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Nelly et Monsieur Arnaud de Claude Sautet

Le mode de vie contemporain a bouleversé les relations humaines traditionnelles : celles du couple, de la parenté, de la famille, de l’amitié, des affaires. Le film aborde tout cela.

Il commence comme un Truffaut des années 1960, montrant un jeune homme et une jeune femme au début de leur union. Mais le personnage principal, contrairement à Truffaut, est ici la femme : fraîche, ingénue, décidée. Plus de chichi bourgeois victorien, elle dit oui ou non directement, sans fioritures ni faux-semblants. Première leçon de la modernité : les relations entre les êtres sont désormais directes, immédiate ; elles veulent se fonder sur la vérité et la sincérité des désirs.

Le mari de la jeune femme est au chômage depuis un an ; il ne cherche pas de travail, il s’en fout, il survit – tant que ça dure… Sa moitié cumule les temps partiels ici ou là, dans la saisie informatique, la mise en page, la vente en boulangerie. Seconde leçon de la modernité : les relations stables sont terminées, on vit le temps du provisoire et chacun se débrouille dans des activités éclatées. Le couple, bâti pour un autre temps où l’avenir pouvait se tracer, ne résiste plus au zapping contemporain. Chacun doit changer de peau comme il change de métier, de chemise ou d’habitudes. Les relations évoluent comme l’existence. Pour les deux jeunes gens, c’est la séparation, puis le divorce.

Nelly (Emmanuelle Béart) en parle à une amie plus âgée (Claire Nadeau), dont le mari a divorcé d’un premier mariage pour l’épouser et lui donner deux enfants. Cela ne l’empêche pas de revoir son ex–femme et de jouer les étalons au point qu’elle attend un autre enfant de lui. Troisième leçon de la modernité : le zapping imposé par l’existence contemporaine est plus facile aux hommes. Il est en phase avec leur tempérament explorateur et volage. Seules les femmes doivent s’inscrire dans la durée pour cause de maternité et d’enfants à élever.

L’amie présente Nelly à Monsieur Arnaud, l’un de ses anciens amants, un vieux magistrat entré dans les affaires. Quatrième leçon de la modernité : la succession des générations à l’image de celle des saisons, c’est terminé. On s’aime désormais transversalement, sans durée, sans projet, vieux et jeunes mêlés, les ex entre eux ; rien n’empêche plus rien, les tabous sociaux traditionnels ont sauté.

Monsieur Arnaud est incarné sur la toile par Michel Serrault, très français, très chic, humaniste et ronchon. C’est un sage, toujours critique mais attentif, tout à fait dans la culture française. Il se met à préférer brusquement les êtres aux livres, après avoir fait l’inverse toute sa vie. Cela parce qu’il passe de l’autre côté du miroir et se met à écrire lui-même un livre. Il vend tout ce qu’il ne lit plus parce qu’il crée : il rédige ses mémoires. Il embauche Nelly pour lui taper son texte. Cinquième leçon de la modernité : l’aujourd’hui exige de ne vivre qu’au présent. Lorsque l’avenir n’est plus écrit nul part, nul ne lit plus les histoires du passé et n’existe plus que dans l’instant. Et l’on prend les êtres tels qu’ils viennent, ici et maintenant, voire sur le tapis, dans le tout, tout de suite caractéristique de l’époque post-68.

Plus de livres donc plus de destin mais la vie telle qu’elle se présente, au hasard. Les mémoires ne sont plus des leçons pour l’histoire mais un recueil vivant d’anecdotes, d’instants humains dont on aime à se souvenir. Il y a peut-être ici une sixième leçon de la modernité concernant la littérature.

Monsieur Arnaud sera amoureux de Nelly mais la respectera. Elle n’aura de liaison qu’avec l’éditeur du magistrat, jeune et fringant célibataire qui veut « s’établir » comme dans la tradition (Jean-Hugues Anglade). Mais elle rompt, elle « est bien comme ça » dans l’éphémère, l’adolescence prolongée qui correspond si bien à l’époque au prétexte de « liberté ». Monsieur Arnaud a été mauvais époux et mauvais père, magistrat colonialiste puis homme d’affaires impitoyable. En écrivant ses mémoires, il revient sur lui-même, se juge, assume son existence à l’aide de sa vaste culture. Il apparaît comme un phare, une référence morale dans la tempête moderniste pour une Nelly à la dérive. Septième leçon de la modernité : la culture est ce qui reste quand tout a été emporté. La culture humaniste française permet de vivre, de s’accorder au monde tel qu’il va, de trouver le bonheur même dans les bouleversements chaotiques contemporains.

Monsieur Arnaud va aider Nelly à mûrir, il reprendra sa femme après un divorce de 20 ans parce qu’elle se retrouve brutalement seule à la mort de son second mari. Il soutiendra son adversaire en affaires, ruiné par lui. Il fera un voyage pour revoir son fils, informaticien à Seattle, que tout sépare en termes de conception de la vie. Huitième leçon de la modernité : la sagesse est avant tout de se préoccuper des êtres, non des choses. Mais l’on ne devient sage qu’une fois bien avancé dans l’existence.

Avis aux jeunes couples tentés de s’éclater avant d’éclater leur union : l’égoïsme sacré est une impasse. C’est un signe d’adolescence prolongée, une crispation névrotique sur la jeunesse. Dans le couple, la paternité, l’amitié, les affaires, le chacun pour soi, tout cela apparaît comme un leurre. Sauf à avoir la force de rester solitaire, il faut accepter le compromis, l’éternel compromis avec les êtres, où chacun met du sien, pour que perdure un semblant d’ordre humain.

Mais Claude Sautet est optimiste : même prolongée, attardée, l’adolescence finit par passer, et l’on découvre les valeurs de l’âge mûr, celles que l’humanisme classique a rendu éternelles.

DVD Nelly et Monsieur Arnaud, Claude Sautet, 1995, avec Michel Serrault, Emmanuelle Béart, Jean-Hugues Anglade, Claire Nadeau, Michael Lonsdale, Françoise Brion, Michèle Laroque, Charles Berling, StudioCanal 2001, 1h42, €12.49

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Forrest Gump de Robert Zemeckis

« Heureux les pauvres en esprit car ils verront le Royaume des cieux ».

L’Amérique, toujours biblique, compose un film à la gloire de ces « pauvres en esprit », gloire qui apparaît aussi comme la sienne : les Etats-Unis ont été bâtis par les rejetés du vieux continent, ces pauvres pas très intelligents chassés du vieux monde.

Morale : chacun a un destin. Comme une plume au vent, celle que l’on voit au début puis à la fin du film, l’homme est entre les mains de Dieu. Qu’il renonce à son orgueil, qu’il se laisse mener et Dieu le conduira : il le rendra bon citoyen, bon époux et bon père…

Il suffit d’obéir aux commandements.

Forrest (Michael Conner Humphreys enfant et Tom Hanks adulte) est un gamin « tordu ». Physiquement handicapé, socialement sans père, les cheveux aussi courts que les idées, le col fermé, stricte comme la vertu de sa mère. Les autres, les « normaux », se moquent de lui. Forrest obéit à sa maman et aux autorités. On lui dit : « cours ! » et il court ; « ne te fais pas tuer » et il ne le fait pas ; « regarde toujours la balle ! » et il la regarde. Le tout jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’héroïsme, sans le vouloir, sans le savoir.

Il est bête et discipliné, vertus qui font la force des armées comme celle des imbéciles. Il va, comme une force ignorante. C’est un innocent capable, mieux que les chameaux tout gonflés de postes et de mépris, de passer par le chas d’une aiguille pour entrer dans le royaume des cieux.

Forrest n’a rien pour lui mais, comme s’il ne réfléchit pas, il avance et réussit d’oser. Les gens le trouvent idiot mais il se sert de toutes les situations : réussir au collège, faire l’amour avec une fille, sauver ses copains au Vietnam, redonner à son lieutenant amputé le goût de vivre, créer des slogans publicitaires sans y penser (ils sont les plus efficaces !), gagner des tournois de ping-pong parce qu’il n’est qu’à son jeu sans distraction, être félicité trois fois par le président des États-Unis et concevoir même (toujours sans le savoir) un gamin intelligent !

Le spectateur sait que le gamin est intelligent parce que, dans le film, il a les cheveux plus longs que son père à son âge. On ne recule pas devant le symbole primaire dans les films américains. Forrest côtoie les hippies drogués, les coureurs de fond, les sectes – tous ces moyens modernes socialement acceptables de devenir idiot. Lui il est, autant s’accepter.

Le film est populaire et léger ; il se regarde avec plaisir. Chacun, en Amérique, devrait sourire des gags, frémir d’émotion dans les séquences classiques, et se sentir supérieur au « crétin d’Alabama ». Devrait.

Car il faut apprendre ses trois leçons :

  1. Leçon d’humilité : rien ne sert de chercher « un sens » à la vie – autant se contenter de vivre son destin.
  2. Leçon d’humanité : il faut aimer à perdre la raison, et l’enfant est « la plus belle chose que j’ai jamais vue » (Forrest devant le petit garçon qu’il apprend être son fils).
  3. Leçon d’autosatisfaction : vive les cons ! Vive les Américains !

Il suffit d’y croire, c’est fascinant.

DVD Forrest Gump, Robert Zemeckis, 1994, avec Tom Hanks, Michael Conner Humphreys, Haley Joel Osment, Robin Wright,  Gary Sinise, Mykelti Williamson,Sally Field, Paramount 2006, 2h16, standard €6.99 blu-ray €9.90

Coffret Tom Hanks : Pentagon Papers + Seul au monde + Forrest Gump + Apollo 13, Universal Pictures France 2018, €19,99

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Heat de Michael Mann

Avant le 11-Septembre, où les Yankees sont devenus fous, le cinéma d’action était à un sommet. Heat est non seulement remarquable par son découpage sans temps mort, mais aussi par le duel de deux monstres sacrés, le lieutenant de police Al Pacino et le braqueur virtuose Robert de Niro.

C’est ce dernier qui apparaît sympathique jusqu’au milieu du film. Puis intervient la fameuse rencontre du flic et du truand dans un café d’autoroute, sur l’initiative du flic insomniaque que sa bonne femme vient de vexer en baisant un homme chez elle puisqu’il n’est jamais là.

Les deux hommes se retrouvent en prédateurs, l’un pour le bien, l’autre pour le vol (qui est un mal relatif puisqu’il ne s’agit que de prendre aux financiers). Ils se respectent et chacun déclarent ne savoir bien faire que son métier. La scène dure six minutes et fait basculer le film en son milieu. Tout oppose les deux hommes, sauf leur destin qui est d’aller jusqu’au bout : le flic joue à la famille normale, marié trois fois et père d’une belle-fille en crise d’adolescence – mais il n’est jamais là ; le truand se veut seul mais pas solitaire, étant « capable de tout quitter en trente secondes si un flic se pointe à l’horizon » – mais il vient de tomber amoureux d’une jeunette rencontrée en librairie.

Hanna le flic apparaît honnête et humain ; McCauley le truand égoïste est capable de mentir à son aimée (mentir est le pire crime au pays de la transparence démocratique – encore que l’époque récente incite à nuancer…). Le spectateur alors choisit, même si le Pacino joue trop le Rital en excès, braillant dans la rue et engueulant ses hommes en grand chef mafieux, baisant sa femme avec ses deux médailles d’or ballotant au cou, grand guignol petit et toujours mal fagoté.

Ce sont ces destinées qui vont se rencontrer au moment ultime. Al Pacino dormirait tranquille si sa belle-fille n’était pas venue s’ouvrir les veines justement dans sa baignoire, le laissant éveillé et apte à consulter son pager, gonflé d’une colère contre le monde entier pour la vie injuste que lui font mener les truands. Robert De Niro irait couler des jours tranquilles aux îles Fidji si son démon particulier ne le poussait, alors qu’il se dirige vers l’aéroport muni de tout le viatique pour une nouvelle vie, à se venger du gros con nazi qui a fait foirer son récent braquage et qui a dénoncé son ultime coup de la banque, déclenchant une fusillade monstre dans les rues de Los Angeles. Un quart d’heure de trop… voilà ce qui lui a manqué. Le duel final sur les pistes de l’aéroport de Los Angeles la nuit est épique mais se termine par l’élimination de l’un d’entre eux. Pas de vainqueur, juste la vie – qui est tragique et choisit au hasard – et ne se perpétue que par les femmes qui restent sur le bord. Ou la lumière de Dieu, puisque les projecteurs s’allument à l’ultime moment pour que l’un tire d’abord en ayant vu l’ombre de l’autre.

Le bien, le mal, ne sont au fond que relatifs. Il y a de vraies ordures qui ne méritent pas le nom d’humains et qui peuvent être éliminés sans remord, tel Waingro (Kevin Gage), chevelu et barbu, croix gammée tatouée sur le sternum, tueur en série de putes de 15 à 17 ans et tueur des gardes du fourgon blindé lors du premier braquage. Pour les autres, ils ont tous leur faille, tel Chris (Val Kilmer), amoureux fou de sa blonde plus intéressée par le fric que par l’aventure (Ashley Judd), écartelée entre balancer ou élever son fils, mais qui ne trahira pas son mec en coopérant avec les flics puis en faisant discrètement signe à Chris de filer au moment où il va être appréhendé. Les braqueurs ne volent pas les petites gens mais les financiers voleurs, ils ne tuent pas le quidam mais seulement les flics et les méchants. Sauf qu’une erreur de casting leur a fait engager Waingro le psychopathe au dernier moment et que ce démon a tout fait foirer. Tout. Comme si le Diable biblique en personne s’en était mêlé, ce qui n’est probablement pas par hasard, tant les Yankees sont imbibés de Bible et profondément superstitieux du diable et du bon dieu.

Mais ça marche. J’ai vu trois fois le film et je le trouve envoûtant à chaque fois.

DVD Heat de Michael Mann, 1995, avec Al Pacino, Robert De Niro, Danny Trejo, Val Kilmer, Jon Voight, Tom Sizemore, 20th Century Fox 2017, 2h43, standard €8.32 blu-ray €11.99

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L’effet papillon d’Eric Bress

Evan est un petit garçon de sept ans des années 1980 (Logan Lerman), joli avec ses cheveux dans le cou et sa médaille qui brinquebale sur sa poitrine (12 ans au tournage !). Mais il sidère sa maîtresse lorsqu’il se dessine en meurtrier. Il a des trous de mémoire et ne se souvient pas qu’il ait fait un tel dessin. Sa mère (Melora Walters) a peur qu’il n’ait en lui les gènes de la folie de son père, interné en hôpital psychiatrique. Elle lui fait passer un scanner cérébral, qui ne révèle rien de particulier mais le docteur conseille de lui faire tenir un journal des tous les faits de sa journée pour raviver sa mémoire. Ce journal se révélera crucial par la suite.

Un jour, elle part pour l’emmener chez un copain lorsqu’elle le trouve dans la cuisine, un couteau à la main : il ne se souvient pas pourquoi. Puis il part joyeux retrouver son copain Tommy (Jake Kaese, 10 ans au tournage) et surtout sa sœur Kaleigh – prononcez kèli – (Sarah Widdows, 9 ou 10 ans) dont il est amoureux. Mais oui, on peut être amoureux à sept ans ! Sauf que le décalage entre l’âge de la fiction et l’âge réel des acteurs pose problème ; il n’est guère réaliste.

Le père, George (Eric Stoltz), boit du bourbon et, un brin éméché, décide de tourner un film avec Evan et Kailegh, suscitant la jalousie de son fils Tommy. Il s’agit de l’histoire de Robin des bois, lorsqu’il revient trouver sa fiancée. Là, autre trou de mémoire, Evan se réveille nu devant la caméra et ne se souvient pas pourquoi. On ne voit guère que le haut d’une épaule de profil (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées).

Six ans plus tard, les 13 ans ont constitué une petite bande des quatre avec Tommy (Jesse James, 15 ans au tournage) et Kaileigh (Irene Gorovaia, 15 ans au tournage), le gros Lenny (Kevin Schmidt, 16 ans au tournage) et Evan (John Patrick Amedori, 17 ans au tournage) – qui porte toujours sa médaille, un peu plus court sur la gorge. Tommy, infernal, non seulement fume et fait fumer les autres en rébellion, mais déniche une cartouche de dynamite que son père cache dans le sous-sol. Rien de mieux que, pour se marrer, l’allumer pour faire sauter la boite aux lettres ridicule de narcissisme d’un riche voisin qui a représenté la maquette de sa maison. Tommy a eu l’idée, Lenny a été la déposer et Evan l’a allumée à l’aide d’une cigarette retardateur (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Attentionné à son aimée, Evan met les mains sur les oreilles de Kailegh et, là, autre trou noir de la mémoire. Il se retrouve dans les bois, fuyant avec les autres, sans savoir ce qui s’est passé.

C’est alors que Tommy, toujours jaloux d’Evan parce qu’il aspire l’amour de sa sœur qui aurait dû lui être destiné après la séparation de ses parents, devient violent. Il se venge en faisant griller le chien d’Evan, Croquette, enfermé dans un sac et arrosé de White-spirit (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées), il tabasse Evan et Kaileigh avec un poteau de clôture. Evan s’évanouit et a un autre trou de mémoire. En fait, à chaque fois que la situation le dérange, il s’évade ailleurs.

Sept ans plus tard, le voici à l’université (Ashton Kutcher, 26 ans), médaille au cou, dans la chambre d’un gros punk odorant et baiseur, Thumper (Ethan Suplee) – je me demande pourquoi il a un tel tropisme pour les gros, est-ce du politiquement correct 2004 ? Tommy (William Lee Scott) a été interné en maison de correction et vient juste d’en sortir. Kaileigh (Amy Smart) est devenue serveuse un peu pute dans un bar de la ville où les clients lui pelotent les fesses ; lorsqu’Evan la retrouve pour lui poser des questions sur les absences qu’il a eu en son enfance, elle le rejette puis se suicide. Lenny (Elden Henson), dépressif, se concentre sur ses maquettes d’avion et ne quitte plus sa chambre. Evan prépare un mémoire sur la mémoire (mais si on peut tautologiser !) et reprend ses carnets intimes, tenus sur ordre du médecin depuis l’âge de 7 ans. Les relire suscite parfois des flashs – et il ne tarde pas à se retrouver dans les situations dont il ne se souvient plus.

Il s’aperçoit alors que, comme son père, il a le don de revivre le passé. Il veut sauver Kaleigh, la seule fille qu’il n’ait jamais aimée, mais il va découvrir que ce pouvoir puissant est incontrôlable : s’il change la moindre chose, il change tout (sous-titre du film). Car l’homme n’est pas Dieu et c’est péché d’orgueil de croire pouvoir réécrire ce qui est écrit. Le monde est un chaos physique dans lequel une condition initiale change tout, tel est l’effet papillon, dont le battement d’aile à un bout de planète peut susciter un ouragan dans l’autre.

En changeant le tournage du film pédopornographique de George, Evan va sans doute sauver Kaileigh mais pousser Tommy aux extrémités – car le père reporte ses attouchements et plus sur son fils aîné – et se battre une fois étudiant avec Tommy et le tuer, ce qui va le conduire en prison, loin de l’amour de Kaleigh. En changeant l’épisode de la cartouche de dynamite, Evan va sans doute éviter l’accident qui a traumatisé les autres mais perdre les deux avant-bras et l’amour de Kaleigh, qui lui préfère Lenny. En changeant la scène de violence de Tommy avec Croquette, Evan va sauver le chien et amender Tommy mais faire de Lenny un meurtrier et de Kaleigh une junkie sur laquelle tous les mâles peuvent passer pour 50$ (tarif 2004, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées)… Ce don est le signe de Satan, ce pourquoi son père, qu’il voulait ardemment voir lorsqu’il avait 7 ans, a tenté de l’étrangler devant les surveillants avant d’être abattu d’un coup de massue. Evan se souvient dès lors pourquoi son père a voulu le tuer.

Mais, en bon Américain, il ne renonce pas ; pour lui, idéaliste yankee, les bonnes intentions finissent toujours par être reconnues par la Providence car le sentiment d’être dans le vrai entraîne la vérité (Trump ne dit au fond pas autre chose, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Dans un dernier effort, traqué par les psys dans l’hôpital où il a réussi à quitter sa chambre, il se remémore sa première rencontre avec Kaleigh grâce aux films de famille que sa mère lui a apportés. Il sacrifie cette fois l’amour de sa vie à l’équilibre de tous : il lui susurre à l’oreille qu’elle est horrible et qu’il ne veut plus jamais la voir – à 7 ans (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Mais la fin (celle du cinéma) voit Evan et Kaleigh se croiser huit ans plus tard encore dans les rues de Manhattan : tout va-t-il une fois de plus basculer ?

Une histoire de science-fiction sur les paradoxes du temps, écrite pour l’Amérique du début des années 2000. Peut-on réparer ses erreurs ? Quelles sont les bifurcations prises au hasard qui ont tout fait changer ? Et si l’on pouvait revenir sur le passé, quelles en seraient les conséquences ? Le découpage en allers et retours sur les différentes périodes donnent au film un suspense intéressant, la réalité des choses n’étant dévoilée que petit à petit, éclairant la suite. Les acteurs sont bien choisis, même si leur âge biologique contraste trop fortement avec leur âge de fiction. Evan ne peut pas avoir 7 ans, pas plus que 13, car un garçon de cinq ou quatre ans plus vieux ne saurait avoir les mêmes réactions. Malgré cet inconvénient, peut-être dû là encore au politiquement correct sexuel (à 7 ans) et délinquant (à 13 ans), les enfants ressemblent de façon plausible aux personnages de 20 ans. C’est surtout l’Amérique des banlieues moyennes qui est filmée dans ses contradictions : une façade de brave gars peut cacher un pervers sexuel, un garçon déterminé un sadique incontrôlable, une pure jeune fille une putain en puissance. Le destin bat les cartes mais chacun doit jouer avec et nul démiurge ne viendra l’aider.

