, à mon avis) et les seconds finalement déçus de trouver des limites (d’où la poussée vers l’espace et l’homme « transformé » mais aussi vers le « retour à » l’Amérique blanche des pionniers – qui n’existe plus – autrement dit l’avenir et le passé).

La Russie est à cheval sur l’Asie et a été soumise longtemps aux cavaliers des steppes mongoles avant de l’être aux invasions suédoise, napoléonienne et nazie. Le pays se vit donc dans l’imaginaire comme une forteresse assiégée bordée de frontières, ce qui le rapproche de l’Allemagne et l’éloigne de pays-îles plus individualistes comme l’Angleterre ou des Etats-Unis. Comme tous les opprimés, les Russes se veulent avenir radieux, Troisième Rome, régénérateurs du christianisme depuis les raskolniks, donc de l’Occident tout entier, perdu dans la dépravation et le métissage.

Les Américains, depuis le traumatisme du 11-Septembre, se sentent vulnérables comme les Russes. Pearl Harbor avait été un coup de semonce, mais situé à Hawaï et non sur le continent ; ce camouflet avait été effacé par la victoire sans appel à Hiroshima et Nagasaki et les armes nucléaires étaient pensées désormais comme dissuasives contre toute invasion. La ruse des bédouins a contourné le problème et abouti aux 3000 morts du World Trade Center et du Pentagone, attaqués simultanément par des avions civils détournés par des amateurs entrés illégalement et formés au pilotage en quelques mois par un système ultralibéral complaisant aux contrôles de sécurité trop bureaucratiques pour être efficaces.

Le poker protège moins que les échecs en cette nouvelle façon de se battre, d’où la psychose et la paranoïa américaine depuis cette date. Jusqu’à cette bouffonnerie du paon à la chevelure orange qui, durant quatre ans à la Maison Blanche, a sapé la démocratie et les institutions des Etats-Unis, encourageant les anarchistes et les libertariens surarmés à exercer leur égoïsme sacré selon la loi du plus fort. Trump a déconsidéré le modèle démocratique américain aux yeux du monde et fait de la lutte pour la vie l’alpha et l’oméga de toute sa politique, de la Corée du nord à la non-gestion de la pandémie (si moi je m’en suis sorti, du Covid, chacun peut s’en sortir ! – mais chacun a-t-il les mêmes moyens que le milliardaire président de se payer un traitement à 100 000 $ ?).

Ce pourquoi le dictateur de parti chinois et le colonel autoritaire du KGB russe ont beau jeu de rejeter « l’universalisme » revendiqué des valeurs démocratiques et autres droits de l’homme issus des révolutions néerlandaise, américaine et française. La Russie de Poutine se réaffirme tranquillement indépendante de cette idéologie universaliste. La science même redevient un champ de bataille idéologique. Le transhumanisme américain est présenté en Russie comme le prolongement du progressisme, visant à émanciper l’individu des contraintes de la nature humaine par son hybridation avec la machine. Le cosmisme russe lui est frontalement opposé comme une quête eschatologique de spiritualisation de l’humanité, guidée par une interprétation littérale des promesses bibliques de résurrection. Déclinaison pratique, le modèle de développement occidental se voit opposer la « mythologie technocratique » propre au modèle russe.

Pour Oswald Spengler, la culture est le devenir, le mouvement ; la civilisation est le devenu, l’aboutissement historique. Or dit-il, notre culture faustienne, alimentée par le désir et l’incessante exploration curieuse des choses, se meurt. Elle est désormais ‘civilisation’ : matérielle, matérialiste, comptable. C’est ce contre quoi s’élève la nouvelle idéologie russe. Mais, ajoute Spengler, toute organisation prend sur la liberté humaine, l’entreprise oblige à commander ou à exécuter, la vérité et les faits divorcent. Se séparent le prêtre, le savant et le philosophe qui vivent dans le monde des vérités – et le noble, le guerrier et l’aventurier (l’entrepreneur) qui vivent dans le monde des faits. Aux Etats-Unis comme en Russie. Donc le modèle russe spiritualiste n’est pas plus ouvert au futur que le modèle américain technique.

La vérité russe n’est pas la vérité américaine ou « universelle » ; elle vit dans un monde hanté de spiritualité plutôt que de matérialisme, des moines errants aux communistes militants, aujourd’hui « cosmistes ». La vérité yankee est « le prêtre-expert de la machine » comme le dit Spengler, où la croyance en la technique tend à devenir une religion de la matière comme le dit Nietzsche, de plus en plus loin de cette quête du vrai et de l’harmonie cosmique qui reste l’essence de la civilisation occidentale depuis les Grecs. D’où les dérives de la finance avec la mathématisation du monde, de l’économie avec les « modèles » abstraits qui évacuent l’humain, de la médecine qui se réduit aux gestes techniques en oubliant l’être qui anime le corps-machine, du système social qui fait vivre loin du travail comme des productions de nourriture, obligeant à prendre sans cesse les transports.

Quant à nous, Européens, nous comptons les points entre ces deux empires. Nous sommes portés en France à regarder du côté américain par affinité révolutionnaire, colonisation économique et contamination culturelle, tandis que les Allemands, les Suisses et peut-être les Italiens tendraient plutôt du côté russe, quoique les affaires commandent les comportements plus que les esprits. Nous sommes déstabilisés puisque, depuis vingt ans, les Yankees sont psychiquement malades, donc inaptes à créer un avenir crédible. Quant aux Russes, qui attirent les conservateurs et les activistes de la Contre-Révolution, ils ne proposent que l’autoritarisme où toute contestation se voit réprimée, toute opposition arrêtée ou empoisonnée.

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Le monde vu de Moscou

Jamais la Russie ne m’a paru si loin de l’Europe. Je croyais jadis qu’une certaine culture commune existait, faite de christianisme, de littérature, d’histoire conjointe voire d’affinités ethniques. Il s’avère qu’il n’en est rien, du moins sous Poutine. Mais comme il est élu (malgré les fraudes probables) avec un pourcentage si élevé et une popularité forte (en baisse dans les villes), il représente le point de vue russe sur le reste du monde. J’ai pu m’en rendre compte par moi-même en Ukraine, en Crimée, à Saint-Pétersbourg, lorsque je m’y suis rendu ces dernières années.

Aussi l’extrême-droite (et une bonne part de la droite traditionnelle) se trompent – comme d’habitude – sur la « Sainte » Russie conservatoire de la tradition. Comme tous les idéologues, ils prennent leurs désirs pour des réalités. Trump en est l’exemple outré, mais « croire » plutôt que de « voir » est le lot de quiconque est persuadé à l’avance d’avoir tout compris et d’avoir forcément raison. Alain Besançon, dans les années 1970, l’avait déjà dit contre la gauche béate en communisme : la Russie (hier l’URSS) a ses propres intérêts d’Etat et elle ne représente en rien une culture « originelle » qui permette de ressourcer une Europe affaiblie par la mondialisation et le métissage culturel.

Il faut relire Jules Verne, bien plus réaliste que maints commentateurs géopoliticiens (chroniqué sur ce blog) : la Russie est à cheval sur l’Asie et a été soumise longtemps aux cavaliers des steppes mongoles. Elle n’est donc qu’en partie européenne, une partie forcée par les élites emmenées par Pierre le Grand, mais qui ne touche guère en profondeur le peuple. Saint-Pétersbourg est la vitrine, pas le pays, tout comme Saint-Germain des Prés n’est que la facette intello bobo de la France. L’Eurasie est une conception du monde avant d’être une politique, celle trop vague de Vladimir Poutine pris entre l’étau de l’OTAN et celui d’une Chine en plein essor de puissance.

Jean-Sylvestre Mongrenier a le mérite de replacer tout récemment les choses en chercheur dans les 550 entrées de son Dictionnaire. Docteur en géopolitique, chercheur associé à l’Institut Thomas-More, il est professeur agrégé d’histoire et chercheur à l’Institut français de géopolitique.

La Russie n’a pas d’affinités électives : répétons-le, elle n’a que des intérêts d’Etat. L’ex-communiste colonel du KGB n’a rien d’un chrétien, même s’il affiche son soutien à l’église orthodoxe. Cet appareil est le pendant populaire du parti communiste pour les élites russes actuelles : on s’en sert pour canaliser le peuple. C’est mieux que l’opium aux Etats-Unis qui fait que la population se rêve héroïne. Pas de solidarité chrétienne avec l’Arménie chrétienne (où je me suis rendu aussi) – mais le cynique intérêt stratégique d’aider le Haut-Karabagh pour s’implanter militairement au Caucase, et l’intérêt stratégique de soutenir la Turquie en enfonçant un coin dans l’OTAN affaibli par un paon ignare à la tête des Etats-Unis. L’essentiel est que l’armée russe soit déployée dans chaque Etat du Caucase : en Géorgie (Abkhazie, Ossétie du Sud), en Arménie (base de Gumri), en Azerbaïdjan (Haut-Karabakh). La Russie de Poutine, jamais en reste de placer ses pions, a obtenu un statut d’observateur au sein de l’Organisation de la Coopération Islamique… Car elle se veut une puissance globale, de même niveau que les Etats-Unis et la Chine, malgré sa démographie déclinante, son économie bananière et sa rigidité de gouvernement.

La fameuse Russie « de l’Atlantique à l’Oural », souvent citée car énoncée par de Gaulle, n’est pas une invention du grand homme, nous apprend Mongrenier. Elle a été émise au XVIIIe siècle par Tatitchev, le géographe de Pierre le Grand et visait à poser le souverain de toutes les Russies en égal des souverains européens à la tête d’empires outre-mer. Aucune solidarité d’origine, de culture ni de destin commun à toute l’Europe dans cette expression purement géopolitique.

Les Etats n’ont que des intérêts, pas « d’amitié ». Moscou a félicité Hitler en 1940 lorsque la France s’est effondrée : le pacte germano-soviétique, longtemps occulté par « nos » communistes qui ne voulaient plus le voir, était une réalité d’intérêts partagés. Mais le « traité d’amitié et de coopération du 28 septembre 1939 » avec l’Allemagne, qui faisait suite au « pacte » du 23 août, n’a pas empêché Hitler de se retourner contre son « ami » dès 1941. La politique spectacle à laquelle nous sommes habitués depuis Mitterrand – depuis que les radios sont « libres » et l’audiovisuel éclaté au profit d’intérêts purement commerciaux d’audience – ne peut plus comprendre ce qu’est une politique de puissance. Pourtant Trump et l’Amérique même sous Obama ou Clinton, nous montrent la réalité. Poutine est de la même eau, tout comme Xi Jinping et Erdogan. Blablater à la Macron sur « l’amitié » ou la solidarité européenne de la Russie, ou encore sur son appartenance chrétienne en contraste avec l’islam, n’a aucun sens. Cela ne pourrait en avoir – et encore, provisoirement – que si la Russie était envahie par des hordes islamiques ou des divisions chinoises, mais cela ne paraît pas pour demain.

Ce qui compte aujourd’hui pour Poutine et le pouvoir russe (même sans Poutine) est de renverser l’ordre international imposé en 1945 puis étendu à l’Europe centrale et orientale après la chute du Mur. Poutine se veut le nouveau rassembleur des « terres russes » et il profite de toute faiblesse occidentale pour rattacher des territoires par la force armée : en Géorgie, en Ukraine pour le moment. Les agitations pro-russes dans le Donbass en Ukraine, la Transnistrie en Moldavie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en Géorgie, constituent des points d’appui pour de futures entreprises militaires quand l’occasion fera le larron.

La Russie partage avec la Chine l’impression du Déclin de l’Occident, tout comme Oswald Spengler l’avait pointé en 1918. Je l’ai évoqué sur ce blog pour son livre L’homme et la technique paru en 1931 juste après la crise de 29. Les vantardises du clown à la Maison-Blanche, tout comme les mensonges vantards des conservateurs britanniques, les y encouragent nettement.

Jean-Sylvestre Mongrenier, Le monde vu de Moscou – Géopolitique de la Russie et de l’Eurasie postsoviétique, 2020, PUF, 676 pages, €29.50 e-book Kindle €22.99  

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Andreï Tarkovski, Le miroir

Le miroir est un film sur la mémoire, réalisé par un cinéaste de 40 ans, à sa maturité. Son double à l’écran est Aliocha (Oleg Yankovsy), cinéaste malade. Il est séparé de son épouse (Margarita Terechkova) et a délaissé son fils Ignat (Ignat Daniltsev). Alors il se rappelle. La mémoire, parce qu’elle révèle ce qui reste enfoui dans le quotidien, est une thérapie. La première séquence, incongrue, le montre : quand Ignat allume la télévision, l’émission montre un jeune homme (qui ressemble à son père) soigné de son bégaiement par l’hypnose administrée par une jeune infirmière. Tout est dans le visage qui va libérer la voix. C’est la même chose pour les souvenirs des temps enfuis. L’image filmée libère l’inconscient par sa puissance de suggestion : la voix de son père, le visage de sa mère.

Aliocha se souvient de la datcha d’enfance (sise au tournage à Tuchkovo, à près de 90 km à l’ouest de Moscou). Il revoit sa mère jeune (Margarita Terechkova de nouveau), le père trop rarement présent (Oleg Yankovsy de nouveau), un poète qui chante la glèbe dans les années trente. La version sous-titrée permet à chacun d’apprécier le chant de la langue russe, magnifique malgré l’abâtardissement du parler bolchevik. La lumière est belle en fin de soirée alors que le soleil rosit les nuages au-dessus de la forêt et des champs. Les enfants dorment en hamac, Aliocha et sa sœur, sa mère rêve en contemplant le chemin d’où le père peut venir, la route de la gare qui conduit au village. Un buisson marque l’endroit où l’on peut reconnaître celui qui vient. Le plan filmé rend la sensation du temps qui passe.

