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Philippe Rosinski, Leadership et coaching global

Philippe Rosinski enseigne l’art d’organiser et de gérer les hommes en entreprise – autrement dit le management. Diplômé scientifique de Stanford, il enseigne à Tokyo et en Europe, notamment l’approche interculturelle, ce qui devient crucial. Il vit près de Bruxelles pour être au cœur de la globalisation.

Le monde globalisé a besoin de nouveaux dirigeants, surtout en entreprise. Les dirigeants ont besoin de nouveaux formateurs, appelés coach en globish, qui les entraînent à la complexité. L’ouvrage vise à fournir les outils et les techniques pour cela. Beaucoup de jargon branché du fait du traducteur, comme « complétude », « potentiel », « approche intégrative », « durable », « parlant »… mais la vision pratique américaine est déclinée en trois parties :

  1. L’approche du coaching global
  2. Explorer six perspectives
  3. Connecter les six perspectives

L’approche une est « pour un monde meilleur » avec les mots : équipe, organisationnel, objectifs et sens, développement durable, démocratie. L’économie de marché est accessoire. Tout ça pour se placer dans le courant et paraître dans le vent de la mode.

Les six perspectives sont : physique, managériale (autrement dit diriger), psychologique (autrement dit relations et émotions), politique (pouvoir et service), culturelle (avec l’inévitable « diversité » et une ode à la « créativité »), spirituelle (un grand mot pour dire qu’il faut du sens et de l’unité en entreprise).

Comment les connecter ? Par un modèle « holographique » (image en trois dimensions dont chaque partie comprend le tout). Il faut de plus « accéder à ses héros intérieurs » (hum !) et chercher « l’unité par le lien profond » (on se croirait chez les bouddhistes). Lesdits « héros » sont des archétypes de Jung : le Sage, l’Explorateur, le Souverain, le Bienfaiteur, l’Orphelin, le Destructeur, le Guerrier… En bref, il s’agit de déterminer un tempérament qui vous va et de sélectionner un modèle auquel se conformer par la musique, les films, le sport, la santé et les images dynamiques. La méthode Coué fera le reste, sauf voler sans ailes fiables (modèle Icare). Rien de nouveau sous le soleil, il s’agit toujours « d’en vouloir » et d’être sans cesse « mobilisé » – le capitalisme est à ce prix. Mais avec un prétexte spirituel, pas moins. Il s’agit non seulement de se connecter à son potentiel caché, mais aussi de s’interconnecter au monde entier, en attendant l’univers. C’est toujours bon de le croire et de le dire mais cela ne doit pas décourager. Les approches de « coaching » avaient vraiment besoin d’être dépoussiérées et renouvelées ! Ce livre y aide sans conteste.

Il y est dit que le « modèle du ruban de Möbius » permettrait intellectuellement de connecter l’unité et l’infini, manière de dire que tout est dans tout et réciproquement. Pas sûr que cela serve beaucoup dans les cas concrets, mais enfin… du moment que ça fait réfléchir sur soi, ses relations et sa pratique. En outre, dans cette réédition, « 40 pages inédites » après l’édition première en 2008, juste au moment de « la crise ».

En tout cas, ce manuel vise à « motiver » les cadres dirigeants à encadrer et encore plus diriger en monde incertain – avec l’aide de la tradition talmudique. Pourquoi pas ? Nous qui quittons ce monde hyperactif de moins en moins intelligent ne pouvons que leur souhaiter bon courage ! Il en faudra du talent pour faire semblant d’être branché et n’en faire qu’à sa tête créative (car les deux sont contradictoires). Mais le livre se lit plutôt bien, le jargon étant surtout sur la couverture peut-être du fait de l’éditeur, pour faire « saliver » les niais qui se réfugient derrière les mots ?

Philippe Rosinski, Leadership et coaching global (Global coaching), 2018, éditions Valeurs d’avenir, 385 pages, €28

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Ernst Jünger, Le mur du temps

Jünger n’est pas un théoricien mais un homme d’action qui réfléchit. C’est pourquoi il n’est jamais meilleur que dans les textes courts, la réflexion crayonnée au bord du chemin dans la chronologie des jours. Jünger excelle dans le journal. Mais, dès qu’il veut faire long, il ennuie ; il se perd dans le fatras mythologique des mots de cette brumeuse langue allemande qui permet de substantiver n’importe quel concept. On peut aisément s’y perdre et aborder l’absolu. Tel est Le mur du temps : fumeux, écrit par boucles de pensée.

