Articles tagués : sylvain tesson

Sylvain Tesson, Géographie de l’instant

Géographe, fils de journaliste célèbre élevé à Chatou puis dans la couveuse de Passy-Buzenval (qui accueillit Mehdi, le Sébastien original), celui qui a su se créer un prénom recueille ici ses chroniques et les notes de son bloc entre ses 35 et 43 ans, de 2006 à 2014. « Archiver sa vie, c’est vaincre le néant » p.161.

Ce ne sont que pensées nomades, formules ciselées, jugements sur l’époque : une géographie de l’instant. Car le présent est tout, le passé illusion et l’avenir incertain. Il faut vivre ici et maintenant, cueillir le jour qui passe, immergé dans l’instant. Car seul l’instant existe en réalité.

« Ringarde, la figure du Wanderer ? Non, éternelle » p.389. La figure du vagabond romantique de l’Allemagne début de siècle, jeune, enthousiaste, proche de la nature et demi-nu, reste le modèle un peu scout de l’auteur, adolescent prolongé. Jeté dans l’aventure à 19 ans, il a attrapé le virus qui lui a inoculé sa philosophie du mouvement. « Philosopher, c’est apprendre à vivre. Et vivre c’est descendre en soi pour se connaître, accepter ce qui advient. Et comprendre que les sens sont des fenêtres. L’essentiel est de les ouvrir » p.397.

J’aime Sylvain Tesson, son esprit libre, son cœur aventureux, son corps de marcheur en mouvement. « Fuir au moindre danger, dresser promptement sa couche, subvenir à ses besoins dans la rigueur, tirer profit de l’aridité : conditions nécessaires à la vie en marche » p.342. Ecrite en 2007, cette phrase pourrait presque s’appliquer au mouvement d’Emmanuel Macron. Elle est destinée probablement à la génération qui vient, submergée par « les besoins » en ressources et énergie du nombre d’humains qui va vers les 12 milliards d’ici une trentaine d’années… Sylvain Tesson est profondément écologique, soucieux d’harmonie de l’environnement, mais garde en ses formules une position de principe très en hauteur un brin agaçante : non, on ne change pas une société par décret, ni une manière de vivre en cinq ou six ans. Et tout le monde ne peut pas être écrivain-aventurier.

Avec l’âge qui vient Sylvain, au prénom d’homme des bois, pourra moins escalader, gravir, grimper ; mais il pourra jusque fort tard marcher, tel Théodore Monod à 89 ans. Peut-être produira-t-il moins d’aphorismes concentrés et plus de livres sereins – mais trempés dans la plume acérée du réel, celle qu’il use pour griffer la bonne conscience et la bêtise, celle qui fait son charme.

Naturaliste, géopolitologue, russophile, infatigable explorateur jamais lassé du globe, il est une fenêtre aux urbains insatisfaits et râleurs que nous sommes la plupart du temps : « Être français, c’est vivre dans un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer » dit-il drôlement p.163. Mais l’aventure est un état d’esprit, une ouverture au monde, un laisser-être. Il suffit de suspendre tout jugement et d’observer ; de laisser sa morale – relative à l’époque et à sa propre société – au vestiaire des oripeaux sociaux et de rendre compte de ce qu’on voit tel qu’on le voit. Innombrables sont les notules d’émerveillement sur la nature, sur les bêtes, parfois sur les humains.

Les aphorismes apparaissent plus faibles sur la fin, rançon peut-être du trop de vodka englouti qui fusille les neurones. Mais sont accolées de somptueuses chroniques au Figaro, reprises ici sur les cristaux, les abeilles, les milieux humides, les sept « péchés capitaux » qui sont consommés allègrement chez les bêtes. Et le jour qui changea sa vie ou l’amour de la Russie dans La Croix en 2011. Contre l’impasse intello de la peinture contemporaine, il aime le naturisme du peintre russe Chichkine et contre l’abstraction contente d’elle-même de la philosophie française, la phrase du philosophe russe Chestov : « Préférer les idées à la vie, c’est le péché originel » p.110.