Ce qui oblige à examiner à chaque fois les conséquences de ses actes. Le film est un hymne à la responsabilité, seule condition de la liberté. Aimer ne suffit pas, contrairement à ce que répandent les niaiseries chrétiennes ; il faut encore assumer son amour (pris au sens large de tout attachement) et aller au-delà des apparences pour « sauver » le bon en chacun. Ainsi construit-on son karma, le cycle des causes et des conséquences liées à l’existence. Dans l’Amérique des années post-2001, il était en effet urgent de s’interroger sur ses actes et sur leur bonne conscience aux conséquences incalculables !

Le DVD présente la version cinéma, différente de celle de la Director’s cut dans laquelle des fins alternatives sont proposées, comme si l’opinion devait choisir exclusivement celle qui lui plaît.

DVD L’effet papillon (The Butterfly Effect), Eric Bress et J. Mackye Gruber, 2004 – interdit aux moins de 12 ans – avec Ashton Kutcher, Amy Smart, Logan Lerman, Eric Stoltz, Ethan Suplee, Elden Henson, William Lee Scott, Melora Walters, John Patrick Amedori, Irene Gorovaia, Kevin Schmidt, Jesse James, Sarah Widdows, Metropolitan Video 2005, 1h49 plus bonus, standard 9.28€ blu-ray 14.99€

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Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella

Le roman policier de Patricia Highsmith sorti en 1955 a inspiré les cinéastes. René Clément a filmé Alain Delon dans Plein Soleil en 1960, avant Anthony Minghella avec Matt Damon en 1999. Ces trois œuvres sont des variations sur le thème, chacune intéressante et différente – comme quoi le roman policier atteint parfois à la littérature.

Un jeune homme qui n’est rien, Tom Ripley (Matt Damon), envie le jeune homme qui est tout, Dickie Greenleaf (Jude Law). Le fils orphelin pauvre voudrait être gosse de riche, suivre les cours de Princeton au lieu de n’être qu’accordeur de piano dans la prestigieuse université, avoir une fiancée comme lui, couler la dolce vita en Italie à sa place. Comme il ne se sent personne, il imite. Fausses signatures, voix contrefaites, endos des habits d’un autre, il est facile de duper les gens aux Etats-Unis et Tom en profite. Comme il n’est rien, il donne l’image que désire les autres.

Ce jeu du miroir est exploité par le réalisateur 1999 plus que par le René Clément 1960. L’Amérique aime la psychologie pratique plutôt que la noirceur psychologique et Tom Ripley devient le double fusionnel, quasi sexuel, de celui qu’il admire au point de vouloir être son « frère » avant de se fondre en lui par le meurtre. Non pas qu’il aime tuer, ce n’est que hasard, réaction bouleversée au rejet brutal de celui qu’il croyait son ami et qui l’a pris et jeté comme une poupée sans importance.

Le père de Dickie (James Rebhorn), riche industriel des chantiers navals, croit Tom sorti de Princeton comme son fils parce qu’il a arboré dans une party le blazer de l’école pour faire plaisir à son ami Peter (Jack Davenport). Il le mandate tous frais payés pour ramener Dickie à la raison. Il veut le faire revenir pour qu’il prenne sa suite alors que le garçon rejette le père, l’entrepreneur et le bourgeois, dans une révolte de jeunesse yankee qui présage déjà celle des années 1960. Sauf qu’il profite de l’argent, la pension allouée chaque mois en dollar qui lui permet de louer une villa, d’acheter un yacht et de mener la belle vie entre la côte napolitaine, Rome et la station de ski huppée de Cortina.

Tom l’aborde en se présentant en slip vert pomme sur la plage comme un ancien condisciple de Princeton. Dickie ne se souvient pas de lui mais est amusé par le garçon, sa stature de marbre blanc délicatement musclée comme celle des dieux et son rapport social qui lui renvoie sa propre image. Seules les lunettes qui donnent de grosses narines à Tom lui déplaisent. Il l’adopte, alors que sa fiancée Marge (Gwyneth Paltrow) est réticente – mais surtout jalouse. Elle voudrait Dickie pour elle toute seule, comme souvent les filles des années 1950, rêvant au couple fusionnel et au nid coupé du monde – alors que Dickie est un dragueur, flambeur, livrant libéralement son corps aux désirs par des chemises à peine boutonnées. Il adore s’entourer d’une cour d’amis qu’il séduit en leur faisant croire qu’il est tout à eux durant les instants qu’ils sont près de lui. Il engrosse une fille du village – qui se noie de désespoir car il n’a pas voulu lui donner de l’argent pour avorter.

Il demande à Tom quel est son talent et celui-ci lui dit « imitations de signatures, faux et imitation des voix ». Le frivole Dickie – ainsi prévenu – ne retient que ce qui peut l’amuser et demande à Tom d’imiter quelqu’un : celui-ci contrefait alors son père qui le mandate pour lui ramener le fils prodigue. Epaté, Dickie garde Tom auprès de lui un moment, afin de convaincre papa qu’il ne rentrera pas. D’autant que Tom laisse volontairement échapper de sa serviette une série de disques de jazz que Dickie aime alors que son père déteste cette cacophonie de nègres. Tom préfère initialement le classique au jazz et le piano au saxo, mais apprend vite et joue le jeu à la perfection. Dickie le présente à son ami Freddy (Philip Seymour Hoffman) et au club où il joue du saxophone avec des Napolitains.

Un jour il surprend Tom revêtu de ses habits dans sa propre chambre et qui imite ses mimiques et son ton de voix. Bien qu’il lui ait dit qu’il s’habillait mal et qu’il pouvait lui emprunter veste ou chemise, il prête alors attention aux médisances de Marge qui soupçonne Tom d’être homosexuel, fasciné par lui. Il le teste en le conviant à une partie d’échecs, lui entièrement nu dans sa baignoire. Il n’est pas sûr d’ailleurs que Dickie ne soit pas sensible à ses amis mâles : comme un Italien il les touche, les embrasse, et arbore un torse nu de marbre dans sa chambre. Mais Tom est plus fasciné par la personnalité à imiter pour exister que par le corps de la personne et il ne bronche pas.

Il est cependant convenu que la relation doit s’arrêter là et que Tom doit rentrer. Il n’est pas de leur monde et ne sait même pas skier ; il consomme l’argent du père mais n’est en rien son fils – comme quoi le fils prodigue apparaît près de ses sous et moins rebelle qu’il le clame. Dickie convie Tom à un dernier voyage à San Remo pour avoir un compagnon de fiesta et de jazz. Il loue un canot à moteur pour explorer la côte et trouver une villa à louer tant il est séduit par l’endroit – sans se préoccuper de Marge qui ne songe qu’au mariage et à se fixer.

Dans le huis-clos du canot, entouré par la mer déserte, les vérités sortent d’elles-mêmes. Dickie accuse Tom d’être une sangsue, collé à lui sans cesse ; Tom réplique qu’il lui voue une admiration sans borne et qu’il se sent comme son frère. La dispute dégénère et Tom abat Dickie d’un coup de rame avant de l’achever. Effondré, il l’enserre dans ses bras et se laisse calmer ainsi un long moment. Il n’a pas désiré le corps de Dickie mais son aisance sociale ; il lui prendra sa montre et ses bagues. Cette absence de passion donne d’ailleurs au film un ton de carte postale et une sécheresse de jeu d’échecs qui nuit un peu. Contrairement à Tom joué par Alain Delon, le Tom joué par Matt Damon n’a pas d’identité, il n’est qu’un reflet ; il ne cherche même pas à mettre en valeur sa plastique musculaire pourtant parfaite.

Son mentor mort, il convoite son héritage et endosse son rôle, dont il contrefait déjà très bien la signature (mais pas les fautes d’orthographe, ce qui aurait dû alerter). Pour assurer la transition et se faire plaisir, il s’installe à Rome sous deux identités dans deux hôtels différents et assure sa présence par des messages laissés par téléphone aux réceptionnistes. Il rencontre les amis de Dickie, ceux qui le connaissent avec l’identité de Tom et les autres sous celle de Dickie. Il fait croire par lettre à Marge que son fiancé veut réfléchir et prendre de la distance, et aux autres qu’il se lasse de Marge.

La situation est précaire et intenable longtemps car les femmes sont soupçonneuses, tout comme l’intuitif Freddy. Il doit donc le tuer aussi. Ce qui provoque une enquête de la police italienne, qu’un bon américain moyen considère évidemment comme nulle et bâclée. Le père de Dickie vient en Italie pour retrouver son fils, qui a disparu après le meurtre de Freddy. Il est accompagné d’un détective privé qu’il paye bien et qui connait les pulsions violentes de Dickie. Tom sera-t-il sauvé ?

Mais le mensonge est un éternel porte-à-faux et, malgré son habileté, Tom na pas l’envergure de résister à l’accumulation. Il doit sans cesse redresser le sort par de nouveaux crimes, sauf à rompre et à se refaire une vie sans liens ni argent – comme avant. Il le tente avec Peter, séduit par la beauté du corps de marbre, mais Tom est-il capable d’aimer ? Son enfance et sa jeunesse l’ont-elles préparé à s’ouvrir aux autres autrement que pour les exploiter ?

Les Etats-Unis croient au destin et que nul ne peut en sortir malgré ses talents. Chacun est prédestiné et tout manquement à la vérité est puni. D’où ces « vérités relatives » pour éviter le concept de mensonge dont Trump use et abuse. Si l’on croit à sa propre « vérité », on est invulnérable. En 1955, un jeune homme sans origines, malgré sa carrure de statue romaine, en a-t-il les épaules ?

DVD Le talentueux Mr Ripley (The Talented Mr Riplay), Anthony Minghella, 1999, avec Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow, Cate Blanchett, Philip Seymour Hoffman, Jack Davenport, James Rebhorn, StudioCanal 2012, 1h15, standard €9.99 blu-ray €12,76

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François Coupry, Merveilles

De 1982 à 2016, l’auteur invente des contes paradoxaux où, dit-il, « le vilain se pare du Merveilleux » (avec majuscule). La merveille est ce que l’on remarque, ce qui se distingue, ce qui suscite l’admiration. Pas sûr que ce soit le cas de plusieurs de ces contes, dont le premier est déclaré dès le titre « amoral ». Jour de chance est d’ailleurs le plus ancien publié – et pas le meilleur à mon avis. Il est dommage que le recueil commence par le pire avant d’ouvrir enfin l’imagination.

Car Le fils du concierge de l’Opéra est une pure merveille, ne commençant qu’à la page 200. Un titre énigmatique, l’odyssée en accéléré d’un enfant, les murs du monument parisien sur la place du même nom… et puis la découverte ! La psychologie est bien rendue, les émois de l’enfance et de l’adolescence finement observés. Déjà publié chez Gallimard en 1992, ce conte fait honneur du titre du recueil et entraîne vers la mirabilia, le merveilleux, jamais loin du miserabilia, le malheureux.

Le fou rire de Jésus est aussi une performance dans l’espace et dans le temps, l’histoire sainte chrétienne revisitée par un conteur facétieux qui sait être profond.

Mais Jour de chance, vraiment, n’est pas à la hauteur, encore moins que La femme du futur, un tantinet dans la même veine mais publié 34 ans plus tard. Les deux contes, longuets et délayés, mettent en scène le premier un homme, le second une femme. Tous deux sont des « innocents » au sens où ils n’ont pas vraiment choisi leur destin, malgré l’affirmation d’un orgueil outrancier de la seconde – bien le reflet de son époque, qui est une projection amplifiée de la nôtre.

Dans Jour de chance, le personnage ne fait rien, n’est utile à personne, nuit même à la société en voulant se faire remarquer, sinon aimer. Il va jusqu’à tuer. Mais le système social a décidé une fois pour toutes qu’il était irresponsable, un déchet toxique mais collatéral. Il n’est pas « fou » mais en marge, impossible à juger et à punir.

La femme du futur est « la plus belle du monde », elle ne travaille pas et ne sert à rien mais se mire dans son miroir filmé diffusé immédiatement sur les réseaux sociaux mondiaux. Elle est aussi insignifiante, aussi nulle que le premier, mais se croit au-delà, reflet d‘une société des loisirs où les machines font tout et s’autoreproduisent.

Notre univers au présent pour l’homme et au futur pour la femme, ne font vraiment pas envie – mais c’est le mérite des contes de susciter la réflexion. Dommage que, dans ces deux opus, l’auteur cède trop volontiers à sa facilité de plume. Des histoires resserrées seraient plus percutantes.

Au total, l’anthologie des cinq contes suggère un point commun qui est la prison. Celle de soi dans Jour de chance, celle du corps dans Nos amis les microbes (un brin complaisant et allongé), celle de la fonction dans Le fils du concierge de l’Opéra, celle de la croyance qui se coule dans toutes les formes avec Le fou-rire de Jésus, celle du narcissisme dans La femme du futur. L’auteur n’est pas à l’aise avec notre époque, ce pourquoi il lâche son imagination au-delà du présent. Il invente des mondes, pas toujours très jolis ni humains, qui sont la projection fantasmée de ses craintes sur la loi, la santé, l’illusion, la religion et le bonheur.

François Coupry, Merveilles – Cinq contes illustrés par Cyril Delmotte, Pierre Guillaume de Roux éditeur, 2018, 580 pages, 23€

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Déjà chroniqué sur ce blog : Francois Coupry, L’agonie de Gutenberg

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Hitler

L’idée m’est venue de regarder à nouveau cet autre monstre sacré de l’histoire du siècle précédent qu’est Adolf Hitler. Je l’avais survolé durant mes études mais, au contraire de Lénine dont les œuvres, bien que sectaires, ont une certaine séduction intellectuelle, Hitler ne m’a jamais attiré. Son œuvre n’est qu’un tissu de hantises plates ou hystériques, sa personnalité bien falote. Reste sa politique, dont les conséquences furent énormes en son siècle – et qui fait toujours question. On ne peut l’ignorer, donc il faut tenter de le comprendre l’homme.

La biographie de Marlis Steiner, paru en 1991, ainsi que les souvenirs d’Albert Speer, parus en 1966, peuvent y aider. Le premier est d’une historienne française ; il opère une belle synthèse, claire et abondamment référencée. Le second est un participant au Reich, un ministre proche de Hitler, dont l’intelligence aiguë offre un regard de l’intérieur, une observation acérée de technocrate imperméable à la propagande et tenu seulement par une fidélité personnelle. Il apparaît comme le meilleur ouvrage sur le nazisme et le régime hitlérien. Tout y est : l’exposé de la doctrine, la pratique de la dictature, la flagornerie et les rivalités de clans, le fanatisme borné de Hitler et son magnétisme personnel, ses innombrables erreurs, la faillite d’un système archaïque et ossifié dans son principe, fondé sur une propagande c’est-à-dire une illusion permanente, qui vendait une énergie dont le relai devait impérativement être pris par la réalité sous peine de retomber – enfin une idéologie brumeuse, mythologique et névrosée.

Qui était Adolf ?

Son grand-père est inconnu, peut-être était-il même juif bien que les recherches de Himmler n’aient rien donné. On soupçonne l’inceste : l’oncle de Hitler serait en fait son vrai grand-père… Son père est coureur de jupon et arriviste, il se rêve. Rien de bien glorieux pour le führer du Reich. Après la mort de ses trois premiers enfants, avec un mari souvent absent, l’amour de sa mère pour Adolf est excessif. L’enfant est dévoué et anxieux, il préfère l’imagination à la réalité, perçoit les choses sélectivement, n’apprend que ce qui l’intéresse. Opposé à toute discipline, il rejette son père et son arrivisme. Timide et renfermé, il n’aime personne et nul ne l’aide à s’insérer dans la société. Alors il joue à faire des bulles de savon, à se bâtir des châteaux imaginaires, et il s’en prend à l’ensemble du monde lorsque tout s’écroule. Il échoue deux fois à l’Académie des beaux-arts de Vienne. La musique de Wagner produit chez lui une excitation hystérique. Le vieux musicien manieur de mythes et producteur d’art « total » répond au désir du jeune Adolf d’échapper au carcan rationaliste et à la discipline positiviste de l’époque, pour lequel il n’est pas fait, afin de se réfugier dans un monde onirique et héroïque où tout est possible en imagination. Hitler se voit en Rienzi, le tribun romain de l’un des opéras.

Mais le jeune homme n’est pas à part : « En se remémorant le climat de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, on est frappé de voir à quel point Adolf Hitler est un produit de la culture ambiante, qu’il a absorbée comme une éponge » Steiner p.35. Quête d’identité, la germanité héroïque suscite le rejet du cosmopolitisme capitaliste, du socialisme internationaliste, des juifs « apatrides », des ploutocrates qui n’ont pour dieu que l’argent. En quête de reconnaissance pour sa puissance nouvelle, l’Allemagne est comme Hitler : elle a peur du déclassement, elle veut rester dans la cour des grands. Le jeune Adolf, seul et pauvre à Vienne, découvre le monde ouvrier et la crainte de la déchéance qui guette artisans et petits commerçants, ainsi que les fonctionnaires subalternes. Pudibond, Hitler répugne à se dévêtir et ressent du dégoût devant les prostituées. C’est une vraie névrose ; il verra dans le Juif un bouc émissaire lubrique de son impuissance sexuelle.

La société allemande reste à la fois industrielle et féodale, écartelée entre deux mondes. La bourgeoisie est incapable de prendre en main la politique. On assiste à une résurgence de l’irrationnel, du culte de l’instinct et du sentiment. Le rationalisme est considéré à la fois comme Français, abstrait et trop sec, l’esprit scientifique trop réducteur, l’individualisme trop égoïste. C’est la lutte finale du romantisme contre les Lumières. On cultive la « profondeur de l’âme » allemande, en opposition au superficiel rationaliste des Français. L’individu ne se conçoit que comme lié à la nature et à la réalité supérieure du peuple en tant qu’entité historique et biologique qui réalise un destin. Les sciences sociales encouragent cet esprit : en biologie Darwin et Gobineau, en psychosociologie Gustave Le Bon et Vacher de Lapouge, en historiographie Taine et Renan (mais aussi Hegel), en philosophie Schopenhauer, Nietzsche, et Bergson. Les Germains se veulent anti-Romains. Ils constituent une société médiévale, hiérarchique, religieuse et organique, en opposition avec la société industrielle considérée comme niveleuse, scientiste et nihiliste. L’impérialisme économique des milieux d’affaires allemands rencontre l’impérialisme colonial des victimes de la modernisation.

Et c’est la guerre, celle de 1914. Hitler, soldat, y fut très bon ; il reçut plusieurs distinctions dont les croix de fer de deuxième puis de première classe. Il apprécie surtout la camaraderie égalitaire forcée, l’esprit des tranchées, la règle – loin du relâchement moral de l’arrière. Il se saisira de la psychose allemande de la défaite pour échapper à sa propre psychose personnelle. L’Allemagne, ce sera lui ; il la fera basculer du monde paysan au monde technique. « Chien errant » après la défaite, il est embauché par un capitaine au vu de son excellente conduite pour assurer la propagande contre les spartakistes. C’est le succès : Hitler révèle ses dons d’orateur, mêlant du fanatisme à une attitude populaire. Il se montre brutal, cynique, vulgaire : il plaît à l’époque. Il devient expert en techniques du discours, prévoyant par avance les objections pour y préparer des réponses détaillées. Il fait appel à l’émotion et, sensitif, suit les mouvements de son auditoire ; il lui donne le sentiment de le comprendre. Albert Speer, jeune architecte peu convaincu par le nazisme, en sera séduit presque immédiatement. L’éclatement de la personnalité de Hitler correspond à l’éclatement de l’Allemagne, ce qui lui permet de jouer plusieurs rôles où chacun peut se reconnaitre. Hitler réalise ainsi l’identité mythique du peuple qui fusionne en lui.

Ses idées ?

Avant tout acquérir et consolider son pouvoir, puis celui de l’Allemagne. La politique étrangère sera une fin mais aussi un moyen pour cela. Hitler a une vision social-darwiniste d’une lutte éternelle entre les hommes et entre les peuples, où la race a la prééminence d’un destin à l’antique, où les personnalités jouent un rôle providentiel. Selon Speer, son évolution intellectuelle s’est figée lors de ses années de jeunesse, entre 1880 et 1910. Il n’a pas de consistance intérieure, il est un pur acteur qui n’aime ni le sport, ni les spécialistes, ni l’humour. En fait, il ne supporte ni l’effort, ni la critique (qui est un effort d’argumenter). Il préfère l’intuition, la volonté, la providence. Le fanatisme lui tient lieu de doctrine. « Il ne savait rien de ses adversaires et se refusait aussi à utiliser les informations qu’on mettait à sa disposition ; il faisait bien plus confiance, même si elles étaient souvent contradictoires dans le détail, aux intuitions spontanées, déterminées par un mépris extrême de l’adversaire » Speer, p.236.

Il admire Lénine pour sa technique de prise du pouvoir et la lui emprunte : il crée un petit groupe organisé, prêt à tout et tenu d’une main de fer ; il manipule et embrigade les masses par les cortèges, la propagande, les organisations. Son « socialisme » est une attitude éthique entre gens de même race : un esprit communautaire suscité et encadré par l’État. C’est le contraire du socialisme marxiste qui est « juif », c’est-à-dire réduisant les relations des hommes au matérialisme, à l’économie, à l’opportunisme égoïste sans notion de patrie ni de race. La politique prévaut : c’est le destin de la race assurée par la providence ; la production suivra. On aboutira à une sorte d’économie mixte faite de planification au sommet et de libre initiative à la base ; notons que c’est un peu la voie que choisira la Chine après Mao.