Un médecin se présente qui lui demande la route ; il parle un moment, fait s’écrouler la barrière par son poids lorsqu’il s’assoit, il rit. Puis il repart, regrettant ce temps de lutinage badin avec une jolie femme. Lorsqu’il parvient au fameux buisson pour retrouver le chemin du village, une bourrasque se lève et le médecin se retourne, interloqué ; cet effet sur le visage de l’autre prouve que le monde fait sens, nous sommes reliés les uns aux autres naturellement par les éléments. Et Aliocha enfant (Philippe Jankovski) en est témoin, il fera des films pour retrouver ces expressions.

Cette maison d’enfance (reconstituée par Tarkovski sur les lieux mêmes où elle se tenait dans la réalité) a pesé sur sa vie et cette mémoire est une chape qui le rend malade. Sa mélancolie tient au sentiment d’échec qu’il a entre la promesse du souvenir et sa vie présente. Les autres se dérobent et il ne sait pas pourquoi. Il développe une mauvaise conscience : il ne se sent pas à la hauteur. Est-ce parce qu’il a grandi parmi les femmes et s’est comporté comme un roi à qui tout est dû ? C’est ce que lui dit sa femme, mais est-il coupable en tant que fils de bénéficier des privilèges du père ?

Le film procède par association d’idées, correspondances, glissements, tout comme la mémoire dans la vie-même. C’est un peu déroutant pour l’histoire racontée, mais Tarkovski raconte moins des faits que leur empreinte en lui : l’enfance, les parents, la guerre, le couple, le fils – dans leur ordre chronologique. Une grange qui brûle est aussi importante que le siège de Léningrad. La pellicule peut projeter les souvenirs en éclaté plus que le texte, forcé au linéaire du discours. « Le montage du Miroir fut un travail colossal », a dit l’auteur ; il n’a pris sens qu’après d’innombrables essais. Car la mémoire est triple : collective par l’époque partagée, sociale par les rôles que l’on joue et qui préexistent, de l’autre qui vit les mêmes situations.

D’où la séquence Lisa, une voisine qui a un jour paniqué parce qu’elle a cru « voir » dans son rêve une coquille laissée dans un texte qu’elle a corrigé pour l’imprimerie : à l’époque de Staline, ça ne rigolait pas et lui aurait valu le camp ! Une collègue, devant sa panique injustifiée, l’accuse de névrose obsessionnelle comme la sœur de Stravoguine dans Les Possédés de Dostoïevski. Elle en demande tant et plus à tous, bien qu’on la domine, qu’elle suscite des catastrophes. Ce pourquoi mari et enfants la honnissent. Dès lors, pourquoi se sentir coupable de ce sur quoi l’on ne peut rien ?

Relié, l’individu ne peut que méditer sur sa place en sa famille, en son pays et sur la place de son pays dans le monde. Sa grand-mère demande à Aliocha, 12 ans, (Ignat Daniltsev à nouveau) de lire les notes qu’elle a prises soulignées en rouge d’un texte de Pouchkine. L’écrivain se demande quel est le rôle historique de la Russie : Orient ou Occident, intermédiaire ou rempart, ou encore nouvelle civilisation à la soviétique ? Père absent, Staline mort, identité errante… Aliocha en est malade à 40 ans, tout comme Tarkovski à 41 ans. En visite pieds nus avec sa mère chez la femme du médecin du village, il a pris conscience de lui-même à 12 ans face à un miroir – d’où le titre du film. Adulte à l’hôpital, il tient un oiseau dans la main qu’il relâche. Cette libération est la sienne. Il lâche prise de toute culpabilité, chrétienne (péché originel) ou communiste (péché de classe ou faute sociale). L’oisillon est l’enfant libéré en lui, l’âme païenne qui peut enfin vivre et s’envoler dans les airs.

DVD Andreï Tarkovski, Le miroir, 1974, avec Margarita Terekhova, Maria Tarkovski, Oleg Yankovski,  Philippe Jankovski, Ignat Daniltsev, Arcadès 2017 (version restaurée, russe sous-titré français nouvelle traduction), 1h42, €20.38 blu-ray €26.32

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses Etats

L’auteur est Directeur de recherche au CNRS et professeur à Sciences-Po Paris. Il a d’abord étudié Israël et les Palestiniens, ces deux légitimités identitaires qui cherchent un Etat. Il a ensuite tout naturellement élargi ses recherches aux identités nationales en Belgique et en Italie, et cherché à analyser comment les sociétés modernes peuvent répondre aux exigences de pluralisme national.

Pour lui, en 2000, à l’aube du nouveau millénaire, l’Etat-nation a fait son temps et il faut inventer une nouvelle forme d’Etat démocratique multinational. S’il a raison sur l’effacement de l’Etat-nation, contesté à la fois par le haut dans la dilution dans des instances supra-étatiques du type Union européenne, OTAN, ONU, OMS, G7, par la mondialisation économique et culturelle de masse via le net – et par le bas via la décentralisation, la régionalisation, l’autonomie, – l’année 2020 prouve que ce n’est pas si simple. La « modernité » n’est pas à sens unique vers un progrès linéaire. Ce qui apparaissait comme une avancée il y a vingt ou trente ans montre ses défauts aujourd’hui : hors l’Etat-nation, qui se préoccupe de la santé des populations ? En cas de pandémie, c’est chacun pour soi. La région autonome est trop petite pour être viable économiquement et le supranational trop vaste pour être efficace partout au même moment – et les deux n’ont pas la même légitimité démocratique que l’Etat-nation.

Mais celui-ci n’est pas toujours au rendez-vous, ce qui rend la réflexion de Dieckhoff encore d’actualité. La Chine, Etat totalitaire aux mains d’un parti unique, a montré de façon caricaturale durant la pandémie que c’est dans l’Etat central que ça se passe, pas dans les régions plus ou moins autonomes. Les Etats-Unis, à l’inverse, montrent que c’est dans les Etats fédérés que l’essentiel se passe, et non pas au centre où règne un clown vantard qui s’improvise médecin et préconise d’injecter directement de l’eau de javel dans les poumons des infectés après les avoir exposés tout nu au soleil.

L’ouvrage est en deux parties : L’appel du nationalisme pour comprendre les ressorts sociaux et culturels de l’aspiration à être soi dans sa propre culture ; et La multinationalité, un défi pour l’Etat, au travers des expériences de cohabitations pluralistes des Etats impériaux, nationaux, jacobins.

Les libéraux peuvent laisser-être les identités tout en conservant un Etat régulateur et arbitre, mais cela ne suffit pas. Les républicains se concentrent sur « les valeurs » rationnelles qui font sens commun, laissant les identités religieuses, culturelles et linguistiques au privé. Les multiculturels prônent un naïf « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », sans prendre en compte les exaspérations populaires contre les mœurs venues d’ailleurs qui veulent s’imposer dans certains quartiers ni la volonté de certaines religions de rompre avec la société. Les nationalistes, sur l’autre bord, sont tout aussi naïfs : le Pakistan montre que fonder une nation exclusivement sur l’islam, en niant les langues, les ethnies et les cultures, est illusoire (p.268) ; la Yougoslavie et l’URSS sur la religion communiste internationaliste, étaient du même type : ça n’a pas marché.

Mais tout d’abord, le nationalisme s’exacerbe de la mondialisation. Plus l’on se ressemble par le niveau de vie, les flux économiques, la culture-monde et les droits de l’homme, plus l’on a envie de se distinguer. Plus l’espace est réduit par les techniques de communication véhiculées par le capitalisme global, plus les lieux de vie de proximité et le « vivre ensemble » prennent de l’importance ; le confinement l’a montré un peu plus. L’identité résiste, n’en déplaise aux utopistes de la République universelle ; comprendre pourquoi et comment est l’objet de cette étude.

Les sociétés humaines se définissent par une diversité optimale au-delà de laquelle elles ne peuvent aller et en même temps en-deçà de laquelle elles ne peuvent descendre. C’est toute la dialectique de l’autre et du semblable, des relations indispensables sans s’annihiler, d’accueillir l’autre et le différent sans oublier d’être soi. Dans l’histoire, des cultures s’éteignent et d’autres apparaissent, la plupart se transforment. Une « identité » n’est pas figée mais référence évolutive. La diversité est au cœur de l’humain mais la relation aussi. D’où la balance entre les deux et l’équilibre à trouver.

Si la culture « originelle » pure est un fantasme (les Aryens, la négritude, le Yamato), la mobilisation identitaire encourage à se définir par rapport au dominant et donne une dignité nouvelle au dominé. Ce pourquoi la revendication « identitaire » vient le plus souvent du peuple et non des élites, même si celles-ci peuvent l’utiliser à des fins politiques : l’autonomie corse ou l’indépendance catalane offrent des postes nouveaux à cette élite ; en Belgique par exemple, le clivage linguistique flamand / wallon recouvrait un écart social qui ne permettait pas un accès égal au centre du pouvoir. Dans l’histoire, la traduction de la Bible en allemand populaire par Luther puis les poètes romantiques ont donné à l’élite un sentiment national via la culture, tandis que les mouvements anticoloniaux sont partis de l’élite dominée qui aspirait à l’indépendance pour prendre le pouvoir. « L’ethno-régionalisme des années 1960 emprunte d’ailleurs dans un effet de mimétisme évident ses méthodes et son vocabulaire aux mouvements de libération du tiers-monde » p.105. Mais en Italie, la Ligue du nord ne réclame une sécession que pour mieux réformer l’Etat central dans le sens d’un plus grand fédéralisme, pas pour le faire éclater. L’exemple du Québec le prouve : autonomie oui, sécession non – le coût économique, social et diplomatique serait trop grand. Macron a raison quand il déclare que l’Europe peut plus que la petite nation France dans les luttes du monde ; ce n’est pas nier l’identité française mais l’intégrer dans un ensemble culturel, économique et géopolitique plus vaste, aux valeurs communes fondées sur le droit, la démocratie et la solidarité.

L’intégration républicaine continue de fonctionner en France, malgré les Cassandre ; en témoigne l’usage du français, les mariages non traditionnels, les unions mixtes, l’aménagement des comportements religieux, les pratiques sociales à la française – seules exceptions : une minorité turque tenue par l’islamo-fascisme d’Ankara et les illuminés de Daech séduits par l’utopie. Mais le modèle républicain droit s’adapter à la multiculture.

L’auteur introduit ici une distinction utile entre les différents sens du mot : le multiculturel peut renvoyer au constat de la coexistence de cultures diverses à l’intérieur d’un même Etat ; il peut faire référence aux politiques publiques destinées à gérer cette diversité ; il peut enfin être une véritable idéologie de la promotion active des différences. C’est ce dernier sens qui fait problème. Contrer cette foi utopique et naïve est la première étape indispensable pour tolérer la diversité sans en faire une angoisse de Grand remplacement ! Si l’on ne barre pas la route au multiculturalisme ainsi conçu, la voie est ouverte aux extrémismes, qui peut s’exacerber en guerre civile (quelques-uns l’appellent, pour rejouer à l’envers la guerre d’Algérie). Les identités complémentaires sont en revanche fort possibles – elles existent déjà sans être formelles. Parler basque, corse ou alsacien ne remet pas en cause le sentiment d’être français, ni celui d’être européen. Il suffit d’aller à l’étranger pour le constater.

Il faut encore distinguer polyethnicité et multinationalité. Les migrations successives rendent les Etats polyethniques, sur le modèle américain ; la multinationalité est historique, rassemblant des communautés à culture propre dans le même Etat (Kurdes en Turquie et Irak, Arabes en Israël, Russes en Estonie…). Il est nécessaire de trouver des façons de fonctionner appropriées. L’auteur étudie la consociation suisse réussie, le fédéralisme canadien ou espagnol contrasté, et l’éternelle tentation sécessionniste (Irlande, Ecosse, Padanie). Cette seconde partie est la plus bavarde et se perd parfois dans les détails, sans vue d’ensemble claire. Il semble que le fédéralisme soit la meilleure formule – à condition que les clivages sociaux soient multiples et croisés comme en Suisse. Il exige pour cela le compromis libéral démocratique et surtout pas le nationalisme à base ethnique ou religieuse.

« La pluralisation croissante des sociétés rend de plus en plus intenable le postulat qui veut qu’à un Etat corresponde une nation et une culture. Elle donne par contre une actualité nouvelle à l’Etat multinational qui, par nature, est fondé sur l’expression d’identifications multiples et se trouve en harmonie avec les aspirations des individus modernes à jouer simultanément sur plusieurs registres d’appartenance » p.287. A l’inverse, la Russie tsariste, qui a cherché à se comporter comme un Etat-nation alors qu’elle était un empire multinational, s’est effondrée.

Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses Etats – Les identités nationales en mouvement, 2000, Champs Flammarion 2012, 355 pages, €9.00 e-book Kindle €8.99

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Michel Lermontov, Un héros de notre temps

Lermontov était un officier écrivain russe né en 1814 et mort en duel en 1841 à 27 ans (dont on dit qu’il était un assassinat déguisé). Moins célèbre que les autres car disparu jeune, il n’en a pas moins marqué le règne conservateur et censuré de Nicolas 1er. Il écrivait sec comme Stendhal tout en se pâmant parfois sur les beautés de la nature comme Chateaubriand. Mais cela ne le prenait jamais longuement.

Son « héros » est un zéro, ou plutôt le modèle de la jeunesse XIXe emplie de spleen nihiliste. Piétchorine est un peu lui mais en pire : il n’écrit pas et se contente de vivre son métier d’officier du tsar sur les confins de la Ligne, face aux Turcs et aux Tatars du Caucase. L’édition Folio 1976 est plus intéressante que l’édition bilingue 1998 (à moins que vous ne lisiez le russe classique d’avant l’appauvrissement révolutionnaire), car les aventures dans le Caucase sont précédées de celles, mondaines, de Saint-Pétersbourg. Seule la préface de Dominique Fernandez est indigente : le pédé de salons post-68 n’y connait pas grand-chose. Il ne s’intéresse qu’aux adolescents : un Fédia de 13 ans valet à la ville, un Azamat de 15 ans amoureux d’un cheval et un aveugle contrebandier au pied sûr de 14 ans. Il ne voit pas qu’il s’agit d’antipersonnages, de garçons bien vivants qui ont une passion, contrairement au héros factice Piétchorine, revenu de tout et surtout de l’amour – qui est pourtant la vie. Fernandez n’a semble-t-il même pas eu connaissance de la biographie du traducteur Gustave Aucouturier en fin de volume. Il se focalise sur les « jambes courtes » de Lermontov et en fait une clé qui n’ouvre guère. Passez donc cette préface inepte, qui a trop vieilli, pour entrer directement dans l’œuvre.

