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Roland Barthes, L’empire des signes

Pour Roland Barthes, en cette année 1970 où l’Occident est probablement au sommet de sa puissance avant les différentes crises du pétrole, le Japon n’est pas un pays à décrire mais une situation d’écriture. Il est miroir de soi pour révéler notre image, pas un sens pour le Japon.

Il s’agit d’ébranler sa personne pour renverser d’anciennes lectures, d’opérer une secousse du sens comme un événement zen qui fait vaciller la connaissance et opère un vide de parole. « L’Orient m’est indifférent, il fournit simplement une réserve de traits dont la mise en batterie, le jeu inventé, me permettent de flatter l’idée d’un système symbolique inouï, entièrement dépris du nôtre » p.7. Il s’agit de se regarder, mais depuis l’ailleurs.

En langue japonaise, la prolifération des suffixes fonctionnels, la complexité des termes joints, font que le sujet avance au travers de précautions, de reprises et d’insistances qui diluent la personne. Barthes met en rapport la langue et l’architecture des villes : au Japon le centre est vide, évaporé, interdit ou indifférent. C’est la gare, le palais de l’empereur, la cité interdite. Quant au corps japonais, il existe, se déploie, agit, se donne, mais sans hystérie ni narcissisme comme en Occident. Ce n’est pas la voix seulement qui communique, « c’est tout le corps (les yeux, le sourire, la mèche, le geste, le vêtement) qui entretient avec vous une sorte de babil auquel la parfaite domination des codes ôte tout caractère régressif infantile » p.18. Pas de centre mais un champ de forces, pas de « je » mais un « on ». Les Occidentaux donnent des signes d’assurance gonflée ; les Japonais font des signes de simple façon de passer. L’indifférence et l’indépendance du geste ne renvoient pas à l’affirmation du moi mais seulement à un mode graphique d’exister.

Le repas est un cadre (plateau) où les objets sont une composition picturale, un ordre vivant, destinés à être défaits et refaits selon le rythme de l’alimentation, à la façon d’un graphiste installé devant un jeu de godets. Cuisiner est un jeu qui porte non sur la transformation de la matière première, en général peu cuisinée, mais sur son assemblage mouvant et décoratif. La nourriture semble s’épanouir dans la division : les aliments sont coupés pour les baguettes. L’usage de ces instruments introduit une fantaisie dans la façon de manger, un choix non mécanique. Plus que la fourchette ou le couteau en métal, la baguette est en bois, en laque ou en os, adoucissant le comportement envers la nourriture. Pas une arme qui tranche ou pique mais une pince qui saisit comme les doigts sans brusquer, une habileté douce qui ne violente jamais ce qui se trouve dans l’assiette et retrouve les fissures naturelles de la matière à fragmenter. La nourriture n’est donc pas une proie comme en Occident mais une harmonie, pas une lutte mais un transfert. « La crudité est la divinité tutélaire de la nourriture japonaise » p.30. La cuisine japonaise se fait toujours devant celui qui va manger et la crudité est essentiellement visuelle, renvoyant à la matière et à son toucher sensuel.

Le pachinko, jeu de billes où tout est déterminé par le coup d’envoi, reproduit dans l’ordre mécanique le principe même de la peinture japonaise qui veut que le trait soit tracé d’un seul mouvement sans être corrigé, comme une expression de l’humain tout entier, âme, cœur et corps d’un seul élan.

Si les choses paraissent petites au Japon c’est parce que tout est encadré, non pas par netteté puritaine mais par « supplément hallucinatoire ». Le contour n’est pas fortement tracé mais un espace vide qui rend la chose mate donc, à nos yeux, réduite. Les chambres ont des limites (nattes, lattes, montants) mais les murs glissent, les parois sont fragiles, les meubles escamotables. Le bouquet de fleurs est construit mais pour la circulation de l’air, le volume.