La théorie de l’espace vital viendra plus tard, mais appartient au même corps de doctrine. Hitler est « fou de la technique » mais regrette ses effets de prolétarisation des masses et de destruction écologique. Il rejette cependant le mysticisme, l’occultisme, les religions et même la mythologie SS de Himmler, selon Speer et Steiner. Il déclare par exemple : « Quelle absurdité ! Alors que nous en sommes presque à une époque libérée de toute mystique, le voilà qui recommence ! (Il parle de Himmler). Tant qu’à faire, nous n’avions qu’à en rester à l’église. Elle, au moins, avait des traditions. Penser qu’un jour on puisse faire de moi un saint SS ! Vous vous imaginez ! » Speer p.136. Rosenberg ? Son Mythe du XXe siècle est « un truc que personne ne peut comprendre », écrit « par un Balte obtus à la pensée terriblement compliquée », « une rechute dans des conceptions moyenâgeuses ! » Speer p.139. Hitler considérait sa conception du monde comme fondée sur la science moderne, mais sans avoir les moyens intellectuels de percevoir les présupposés des sciences sociales. Il maniait les mythes sans construction intellectuelle.

La fin du siècle XIXe a découvert, effaré, les bacilles et les microbes avec les travaux de Koch, de Pasteur, de Virchow. L’homme de la rue qu’était Hitler en a retiré le sentiment d’une lutte insidieuse de tous les instants pour survivre, à tout niveau. Il existe, depuis les corps particuliers aux peuples entiers, toujours des risques de contagion, de maladie, de perte de substance vitale. La question raciale est pour Hitler la clé de tout et il assimile les Juifs à la syphilis, aux vampires suceurs de sang ou aux prostituées suceuses de sperme. Pour lui, pureté de race égale pureté d’âme. L’identité idéale ne peut se construire qu’en projetant tout son mal sur une image opposée, une « anti-race » en bouc émissaire. Les qualités héroïques que l’on peut promouvoir se sélectionnent par la lutte. Il s’agit de purifier la race de ses éléments allogènes. L’État n’est qu’un moyen pour la conservation et pour la réalisation de ce destin. Mais « la politique, pour Hitler, était une question d’opportunité. Même sa profession de foi, Mein Kampf, n’échappait pas à ce critère. Il prétendait, en effet, que bien des parties de son livre n’étaient plus valables » Speer p.175. Par-là, il rejoint Lénine en pragmatisme et machiavélisme.

Son système politique ?

Il est devenu un corporatisme qui isole et déresponsabilise, un idéal de société de caste avec une élite grossière vouée à l’épate, à l’étalage de sa force et de sa fortune, avec de rares intellectuels le plus souvent technocrates comme Albert Speer. Pour Hitler, l’intelligence ne compte pas, seule compte la volonté. Et les êtres frustres en manifestent plus que les êtres de raison qui sont prudents et mieux avisés. La politique biologique n’était qu’un leurre selon Speer. Il récuse la Napola et les « châteaux de l’ordre » SS : « Il est cependant vraisemblable que cette sélection n’aurait abouti qu’à former une classe de bureaucrates tout juste apte à occuper des positions dans l’administration du parti. Coupés de la vie par la claustration de leur jeunesse, ils auraient cependant été imbattables pour leur arrogance et leur suffisance, comme le montraient déjà certains indices. Fait caractéristique, les hauts fonctionnaires n’envoyaient pas leurs enfants dans ces écoles » Speer p.175. Le sentiment d’une providence, d’un destin aveugle de la race, ajouté au sentiment de faire partie d’un ensemble qui dépasse l’individu, n’incitent ni à la réflexion, ni à la critique. Tout cela déresponsabilise et tend à réduire les problèmes moraux ou politiques à leur seule dimension technique ou administrative. Cette neutralisation est totalitaire et conduit aux camps d’extermination sans aucun état d’âme.

Ce système, dit Speer, était Inférieur au système démocratique parce qu’il ne connaissait aucun contrepoids : il n’y avait plus personne pour faire la critique interne des abus et des erreurs et permettre au système de s’auto-corriger.

Un entourage flagorneur, le surmenage de qui veut tout décider par lui-même, la réclusion de qui se sent malade et vieillissant, la sclérose et la rigidité intellectuelle sans contrepartie, entraînent Hitler à multiplier les erreurs :

  • il a cru possible un accord avec l’Angleterre ;
  • il a pensé que la France et la Grande-Bretagne n’interviendraient pas pour la Pologne ;
  • il a voulu attaquer Leningrad et Stalingrad à la fois au lieu de faire porter tous ses efforts sur Moscou, puis de négocier ;
  • il a laissé le biologisme conduire son action plutôt que la politique, la préparation économique et les manœuvres diplomatiques – la politique raciste lui aliénait les pays occupés à l’est, alors qu’il aurait pu les retourner contre l’URSS ;
  • émerveillé par les gadgets techniques, il a refusé longtemps d’équiper l’infanterie de pistolets mitrailleurs (ils n’existaient pas du temps de « sa » guerre de 14), de développer le missile sol-air plutôt que les V1, de produire l’avion à réaction en chasseur plutôt qu’en bombardier, de produire des chars légers et rapides plutôt que lourds ;
  • il a qualifié la physique nucléaire de « physique juive » et interdit toute poursuite des recherches ;
  • il prenait toujours les hypothèses les plus favorables dans ses plans de campagne, négligeant toutes les mises en garde, préférant les improvisations aux préparations méticuleuses, la volonté et le courage devant suppléer au matériel manquant ; c’est ainsi que son entêtement à ne jamais reculer a rendu impossible de préparer le moindre glacis défensif en URSS et a conduit à lâcher trop vite le terrain…

Produit des frustrations de l’histoire allemande, Hitler a échoué, son idéologie haineuse et son système dinosaurien avec lui. Et la conclusion d’Ernst Jünger sur les nazis dans La cabane dans la vigne est sans appel : « Étrangers aux langues anciennes, au mythe grec, au droit romain, à la Bible et à l’éthique chrétienne, aux moralistes français, à la métaphysique allemande, à la poésie du monde entier. Nains, quant à la vie véritable, Goliath de la technique – et, pour cette raison, gigantesques dans la critique, dans la destruction, la mission qui leur est impartie, sans qu’ils en sachent rien. D’une clarté, une précision peu commune dans tous les rapports mécaniques ; déjetés, dégénérés, déconcertés sitôt qu’il s’agit de beauté et d’amour. Titans borgnes, esprits des ténèbres, négateurs et ennemis de toutes les forces créatrices – eux qui pourraient additionner leurs efforts pendant des millions d’années sans qu’il en reste une œuvre dont le poids égale celui d’un brin d’herbe, d’un grain de froment, d’une aile de moustique. Ignorants du poème, du vin, du rêve, des jeux, et désespérément englués dans les hérésies de cuistres arrogants. Mais ils ont leur tâche à remplir » Kirchhorst, 22 septembre 1945.

Cette conclusion est la mienne.

Marlis Steinert, Hitler, 1991, Fayard 1991, 713 pages, €37.00 e-book Kindle €27.99

Albert Speer, Au cœur du IIIe Reich, 1966, Fayard Pluriel 2011, 848 pages, €16.20 e-book Kindle €10.99

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Morale selon Comte-Sponville

Être amoral n’est pas être immoral ; ce n’est pas transgression de dire que le bien en soi n’existe pas, mais saine lucidité. Or, « c’est parce que le bien n’existe pas qu’il faut le faire » II.10. Tout n’est pas permis sous prétexte qu’il n’est ni Bien ni Mal dans l’immuable, ou commandé par un grand ordonnateur qu’on appelle Dieu. Je ne me permets pas tout car tout ne serait pas digne de moi. « Ma morale est cette dignité et cette exigence » II.14. Le nihilisme moral qui saisit notre époque où « tout se vaut » et où tous se vautrent, où tout s’excuse parce que tout peut s’expliquer, où la fameuse « tolérance » n’est qu’indifférence aux désirs des autres comme dans les maisons pour ça, la tolérance qui met tout le monde sur le même plan indulgent et relatif, n’est pas acceptable. Il n’y a pas de destin, on peut toujours faire autrement, chacun est donc toujours responsable. « Je suis libre de faire ce que je fais, selon Lucrèce, non parce que ma volonté serait indéterminée, mais parce qu’elle n’est déterminée, à chaque instant, que par l’état présent de mon corps (désirs, clinamen) et du monde (simulacres) ». Détermination de la volonté à la fois nécessaire (dans l’instant) et aléatoire dans le temps).

L’indéterminisme n’est pas le libre-arbitre ; celui-ci est une illusion. La nature est aveugle et la réalité de l’homme se réduit à ce qu’il fait. Le moi n’est pas un être mais une histoire : ce qu’il fait le fait ; il ne saurait ni le choisir ni y échapper. Mais il est comme il veut et il veut comme il est (Schopenhauer). Le présente seul existe et l’action n’est que dans l’instant. Le bouddhisme zen s’entraîne au vide (qui n’est  rien) pour se défaire de l’illusion du moi et du temps, afin de s’ouvrir à ce qui survient, de faire corps avec l’agir, toujours au présent. Il s’agit d’être ici et maintenant, pleinement celui qui agit, en pleine lumière, en harmonie. La volonté est le désir lui-même, mais en tant qu’il agit. Mon désir fait le tri : il y a un « goût » éthique et moral, le bien est ce qui fait plaisir sans nuire aux autres, l’éducation et la société font le reste. Car toute morale est historique : il n’y a ni Bien ni Mal en valeur absolues mais seulement du bon et du mauvais en valeurs particulières toujours relatives à l’époque et au lieu.

La morale est une illusion, mais nécessaire et bienfaisante (Spinoza). « Le sage, parce qu’il est sage, désire la sagesse pour autrui et, parce qu’il est heureux, le bonheur (pour autant que faire se peut) pour tous. Ainsi agit-il en conséquence, et cela est la moralité même » II.104. Toute joie est bonne et toute tristesse mauvaise. « Le sage ne fait que suivre jusqu’au bout la logique du désir qui est de joie, mais doit pour cela le soumettre à la logique de la raison, qui est de paix » II.107. « Le bien, au fond, c’est le désirable – mais, par la raison, libéré du sujet : le désir se soumet alors non au moi, mais au vrai, lequel est toujours singulier (il n’y a pas de ‘vérités générales’) mais aussi, étant vrai pour tous, toujours universel » II.108. La raison, commune à tous, universalise les valeurs propres à l’humain ; elle en fait la culture et la loi. « On passe alors de l’égoïsme (le désir sans raison, enfer né de sa particularité) à la vertu (le désir raisonnable, ouvert à l’universel) » II.108. Où l’on retrouve « la belle vertu grecque, généreuse et fière toujours ».

L’éthique ne s’oppose pas à la morale mais est sa vérité. La morale n’est pas le contraire de l’éthique mais son illusion. L’homme n’a que la morale qu’il s’invente, qu’il se mérite – ce qui ne va pas sans effort. La morale est joyeuse mais point toujours facile. Repère : « Agis de telle sorte que tu puisses rester l’ami de tes amis, des gens de bien et de toi-même » II.131. Traduit en langage philosophique, cela donne : « Anti-humanisme théorique, donc, et humanisme pratique : la notion d’homme n’explique rien (l’humanité n’est pas la cause de soi, ni l’homme sujet libre de ses actes) mais, réfléchie, constitue un ‘modèle’ qui vaut d’être défendu. Il ne s’agit pas de cesser d’être homme (en devenant cheval ou surhomme) mais de le devenir au mieux. L’humanité n’est pas un fait biologique (ce qu’il y a de naturel en l’homme n’est pas humain) mais une valeur culturelle » II.135. Homo homini deus.

L’amour est généreux par définition et moral par excellence. Lui seul réconcilie le désir et la loi. La seule éthique est l’amour tout court et tout entier, la joie pleine, consciente de soi et de sa cause, qui libère de la loi. La seule vraie morale est l’amour du prochain (Spinoza), amour imparfait, et moral pour cela : nul impératif ne saurait ordonner d’aimer, mais d’agir comme si on aimait. C’est raison, donc vertu – et libère des moralistes.

Seule l’action est réelle ; vouloir, c’est agir. La morale est une solitude qui s’érige en exigence universelle, nécessaire et bienfaisante : c’est le chef-d’œuvre de vivre. Et Comte-Sponville a cette phrase très nietzschéenne – Nietzsche que, pourtant il n’aime pas, trop sensible aux déviations que l’on en a fait – : « Tu es, à chaque instant, ce que tu penses, veux ou fais (…) Tu vaux, exactement, ce que tu veux » II.148.

Le commun habille de sens la vérité pour la supporter, l’apprivoiser. Le matérialisme joue la vérité contre le sens, le silence de la nature contre le bavardage des prêtres : n’interprète pas, applique-toi à connaître. Cette conception rejoint le bouddhisme qui ne croit qu’au non-sens (l’aucun sens, qui n’a rien à voir avec le nonsense, le sens détourné , retourné). Le désir crée le manque, le discours le met en forme, le fait exister en le nommant. Dieu nait du devenir-sens du désir. La prière crée Dieu, non l’inverse. Où Pascal avait raison. Le contraire du sens, auquel je crois, est le grand « oui » au réel. « Le rire est médiation : ce qui fait rire, c’est ce qui fait semblant d’avoir un sens, semblant de valoir, semblant d’être sérieux » II.193. Le rire fait place nette à la vérité en se moquant du sens supposé – car toute parole vraie a le silence pour objet. La vraie réponse est qu’il n’y a pas de question ; le vide du sens c’est le plein de l’être, et le présent de toute éternité.

« Les vérités qu’on ignore ne sont pas moins vraies que celles qu’on connait ni (en elles-mêmes) plus mystérieuses ou intéressantes. C’est où le sage, on l’a compris, se distingue du savant : celui-ci cherche la connaissance, celui-là se contente (à tous les sens du terme) de la vérité. Et puisque tout est vrai, toujours, partout – ce caillou, cette fleur, et même cette erreur vraiment fausse, cette illusion vraiment illusoire – le sage se contente, modestement, de tout, et tout le contente. La vérité n’est pas ce qu’il cherche, ni même ce qu’il connait, mais joyeusement ce qu’il aime et qui le contient » II.200.

Le « oui » au réel n’est pas l’hébétude du no future mais la confiance : ce présent même, renforcé par la certitude de sa joyeuse et sereine continuation. Epicure : ce n’est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu. « Le sage est sans pourquoi, vit parce qu’il vit, n’a souci de lui-même, ne désire être vu » II.247. La vie n’est pas à interpréter mais à vivre ; le réel n’est pas à comprendre mais à connaître. La vérité ne se distingue du réel que pour l’esprit seul, qui se souvient, anticipe et compare ; il disjoint ainsi le temps qui, dans les faits, se confond au présent. Le temps n’est rien qu’imagination ; il n’est que le présent qui est l’éternité même. « La sagesse n’est pas un but (plutôt : elle n’est un but que pour les fous), ni un idéal (elle n’est un idéal que pour les niais). C’est la vérité de vivre, disais-je, laquelle, en tant qu’elle est vraie ou éternelle, n’attend rien, ne vaut rien, et ne veut rien dire (…) Moins tu t’occupes de la sagesse, plus tu t’en rapproches, et tu ne l’atteindras peut-être qu’en désespérant tout à fait (…) Vivre en vérité, ce n’est pas vivre une autre vie, c’est vivre autrement la même vie que tous » II.280.

Et cela encore qui est un parfait résumé du Traité et qu’il faut citer en entier : « Tout se tient ici : l’éthique (se désillusionner de soi, de l’avenir et de tout), la morale (cesser de mentir), la métaphysique ou l’ontologie (l’éternité du réel et du vrai)… Et ce tout est la sagesse : la vraie vie c’est la vie vraie. Qu’est-ce à dire ? Rien que de très simple, et que chacun connaît ou peut expérimenter. Vivre en vérité, c’est vivre sa vie – et jusqu’à ses rêves – au lieu de la rêver ; c’est agir au lieu de prier, rire au lieu d’espérer, connaître au lieu d’interpréter… Aimer, surtout, au lieu de juger : aimer et accepter au lieu de juger et détester. Et crier quand on a mal, et rêver quand on rêve… Infinite love, infinite patience… L’éternité c’est maintenant et il n’y en a pas d’autre. Le salut ne consiste pas à devenir éternel (expression bien-sûr contradictoire, et c’est pourquoi la béatitude ne peut être dite commencer que ‘fictivement’), mais à comprendre que nous le sommes » II.285.

Ne rien espérer, mais tout vivre. Seul le réel (matérialisme) et le présent (désespoir) existent. Ouverture à la présence : il n’y a plus que la vie, la vérité et l’amour. Le renoncement à l’esprit spéculatif fait place nette au bonheur (il est acceptation de l’ici) et à la béatitude (éternité du maintenant).

J’adhère pleinement à ce discours qui décape de toute illusion. Apollon l’ardent, le lucide, l’éclairant, a toujours été mon dieu préféré.

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1 Le mythe d’Icare, 2 Vivre, PUF Quadrige 2016, 720 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99  

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Haruki Murakami, Ecoute le chant du vent suivi de Flipper 1973

Ces deux premiers romans du célèbre Murakami sont restés longtemps inédits. Ils sont courts, 140 et 170 pages à peu près, et déroulent l’existence d’une jeunesse japonaise au début des années 1970. Le lecteur peut y trouver le style Murakami, ce présent inimitable où une certaine philosophie enseignée s’allie à l’observation poétique.

Le roman est pour Murakami ce qu’il était pour Stendhal, un miroir promené le long d’un chemin, avec le zen en plus, la vie intensément au présent. Le futur n’existe pas puisqu’il est chimère ; le passé n’existe que lorsqu’il est souvenir ramené au présent. Le chant du vent est ce souffle qui va, comme l’existence se déroule, et qu’il faut écouter pour en saisir le fil. Il n’a pas de sens, seulement un fil. « La seule chose que nous réussissions à connaître avec une certaine précision est le moment présent, lequel cependant ne fait que passer », dit le narrateur dans Flipper, p.306. Il faut le suivre, ce moment qui passe, sous peine de se perdre.

L’histoire se déroule donc comme au fil de la plume, un présent qui s’est passé, recréé par la mémoire ou l’imagination. Le narrateur d’Ecoute le chant du vent s’éveille un matin avec une fille dans son lit, à poil. Il ne la connait pas, elle ne le connait pas, et ce décalage engendre son lot de présent reconstitué sur une saoulerie la veille au soir. La fille enfile sa robe directement sur sa peau nue et part travailler. Ils vont se revoir, elle est vendeuse dans une maison de disques et le narrateur écoute beaucoup de disques, qu’il offre parfois à ses amis. Mais il se remémore : « du 15 août 1969 jusqu’au 3 avril 1970, (…) j’ai fait l’amour 54 fois » p.90. Ce qui ne fait guère que sept fois par mois si l’on compte bien, pas grand-chose dans ces années de b(r)aise.

Car le sexe est, avec la cigarette et l’alcool, la principale préoccupation des ex-teenagers des années soixante. L’université les ennuie ou les formate, le métier et le mariage arrangé les rebutent, ils préfèrent les petits boulots et les étreintes éphémères en attendant de choisir. Le fan de flipper recherche un modèle presque unique au Japon (trois exemplaires seulement) de machine à trois leviers ; il baise en attendant un couple de jumelles qui ne portent pour tout vêtement qu’un haut, et rien quand elles le lavent. Mais elles font divinement le café et caressent doublement.

Le J’s bar de Kobe accueille chaque soir le narrateur revenu pour l’été dans sa ville natale pour une bière (ou un Jim Beams) et le copain Le Rat étale son spleen de gosse de riche qui ne sait que faire de son existence. Il écrit des romans où l’on ne meurt ni ne baise… Au fond, ce sont des romans où il ne se passe rien, comme dans sa vraie vie.

Comment écrire se demande l’auteur ? En langue étrangère… car si l’on rédige avec un vocabulaire basique et des phrases simples, votre style s’épure de toutes les scories « littéraires » qui traînent inévitablement dans votre langue maternelle. Une fois cet exercice effectué (et avec un clavier différent puisque l’anglais de Murakami ne se tape pas en alphabet occidental), le retour à sa propre langue est plus simple : vous avez trouvé votre style.

Pourquoi écrire? Ça vous tombe dessus comme un destin, au bruit d’une balle frappé au baseball ou à la chaleur d’un pigeon blessé tenu au creux des mains. On « sent » qu’il faut écrire. Juste pour dire le bruit du vent et le chant des humains – ou l’inverse.

Ce ne sont pas de grands romans comparés aux suivants, mais un ton, doux-amer, apaisé, non sans humour parfois. Il vous donne envie de vivre simplement, tout simplement.

Haruki Murakami, Ecoute le chant du vent (1979) suivi de Flipper 1973 (1973), 10-18 2017, 309 pages, €7.80 e-book Kindle €12.99

Les œuvres de Haruki Murakami déjà chroniquées sur ce blog

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Le Train des épouvantes de Freddie Francis

Un jour, un train… Cinq voyageurs montent un par un dans un vieux train anglais à vapeur où les compartiments comportent leur propre porte, sans couloir de liaison. Un sixième les rejoint in extremis juste avant le départ du rapide de nuit (Peter Cushing). Il est vêtu de noir, porte un chapeau d’Europe centrale et son regard inquiétant dévisage un par un chacun des passagers.

