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Ivan Morris, La noblesse de l’échec

Au Japon, le héros qui échoue est vénéré. Pour les fils de l’empire du soleil levant, l’homme à qui sa pureté de cœur interdit les ruses et les compromis, si souvent nécessaires à toute réussite en société, est par essence voué aux causes désespérées et il connaîtra, inéluctablement, l’échec. L’auteur raconte la vie tragique de neuf personnages réels. Ils se sont dressés sans espoir contre des forces supérieures et ont par succomber malgré tout leur esprit, toute leur volonté et tout leur courage.

Cela peut paraître excessif à nos yeux d’Occidentaux pour qui la ruse et « l’esprit » sont nécessaires aux héros, depuis Ulysse jusqu’aux modernes SAS et autres chevaliers du ciel. Mais il faut considérer la société japonaise : elle est si conformiste qu’elle exige de chacun de s’incliner sans discussion devant l’autorité et la tradition. Dès lors les hommes téméraires, provocants, faisant fi des conventions et du bon sens, fascinent – à la condition qu’ils soient foncièrement honnêtes. La majorité pusillanime trouve compensation à célébrer ces individus qui osent, menant un combat solitaire et sans espoir. Cet échec inscrit au bout du chemin leur donne un caractère pathétique ; ils symbolisent la vanité de l’activité humaine, spécialement celle du Japonais asocial.

Fort heureusement, les héros dans ce pays sont aussi des poètes. Le héros tragique japonais a une vie d’un niveau émotionnel supérieur à la plupart des hommes. Il révèle ses sentiments les plus profonds en vers, avant que la mort elle-même ne vienne condenser le sens de son existence aux yeux de tous. La qualité essentielle du héros est le MAKOTO : la pureté d’intentions, le refus d’objectifs égoïstes et matériels, une délicatesse morale des plus exigeantes. Il a la force spirituelle de n’accorder aucune valeur à ce monde qu’il juge corrompu. Pourquoi transiger, s’adapter à ce monde, négocier avec les brigands ? Le héros réagit spontanément, instinctivement, contre tout ce qui froisse sa morale naïve mais d’une pureté absolue. Il connaîtra donc l’échec, comme tous ceux qui ne peuvent franchir les nombreux obstacles semés par une société sans indulgence. Quoi qu’il en soit, comme tout humain, il sera aussi vaincu par la vieillesse, la maladie et la mort.

Le tempérament japonais est pessimiste. Est-ce dû à la fréquence des tremblements de terre, des tsunamis, des cyclones dans ce pays ? Le bouddhisme qui proclame la vanité des choses a trouvé là une terre d’élection. Pour le Japonais, la vie humaine est aussi fugace que les saisons. L’impuissance et les échecs sont donc inscrits dans tout ce qu’entreprennent les hommes. La beauté est alors ce qui est éphémère : les fleurs, la jeunesse, les reflets à la surface d’un lac, les actes des héros vaincus. Bien que la mort doive saisir un jour chaque être vivant, le malheur humain paraît plus déchirant lorsque la victime est jeune, pure et de bonne foi.

La quintessence du symbole japonais est ainsi la chute des fleurs fragiles du cerisier au printemps. Et le livre se termine par ce haïku :

Aujourd’hui épanouie,

Ses pétales demain dispersés par le vent,

Telle est la fleur de notre vie :

Comment son parfum serait-il éternel ?

Ivan Morris, La noblesse de l’échec – héros tragiques de l’histoire du Japon, Gallimard 1975, 408 pages, €15.00

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Macron peut renouveler la gauche si…

Au début du mois je formulais l’hypothèse qu’Emmanuel Macron pouvait renouveler la gauche moribonde, SI François Hollande décidait de ne pas se représenter, et S’IL désignait volontairement le jeune ex-ministre comme son dauphin, avec tout son soutien.

Évidemment, sans le soutien présidentiel ni le vote de la primaire à gauche, rien ne se fera. Macron ne possède aucun réseau de taille et n’a jamais été élu d’une circonscription. Et tout reste possible avant les primaires de droite et de gauche, y compris l’égocentrisme du président qui ne peut croire qu’un autre puisse être président… cette mégalomanie est bien arrivée à Sarkozy, elle peut toucher Hollande par imitation.