Sylvain Tesson, Géographie de l’instant, 2012, Pocket 2018, 407 pages, €7.50

Sylvain Tesson sur ce blog

Catégories : Livres, Philosophie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Paul Faure, Ulysse le Crétois

Ulysse est un mythe, et en même temps le symbole même de l’homme grec. Il est pourtant Crétois, comme le montre Paul Faure sur 278 pages plus 112 pages de notes bibliographiques et documents, ainsi que plusieurs cartes et plans. Paul Faure fut professeur de langue et de civilisation grecques à l’université de Clermont-Ferrand – et à demi crétois lui-même. La tradition orale de la grande île a conservé de nombreuses versions du héros achéen qu’un aède – Homère – a synthétisé sous une forme puissante et personnelle. Son livre érudit se lit facilement et nous en apprend beaucoup sur ce monument de civilisation occidentale qu’est l’Iliade, mais surtout l’Odyssée.

Comme Jésus Christ selon Michel Onfray, Ulysse n’a pas « existé » matériellement, mais comme concept humain. Est-ce la menace culturelle de l’immigration massive en cours ? La poussée brutale des nationalismes dans le monde ? La manifestation évidente du déclin américain avec son président clown ? L’été est en faveur du « retour » à Ithaque, du périple d’Ulysse, de la boucle de l’Odyssée. Ce ne sont qu’émissions d’été sur les radios, depuis les lourdingues « Grandes traversées » France-culturelles où ladite culture est souffrance et où il faut s’emmerder de longues heures à écouter du grec dans le texte pour acquérir le Savoir – au nettement plus dynamique et passionnant Sylvain Tesson sur France-Inter qui met l’épopée au rang du peuple – redonnant à la culture son rang évident de religion populaire (religion = ce qui relie).

Se fondant sur la linguistique, l’archéologie et l’ethnologie, Paul Faure démontre qu’Ulysse fut Crétois, probablement demi-frère ou compagnon du roi Idoménée (p.69), guerrier médiocre (p.138) mais ambassadeur hors pair. « L’Iliade nous le présente moins comme un soldat que comme un négociateur ou un champion » p.139. En sept chapitres, il décline les sept adjectifs qu’Homère utilise dans l’Odyssée pour définir Ulysse : le Petit Prince, l’endurant, l’ingénieux, le rusé, le personnage aux mille tours, le fameux, le divin. D’ailleurs, Ulysse se dit Odysseus en crétois : l’Odyssée n’est donc que la geste d’Ulysse, l’Ulyssiade comme on inventait jadis le nom des épopées.

« Je dis qu’il n’y a qu’en Crète que l’on retrouve, d’un bout à l’autre de l’époque historique, un rituel d’initiation ou de probation de l’adolescence, dont le scénario bien attesté corresponde terme à terme aux cinq premières phases de l’initiation d’Ulysse : l’épreuve du fruit défendu, l’épreuve des ténèbres, l’épreuve du sexe, l’épreuve des eaux, l’épreuve de l’Au-delà. (…) Si l’on ajoute à cela que le nom d’Odysseus est crétois, que les armes du héros comme ses exploits et ses mensonges sont crétois, que les mythes relatifs à ses antagonistes et même leurs noms se sont conservés en Crète de siècle en siècle jusqu’à nos jours : Cyclopes, Circé, Sirènes, Calypso, Néréides, Tartare et Revenants, il n’y a pas lieu de douter que le mensonge sept fois répété d’Ulysse : « Je suis véritablement Crétois », n’était pas tout à fait un mensonge. Et que, si son histoire paraît bien celle d’une sorte de Petit Poucet local, elle a servi de modèle et de garant des centaines d’années avant Homère à tous les enfants de l’aristocratie que l’on initiait publiquement en Crète à la vie » p.59.