Le ronronnement des voies et le claquement monotone des rails endort le passager au chapeau et son sac de voyage tombe de ses genoux. Il se réveille en sursaut et se confond en excuses, la plupart des autres passagers l’aident à ramasser les papiers épars sur le sol. Dans le lot, un jeu de cartes étranges : des tarots. Une série de cartes de visite au nom du Docteur Shreck, docteur en métaphysique. L’un des passagers, coincé, rationnel, méprisant (Christopher Lee), se moque de ce charlatanisme. Comment des cartes pourraient-elles prévoir un avenir ? Celui-ci serait-il donc déjà écrit ? Et par qui ?

L’inquiétant personnage ne se démonte pas. Très calme, il invite chacun à tenter l’essai. Il suffit de tapoter « trois fois » (comme la Trinité ?) le paquet de cartes, puis lui va les battre, mais ce sont elles qui vont « se placer toutes seules ». Les cinq premières diront ce qui va arriver et la sixième… ce que le tireur de carte pourra faire pour atténuer les circonstances. C’est un jeu, mais où le partenaire est passif, comme au poker ou comme les échecs joués par un ordinateur : on ne gagne jamais contre le Destin. C’est une illusion aussi, la fin du film dira pourquoi : il suffit d’y croire.

Un à un, chacun des passagers se livre donc à la lecture de son proche avenir par les tarots. Les histoires se déroulent alors comme cinq petits films dans le grand. Vous avez les ingrédients habituels de « l’horreur » à l’anglo-saxonne : loup-garou, vampire, vaudou, main coupée, plus une vigne intelligente pour la modernité et « les mystères de la nature ».

Même le plus sceptique est ébranlé. Surtout que la sixième carte de chacun est la Mort. Rien à faire donc pour atténuer quoi que ce soit au Destin. Le film se termine sur l’arrivée de nuit à la station de Bradley, où tout le monde descend. L’inquiétant personnage en noir à disparu lors du passage d’un tunnel, il ne reste de lui dans le compartiment qu’une seule carte du tarot… Je ne vous dis pas laquelle. Et, sur le quai, traîne un journal qui annonce un gros titre tandis qu’attend un personnage tout vêtu de noir.

C’est divertissant, pas trop horrible (on a fait bien pire depuis) et reste dans la culture sombre de l’Angleterre, plus tempérée et sophistiquée que celle d’Hollywood malgré des trucages antiques.

DVD Le Train des épouvantes (Dr Terror’s House of Horror), français et autres langues, Freddie Francis, 1965, avec Christopher Lee, Peter Cushing, Bernard Lee, Michael Gough, Jeremy Kemp, Donald Sutherland, coffret Peter Cushing 4 DVD Le Vampire a soif / L’île de la terreur / La Chair du diable / Le Train des épouvantes, Aventi Distribution 2005, 6h07, €56.00

DVD Dr Terror’s House of Horror, anglais et espagnol seulement, standard €13.29, blu-ray €12.50

DVD Dr Terror’s House of Horror, anglais seulement, Anchor Bay 2006, 1h38, €20.41 blu-ray, €69.44 standard

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Ernst Jünger, Second journal parisien, 1943-45

1943 : « Cette année-ci j’ai perdu mon père et ma ville natale ». En novembre 1944, il perdra aussi son fils aîné Ernstel, tué à 18 ans d’une balle dans la tête sur le front italien par des partisans dans les carrières de marbre de Carrare. Il l’aimait, il l’avait façonné moralement à son image, en rebelle. Le garçon, à 17 ans, avait été jeté en prison pour avoir tenu des propos contre Hitler et son régime et il a dû s’engager dans l’armée. C’était une condamnation à mort. Le père ne reste pas indifférent, comme le laisse entendre le commentaire imbécile de l’édition en Livre de poche ; il souffre, il y pense souvent : « La douleur est comme une pluie qui commence à tomber en trombe, puis pénètre lentement dans le sol » p.394.

Pour Ernst Jünger, la sagesse reste le détachement – mais c’est un idéal difficilement accessible. C’est plutôt un apprentissage social de tenue face aux autres : « Mes compatriotes de Basse-Saxe, leur flegme imperturbable, l’un des meilleurs traits de leur caractère » p.267. Prédisposé par la culture dans laquelle il a baigné depuis l’origine, il vise plus haut : « je dois parvenir à un niveau d’où je puisse observer ces choses comme on contemple les évolutions d’un poisson autour d’un récif corallien, les danses des insectes dans une prairie, ou comme un médecin examine un malade » p.292.

Les fleurs existent, elles se fanent après avoir été belles. Elles sont éphémères, « et pourtant ces miracles floraux sont les symboles d’une vie qui ne se flétrit jamais » p.40. Comme elles, il faut accomplir son destin, quel qu’il soit. « Tant que nous suivons notre vocation le hasard reste impuissant. La confiance en une Providence nous guide ; si nous perdons cette vertu, le hasard se libère et nous envahit comme des armées de microbes. D’où encore la prière comme régulateur, force qui rend invulnérable. Le hasard reste à l’état cristallisé, calculable » p.253. Sans règle, pas d’humanité ; sans culture ni passé, pas d’avenir – seul le hasard du présent constant, avec ses bifurcations à chaque instant, emmène dans une course folle car sans but.

Les bouleversements de la guerre lui font tenter d’approfondir ces thèmes du destin, de la sagesse au libre-arbitre. Il cherche ne lui-même de quoi résister aux forces de décomposition qui l’environnent. « C’est par un amour de la vérité que je crois me rapprocher le plus de l’absolu » p.107. Or la vérité s’appréhende par l’esprit, non par les passions ou les instincts : « Dès ma prime jeunesse, ma pensée avait été influencée par le réalisme exact et le positivisme de mon père » p.294. « Mon besoin de fondements logiques – je pense moins ici aux preuves de l’entendement qu’à sa présence critique, à son concours ; il faut qu’il mêle à tout sa lumière » p.295. La raison est une référence, le propre de l’humain, un lumignon dans la nuit, un outil de connaître. Mais elle ne se suffit pas à elle-même, ce pourquoi Ernst Jünger n’est pas devenu physicien comme l’un de ses frères : « La rigueur de la logique appliquée ne me satisfait nullement. Le vrai, le juste au sens le plus élevé, n’ont pas à être démontrables mais doivent toujours être sujets à controverses. Il faut que nous approchions d’eux plutôt dans un esprit d’approximation qu’avec l’assurance de les atteindre absolument » p.110.

Il est donc devenu écrivain, non scientifique. « L’objet de l’écrivain, ce n’est pas l’exactitude absolue, mais l’exactitude optimum. La raison en est la différence essentielle entre logique et langage » p.367. A côté de l’entendement, il est nécessaire de développer aussi le sensitif. « Philon demande qu’on exerce et cultive également les facultés sensitives, car le monde sensible ne peut être saisi sans elles, et l’on se fermerait ainsi l’antichambre de la philosophie » p.248. Jünger n’est pas philosophe, en ce sens qu’il n’y a passé qu’une année d’études, à 27 ans ; il est plutôt autodidacte et façonne sa propre sagesse pratique, issue de ses expériences vivantes.

Il admire la culture française pour cet équilibre qu’elle réalise miraculeusement entre sensible et raison. Il note souvent le « caractère parfaitement défini de la conversation » p.78. Pour les Germains, la Nature, l’Absolu, le Mystère s’y mêlent toujours : « Shakespeare opposé à Molière », dit-il. Il prêche pour un mélange de ces cultures complémentaires en Europe, pour une fécondation croisée. Il en est lui-même un exemple, né d’un père saxon et d’une mère bavaroise, lui luthérien, elle catholique ; il parle l’allemand natif et le français appris. Ernst Jünger est sans doute l’un des rares écrivains pleinement européens. C’est aussi ce qui me séduit en lui.

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Second journal parisien – Journal 1943-45, Christian Bourgois 1995, 426 pages, occasion €0.92

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Vladimir Nabokov, La Méprise

Quand on est riche, content de soi et que l’on se prend pour un génie, la rencontre de son double peut générer de vilaines pensées. Comme par exemple faire jouer le rôle d’acteur au double pour mieux escroquer une compagnie d’assurance avant de disparaître.

Vladimir Nabokov change à nouveau de style. Il me met dans la peau d’Hermann, un chef d’entreprise de chocolat qui sillonne l’Europe en cosmopolite pour placer sa marchandise. L’auteur n’est pas son personnage et il joue avec ce double qui dit « je » et qui écrit lui-même un roman. Bien vêtu, presque maniaque sur le luisant des chaussures et les guêtres assorties, sur la finesse des chemises de soie et la cravate assortie, sur le manteau épais et doux et le chapeau assorti, il songe à arrêter cette course de la modernité commerciale pour se retirer quelque part dans le sud de la France. Pourquoi pas à Pignan ?

C’est alors qu’en se promenant alentour d’une ville tchèque en attendant un rendez-vous, il rencontre un vagabond, Félix, dont il se persuade qu’il lui ressemble fort. Ce hasard le stupéfait et il sympathise, condescendant, ne sachant pas encore trop à quoi un tel double peut servir. Mais il va vite trouver, très bavard sur le fil de ses pensées et les digressions assorties. Hermann est allemand mais d’origine à demi russe ; il parle le tchèque et l’allemand que parle Félix. Il va donc échafauder un plan.

Naturellement rien ne fonctionne tout à fait comme l’auteur l’avait prévu. Sa femme n’est pas aussi fidèle ni aussi bêtasse qu’il paraît, le « cousin » artiste pas suffisamment nul ni assez éloigné de Berlin, le double pas assez ressemblant pour les autres, les détails pas assez passés au peigne fin. Nous sommes entre roman psychologique et roman policier avec une théorie sur la littérature. L’auteur se moque de Dostoïevski en quelques phrases bien senties, et imite son histoire de son crime suivi d’un châtiment par un destin connu d’avance. Non, le crime n’est pas une œuvre d’art et le crime parfait ne pourrait être que l’œuvre de Dieu, pas d’un affabulateur suffisant un brin schizo qui avoue se « dissocier » en faisant l’amour.

L’histoire éditoriale de ce roman écrit en 1932 en russe, publié en feuilleton, traduit en anglais en 1937 et complété par l’auteur, à nouveau complété et traduit en français en 1939 puis repris en anglais et amélioré pour convenir à l’édition américaine en 1966, est assez emblématique du thème du double. Nabokov mute en un autre lui-même en passant du russe au français puis à l’anglais, et de Berlin aux Etats-Unis. Il déconstruit avec dérision ce fantasme d’avoir un double dans le monde et de pouvoir manipuler à son gré le destin.

Vladimir Nabokov, La Méprise (Despair), 1934 revu 1962, Folio 1991, 256 pages, €8.30

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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Ernst Jünger, Jardins et routes, Journal 1939-41

En allemand, le titre de ce journal est Rayonnement. Il signifie « l’impression produite sur l’écrivain par le monde et ses objets, le fin réseau de lumière et d’ombre que ce monde crée » p.10. Il a été écrit parce que « du point de vue philosophique, la situation peut devenir si menaçante qu’elle amène l’œuvre à se rapprocher du livre de bord » p.8. On était en 1939. Le journal permet de témoigner de soi au jour le jour, alors que le chaos progresse, qui va détruire un monde et en laisser advenir un nouveau. Même en cette phase, il faut écrire lorsqu’on en a la vocation. Car le verbe est magique : il révèle l’architecture du monde, il élargit l’existence, « déclenche le mouvement pur, soit de la volonté, soit des sentiments » p.13.

Il faut être aventurier, c’est-à-dire avoir « le don d’engager la conversation avec des inconnus ». Il faut aussi avoir à l’art de recevoir, rester enfant, à l’écoute, naïf à ce qui survient – il faut s’étonner. L’écrivain, le créateur, doit conserver « le goût du phénomène et de la diversité en soi, l’amour avec lequel l’esprit accueille l’impression neuve ainsi qu’un grain de semence » p.70.

Quelques notations fortes de cet écrivain qui compte pour moi :

Œuvre : « Pourquoi un vagabond comme Villon nous est-il encore familier, tandis que d’innombrables hommes de bien, qui avaient un nom à son époque, sont tombés dans l’oubli ? Cela doit tenir à une part de vitalité naturelle et informe qui, de même que la sève vient des racines, monte dans les œuvres et les actes, à une force où nous nous reconnaissons nous-mêmes, hors du règne des mérites et de la morale, parce qu’elle est notre commun héritage » 164.

Liberté : « Boèce situe le libre arbitre dans le temps, la providence dans l’éternité. (…) Nous savons beau nous mouvoir librement, nous demeurons dans le cadre supérieur. En toutes choses l’éternité est merveilleusement contenue, ainsi qu’un condiment. (…) Tolstoï examine ce fait que l’homme, en tant qu’individu, agit librement et que néanmoins ses décisions s’insèrent dans une statistique immuable » p.136.

Destin : « Héraclite a raison : nul ne traverse deux fois le même fleuve. Le mystère de ces changements c’est qu’ils répondent à nos propres transformations intérieures : c’est nous qui formons le monde ; les événements de notre vie ne sont pas soumis au hasard. Les choses sont attirées et élues par notre être : le monde est ce que nous sommes. Chacun de nous est donc capable de le transformer : c’est l’immense pouvoir qui est accordé à l’homme. Et c’est pourquoi il importe tant que nous travaillions à notre propre formation » p.243.

Œuvre, liberté, destin : il est issu d’une culture qui lui donne une force d’âme qui transparaît dans ces pages écrites à chaud. Une sérénité. Jünger ne perd jamais le sens de l’ordre, reflet de sa solidité intérieure. Il passe son existence à organiser : il arrange et cultive son jardin, chasse et classe ses insectes, à la guerre il fait ranger les châteaux occupés, trie les prisonniers, fait installer des cantonnements. Cette mise en ordre incessante lui permet le détachement des aléas de la vie courante ; elle le rend libre pour toute curiosité envers les êtres, les bêtes, les choses. Durant la paix, il médite ses lectures, analyse les peintures, converse avec frères et amis. Il est tout attention aux hiéroglyphes de la nature : les fleurs, les insectes, les oiseaux. Durant la guerre, il visite les cathédrales, les bibliothèques, les maisons abandonnées.

Il observe, il respecte. Au fond de lui demeure une sagesse.

Les pages indiquées sont celles de l’édition Livre de poche 1982 épuisée

Ernst Jünger, Jardins et routes, Journal 1939-41, Christian Bourgois poche 2014, 294 pages, €8.00

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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François Mauriac, Ce que je crois

La lecture des Œuvres autobiographiques de Mauriac, éditées par la Pléiade, distille l’ennui pour la moitié. Le lecteur a l’impression de plonger dans une atmosphère radicalement autre, archaïque, pesante. Comme la bourgeoisie était étouffante jusqu’à la guerre ! On mesure, au fil des œuvres, combien le nazisme, la défaite, la collaboration, la résistance, ont marqué une coupure avec ce monde-là. Les œuvres de Mauriac en témoignent : il s’est libéré de quelques carcans, il devient plus incisif, plus personnel. Il est, brutalement, devenu « actuel ».

Ce que je crois est de cette veine, publié en 1962, bien plus vivant que Souffrances et bonheur du chrétien, paru en 1931. Mauriac opère après-guerre un retour sur lui-même, sur sa croyance. Il est sincère. Il élague l’accessoire pour rechercher le fondement. Aussi nous intéresse-t-il car il nous parle. « J’ai voulu répondre le plus simplement et le plus naïvement possible à la question : pourquoi êtes-vous demeuré fidèle à la religion dans laquelle vous êtes né ? » Il répond : la foi est exigeante, elle aide, elle donne un sens à l’existence, elle répond à une faim personnelle.

La foi est exigeante car elle est une vertu : « Qui dit vertu dit aussi usage de la volonté, et usage méritant, usage difficile. » Elle est une discipline, donc une aide, « l’efficacité de la prière », « une vie sacramentelle qui fécondait sourdement ma vie temporelle. » Cette efficacité vient du sens que la foi donne à l’existence. « Que la vie n’ait pas de direction ni de but, que l’homme n’ait pas de destin, c’est ce que je suis incapable de croire. » Il nie « l’absurde », le « cachot » matérialiste ; le néant lui fait « horreur ». « Il fait nuit au-dedans de moi, et c’est au secret de cette nuit que je l’ai retrouvé » ; « cette lumière constitue elle-même un mystère (…) n’empêche qu’elle s’impose par elle-même. »

La « lumière » attire, elle apaise une angoisse, elle assouvit une faim personnelle. L’angoisse, c’est « la peur que j’ai de la mort. » Mais aussi la peur du Mal, qui « naît à la jointure de l’esprit et de la chair. » L’angoisse de l’animalité en l’homme est un refus très début de siècle. « Le problème est de n’être pas dévoré par cette part d’eux-mêmes : l’animalité. Dominer la vie ne va pas sans dominer la part instinctive de l’être. L’art de vivre, pour le païen, consiste à user et ne pas abuser. Mais précisément, et l’acte de chair ici se manifeste comme ne ressemblant à aucun autre, son exigence est forcenée, et participe de l’infini. Cette marée est capable de tout recouvrir, de tout emporter. » Craint-il le Dieu jaloux ? Pour l’homme, procréer serait égaler Dieu : faire un enfant serait-il de créer un autre homme comme Dieu le fit ? Quant à la « marée » elle ne peut naître que d’une continence en excès, d’une pathologie de la frustration.

Mais la jalousie de Dieu revient bien au fil des pages : « La pureté est la condition d’un plus haut amour – d’une possession qui l’emporte sur toutes les autres possessions : celle de Dieu. » Et Dieu nous dit : « Donnez-vous aux autres ». « Se donner est la vocation de tous. Pour se donner aux âmes, il faut renoncer aux corps. » Quelle curieuse façon de « se donner » ! Le sexe n’est-il pas l’échange humain le plus intime, le plus fort, celui qui fait comprendre l’autre au plus profond ? Mais lorsque l’on apprend que Mauriac avait aussi des désirs homosexuels, cette inhibition s’éclaire. La religion est pour lui un garde-fou contre l’interdit.

Il y a chez Mauriac cette archaïque trouille du père fouettard, ce qu’il appelle, la bouche en cul-de-poule, « la conscience en nous de la volonté de Dieu » ; « l’exigence de notre amour qui sait par expérience que le péché le sépare de celui qu’il aime. » Son Surmoi est tellement fort que Mauriac décrit ainsi « l’exigence de (sa) nature : le sentiment de la culpabilité, le besoin d’être pardonné. » Il a une régressive nostalgie de l’enfance : être à nouveau petit garçon, tremblant sous le regard du père. Mauriac n’a pas connu son père : faut-il voir un reflet de ce manque cruel dans l’expression de sa foi ? « Je ne me suis jamais dissimulé à moi-même ce désir de Dieu, ce besoin de Dieu, cet amour de Dieu qui, bien plus que la peur, seraient capable d’enfanter Dieu. » Si on le lit bien, Dieu n’existe que parce que l’on en a besoin.

Que cette religion du Père est loin de nous ! Je ne crois pas en Dieu, je n’en ai pas l’appétit. Je respecte les croyances sincères, et Mauriac était d’un monde ancien. Les jeunes croyants d’aujourd’hui n’ont pas sa foi. Ils cherchent, plutôt que le père, le grand frère qui les écoute tous et qui répond à chacun. Les dogmes reculent, comme les certitudes, la sincérité d’une expérience personnelle partagée importe plus.

Telle est la grandeur de l’âme humaine : aimer pour guider ; aider chacun à devenir lui-même. Nul besoin d’un Dieu pour cela. Si la croyance est nécessaire, qu’elle le soit pour ceux qui en ont nécessité. La force est de s’en passer, d’accepter son destin et le néant de la mort, l’éphémère de l’existence qui fait justement sa beauté. Tout n’est pas permis pour cela, car la liberté ne va pas sans responsabilité et la peur du châtiment est remplacée par l’image que l’on se fait de soi-même.

Mais pour cette seule parole de Mauriac, il lui sera beaucoup pardonné : « Que de fois l’ai-je ressenti moi-même, à la messe, devant un enfant qui venait de communier ! Que le Christ soit à la mesure du cosmos, je le veux bien et je m’en désintéresse ; mais qu’il vive dans cet enfant agenouillé devant moi, dont j’aperçois la nuque mince, et qu’il se confonde avec lui, et qu’il soit lié à ce petit homme par une ressemblance qu’un adulte a peine à concevoir, c’est la vérité incroyable à laquelle je crois et qui me bouleverse. »

François Mauriac, Ce que je crois, 1962, Grasset €15.90, e-book format Kindle 66 pages €5.99

François Mauriac, Œuvres autobiographiques, Gallimard Pléiade 1990, 1392 pages, €52.00

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Mary Renault, Alexandre 1 – Le feu du ciel

Quel merveilleux garçon que cet Alexandre que l’on surnommera plus tard « le Grand ». L’auteur sait nous le faire aimer. De son écriture fluide, l’émotion naît bien souvent. Le sujet s’y prête sans peine tant l’on admire chacune des anecdotes qui courent les siècles sur l’enfant.

A 4 ans, un serpent le prend pour ami et vient se chauffer le long de son corps nu, la nuit. L’enfant ne l’étrangle pas comme Héraclès auquel il se réfèrera plus tard, mais le caresse et le porte à sa mère. Premier signe de son destin exceptionnel : prendre les choses comme elles viennent, avec innocence, aller jusqu’au bout de son premier mouvement, se sentir l’ami des bêtes et l’ami des dieux.