Le bunraku, théâtre de marionnettes japonais, débarrasse de l’acteur. Il ne vise pas à animer une poupée, il est abstraction sensible du corps. Il refuse l’antinomie entre l’animé et l’inanimé, il congédie le concept qui se cache derrière toute animation de la matière et qui suggère l’âme. Avec le bunraku, les sources du théâtre sont exposées dans leur vie même. La parole est mise de côté, l’émotion n’inonde plus la scène, la représentation est soustraite à la contagion de la voix et du geste. Ce qui est mis à la place de la théâtralisation est l’action nécessaire à la production de spectacles, le travail se substitue à l’intériorité. « Il abolit le lieu métaphysique que l’Occident ne peut s’empêcher d’établir entre l’âme et le corps, la cause et l’effet, le moteur et la machine, l’agent et l’acteur, le destin et l’homme, Dieu et la créature : si le manipulateur n’est pas caché, pourquoi, comment voulez en faire un Dieu ? » p.82.

La poésie du haïku suspend le langage, il ne le provoque pas. Le fait se contente d’être là, sans commentaires. « Tout en étant intelligible, le haïku ne veut rien dire, et c’est par cette double condition qu’il semble offert au sens, d’une façon particulièrement disponible, serviable » p.89. Comme la politesse, la forme est vide. Le zen tout entier mène la guerre contre le sens. « Tout le zen, dont le haïkaï n’est que la branche littéraire, apparaît comme une immense pratique destinée à arrêter le langage, à cesser cette sorte de radiophonie intérieure qui émet continuellement en nous » p.97. Si cet état de non langage est une libération c’est que, pour l’expérience bouddhiste, la prolifération des pensées secondes, le bavardage infini des signifiés, apparaissent comme un blocage. Il s’agit d’arrêter la toupie verbale qu’est le symbole et le jeu obsessionnel des substitutions symboliques. Le langage limité du haïku n’est pas pour être concis mais pour agir sur la racine même du sens, pour obtenir que le sens ne devienne pas implicite et ne divague pas dans l’infini des métaphores. « La brièveté du haïku n’est pas formelle ; le haïku n’est pas une pensée riche réduite à une forme brève, mais un événement bref qui trouve d’un coup sa forme juste » p.98. Il est pur comme une note de musique. Il se dit deux fois. La première fois, ce serait attacher un sens à la surprise, plusieurs fois que le sens est à découvrir. Le haïku ne décrit jamais, tout état de la chose est converti en une essence d’apparition. Il est un « réveil devant le fait », une « saisie de la chose comme événement, non comme substance » p.101.

« En Occident, le miroir est un objet essentiellement narcissique : l’homme ne pense le miroir que pour s’y regarder ; mais en Orient, semble-t-il, le miroir est vide ; il est symbole même des symboles (…). Le miroir ne capte que d’autres miroirs, et cette réflexion infinie elle le vide même (qui, on le sait, est la forme) » 104.

Malgré un langage issu de la linguistique et du snobisme des néo-universitaires des années 1970, le livre dit en peu de mots beaucoup sur le Japon. Non sur le pays réel mais sur les préjugés que l’on peut en avoir au miroir de nous-mêmes. Il reste d’actualité pour mieux saisir l’essence de ce pays, qui est resté longtemps le seul pays développé non-occidental.

Roland Barthes, L’empire des signes, 1970, Points essais 2014, 176 pages, €9.00

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Philippe Pelletier, Japon crise d’une autre modernité

Saisir le Japon n’est pas aisé. L’auteur y a vécu sept ans, professeur de géographie, et nous offre une synthèse utile qui n’a rien perdu de son actualité, détaillée en thématiques.

Le Japon est une suite de 6852 îles, mais centré sur lui-même. Au contraire des Anglais, qui sont marins et sillonnent le globe, les Japonais sont pêcheurs et ramènent leurs prises chez eux. Le pays se vit comme un bastion assiégé par l’immense Chine qui a failli l’envahir en 1274 et en 1281, et que les kamikaze (vents divins) ont sauvé en dispersant la flotte de Kubilaï Khan. La fermeture au monde des Tokugawa a encouragé un développement interne à côté des techniques occidentales jusqu’au forcement de blocus du commodore Perry.

Les échanges existent, mais au profit de l’archipel. La riziculture inondée est une technique importée de Chine via la Corée dès le VIIIe siècle avant. Le tissage de la soie, la fabrication de papier, la fonte de métaux, viennent de Corée, les lettres de Chine, comme le bouddhisme au VIe siècle après, qui sera japonisé en zen. L’écriture japonaise sera elle aussi créée en rivalité avec l’écriture chinoise, vers le IXe siècle. Seul le christianisme a été rejeté par les shoguns car il n’était pas une croyance tolarante mais totalitaire (Credo in unum Deum…).