Les mystères, le merveilleux, les géants, le loto qui donne l’oubli, le cheval de Troie (p.169) – tout cela n’est que mythe. Télémaque est moins le fils d’Ulysse que son double, son successeur dans le temps (p.229). Et la sage Pénélope tisse moins une toile que des ruses et est moins fidèle que la cane sauvage pénélops d’où vient son nom (p.231). Mais qu’importe ? Homère est un auteur qui met en scène « l’essentiel des chants de l’Odyssée, y compris le XIe et la majeure partie du XXIVe, (…) auteur en tout cas du plan et du thème de l’Odyssée » p.240. Il a nourri ses récits de son expérience de voyageur et des récits des commerçants – d’où les détails géographiques qu’il donne – mais la réalité ne fait que servir la fiction. Retrouver l’itinéraire d’Ulysse est une gageure car une part est inventée (p.242).

« Aussi, l’épopée n’est-elle qu’à moitié mythique, à moitié logique. Pour employer une opposition très fréquente en grec, elle participe à la fois du mythos, ou parole qui raconte, et du logos, ou parole qui démontre. (…) Son épopée est caractérisée par le mélange constant de l’humain et du surhumain, de l’intemporel et du vécu, de l’extraterrestre et de la plus humble réalité » p.244. Ulysse est un modèle de vie exemplaire proposé aux adolescents grecs. « Ipso facto, Ulysse, devenu le meilleur des Grecs, quasi divinisé (théios, antithéos) à force d’être universel, cessait d’être crétois » p.244.

Homère est un auteur qui semble avoir réellement existé. « Homère a donné à Ulysse une bonne partie, qui n’est pas la meilleure, de son caractère, de son âge, de sa propre destinée. Il s’est trop attaché au conflit des générations pour ne pas y avoir été lui-même largement impliqué. Même l’intérêt qu’il porte à la jeune Nausikaa – un des moments les plus purs et les plus discrets de l’immense poème – ou bien encore la paternelle affection dont il entoure l’adolescent Télémaque, montrent l’auteur qui a passé la cinquantaine. (…) L’intrigue et l’action nous attachent parce qu’elles sont d’un homme de l’an 700 av. J.C. » p.271.

« Relire » l’Iliade et l’Odyssée, écouter Sylvain Tesson en parler bien mieux que Pierre Bergougnoux, se documenter dans le livre de Paul Faure plutôt que par les bavardages entrecoupés de musique criarde de France-Culture, voilà un beau programme de civilisation pour l’été. Car, si l’hospitalité était l’une des vertus du monde grec, elle ne s’entendait que comme accueil d’un Autre parce que l’on est sûr de sa civilisation – pas comme une invasion acculturante au nom d’un métissage général.

Paul Faure, Ulysse le Crétois, 1980, Fayard 406 pages, €25.00

Catégories : Grèce, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs

sylvain-tesson-sur-les-chemins-noirs

La diagonale d’un fou né en 1972 qui entreprend de marcher sur les chemins oubliés de la France profonde après être tombé d’un toit sur huit mètres parce qu’il était « pris de boisson » (p.15). De quoi se reconstruire corps et âme à 44 ans, malgré une demi-heure épileptique du côté d’Aurillac (p.96), où un ami providentiel l’a fait hospitaliser.

On oublie trop vite que ce romancier baroudeur, géopoliticien élevé dans le très sélect collège catholique de Passy-Buzenval (comme Mehdi, le fameux Sébastien, en son temps), est aussi géographe. Il a traversé l’Islande en vélo, puis fait le tour du monde en bicyclette, franchi l’Himalaya à pied puis les steppes de l’Asie centrale, refait l’évasion du goulag de Iakoutsk en Chine via le Tibet, puis la retraite de Russie de Moscou aux Invalides en side-car Oural – avant de vivre six mois en ermite au bord du lac Baïkal en Sibérie. Mais en 2014, une chute de stégophile chez Jean-Christophe Rufin à Chamonix le casse de partout, crâne, vertèbres, côtes. Fin de la partie ?