Cheveux blond-roux, yeux gris, peau fine et laiteuse, corps nerveux et chaud, de petite taille, Alexandre enfant ne tenait jamais en place. Qu’est-ce qui le faisait courir, consumer son existence, tout entier à l’instant ? Peut-être l’angoisse née de l’inconfort d’un père volage et d’une mère tumultueuse ? Ecartelé entre l’amour exigeant de l’une et l’admiration pour l’autre, voudra-t-il se prouver qu’il peut égaler le roi et protéger la reine ? Associé tout petit par sa mère aux fêtes religieuses où l’on chante et danse, il sera pris par la musique. Un jour qu’il jouait devant son père, celui-ci lui reproche violemment de se laisser aller à des plaisirs de femme. Alexandre s’est alors enragé à devenir un homme, un soldat, un stratège, dans le but de forcer son admiration.

A 7 ans, il est confié à Léonidas, son oncle, qui lui donne une éducation spartiate. Le garçon résiste, se forge un corps d’acier et une âme trempée. Mais il n’a pas de garde-fou : il se jette dans la lutte comme dans la musique ou dans la lecture d’Homère. Il en rêve la nuit, il le pense en macédonien, sa langue maternelle, et non en grec. D’une intelligence vive, doué d’une excellente mémoire, il se souvient de passages entiers de tirades héroïques – et du nom de tous les gardes de son père.

Il tue son premier sanglier et son premier homme vers 12 ans – et devient adulte. A 13 ans, il rencontre son cheval Bucéphale, qu’il gardera jusqu’à 30 ans, et Héphaistion, né le même mois et la même année que lui. Eduqué trois ans par Aristote, il garde à 16 ans le sceau du royaume en l’absence de son père, devient général à 18 ans et roi à 20 ans.

Ce destin fabuleux est aussi profondément humain. Il est orgueilleux mais l’honneur prime tout. Entier partout, il l’est surtout en amour. Celui pour sa mère est difficile, pour son cheval absolu et pour Héphaistion évident. Il ne se discute pas. Il s’agit d’une affection vraie d’avant les sens, un attachement profond d’adolescent, jamais remis en cause, qui ne se terminera que dans la mort. Le mystère du « compagnon idéal », comme un jumeau, était sans doute nécessaire à cet enfant hypersensible et déchiré entre ses parents. Aurait-il accompli sa destinée sans cette présence attentive et toute dévouée à ses côtés, jour et nuit ?

Les deux meilleurs passages du livre, peut-être les deux moments les plus forts de sa vie, sont des moments d’amitié : celui où il apprivoise l’ombrageux Bucéphale sous les yeux de son père, et ce soir de bataille à Chéronée où il erre avec Héphaistion parmi les cadavres des trois cents du Bataillon sacré.

On peut exister sans amour, mais peut-on vivre ? Toute la jeunesse d’Alexandre répond que non.

Mary Renault, Alexandre 1 – Le feu du ciel, 1970, Livre de poche 2004, 604 pages, occasion €1.98

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La ligne verte de Frank Darabont

Nous sommes devant un cadeau de Noël offert pour le millénaire par la mise en film d’un roman de Stephen King. Un condamné à mort noir et gigantesque est accusé du viol et du meurtre de deux fillettes de Louisiane. Mais il est incapable de tuer, plutôt doté d’une trop forte sensibilité aux malheurs du monde. Il ressent, comme un medium ; il guérit en absorbant le mal, comme un chamane. Tout le film est donc une tragédie dont on connait la fin – mais qui doit se dérouler implacablement.

Paul est un vieillard de 108 ans en maison de retraite (Dabbs Greer, en réalité 82 ans). Il pleure lorsque l’on passe un vieux film de Fred Astaire parce qu’il fut le seul film qu’ait vu un condamné à mort qui n’avait jamais été au cinéma. Devant son amie de plus de 85 ans qui pourrait être sa fille (Eve Brent, en réalité 70 ans), il se souvient des moments qu’il a passé comme chef du bloc E des condamnés à mort au pénitencier de l’Etat Cold Mountain. C’était en 1935, à l’époque il avait 44 ans (Tom Hanks). Atteint d’une infection urinaire, il souffrait le martyre à chaque fois qu’il allait pisser – ce qui aide aux souvenirs. Ce jour-là, un camion pénitentiaire roulant sur l’essieu livre un condamné : John Coffey (Michael Clarke Duncan) – 1m96.

Ce John (« comme le café, mais ça ne s’éc’it pas pa’eil ») paraît doux et simple d’esprit, mais doté de pouvoirs qui semblent surnaturels comme de compatir au point d’éprouver et de prévoir le mal qui va se produire – mais trop tard. Il annonce que cela va difficilement se passer avec le condamné à mort William Wharton, dont l’épaule est tatouée du nom de Billy the Kid, meurtrier de trois personnes et demi (une femme enceinte) dans un braquage. Celui-ci est le mal incarné, pervers infantile obsédé de sexe et qui ne supporte aucune frustration.  Le symbole du mal en lui sont ses dents pourries. On sait l’obsession américaine pour la blancheur et l’alignement de cette seule partie du squelette qui soit visible – une sorte de vérité intérieure révélatrice. Simulant le camé (par une belle performance d’acteur, mais aussi parce que le diable est celui qui prend toutes les formes), il attaque les gardiens qui le mènent en cellule et ce n’est que par l’intervention de « Brutal », surnom d’un maton costaud, qu’il parvient à être maîtrisé.

Cette scène révèle combien Percy, gardien stagiaire et neveu de l’épouse du gouverneur de l’Etat, est une fiotte lâche qui ne déverse ses instincts sadiques que lorsque l’impunité lui est assurée. Lors de l’attaque de Wharton, bien que dans l’équipe d’accompagnement, il se garde bien d’intervenir ; lorsque le pédéraste violeur Delacroix se moque de lui, il lui brise trois doigts d’un coup de matraque sur les barreaux de sa cellule ; il écrasera d’un coup de talon la souris qu’a apprivoisé Delacroix, Mister Jingles ; lorsque Wharton le saisit au travers des barreaux et menace de le violer, il en pisse dans son pantalon de trouille devant tout le monde. Percy n’a qu’un rêve : faire griller lui-même un condamné et le voir souffrir atrocement. Lorsque Paul lui offre ce plaisir – pour s’en débarrasser, étant entendu qu’il postulera immédiatement ailleurs – Percy « oublie » volontairement de mouiller l’éponge qui, sur la tête du condamné, assure une transmission immédiate du courant au cerveau. Delacroix va grésiller interminablement, chassant de dégoût les parents vengeurs venus assister au spectacle et réduisant Percy à ce qu’il est : un minable de la pire espèce. La société de 1935 a produit en série ce genre de névrosé pervers qui se rallieront au nazisme, au stalinisme, au pétainisme comme plus tard au maccarthysme sans aucun état d’âme. Dans cette histoire, il sera muté à l’asile psychiatrique où il voulait postuler – mais en qualité de patient taré, pas de gardien.

Son opposé est John, mini-Christ dont la croix depuis tout petit a été de porter tous les péchés du monde. Mais un Christ vengeur – ce qui est plus Ancien testament que Nouveau, tout à fait dans la tradition yankee, moins chrétienne que biblique. Car John va ressusciter la souris de Delacroix, va révéler l’ampleur des crimes de Wharton (dont celui des deux fillettes pour lequel John est injustement accusé), guérir Paul de son infection urinaire puis la femme du directeur du pénitencier atteinte injustement d’une tumeur au cerveau « de la taille d’un citron » ; il va « inoculer » par la bouche en Percy tout le mal qu’il a « aspiré » de ladite femme, ce qui fera Percy tuer Wharton à coups de revolver, bouclant ainsi la vengeance.

Ce simplisme du talion, plus juif que chrétien, est diablement efficace au cinéma. D’autant que les caractères sont eux aussi bien tranchés et que le spectateur ne peut hésiter un seul instant entre le Bien et le Mal : tout est balisé. Comme le directeur (James Cromwell), Paul est un chef plein d’humanité qui considère que la condamnation à mort suffit à la société et qu’il n’est pas besoin d’en rajouter. Il suffirait d’un rien d’ailleurs pour embraser le bloc, les morts en sursis n’ayant plus rien à perdre. Son commandement déteint sur toute l’équipe qu’il appelle « les garçons », même si certains sont plus âgés ou plus grands et plus forts que lui. Ainsi, « Brutal » (David Morse) n’est en rien brutal, mettant sa force au service du bien commun. A l’inverse, Percy révèle tout ce que le métier de gardien de prison peut produire de pire comme tortionnaire et petit chef vaniteux.

L’histoire est longue mais l’on ne s’y ennuie jamais ; j’ai vu trois fois ce film en étant pris à chaque fois. Certes, le « miracle » un peu naïf est pour les esprits crédules, mais ceux qui gardent les pieds sur terre apprécient la force des caractères, bien plus puissante. La proximité sans cesse de la mort élève l’âme – ou révèle l’emprise du mal en soi. Certes, la peine de mort n’est guère mise en cause puisque « personne ne peut rien faire » contre un jury populaire qui condamne à être électrocuté. Mais y aurait-il tragédie si le destin n’avait pas décidé ?

La puissance du film tient dans les relations humaines, durant cette vie. Car il ne suffit pas à Paul et à ses collègues de « faire bien leur travail », comme des apparatchiks nazis ou communistes ; il faut que ce travail pour la collectivité leur paraisse juste. Ce pourquoi Paul et Brutal demanderont leur mutation dans un centre de jeunes délinquants après l’exécution injustifiée de John Coffey.

DVD La ligne verte (The Green Mali) de Frank Darabont, 1999, avec Tom Hanks, David Morse, Bonnie Hunt, Michael Clarke Duncan, Harry Dean Stanton, Warner Bros 2000, 3h01 mn, €7.25

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Macbeth de Roman Polanski

Quand l’ambition aveugle, poussée par une femme avide. La tragédie de Macbeth est celle du pouvoir qui rend fou, de l’hubris qui donnera le no limit post-68, l’orgueil renfermant soi-même dans sa paranoïa. Chacun peut citer Staline ou Hitler, mais aussi Manson le sectaire – qui fit assassiner un an avant le film Sharon Tate, l’épouse de Polanski.

D’où la violence, le sang qui gicle, la terreur qui prend. Mais aussi les prophéties, la croyance aux révélations, l’auto persuasion de son grand destin. Ce n’est pas par hasard, mais dans les conditions d’époque, qu’un tel film a pu être réalisé. Le « retour » au naturel est clairement anti-bourgeois après 1968 ; foin des délicatesses et des mignardises, la réalité doit être montrée crue. La guerre est sans merci, les armées pataugent dans la boue, les épées tranchent les têtes et fouaillent les entrailles, les poignards saignent les rois comme les enfants, les salles de bâfreries et beuveries ont le sol couvert de foin, les gens dorment nus sur la paille, ensembles sous leurs manteaux, le fils avec le père, les compagnons entre eux, les sorcières se réunissent à poil dans la fumée, dans les ruines d’un village détruit…

Ce choc va mal avec le texte en vers de Shakespeare, trop littéraire et trop bavard pour un film, d’où quelques longueurs. Nous ne sommes pas au théâtre mais sur la grève, parmi la lande ou à l’intérieur des lourds châteaux de pierre. Les humains sont ce qu’ils sont, en proie à leurs émotions incontrôlées, régis par leur inconscient bien plus que par la raison. La religion du Livre est omniprésente dans les esprits du XVIe siècle, année où William Shakespeare écrit sa tragédie. Macbeth est Caïn, il a tué son protecteur Duncan qui le traite comme un parent. Pour plaire à Dieu ? Non pas, mais à la prophétie des trois sorcières qui touillent leur bouillon sur la lande brumeuse enveloppée de pluie. Prophétie païenne tirée de la lecture des choses matérielles dans la fumée de l’hallucination, pratique anti-chrétienne et opposée à la raison classique. Des profondeurs du non-dit surgissent des monstres diaboliques et, quand l’inconscient règne, montre le dramaturge, les pulsions se déchaînent sans entraves.

Le scénario de l’histoire est connu – de ceux qui ont quelque culture, que certes l’éducation nationale n’assure plus, surtout en œuvres anglaises : trois sorcières (Maisie MacFarquhar, Elsie Taylor, Noelle Rimmington) marmonnent que Macbeth doit venir – en enfouissant un nœud coulant, un bras coupé et un poignard. Macbeth (Jon Finch, 29 ans) a assuré avec son ami Banquo (Martin Shaw) la victoire au roi Duncan (Nicholas Selby) contre les armées de Norvège et d’Irlande. En s’abritant sous des ruines, les deux capitaines rencontrent les trois sorcières qui, dans un rire grinçant, leurs annoncent que Macbeth aura le titre de Cawdor et deviendra roi, tandis que Banquo ne sera pas roi lui-même mais que sa descendance sera à la racine des rois futurs. Le thane de Cawdor est coupable de trahison et dépouillé de son armure pour être pendu torse nu avec de lourdes chaînes, et le roi donne son titre à Macbeth. La réalisation de cette première prophétie sème le germe de l’ambition chez le nouveau thane : pour qu’il soit roi, ainsi qu’il est prédit, il faut qu’il élimine Malcolm (Stephen Chase), fils de Duncan, et Duncan lui-même malgré ses bontés pour lui.

Bien qu’en proie aux affres du doute sur le bien-fondé de son acte, et se sentant coupable par avance de ce qu’il va faire, Macbeth finit par céder aux instances de sa femme, la vénéneuse Lady Macbeth (Francesca Annis, 26 ans) qui a versé un puissant soporifique dans les coupes des gardes royaux. La féminité est, pour les chrétiens depuis saint Paul, de l’ordre du diable ; la Bible elle-même accuse Eve d’avoir croqué le fruit défendu et d’avoir convaincu Adam de céder au serpent. Nous sommes bien dans ce mélange de chrétienté et de paganisme, le politiquement correct de l’époque faisant du second l’instrument du démon pour contrer le premier.

Une hallucination montre à Macbeth un poignard dans l’air qui lui indique la chambre du roi. Il le suit, passe les gardes endormis, se saisit de leurs dagues et finit par tuer Duncan dans une débauche de sang, visant n’importe comment dans la panique de l’acte. C’est Lady Macbeth qui va retourner dans la chambre, remettre les armes sanglantes dans les mains des gardes et les barbouiller du sang royal. Ils seront accusés au matin et massacrés par Macbeth avant qu’ils aient pu ouvrir la bouche pour démentir. Les deux fils de Duncan s’éclipsent et s’exilent, pensant être vite accusés puisque le crime leur profite.

Ne reste que Macbeth pour être élu roi, ce qui est fait par acclamations.

Mais la prophétie n’est pas finie et le destin se tisse quand on le laisse faire en croyant que tout est écrit. Banquo sera à l’origine d’une lignée de roi, il doit donc disparaître pour ne pas faire d’ombre à Macbeth. Mais les assassins, s’ils tuent Banquo au retour de la chasse, manquent son fils Fleance (Keith Chegwin, 14 ans au tournage) qui, plein de décision, parvient à fuir à cheval malgré son jeune âge ; son père se sacrifie pour lui en envoyant sa seule flèche au poursuivant, tandis que les autres lui brisent la colonne vertébrale d’un coup de hache. Macbeth, déstabilisé par ce demi-échec, croit voir le fantôme sanguinolent de Banquo lors du banquet qu’il organise avec ses hommes. C’est le milieu de la tragédie et le début de la fin : sa « folie » indispose ses compagnons, ils ne croient plus en lui, ils l’observent s’enfoncer dans la paranoïa et la terreur, ils le quittent un à un avant d’être soupçonnés à leur tour.

Macbeth, en proie au doute et sans volonté, s’en retourne voir les trois sorcières qui, cette fois, sont en nombre, entièrement nues à la lueur du feu de bois sur lequel bout un chaudron. Le breuvage qu’elles lui donnent lui font rêver d’une tête casquée lui disant de se méfier de MacDuff, d’un gosse sanglant qui lui dit que « nul homme né d’une femme » ne pourra le blesser, enfin d’un enfant couronné, un arbre dans une main, qui lui prédit encore que nul mal ne peut lui arriver tant que « la forêt de Birnam ne s’est pas mise en marche vers la colline de Dunsinane ».

MacDuff (Terence Bayler) s’est enfui en Angleterre rejoindre Malcolm et Macbeth ordonne qu’on saisisse son château par surprise et qu’on massacre ses gens, sa femme (Diane Fletcher) et ses enfants compris. Ce qui est fait dans une débauche de viols et de plaisir mauvais à éventrer et fouiller les corps au poignard, surtout celui du jeune fils du « traître » sortant du bain (Mark Dightam). Lady Macbeth, déstabilisée parce que les femmes sont meurtries par cette démesure, somnambulise à poil sous les yeux de sa suivante et du médecin appelé (Richard Pearson), parlant dans son sommeil et dévoilant tout. Elle ne cesse de se laver les mains d’une tache imaginaire, en Ponce Pilate qui a fait tuer le Christ.

Quand le pouvoir est aux mains de tels insanes, la tyrannie devient insupportable et le peuple gronde après les nobles. L’armée anglaise marche sur l’Écosse et les soldats se munissent de jeunes sapins qu’ils ont coupés dans la forêt de Birnam, vieille tactique de camouflage pour masquer leur nombre aux guetteurs du château. Mais, une fois encore, la prophétie se réalise et Macbeth se sait condamné. Ses gens aussi, à qui « sa langue » a maintes fois raconté ce qui est prédit, forçant le destin à accomplir ce que lui-même énonce. Tous le quittent, le château est ouvert, Lady Macbeth se jette du haut d’une tour, Macbeth est seul. Il a gardé la couronne sur son chef, mais n’a que son épée pour résister à l’armée. Il se croit invincible, puisque tous les humains sont nés d’une femme. Tous ? sauf un : MacDuff. Bien qu’ivre de rage Macbeth réussit à mettre à terre mais l’épargne, grand seigneur sur le tard ; ce sera sa perte car MacDuff est né par césarienne et non par les voies naturelles… MacDuff tue Macbeth tue en le perçant de part en part des reins à l’épaule, sous l’armure.

C’est alors le fils du roi Duncan, Malcolm, qui annonce le retour de l’ordre et se fait couronner roi d’Écosse sur la pierre de Scone.

Acteurs jeunes, paysages réalistes du Northumberland et château de Lindinsfarne, donnent à ce film sa rudesse réaliste. Il n’y a aucune complaisance pour montrer le sexe, sauf un viol entrevu par une porte lors du sac du château de MacDuff. Le thème est la violence, la croyance fanatique aux prophéties, l’anomie de la volonté. « Croire » que l’on a un destin vous enchaîne à son auto-réalisation. Vous n’êtes plus vous-mêmes, maître de soi, mais ballotté par les forces mauvaises de l’inconscient – proches du démon. Pour cela un grand film, à réserver aux adultes, seuls à même de prendre de la hauteur pour se sortir du réalisme des images et réfléchir sur les fins.

DVD Macbeth (The Tragedy of Macbeth) Roman Polanski,1971, avec Jon Finch, Francesca Annis, Martin Shaw, Terence Bayler, Nicholas Selby, Stephan Chase, Keith Chegwin, Sony Pictures 2002, 134 mn, €19.99 blu-ray €17.90

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Pierre Magnan, L’aube insolite

Voilà un roman étrange, contraire aux habitudes, ce qui en fait son prix. L’auteur est populaire, ayant quitté les études à 12 ans. Il s’est intéressé à la littérature, ayant été typographe de 13 à 20 ans, ami de l’écrivaine Thyde Monnier du temps qu’il était jeune et fringant. Ce qu’il conte ici est une histoire née de la guerre mondiale, de l’occupation allemande, de la sourde résistance des Français de village.

L’insolite du livre n’est pas seulement celui de la chute, qui rappellera aux lecteurs Tintin dans Le temple du Soleil. L’insolite est le style scout du récit qui mêle le présent des phrases aux portraits à grands traits et au lyrisme obligatoire d’une jeunesse dans la nature. Pierre Magnan raconte comme s’il sortait des camps de jeunesse, de ce ton inimitable et terriblement daté de la période. Voilà de quoi plonger le lecteur dans un univers totalement différent du présent. Même si l’on ne parle plus ainsi, si l’on ne pense plus dans ce rouge et blanc d’époque (rouge communiste et solaire, noir curé et conservateur), si l’on ne lyrise plus sur le vent dans les sapins ou la récolte rentrée.

Un instituteur prend son poste dans village de la montagne alpine. Deux réfractaires s’évadent d’une centrale sous contrôle allemand, un Juif et un Communiste. Le village les prend sous son aile, les nourrit, les protège, aidé par le climat qui ferme la haute vallée par un mur de neige infranchissable plusieurs mois dans l’année. Mais l’occupant reste là, l’idéal politique est une machine qui manipule et broie les individus, avec Dieu dans tout ça qui, peut-être, agit par la nature – ses avalanches d’hiver, ses eaux de fonte tumultueuses, son aube insolite… Les caractères sont simples, les motivations tranchées, l’histoire roule comme un destin. C’était dans l’air du temps et prend, deux générations plus tard, une saveur étrange, comme un particularisme universel.

Le Juif périra de la main de Dieu… Le Communiste sera sauvé par l’amour d’une femme, la fraternité d’un village et l’espoir que représente alors son destin « d’instrument social » (p.239). D’autres doutent de Dieu, de son confort d’au-delà qui permet toutes les compromissions ici-bas – dont ce Devoir qui annihile tout jugement personnel – alors que l’histoire n’attend pas. La société civile villageoise vit en autarcie, entre soi, loin de l’Etat et des fracas du monde. Le seul lien avec l’universel est cet instinct de protéger l’avenir, d’œuvrer pour que demeure la liberté.

C’est pour cela que ce roman se lit bien. Il nous en dit plus sur l’époque et ses contradictions, sur les hommes et leurs désirs mêlés, que la glose commémorative ou que la sécheresse historienne.