Macron a été pour Hollande celui qui pouvait dire tout haut ces « horreurs économiques » que la gauche étatiste, autoritaire et jacobine considère comme des péchés mortels : l’inamovibilité de la fonction publique, les 35 h, l’impôt massif pour une redistribution massive, la conservation bec et ongles des zacquis sociaux même si l’Allemagne, le Canada et la Scandinavie les ont adaptés, même si la globalisation exige de la compétitivité, la haine irrationnelle de l’argent, de la prospérité, de la richesse, la méfiance viscérale envers l’initiative, l’entreprise, la prise en main par les travailleurs, les communes, les associations, les collèges, de ce qui apparaît comme un privilège d’État…

Macron a été l’autre voix de Hollande un moment, celle qu’il aurait bien voulu avoir sans jamais l’oser. D’où ce « coup » possible de désigner un dauphin aux suffrages des sympathisants de gauche (bien plus vastes et plus ouverts que les esprits étroits du parti socialiste).

Mais Hollande est double ; il veut aussi copier Mitterrand, son bon maître, bien plus politique et bien plus cultivé que lui, sauf sur l’économie. Mitterrand a piégé Rocard, qui représentait cette deuxième gauche adaptée au monde que le jacobinisme socialiste rejetait. Mitterrand n’était pas vraiment socialiste, il était même à la mode de sa jeunesse Camelot du Roy, c’est-à-dire catholique monarchiste ; il n’a pas vraiment été contre Pétain à Vichy ; il a été un ministre de la IVe République qui a défendu « l’Algérie française ». Mais Mitterrand a toujours su nager et son impérieux orgueil lui a toujours donné le sens du vent. Hollande n’en est que la très pâle copie – sauf qu’il peut lui aussi, par un sursaut d’orgueil, se représenter et piéger Macron comme Mitterrand avait piégé Rocard.

Nul doute que, s’il veut « rester dans l’histoire » comme il le proclame, le président actuel ferait un beau geste en adoubant le jeune Macron contre les trop mûrs usés qui se présentent. Comme le montre un sondage Odoxa, institut créé par un ancien directeur-général adjoint de BVA,  sur 999 personnes choisies selon la méthode des quotas, interrogées entre le 15 et le 16 septembre, les Français veulent des hommes neufs en politique. Le candidat idéal à la présidentielle devrait pour 71% des interrogés être honnête et sincère, ayant des idées nouvelles.

Et devinez qui arrive en tête à la question « parmi les responsables politiques suivants, lequel est selon vous le meilleur candidat pour représenter la gauche à la présidentielle de 2017 ? » – Emmanuel Macron pour 28%, 10 points devant Mélenchon (18%) ou Manuel Valls (17%)… et seulement 8% Hollande !

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Non seulement le rejet de Hollande reste massif, mais les tribuns à La Mélenchon, Valls ou Montebourg séduisent peu : des promesses, toujours des promesses…

Bien sûr, les zélites autoproclamées des médias et du vieux parti socialiste voient toujours une impossibilité à introniser « le diable » : aucun des éditorialistes soi-disant « spécialistes » du marigot ne prend en compte l’hypothèse Macron. Car les sympathisants de gauche préfèrent la grande gueule Mélenchon, seule apte selon eux à faire poids égal à la grande gueule Le Pen. Non seulement c’est bien le signe qu’ils ont déjà perdu la présidentielle dans leurs têtes, mais ils ont en outre relégué leur champion « naturel » François Hollande à 18% – 6 points derrière le partisan de la Terreur et chaud soutien du président Chavez ! Quand on voit dans quel état Chavez a mis le Venezuela, on peut douter du « désir d’avenir » que peut représenter un Mélenchon même à gauche, même au-delà du parti socialiste… Emmanuel Macron apparaît quand même à 15%, juste derrière Valls à 16% – sachant que la marge d’erreur pour tous ces chiffres et de 2.5%.

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Donc mon hypothèse – dont je rappelle qu’il s’agit d’une supposition cohérente qui a vocation à être testée (donc peut-être infirmée) par l’expérience – reste d’actualité.