Piétchorine à Saint-Pétersbourg est un riche aristocrate ayant vécu à 16 ans un amour d’enfance qui l’a empêché de réviser ses examens de droit et a forcé sa tante à le faire entrer aux Cadets du tsar (les Junkers). Le temps a passé et la fille s’est mariée. Piétchorine, amer, drague dans les bals une autre qui s’accroche à lui mais il ne l’aime pas, il ne peut plus aimer.

La suite l’envoie au Caucase, peut-être à cause d’un duel interdit qui l’aurait fait exiler. Dans les faits, l’auteur le fut pour écrits « séditieux », car tout paraissait séditieux au cabinet noir de la police tsariste, ancêtre en ligne directe de la Tcheka de Lénine. Là, des aventures parues en nouvelles dans les revues sont fondues en roman sous le prétexte d’un journal trouvé dans les bagages d’un Piétchorine tué en Crimée avant ses 30 ans.

Bella est une « histoire » caucasienne contée par Piétchorine à son collègue Maxime, qui la rapporte au narrateur. Elle est la superbe fille d’un seigneur tatar que désire ardemment le bandit Kazbitch ; lui est l’heureux possesseur d’un cheval fougueux que désire ardemment Azamat, le frère de Bella. Le frère va vendre la sœur pour assouvir son désir de chevaucher, plus impérieux que pour une femme. Mais le bandit va se venger… La suite est présentée comme le journal de Piétchorine, ce qui permet de passer au « je » et d’entrer plus avant dans l’intime. Façon de montrer au lecteur quel vide il recèle.

Taman’ (prononcez tamagne) est un petit port où l’officier ne trouve à se loger que dans la pauvre cabane de pêcheur d’un couple bizarre : un aveugle de 14 ans et sa sœur de 18. La nuit, ils s’éloignent avec de gros paquets qu’une barque vient prendre ou livrer. Démasquée, la fille tente de séduire Piétchorine puis de le noyer, sachant qu’il ne sait pas nager. Mais celui-ci, robuste à 25 ans, l’envoie à l’eau et regagne la rive à la rame. Le contrebandier arrête son trafic trop dangereux et la fille part avec lui. Le garçon reste seul, abandonné. Tel est le destin, impitoyable.

La princesse Mary, prénommée selon le snobisme anglomaniaque du temps en Russie, séduit la garnison de la ville d’eau de Crimée où Piétchorine est nommé. Les officiers la draguent ouvertement lors des bals nombreux qu’organisent les mères pour tenter de marier leurs filles. On appelle cela « faire la cour ». Il s’agit d’être aimable, de beaucoup parler, de faire rire, d’écarter les importuns d’une saillie ou d’une épigramme. Piétchorine, qui a vécu à Saint-Pétersbourg plus qu’à Moscou, y excelle. C’est pour lui un jeu de séduire, surtout pour faire enrager ce fat de Grouchnitski qui, enseigne à 22 ans, va bientôt arborer les épaulettes d’officier. Mais il n’aime pas. Mary tombe amoureuse, après avoir longtemps flirté avec le soudard, pas lui. Elle va être désespérée mais c’est ainsi. La vie n’est pas un conte de fée. Il y a duel avec l’éconduit ridiculisé. Evidemment truqué car le duel est interdit par le tsar sous peine de dégradation. Mais Piétchorine se méfie, il fait vérifier son pistolet (qui n’est pas chargé), après que le sort ait fait tirer en premier à six pas son adversaire (à pistolet chargé). Grouchnitski le rate, pas lui. Mais seulement après avoir réclamé des excuses et être prêt à pardonner. L’orgueil imbécile du soi-disant « honneur » d’officier fait que l’autre se fait tuer plutôt que se dédire. C’est absurde, un signe de plus du nihilisme de la jeunesse du temps.

Lermontov décrit avec un réalisme désabusé l’héroïsme enflé à la lord Byron qui faisait fureur à l’époque dans les milieux cultivés. Piétchorine est un enfant du siècle, cynique qui ne peut aimer, aventurier qui a peur des passions. Il n’use des femmes que comme des chevaux, vite montés, épuisés sous lui au galop, puis laissés fourbus à l’écurie avec un bon picotin. Il n’a pas d’ami mais des camarades de cartes, distractions et beuveries, bien qu’il ne boive pas plus qu’il ne faut. Il aime la chasse plus que la guerre, la nature sauvage plus que les humains. Il est mal dans sa peau, de ce mal du siècle qui hantait l’Occident repu, maître du monde et sans avenir. Surtout dans la Russie tsariste où la société restait figée.

Michel Lermontov, Un héros de notre temps, précédé de La princesse Ligovskoï, préface de Dominique Fernandez, Folio 1976, 319 pages, €9.97

Michel Lermontov, Un héros de notre temps (seul), bilingue français-russe Folio 1998, préface de Jean-Claude Roberti, 475 pages, €13.50 e-book Kindle €1.99

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Confinés

Le deuxième discours du président a été, comme le premier, celui d’un intello plutôt que d’un politique : trop long, trop de mots, trop peu de clarté, des phrases à l’envers qui sont un style à l’écrit mais qui passent mal à l’oral (« allez voir votre médecin… bla-bla… mais d’abord téléphonez » au lieu de « n’allez pas voir votre médecin, sauf si… »). Il parlait trop vite, ne martelant pas les points importants. Il a répété six fois « nous sommes en guerre » sans que cela signifie quoi que ce soit de concret (on fait quoi ?). Sinon un rappel de son prédécesseur Hollande qui parlait de « guerre contre le terrorisme » – tout en maintenant « l’Etat de droit » pour les terroristes (!). Sinon aussi un fâcheux rappel à l’Exode de 40 où « la guerre » (un virus étranger qui pénétrait sur le territoire) avait fait fuir les Parisiens hors de la capitale : justement ce qui s’est produit dimanche et lundi.

Le confinement est là, même si le président n’a pas prononcé le mot, un étrange tabou. Serait-ce du politiquement correct que d’appeler un chat autrement qu’un chat ? Toujours est-il qu’il fallait en arriver là, tout comme les Chinois, les Coréens, les Italiens, les Espagnols un mois ou dix jours avant. Les Français insouciants ou volontiers dédaigneux qui n’avaient pas pris la menace au sérieux se sont retrouvés le bec dans l’eau et le frigo à sec. Les Anglo-saxons, partisans du darwinisme revu par Spencer décident pour l’instant « que les loosers crèvent » ou que « les meilleurs gagnent » (ce qui est la même chose). Ils n’ont pris aucune mesure : que le virus se développe, qu’il contamine, qu’il fasse ses morts nécessaires, après, tout le monde sera tranquille.

Le pire étant (comme d’habitude) le gros paon vantard de Trump, pour qui le coronavirus est un « virus étranger » (suivez mon regard) à qui l’on doit interdire les frontières en les fermant drastiquement, comme à tout immigré. D’où annulation de tous les vols en provenance d’Europe – sauf du Royaume-Uni – dont les contaminés inévitables feront crever les cousins Ricains plus vite.

La bourse ne s’en remet pas, y compris à Wall Street, patrie pourtant du « deal ». Mais qu’y a-t-il à « dealer » lorsque l’ennemi est mortel ? La bourse ou la vie ? Le dealer en chef étant incompétent, sinon impotent, la Fed ayant baissé ses taux trop fort et trop vite pour garder une quelconque marge de manœuvre – tout en montrant ainsi que la situation était PLUS grave que prévue ! – il ne reste plus RIEN entre le virus et l’économie. Qui va mal, qui ira plus mal. Qui se redressera une fois la crise passée, mais pas avant un trimestre au moins.

La débâcle boursière est « normale » : la crise est imprévue (donc risque croissant) et inédite (donc futur inconnu). C’est à mon avis presque le moment de réinvestir pour ceux qui ont des liquidités. La crise sanitaire ne va pas durer des mois mais probablement jusqu’à l’été (où la chaleur assèchera le virus plus efficacement). En revanche, les conséquences économiques seront graves (récession en 2021 et résultat des entreprises en baisse) et exigeront des recentrages anti-mondialisation, donc des bouleversements utiles mais boursièrement anxiogènes : tout ce qui dérange les programmes automatiques nécessite de les reprogrammer, d’où délai – et vente d’abord.

Il est banal de le redire mais si la bourse baisse, c’est qu’il y a plus de vendeurs que d’acheteurs… Les acheteurs existent donc toujours (sinon il n’y aurait AUCUNE transaction, comme quelques semaines en 2008), mais ils sont moins nombreux. Il faut avoir 1/ des liquidités en attente et 2/ une position à moyen terme optimiste (ou professionnelle) pour se lancer à l’achat. A court terme, ce sont les robots automatiques aux algorithmes aveugles qui font le jeu. C’est un effet de la technique : la donne a changé. En revanche, sur le moyen-long terme, les fondamentaux classiques restent plus que jamais valables. Or ces fondamentaux montrent une récession probable avant tout rebond. L’économie et la bourse étaient d’ailleurs fragiles, dopés par les liquidités injectées de force depuis des années par « les » banques centrales, en premier lieu la Fed américaine.

L’examen des graphiques de l’indice américain Dow Jones sur 10 ans, 5 ans et 3 mois le montre : la bourse s’est envolée depuis de trop nombreuses années pour qu’un retour à des niveaux plus compatibles avec la réalité ne soit nécessaire (et désirable). La chute est brutale, à la mesure de l’envolée. L’analyse graphique montre que la baisse n’est pas terminée mais doit faire un petit rebond avant de retomber à un plus bas (une figure en W). Peut-être sera-ce au moment où les Etats-Unis seront touchés par la pandémie, dans quelques semaines, peut-être vers le point bas atteint en 2018 ? Nous avons en effet, depuis 2015 et le W caractéristique sur le graphique à cette époque, connu la dernière phase de hausse boursière, effacée de 32% en quelques semaines. Le CAC 40 a surréagi, avec la brutalité en un mois des algorithmes automatiques, crevant son support à 4000 ; on peut supposer que la fin de la purge est proche, réalisée à 95%. Mais les indices européens ne pourront se redresser sans un redressement des indices à Wall Street : encore un peu de patience.

Pour le futur, l’économie renaîtra, elle renaît toujours. L’échéance est probablement à situer vers la fin de cette année. Le rebond des achats et contrats différés sera fort, comme d’habitude, mais des réorientations stratégiques sont inévitables. On ne traverse pas une crise sanitaire mondiale de cette ampleur sans prendre la mesure de l’éloignement des producteurs de pièces détachées, des médicaments, et d’une part de l’alimentation. Ni sans prendre en compte, désormais, les frontières : elles existent, elles se manifestent par leur fermeture politique – brutale et unilatérale, sans « deal » possible. D’où une certaine « démondialisation » dans les années à venir et le rapatriement d’une part « stratégique » de la production sur les territoires nationaux. Et un retour de l’Etat dans le pilotage.

Ce réflexe est assez sain et il est seulement dommage qu’il faille une crise pour l’y forcer. La Chine est peut-être un pays qui ne cesse d’émerger, mais il est avant tout un concurrent sévère, sinon un ennemi bientôt dominateur. Il ne faut pas le perdre de vue. La Russie, riche de matières premières, d’un immense territoire (vide) et d’investissements militaires privilégiés, est moins dangereuse pour l’Europe que la Chine à terme. En effet, la démographie russe décline et le prix des matières premières qu’elle possède en abondance (pétrole et gaz) décline aussi. La faute aux énergies renouvelables mais aussi à la politique étrangère inepte de Trump, au Moyen-Orient comme ailleurs, qui voit l’Arabie Saoudite et la Turquie se rapprocher de la Russie et contrer les Etats-Unis sur le prix du pétrole et le choix des armes. Le prix du baril chute dramatiquement, le gaz et le pétrole de schiste américain deviennent moins rentable à exploiter… entraînant un peu plus la récession aux Etats-Unis.

Il y a donc un créneau pour l’Europe dans son processus d’union fédérale. Chaque Etat montre qu’il reste à la fin souverain (le chacun pour soi des mesures sanitaires le prouve) mais aussi qu’une attitude commune sur les frontières (Schengen) et sur la production (par exemple les masques) reste indispensable pour ne pas se diluer et devenir inféodé à l’un ou l’autre des blocs antagonistes pour ce qui est essentiel (médicaments, alimentation, énergie).

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Individualisme et prospérité

L’essor économique, dans un contexte de sécularisation religieuse, a permis une hausse du niveau d’éducation et l’avènement de la démocratie. Cela s’est passé en Occident, en Europe d’abord puis dans les Amériques et l’Océanie, pays dérivés, mais ce processus peut probablement s’enclencher partout.

Ce pourquoi la Chine est soumise à de fortes pressions en faveur de la transparence, de l’écoute des citoyens et du respect du droit.

Ce pourquoi la Russie est en retard, l’économie faisant attendre des résultats et ses bénéfices trustés par une oligarchie étroite d’anciens apparatchiks.

Mais « la démocratie » n’est pas la même partout et dépend de la culture et des traditions de chaque nation. Ce pourquoi l’Inde, mosaïque d’ethnies, de langues et de religions, ne trouve son unité de culture que dans un hindouisme réaffirmé et exacerbé, hostile à une croyance en particulier : l’islam. Car le Pakistan (nucléaire et fanatique) est à la porte et ne cesse de susciter des troubles et du terrorisme en Inde même. Cependant, l’économie va plutôt mieux que dans les décennies précédentes, ce qui ne favorise pas l’instauration d’un régime réactionnaire.