C’est la pêche qui a organisé l’espace autour des côtes et des ports, aucun lieu n’atant à plus de 100 km de la mer. Elle a orienté les choix agricoles en facilitant une culture intensive localisée sur les 19% du territoire qui est habitable – car les montagnes occupent les trois-quarts du pays, le mont Fuji culminant à 3776 m. L’agriculture est fondée sur le riz et l’irrigation, stimulée par apport d’engrais issus des algues ou du poisson. Toutes les grandes villes japonaises sont des ports par besoin d’échanger avec le reste du monde.

Cette géographie d’archipel, isolé à l’extrême point de l’Asie et ouverte sur l’océan, a façonné une mentalité particulière. Le climat japonais va de subpolaire à Hokkaido à subtropical à Okinawa. Les risques naturels y sont élevés : tremblements de terre, tsunamis, typhons, pluie abondantes, habu (serpent mortel des îles du sud). Ils ont engendré une culture de l’éphémère et du changement permanent, renforcé par le bouddhisme (tout est impermanence) – en même temps que des techniques ingénieuses : irrigation, constructions en bois antisismiques (les pagodes) ou en bambous (échafaudages, maisons paysannes), observations de la nature (truites des temples qui prévoient les tremblements de terre). La brièveté des secousses sismiques, les brusques éruptions volcaniques, les dévastations brutales de typhons ou des tsunamis, la floraison des cerisiers, le flamboiement des érables, l’éphémère des lucioles d’été – ont conduit aux haïkus, ces poèmes courts centrés sur une émotion, à l’architecture de bois qui se reconstruit périodiquement à l’identique, aux jardins intégrés dans le paysage, aux villes sans centre mais aux zones accolées. L’espace est organique, comme la pensée.

Car la société se vit collective, imbibée d’esprit communautaire. Il est né des communautés villageoises autour de la culture du riz et, dans les villes modernes, des groupements de quartier informent les habitants, nettoient les rues, surveillent les jeunes. Les rapports sociaux tournent autour de la loyauté et des devoirs réciproques. Des liens émotionnels forts sont créés dans la prime enfance avec la mère (amae), tandis que la compétition est encouragée entre les groupes (de garçons) à l’adolescence. Le poids du groupe soulage autant qu’il pèse : il dilue la responsabilité mais encourage le conformisme. La langue japonaise efface l’ego, le sujet est remplacé par un présentatif qui varie suivant l’interlocuteur et la condition. La morale est donc plus de situation qu’assise sur des principes généraux ; ce qui marche le mieux aujourd’hui à moindre frais est privilégié. D’où la conception du travail, plus artisanale que créative : le souci de perfection, l’attachement à la précision, le culte de la patience, l’emportent sur l’élan et l’originalité. La perméabilité du sujet est le fondement du besoin d’harmonie et de consensus. « De façon compulsive, l’individu japonais veut être dans l’ambiance, dans la note commune, ne pas dissoner » p.127.

Cela explique l’emprise des rites, des cérémonies, des valeurs sûres. Les comportements sont prévisibles, la honte est tenue à distance. Les Japonais sont « extrêmement sensibles au regard et à l’opinion d’autrui », d’où leur attitude de bon élève. Mais il y a aussi la perméabilité du monde, les morts avec les vivants, l’endroit inséparable de l’envers, le bon inséparable du mauvais, l »’invisible avec le visible, l’impalpable avec le palpable. D’où cette culture de masques, de reflets, d’ombres, de surface, de rôles.

Le Japon de l’ouest, centré sur Osaka, domine aujourd’hui. C’est une région qui s’est mise très tôt à l’école de la Chine, espace maritime et marchand aux puissantes sectes bouddhistes et aux pirates, aux aristocrates de cour et aux commerçants influencés par l’Europe. Le Japon de l’est, centré historiquement sur Tokyo, est plus homogène, héritier d’une culture de paysans guerriers samouraïs, pionniers devenus chevaliers, agraires et terriens. Plus guindés et conservateurs, ils sont plus volontiers néo confucianistes que bouddhistes.