Pourtant, il y a un fil conducteur auquel je souscris, et quelques réflexions ordinaires qui me séduisent.

Le fil est que nous sommes au bord d’une autre époque : après avoir connu dans le passé l’âge du père, duquel nous somment sorties avec Hérodote, nous quittons aujourd’hui l’âge du fils pour entrer dans l’âge de l’esprit.

Hérodote marquait la sortie de l’espace mythique pour entrer dans l’espace historique. Il est le fondateur de notre civilisation occidentale dont le grand thème est l’histoire. « C’est la dignité de l’homme historique, qui cherche à s’affirmer contre les forces de la nature et les peuples barbares d’une part, contre le retour des puissances mythiques et magiques d’autre part. Cette dignité a son caractère propre : conscience, liberté, droit, personnalité » p.98.

Aujourd’hui, la force créatrice de l’histoire s’efface. Les symptômes en sont la disparition des héros, l’effacement des noms, de la personnalité. On voue désormais un culte au soldat inconnu. « L’action peut bien rester la même, elle peut même s’accroître, mais elle entre dans d’autres relations telles que celle du travail et du record » p.103. Le retour à l’âge d’or du temps mythique est impossible car la faculté critique a cru. Aussi, les soubresauts mythiques contemporains, même les plus importants, sont voués à l’échec tels ceux de Staline, Hitler, Mao, Khomeiny.

L’un des prophètes des temps nouveaux est pour Jünger son compatriote Nietzsche : « Nietzsche voit loin dans le futur. Ce n’est plus un philosophe classique ; l’énergie pensante passe à l’improviste (…) à l’état d’énergie poétique (…) la pensée ne suffit plus » p.166. Jünger n’en parle pas, mais j’ajouterai Heidegger comme prophète de cette nouvelle façon d’appréhender le monde et le temps. Le Titan, le type explicatif de Jünger, est l’ouvrier planétaire ; il courbe à son service l’énergie terrestre. Ce Faust de masse est l’homme d’aujourd’hui. Il peut assurer demain deux possibles : l’avènement de l’homme (le surhomme de Nietzsche) ou sa disparition au profit de l’insecte futur (le dernier homme de Nietzsche). « Il se peut que la fin métaphysique dépérisse en effet et, avec elle, le lien étroit entre bonheur et liberté qui aujourd’hui semble encore indispensable. Le ‘dernier homme’ peuplerait alors le monde comme un type d’Insecte Intelligent ; ses constructions et ses œuvres d’art atteindraient alors à la perfection, but du progrès et de l’évolution, au détriment de la liberté » p.184.

Un autre destin possible serait préférable. Il est alors nécessaire de passer de « l’homme mesure de toute chose » à la « conscience de l’harmonie du monde » – je dirais plutôt du cosmos. C’est à ce sens que répondent déjà – bien confusément – l’astrologie selon Jünger, à laquelle j’ajoute l’écologisme du type Gaïa-la-Mère et le New Age. Mais aussi la plus haute interprétation du bouddhisme. On ne peut qu’être effrayé d’assister à la disparition des normes, des frontières, des limites – du fait de l’évolution même de la technique. Disparition en tant que phénomène mais aussi en tant que sens et valeur. Les manipulations génétiques font perdre à la paternité toute signification ; les mères porteuses font de même pour la maternité. Va-t-on élever bientôt de futurs soldats en batterie, comme des poulets ? Les interdictions éthiques ou les règlements « raisonnables » ne changent rien au mouvement qui est un changement de l’espèce, selon Jünger.