Une économie prospère encourage les valeurs humanistes de liberté et de tolérance, ce pourquoi nous assistons dans l’histoire à une corrélation assez forte entre hausse du niveau de vie, capitalisme et essor de la science, et pratiques démocratiques. Ce qui ne va pas sans promotion de l’individu. En effet, la libre pensée autorise la curiosité sans tabou religieux et l’éducation de tous, donc la recherche scientifique, donc une meilleure efficacité économique, l’initiative capitaliste et un accord démocratique sur un Etat-providence plus ou moins accentué selon les cultures (plus militaire et self-made man aux Etats-Unis, plus fiscal et redistributif en France). L’Etat n’est pas un chef de monastère mais l’institution qui débat, édicte et fait respecter les règles pour tous, permettant à chacun de trouver sa place dans la société. Non sans inégalités, mais elles sont plus ou moins admises selon les traditions (moins en France, plus en Angleterre, bien plus aux Etats-Unis – mais c’est encore pire en Russie, en Chine, en Egypte ou au Brésil !).

Les limites de la tolérance et de la démocratie résident donc dans l’économie : quand tout va mieux, l’optimisme règne et les individus sont tolérants entre eux ; quand tout va mal, chacun se replie sur soi et sur son clan proche, devenant intolérant à toute déviance. Nous l’avons vu après le Second empire, alors que la République a pu s’installer dans un contexte de prospérité, tout comme après 1958 et la crise algérienne où la démocratie en France s’est trouvée confortée par des institutions qui permettent de gouverner (jusqu’à la lamentable erreur de Chirac-Jospin instaurant le quinquennat et les législatives concomitantes). Ailleurs, force est de constater que les fascismes et le nazisme n’ont prospéré que dans un contexte de crise économique et financière majeure, après le krach de 1929 – et que le national-populisme américain avec Trump n’a pris le dessus que dans un contexte de crise économique et financière majeure, après le krach de 2008.

En Europe, le déclin du modèle multiculturel à la mode après la période gauchiste tiers-mondiste et mondialiste des bobos issus de 1968, s’est affirmé après les attentats du 11-Septembre 2001 (et ses suites, jusqu’au Bataclan et Nice en 2015), la crise financière et économique venue des Etats-Unis à partir de 2010, puis la crise migratoire à cause des Etats-Unis et de leur lamentable échec en Irak et en Syrie. La société gagnée par l’individualisme se trouve de plus en plus sensible aux incivilités, au sexisme, à l’intolérance ou au communautarisme. C’est le cas dans les pays nordiques et en Allemagne, pays pourtant très laxistes après 68. Nul ne voudrait plus avoir pour voisin un islamiste radical, un gitan aux mœurs jugées étranges, un macho qui bat sa femme ou viole sa fille, voire un fanatique des armes qui vocifère contre les complots.

Une attitude qui n’est pas sans contradictions, mais qui se comprennent. Par exemple, le fait de prendre de la drogue est acceptable par liberté individuelle, mais jugé socialement bizarre. Tant que cela a lieu dans l’intimité du chez soi, personne ne trouve rien à redire, mais tout prosélytisme ou toute conséquence sur le comportement est considéré comme inacceptable. L’idée est que chacun est libre de ses choix mais qu’il doit aussi les assumer vis-à-vis des autres.

Eh oui, la liberté ne va jamais sans la responsabilité – c’est ce que les (bons) parents apprennent à leurs ados. Il n’est pas interdit d’interdire, mais selon la raison. Certaines façons de se comporter sont jugées inadaptées dans une société prospère, démocratique et humaniste : flemmarder, tricher, corrompre, voler, violer, dominer, tuer – alors qu’elles sont admises ou encouragées dans d’autres sociétés (contemporaines) plus rigides. Les Chinois, les Russes, les Iraniens, les Egyptiens, n’hésitent pas à faire tirer sur la foule en émeute ; ils n’hésitent pas à éliminer physiquement les opposants, soit d’une balle mercenaire (Russie), soit dans des camps « de rééducation » (Chine). Les Russes n’hésitent pas à bombarder des écoles dans le nord de la Syrie, ce que les Israéliens, démocrates pourtant survivalistes peu enclins à tergiverser, n’ont jusqu’ici pas osé faire.

En France, malgré les « mouvements sociaux » attisés par des politiciens avides d’exister médiatiquement, par des groupuscules d’éternels ados qui veulent « renverser le système » (sans rien mettre à la place) et par des réseaux qui aiment à tester leur pouvoir de déstabilisation, notre tolérance est de fait, au nom de la liberté individuelle, mais peut mener au rejet de ceux qui ne veulent pas dans le cadre admis de la sociabilité.

Le test en sera la pandémie qui vient : tout non masqué qui tend la main et veut embrasser ou baiser sera rejeté sans pitié. La liberté des mœurs devient bien moindre en cas de danger.

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Stratégie française

L’Union européenne n’est pas un Etat souverain comme le sont les Etats-Unis ou la Fédération de Russie, mais une souveraineté partagée par 27 Etats sur certains sujets d’intérêt commun. Il ne peut donc y avoir une stratégie européenne en matière de défense ni d’armée, seulement des convergences. Une stratégie militaire et diplomatique ne peut être donc que française.

Dans ses différents discours de mi-mandat, le président Macron tente une approche par tâtonnements. Un rapprochement avec Poutine (sinon avec la Russie) a eu lieu l’été dernier, suivi par l’interview à The Economist pour constater la « mort cérébrale de l’OTAN », puis le sommet de l’Alliance Atlantique à Londres, le sommet de Pau sur l’engagement de la France au Sahel, le discours sur la dissuasion nucléaire à l’École militaire, le voyage en Pologne et enfin la Conférence de Munich sur la sécurité où la délégation américaine fut nombreuse et étoffée, marquant son intérêt vaguement inquiet pour la stratégie en Europe.

Selon Trump, l’Europe doit rester vassale et surtout ne pas s’unir ; elle doit augmenter ses budgets militaires mais acheter américain et rester sous l’égide nucléaire (non automatique) des Etats-Unis. En bref, une position de dépendance adaptée à son état démographique vieillissant et pusillanime – et un grand marché privilégié pour les produits made in USA.

Evidemment, les forces jeunes en Europe ne voient pas les choses de la même façon. Retrouvant l’intuition stratégique du général de Gaulle, Macron expose avant les autres (et peut-être avec un peu trop d’assurance) ce qu’il faudrait penser pour aller de l’avant, c’est-à-dire conserver son indépendance. Il le résume d’une formule choc frappée au coin du bon sens : « Pour construire l’Europe de demain, nos normes ne peuvent être sous contrôle américain, nos ports et aéroports sous capitaux chinois et nos réseaux numériques sous pression russe ».

Car le monde a changé en trois décennies plus que durant les décennies précédentes. Les deux blocs d’après-guerre avaient figé les doctrines, la stratégie et les armées dans un format confortable. Il est remis en cause, non seulement par l’éclatement du bloc de l’Est et l’effondrement de l’idée même de « communisme », mais aussi par la technique, ce que Karl Marx aurait apprécié en connaisseur. Les infrastructures ne commandent peut-être pas aussi mécaniquement aux superstructures que ses épigones l’ont dit, mais elles en sont le soubassement et offrent les outils. C’est ainsi que la puce a permis l’Internet et la communication instantanée tout azimut – et dans le monde entier. Des pays totalitaires comme la Chine tentent bien de réfréner l’indépendance nouvelle qu’offre la technologie numérique, mais elle n’y parvient guère. La liberté d’expression, même entravée, s’infiltre partout, y compris dans l’Iran des mollahs qui doit se résoudre à couper l’Internet provisoirement lors des manifestations les plus graves – mais il ne peut s’en passer, même si c’est une invention du Grand Satan.

Dans ce contexte de mondialisation et de communication, la donne a changé : le secret n’est plus viable longtemps pour assurer sa suprématie. Mieux vaut surfer sur la vague pour rester à la hauteur des autres. Ce pourquoi chaque Etat retrouve l’idée d’indépendance.

La première contradiction semble être l’Union européenne, à qui chaque Etat délègue une part de souveraineté sur les normes, l’environnement et parfois le voisinage. Si chacun reste in fine maître chez soi, seule l’Union permet la puissance nécessaire pour accorder les usages et financer les infrastructures en vue d’une l’indépendance de chacun : le système de positionnement par satellite Galileo est un exemple, l’avion militaire de transport A400M un autre, le futur avion de combat un troisième – et peut-être plus tard les porte-avions et la force de dissuasion nucléaire, jusqu’à présent exclusivement française parmi les 27 restants après la sortie du Royaume-Uni.

La seconde contradiction est sans conteste l’attitude américaine depuis l’irruption de Trump en éléphant dans le magasin de porcelaine des accords internationaux. Même l’OTAN n’est plus assurée, le climat est méprisé, le commerce revenu à l’égoïsme sacré et le dollar toujours roi – y compris par la contrainte des lois extraterritoriales. L’Amérique devient réactionnaire face à la perte de son hégémonie. Mais tout essor d’une nation dans le monde, la Chine, l’Inde, le Brésil, le Nigéria, implique un relatif recul de la puissance américaine. A l’Europe de rester dans la course.

Ce qui n’est pas simple, tant l’Union européenne connait un centre franco-allemand vacillant. L’interminable succession Merkel, les dissensions du parti majoritaire CDU, le bilan à la Chirac de la chancelière (en Fout-rien stratégique, hormis un accueil migratoire incongru en 2015), ne militent pas pour que l’on sorte rapidement de la glu. Emmanuel Macron est impatient mais la lourdeur allemande est proverbiale. Tant que Trump n’aura pas taxé l’auto germanique, les naïfs croiront toujours que cela va passer et qu’il faut surtout ne rien faire pour fâcher l’importun ; tant que l’ours russe ex-soviétique n’aura pas donné un coup de patte brutal sur un territoire irrédentiste de plus, Berlin fera mine de ne rien craindre.

Les paroles, les promesses, les perspectives stratégiques, c’est bien – mais qu’en est-il des actes ? Avec le boulet allemand, qui sera suivi par un probable renouvellement d’un Trump provoquant et dominateur qui ne connait pas d’alliés, puis des élections présidentielles en France, les Européens risquent de ne pas voir grand-chose survenir à horizon connu. Dialoguer avec la Russie ? Cela empêche-t-il des officines « indépendantes du Kremlin » de jouer à déstabiliser la démocratie par la cyberguerre (gilets jaunes, exacerbation des positions retraite, candidature à la mairie de Paris…) ? Renforcer la défense ? Avec quels moyens dans un contexte de politique budgétaire partout restrictive sur le modèle du compte de ménagère teutone ? L’épargne européenne file vers la zone dollar pour trouver où s’investir.

Le monde n’est pas simple, il devient même de plus en plus compliqué. D’où le sentiment qu’il faut tout remettre à plat et « renverser la table », ce qui ne serait pas la solution miracle mais un chaos propice à toutes les mauvaises aventures. Là encore, des « forces hostiles » (qui ne sont pas que russes ni chinoises) œuvrent pour déstabiliser les Etats européens afin d’assurer leur emprise. Ne nous laissons pas faire.

Et cela commence en chacun : délaissez Facebook, remplacez Google, préférer les logiciels libres à ceux de Microsoft, n’achetez pas de mobile Apple ni ne souscrivez auprès d’un opérateur qui optera pour la technologie Huawei, limitez les informations que vous donnez sur Linkedin, ne croyez pas « les sites Internet » comme s’ils étaient des organes d’informations fiables… et achetez local, sans conforter « les accords » transatlantiques ou CETA, ne buvez pas ce poison qu’est le Coca, ne malbouffez pas MacDo, regardez attentivement les étiquettes des produits transformés et refusez la viande venue d’ailleurs ou le « bio » venu de Chine.

Une stratégie française pour l’Europe commence par une stratégie personnelle envers le monde. Et tout devient plus simple.

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National-populisme américain

Trump est un clown improbable mais le trumpisme est une vague de fond de la politique américaine. Les Yankees ont prôné la mondialisation libérale et la dérèglementation tout azimut tant que cela servait leur commerce et leur prospérité. Dès que la Chine a commencé à prendre de l’importance et la Russie se réveiller militairement au Proche-Orient, rien ne va plus : repli sur soi et America first ! Un bon article de Marya Kandel, historienne de Paris 3, le montre dans le dernier numéro 208 de la revue Le Débat de janvier-février 2020.

Bien que parfois confus et redondant, le propos est assez clair : la vague Trump est un national-populisme comme on en connait en Europe, avec ses particularités américaines. Le candidat-clown n’avait aucun projet autre que son narcissisme et son Art of the Deal ; ses équipes ont donc repris les détestations communes des petits Blancs de l’Alt-right américaine, cette extrême-droite hostile aux globalistes, adepte des théories du complot et hantée par le grand remplacement des Blancs par les colorés. Avec pour marque de fabrique yankee l’allégeance à la Bible. Le Grand Old Party (républicain) adapte son discours à son électorat, il ne fait pas l’inverse comme les partis français trempés d’idéalisme platonicien. Le trumpisme devrait donc survivre à Trump si celui-ci est battu.

Ce courant est antilibéral, nationaliste, conservateur, religieux, isolationniste.

Tout ce qui est « progressiste » est rejeté, et il faut dire que la propagande utopique des « droits à » l’infini et des mamours aux extrêmes-minorités est devenue une scie improductive, source de ressentiment. Que veulent dire au fond « l’universalisme » ? les « droits de l’Homme » ? Ont-ils des limites dans l’humain même où ne sont-ils que le faux-nez de l’impérialisme européen sur les valeurs ? Ne doit-on pas les cantonner aux traditions chrétiennes propres à l’Amérique ?