Quatre obstacles à la réalisation d’une candidature Macron (je ne parle même pas d’une élection) :

1/ Le poids de l’entourage, qui va flatter l’orgueil présidentiel, dans le style « moi ou le chaos ». Tous les imbus d’un quelconque pouvoir se sentent toujours indispensables ;

2/ La lâcheté intellectuelle dont Hollande a déjà donné maintes preuves (« mon ennemi la finance », « je vais renégocier le traité avec Merkel », « la déchéance de nationalité pour les terroristes »). Il peut très bien croire que Macron ferait gagner la gauche – mais en même temps céder au vieux parti socialiste pour ne pas assumer sa volonté – montrant une fois de plus qu’il n’est pas le président « de tous les Français » mais de l’étroite clique qui le supporte ;

3/ La grosse caisse des ringards de la gauche, minoritaires dans le parti même, mais avec le battage médiatique le plus fort, la gauche jacobine ayant toujours su faire entendre sa ligne au détriment de la gauche réformiste, libérale et décentralisatrice, de Mendès-France à Rocard ;

4/ Dire son inclination pour une candidature ne signifie pas voter in fine pour un candidat, nombreuses ont été les personnes sympathiques aux Français mais pour qui ils n’ont jamais votés, préférant les logiques d’appareil : Barre, Rocard et Balladur entre autres. Alain Juppé pourrait d’ailleurs à droite être dans ce cas.

Il y a donc beaucoup de « si » à l’hypothèse Macron. Mais la balayer d’un méprisant revers, sous le prétexte que ce n’est pas écrit dans les journaux, me paraît un peu léger. Penser par soi-même plutôt que penser comme la horde, n’est-ce pas user de sa raison, donc être un digne citoyen ?

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Information et vérité

Un étudiant m’a interrogé, il y a quelques années, à propos de son mémoire de fin d’études sur le pétrole. « La question qui me vient régulièrement à l’esprit lors de mes recherches, est comment valider mes sources d’information, comment juger de la fidélité de ces informations vis a vis de la réalité. (…) Le sujet du pétrole en lui même est propice a la manipulation de l’information, les conclusions des documents qu’on peut trouver sont extrêmement différentes, et parfois très imprégnées des fameuses théories de complot. J’ai amassé des documents dont je ne sais pas trop quoi faire. En fonction des points de vue les opinions divergent ce qui est normal, mais comment tirer de cette masse d’informations les fondements d’une réflexion personnelle mais fidèle a la réalité sur le sujet ? »

Je vous rassure : cette inquiétude est celle de tous ceux qui ont une étude à mener ou un article d’informations à écrire. Ne vous affolez pas non plus du « travail » que cela demande, les méthodes existent et je suis étonné que les professeurs ne vous les aient pas enseignées au moins une fois durant vos études. Il est vrai que l’abandon de la dissertation, la sélection intensive sur les seuls maths, le conformisme exigé aux examens, ne poussent pas à l’examen critique ni au développement rhétorique dans l’éducation nationale. C’est dommage, mais sachez que les outils d’approche de la vérité ou d’appréhension du réel existent : je les ai rencontrés.

Grandes écoles et universites dessin Pessin

Il est très à la mode de dire que tout égale tout, que tout le monde « il » est beau et gentil et que le relativisme général règne en tous temps et en tous lieux. Mais on ne construit nul discours, nulle relation humaine ou sociale sur l’absolument relatif (ex. je t’aime, mais attention, mon discours est de circonstance, avec des arrières pensées, tout à l’heure je ne t’aimerai plus, mais je te dirai le contraire pour ne pas que tu croies…). La vérité n’est qu’un idéal à approcher mais surtout à rechercher ; personne ne dit que le vrai sera atteint, surtout pas moi.

Il n’y a pas d’information qui soit « objective », mais je préfère qu’elle soit « honnête ». Ce qui signifie (on n’a rien inventé) qu’il faut appliquer les méthodes de l’honnêteté en vigueur dans la recherche scientifique : observer, recouper, émettre des hypothèses, raisonner logiquement, tester, garder l’esprit critique (et après tout, si une autre hypothèse était possible ?), identifier le degré de véracité des sources (qui a intérêt à quoi ?), préparer une recherche en complément, intégrer le tout dans une problématique (que voulez-vous montrer ?).

Pour cela, nous devons faire confiance aux méthodes éprouvées :

  • précision des mots (dictionnaire),
  • rigueur logique (attention aux sophismes),
  • clarté de l’exposition (ce qui se conçoit bien s’énonce clairement),
  • distinction entre les sources et les spéculations, les éléments de vérification (nom et position des interlocuteurs, bibliographie, sources web).

Cela demande du travail et l’époque aime à croire au tout cuit tout de suite, au spontané innocemment révélateur. C’est du rousseauisme vaguement écolo, très tendance, mais inadapté à la rigueur et à la probité de qui veut approcher la vérité (d’où le zapping permanent des médias qui trouve l’émotionnel plus facile).