C’est sans compter avec l’esprit voyageur, le démon du Wanderer qui a poussé les jeunes Wandervögel puis les scouts jadis, les hippies hier et les randonneurs et trekkeurs aujourd’hui. Tous ne sont pas dans l’extrême, Sylvain Tesson n’en a plus les moyens pour l’instant. C’est pourquoi, sorti de l’hôpital d’Annecy, il s’est promis d’entreprendre le chemin du proche, du Mercantour en Provence à la Hague en Cotentin. Une diagonale de foi au travers de la France « hyper-rurale » des bobos fonctionnaires des ministères, eux qui se désespèrent à Paris que « les territoires » n’aient pas tous également le wifi, le haut-débit et le « réseau » des services publics (routes, supermarchés, office du tourisme, maisons rénovées par des Anglais ou par des retraités).

Sylvain Tesson décrit, apprécie, analyse, médite sur la campagne, sur les chemins cachés parfois détruits, dans ce no man’s land qui subsiste encore (mais pour combien de temps) malgré l’obstiné jacobinisme niveleur de la technocratie. Ces chemins noirs sont pour lui les chemins de la liberté ; ils passent là où personne ne va plus, seulement les vagabonds, les bergers, les chasseurs et les anciens paysans. « Comme la planète était promue théâtre de la circulation générale des êtres et des marchandises, par contrecoup les vallées s’étaient vues affliger de leurs grand-routes, les montagnes de leurs tunnels. L’« aménagement du territoire » organisait le mouvement. Même le bleu du ciel était strié du panache des long-courriers. Le paysage était devenu le décor du passage. La ruralité s’instituait en principe de résistance à cet emportement général. En choisissant la sédentarité, on créait une île dans le débit. En s’enfonçant sur les chemins noirs, on naviguait d’île en île » p.81.

Marcher dans la nature, mais en bon citoyen. D’une critique froide, redoutable à la bêtise, l’auteur met le doigt sur les contradictions, l’hypocrisie, le voile des grands mots pour bonne conscience. « En ville, les admirateurs de Robespierre appelaient à une extension radicale de la laïcité. Certains avaient milité pour la disparition des crèches de Noël dans les espaces publics. Ces esprits forts me fascinaient. Savaient-ils que les croix coiffaient des centaines de sommets de France, que les calvaires cloutaient des milliers de carrefours ? (…) Par chance, les adorateurs de la Raison étaient trop occupés à lire Ravachol pour monter sur les montagnes avec un pied-de-biche » p.93.

Contre l’époque, et son conformisme accentué par la technologie, il nous faut tous inventer nos chemins noirs : « Des fuites, des replis, des pas de côté, de longues absences lardées de silence et nourries de visions. Une stratégie de la rétractation » p.140.

La poésie du style ne tient pas seulement à la nature, ni au mouvement, mais aussi au rythme de la prose. Comme souvent, chez les auteurs français nourris de lectures classiques, la phrase se déroule en alexandrin, pour enchanter, pour ponctuer. C’est une houle propre à la langue, lancée par les écrivains de la Pléiade et familière aux lettrés. « Ma mère était morte comme elle avait vécu », dit-il dès la première page de l’avant-propos : 12 pieds dans cette phrase, avec un hémistiche. Inutile de célébrer les grands thèmes, le quotidien va très bien : « Pourquoi le TGV menait-il cette allure ? » p.19 est lui aussi un alexandrin. « Une journée dehors, c’est-à-dire à l’abri » p.64 ; « J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux » p.113 – toujours des alexandrins. Les phrases ne sont pas toutes sur cette mesure, mais elle balance le récit, fait pour être parlé dans les yeux.

Autant l’oral ne peut faire un bon écrit, autant la belle écriture peut rehausser la parole – ainsi est faite la langue française et l’auteur nous la fait goûter. Une leçon de vie dans une leçon de prose. Rares sont les écrivains français de cette qualité aujourd’hui.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, 2016, Gallimard, 145 pages, €15.00

Sylvain Tesson sur ce blog

Catégories : France, Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sylvain Tesson, Prix de la page 112 chez Roger la Grenouille

Note citée sur le site du Prix de la page 112.

Créé en hommage à Woody Allen, le prix de la page 112 a « pour vocation de récompenser un ouvrage littéraire paru en début d’hiver, dont la tension stylistique et romanesque sera remarquable de la première à la dernière page. » Il a été décerné le mercredi 11 mars pour la 3ème année, en partenariat avec le restaurant Roger la Grenouille dans le 6ème arrondissement de Paris.