Tout ce qui est déréglementation est remis en cause. Les multinationales deviennent un danger dès lors qu’elles vont produire ailleurs, engendrant chômage, déficit du commerce extérieur et dépendance stratégique, en plus d’éviter l’impôt via les Etats complaisants des « paradis fiscaux ». Les inégalités augmentent entre très riches nomades biberonnés aux dividendes multinationaux et cols bleus et blancs moyens et populaires qui ont construit les Etats-Unis. La mondialisation profite désormais à la Chine et l’Amérique ne veut plus payer pour son développement destructeur des industries nationales. Mort aux libertariens et vive l’Etat interventionniste ! Avec un certain retour à l’impôt comme levier… et la volonté de réguler les GAFAM.

Tout ce qui est ordre international est de même rejeté, au nom d’un égoïsme sacré : America first ! Toute l’architecture de sécurité et les institutions internationales bâties depuis 1945 par les Etats-Unis avec leurs alliés sont balayées : ils n’y ont plus avantage. Ce pourquoi l’OMC devient une coquille vide, que l’OTAN est en état de « mort cérébrale » et que l’accord de Paris sur le climat une vaste blague que ne reprennent les Chinois que pour se faire une vertu. La bête noire des trumpistes (comme on dit lampistes) est l’Union européenne dont la construction supranationale contraignante leur donne des boutons. Feu sur le quartier général de Bruxelles ! On est mieux chez nous à décider nous-mêmes pour nous, croit-ils. D’où l’encouragement au Brexit et aux extrémismes nationaux et socialistes d’un Stephen (dit Steve) Bannon en Europe.

Le nationalisme est désormais la mission américaine qui succède au mondialisme – et les élites européennes, toujours en retard d’une demi-génération, ne l’ont pas encore intégré. Il se fonde sur la tradition chrétienne, revue et corrigée par les sectes américaines. En bonnes protestantes, elles privilégient la lecture de la Bible et, en bonnes incultes, sa lecture littérale : c’est écrit, donc c’est vrai. L’Ancien testament, bien plus gros que le Nouveau en nombre de pages, et placé en premier dans le Livre, est donc favorisé. Les Etats-Unis s’identifient à Israël comme Terre promise au Peuple élu du Dieu unique qui a fait alliance. Il s’agit donc d’obéir aux Commandements et de rejeter tous les « droits » qui les enfreignent : avortement, homosexualité, mariage gai, féminisme, droits civils pour les fils de Cham et même la théorie (complotiste ?) de l’Evolution : Dieu a créé une fois pour toutes l’homme à son image, puis donné une femme créée d’une côte prise au mâle, enfin élu le Blanc et pas les autres – tout le reste est complot égalitariste d’esclaves emplis de ressentiment pour le Maître. C’est ce que disait Steve Bannon en 2016…

Ce recentrage sur le pays, sur le national et sur le traditionnel chrétien, inverse les valeurs. Plus de multiculturel en interne, plus de mondialisation économique, plus de multilatéralisme international mais la réaffirmation de l’Amérique blanche, chrétienne, industrielle et soucieuse de ses seuls intérêts. Les ennemis principaux sont la Chine et l’islam politique. Un rapprochement intellectuel avec la Russie serait possible s’il ne subsistait aux Etats-Unis une structure idéologique militaire et du renseignement qui restent antisoviétique par inertie. Mais, qui sait, plus tard ?

Ce revirement idéologique, qui a pour base les intérêts bien compris des états-uniens votant, rencontre la jeunesse qui, selon les sondages, pense que le pays devrait rester à l’écart des affaires du monde et privilégier sa sécurité. Il rencontre aussi l’étude The Next America du Pew center qui constatait en 2017 que la population des Etats-Unis née à l’étranger passait déjà les 44%, que les immigrants illégaux étaient plus de 10 millions et que, vers 2050, les White Anglo-Saxons Protestants (WASP) deviendraient minoritaires dans leur propre pays et que ceux nés avec le siècle vivraient moins bien que leurs parents.

Ce conservatisme national a été exacerbé par les ingérences russes dans l’élection présidentielle, avec création de faux comptes Facebook, Instagram et Twitter, de faux blogs et de fausses associations des deux bords extrémistes, pour exacerber les contradictions (selon la politique léniniste orthodoxe). Cela afin d’engendrer le chaos dans « la démocratie » et montrer son inefficacité. L’article suivant du même numéro Débat, par le journaliste Roman Bornstein, détaille la façon précise dont l’officine russe proche du Kremlin s’y est prise. Elle n’a fait qu’exploiter nos faiblesses réglementaires et libertaires.

Ces idées, il faut les connaître pour ne pas rester sur la dérision à propos de Trump. Même si le paon narcissique passe, subsistera l’idéologie national-populiste biblique d’une bonne partie de la population ouvrière et moyenne blanche. Les Etats-Unis ne sont plus pour l’Europe des alliés militaires fiables ni des partenaires économiques intéressants mais des égoïstes impériaux, agitant leurs lois extraterritoriales pour inhiber toute politique qui ne sert pas leurs intérêts : sur le commerce avec l’Iran, sur les fortunes américaines, sur la multinationale de l’énergie nucléaire Alstom, sur l’exclusion de Huawei dans la 5G en Europe. Le président Macron se dit que, puisque l’Amérique s’éloigne, se rapprocher de la Russie a du sens. Peut-être : c’était la politique du président de Gaulle. Mais tisser des liens avec la Russie de Poutine, c’est dîner avec le diable et nécessite une longue cuiller. La fable Griveaux vient opportunément le rappeler. En 2022, n’y aurait-il pas une succulente vidéo d’un candidat à la présidence française en position sabreuse en préparation ?

Face aux Etats-Unis qui deviennent hostiles et égoïstes, face à la Russie haineuse et pleine de ressentiment contre nous, seule l’Union européenne peut offrir la cuiller assez longue pour s’établir au banquet sans se griller les pattes. Les Allemands, toujours lourdauds en politique internationale à cause de leur passé, ne viendront que lorsque la divine Amérique leur tapera sur les carrosseries. Mais les Italiens ? les Espagnols ? les Polonais ? les Irlandais ? les Belges ? Si les nordiques suivent plutôt le monde anglo-saxon et l’Allemagne, les autres pays peuvent avoir conscience qu’une position commune est nécessaire pour compter comme une force au XXIe siècle face aux géants américain et chinois. Le président Macron pourrait s’en préoccuper plutôt que de faire d’excessives courbettes à Poutine.

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Andreï Roublev d’Andreï Tarkovski

La Russie des années 1400 est barbare, écartelée entre moujiks grouillants, superstitieux et ignares, boyards brutaux s’entredéchirant et moines qui savent lire et se croient au-dessus du monde et de ses vicissitudes. Andreï Roublev (Anatoli Solonitsyne) est l’un de ces moines, peintre d’icônes et de fresques, et il parcourt le pays appelé par les princes ou les évêques afin de décorer leurs palais et églises. Il rêve d’un monde meilleur, comme tous ceux qui sont inadaptés au leur. Il a pour armes la foi et l’art.

Mais suffit-il d’obéir aux Commandements et de respecter la Bible à la lettre ? Ne dit-elle pas que la femme est soumise et que l’amour charnel est péché ? Que rire est grave au point d’être fouetté ? Qu’il est d’un orgueil puni de Dieu de vouloir voler comme les anges ? Ce film est une fresque visionnaire plus qu’une biographie historique. Andreï Roublev est « le Russe », celui qui vit dans la fange et aspire au ciel, les pieds dans la boue sempiternelle du printemps et de l’automne mais qui peint des icônes lumineuses et colorées ; celui qui creuse l’argile de ses mains pour y fondre une cloche dont le son va s’élever dans les airs ; celui qui a pour viatique l’espérance et en permanence dans les yeux un monde meilleur à venir.

Quant à l’art, Andreï Roublev, constatant la barbarie du peuple, ne peut plus peindre ; il ne veut plus. Figurer les horreurs du Jugement dernier est au-dessus de ses forces : pourquoi ajouter du malheur au-delà à celui qui règne en-deçà ? Dieu est-il implacable à ses créatures ? L’artiste peut-il donner une quelconque espérance sous une idéologie totalitaire (la religion en est une) ? Que peuvent les images de la Vierge et du Christ face à la trahison des siens et à plus barbare que soi : le Tatar ?

Le film, en noir et blanc, est long, trois heures à cinq minutes près, trop long ; il engourdit, surtout dans la première partie où l’action est lente et sans cohérence apparente. Selon moi, il est à voir en plusieurs fois, comme une série ; et à voir plusieurs fois pour en goûter les détails, qui foisonnent. Il est composé en trois parties : les années 1405, 1408, 1423 et se termine en couleur par plusieurs minutes des vraies icônes peintes par Roublev et ses contemporains, sorte d’hommage à l’art russe du passé. Leçon aussi d’immortalité : ce qu’on réalise de toute son âme reste.

Le premier tableau narre le périple des moines de l’école Andreï Roublev en route pour la capitale, où ils doivent décorer la toute neuve cathédrale de l’Annonciation sur demande de Théophane le Grec (Nikolaï Sergueïev). Un bouffon (Rolan Bykov) fait rire grassement les paysans en se moquant de tout, y compris de lui-même, mais aussi du boyard ; il est dénoncé par Kirill, l’un des moines (Ivan Lapikov). Saisi par la soldatesque, il sera fouetté dos nu et collé au cachot pour cinq ans. Le « respect » de la lettre biblique commande-t-elle de renoncer à l’amour du prochain ?

Dans la plaine, des torches flamboient : c’est le printemps, la nuit de l’alliance des corps. Andreï y voit un sabbat de sorcières car les gens courent nus et se roulent dans les buissons, baisant frénétiquement. Cette païennerie n’est-elle pas une offense à Dieu ? « C’est pourtant Dieu qui a créé l’amour », lui dit une femme à poil qui l’embrasse (Nellie Sneguina) après que les hommes l’eurent attaché pour qu’il ne parasite pas leurs ébats ; « Dieu a créé l’homme à son image » – « mais pas la femme, issue d’une côte de l’homme », renchérit le jeune Sergueï à qui l’on fait lire les Ecritures.

Second tableau, l’invasion tatare favorisée par le frère du « grand » prince Vassili Ier de Russie ; il veut devenir calife à la place du calife (Youri Nazarov). Trahison, massacre, viols et mépris du peuple russe, tel est le bilan. La sainte ville de Vladimir et ses hautes murailles est prise sans coup férir, tous les soldats sont partis en Lituanie, guerroyer pour la gloire du « grand » prince, laissant sans défense le sud et l’est du pays. La cathédrale est enfoncée, pillée, saccagée ; ceux qui se sont réfugiés dedans sont tués ou violés. Andreï Roublev est parmi eux mais en réchappe avec une simplette (Irma Raush), contrairement aux jeunes de son atelier, impitoyablement sabrés ou fléchés un par un par la main jaune sous le regard du traître qui renie sa parenté, sa race et sa religion. Dès lors, tuer un homme qui veut violer et massacrer, est-ce péché ?

Le tableau final se passe en reconstruction car « sans cesse sur le métier remettons notre ouvrage » pourrait être la devise du peuple russe. Il s’agit sans cesse de bâtir l’avenir en le rêvant radieux. Le « grand » prince – dont on ne sait s’il s’agit du traître enfin au pouvoir ou de son frère légitime qui a repris la main – cherche des artisans pour refondre une cloche à la cathédrale de Vladimir. Mais tous sont morts ou ont fui vers le nord. Seul un adolescent, Boriska, végète dans son isba, fils d’un fondeur de cloche mort dont « il a appris les secrets », déclare-t-il (le spectateur retrouve Nikolaï Bourliaïev, l’Ivan de l’Enfance, à désormais 19 ans).

En fait il s’y connait peu mais la jeunesse improvise ; elle est optimiste et croit qu’il vaut mieux tenter que d’attendre et que l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace (mot du révolutionnaire Danton) est à la racine de l’esprit du peuple. Il va donc rameuter une équipe d’ouvriers, chercher l’argile adéquate pour mouler, creuser le trou où fondre, récolter auprès du prince les métaux nécessaires et auprès des marchands le bois et les cordes pour l’opération.

Et puis la cloche est fondue, sortie de sa gangue, élevée à la lumière avec saint Georges gravé sur ses flans : elle sonne ! Le gamin s’écroule en larmes : il a réussi ! Car il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer (mot de Guillaume d’Orange-Nassau). Certains y voient le « don » de Dieu comme une grâce par essence, moi pas ; j’opte plus pour la volonté vitale de la jeunesse prête à tout essayer. Mais l’URSS en 1966 était-elle encore dans cet état d’esprit ?

Le film Andreï Roublev a été présenté au Festival de Cannes 1969 puis interdit par les autorités soviétiques jusqu’en 1972 : mysticisme et foi étaient en contradiction avec l’idéologie communiste, selon Léonid Brejnev.

DVD Andreï Roublev, Andreï Tarkovski, 1966, avec Anatoli Solonitsyne, Ivan Lapikov, Nikolaï Grinko, Nikolaï Sergueïev, Irma Raush, Nikolaï Bourliaïev, Youri Nazarov, Youri Nikouline, Rolan Bykov, Potemkine films 2017, 2h55, €18.42

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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L’enfance d’Ivan d’Andreï Tarkovski

Ivan est un enfant (prononcez à la française en laissant sonner le n à la fin). Il a 12 ans dans l’histoire, 13 ans au tournage, 15 ans à la sortie du film (Nikolai Bourlaiev) ; c’est un garçon blond au nez un peu épaté et au sourire tendre. Mais il sourit rarement car la guerre l’a souillé, marqué, détruit. La guerre, c’est l’invasion nazie, jamais anticipée par le Petit Père des Peuples au surnom d’acier qui se croyait rusé d’avoir signé un traité avec Hitler. La guerre, c’est la barbarie à l’état pur, les civils qu’on tue parce qu’ils gênent, pour rien. Ainsi Ivan voit-il sa mère abattue d’une balle et sa compagne de jeu disparue ; son père, garde-frontière, est tué sur le front.