Pierre Magnan, L’aube insolite, 1946, Folio 2004, 424 pages, e-book format Kindle €8.99 ou broché occasion à partir de €1.50

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Tolstoï et la vérité

Comme tout croyant de n’importe quelle obédience, Léon Tolstoï a cru découvrir « la » vérité. Il écrit, le 25 septembre 1889, à 61 ans : « Je ne me suis pas encore remis de la joie de connaître la vérité et de ce qu’il me semble toujours que c’est moi qui l’ait reconnue et que je parle de mon propre mouvement, je l’attribue à moi et non à Dieu et je ne parle pas de la part de Dieu » p.1036.

La vérité, c’est moi, et Dieu ma bite m’habite… Orgueil présomptueux que d’affirmer connaître « la » vérité ; tentation du diable que de se substituer à Dieu pour parler comme si l’on était Lui. Même si « Dieu » n’existe pas, se sentir Dieu est une enflure humaine que l’on doit railler et condamner. Nul n’est Dieu, ni son équivalent omniscient et omnipotent ; nul ne détient « la » vérité ; nulle « vérité » n’existe même en soi, dans l’absolu, mais toujours partielle et provisoire.

Repentance immédiate de l’éternel coupable chrétien : « Il faut me souvenir toujours et parler de telle sorte que je ne parle pas de mon propre mouvement, mais que je dis ce qui est dit dans la révélation (toute la sagesse des hommes) et dans la conscience de chacun » p.1037. C’est encore pire !

Non seulement Tolstoï s’efface comme individu au nom de « la » révélation, mais il s’en fait le véhicule neutre et impersonnel. Il n’existe plus, s’avilissant devant Dieu – qui ne demande pas ça (sauf Allah).

Ce faisant, non seulement il n’agit plus dans le monde, ne rayonne plus par son exemple personnel, mais se veut une icône sainte, simple reflet figé d’En-haut, un Commandement-fait-homme, un soldat du Christ qui obéit sans jamais comprendre et ne réfléchit que comme une banale vitre.

Il fige de plus tout mouvement de civilisation dans une « révélation » faite une fois pour toute, qui a « découvert » la seule vérité du monde (qui existait de tout temps mais « cachée » aux mécréants) et engendré la seule Morale acceptable et immuable. Comme si la morale n’était pas sociale, donc sujette à l’histoire de chaque société ; comme si la vérité du monde n’était pas sans cesse à remettre en question, à tester et approcher.

Non, « la » révélation engendre « la » vérité car c’est le « seul » Dieu qui l’a dit aux nuls, un jour de bénévolence…

Heureusement, ni ses fils, ni ses moujiks, ni ses amis, ni les intellectuels de son temps, ni la société russe, ni l’humanité entière, ne se sont trouvés prêts à croire Lev Nicolaïevitch Tolstoï sur parole. Qu’il se croie le Christ, passe encore, mais qu’il prétende régenter les autres, alors ça non ! L’arrogant écrivain le constate – pour évidemment se faire une gloire intime de s’en repentir – : « Une grande part de l’insuccès de ma prédication vient de ce que je ne me suis pas encore remis de la joie de connaître la vérité… » p.1036. Lui croit « vivre selon Dieu » ; il vit selon ce qu’il croit venir de Dieu. Mais le Père ne lui a pas murmuré à l’oreille sous la forme d’un éphèbe guerrier comme Mahomet ; ni ne l’a engendré comme fils via le même vigoureux messager Gabriel comme le Christ ; ni n’a même tonné devant lui sur la montagne comme devant Moïse. Tolstoï n’est qu’un lambda qui pense et qui croit. Pas mieux qu’un autre.

  • Sa sagesse est celle de l’obéissance, pas de la maîtrise de soi.
  • Sa voie est celle de la Morale révélée, pas de ses expériences méditées.
  • Son austérité est celle de l’impuissance progressive due à l’âge, pas d’une saine tempérance de ses appétits.

Nietzsche disait à peu près que chacun adopte la philosophie de son tempérament. Tolstoï joue de l’argument d’autorité pour se faire l’Exemple que veut son Dieu. Il est ainsi comme tous les croyants en n’importe quelle cause, qui s’effacent devant elle, qui nient leur personne et leur humanité pour un Destin abstrait tout tracé.

Mais ce qui importe est de savoir qui trace ce destin : se trouvent en effet là les manipulateurs, ceux qui utilisent les croyants pour réaliser leur politique et assurer leur pouvoir.

« La » vérité n’existe pas, nulle part et jamais. Elle n’est jamais qu’à élaborer, provisoire et fragile, menacée par la bêtise et l’ignorance, mais surtout par la rigidité mentale de tous les « croyants » en quoi que ce soit. Par faiblesse devant l’incertitude et peur devant les changements, ils désirent figer à jamais les lois de la nature, de l’histoire et de la morale en un credo unique, qu’il suffirait de suivre pour obéir au Destin !

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Michel Déon, Le prix de l’amour

Ce sont onze nouvelles, de genre divers, assemblées ici sous jeu de l’amour et du hasard. L’auteur se pose en témoin comme toujours, parfois acteur ou supposé. Il se donne un rôle et surtout raconte une histoire. Michel Déon n’est pas un expert de la nouvelle, qui est un genre à part entière. Celles qu’il rassemble sont soit des ébauches de roman (Bigh Manor est l’ébauche d’Un Taxi mauve), soit des faits divers déguisés (Mademoiselle Hanna), soit des anecdotes édifiantes de sa jeunesse (Une rouge voiture, Une jeune Parque), soit une réflexion romancée sur un personnage de la mythologie grecque (Hélène de Sparte).

L’auteur aime à découvrir les passions qui couvent sous les apparences, le feu du sexe sous la glace des convenances. Refaire sa vie, repartir de zéro est souvent le thème privilégié de ces petites histoires. Dans Bligh Manor, il s’agit d’un émigré allemand aux Etats-Unis qui fit fortune dans la contrebande et est venu en Irlande racheter une entreprise sous un autre nom pour changer d’identité. Ne dites plus un mot met en scène sur la plage une jeune femme et sa fille de 8 ans, et un père avec son fils de 8 ans. Ils se rencontrent, chacun a sa vie séparée, peut-être vont-ils se revoir et commencer une nouvelle vie en commun – grâce aux enfants, qui veulent « se marier ». La dame est une étrangère isolée dans un hôtel sur laquelle chacun glose, des serveurs aigris aux vieilles filles en villégiature et aux couples engoncés dans leurs principes. Seul un lecteur écrivain ne s’intéresse pas à elle – jusqu’à ce qu’ils couchent ensemble, au grand dam admiratif de l’assemblée cancanière ! C’est qu’ils se connaissaient et se sont retrouvés… Le prix de l’amour, qui donne le titre au recueil, conte le retour d’une fille de la bande, dans une ville de province, partie trois ans avec un acrobate de cirque avant de revenir chez soi, ayant vu le monde et exploré les hommes ; elle renoue avec son ancien amant, patient jusqu’à la bêtise, mais qui a su payer le prix pour qu’elle l’aime.

Parfois, c’est le destin qui survient. Une rouge voiture est par exemple une puissante Austro-Daimler d’avant-guerre, surgie en 1948 dans un village de la côte normande ; la jeunesse parisienne qui y passe ses vacances est séduite et fascinée par ce monstre, conduit par un beau jeune homme de leur âge… qui s’intéresse plutôt à leurs VéloSolex. Un échange, et tout change. Une résurrection est l’aventure d’un coup de foudre d’une jeune femme pour un homme qui se remet d’un accident, sur un paquebot qui visite les îles grecques. Un lot de bandits vient arracher Mademoiselle Hanna à son existence de vieille fille bien comme il faut de la petite ville de province ; prise en otage, violée toute une nuit, elle est accro à son bourreau des cœurs comme des corps – mais elle le dénonce pour qu’il aille en prison, le gardant donc tout à elle pour longtemps. Une jeune Parque est une pré-routarde mythologique qui erre de lieu en lieu et qui fascine une bande de jeunes de province ; elle arrive à l’auberge sous la pluie, torse nu sous son caban de marin ; elle se baigne entièrement nue dans la crique du coin, acceptant les regards des garçons mais sans se donner ; elle lit à l’auberge des poèmes. Une bagarre avec les jeunes du bal d’à côté la fait s’évanouir dans la nature – un mort est resté sur le terrain.Un citron de Limone montre combien un cadeau, aussi insignifiant soit-il qu’un citron italien, permet de débloquer les oukases sociaux. Un couple cherche une maison à louer en bord de lac pour reprendre vie. Elle a vécu là deux ans dans son enfance avec sa mère cantatrice et son amant d’alors ; lui se remet d’un accident de voiture et reprend le piano pour la direction d’orchestre. Un citron acheté pour quelques lires à un enfant pieds nus et culotte déchirée, donné au propriétaire handicapé d’une grande villa qui gèle toutes locations alentour pour rester au calme, permet de passer outre. Et l’histoire renoue avec le passé.

Ecrites d’une plume légère, ébauches de romance ou expressions tragiques du destin qui vous aiguille là où vous ne pensiez jamais aller, ces nouvelles se lisent sans peine ; l’humeur et le bon plaisir contrastent pour garder l’attention de vie en vie, d’histoires en histoires.

Michel Déon, Le prix de l’amour, 1992, Folio 1994, 263 pages, €6.60, e-book format Kindle, €6.49

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William Faulkner, La demeure (ou Le domaine)

A mansion en anglais est une demeure cossue, château ou hôtel particulier – pas « un domaine ». La traduction fautive en Folio a été rectifiée en Pléiade, mais il s’agit bien du même livre, le troisième et dernier des Snopes après Le hameau et La ville. Il a fallu trois décennies et demi (1925-1959) pour que William Faulkner purge enfin cette obsession des petits arrivistes blancs en terres sudistes. « L’auteur croit avoir appris du cœur humain et de ses dilemmes plus qu’il n’en savait il y a trente-quatre ans », déclare-t-il dans sa préface de 1959.

Mink Snopes est l’assassin et tout commence par « Le jury dit ‘Coupable’ et le juge dit ‘Perpétuité’ mais il ne les entendit pas. Il n’écoutait pas ». L’histoire est celle du destin : lorsque la vie est mouvement et que l’on se fige, alors le destin s’impose et vous prend en main – il vous fait faire aveuglément ce que vous n’auriez peut-être pas fait si vous aviez un tant soit peu réfléchi.

La prison est là pour ça, pour vous faire réfléchir, vous repentir peut-être, en tout cas relativiser. Vingt ans de pénitencier pour un crime de sang, ce propriétaire qui n’a pas voulu vous rendre votre vache et a actionné la justice, plus vingt autres années pour évasion avortée : Mink aura-t-il compris ?

Pas le moins du monde. Il veut se venger de celui qui l’a humilié, et y parviendra à l’issue de ces centaines de pages. Est-il définitivement coupable ? Pas le moins du monde. Selon l’auteur, ce n’est pas lui qui a tué mais le destin. Une fois libéré de cette fatalité, l’homme redevient libre, même s’il a déjà 64 ans.

William Faulkner s’inscrit dans son époque, celle de la guerre froide après la Seconde guerre mondiale ; il y a les bons et les méchants, la lutte de race entre Blancs et Noirs, la lutte de classes entre paysans propriétaires et métayers précaires, la justice et l’injustice. Quoi de moins juste que la propriété et la domination qui va avec ? Et quoi de plus injuste que cette demeure vaniteuse et arrogante, construite sur celle de son rival évince par Flem Snopes ? Quoi de juste aussi dans ce délaissement allant jusqu’au mépris d’un Snopes pour un autre Snopes, Flem qui laisse Mink en prison alors qu’il aurait pu l’aider ?

Le lecteur retrouve ses personnages favoris, le procureur Gavin Stevens Phi Beta de son université, son neveu Charles Mallison dit Chick qui étudie lui aussi le droit avant de s’engager comme pilote de bombardier, V.K. Ratliff qui « pour n’être pas allé à l’école, n’avoir pas voyagé et être dans une certaine mesure illettré, (…) avait le don effrayant de savoir tout ce qui se passait » (chap. XVI), enfin Linda Snopes qui n’est pas la fille de Flem – l’impuissant. Gavin aime Linda qui est frigide et ne peut répondre ; Flem compense son handicap sexuel par la puissance de l’argent, il en oublie sa famille et crèvera du suicide de la mère de Linda ; Chick, qui a vu son oncle se tourmenter pour la lolita Linda pense « se la faire » une fois adulte, mais comprend qu’elle ne peut pas… Toutes ces intrications montrent selon l’auteur la complexité des relations humaines, engage notre empathie.

Ce trop gros roman qui hantait Faulkner est à la fois cocasse et ennuyeux, bavard et humain ; nul ne peut le lire en une seule fois. Mais, outre l’aspect policier du meurtre programmé et les amours contrariés des uns et des autres, certaines digressions méritent le détour, comme cette définition du capitalisme « naturel » aux Américains : « notre droit de naissance jeffersonnien à acheter, faire pousser, extraire ou dénicher n’importe quoi aussi bon marché que possible obtenu par flatterie, ruse, menace ou force, et puis de le revendre aussi cher que le permettaient les besoins ou l’ignorance ou la timidité de l’acheteur » (chap. IX).

William Faulkner, Le domaine ou La demeure (The Mansion), 1955 revu 1959, 1983 et 1987,  Folio 2004, traduction René Hillerat, 656 pages, €10.40

Œuvres romanesques V : La ville-La demeure-Les larrons, Gallimard Pléiade 2016 édition François Pitavy et Jacques Pothier, 1197 pages, €62.00

Les œuvres de William Faulkner déjà chroniquées sur ce blog

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Le bal des maudits d’Edward Dmytryk

Le titre français tente d’exploiter la vision moraliste de l’antinazisme, tandis que le titre américain fait référence aux jeunes « lions », c’est-à-dire les guerriers, partis combattre pour un idéal avant de se retrouver plongés dans l’inhumanité foncière de la guerre. Je ne sais pas ce que « maudit » veut dire dans ce film de 2h40 qui veut tout embrasser, le bon comme le mauvais, l’Allemand, le Juif, l’Américain. Tous seraient-ils maudits ? Ou seulement certains ? Et pas dans un seul camp ?

Irwin Shaw a écrit son roman en 1948, le film sort dix ans plus tard. La guerre s’estompe, l’horreur des camps de concentration se révèle, les historiens commencent leur travail de précision. Et nous sommes en pleine guerre froide avec les anciens alliés : les soviétiques. Le film est engagé dans le pacifisme par son metteur en scène Edward Dmytryk. Dix ans de plus et ce sera 1968 et le bourbier du Vietnam…

Trois destins sont cueillis de 1938 à 1945 : Christian (Marlon Brando), patriote allemand savatier et moniteur de ski qui aurait voulu devenir médecin avant de suivre le nazisme qui semble offrir un nouveau destin à l’Allemagne (notamment l’université gratuite) ; Michael (Dean Martin) un crooner new-yorkais qui hésite à aller au combat mais est poussé à s’engager pour « agir comme un homme » et séduire celle qu’il veut pour femme ; et Noah (Montgomery Clift), jeune juif au chômage, en proie à la xénophobie youpine de ses compagnons de chambrée (jusqu’au retournement moralement correct).

Toute guerre est une faillite humaine, une machine qui broie l’humain en tous, une industrie du massacre sans vergogne, des mitrailleuses qui fauchent indistinctement les hommes aux obus qui font tout sauter dans un rayon de vingt mètres, jusqu’aux « usines » de la mort de la Solution finale finement décrites par un chef de camp chargé d’éliminer des sujets avec seulement dix ouvriers. Comme si la « production » se réduisait à la technique, même lorsqu’elle concerne la mise à mort d’êtres humains.

Evidemment, chacun des trois est amoureux (où serait le courage sans cela ?). Christian rêve de la femme française prénommée Françoise (Liliane Montevecchi), mais y renonce in extremis pour ne pas trahir sa mère-patrie. Michael veut épouser Margaret (Barbara Rush), son égale en intelligence et savoir-faire, mais doit pour cela prouver qu’il est autre chose qu’un dilettante du spectacle. Noah le pauvre et juif tombe raide dingue d’une blonde platinée WASP du Vermont (Hope Lange), dont le père décrit avec complaisance la lignée et les liens… en l’invitant tout de même à dîner.

Même si la narration est confuse et certaines scènes trop longues, parfois à la limite du mièvre, le contraste des destins humains retient, les amours différents attendrissent, les choix personnels captivent. Car Christian, bien qu’il n’ait jamais été nazi, va choisir le destin de son pays, jusqu’à la « repentance » de se faire tuer par un juif américain (Noah) dans une forêt près d’un camp de concentration. Michael, trouillard et narcissique, va s’engager dans l’armée, puis demander sa mutation sur le front de Normandie où il va prouver qu’il peut agir comme les autres, sans héroïsme, juste pour faire le job. Noah, insignifiant social dans les Etats-Unis des années trente, va devenir quelqu’un en séduisant la belle blonde de souche et en lui faisant un gosse, en s’engageant pour sa patrie et en résistant aux brimades du capitaine, du sergent et de ses lourdauds de chambrée ; il va se battre, il en veut, il réussira son destin qui est de s’imposer comme les autres.

Filmer la guerre au ras des hommes permet d’éviter les grands mots de la morale : toute guerre est une horreur, aucune n’est jamais justifiée, sauf lorsque l’on attaque son pays. L’Allemagne produit des officiers nazis croyants, impitoyables et inhumains, mais aussi des patriotes qui croient à une guerre noble. Les Etats-Unis produisent des patriotes engagés contre la barbarie, des héros de l’instant qui aident un camarade, mais aussi des lâches qui se défilent, des pervers qui jouissent de brimer les autres. Le racisme est présent des deux bords, sauf qu’il est une essence en Allemagne et seulement une méconnaissance en Amérique : Noah devient comme tous les autres lorsqu’il se forge son destin lui-même, dans l’amour, dans la chambrée, dans les bagarres, dans le combat. Il est reconnu comme l’un des leurs par les autres Américains irlandais, italiens ou protestants. Impossible en Allemagne, où l’Aryen doré et athlétique, se prend pour le meilleur de l’univers, réduisant tous les autres humains au niveau d’objets à exploiter ou à éliminer…

La guerre change les hommes ; elle montre aussi la trahison ou la fidélité des femmes. Peut-être rend-t-elle les mâles meilleurs ? Elle les pousse en tout cas jusqu’au bout de ce qu’ils sont.

DVD Le bal des maudits (The Young Lions) d’Edward Dmytryk, 1958, avec Marlon Brando, Montgomery Clift, Dean Martin, Hope Lange, 20th Century Fox 2003, €10.00

Coffret 4 DVD, Le Bal des Maudits, La Canonnière du Yang-Tsé, Okinawa, le Vol du Phénix, Fox Pathé Europa 2006, €31.49

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Nimitz de Don Taylor

La Défense était déjà dans l’air du temps juste avant l’ère Reagan. Ce film à la gloire du porte-avion Nimitz chante l’héroïsme au quotidien des défenseurs de la patrie, même quand ladite patrie les ignore. Le pacha du navire devient l’égal de Dieu lorsqu’il doit décider de la vie et de la mort. Ou, plus exactement, il obéit aux Commandements comme un bon fils – ce que le Dieu des chrétiens exige des humains.

Nous sommes en 1980 et le porte-avion croise au large de Hawaï lorsqu’une tempête magnétique (très bien rendue en effets spéciaux) s’abat sur le navire. La sérénité revenue, aussi vite qu’elle est partie, rien n’est changé en apparence… sauf qu’aucun écho radar ne détecte plus les bateaux comme avant et que le trafic radio est très réduit. D’ailleurs, les émissions captées diffusent des feuilletons vieux de 40 ans. Qu’en est-il ? La guerre mondiale nucléaire a-t-elle éclaté avec l’URSS belliqueuse et surarmée (qui va envahir l’Afghanistan en fin d’année 1980) ? C’est l’explication rationnelle la plus immédiate que les hommes se donnent à ce qui leur arrive.

Kirk Douglas envoie un avion de reconnaissance survoler Hawaï, et celui-ci rapporte des photos de Pearl Harbor. Tout est paisible – sauf que les navires à quai datent de 1941. La photo est « déjà » prise, sous le même angle, en noir et blanc ; elle figure dans les documents que l’un des capitaines du bord a assemblé pour écrire un livre. Le porte-avion fait-il partie d’une manœuvre en haut-lieu pour tester ses capacités de réaction à la mer ? S’agit-il d’un jeu de rôle ? Martin Sheen, embarqué comme civil, observateur du Ministère de la Défense, assure qu’il n’est au courant de rien.

Et il émet une autre hypothèse : la relativité du temps, la faille temporelle, le retour effectif en 1941… C’est à ce moment que la radio capte les informations en provenance de Hawaï qui font état d’une progression des armées allemandes en URSS. Il faut bien se rendre à l’évidence, le porte-avion nucléaire Nimitz, armé de ses chasseurs Tomcat dernier cri, de son avion-radar Hawckeyes et de ses deux hélicoptères de sauvetage, se retrouve quarante années auparavant, tout seul face à l’armada aéronavale japonaise qui file à 12 nœuds vers Pearl Harbor pour le détruire.

Les chasseurs avisent d’ailleurs deux Mitsubishi Zéro, les chasseurs à hélices les plus modernes du temps, ornés des soleils levants sur les ailes. Ordre est donné de les surveiller mais de ne pas tirer. Car on ne peut sans conséquences infinies modifier le cours de l’Histoire. Sauf que les Zéro mitraillent un yacht de plaisance battant pavillon américain – et Kirk Douglas, impitoyable, ordonne de les descendre. Ce n’est qu’un jeu d’enfant pour les pilotes de Tomcat et seul un des pilotes japonais reste vivant, à la mer. L’hélicoptère vient le récupérer, ainsi que les deux rescapés du yacht, plus le chien Charlie.