Dans votre étude, vous devez distinguer :

  1. les faits qui, vérifiés, deviennent « vrais »,
  2. des spéculations qui sont des hypothèses plausibles ou non (à vous de les soumettre à critique ou de les opposer l’une à l’autre),
  3. et des dérapages qui tordent les faits en raison de dispositions psychologiques particulières.

Par exemple, le Club de Rome en 1972 énonçait

  • des faits « vrais » (l’épuisement inévitable des ressources naturelles à terme),
  • des spéculations (si l’on poursuit l’industrialisation au même rythme, on peut calculer approximativement la date où la consommation dépassera le niveau des réserves exploitables),
  • enfin des dérapages (il reste à peine de 20 à 50 ans, au secours la planète, rien ne va plus).

Saisissez-vous la nuance entre ces trois niveaux ?

ordinateur

Il est nécessaire de faire une différence entre une connaissance et une ignorance, entre une interprétation sujette à débat et à vérification et un dogme asséné sans preuve ou un mensonge, et entre un délire et une démonstration. Par exemple, le recours au Complot n’est pas une modalité de la vérité mais une déviation du raisonnement pour des motifs qui ne résident pas dans l’objet de l’information mais dans la psychologie de l’interprète. Pour le sophiste, rien n’est vrai ; pour le sceptique, rien n’est certain. Le premier pourra justifier de n’importe quoi ; le second sera soumis par tous à vérification (l’anglicisme « falsification » de Popper). « Approfondissement et ratures », disait Pascal de la recherche de vérité, « essais et erreurs », disons-nous aujourd’hui de la méthode expérimentale en usage dans les sciences. Vous n’avez pas à rechercher des vérités platoniciennes, valables de toute éternité, mais des vérités partielles et révisables, ce que nous appelons des « faits établis » – et que les historiens comme les physiciens rétablissent régulièrement (la biologie de Darwin est vraie, mais partiellement : hasard et nécessité se combinent dialectiquement à tous niveaux, de la cellule à l’environnement).

Établir les faits, élaborer des hypothèses par la critique des interprétations (qui demande recul et compréhension), cerner les dérapages, telles sont les étapes de votre démarche. L’angle que vous choisirez de démontrer ne sera pas « vérité révélée » (sauf si Gabriel alias Djibril vient vous souffler dans l’oreille) mais un point de vue. Faites en sorte qu’il soit le plus global possible, qu’il intègre le plus de données vérifiables, qu’il fasse la part des choses et prenne du recul. Quand vous ne pouvez trancher entre les hypothèses, exposez-les, critiquez-les et faites le constat que vous ne pouvez les départager. Ou élaborez des scénarios : si… alors, mais si autrement… alors autrement.

Exposez surtout votre démarche, le résultat de votre recherche importe peu car il sera provisoire. Seule la méthode pour parvenir à établir les faits et à formuler des hypothèses qui en rendent compte importe.

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Évaluer un étudiant

L’évaluation fait peur en France, société de Cour, où le « classement » est tout de suite ressenti comme « social », donc élitiste ou méprisant. Le prof intégré à l’Éducation nationale estime avoir acquis un « statut » qui le mettrait à l’abri de toute remise en cause, notamment via son évaluation. Ce pourquoi les incompétents pédagogiques sont si nombreux, mal choisis, pas aidés et confortés contre vents et marées par leurs syndicats maisons.

L’évaluation est cependant nécessaire pour trouver sa place dans un cursus d’études, une entreprise et même la société. Profondément conservatrice est la conception du statut à vie, qui ne remplace la « naissance » d’Ancien régime que par le concours passé une seule fois vers 20 ans. Évaluer, c’est évoluer. Non pas « stigmatiser » (mot d’autant plus à la mode que son étymologie est religieuse), non pas marquer d’infamie un état quasi biologique de crétinisme ou d’excellence avec morgue, mais faire le point sur la maturité, l’équilibre et le désir d’avenir.

Ce pourquoi tous les jurys sont un peu une cooptation, que le vocable de « concours » dans la fonction publique masque mal. L’Administration choisit les candidats formatés à l’Administration – jamais les autres, même s’ils ont de bonnes notes à l’écrit. Il y a donc beaucoup d’hypocrisie à dire que le concours est neutre, ou même « républicain ». Un tirage au sort après sélection de niveau (l’écrit) aurait tous les critères de neutralité requis. Gageons qu’il brasserait un peu mieux la sociologie du fonctionnariat, ENA compris !