Orphelin, frustré de son enfance finissante, le jeune garçon suit les partisans mais ceux-ci se font encercler ; il connait le camp, s’évade, est envoyé en internat soviétique où il s’ennuie et n’apprend rien d’utile, le quitte. Il se retrouve sur le front comme espion, sa petite taille lui permettant de passer sans être vu. Il est ici dans son élément, l’aventure scoute et le danger chers aux gamins de 12 ans. Ivan n’est pas un enfant dans la guerre mais la guerre au cœur même de l’enfance. Il n’a pour volonté que de se venger, une scène inouïe le montre dans la crypte d’une église qui sert de QG en train de jouer à la guerre tout seul, le poignard à la main, un manteau accroché lui servant de nazi qu’il veut… mais il s’effondre en larmes : il n’a que 12 ans et tuer est une affaire d’homme.

Le spectateur cueille le garçon trempé, boueux et glacé au sortir des marais lorsqu’il revient d’une mission de reconnaissance pour le colonel du régiment. Le lieutenant-chef Galtsev (Evgueni Jarikov) à qui un soldat l’amène ne le connait pas, se méfie de lui, réclame des ordres ; son supérieur n’est pas au courant. C’est l’insistance d’Ivan qui va lui faire contacter directement le colonel Griaznov, passant par-dessus les ordres et la hiérarchie. Car le gamin a du caractère et de la volonté, sa fragilité fait fondre les cœurs en même temps qu’admirer son courage.

Ivan a rapporté des informations sous la forme de graines, de brindilles et de feuilles dans sa poche ; elles lui servent à décompter les chars et les canons ennemis et il les replace sur le papier dans des cases correspondant à leurs emplacements. S’il est pris, rien d’écrit ; il peut passer pour un civil « innocent », même si nul n’est innocent dans la guerre.

Une fois sa mémoire vidée, son estomac rempli et son corps lavé et réchauffé, le lieutenant de 20 ans attendri par ce cadet de 12 qui pourrait être son petit frère, lui prête une chemise blanche d’adulte et le porte, déjà endormi d’épuisement, comme saint Christophe porta le Christ, sur le lit où il le borde. Ce guerrier qui commande trois cents hommes au front, qui a vu la mort et combattu, est touché par la grâce de cet ange guerrier, par sa volonté obstinée tirée par le patriotisme. L’adjoint au colonel, le capitaine Kholine (Valentin Zubkov) qui trouve le garçon au réveil le voit sauter dans ses bras et l’embrasser à la russe ; il l’adopterait bien, une fois la guerre finie.

Mais l’enfance détruite ne peut construire un adulte humain. Ivan n’est que haine et ressentiment envers l’ennemi. Ses rêves lumineux, où il revit la paix dans l’été continental au bord du fleuve, pieds nus et torse nu, tout de sensibilité, sont comme des cauchemars car ils lui rappellent sans cesse la fin terrible qu’ils ont connu : sa mère (Irma Tarkovskaïa) tuée d’une balle alors qu’il nageait tout nu au fond du puits (symbole de l’innocence et de l’harmonie avec la nature profonde du pays) ; la fille disparue avec qui il ramenait un chargement de pommes à donner aux chevaux, la pluie d’automne ruisselant sur leur torse et moulant leurs vêtements à leur peau (symbole de l’attachement à la nature et à leur patrie). Le bon sauvage dans la nature généreuse où le soleil caresse son corps, l’eau pure désaltère sa soif ou le douche et le sourire de sa mère comme une étoile, s’est transformé en barbare sauvage dans les marais bourbeux, haineux du genre inhumain et avide de vengeance.

Le colonel (Nikolaï Grinko) veut envoyer Ivan en école d’officier mais Ivan ne veut pas quitter le front. Il tient trop à « agir » pour ne plus penser à ses sensations blessées. Au lieu de l’été, c’est l’approche de l’hiver, au lieu de la lumière du bonheur les ténèbres du malheur ; au lieu d’aller quasi nu il se vêt de lourdes chaussures à lacets, chaussettes, pantalon, chemise et veste doublée, une chapka sur la tête ; au lieu de l’eau rafraichissante du puits, l’eau glacée des marécage hostiles ; au lieu du sourire lumineux de sa mère et de son eau qui est la vie (voda) la rude gnôle pour les hommes du capitaine (vodka) et la silhouette menaçante du nazi en patrouille, mitraillette à la main. Les nazis sont des caricatures de Dürer, des cavaliers de l’Apocalypse de Jean (prénom latin d’Ivan), dont le garçon a feuilleté les gravures dans un livre pris à l’ennemi. La monstruosité humaine n’est plus extérieure à lui, elle est en lui ; il ne reconnait même pas Goethe, allemand mais humaniste. Monstre, martyr et saint, Ivan accomplit toutes les étapes de la Passion car toute guerre rend l’enfant Christ, abandonné du Père.

Il veut rester au plus près de la conflagration qui l’a détruit vivant, être utile à ses camarades du front et venger les morts torturés qui ont inscrit leur nombre et leur destin sur les murs de la crypte (« nous sommes huit, de 8 à 19 ans, dans une heure ils nous fusillent, vengez-nous ») ; il veut être à nouveau un « fils » pour ceux qui le connaissent plutôt qu’un orphelin dans l’anonymat d’un internat, même militaire. Car ce n’est pas la guerre qu’il aime mais l’amour des autres, la relation humaine – qu’il ne pourra jamais connaître, comme cette scène en parallèle de Macha (Valentina Malyavina), lieutenant infirmière, draguée à la fois par le lieutenant-chef et par le capitaine. Au front, la mort fauche qui elle veut et surtout ceux auxquels vous vous attachez. Si le lieutenant-chef renvoie Macha à l’hôpital sur l’arrière, le caporal Katasonov (Stepan Krylov) qui aimait bien Ivan, est tué. Il ne faut pas que le gamin le sache et le capitaine lui déclare qu’il ne peut lui dire au revoir car il a été « convoqué immédiatement par le colonel ». La scène montre le regard paternel des deux parrains d’Ivan, capitaine et lieutenant-chef, lorsque le garçon se déshabille entièrement pour revêtir ses habits usés passe-partout de mission. Son dos nu d’enfant est marqué par une cicatrice de blessure, innocence ravagée, griffe du diable.

Ce sera la dernière tâche dit le colonel, bien décidé à le renvoyer à l’arrière, mais Ivan l’exige, cette action dangereuse d’éclaireur. Il n’a pas peur, ce qui montre combien il perd son humanité, mais il garde une sourde angoisse au ventre comme s’il était enceint du mal. Les « grands » faisant partie du peloton de reconnaissance se sont fait repérer et ont été pendus, placés en évidence avec un panneau en russe marqué « bienvenue ». Ivan, dans son orgueil de gamin intrépide croit que sa petite taille peut le faire passer entre les mailles du filet, ce ne serait pas la première fois. Le capitaine et le lieutenant le conduisent en barque au-delà du fleuve, parmi les marais, où Ivan se fond dans la nuit. On ne le reverra jamais. Dans les archives de Berlin, pillées après la victoire, son dossier montre au lieutenant-chef, seul survivant, qu’il a été pendu par un lien de fil de fer – ça fait plus mal et la mort est plus lente. Il a donné du fil à retordre aux nazis et ceux-ci lui ont tordu le fil autour du cou. Les ennemis ne voulaient pas de cela pour leurs propres enfants, ce pourquoi Goebbels a assassiné les siens, dont les cadavres sont montrés complaisamment, par vengeance, aux spectateurs.

Car Ivan est le prénom russe le plus répandu, l’enfant blond symbole de la patrie russe et de l’avenir soviétique, le garçon lambda bousillé par la guerre des méchants : les nazis allemands, les capitalistes de l’ouest, voire même le Diable de Dürer dans l’indifférence de Dieu (symbolisée par cette croix penchée et cette église détruite) – tous ceux qui veulent envahir ou dominer la république socialiste soviétique de l’avenir radieux.

Andreï Tarkovski avait 30 ans lorsque les autorités lui ont demandé de « finir » ce film mal commencé sur une nouvelle de Vladimir Bogomolov. Il n’a eu droit qu’à la moitié du budget : les restes. Il a refait le scénario, changé les acteurs, constitué une autre équipe de jeunes comme lui, et accouché par bouts de ficelle d’un chef d’œuvre en noir et blanc de l’époque du Dégel post-stalinien. Khrouchtchev, dont on ne se souvient pas pour son intellect, n’a pas apprécié que l’on montre un enfant employé dans l’armée soviétique et le film est resté confidentiel en URSS. Mais cette histoire simple a explosé en Occident, Lion d’or à la Mostra de Venise à sa sortie en 1962.

Elle reste dure et belle, commence par un rire au passé et se termine par un rire éternel, l’enfance courant nue dans la nature. Elle conte comment le Mal gangrène le Bien et combien la guerre reste la pire des choses. Les pères reconnaîtront ce geste caractéristique des garçons de se caresser la poitrine par bonheur de la peau nue et du soleil câlin. Mais l’arbre mort qui dresse son tronc décharné vers le ciel vide rappelle, faut-il qu’il t’en souvienne, que si la joie venait toujours après la peine, si la nature et le naturel reprennent leurs droits, l’humanité est au fond d’elle-même prédatrice, monstre et sauvage, et qu’elle aime à détruire ou saccager les paysages, les corps et les âmes.

DVD L’enfance d’Ivan, Andreï Tarkovski, 1962, avec Nikolai Bourlaiev, Valentin Zubkov, Yevgeni Zharikov, Potemkine films 2011, 1h35, standard €18.99 blu-ray €19.99

DVD Andrei Tarkovski, intégrale Version restaurée (7 DVD), Potemkine films 2018, blu-Ray €78.34

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La Russie et les Russes entre mythes et lieux communs

Au Salon du livre russe organisé au Centre spirituel et culturel orthodoxe du quai Branly à Paris le week-end dernier, une table ronde a eu lieu entre Youri Fedotoff, avocat et romancier, auteur du Testament du tsar, et Alain Sueur, financier et enseignant, auteur d’ouvrages de bourse et de gestion de patrimoine mais aussi auteur d’une thèse de doctorat à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne il y a plus d’un quart de siècle sur URSS et mythologie avant la Perestroïka.

Cette table ronde a eu lieu avec la bienveillance de Mme Irina Rekchan, Présidente du Salon du Livre Russe et sous l’égide de M. Léonid Kadychev, Directeur du Centre Culturel et Spirituel russe à Paris. Elle a été présentée par Guilaine Depis, attachée de presse de Youri Fedotoff.

Les intervenants ont choisi d’explorer trois mythes principaux français (et occidentaux en général) sur la Russie par le survol de textes de Saint-Simon à Sylvain Tesson, puis d’analyser les mythes ambivalents que sont le Barbare, le Pionnier et l’Age d’or. Alain Sueur avait recensé 17 mythes à propos de l’URSS au début des années 1980 mais les trois retenus sont majeurs pour l’image que nous avons de la Russie au travers des siècles.

Un mythe est un récit explicatif qui ordonne le monde dans l’imaginaire d’une culture. Il a une double fonction dynamique et compensatrice, pour saisir vite un fait nouveau ou prévoir en fonction de schémas connus. Alain Sueur explique que le psychologue américain Daniel Kahneman, « prix Nobel » d’économie en 2002, distingue deux cerveaux : le Système 1 et le Système 2. Le Système 1 est une façon de penser archaïque, approximative et globale mais rapide, née dans la savane pour échapper aux prédateurs. Il fonctionne automatiquement et vite, créant un schéma cohérent d’idées issues de la mémoire associative, des impressions et des sentiments. Le mythe est le mode de pensée global et immédiat du cerveau. Le Système 2, lui, ne fonctionne que lorsque tout danger est écarté et que la pensée a le temps de raisonner et d’analyser.

BARBARE

Youri Fedotoff montre dans un texte des Mémoires de Saint-Simon l’hommage que Pierre le Grand, réformateur et « civilisateur » de la Russie, fit à Richelieu sur son tombeau : « Grand homme ! Je t’aurai donné la moitié de mes Etats pour apprendre de toi à gouverner l’autre ! ». C’est que le tsar de toutes les Russies est volontiers perçu comme un « barbare ». Le marquis de Custine écrit dans ses Lettres de Russie en 1839 qu’elle est « une société à demie barbare mais régulée par la peur ». Le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre, évoque sous Staline « un peuple à ce point vivant et patient que la pire servitude ne le paralysait pas ». Sylvain Tesson dans Bérézina note après Milan Kundera  « l’absence de rationalité dans la pensée russe » et sa propension « à toujours sentimentaliser les choses, à éclabousser la vie de pathos ».

Alain Sueur expose que le mythe du Barbare se décline en deux mythes opposés : l’Ogre et le Bon sauvage. Le barbare est celui qui n’est pas comme nous, notre inverse humain. Dans les trois étages de l’humain, il n’apparaît ni civilisé, ni humaniste, ni maître de soi. Il est donc menaçant, Ogre qui croque (version mâle) ou qui dévore (version femelle) selon Gilbert Durand dans Les structures anthropologiques de l’imaginaire soit l’image du char d’assaut qui a menacé toute l’Europe sous Brejnev et celle du Léviathan totalitaire qui menace toute pensée individuelle.

Le Bon sauvage représente en revanche la vigueur vitale des instincts qui permet à toute société de se régénérer quels que soient ses malheurs (le Phénix), une force de jeunesse qui pousse certes à l’éternel présent mais aussi au nomadisme, à l’égalitarisme fraternel, au millénarisme. Le Barbare est figuré par l’Ours, animal totem russe (Michka dans les contes) qui ressemble à un homme mais plus fruste, apte à hiberner avant de se réveiller au printemps pour devenir prédateur.