Les valeurs traditionnelles sont érodées par le modernisme qui promeut des aspirations hédonistes et individualistes, mais subsistent plus fort qu’en Europe. D’autant que les sports de masse croisent les valeurs japonaises : goût du travail synonyme d’effort, fonctionnement collectif, encouragements politiques. Le football est perçu comme un jeu mondial, pas spécifiquement américain ; le sumo s’exporte, Jacques Chirac en était fan. Le voyage permet de sortir du quotidien et du conventionnel. Il y avait 300 000 touristes japonais en 1970 ; 18 millions en 2000.

Philippe Pelletier, Japon crise d’une autre modernité, Belin/Documentation française 2003, 207 pages, €20.30

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Ivan Morris, La noblesse de l’échec

Au Japon, le héros qui échoue est vénéré. Pour les fils de l’empire du soleil levant, l’homme à qui sa pureté de cœur interdit les ruses et les compromis, si souvent nécessaires à toute réussite en société, est par essence voué aux causes désespérées et il connaîtra, inéluctablement, l’échec. L’auteur raconte la vie tragique de neuf personnages réels. Ils se sont dressés sans espoir contre des forces supérieures et ont par succomber malgré tout leur esprit, toute leur volonté et tout leur courage.

Cela peut paraître excessif à nos yeux d’Occidentaux pour qui la ruse et « l’esprit » sont nécessaires aux héros, depuis Ulysse jusqu’aux modernes SAS et autres chevaliers du ciel. Mais il faut considérer la société japonaise : elle est si conformiste qu’elle exige de chacun de s’incliner sans discussion devant l’autorité et la tradition. Dès lors les hommes téméraires, provocants, faisant fi des conventions et du bon sens, fascinent – à la condition qu’ils soient foncièrement honnêtes. La majorité pusillanime trouve compensation à célébrer ces individus qui osent, menant un combat solitaire et sans espoir. Cet échec inscrit au bout du chemin leur donne un caractère pathétique ; ils symbolisent la vanité de l’activité humaine, spécialement celle du Japonais asocial.

Fort heureusement, les héros dans ce pays sont aussi des poètes. Le héros tragique japonais a une vie d’un niveau émotionnel supérieur à la plupart des hommes. Il révèle ses sentiments les plus profonds en vers, avant que la mort elle-même ne vienne condenser le sens de son existence aux yeux de tous. La qualité essentielle du héros est le MAKOTO : la pureté d’intentions, le refus d’objectifs égoïstes et matériels, une délicatesse morale des plus exigeantes. Il a la force spirituelle de n’accorder aucune valeur à ce monde qu’il juge corrompu. Pourquoi transiger, s’adapter à ce monde, négocier avec les brigands ? Le héros réagit spontanément, instinctivement, contre tout ce qui froisse sa morale naïve mais d’une pureté absolue. Il connaîtra donc l’échec, comme tous ceux qui ne peuvent franchir les nombreux obstacles semés par une société sans indulgence. Quoi qu’il en soit, comme tout humain, il sera aussi vaincu par la vieillesse, la maladie et la mort.

Le tempérament japonais est pessimiste. Est-ce dû à la fréquence des tremblements de terre, des tsunamis, des cyclones dans ce pays ? Le bouddhisme qui proclame la vanité des choses a trouvé là une terre d’élection. Pour le Japonais, la vie humaine est aussi fugace que les saisons. L’impuissance et les échecs sont donc inscrits dans tout ce qu’entreprennent les hommes. La beauté est alors ce qui est éphémère : les fleurs, la jeunesse, les reflets à la surface d’un lac, les actes des héros vaincus. Bien que la mort doive saisir un jour chaque être vivant, le malheur humain paraît plus déchirant lorsque la victime est jeune, pure et de bonne foi.

La quintessence du symbole japonais est ainsi la chute des fleurs fragiles du cerisier au printemps. Et le livre se termine par ce haïku :

Aujourd’hui épanouie,

Ses pétales demain dispersés par le vent,

Telle est la fleur de notre vie :

Comment son parfum serait-il éternel ?

Ivan Morris, La noblesse de l’échec – héros tragiques de l’histoire du Japon, Gallimard 1975, 408 pages, €15.00

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