L’homme ne doit pas abdiquer face au biologique mais le contrôler et en tenir serré les rênes. Surtout, il ne suffit pas de limiter ou d’interdire, il faut proposer un sens. « Il appartient à cette raison de maintenir la hiérarchie, de la rétablir et de l’approfondir, où il le faut, et de donner à ce mouvement suprême et nécessaire un sens qui s’élève au-dessus du simple fait d’un changement zoologique, technique et démoniaque » p.262. Car « Nietzsche le premier (…) a maintenu la responsabilité devant l’homme supérieur » p.268. La conscience ne peut opérer contre la pesanteur du déterminé, mais elle peut y introduire la liberté en tant que qualité. Le devenir peut prend alors un sens par l’homme et pour lui. « La conservation de la liberté est la tâche de l’homme (…) elle caractérise l’humain » p.276. C’est à nous d’orienter le futur : « L’homme ne peut décider de ce qu’il gardera de substances archaïques et mythiques, mais bien de ce qu’il gardera de son humanité historique. La conscience ici intervient et, par-là, la responsabilité » p.281.

De nos jours, selon l’auteur, l’astrologie, les croyances religieuses et les églises, le bouddhisme et les spiritualités orientales (j’y ajoute l’écologisme) aideraient peut-être à surmonter le nihilisme, étape pourtant indispensable au changement d’ère qui est en cours.

Les sciences exactes, activité de fourmilière efficace, nous ont rendus hostiles aux mythes, à la métaphysique, à l’harmonie universelle. Ceci était surtout valable jusqu’aux années 1960 lorsqu’ont émergé des théories physiques ou mathématiques moins parcellaires : l’unification des forces en physique, la logique floue, la théorie du chaos. L’astrologie (comme l’ufologie ou la « science » fiction) est une réaction populaire à cette réduction de l’esprit humain par les sciences expérimentales ; elle fait retrouver dans l’imaginaire une direction qui mène au-delà des plans humains. Les hommes deviennent plus puissants et plus riches, mais pas plus heureux – faute de temps, de relations et de sens. « C’est pourquoi, quand bien même toutes les données de l’astrologie seraient erronées, elle garderait son sens, celui d’une tentative en vue de sonder le monde à une profondeur que nulle pensée, nul télescope, ne parvient à atteindre » p.41.

Cette aspiration à sortir du temps abstrait renvoie l’homme au grand sens des cycles, voisin de la cosmogonie et de la religion plus que de la science. Pour Jünger « sans lui (l’instinct religieux) nul ne peut exister ; c’est pourquoi dans les têtes les plus lucides même, on trouvera un rideau encore qui dissimule un sanctuaire » p.49.

Pour les églises, il faut distinguer les institutions et la métaphysique. « La théologie reste possible, même si les dieux se sont éloignés, comme l’astronomie et l’observation des astres sont possibles même par ciel couvert. Que la théologie et la métaphysique se rapprochent l’une de l’autre, ainsi que ce fut toujours le cas dans les religions d’Extrême-Orient, on le verra de plus en plus nettement dans les temps qui viennent » p.289. Une église est une passerelle possible vers la transcendance ; il ne faut pas en attendre plus qu’elle ne peut donner. « Si l’église empêche que l’État ne devienne un monstre et si, surtout au moment critique, elle rend l’individu conscient de l’immense et inépuisable valeur de son existence, en cela déjà elle manifeste son indispensable pouvoir » p.290. Dieu se retire, mais « il ne reste pas le Rien. Il reste le vide et sa force de succion. En elle, une nouvelle attraction opère aussi. Où fut la foi, un besoin demeure ; il tâtonne de ses mille bras, à la recherche d’un nouvel objet » p.295. Ce peut être pour une élite éduquée l’espace et les nouvelles spéculations de la physique théorique ; pour la masse les religions millénaires, à condition qu’elles n’empiètent pas sur la libre curiosité.

Car le nihilisme ne peut être que transitoire. « Que le nihilisme puisse très bien s’accommoder des institutions vidées et devenues pur instruments, la plus récente expérience nous l’a appris. À vrai dire, il ne peut cependant apparaître là qu’à titre intérimaire, aussi longtemps que le déblaiement fait partie du plan universel. Ce déblaiement accompli, la tâche du nihilisme prend fin aussi » p.303. Si le nazisme fut un nihilisme chrétien, le salafisme est l’actuel nihilisme musulman.