PIONNIER

C’est que la barbarie supposée est liée à l’espace. En Russie où la steppe ondule à l’infini jusqu’à l’horizon, tout paraît possible, tout est à explorer, conquérir, exploiter. D’où l’animal emblématique du Cheval, déjà important chez les Scythes et revivifié par les Tartares puis les Cosaques. De Gaulle note la volonté de puissance de la Russie stalinienne : « Rassembler les Slaves, écraser les Germaniques, s’étendre en Asie, accéder aux mers libres, c’étaient les rêves de la patrie, ce furent les buts du despote ». Et, renchérit Sylvain Tesson : « Les Russes furent les champions des plans quinquennaux parce qu’ils étaient incapables de prévoir ce qu’ils allaient faire eux-mêmes dans les cinq prochaines années ». Hélène Carrère d’Encausse note, dans son introduction à son livre Le général de Gaulle et la Russie, combien l’espace russe a tenté les voyageurs d’Occident comme les marchands anglais.

Cette dimension spatiale est cruciale pour édifier le mythe du Pionnier qui, comme aux Etats-Unis, repousse la Frontière terrestre et monte même jusqu’aux étoiles avec Youri Gagarine en 1961. Mais le Pionnier est un mythe ambivalent, comme tous les mythes. Le Héros se décline selon les trois fonctions indo-européennes de Georges Dumézil en Prophète législateur tel Moïse, Napoléon ou Lénine, en Aventurier conquérant tel Ulysse, Alexandre le Grand ou Pierre le Grand, en Chercheur civilisateur tel Erik le Rouge, viking qui colonisa l’Islande avant d’explorer le Groenland et les abords du Canada, Faust ou Einstein.

Mais la toute-puissance du Héros menace la société en imposant par la force un carcan de pouvoir tel un Moloch sans pitié (Pierre le Grand, Lénine, Staline). Elle menace aussi l’humanité tout entière via le mythe du Savant fou, un docteur Faust apte à signer un pacte avec le diable pour créer de la puissance. C’est alors le délire pseudo-scientifique d’un Lyssenko, la démesure industrielle de Tchernobyl qui aboutira à la catastrophe que l’on sait, ou l’exploitation sans mesure de l’eau des fleuves Amou-Daria et Syr-Daria pour accentuer la production de coton. Résultat : la mer d’Aral a été asséchée de moitié !

AGE D’OR

Le danger des Héros Barbares est de vouloir recréer et imposer un Age d’or au forceps, à la fois Paradis pour le côté positif et Gel bureaucratique formaté pour le côté négatif. Pierre le Grand rêve de gouverner comme Richelieu, le Tsar qui visite la France, décrit par Saint-Simon en 1717, a « ses volontés incertaines sans vouloir être contraint ni contredit sur pas une ». Et Custine un siècle plus tard note « la tyrannie patriarcale des gouvernements » et « une société (…) régularisée par la peur ».

Le mythe de l’Age d’or peut être régression dans le passé ou utopie d’avenir. Cet Age se situe avant : paradis perdu chrétien ou Moscou « troisième Rome », ressourcement originel dans la Rodina (la patrie charnelle du souverainisme national), ou l’accord retrouvé de l’homme avec la nature et avec sa nature qu’espère Marx dans le communisme réalisé. Il se situe aussi après dans le temps, ou ailleurs dans l’espace : Frontière des pionniers colonisateurs, Eldorado pour les conquistadores du pétrole et des minerais, merveilleux des guides illuminés vers le Bélovodié ou pour retrouver Kitège, la ville russe assiégée par les Tartares durant la grande invasion de 1242 qui descendit avec tous ses habitants, ses tours et ses églises, au fond d’un lac et dont Rimski-Korsakov a fait un opéra. Depuis, seuls les justes et les purs peuvent retrouver Kitège comme on découvre le saint Graal, et entrevoir dans l’eau ses coupoles. Cette ville n’émergera qu’au moment où les hommes se repentiront de leurs péchés. Il s’agit donc dans ce mythe de créer la Cité de Dieu (version chrétienne), de bâtir des cités rationnelles (Saint-Pétersbourg de Pierre le Grand, Akademgorodok de Staline) ou de créer la Cité idéale du communisme où règnerait la pure administration des choses sans conflits politiques (modèle de la Poste de Lénine). L’Ordre cosmique assuré par Dieu, l’ordre politique par le tsar, l’ordre social par le Parti avant-garde « scientifique » et ses technocrates – avant peut-être les écologistes de l’urgence climatique.

Mais le risque est d’imposer un géométrisme abstrait à la société, de dériver vers l’alliance des bureaucrates et des organes de sécurité comme dans 1984 de George Orwell. Le rêve du socialisme dans un seul pays aboutit très vite à la paranoïa stalinienne de forteresse assiégée qui nécessite un Mur – moins pour se défendre de l’extérieur que pour empêcher ses propres citoyens de quitter le navire. La Russie comme l’URSS ont alterné des phases de « gel » et de « dégel », allant vers une européanisation et les libertés avant de se rétracter en « despotisme asiatique » et robotisation des comportements sur le modèle social du servage ou du Goulag (rabot en russe veut dire travail…). Qui veut faire l’ange fait la bête, notait jadis Pascal. Qui croit détenir la Vérité (Pravda), de droit divin, autoritaire ou « scientifique », tend à l’imposer à tous et sans discussion, « pour leur bien ». L’ethnos s’oppose au demos, la patrie biologique, affective et traditionnelle s’oppose à la société du contrat, du droit et du progrès dans le respect des Droits de l’Homme que nous tenons pour universels.

Ce pourquoi le Barbare c’est toujours l’Autre, celui qui n’est pas comme nous et qui récuse notre liberté.

CONCLUSION

Si Youri Fedotoff note que les mythes d’aujourd’hui sur la Russie vue par les Français sont les mêmes que ceux du passé, Alain Sueur suggère que ce sont « nos » mythes culturels et qu’ils ne sont pas universels. C’est « notre » façon de voir la Russie et les Russes, une façon caricaturale bien utile pour s’orienter et agir dans le flux d’informations qui survient, mais au fond fort peu rationnelle et scientifique. Il note aussi que la Russie fait partie du même ensemble chrétien que l’Occident tout entier et qu’il existe donc des passerelles de compréhension.

Par exemple la nouvelle d’Anton Tchékhov, La Steppe – Histoire d’un voyage, publiée en 1888. Igor, 10 ans, est un double de l’auteur lorsqu’il revenait de chez son grand-père au village de Kniajaia à 60 verstes de Taganrog. Le jeune garçon quitte la campagne pour la ville, sa mère pour un monde d’hommes et l’école communale pour le lycée. Il passe de l’ignorance au savoir (du Barbare au civilisé), des paysans aux bourgeois, de la nature à l’urbanité. Le dernier bain dans la rivière, durant le voyage, est pour lui source de jouvence qui lui « dilate le ventre », en Bon sauvage qui se régénère pour garder sa vitalité et devenir Héros créateur. Cette belle nouvelle montre que certains mythes que nous formons sur la Russie sont partagés par les Russes eux-mêmes.

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Youri Fedotoff, Le testament du Tsar

C’est un véritable roman d’aventures que nous livre ce descendant d’un Russe blanc et d’une comtesse hongroise né à Paris en 1959, arrière-petit-fils du général Hyppolite Savitsky, dernier commandant de l’armée blanche du Caucase. Honneur, panache, courage, le lecteur se retrouve dans Le prince Eric, version adulte.

Nous rencontrons dans les premières pages Michel Trepchine à 22 ans et déjà commandant. L’auteur n’aime pas parler des enfants ni vraiment des adolescents ; il préfère ses personnages adultes pour les faire jouer aux échecs. Et des échecs, il y en a, tant les réactionnaires refusent de voir que l’histoire ne régresse jamais et qu’il faut s’y adapter ou périr. C’est le destin de Michel et de Sacha que d’en montrer les deux faces. Michel est fils d’un comte exilé par erreur sur ordre du tsar Nicolas II, adopté comme filleul à la mort de son père. Un filleul est un fils choisi, couvé et éduqué comme le fait un vrai père. Le tsar a engendré un jeune Alexis hémophile et reporte sur Michel, parfaitement sain et vigoureux, les espoirs qu’il forme pour la dynastie.

Mais la révolution survient, la bolchevique, due surtout au conservatisme et aux lâchetés de l’aristocratie de cour. Elle est menée de main de maître par le stratège Lénine et par le tacticien Trotski (qui est sans conteste juif et sans attaches nationales). Michel, bien jeune et à peine sorti du Corps des pages comme son ami Sacha, s’engage dans l’armée blanche. Mais pas plus celle-ci que la précédente n’est apte à faire régner l’ordre. Il manque une volonté politique et des hommes au caractère assez affirmé pour l’incarner.

Convoqué à Irkoutsk par son tuteur conseiller de la cour, le marquis de Villeneuve, un noble périgourdin descendant de chirurgien de la Grande armée laissé en Russie par Napoléon, Michel se voit confier un précieux parchemin scellé, secrètement délivré par le tsar : son testament. Il désigne Michel Trepchine comme « régent » de l’empire, faute de Romanov qui ait des couilles. Sont adjoints à ce testament deux coffrets emplis de diamants patiemment amassés au fil des siècles, une part du fameux « trésor du tsar » jamais retrouvé.

Aidé par la princesse Tin, jeune et jolie Siamoise qui fut la compagne de Villeneuve, Michel s’évade de Russie en avion via le Tibet et rejoint, muni d’un faux passeport délivré par un parent anglais de sa famille, la Suisse (où il dépose le testament à la banque) puis Paris (où il œuvre à organiser l’émigration blanche). Il a caché les diamants en un lieu isolé du Tibet et n’en garde que trois à monter en bijou pour la princesse qui l’a aidé. Archibald Blunt, l’Anglais de l’Intelligence service, est qualifié de « saphiste », joli mot mais impropre, ne s’appliquant précisément qu’aux femmes. Il aimera Michel d’un amour jaloux, puis son fils Dimitri, avant d’errer entre plusieurs fidélités depuis Cambridge…

Michel est un cosmopolite de son siècle, parlant russe et français tout comme anglais et allemand, puis hongrois et italien, et peut-être une ou deux autres langues. Il a de la famille dans tous les pays séparés alors par des frontières, artificielles aux alliances matrimoniales des grandes dynasties aristocratiques (exclusivement blanches). Son père est russe et sa mère bavaroise, apparentée à la couronne britannique, avec un passeport suisse ; sa grand-mère est hongroise et le fils de son tuteur Villeneuve est devenu américain. C’était le melting pot libéral de l’Europe d’avant 14. Puis les nationalismes sont venus, cassant la globalisation…

Après la guerre, puis la guerre civile, Michel se marie et fait deux enfants, une fille aînée Julie et un fils cadet Dimitri. Il se découvre un autre fils, Nicolas, conçu avec la princesse Tin lorsqu’ils fuyaient de concert par-dessus l’Himalaya, une épopée rocambolesque aux commandes d’un Bréguet biplan. Michel avant 1940 est un homme comblé : père, époux, riche, actif, entouré. Il souffre cependant de l’exil. La Russie devient pour lui comme un Graal, le poussant à des plans extravagants. Les Russes ont comme les Anglais, dit l’auteur, « cette étrange schizophrénie dans laquelle se côto[ie] une intelligence pratique et la faculté de lâcher prise dans des exubérances parfois très excentriques » p.290.

Son ami d’enfance Sacha Boulganov, prince russe, est passé du côté bolchevique en raison des idées modernes de la philosophie occidentale sur l’égalité et le matérialisme comme de sa déception du milieu aristocrate incapable. Mais la pratique paranoïaque de Staline ne tarde pas à le faire déchanter. Il ne doit qu’à l’amitié du vulgaire et obtus Vorochilov de n’être pas emporté dans les « procès » pour trotskisme ou trahison et il s’exile en Sibérie, dans le village même des Samoyèdes (ou Nénètses que l’auteur semble confondre avec le village savoyard de Samoëns), où Michel a passé son enfance à cause de l’oukase d’exil de son père. C’est là que l’enfant au prénom d’archange a vu de près un tigre blanc, venu lui flairer le visage en le regardant droit dans les yeux. Le fauve ne l’a pas croqué et Michel est désormais surnommé par ceux qui l’admirent « le tigre de Sibérie ». Les chamanes y ont vu un signe d’élection.

L’inique traité de Versailles, imposé par les puissances victorieuses de la Première guerre mondiale, a redécoupé l’Europe en pays artificiels où les nationalités sont souvent irrédentistes. Ce placage abstrait sur la réalité humaine va engendrer inévitablement la Seconde guerre mondiale, chacun des pays monte aux extrêmes de la passion et appelle un dictateur exécutif. Ce chaos va-t-il permettre de rétablir l’ordre divin en sainte Russie ? Michel est loyal et volontaire, mais que peut-il contre les forces sociales du destin, les intérêts commerciaux yankees et le machiavélisme bolchevique ?

Le progrès technique emporte toute valeur morale et précipite l’efficacité avec l’avènement du type humain du Travailleur selon Ernst Jünger, le rouage sans âme de la Technique ; les anciennes pulsions libérales et humanistes, d’essence aristocratiques, sont balayées, engendrant les millions de morts des deux guerres mondiales et un chaos planétaire dont nous ne sommes pas encore sortis. Le monde matériel change trop vite pour que les humains adaptent leur mental ; ils n’ont pour réponse que la crispation intransigeante sur les idées d’hier et la violence jusqu’au massacre pour imposer leur droit. Seule peut-être la musique, dont l’épouse de Michel est experte, exprime la part des anges de l’humanité terrestre malgré la « médiocrité puérile des hommes » p.327 selon le chef d’orchestre Karvangler, une chimère de Karajan et de Furtwängler.