Roger la Grenouille passage de la vierge

Sylvain Tesson a été lauréat pour Berezina. Casquette prussienne, bandeau noir sur l’œil, sa gueule cassée a été causée par une chute d’environ 10 m en août 2014, durant l’escalade d’une façade à Chamonix.  Sylvain Tesson, dont j’ai déjà chroniqué Dans les forêts de Sibérie, se reconnaît une légère tendance suicidaire, « une espèce de démon qui s’est épanoui en moi » déclare-t-il au Magazine M du Monde. En 2012, durant l’hiver, il a entrepris un voyage en moto soviétique de marque Oural, de Moscou à Paris en 12 jours, sur les traces de la retraite de Russie en 1812. Pour le panache ? Il en a ramené ce livre, Berezina. Et une leçon : « Les hommes sont prêts à tout pour peu qu’on les exalte et que le conteur ait du talent. »

Sylvain Tesson

Sept autres titres parus en janvier et février figuraient dans la sélection 2015 :

  1. Eloïse Cohen de Timary, Babylone Underground, éditions Serge Safran
  2. Juliette Kahane, Une fille, L’Olivier
  3. Alexandre Lacroix, L’homme qui aimait trop travailler, Flammarion
  4. Gabriel Matzneff, La lettre au capitaine Brunner, Table ronde
  5. Jean Rolin, Les événements, P.O.L
  6. Jean-Luc Seigle, Je vous écris dans le noir, Flammarion
  7. Anne Wiazemsky, Un an après, Gallimard

prix de la page 112 jury 2015

Le jury était était composé (ci-dessus) de : Marcel Bénabou, Grégoire Bouillier, Christophe Bourseiller, Lidia Breda, Aymeric Caron, Claire Debru, Anne Goscinny, Brigitte Lannaud Levy, Nicolas d’Estienne d’Orves, François Taillandier, Bruno Tessarech et Guillaume Zorgbibe.

Roger la Grenouille prix de la page 112

Ma découverte de ce microcosme littéraire, qui a bien dégringolé dans l’imaginaire français depuis l’Internet et tire le diable par la queue, a été un étonnement et une exploration. Des demi-écrivains (ils ne peuvent pas en vivre) côtoyaient des demi-journalistes (à la pige) et quelques salariés (précaires) de l’édition autour de rares figures plus connues, et surtout du buffet de délicatesses charcutières, magret de canard au miel, cuisses de grenouilles et mousseline d’asperge.

Roger la Grenouille buffet

Un petit monde ayant dépassé la trentaine qui se connait et papote, les célébrités relatives qui ne restent que le temps de se montrer, les électrons libres qui tentent de nouer conversation et se demandent sans cesse qui est qui (« je l’ai déjà vu, mais où ? »). J’ai quand même pu saluer Philippe Tesson et être présenté à Claude Delay, auteur de la biographie de Roger la Grenouille. Au milieu, un financier repenti et un directeur à l’UNESCO, les seuls en blazer bleu roi et cravate bordeaux. Tous les autres affectent le look étudiant attardé et fauché, manteaux informes achetés au décrochez-moi-ça, pull noir à col cheminée ou robe courte noire décolletée, les hommes pas rasés pour faire artiste et certaines femmes tatouées pour faire branchées. Chacun est probablement intéressant dans son domaine, mais préfère semble-t-il l’entre-soi du copinage utile à l’ouverture aux inconnus hors de leur milieu.

Roger la Grenouille mur des celebrites

sylvain tesson berezinaJ’ai pu sympathiser un moment avec une représentante de l’éditeur Robert Laffont et deux journalistes freelance venues presqu’en voisines. Au tout dernier moment, à la porte même de sortie, un écrivain-journaliste m’a lancé à toute vitesse les deux livres qu’il avait publié : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés (510 pages jaugeant la littérature contemporaine) et Supplément inactuel au bréviaire (avec une douzaine d’auteurs en plus). Il s’agit de François Kasbi. De quoi nous mettre en appétit après avoir ingurgité le buffet de la Grenouille, Kasbi le magnifique !…

Dans l’ambiance sombre de l’arrière-salle, au-dessus des banquettes de velours cramoisi, un frisson est passé sur l’assistance lorsque la Présidente du jury a évoqué l’usage du lieu avant 1930 : un bordel.