Je trouve très judicieux ce que Jünger dit du bouddhisme. Je vois dans cette religion des convergences qui ne sont pas que hasard avec les réflexions épistémologiques récentes en Occident. La réponse aux interrogations du nouvel homme viendra sans doute de là. « Nous trouvons dans le bouddhisme un degré d’ouverture et de tolérance qui apparaît comme le modèle et la condition nécessaire d’un ordre universel embrassant non seulement les nations, mais les races et les confessions, comme une maison aux nombreuses chambres. Quelque représentation que l’on puisse faire de l’illusion et de la réalité du monde – qu’il n’est jamais possible de séparer entièrement – l’idée que les phénomènes – objets pensés ou objets de croyance – se développent jusqu’aux plus hautes images à partir de l’indivision et y font retour, cette idée demeure du plus haut prix » p.306. Où le lecteur peut voir combien l’expression jüngérienne peut être parfois emberlificotée dans la langue allemande et le sens se perdre dans le labyrinthe des concepts.

Mais la leçon du livre est qu’il faut être optimiste sur l’avenir car l’optimisme est signe de santé.

Ernst Jünger, Le mur du temps, 1964, Folio essais 1994, 320 pages, occasion rare €33.99

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Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

Carlo Levi, « confiné » par les fascistes dans un village de Lucanie (Italie du sud) en 1935, évoque magnifiquement la vision paysanne de la vie. C’est une vue immémoriale, valable sans doute en tout temps pour tous les pays dans les mêmes conditions d’existence.

« Le Christ s’est arrêté à Eboli », ont coutume de dire les gens du village qui se sentent abandonnés de tous et pressurés par l’Etat central ; il n’est pas allé plus loin qu’ici. Les paysans de Gagliano sont des « bêtes », pas des chrétiens : ils ne sont bons qu’à être exploités.

La petite propriété ne rapportant presque rien, la bourgeoisie de campagne doit s’exiler. Seuls les incapables restent au pays et doivent pour survivre, dominer les paysans et lutter pour s’assurer les postes rémunérés de fonctionnaires ou des professions de santé. Pour les paysans, l’Etat et les Gros sont des envahisseurs d’une autre civilisation. En France, la Grande guerre et les instituteurs ont inventé la citoyenneté ; pas en Italie, où l’Etat est l’ennemi au point que les brigands qui luttent pour le bon droit du faible sont des héros, pas des zéros.

Plus que les liens familiaux qui sont sociaux, juridiques et affectifs, le sentiment du lien consanguin est intense. C’est la perception d’une affinité magique entre frères et sœurs de sang, mais aussi entre compères choisis et initiés. « Le lien fraternel est le plus fort entre les hommes », écrit l’auteur.

« L’amour ou l’attrait sensuel est considéré par les paysans comme une force de la nature, d’une puissance telle qu’aucune volonté n’est en mesure de s’y opposer ». Pour un homme et une femme, se trouver simplement seuls ensembles équivaut à faire l’amour, même s’il ne se passe rien de physique. Il y a là comme un instinct animal que la société cherche à dompter par l’édiction de règles contraignantes de rencontre.

La chèvre apparaît comme la bête la plus démoniaque car elle possède cette puissance de vie qui la fait s’accrocher aux rochers pour glaner sa pitance de ronces, toujours maigre et affamée. Pour le paysan, elle est vraiment « le satyre » mi-homme mi-bouc, le chèvrepied réel et vivant, presque humain par sa vivacité.

D’ailleurs, « il n’existe aucune limite certaine entre le monde humain et celui, mystérieux, des animaux et des monstres. » Lévi écrit que « tout, pour les paysans, a un double sens. La femme-vache, l’homme-loup, le baron-lion, la chèvre-diable, ne sont que des exemples extrêmes où cette ambiguïté se traduit en image ». Le sentiment de l’existence n’est pas un, comme celui de la raison, mais multiple. « Dans le monde des paysans, il n’y a pas de place pour la raison, la religion et l’histoire. Il n’y a pas de place pour la religion justement parce que tout participe de la divinité, parce que tout est réellement et non symboliquement divin, le ciel comme les animaux, le Christ comme la chèvre. Il est magie naturelle ». Tel est sans doute le paganisme spontané de qui vit en contact permanent avec les terre, les plantes, les bêtes et les saisons.