Il est difficile d’être dans un temps qui n’est pas le vôtre et de ne pas interférer… Le rescapé mâle est le sénateur Chapman, qui avait mis en garde la Maison Blanche quinze jours auparavant sur les probabilité d’une attaque japonaise sans sommation, mais qui n’avait pas été entendu. Les manuels d’histoire disent qu’il a disparu précisément ce jour où il est sauvé par le Nimitz. Enigme… qui va vite être résolue par le chien, dans une scène d’action que je vous laisse découvrir.

Car le film est bien monté, alternant la publicité pour l’aéronavale américaine, l’amour de la technique armée, l’idylle à peine entamée entre la secrétaire du sénateur et le capitaine historien, et les réflexions mâles sur en avoir ou pas. Le tropisme militaire est d’y aller, de descendre les avions jap qui vont détruire Pearl Harbor, entraîner les Etats-Unis dans la guerre et tuer des milliers d’Américains. La raison voudrait ne rien faire, pour ne pas modifier l’histoire – donc les hommes présents sur le porte-avion, qui n’existeraient peut-être pas si les circonstances n’avaient pas fait se rencontrer leurs parents à cause ou après la guerre, et ainsi de suite.

Ce paradoxe de science-fiction est réduit élégamment par le tempérament américain, pratique et religieux.

Quelles que soient les circonstances obéir aux ordres, faire bien son travail, agir là où l’on se trouve. Et c’est au destin d’accomplir l’Histoire. Le pacha, convaincu de pouvoir éviter Pearl Harbor et les horreurs qui s’enchaîneront, envoie ses avions abattre les bombardiers japonais. Mais le Nimitz est rattrapé par la tempête magnétique qui revient comme un signe de Dieu et, à quatre minutes du contact, il doit rappeler ses avions pour ne pas qu’ils restent en 1941. Les chasseurs n’auront pas le temps d’apponter avant l’effet temporel, ce qui est un brin gênant pour la crédibilité de l’histoire, mais l’on peut supposer qu’étant revenus dans l’axe du navire, ils ont été remportés comme lui dans la même faille.

Toujours est-il que tout le monde se retrouve en 1980, plié à la routine, dont une inspection d’amiraux pour savoir pourquoi le Nimitz avait « disparu » durant quelque temps. Et Martin Sheen, que son patron était venu voir décoller en limousine sans se montrer à l’aller, l’attend au retour dans la même limousine. La chute est bien menée et je ne vous en dirai rien, sinon qu’elle ajoute à la qualité de ce film. Ce n’est pas parce qu’il a bénéficié de gros moyens et qu’il a été monté à grand spectacle qu’il n’est pas bon. Nous étions encore en 1980 où l’exigence de création était supérieure aux enjeux d’argent.

DVD Nimitz – retour vers l’enfer (The Final Countdown) de Don Taylor, 1980, avec Kirk Douglas, Martin Sheen, Katharine Ross, James Farentino, édition Sidonis Calysta 2016, €16.99

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Le château du dragon de Joseph Mankiewicz

Un film noir, pour une époque qui l’était aussi. L’après-guerre mettait en évidence la lutte éternelle entre les dominateurs – hier Mussolini et Hitler, alors Staline et Mao – et les égaux. Dans ce conte gothique, l’Amérique se montre en son évolution, décentrée dans l’histoire : des aristocrates issus de la vieille Europe féodale contre les pionniers libres, fermiers égaux qui avaient former les états, unis contre la royauté anglaise.

Nous sommes en 1844 et une famille idéale (selon les critères yankees) reçoit une lettre d’un cousin éloigné. Les fermiers, flanqués de trois garçons et deux filles, ne dépendent de personne ; ils ont leur exploitation autarcique dans le Connecticut et vivent paisiblement en communauté, unis par la Bible et la Morale rigoriste qu’ils lisent chaque soir dans l’Ancien testament. Le cousin éloigné, père d’une petite fille, est un gros propriétaire héréditaire de 200 fermes le long de l’Hudson, descendant des premiers pionniers américains. Il est riche, méprisant, cynique. Pire, il ne croit pas en Dieu mais en lui, comme Faust, comme si le simple fait de naître faisait de lui un maître.

Mais c’est le rêve qui domine chez la jeune Miranda Wells, lorsque le cousin Nicholas van Ryn demande à ses parents une gouvernante pour sa fillette Katrin. La mère est sceptique mais admet que changer d’air ne fera pas de mal à sa fille ; le père est contre, évidemment, désirant conserver tous ses biens acquis grâce au Seigneur, y compris ses enfants. Il s’en remet au jugement de Dieu et fait ouvrir la Bible les yeux fermés à Miranda, et désigner une phrase. Le doigt tombe justement sur Abraham qui ordonne à Agar de parti loin de lui…

Malgré les caractères, il y a donc du destin dans cette histoire. Elle en devient tragique, amplifiée par le décor néo-gothique de Dragonwick, le gigantesque manoir ancestral dans les collines et par les orages fréquents de la région. D’autant qu’une légende court sur la première dame des van Ryn, dont le portrait triste domine le salon où trône son clavecin importé d’Europe avec elle. Elle n’aurait jamais été aimée et serait morte en couche (ou, selon les versions, tuée dans son salon), juste après avoir donné le jour à un Héritier. C’est tout ce que lui demandait le mâle et, amère, elle viendrait hanter la maison périodiquement, chantant lorsqu’un deuil est proche. Mais seul le sang Van Ryn peut l’entendre – ce qui ne manquera pas de se produire deux fois durant le film.

La première, c’est lorsque l’épouse de Nicholas décède soi-disant d’un rhume, après s’être empiffrée de gâteaux rapportés de New York par son mari dévoué, qui a placé sa plante préférée dans sa chambre, un laurier-rose ; la seconde, c’est lorsque naît à Nicholas, remarié avec Miranda, un fils, qui meurt juste après son baptême d’une malformation cardiaque. Y aurait-il une tare chez les van Ryn ? Nicholas est-il ce démiurge égal de Dieu ? Son orgueil envers ses fermiers est contré par la grève des loyers des cultivateurs unis en syndicat, puis par la loi de l’Etat qui oblige au partage des terres ; son orgueil de mâle est atteint dans sa descendance, la nature ne lui ayant donné qu’une fille, dont la mère ne pouvait plus avoir d’enfant, et sa seconde épouse un fils, mais déficient.

Son caractère est tout l’opposé de celui du père de Miranda. Si l’un est borné mais droit, volontaire mais soumis à Dieu, le second est cultivé et retors, mal dans sa peau et drogué malgré sa volonté de tout régenter. L’Amérique aime le noir et blanc. Exit donc l’aristocrate dans sa tour, au profit des égaux à l’église et dans les champs. Miranda, qui rêvait au prince charmant, est revenue des airs princiers comme du charme aristo. A la fin veuve, elle laisse le docteur démocratique, meilleur professionnel que le docteur bien en cour, venir la courtiser… dans le Connecticut, bien loin de cette région vaniteuse de l’Hudson où la posture sociale compte plus que le talent personnel.

Nous voilà prévenus : « nous, Américains », ne tolérons que le talent des égaux, pas la morgue des dominants – pas plus celle de Monsieur Hitler que celle de Monsieur Staline. Qu’on se le dise ! Il est vain de s’opposer à ce qui réussit, parce que c’est la volonté de Dieu si cela survient. Et qu’un female gothic d’un immigré polonais aux Etats-Unis illustre cette courte philosophie n’en est que meilleur.

Monsieur Donald devenu président, toujours en guerre contre les canards, commence à connaître cette résistance des égaux – qu’il croyait maîtriser comme un télévangéliste de l’argent. Ce film ancien vient raviver le mythe.

DVD Le château du dragon (Dragonwyck) de Joseph Mankiewicz, 1947, avec Gene Tierney, Vincent Price, Walter Huston, version restaurée HD Twentieth Century Fox 2016, blu-ray €19.00

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Gérard Guerrier, Alpini

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Nous sommes en 1913 et Jean, 17 ans, (Gianni pour son père), est en famille avec son cousin Dante et le guide autrichien Walter en montagne. Le temps est beau mais se gâte vite. Faut-il accélérer pour atteindre le sommet et redescendre ensuite ? Le vent devenu fort infléchit l’itinéraire, faut-il éviter la crête et passer sous une corniche ? Tous ces choix de l’instant, à effectuer dans l’urgence, peuvent être ensuite regrettés. Et c’est ce qui arrive. Une avalanche sépare le groupe, mais c’est le moindre mal ; une seconde détache tout un pan de rocher qui s’écrase… sur le père, industriel à Milan.

Nous sommes en montagne et c’est le drame, le destin. L’adolescent en sort bouleversé, mûri. D’autant qu’un an plus tard, la guerre la plus absurde du siècle advient. La bêtise nationaliste s’attise et « l’honneur », cette vertu aristocrate dévoyée par les petit-bourgeois, excite les pauvres en esprit. Les peuples s’entraînent mutuellement à la guerre, cette grande lessiveuse des nations, faucheuse de jeunesse. Que faire lorsque l’on est à l’aube de sa vie, à 18 ans, et que l’on est à la fois français par sa mère, italien par son père, apparenté allemand par ses grands-parents alsaciens, et que votre parrain de montagne est un guide autrichien ? Faut-il se battre contre ses gènes ?

Nous sommes dans la tragédie et Jean, avisé malgré son âge, choisit par tâtonnement le moindre mal. Il s’engage en Italie parce qu’appelé par la France ; il choisit les troupes de montagne plutôt que l’infanterie. Il restera dès lors au cœur de son pays de cœur, les Alpes bergamasques. Le 23 mai 1915, l’Italie s’engage à son tour dans la guerre, poussé par le socialiste « patriote », le très mélanchonien Mussolini. Jean est à l’école d’officiers et c’est comme sous-lieutenant des Alpini, l’équivalent italien de nos chasseurs alpins, qu’il va combattre les Autrichiens – mais surtout tenir les crêtes. Il n’a qu’une hantise : se retrouver face à Walter, son guide, mobilisé par l’Autriche-Hongrie. Et c’est d’ailleurs ce qui va se produire…

Dans le même temps, jeunesse oblige, Jean tombe amoureux d’une pianiste milanaise, Antida, dont le père fait une cour assidue à sa veuve de mère. Les mœurs de l’époque entouraient le sexe de tout un apparat d’évitement qui avivait le désir mais laissait incertain sur les désirs de l’autre. Jean se laisse dépuceler dans l’urgence par une jeune gitane sicilienne que son cousin lui a présenté au bordel. Avec Antida il se contente de baisers, de caresses, mais point au-delà : il faut être sûr de soi, attendre la fin de la guerre, le diplôme, au risque de ne pas s’en sortir. Or l’attente est longue à l’arrière pour une jeune fille empêtrée de convenances. Dante, aussi brun, velu et musclé que Jean est blond, imberbe et longiligne, n’a pas de ces pudeurs. Il va toujours droit au but, au combat comme en amour. Il prend d’assaut les redoutes comme les filles. Que se passe-t-il entre lui et Antida lors d’une permission seul à Milan ? Se passe-t-il d’ailleurs quelque chose ?

Nous sommes dans l’aventure et la mort, en montagne et en amour. Amour filial, du père passé au parrain guide, amour maternel, amour fraternel, amour sexuel – tout est mêlé, avec les sentiments associés comme la jalousie, la rivalité, la crainte de décevoir. Les hauteurs ne pardonnent pas l’erreur ; leurs leçons répétées permettent-elles de se mieux guider dans la vie ? L’auteur a contrasté ses personnages : les deux cousins ne sont pas du même monde, l’un bourgeois et l’autre du peuple ; la fiancée et la putain n’ont pas les mêmes désirs, Antida la position sociale et Maria le plaisir ; la mère vivante et le père décédé n’ont pas les mêmes valeurs, elle veut protéger son enfant jusqu’à trahir, lui offre post-mortem l’exemple du travail qu’il faut accomplir malgré tout.

Ce roman très vivant et bien documenté se lit avec plaisir ; très souvent, captivé par la lecture, le lecteur se croit dans l’action même. L’auteur remue les grandes passions que sont l’affection pour les êtres et le saisissement face à la puissance de la nature, liant l’une à l’autre dans une époque mouvementée. La nôtre, un siècle plus tard, le devient : faut-il y voir un signe ? L’écriture cherche moins les effets que l’efficacité, à la manière de Stendhal – lui aussi amoureux d’Italie. Le roc exige le sec, la neige fige le sang, seul l’esprit surnage, dans la pureté lumineuse des cimes.

Gérard Guerrier, né en 1956, a quitté Allibert Trekking à 60 ans fin 2014, après en avoir été huit ans le directeur général. Il « redevient un accompagnateur en montagne et un voyageur comme les autres » – mais adepte comme moi du « voyage actif ». Comme son héros Jean, il a appris la montagne dans les Alpes, est devenu ingénieur, a épousé une concertiste allemande et a habité en Italie du nord. Sa traversée des Alpes à pied de Neuschwanstein à Bergame avec son épouse a donné lieu a son premier roman, L’opéra alpin, paru en 2015.

Gérard Guerrier, Alpini – De roc, de neige et de sang, 2017, éditions Glénat collection Hommes et montagnes, 263 pages, €19.99

e-book format Kindle, €9.99

Une autre chronique de ce roman parue dans Libération

Et dans Babelio

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Jules César de Joseph Mankiewicz

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Un peu péplum, mais pas trop, un brin théâtre filmé car tiré de Shakespeare, un peu western sur la bataille de Philippes avec le défilé des chemises bleues attaqué à coups de flèches par les Indiens au son lancinant du tambour. Mais ce film, tourné sept ans après la fin du nazisme et en plein barnum du communisme stalinien, met en garde contre le culte de la personnalité. Il montre aussi combien sont versatiles les foules, avides d’un sauveur et manipulables à merci par tout grand mâle qui sait parler et use des effets de bras et de suspense.

Le discours de Marc-Antoine (Marlon Brando) sur les marches du Capitole, après l’assassinat de César (Louis Calhern) par Brutus (James Mason) et sa bande, manipulés par le haineux Cassius (John Gielgud), est un chef d’œuvre de William Shakespeare. Je me souviens encore de ma découverte éblouie de la pièce, guidée par ma professeur d’anglais de Première, ce grand art oratoire de la politique.

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Mankiewicz reprend Shakespeare dans l’opposition psychologique entre Brutus le fils et Marc-Antoine le dauphin. Brutus enlève la foule des Romains, hostile aux assassins, en expliquant que la démesure de César allait ramener la royauté comme sous Tarquin le Superbe et que lui, Brutus, bien qu’aimant César, a protégé la République en éliminant le potentiel tyran. Marc-Antoine retourne la même foule le moment d’après comme un tribun chevronné, en expliquant combien ces « hommes remarquables » qu’a cité Brutus ont massacré de coups un César qui a pourtant refusé par trois fois la couronne, et combien le testament qu’il bandit (mais qui n’est pas le vrai) allait donner au peuple les parcs et les jardins pour son propre agrément.

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Le cinéaste filme des plans de foule comme des fourmis agitées et en contreplongée les orateurs qui dominent et domptent la même foule. Démagogue, subtil, tortueux, Marc-Antoine n’est pas Brutus ; il est bien plus politique, plus serpent que lion. La politique est la puissance des mots sur les hommes (et les femmes de la foule) ; elle est rapport des citoyens à la vérité et au mensonge, masque ou instrument du pouvoir. Brutus est attachant car entier et humain, porté par un amour sincère pour la République et la liberté. Marc-Antoine, le dauphin de César, prendra la place et le fauteuil du dictateur, un temps avec le neveu Octave. Lorsqu’il a retourné la foule, qui crie désormais contre Brutus, Marlon Brando (alors 28 ans) lui tourne le dos et esquisse pour le spectateur un sourire satisfait : il a habilement usé d’art oratoire et de démagogie, il garde à sa main cette foule pour qui il a au fond un profond mépris comme pour tous les ignorants et tous les passionnés. Il ne fera exception que pour Brutus parmi les conjurés, rendant hommage à sa droiture, mais critiquant en filigrane sa rigidité. La politique est l’art de la souplesse.

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De 44 avant à 1944 après, presque deux millénaires ont passés mais l’humanité est toujours aussi bêtement grégaire, elle croit tout ce qu’on lui dit avec art. Chacun joue un rôle comme sur une scène, et le verbe reste performatif – bien plus que les actes. Et la foule est toute surprise lorsque le démagogue fait ce qu’il dit…

Le devin (Richard Hale) a beau mettre en garde César contre les ides de Mars, les éléments se déchaîner pour annoncer sa fin, les cauchemars poursuivre le sommeil de Calpurnia (Greer Garson), la femme de César, l’angoisse saisir la belle Portia (Deborah Kerr), la femme de Brutus – le destin s’accomplira. Brutus a des scrupules, il aime César comme son père, mais il aime la patrie au-dessus et condamne l’ambition dont on l’accuse. Il ne portera pas les premiers coups mais achèvera l’assassinat d’un coup de glaive.

Il n’y a guère que son jeune serviteur Lucius (John Hardy) qui ne soit hanté ni par les scrupules ni par la république ; il fait son travail d’un ton égal, malgré la fatigue qu’il peut ressentir ; il affectionne son maître Brutus, sans l’aimer vraiment. Il est ailleurs, il est esclave, il est étranger à tout ça. Ne restera d’ailleurs de lui que sa lyre, cassée, après le sac du camp des vaincus. Nul ne sait ce qu’il est devenu. Son personnage donne la mesure de la tragédie de Brutus, le garçon en étalon d’humanité qui n’est saisi ni par la passion, ni par l’exaltation politique, ces maux qui aveuglent les hommes.

DVD Jules César de Joseph Mankiewicz, 1953, avec James Mason, Marlon Brando, John Gielgud, Deborah Kerr, Warner Bros €13.99

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Erskine Caldwell, Le bâtard

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Sans concession morale, rédigé au degré zéro de l’écriture, au ras des gens, le bâtard dont l’auteur retrace la vie est une créature du Sud américain, du machisme ambiant, du racisme ordinaire. Nous sommes à la fin des années 1920 qui verront la Grande dépression économique de 1933 suivre la crise boursière de 1929 puis la crise financière de 1930. Après la parution du livre, le capitalisme s’affolera dans la spéculation, préparé par le mépris des possédants pour les pauvres, qualifiés de perdants.

Le Sud, où l’auteur est né en 1903, recèle la quintessence du peuple perdant. Il a perdu la guerre de Sécession, perdu ses valeurs aristocratiques, perdu l’estime de soi sous les critiques de la presse du nord. Le « petit Blanc » est aussi pauvre que le Noir, mais ne peut se raccrocher à rien. Son sentiment de dégradation est peint ici de façon complète.

Gene Morgan est en effet « fils de pute » au sens littéral, haï par sa mère dès sa naissance parce qu’il l’empêche de se faire les dizaines de mecs dans la soirée qui la font vivre. Elle a failli le tuer et il est sauvé par une négresse qu’il lâchera à 11 ans pour se faire tout seul, en jeune macho sans scrupules. Pas étonnant qu’il soit phallocrate, usant des filles comme de « trous à boucher » (selon la métaphysique de Sartre). Pas étonnant qu’il soit raciste, les Noirs restant à cette époque illettrés et trop peureux pour s’affirmer. Pas étonnant qu’il soit violent, on ne peut se faire soi-même sans en vouloir et en rajouter sur sa virilité. Gonflé de désirs divers, s’abrutissant au travail physique torse nu dans un moulin à coton ou dans une scierie, s’assouvissant sur les femmes qui passent ou dans l’alcool malgré la Prohibition, n’hésitant pas à tuer (même à la scie industrielle), Gene est un jeune : brut, direct, sans pitié. Ce genre d’animal a-t-il une âme ?

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La peinture au vitriol de cette société qui – une grande crise plus tard – votera Trump sans plus d’état d’âme, est si réaliste qu’elle garde des échos aujourd’hui. C’est bien cette société-là qui revient, celle des déclassés, des oubliés, des loosers. Celle qui veut sa revanche sur les autres, sur la société et sur le monde entier. Celle qui marmonne Dieu en piétinant ses créatures, qui impose sa force tant qu’elle existe – puis disparaît par « sélection naturelle » dès qu’elle décline un peu. Une société à la Poutine, dure aux faibles, serviles aux forts.

Le sexe est soumis à cette revanche, pratiqué comme une prédation. Jusqu’au bouleversement de l’amour, qui peut arriver comme une grâce. Gene, en effet, après avoir pris, baisé, violé sans vergogne sa vie durant, tombe en amour d’une « enfant » de 15 ans, peut-être sa demi-sœur. Elle est fragile, vierge et l’émeut. Ce n’est pas une chose à jeter, comme les autres, mais un ange à protéger. Il la ravit, l’emmène loin de sa ville où elle pourrit, ils font un petit.

Mais nul ne vit en diable sans conséquences : le bébé est anormal, trop faible, épileptique et velu. Un vrai dégénéré. Le fils de pute sans âme peut-il engendrer autre chose qu’un monstre ?

Nous sommes en plein dans la psyché américaine, névrosée d’Ancien testament et de Morale biblique rigoriste (Caldwell est né presbytérien). Il y est dit que chacun a un destin et ne peut y échapper ; que les tares sont héréditaires ; que le rachat n’est qu’éphémère. Ce Blanc a une existence noire, telle est la malédiction du Sud. L’animal humain ne peut connaître la rédemption sans un effort continu – qu’il n’est pas prêt à faire le plus souvent, ou n’en a pas la capacité. Et cela, c’est le père qui la donne, lui qui élève le garçon au moins par son exemple, comme le Shériff a élevé son John.