Ce beau roman d’aventures emporte et donne à réviser l’histoire tragique du XXe siècle. Il est parsemé de remarques fort justes sur la politique et les hommes, le régime de monarchie constitutionnelle et la démocratie, l’antisémitisme et le capitalisme libéral, le couple et les fils, le nazisme et le communisme. Il nous apparaît bien souvent la sagesse même parce que l’auteur, comme nous, connait la suite : l’histoire du passé se reconstitue aisément, celle du futur est plus aléatoire…

L’auteur laisse entendre que ce « testament du Tsar » pourrait être vrai, selon ce que lui a confié en 2004 son père en exil. Mais que nous importe ? Pas plus qu’un Bourbon ne règnera sans doute sur la France, un Romanov ne remontera désormais sur le trône de la Russie. Reste une aventure épique dans la lignée morale des scouts devenus aujourd’hui pères et grands-pères.

Le sous-titre du roman laisse entrevoir une suite, la période après 1945 étant à la fois plus délicate et plus proche, dédiée aux fils.

Youri Fedotoff, Le testament du Tsar – Chaos 1917-1945, 2019, Y&O éditions, 418 pages, €23.00 e-book Kindle €9.99

Le site de l’auteur

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Retour des nations

Il y a une quarantaine d’années, le monde a été bouleversé : 1978, la Chine communiste s’ouvre au marché ; 1979, l’Iran de Khomeiny instaure une république islamique ; 1989, le mur de Berlin tombe et 1991, l’URSS s’effondre de l’intérieur ; 1992, l’Internet public se répand ; 1999, l’euro est instauré dans la finance, en 2002 dans les portes-monnaies. La mondialisation a repris entre 1980 et 2014 comme entre 1880 et 1914 – à chaque fois 34 ans. C’était le temps de la génération d’avant, ma génération.

Depuis cinq ans, avec la génération actuelle, le monde se démondialise : 2001, les attentats du 11 septembre (2977 morts) rendent les Américains paranoïaques et revanchards ; les attentats islamistes se multiplient de 2002 à 2011 en Inde (Parlement – 7 morts, Qasim Nagar – 29 morts, Bombay – 209 morts puis 166 morts en 2008, Varanasi – 28 morts, Jaïpur – 63 morts), en Russie (théâtre de Moscou – 130 morts, Beslan – 344 morts, métro de Moscou – 40 morts, Domodevovo – 37 morts), à Bali (plage de Kuta – 202 morts), au Maroc (Casablanca – 33 morts), en Espagne (Madrid – 191 morts), à Londres (56 morts), à Boston ; 2003, la seconde guerre d’Irak aboutit à la déstabilisation de toute la région et à la naissance de Daech, suscitant un nouveau terrorisme ; 2012, Merah en France tue 7 personnes dont 3 enfants ; 2015, Charlie-Hebdo – 17 morts ; le Bataclan – 130 morts ; 2016, Nice – 86 morts… La religion fait son retour en force, et non seulement l’islam mais aussi l’hindouisme (Inde, Birmanie, Thaïlande) et le judaïsme (Israël), voire le catholicisme (la Manif pour tous, la Pologne) – qui, au moins, ne tue pas (encore).

Des murs se construisent, des identités sont traquées ou expulsées (les Rohingyas en Birmanie, les musulmans en Inde, les chrétiens en Egypte et en Syrie, les flics et les Juifs à Paris, les « mécréants » sur les terrasses…) Face à l’amoralisme de la finance globale, les délocalisation opportuniste et l’optimisation fiscale, face aussi à l’indifférenciation technique du net, chaque pays est amené à cultiver son inimitable : l’islam chiite en Iran, l’islam sunnite en Turquie, le judaïsme botté en Israël, l’hindouisme intransigeant en Inde, l’orthodoxie patriotique en Russie, la souveraineté « impériale » au Royaume-Uni, la morale catholique ou la laïcité radicale en France. Des micro-tribus se créent sur les réseaux sociaux et excluent toute contestation en leur sein. Les « natives » de quelques tendances que ce soit (y compris lesbiens et Noirs, Amérindiens ou féministes) font de leur « identité » une politique et interdisent aux autres d’y toucher (pas de rôle de Noirs joué par des Blancs au théâtre, pas de mots connotés victimaires, pas de recette de cuisine qui ne soit « authentique » sous peine de poursuites en contrefaçon…)

Seule pour le moment l’Europe occidentale y échappe (mais pas la Hongrie, ni la Pologne, ni vraiment l’Autriche). Comme si l’Union européenne ne pouvait prospérer que dans le monde d’avant, celui du libéralisme des échanges et des traités multilatéraux. Ce que Trump et le Brexit viennent de renverser en quelques mois. L’OMC n’existe presque plus, l’ONU est méprisée, l’OTAN fragilisé par la Turquie, le traité sur le climat foulé aux pieds. Les États-nations renaissent partout, en Chine, en Inde, en Russie, en Turquie, en Iran, en Israël, au Japon, en Birmanie, en Thaïlande, aux Etats-Unis, au Brésil, au Royaume-Uni peut-être bientôt désuni…

Seule l’Union européenne se veut apolitique, niant même toute politique qui serait de puissance au profit de règles communes fondées sur la monnaie et le commerce. Chacun rétablit une identité et des frontières – pas l’Europe qui ne sait pas qui elle est, ni si elle a des racines (la science grecque à vocation universelle, le droit romain sur le territoire, le parlement viking recréé par la Grande-Bretagne et la France au XIIIe siècle, la personne chrétienne) ou si elle envisage un melting pot universaliste où chacun prend selon ses besoins sans rien donner en échange et attend de la loi qu’elle les protège de tous les autres.

La société ne se gouverne plus mais s’administre ; les politiciens ne font que des promesses alimentaires, sans projet commun. La dispersion des droits de plus en plus étroitement individualistes (mariage gai, procréation remboursée pour tous) se double d’un universalisme abstrait devenu Surmoi désincarné. Cela n’encourage pas les citoyens à être responsables du projet social de leur pays mais les rend à la fois victimes acariâtres d’un peu tout ce qui ne va pas – et moralisateurs sur les Principes. Les migrants ? L’humanitaire DOIT les sauver – mais PAS chez nous !

Une nation, c’est un Etat, une culture, une langue et une religion – majoritaire. L’Union européenne n’est pas Etat mais une confédération de chefs d’Etat ou de gouvernement en Conseil, flanqué d’un Parlement élu nation par nation, qui ne vote qu’un budget croupion et ne contrôle pas grand-chose. La culture européenne est niée par les technocrates qui préfèrent illustrer les billets par des viaducs que par de grands noms. La langue est devenue le globish mondialisé d’anglo-américain abâtardi, faute de savoir encore parler la langue de l’autre comme au début du siècle dernier, ou même encore en 1945. La religion est exclue puisque « les racines » ont été refusées pour ne pas « choquer » les « associations » qui ne représentent qu’elles-mêmes – c’est-à-dire les minorités d’autant plus radicales qu’elles sont infimes.

L’Europe se voudrait l’embryon de la « République universelle » vantée par Victor Hugo dans un de ses gonflements de lyrisme. Sauf que le monde n’en veut pas : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Les « valeurs » occidentales ne valent rien hors d’Occident. La Chine a les siennes, l’Oumma musulmane les siennes, la Mère indienne aussi. Tous les revendiquent en égale dignité : pourquoi continuer à faire comme si ?

La mondialisation n’a pas été heureuse pour tous. Les pays pauvres en ont bénéficié, les pays riches se sont largement appauvris. A l’intérieur de chaque pays, les inégalités se sont creusées, abyssales parfois. Les « printemps » arabes et autres jacqueries franco-françaises de « gilets » ou « bonnets » (jaunes, noirs, rouges) font successivement flop faute d’agréger en projet commun le « sac de pommes de terre » social. Les élections sortent les sortants quasi systématiquement pour les remplacer parfois par des clowns (Islande, Ukraine, Italie, Etats-Unis). La dette s’est envolée avec la crise financière (venue des Etats-Unis), le climat s’est réchauffé à cause des industries polluantes et des comportements de bébés gâtés (surtout aux Etats-Unis), le terrorisme a trouvé sur Internet (lancé aux Etats-Unis) son terrain de jeu privilégié. Et la Chine comme, de façon moindre, la Russie montrent qu’un régime autoritaire et centralisé est plus efficace pour prendre les mesures impopulaires mais nécessaires qu’un régime soumis au parlement et aux élections à partis multiples.

Au point que le leader du monde (encore les Etats-Unis, incarnés par sa classe moyenne) démissionne, épuisé par des guerres ingagnables et la crise financière de leur faute, sucés par les Chinois qui attirent ou pompent leurs technologies et essaiment dans le monde avec la nouvelle route de la soie et la Banque asiatique d’investissement, lessivés par la concurrence des pays industriels à bas prix, effondrés moralement de s’apercevoir, depuis le 11 septembre, que le monde ne les aime pas plus que les Israéliens depuis l’occupation des Territoires. Ils se replient sur eux, blessés et vindicatifs, revanchards, craignant le déclassement et la paupérisation. Ils n’ont plus d’amis, rien que des partenaires possibles en cas de transaction, ou des ennemis déclarés. Devant cette posture, nous ne pouvons que réagir !

Des menaces de rétorsions commerciales en lois extraterritoriales qui « interdisent » unilatéralement aux autres pays souverains de travailler avec tel ou tel pays sur liste noire purement américaine, du chantage au procès pour absorber les entreprises qui les intéressent (Alstom) à la défiscalisation systématique de ses champions du net (les GAFA) et aux procès victimaires à coup de millions de dollars contre les entreprises rachetées par des étrangers (Monsanto) – les Etats-Unis se sont mis en guerre. Contre le monde entier, y compris leurs soi-disant « alliés ».

Ils inversent leur action depuis 1945 et tournent le dos à la coopération au profit du « deal » où leur intérêt national seul prime : America first ! Ils sont désormais contre le libre-échange et pour le mercantilisme ; contre le multilatéralisme et pour des traités bilatéraux ; contre l’immigration et pour l’épanouissement intérieur ; contre une politique du climat et pour l’industrie nationale.

Dans ce contexte, l’Europe ne doit pas rester les cuisses ouvertes pour accueillir tous ceux qui veulent en jouir : elle aussi doit devenir une puissance – ou péricliter. De l’extérieur en servant de variable d’ajustement entre Américains et Chinois sur les normes et la technologie, de l’intérieur en acceptant l’immigration ouverte et les importations inutiles, au prix du délitement social accéléré. Il nous faut désormais affirmer : Europa first ! Sinon, chacune des nations de l’Union aura la tentation de reprendre ses billes et de défaire cette zone de coprospérité qui a assuré la paix et la stabilité depuis plus d’un demi-siècle.

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Henri Troyat, Le cahier

La Russie des années 1850 est archaïque. La capitale et la cour vivent à l’époque moderne avec bals et théâtres, restaurants et plaisirs, étiquette et rang ; la campagne vit encore au moyen-âge avec grands domaines et serfs attachés, seigneur paysan et moujiks. Le barine, la barinya et le bartchouk (le maître, la maitresse et le jeune maître) sont la trinité de Klim le serf (Clément en russe). Il est né la même année que Vissarion et lui a servi de compagnon de jeu et d’émule pour son éducation primaire. Puis, à 12 ans, le barine a décidé d’envoyer son fils en pension à Moscou et de renvoyer le fils de serf à sa condition : servir son maître au domaine. Mais Klim sait lire et écrire, il apprécie les poésies de Pouchkine ; il tient un cahier de sa vie, qui donne le titre au roman.

Vissarion aime commander mais surtout parader ; il n’aime pas la campagne ni la terre. Etudiant médiocre, de caractère faible, il échoue aux examens de droit en première année et s’engage comme scribouillard fonctionnaire. Son père, un peu Bouvard et un brin Pécuchet, accumule un savoir livresque qu’il tente d’appliquer à la médecine et à l’agriculture sur ses terres, sans succès ; il est ruiné. Klim aime la campagne, son bartchouk et le barine ; il est né pour servir.

Lorsque le barine meurt, le fils vend le domaine et « les âmes » qu’il contient – sauf une : Klim, qui le sert à Moscou. Mais il veut éblouir une actrice de théâtre qui le dédaigne et ruine son héritage en corbeilles de roses et repas fins. Il se croit trop au-dessus du travail pour garder son poste médiocre. Comme il joue, il se ruine et se trouve contraint de vendre Klim !

L’époque est pourtant aux idées libérales venues des Lumières européennes. Après la défaite de Crimée, Le tsar Alexandre II soumet à la noblesse un projet d’émancipation des serfs, avec beaucoup de précautions mais qui va dans le bon sens – le sens de l’Europe et probablement du monde entier. Mais, Troyat le montre, la liberté exige en contrepartie la responsabilité. Le serf russe est tellement content de ne rien avoir à décider ! Il n’est pas responsable de son destin et sa vie est réglée par un autre : Dieu peut-être mais le barine avant lui. Cette position confortable se reflète dans le fonctionnariat russe, pléthorique à la française, où l’irresponsabilité est érigée en point d’honneur. Seul décide Dieu peut-être mais le tsar avant lui.

Le domaine de Znamenskoié vendu, le cordon ombilical est coupé entre le Russe et la terre ; restent les idées – grandes et utopiques, dangereuses en politique. Klim va-t-il retrouver Vissarion par fidélité ? Le bartchouk va-t-il traiter son kazatchok avec égalité comme son penchant idéologique le réclame ?

Une jolie histoire simple, populaire, comme Henri Troyat, né russe en 1911, a su en produire. Utile pour comprendre comment l’explosion révolutionnaire a pu se produire dans ce pays immense et retardé où la réalité n’imposait aucune contrainte aux idées, où la religion forçait à l’utopie sans garde-fou et où l’inégalité entre la richesse et la misère engendrait des rancœurs quasi raciales. Klim le dit à plusieurs reprises, nobles et moujiks ne se sentaient pas de la même espèce.

Henri Troyat, Le cahier – Les héritiers de l’avenir tome 1, J’ai lu 1976, 375 pages, occasion €0.99

Les trois tomes, J’ai lu, €22.95

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