« Dans ces régions, les noms signifient quelque chose. Il y a en eux un pouvoir magique : un mot n’est jamais une convention ou une chose vide de sens, mais une réalité agissante ». On a la superstition du portrait ou de la photo comme donnant pouvoir sur l’âme de la personne représentée. De même, les âmes des enfants morts sans baptême, les monacchicchi, se manifestent aux yeux de tous sous la forme de lutins malicieux et sages aux grands bonnet rouges. On jurera les avoir vu à l’œuvre comme je vous vois.

Les enfants vivants tiennent de l’animal et de l’homme adulte ; ils n’ont aucune enfance. Les bêtes sont leurs seules compagnes. Ils vont en haillons, à moitié nus, pataugeant dans les flaques avec les chèvres, jouant avec elles et les chiens. Ils sont renfermés et savent se taire ; sous leur naïveté enfantine, ils restent impénétrables comme des paysans déjà mûrs, dédaigneux d’un impossible réconfort.

Ce livre généreux nous met en sympathie avec un monde encore proche, intime avec la nature. Par atavisme millénaire, cette âme paysanne résonne profond en nous malgré le vernis urbain. Le fantasme écologique n’est-il pas aussi nostalgie de cet univers harmonique qu’ont encore connu nos grands-parents ?

Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli, Folio 1977, 320 pages, €8.30

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Morale selon Comte-Sponville

Être amoral n’est pas être immoral ; ce n’est pas transgression de dire que le bien en soi n’existe pas, mais saine lucidité. Or, « c’est parce que le bien n’existe pas qu’il faut le faire » II.10. Tout n’est pas permis sous prétexte qu’il n’est ni Bien ni Mal dans l’immuable, ou commandé par un grand ordonnateur qu’on appelle Dieu. Je ne me permets pas tout car tout ne serait pas digne de moi. « Ma morale est cette dignité et cette exigence » II.14. Le nihilisme moral qui saisit notre époque où « tout se vaut » et où tous se vautrent, où tout s’excuse parce que tout peut s’expliquer, où la fameuse « tolérance » n’est qu’indifférence aux désirs des autres comme dans les maisons pour ça, la tolérance qui met tout le monde sur le même plan indulgent et relatif, n’est pas acceptable. Il n’y a pas de destin, on peut toujours faire autrement, chacun est donc toujours responsable. « Je suis libre de faire ce que je fais, selon Lucrèce, non parce que ma volonté serait indéterminée, mais parce qu’elle n’est déterminée, à chaque instant, que par l’état présent de mon corps (désirs, clinamen) et du monde (simulacres) ». Détermination de la volonté à la fois nécessaire (dans l’instant) et aléatoire dans le temps).

L’indéterminisme n’est pas le libre-arbitre ; celui-ci est une illusion. La nature est aveugle et la réalité de l’homme se réduit à ce qu’il fait. Le moi n’est pas un être mais une histoire : ce qu’il fait le fait ; il ne saurait ni le choisir ni y échapper. Mais il est comme il veut et il veut comme il est (Schopenhauer). Le présente seul existe et l’action n’est que dans l’instant. Le bouddhisme zen s’entraîne au vide (qui n’est  rien) pour se défaire de l’illusion du moi et du temps, afin de s’ouvrir à ce qui survient, de faire corps avec l’agir, toujours au présent. Il s’agit d’être ici et maintenant, pleinement celui qui agit, en pleine lumière, en harmonie. La volonté est le désir lui-même, mais en tant qu’il agit. Mon désir fait le tri : il y a un « goût » éthique et moral, le bien est ce qui fait plaisir sans nuire aux autres, l’éducation et la société font le reste. Car toute morale est historique : il n’y a ni Bien ni Mal en valeur absolues mais seulement du bon et du mauvais en valeurs particulières toujours relatives à l’époque et au lieu.