Dans le privé, l’évaluation est plus large et beaucoup moins élitiste que dans l’Administration. Ce qui compte est d’être adapté à ce que l’école pour l’étudiant, l’entreprise pour le candidat, attendent. Adapté ne signifie pas formaté. C’est bien une réflexion de professionnel de la politique, en général issu de la fonction publique, que de croire qu’une entreprise exige du « formaté » ! Seule une administration exige que ses éléments « fonctionnent », obéissant aux « règlements » sans état d’âme. L’entreprise exige de l’initiative, de la communication, de la souplesse d’adaptation. Ce pourquoi les ex-fonctionnaires sont si mal à leur aise dans les ex-monopoles d’État plus ou moins privatisés : France télécoms, la Poste, la SNCF…

Il est donc très utile qu’au contraire de l’Université (qui ne forme que des sachants, pas des opérationnels), les écoles professionnelles mettent les étudiants dans le bain de l’évaluation très tôt. C’est le cas des écoles de commerce, bien moins élitistes que les « grandes » écoles visant la politique comme Science Po ou l’ENA. Car il y a quatre façons d’accéder aux écoles de commerce :

  1. À bac+2 avec le concours Passerelle 1 ou après une Prépa scientifique ou commerciale
  2. À bac+3 avec le concours Passerelle 2
  3. À bac +5 ou 6 directement en Mastère spécialisé
  4. Après plusieurs années en entreprise par la formation continue

Pour les évaluations Passerelle, les étudiants ont entre 19 et 25 ans. Ils ne sont pas « finis », encore adolescents et plutôt naïfs, surtout en France où le système scolaire maintient dans la sujétion infantile jusqu’à 18 ans : pas de responsabilités dans le lycée, pas de tutorat de plus jeunes, pas de travaux en équipe, pas de rôle social… Uniquement du bachotage matheux pour « classer » les « meilleurs » admis en S et les « nuls » relégués ailleurs. Mais se distinguent deux groupes : les Prépas et les bac+2.

Lors des entretiens de jury, les Prépas apparaissent mieux « formatés », ils ont appris à bachoter, mais ils n’ont rien vu de la vie. Si leur famille ne les a pas emmenés petits, ils n’ont pas voyagé, ils ont quitté le sport l’année du bac, n’ont jamais travaillé l’été ni œuvré en associations. Toute leur existence s’est polarisée dans le bachotage continu « pour les études », ce qui les laisse abstraits d’esprit, maladroits dans les relations humaines et sans initiatives. Ils désirent rester « encadrés », ne trouvant leur autonomie que fort tard dans la vie, au-delà de 30 ans.

Les bac+2 ont choisi la filière courte des IUT, DUT ou une expérience universitaire. Ils sont unanimes : surtout pas poursuivre à l’université ! Les enseignements restent théoriques, voués à former des chercheurs ou des profs plutôt qu’à préparer à la société réelle qui produit. Chacun est livré à lui-même, sans aucune aide pédagogique, sans aucun partenariat pour les stages, avec de rares associations. Cette réflexion, opérée tôt, donne des étudiants plus ouverts, qui ont vu et pratiqués plus de choses : les voyages, les petits boulots, les sports, les associations.

Le jury a pour but de sélectionner les étudiants les mieux aptes à suivre les enseignements de l’école, mais aussi à s’y trouver heureux. L’investissement financier – au contraire de l’université – exige de se tromper le moins possible, surtout pour l’étudiant. C’est donc lui rendre service de ne pas le sélectionner lorsqu’il n’est manifestement pas fait pour une école de commerce. Cela n’enlève rien à ses qualités intellectuelles (il a passé l’écrit avec de bonnes notes) ni à ses qualités humaines, mais lui évite de perdre du temps à se fourvoyer dans une voie qui n’est pas faite pour lui.