Ici, l’homme ne fait pas l’histoire, pas même la sienne. Il est le jouet de forces qui le dépassent, l’hérédité, l’éducation, la société. La force de ce premier roman vient de l’écriture. Son détachement clinique suggère un cynisme qui fera interdire le livre à sa parution, mais c’est ainsi que les choses arrivent : par hasard, par accident, les circonstances. C’est ainsi que John, le copain de Gene, a couché dès ses 11 ans avec des filles de joie mais, avec Rose, « ils avaient commencé ensemble leur vie d’adulte » quelque part avant 14 ans, dit l’auteur avec naturel (chap. VI). Les choses arrivent, tout simplement, comme chez les bêtes, le meilleur (l’amour) comme le pire (l’avilissement, la mort).

L’auteur, connu plus tard pour La route au tabac, est un écrivain naturaliste. Il est mort en 1987, avant le premier des krachs qui ont jalonné la période récente.

Erskine Caldwell, Le bâtard (The Bastard), 1929, Livre de poche Biblio 2014, 168 pages, €5.90

e-Book format Kindle, €6.99

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Sweet Sixteen

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Bientôt 16 ans, et le garçon se veut un homme. Délaissé dans une famille éclatée, fils de junkie et de dealer, un grand-père niais et autoritaire, que faire pour que la vie soit plus belle ? Pour qu’elle renaisse comme elle devrait ? Liam (Martin Compston) veut reconstituer un foyer avec Jean (Michelle Coulter), cette mère en tôle qui va bientôt sortir et qui a peut-être enfin décroché de la drogue. Mais Jean se sait pas faire, elle ne sait pas être mère et Chantelle (Annmarie Fulton), sa fille aînée sœur de Liam, le sait bien. Elle a un bébé et veut l’élever comme il faut ; elle aime son frère et tente de le défendre contre lui-même. Mais Liam a bientôt 16 ans, et le garçon se veut un homme…

Nous sommes dans la petite ville écossaise de Greenock, la patrie du pirate William Kidd et du physicien James Watt. Il n’y a guère de boulot, surtout pour les loosers du peuple dont les parents se sont laissés aller après 68 et qui habitent la banlieue grise, souvent blafarde de pluie. Ici, qui veut ne peut pas et l’adolescent Liam, malgré l’intensité de sa quête, va se heurter sans cesse à la dure réalité.

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Il erre hors de l’école avec son copain d’enfance Pinball (William Ruane), avec qui il fait les quatre-cents coups. Il vend des cigarettes à la sauvette, il deale de la drogue, il refuse de faire passer du shit coincé entre ses dents et ses lèvres à sa mère pour ne pas qu’elle retombe ; son beau-père le tabasse avec la bénédiction du grand-père. Il les surveille et vole leur héroïne, gardée sous la niche de chiens qu’il connait bien, et appelle anonymement la police pour faire croire qu’un flic s’est servi et éloigner de lui les soupçons.

Il est ingénieux, Liam, il guigne une caravane à vendre, posée sur un terrain au-dessus de la Clyde, avec un beau panorama. Il en rêve, il réussit à donner un premier acompte, il lui faut le reste avant que sa mère sorte de tôle. Il imagine se servir des livreurs de pizzas qui sont ses copains, honnêtes travailleurs, pour livrer ses commandes et camoufler son activité. Pas bête ! Mais il empiète sur le territoire d’un gros bonnet qui, constatant l’habileté et l’initiative de ce jeune qui en veut, l’incite à travailler pour lui. Nous sommes au pays du capitalisme et chez un peuple pragmatique. Les questions d’honneur à l’italienne ne sont pas de mise, l’efficacité rapporte bien plus que la susceptibilité.

On éloigne Pinball, maladroit et peu motivé (dont le surnom signifie flipper), suiveur mais ingérable. Il va en être jaloux, vouloir se venger. Le grain de sable dans la machine ? Pas vraiment, et c’est ce qui fait la richesse humaine de ce film. Amis à vie, Liam ne peut « se débarrasser » de Pinball comme le ferait un mafieux ; il l’éloigne. Ce n’est pas dit, le doute est laissé à l’appréciation du spectateur, mais je ne crois pas que Liam use de son couteau tout neuf avec lequel il a été adoubé par son boss sur son ami. Pinball s’étant blessé volontairement, prêt à mourir parce qu’il va perdre son seul ami, Liam appelle une ambulance. Puis il téléphone à son patron que « c’est fait ».

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Le grain de sable, ce sera plutôt le couteau. Il a refusé de le prendre, au début de l’histoire, lorsque Pinball lui en a proposé un ; il a eu du mal à obéir à l’injonction de tuer, exigée par son boss pour tester sa détermination ; il ne l’a probablement pas utilisé sur son ami Pinball… mais il n’hésitera pas à le planter dans le ventre de son beau-père, lorsque sa mère, enfin sortie de tôle, s’empressera de replonger dans sa vie d’avant avec ce looser. Tous ses rêves s’écroulent : reconstituer la cellule familiale, habiter tous ensemble, avoir un travail régulier. Liam, le jour de ses 16 ans (l’acteur a 18 ans lors du tournage), a commis une tentative d’assassinat. Et seule sa sœur veut encore le voir…

Ce rebelle sans cause, adolescent mal fini qui s’est toujours battu depuis tout petit, délabré par l’absence d’amour maternel et d’image paternelle, dévasté par la sempiternelle crise et la banlieue, se débat comme il peut. Il ne rêve pas très loin et veut mettre son idéal à sa portée. Il y réussit presque… et c’est ce presque qui fait toute l’intensité dramatique de cette histoire. Liam n’est ni un désespéré, ni une victime ; il croit au pouvoir de la volonté. Ce sont les autres qui ne sont pas là, chacun dans sa petite bulle égoïste, perdue et sans espoir. Nous sommes dans le social, mais sans les grands mots ; dans la vie au ras du bitume, mais sans les fonctionnaires d’Etat qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut ; nous ne sommes pas en France : Liam est un héros solitaire, souvent déraisonnable, mais pas sans issue. Le destin avec lui n’est pas tragique ; il s’en sortira. Car le film laisse le doute sur son usage du couteau : ni Pinball, ni le beau-père ne sont probablement morts.

En version originale, le film est plus âpre – mais bien difficile à capter, tant l’accent écossais donne une étrangeté à l’anglais. Les ados, comme ceux de leur âge « fuck » absolument tout ce qui leur déplaît (et cela ne manque pas), mais s’arrêter à cette vulgarité serait manquer singulièrement d’esprit car c’est ce réalisme qui fait le sel du film. Nous ne sommes pas chez les Bisounours, ni dans un western, et les bons ne gagnent pas forcément à la fin. Les acteurs, les paysages, l’action et l’histoire même sont très prenants. Ils présentent les humains tels qu’ils sont et pas tels que les bonnes consciences les rêvent.

DVD Sweet Sixteen de Ken Loach, 2002, avec Martin Compston, William Ruane, Michelle Coulter, Annmarie Fulton, M6 vidéo 2006, €19.90

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Henry James, Un portrait de femme

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Premier « grand » roman de l’auteur, l’intrigue se réduit à un portrait en situation. Isabel Archer, orpheline ramenée d’Amérique par sa tante qui vit en Angleterre, se veut idéaliste, libre et indépendante – à l’américaine. Elle va trouver dans la vieille Europe l’illusion de la beauté et l’amère réalité du mariage. Car cette féministe avant la lettre, révolutionnaire du Nouveau monde en butte à la féodalité patriarcale de l’Ancien, se laisse aveugler par l’Idéal sans mesurer aucunement les rapports réels de classe ni d’argent.

Le lecteur ne peut pas aimer Isabel ; elle ne s’aime pas elle-même en se faisant une idée à la fois trop haute et trop épurée d’elle-même. Elle se croit intelligente, elle se laisse manœuvrer ; elle se croit lucide, elle ne décèle pas le dissimulé ; elle se croit souveraine, elle s’enferme dans le devoir social. Elle est pétrie de contradictions et ne s’en rend même pas compte : charmante et indécise, volontaire et passive, active et fataliste, éprise de culture et profondément ignorante, capable et se fourvoyant sans cesse dans des impasses. « Isabel était sans doute fort encline au péché d’orgueil ; elle passait souvent en revue avec complaisance le champ de sa propre nature et avait tendance à tenir pour acquis, sur des bases fort minces, qu’elle avait raison ; il lui arrivait souvent de s’admirer impulsivement » p.757 Pléiade. Cet orgueil d’impulsion va causer sa perte. Car Isabel est incapable d’exister, sans cesse le jouet de désirs qu’elle ne peut satisfaire, névrotiquement sur ses gardes, ne choisissant que par défaut, en réaction ou en négatif. Elle est absente de son destin – un comble pour une Américaine qui révère l’indépendance !

L’auteur aime à peindre à loisir les profondeurs psychologiques des êtres. Il s’étale avec des raffinements de détails page après page, passant d’un acteur à l’autre, faisant dévoiler par l’un les ressorts de l’autre. Il construit son roman à partir d’un personnage dont il explore les facettes. Ce pourquoi l’action est presque inexistante, le décor déplaçant surtout les états psychologiques de la femme en portrait : l’Amérique où elle s’étiole, l’Angleterre où elle se révèle, Florence où elle s’enferme. Les personnages sont presque tous expatriés yankees en Europe ; ils ne font rien et se contentent de jouir : Touchett père est un banquier qui a réussi, Osmond un esthète ravi de lui-même. Par contraste, le prétendant Goodword est un industriel héritier qui dirige avec succès ses entreprises, Henrietta Stackpoole une journaliste éprise de véracité et de pittoresque qui n’hésite jamais à aller enquêter sur place. Isabel n’appartient ni à l’un ni à l’autre de ces mondes : elle se voudrait active et positive, elle se laisse aller à la vacuité et à la dépendance.

En Angleterre, dans le château de Gardencourt où réside sa tante, elle rencontre Ralph son cousin. Il devient amoureux d’elle mais se sacrifie car il est très malade et mourra avant les dernières pages ; il aimerait que son ami lord Warburton épouse Isabel, et celui-ci est épris, mais la belle se refuse ; Goodword, son promis d’Amérique, la relance jusqu’en Europe, elle ne veut pas de lui, pas même de ses services. Qui alors ? Personne – Isabel rêve d’être libre.

C’est alors que le destin la favorise : le père de Ralph, sur le point de mourir, lui laisse un héritage conséquent, sur la demande instante de son fils. Isabel peut enfin réaliser son idéal : faire ce qu’elle veut. Son drame est qu’elle ne sait pas quoi faire. Après avoir voyagé parce que cela se fait, mais croquant les miles à toute vitesse comme par avidité, Isabel se retrouve sans but. Ayant échoué à Florence avec sa tante, elle se laisse prendre dans les rets d’une intrigante et de son ancien amant, qui ont une fille à doter et un train de vie à assumer.

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Osmond est le type même de l’oisif narcissique, esthète jusqu’au bout des ongles socialement inutile. Indifférent, misanthrope, il préfère sa collection d’objets aux mondanités ; paresseux, il ne gagne aucun argent et est frustré dans ses désirs d’accumuler. Il enrobe de sublime son insignifiance sociale – et apparaît moins « diabolique » que dans le film de Jane Campion tiré du roman. Son seul amour est sa fille, une gamine de 15 ans qu’il a soigneusement remisée au couvent pour qu’elle soit docile et ignore les tentations du monde. Culte de l’innocence et goût de l’ordre s’orchestrent pour assurer l’emprise paternelle, prélude à la sujétion au futur époux. Nous sommes dans le siècle bourgeois où le mariage est celui des intérêts du patrimoine, pas celui des sentiments de chaque être. Osmond est conventionnel, conservateur, égoïste. Il « limitait et bornait toutes choses ; (…) il ajustait, réglait, dirigeait leur manière de vivre. (…) Il était sans cesse à la recherche de l’effet, et ses effets étaient savamment calculés » p.1118. C’est un vaniteux, inexistant par lui-même : « il mesurait son succès à la seule aune de l’intérêt que le monde lui portait » p.1119.

Il veut faire faire à sa fille un « beau » (c’est-à-dire riche) mariage. Lui-même cède aux instances de la mystérieuse Madame Merle, veuve d’un commerçant suisse, qui veut le marier avec l’héritière idéaliste Isabel – je ne vous dévoile pas pourquoi. Osmond va donc déployer tous ses charmes pour ne pas la brusquer (il ne la désire pas) mais pour faire tomber dans son escarcelle ses 60 000 livres de rente. L’indépendante se laisse faire… aspirant au fusionnel.

Après avoir refusé ceux qui l’aimaient vraiment et l’auraient laissée libre, elle s’offre sans réfléchir aux belles manières d’un individu qui ne l’aime pas et n’en veut qu’à son argent. Seule la fille d’Osmond, Pantsy, se met à l’aimer – ce qui la lie. Elle se marie et ce lien devient pour elle un devoir. Même reconnaissant son erreur, même découvrant le complot, même malheureuse, elle ne veut pas se déjuger et assume son erreur pour le reste de sa vie. Après l’illusion puis le déni, la bêtise. Décidément, le lecteur ne peut pas aimer Isabel.

Au long de ces centaines de pages, Henry James alterne les tableaux d’exposition avec les scènes de théâtre. Il excelle à rendre les conversations mondaines et analyse de façon maniaque les ressorts psychologiques d’une décision. C’est tout l’intérêt qui demeure pour ce roman d’un monde révolu où les riches entre eux décidaient du sort du monde et n’avaient pour tout sentiment que leur intérêt pécuniaire, jouant avec les passions des autres par amusement. Ils savaient que « le devoir » et « les liens sacrés du mariage » empêcheraient de facto toute velléité de liberté. Un beau monde que ce monde ancien !… Avec l’explosion des réactions conservatrices et du retour aux religions, il revient.

Henry James, Un portrait de femme (A Portrait of a Lady), 1881, 10-18 2011, 688 pages, €10.20

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

DVD Portrait de femme de Jane Campion avec Nicole Kidman, John Malkovich, Barbara Hershey, Mary-Louise Parker, Martin Donovan, Filmédia 2010, €13.00 

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Les vestiges du jour

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Honneur, devoir… des concepts complètement étrangers à l’époque présente. Mais ils imprègnent ce film tiré d’un roman de Kazuo Ishiguro, écrivain britannique (comme son nom ne l’indique pas) né en 1954 – bien après le temps d’avant-guerre qu’il met en scène.

Ces concepts permettent une vie emplie de bonne conscience, de satisfaction du travail bien fait, du bonheur d’avoir trouvé sa place dans le grand ordre du monde.

C’est ainsi que lord Darlington (James Fox) joue les entremetteurs diplomatiques, armé de bons sentiments pour assurer la paix après les horreurs qu’il a vécues entre 1914 et 1918.

C’est ainsi que son majordome James Stevens (Anthony Hopkins), place son devoir professionnel avant sa vie amoureuse et son amour filial, se contentant de romans sentimentaux pour ouvrir son esprit au rêve durant ses rares moments à lui (et sous le prétexte idéaliste bourgeois de cultiver son langage).

C’est ainsi que les démocraties de « la vieille Europe », toutes imbues de noblesse et de fair-play, ne comprennent rien à la realpolitik de la force et du fait accompli des régimes autoritaires nés dans l’après 1918 – dans le film les nazis, mais la naïveté sera la même dans les années 1980 contre les soviétiques, date d’écriture du roman – et dans les années récentes la victimisation des terroristes salafistes par les idiots utiles de l’islamo-gauchisme.

L’auteur réussit à englober à la fois la grande histoire, la structure sociale britannique et l’existence d’êtres particuliers dans la même tragédie. Car chacun joue son rôle – et l’ensemble va dans le mur.

Par honneur, le gentleman ne veut pas croire aux mauvaises intentions des autres ; par honneur, le diplomate fait confiance à la parole donnée et aux promesses, même quand elles sont non tenues. Le devoir commande d’agir selon l’honneur, même si les autres ne respectent pas le code. Le déni est l’attitude caractéristique de ce genre d’esprit, incapable de lucidité car incapable de se remettre en question.

Lord Darlington se fourvoiera dans la compromission avec le nazisme par morale, qui pave l’enfer de bonnes intentions, et par inaptitude complète aux affaires, qui sont une lutte sans merci, lui qui se contente de rentes dues à sa naissance. Le diplomate américain Jack Lewis (Christopher Reeve), le traitera « d’amateur » – et la suite lui donnera raison.

Le majordome James Stevens passera à côté de l’amour et du mariage par devoir, qui empêche les sentiments personnels de s’exprimer au nom d’une neutralité de fonction – une sorte de « laïcité » des affects qui ne prend jamais position. Il laissera mourir son père, victime d’une attaque, pour servir au même moment à la table où son maître reçoit les diplomates allemands ; il ne peut pas quitter son service, se jugeant indispensable pour que tout marche droit. Il laissera partir l’intendante efficace et amicale Miss Kenton (Emma Thompson), parce qu’il n’ose lui avouer ses sentiments et qu’il ne fait aucune remarque lorsqu’elle lui annonce son mariage prochain avec un autre majordome alors même qu’elle n’a encore pas dit oui. Il laissera toute autre forme de métier possible, tant il est imprégné de sa fonction, en a acquis les mœurs, le vocabulaire, l’attitude ; un médecin de village lui en fera la remarque après l’avoir écouté quelque temps : « Ne seriez-vous pas domestique ? ». Oui – tel est son destin.

Anthony Hopkins, Emma Thompson

Vingt ans après, lord Darlington est mort, regrettant sa bêtise et sa candeur avec les Allemands dont il aimait parler la langue, son filleul très aimé Reginald (Hugh Grant) étant mort sur le front lors de la Seconde guerre mondiale qu’il a contribué à générer. Jack Lewis vient s’installer à Darlington, le château ayant manqué d’être vendu pour démolition. Il demande à Stevens, qu’il a connu avant-guerre, de rester au poste qui était le sien et de reconstituer un personnel. Le majordome pense alors à Miss Kenton, l’ancienne intendante qu’il avait appréciée. Celle-ci est mariée, même si le couple ne va pas fort par incapacité de cet autre ex-majordome qu’est son mari à gérer une pension de famille. Lorsqu’on est habitué aux ordres et à la règle, prendre soi-même une décision d’affaires est un obstacle insurmontable… Miss Kenton serait bien revenue à Darlington Hall, mais sa fille va accoucher d’un bébé et elle veut voir grandir le petit. Si Mister Stevens lui avait proposé le mariage, tout aurait pu se concilier, mais c’est le tragique des protagonistes de n’être jamais en phase avec leur être profond.

Tous veulent bien faire, mais tous sont enserrés dans les filets de leur éducation, de leur position sociale, de leur sens moral du devoir et de l’honneur. C’est ainsi qu’a péri « la vieille Europe », disent les Américains (et ils le répètent aujourd’hui).

Le romancier, dont l’œuvre a fourni le scénario du film, voulait illustrer la colonisation au sens large : celle des pays faibles par les pays forts (comme le Japon après la guerre), celle des individus par leur position sociale, celle des personnes par intériorisation de la morale en vigueur. Tout colonisé garde la conviction que son maître lui est supérieur : l’Allemagne nazie revendiquant les Sudètes, après tout, pourquoi pas ? les invités de lord Darlington interrogeant le peuple en la personne du majordome, sur l’étalon or et l’économie internationale ne se trouvent-ils pas confortés dans leur sentiment que le peuple n’y comprend rien et que l’élite à laquelle ils appartiennent justifie leur position supérieure lorsque Mr Stevens leur répond « sur ce point, je crains de ne pouvoir vous aider, Monsieur » ? l’obsession de sa dignité et de sa conscience professionnelle n’inhibe-t-il pas Stevens lorsque Miss Kenton lui envoie des signaux clairs qu’elle pourrait l’aimer ? Même le pigeon est moins bête lorsque, fourvoyé dans une salle, il cherche la lumière et parvient à recouvrer la liberté par une fenêtre ! On se demande de l’homme ou de l’animal lequel est le plus « pigeon » dans l’histoire.

Jusqu’où va donc se nicher la servitude volontaire… Karl Marx parlait « d’aliénation »  et les sociologues « d’habitus ». Il fallait un regard étranger au Royaume-Uni (Kazuo Ishiguro est d’origine japonaise) pour saisir dans toutes ses nuances ce mélange de contrainte et de bonheur que représentait la vie anglaise des gentlemen et de leur entourage.

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Si le film incarne des caractères qui resteront longtemps dans l’esprit du spectateur, le roman, d’un bel anglais littéraire, laisse les personnages dans leur ambiguïté humaine ; il ne moralise pas, il décrit. Et le décor somptueux de la campagne anglaise, resté tel qu’il y a deux siècles, n’est pas pour rien dans le charme des traditions et des valeurs établies qui font un costume si confortable – même quand changent les saisons.

Lisez le livre, regardez le film, vous pourrez méditer sur les liens qui enserrent, malgré soi, et sur la saine vertu de penser par soi-même et de n’obéir qu’avec raison à toutes les « obligations » de naissance, de famille, d’entourage, de travail, de clan politique et de nation.

DVD Les vestiges du jour (The remains of the Day) de James Ivory, 1993, avec Anthony Hopkins, Emma Thompson, James Fox, Christopher Reeve, Hugh Grant, Sony Pictures 2008, €6.79

Kazuo Ishiguro, Les Vestiges du jour (The Remains of the Day), 1989 – lauréat du Booker Prize 1989 -, Folio 2010, 352 pages, €8.20 

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