La morale est une illusion, mais nécessaire et bienfaisante (Spinoza). « Le sage, parce qu’il est sage, désire la sagesse pour autrui et, parce qu’il est heureux, le bonheur (pour autant que faire se peut) pour tous. Ainsi agit-il en conséquence, et cela est la moralité même » II.104. Toute joie est bonne et toute tristesse mauvaise. « Le sage ne fait que suivre jusqu’au bout la logique du désir qui est de joie, mais doit pour cela le soumettre à la logique de la raison, qui est de paix » II.107. « Le bien, au fond, c’est le désirable – mais, par la raison, libéré du sujet : le désir se soumet alors non au moi, mais au vrai, lequel est toujours singulier (il n’y a pas de ‘vérités générales’) mais aussi, étant vrai pour tous, toujours universel » II.108. La raison, commune à tous, universalise les valeurs propres à l’humain ; elle en fait la culture et la loi. « On passe alors de l’égoïsme (le désir sans raison, enfer né de sa particularité) à la vertu (le désir raisonnable, ouvert à l’universel) » II.108. Où l’on retrouve « la belle vertu grecque, généreuse et fière toujours ».

L’éthique ne s’oppose pas à la morale mais est sa vérité. La morale n’est pas le contraire de l’éthique mais son illusion. L’homme n’a que la morale qu’il s’invente, qu’il se mérite – ce qui ne va pas sans effort. La morale est joyeuse mais point toujours facile. Repère : « Agis de telle sorte que tu puisses rester l’ami de tes amis, des gens de bien et de toi-même » II.131. Traduit en langage philosophique, cela donne : « Anti-humanisme théorique, donc, et humanisme pratique : la notion d’homme n’explique rien (l’humanité n’est pas la cause de soi, ni l’homme sujet libre de ses actes) mais, réfléchie, constitue un ‘modèle’ qui vaut d’être défendu. Il ne s’agit pas de cesser d’être homme (en devenant cheval ou surhomme) mais de le devenir au mieux. L’humanité n’est pas un fait biologique (ce qu’il y a de naturel en l’homme n’est pas humain) mais une valeur culturelle » II.135. Homo homini deus.

L’amour est généreux par définition et moral par excellence. Lui seul réconcilie le désir et la loi. La seule éthique est l’amour tout court et tout entier, la joie pleine, consciente de soi et de sa cause, qui libère de la loi. La seule vraie morale est l’amour du prochain (Spinoza), amour imparfait, et moral pour cela : nul impératif ne saurait ordonner d’aimer, mais d’agir comme si on aimait. C’est raison, donc vertu – et libère des moralistes.

Seule l’action est réelle ; vouloir, c’est agir. La morale est une solitude qui s’érige en exigence universelle, nécessaire et bienfaisante : c’est le chef-d’œuvre de vivre. Et Comte-Sponville a cette phrase très nietzschéenne – Nietzsche que, pourtant il n’aime pas, trop sensible aux déviations que l’on en a fait – : « Tu es, à chaque instant, ce que tu penses, veux ou fais (…) Tu vaux, exactement, ce que tu veux » II.148.

Le commun habille de sens la vérité pour la supporter, l’apprivoiser. Le matérialisme joue la vérité contre le sens, le silence de la nature contre le bavardage des prêtres : n’interprète pas, applique-toi à connaître. Cette conception rejoint le bouddhisme qui ne croit qu’au non-sens (l’aucun sens, qui n’a rien à voir avec le nonsense, le sens détourné , retourné). Le désir crée le manque, le discours le met en forme, le fait exister en le nommant. Dieu nait du devenir-sens du désir. La prière crée Dieu, non l’inverse. Où Pascal avait raison. Le contraire du sens, auquel je crois, est le grand « oui » au réel. « Le rire est médiation : ce qui fait rire, c’est ce qui fait semblant d’avoir un sens, semblant de valoir, semblant d’être sérieux » II.193. Le rire fait place nette à la vérité en se moquant du sens supposé – car toute parole vraie a le silence pour objet. La vraie réponse est qu’il n’y a pas de question ; le vide du sens c’est le plein de l’être, et le présent de toute éternité.

« Les vérités qu’on ignore ne sont pas moins vraies que celles qu’on connait ni (en elles-mêmes) plus mystérieuses ou intéressantes. C’est où le sage, on l’a compris, se distingue du savant : celui-ci cherche la connaissance, celui-là se contente (à tous les sens du terme) de la vérité. Et puisque tout est vrai, toujours, partout – ce caillou, cette fleur, et même cette erreur vraiment fausse, cette illusion vraiment illusoire – le sage se contente, modestement, de tout, et tout le contente. La vérité n’est pas ce qu’il cherche, ni même ce qu’il connait, mais joyeusement ce qu’il aime et qui le contient » II.200.