Que demande-t-on d’un candidat ? Qu’il soit autonome et responsable, qu’il soit ouvert au monde et aux autres, qu’il sache structurer sa réflexion et soit honnête avec lui-même, qu’il soit intéressé par le monde de l’entreprise et motivé par l’école où il postule. On le voit, ce n’est pas grand-chose – et en même temps, cela fait tout. L’entretien compte pour près des deux-tiers de la note finale qui permettra l’accès aux places. Le parcours-type (Bac S + IUT de gestion ou Prépa maths) n’est pas obligatoire – des « littéraires » ou des étudiants ayant travaillé tôt réussissent aussi bien ; le projet professionnel non plus. Ce qui compte est avant tout que la personnalité du candidat colle avec le cursus proposé à l’école, qu’il trouve sa place. La première année lui servira à tester les différentes matières s’il n’est pas décidé.

Avec l’expérience, il ne faut pas un quart d’heure pour évaluer un étudiant. Le jury passera néanmoins 30 mn avec chacun pour lui laisser le temps de répondre aux incertitudes de son CV, de poser ses propres questions et d’aborder tout sujet qui lui tiendrait à cœur. Il y a les immatures avec potentiel, pas encore adultes mais qui le deviendront dans l’ambiance ouverte et active de l’école ; il y a les imbus d’eux-mêmes qui croient en leur excellence malgré des lacunes évidentes. Il y a le grand nombre, peu formés au lycée, qui savent mal s’exprimer et n’utilisent pas les mots dans leur sens correct.

J’ai ainsi entendu un candidat argumenter sur la compétitivité de la France : « il faut baisser les salaires ! » – en creusant un peu, il voulait dire les charges sociales… Un autre déclarer qu’il fallait en entreprise « toute sa place à l’individu » – il voulait dire à l’humain… Une dernière affirmer qu’elle lisait ‘Le Monde’ tous les jours – en fait les gros titres sur son iPhone et le résumé quand ça l’intéressait…

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Diderot et Tahiti

Diderot n’est jamais allé dans les îles Pacifique mais il a lu sur elles. Louis-Antoine de Bougainville a publié son ‘Voyage autour du monde’ en 1771 et il raconte Tahiti où il a séjourné neuf jours en avril 1768. Écrivain voyageur, il fait de ces quelques jours un mythe, celui hédoniste de l’île d’utopie où les jeunes gens sont beaux et offerts aux plaisirs, garçons et filles dès la puberté. Diderot en profite pour publier son ‘Supplément au Voyage de Bougainville’ qui termine la série de ses contes et en donne la morale secrète. Il le publie en 1773 et 1774 en feuilleton, en livre après sa mort, en 1796.

Pour les auteurs de Lumières, Tahiti est aux antipodes de l’Europe dans tous les sens du terme : à l’autre extrémité du globe et dans l’état de nature. Diderot en fait une satire des mœurs européennes. Les gens, démontre-t-il, vivent sous la triple contrainte du bon plaisir du roi, du dogme d’église et de la morale des convenances sociales. A Tahiti à l’inverse, les chefs sont les pères de leurs sujets, les dieux sont amicaux et la société encourage naturellement le plaisir. Le « bon » sauvage évoqué par Rousseau s’oppose au mauvais civilisé, la Nature à la Culture, le spontané au dressé.

Un vieux Tahitien harangue le capitaine blanc : « Il n’y a qu’un moment la jeune Otaïtienne s’abandonnait avec transport aux embrassements du jeune Otaïtien ; elle attendait avec impatience que sa mère, autorisée par l’âge nubile, relevât son voile et mit sa gorge à nu ; elle était fière d’exciter les désirs et d’irriter les regards amoureux de l’inconnu, de ses parents, de son frère ; elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d’un cercle d’innocents Otaïtiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses de celui que son jeune cœur et la voix secrète de ses sens lui désignaient. L’idée du crime et le péril de la maladie sont entrés avec toi parmi nous. Nos réjouissances autrefois si douces sont accompagnées de remords et d’effroi » p.549. (Le terme « o » tahitien est repris sans distance : il signifie « c’est » Tahiti, écrit sans H selon la norme floue du temps).