Le prix de la Page 112 / Infos : contact@prix-de-la-page-112.com

Attachée de presse : guilaine_depis@yahoo.com / 06.84.36.31.85 / Le prix sur son blog

Sylvain Tesson, Berezina, 2015, éditions Guérin, 199 pages, €19.50

Catégories : Livres, Paris | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie

Nous sommes le 11 février 2011 en Russie, juste au nord de la Mongolie, du côté d’Irkoutsk, sur la rive ouest du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du nord. Une cabane de rondins de trois mètres sur trois, dotée d’un poêle à bois, accueille Sylvain Tesson, écrivain voyageur français. Il fait – 33°. C’est là qu’il a décidé de vivre six mois tout seul, en ermite, loin de l’agitation des villes et des rencontres vaines. Soi-même, face à la nature, avec pour seule télé la fenêtre ouverte sur le paysage et, à la nuit, les flammes qui dansent par l’appel d’air du poêle. Un Robinson de terre ferme, naufragé volontaire de la civilisation, nanti des accessoires utiles à tout pionnier, hache, couteau, fil de pêche, mais surtout d’une caisse de nouilles, d’une caisse de livres et d’une caisse de vodka. Un vrai trou que ce Français solitaire ! Plus ivrogne qu’un Russe. La décivilisation est-elle soluble dans l’alcool ?

Plaisir de la liste du matériel, qui fait rêver bien avant d’avoir vécu l’aventure. Même la liste des livres emportés est à elle seule une promesse : celle d’en revenir plus expérimenté, nanti de la sagesse des autres, lentement assimilée contrairement aux urbains, et tout de suite expérimentée dans la rudesse des commencements du monde. Le ‘Traité du désespoir’ du danois Kierkegaard côtoie ‘Les hommes ivres de Dieu’ du français Lacarrière ; ‘Robinson Crusoe’ du so british Defoe voisine avec les ‘Rêveries du promeneur solitaire du genevois Rousseau ; Les ‘Carnets’ de Montherlant répondent au journal ‘Soixante-dix s’efface’ de Jünger ; les Stoïciens aux ‘Fleurs du mal’, le Tao à Zarathoustra ; sans oublier Shakespeare, Schopenhauer, Lucrèce, Whitman, Mishima, Blixen, Gary, Cendrars, Chrétien de Troyes, Yourcenar… Une bibliothèque éclectique qui comprend aussi quelques romans policiers et les mémoires de Casanova. Manquent cependant Montaigne et Dostoïevski, si vous voulez mon avis. Mieux vaut rêver d’Italie au fond de la Bouriatie qu’à Venise. Il y a de l’énergie dans ces livres, leur choix ne s’est pas fait par hasard. Répondre au Qui suis-je ? Où vais-je ? élimine d’office tous les petits maîtres qui surjouent leur temps sans rien d’apporter d’éternel. « Question : qui aurait tenu le plus longtemps entre Volodia à la cour de Louis XIV et le prince de Condé dans la taïga ? » p.171. La réponse ne fait guère de doute.

L’auteur se moque avec admiration du caractère russe : « A chaque fois que les pêcheurs russes visitent ma cabane j’ai l’impression que la division de cavalerie est venue bivouaquer dans mon potager. Fatalisme, spontanéité, despotisme : ces traits du caractère mongol ont été inoculés dans le système veineux slave » p.129. Pas mal vu, tout comme la suite : « Ils ont des gueules à dépecer le Tchétchène et ils partagent délicatement leur biscotte avec la mésange » p.100. « J’aime les Allemands, dit Sergueï. – Ah oui, la philosophie, leur musique… – Non, les voitures » p.94 Et encore ce résumé édifiant : « je contemple ce radeau qui ressemble à la vie en Russie : une chose lourde, dangereuse, au bord du naufrage, soumise aux courants mai où l’on peut faire du thé en permanence » p.251. « Les Russes demandent simplement qu’on les laisse vider une bouteille aujourd’hui parce que demain sera pire qu’hier (…) un état de passivité intérieure corrigée par une force vitale » p.257. C’est cela qui fascine Sylvain Tesson : la force vitale. Elle est bien affadie, avachie, maniérée, dans les salons parisiens…