Le « oui » au réel n’est pas l’hébétude du no future mais la confiance : ce présent même, renforcé par la certitude de sa joyeuse et sereine continuation. Epicure : ce n’est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu. « Le sage est sans pourquoi, vit parce qu’il vit, n’a souci de lui-même, ne désire être vu » II.247. La vie n’est pas à interpréter mais à vivre ; le réel n’est pas à comprendre mais à connaître. La vérité ne se distingue du réel que pour l’esprit seul, qui se souvient, anticipe et compare ; il disjoint ainsi le temps qui, dans les faits, se confond au présent. Le temps n’est rien qu’imagination ; il n’est que le présent qui est l’éternité même. « La sagesse n’est pas un but (plutôt : elle n’est un but que pour les fous), ni un idéal (elle n’est un idéal que pour les niais). C’est la vérité de vivre, disais-je, laquelle, en tant qu’elle est vraie ou éternelle, n’attend rien, ne vaut rien, et ne veut rien dire (…) Moins tu t’occupes de la sagesse, plus tu t’en rapproches, et tu ne l’atteindras peut-être qu’en désespérant tout à fait (…) Vivre en vérité, ce n’est pas vivre une autre vie, c’est vivre autrement la même vie que tous » II.280.

Et cela encore qui est un parfait résumé du Traité et qu’il faut citer en entier : « Tout se tient ici : l’éthique (se désillusionner de soi, de l’avenir et de tout), la morale (cesser de mentir), la métaphysique ou l’ontologie (l’éternité du réel et du vrai)… Et ce tout est la sagesse : la vraie vie c’est la vie vraie. Qu’est-ce à dire ? Rien que de très simple, et que chacun connaît ou peut expérimenter. Vivre en vérité, c’est vivre sa vie – et jusqu’à ses rêves – au lieu de la rêver ; c’est agir au lieu de prier, rire au lieu d’espérer, connaître au lieu d’interpréter… Aimer, surtout, au lieu de juger : aimer et accepter au lieu de juger et détester. Et crier quand on a mal, et rêver quand on rêve… Infinite love, infinite patience… L’éternité c’est maintenant et il n’y en a pas d’autre. Le salut ne consiste pas à devenir éternel (expression bien-sûr contradictoire, et c’est pourquoi la béatitude ne peut être dite commencer que ‘fictivement’), mais à comprendre que nous le sommes » II.285.

Ne rien espérer, mais tout vivre. Seul le réel (matérialisme) et le présent (désespoir) existent. Ouverture à la présence : il n’y a plus que la vie, la vérité et l’amour. Le renoncement à l’esprit spéculatif fait place nette au bonheur (il est acceptation de l’ici) et à la béatitude (éternité du maintenant).

J’adhère pleinement à ce discours qui décape de toute illusion. Apollon l’ardent, le lucide, l’éclairant, a toujours été mon dieu préféré.

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1 Le mythe d’Icare, 2 Vivre, PUF Quadrige 2016, 720 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99  

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André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude

Voici le livre de ma philosophie, écrit par quelqu’un de ma génération, né en 1952 et qui fut professeur agrégé à Paris-1. Une relecture de la pensée classique par un esprit d’aujourd’hui, exposé pour notre temps, requalifié pour notre agir.

Le discours est en deux parties :

  1. Chercher le bonheur par une pensée heureuse – tel est le premier tome intitulé Le mythe d’Icare. Rentrer en soi pour affronter l’angoisse des labyrinthes intérieurs, ceux de l’illusion (le moi, Narcisse), ceux du bavardage (la politique, Prométhée), et ceux du divertissement (l’art, Orphée).
  2. Comment vivre ? Ce but de la philosophie fait l’objet du second tome intitulé Vivre. Il s’agit de penser en matérialiste pour s’élever dans les labyrinthes extérieurs de la morale et du sens.

J’ai un plaisir immense à lire cette réflexion vécue à la Montaigne ou Alain. Le message est que la philosophie veut rendre heureux et aider à bien vivre. Pour cela, le courant matérialiste de la pensée classique est le mieux à même de répondre au souci principal de l’homme qui cherche le bonheur. Pourquoi ? Par la lucidité : « le matérialisme est le courage de la raison » II.8.