Nous n’avons pas fini, deux siècles plus tard, de purger ces oppositions trop simples. Au rigorisme de redressement d’après guerre, poursuivi avec les guerres coloniales puis la guerre du Vietnam, l’explosion de la jeunesse en 1968 a voulu revenir à « la nature ». Les hippies vomissaient la société qui n’était pour eux que « de consommation », suscitant la guerre comme la nuée crée l’orage pour s’assurer un terrain de chalandise. Il devenait interdit d’interdire, de porter des slips et des soutifs, de brimer les enfants et d’enfermer tous les déviants. Une bonne crise économique plus tard, due au double choc pétrolier de 1973 et 1979 avec les conséquences sociales qui ont suivi, ont ramené le naturel qui s’était égaré dans le mythe de Nature. Rien de tel qu’une bonne position de fonctionnaire enseignant, avec salaire et retraite garanti, mutuelle et protection sociale assurées, pour nos hippies partis pieds nus en Inde. Je n’ai rien contre ce noble métier, mais exercé comme pis-aller, on comprend que les élèves soient mal à l’aise. J’en ai connu de ces retours…

Mais l’émergence du monde tiers a bousculé les pays occidentaux, trop établis dans leur confort égoïste. Le capitalisme s’applique à tous de même façon depuis que le socialisme « réel » a fait faillite, et son succès est redoutable en Chine, au Brésil, au Mexique et ailleurs. La compétitivité a fait négliger les salaires, que les classes moyennes ont compensés surtout dans le monde anglo-saxon par le crédit. L’inventivité spéculative de la finance a fait le reste pour aboutir aux divers krachs qui ont ponctué la décennie écoulée : krach des valeurs technologiques (Vivendi), krach des pratiques comptables douteuses (Enron), krach des subprimes (Lehman Brothers), krach des dettes d’État (Islande, Irlande, Grèce, Portugal…), krach désormais des politiciens (Tea parties contre Obama, pays cigales contre vertu allemande, dictateurs arabes contre la rue). Le « retour à la nature » ressurgit en force, accentué par des accidents industriels comme AZF et Fukushima. Le nouveau mythe « naturel » est l’écologie.

Ne croyez pas être partis loin de Diderot et de son mythe d’Otaïti : nous sommes en plein dedans. Le « système » pervertit le lien social sous Nicolas comme sous Louis XV, la religion du libre-échange est un dogme aussi fort que celui des prêtres, les mœurs contrôlées et surveillées ou hadopisées briment la créativité sexuelle et fantasmatiques des hackers et autres jeunesses « solidaires ». Retour à « la nature » : liberté totale de faire comme le désir vous pousse, transparence entière des télégrammes diplomatiques et des comptes en banque, dédain du marketing au profit du panier bio, abandon de la bagnole pour le vélo et la rando. Ne restent plus que les jeunes gens libres des deux sexes offerts à qui les veut… mais là, pas touche ! La « nature » a des limites. Comme ce n’est pas elle qui les fixe sauf par la conformité des corps, il faut bien que ce soit « la société ». La nature serait-elle donc un mythe ?

C’est ce que montre Diderot par l’humour. Les lois et les coutumes, même les plus sacrées, sont arbitraires. Elles ne sont que des conventions culturelles, ce dont l’aumônier en soutane s’aperçoit lorsque des parents tahitiens le supplient de coucher avec chacune de leurs filles (la petite dernière a quand même 19 ans) pour peupler le village d’enfants beaux et intelligents. « Mais ma religion ! Mais mon état ! » Rien ne résiste à l’hospitalité… Ce qui est de nature est moins le plaisir débridé que le respect des coutumes locales. Toute loi est sociale et seule la raison naturelle doit pour Diderot être guide du bon ou du mauvais de ses actes (pas du Bien et du Mal, auquel il ne croit pas, étant de ce monde-ci et pas de l’au-delà). La raison veut que l’on obéisse aux lois des sociétés dans lesquelles on passe. « Imitons le bon aumônier, moine en France, sauvage dans Otaïti » p.581. Mais la liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres et il ne saurait être question de forcer ou violer le bon vouloir des autres. « Et surtout être honnête et sincère jusqu’au scrupule avec des êtres fragiles qui ne peuvent faire notre bonheur sans renoncer aux avantages les plus précieux de nos sociétés » p.581.

Si derrière toute institution règne « une poignée de fripons » (p.579), l’interrogation de la nature par la culture doit être sans cesse réactualisée – sans mythes ni légendes. « Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l’ordre ; ordonner, c’est toujours se rendre maître des autres en les gênant » p.579. Ce qu’il fallait démontrer… et qui vaut aussi aujourd’hui pour les écolos qui veulent tout régenter selon leurs normes !

Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville dans Contes et romans, Gallimard Pléiade 2004, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, texte intégral et guide de lecture par Annie Collognat-Barres, Pocket 2002, 256 pages, €4.84

Louis-Antoine comte de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du Roi la Boudeuse et la flûte l’Etoile, Folio, 1982, 477 pages, €8.93

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