Sylvain Tesson est un routard sans idéologie, pèlerin sans dieu, migrateur sans être migrant. Il est the Wanderer, celui qui va, juste parce qu’ailleurs est mieux qu’ici. Mais, à 37 ans, aller toujours sans jamais se poser fatigue l’âme. « L’immobilité m’a apporté ce que le voyage ne pouvait plus », dit-il dans sa préface. Dans sa cabane, foin du cyberespace, vive l’espace Sibérie. L’existence est rude en sauvagerie. Les sentiments sont forts et les passions primitives. L’intelligence sommeille, puissamment guidée par les instincts ancestraux de survie et de chasse. Le retour à la nature est aussi le retour des atavismes…

Ce pourquoi il se moque aussi gentiment des écolos heureux qui mâchonnent les idées de décroissance entre ordinateur relié à Internet et potager bio de grandes banlieues. « L’utopie décroissante : un recours poétique pour individus désireux de se conformer aux principes de la diététique. La cabane est un terrain parfait pour bâtir une vie sur les fondations de la sobriété heureuse (…) ne pas s’encombrer d’objets, ni de semblables » p.48. L’austérité ne peut pas être une politique, la quête de la beauté et la vertu intérieure, si. Mais elle se fait tout seul, sûrement pas dans un parti. La résistance au marketing et aux désirs suscités par la consommation « toujours plus » est affaire de personne, pas d’une foule. « Ils n’ont pas la force de se réformer et rêveraient qu’on les contraigne à la sobriété » p.121. Alors que quiconque peut avoir « recours aux forêts » comme Ernst Jünger. Mais « Les sociétés n’aiment pas les ermites. Elles ne leur pardonnent pas de fuir. Elles réprouvent la désinvolture du solitaire qui jette son « continuez sans moi » à la face des autres » p.58. Même la vertu se veut grégaire, par envie : « on » force les autres à imiter les vertueux.

Tesson se moque aussi des gauchistes enfermés dans leurs certitudes, comme Julien Coupat le dit terroriste ferroviaire : « Ce n’est pas l’entassement dans le parc urbain qui rend méchant, ni le stress provoqué par la pression marchande qui transforme l’homme en rat hargneux, ni la rivalité mimétique de la promiscuité qui « commande aux frères de se haïr » (Coupat dans ‘Tiqqun’). Au Baïkal, séparés par des dizaines de kilomètres de côtes, vivant dans la splendeur des bois, les hommes se déchirent comme les voisins de palier d’une vulgaire mégapole. Changez le cadre, la nature des « frères » restera la même » p.213.

Comme quoi la vie naturelle, immergé dans la nature, remet les idées biscornues à l’endroit. Nietzsche l’avait bien vu, qui effectuait de longues marches avant de philosopher. Tout comme Rousseau, logique avec ce contrat social qu’on ne comprend guère, et pourtant : « Seul le recours aux étendues infinies et dépeuplées autorise une anarchie pacifiste dont la viabilité est fondée sur un principe très simple : contrairement à ce qui advient en ville, le danger de la vie dans les bois provient de la Nature et non de l’Homme » p.93 Utopistes rousseauistes qui n’avez rien compris, allez donc en cabane ! Comme Sylvain Tesson, vous comprendrez que votre idéal « politique » est une contradiction en soi… C’est expliqué page 120 et je vous laisse le découvrir.

C’est écrit léger, avec des formules percutantes et de jolies contemplation des éléments qui se déchaînent et des ours aussi brutes que russes. On ne s’ennuie jamais avec un solitaire pareil, dans une nature semblable !

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, juin 2011, Gallimard NRF, 267 pages, €17.01

Biographie sur Wikipedia

Catégories : Livres, Russie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,