Commençons par désespérer, c’est-à-dire par laisser l’espoir de côté, à abandonner toute illusion et toute attente passive. Le désespoir est – littéralement – l’indifférence à l’espérance : « l’espoir est l’opium du peuple ». L’absence de tout espoir est salutaire, tonique, réaliste ; elle engendre simplicité, lucidité, samsara. Celui qui n’attend rien vit dans le pur présent, le seul moment du temps sur lequel il peut agir. Rien ne lui manque, l’acquiescement au réel est joie, « oui » à la vie qui jaillit sans cesse et dont nous sommes un bourgeon, éternité de l’instant. Tout un courant de pensée tient ce discours : Lucrèce, Spinoza, Epicure, Bouddha, Nietzsche, Marx, Freud. Et Heidegger, Sartre et Russel peut-être.

Le matérialisme est école de dé-sespoir. Nous sommes éphémères et sans justification ; nous sommes là comme le reste du monde est là, et il n’y a pas de sens. Ne plus « croire » à quoi que ce soit : le monde est jeu de forces, de lois, de désirs ; la nature est indifférente. Aucun sens – donc aucun espoir, ni crainte. Tout devient possible. Qu’est-ce alors qui nous fait vivre ? Notre force interne, cette énergie vitale qui nous fait manger, courir et aimer, qui nous rend joyeux sans cause au printemps et nous accroche à la vie en cas de coup dur : « ce que j’ai fait, aucune bête ne l’aurait fait ». Icare monte vers le soleil par la seule force de son désir qui le rend industrieux. Puissance vitale et volonté personnelle sont l’inverse de cet idéalisme, autre versant de la philosophie, toujours nostalgique d’un âge d’or perdu ou d’un modèle absolu inaccessible.

Le moi (Narcisse) est illusion, il faut s’en méfier à défaut de complètement s’en défaire, comme les bouddhistes. Il n’y a pas de moi à découvrir mais une existence à vivre. Il est vain de courir après « le fantôme hypostasié de ses désirs ». Mieux vaut être soi, simplement, c’est-à-dire non pas monolithe ni d’un bloc, mais création constante et cumulative, ouvert au présent, avec une histoire qui se fait à chaque instant. « En moi, la nature perpétuellement s’invente et crée. Et je ne suis vivant que par ces désirs qui, à chaque instant, me traversent, me guident et me constituent » p.57. Si tout se vaut, alors le désir fait la différence. Ni bien, ni mal en soi, mais il faut tout juger puisqu’il faut vivre. Le sage s’aime, mais « d’être aimé par ses amis et davantage encore de les aimer » p.81. La puissance d’être, simple joie d’exister, est le « vivre à propos » de Montaigne.

La politique (Prométhée) est une attente d’utopie, un bavardage : elle ne doit être prise que pour ce qu’elle est, une illusion nécessaire pour agir, sans plus, en aucun cas un absolu pour changer le monde ou faire accoucher un homme nouveau. Le pouvoir est toujours rapport de forces, absolu en droit, jamais en fait. Tout est politique car tout est jeu de pouvoir, heurt de désirs. « L’histoire est un processus sans origine, sans sujet ni fin parce qu’il n’y a rien en elle que l’éternité dispersée du désir et de la guerre » p.93. Tout a une cause, rien n’a de sens. La paix est désirable parce que la vie vaut mieux que la mort. Mais tout droit est à conquérir sans cesse ; la liberté est un combat. Pas de normes, pas de valeurs, pas de sens : aucune politique n’est « vraie » ni « juste », ni le bien dans l’absolu. Le matérialisme n’annule pas l’illusion mais la met à sa place. L’homme est mesure de toute chose. « L’illusion n’est pas d’être homme et au centre de son monde, mais de se prendre pour Dieu (ou son image) et au centre de l’univers. Parce que l’univers n’a pas de centre et qu’il n’y a pas de Dieu qui juge » p.121. Le militant matérialiste doit se garder de l’illusion : ses valeurs ne sont que relatives à lui et au groupe auquel il choisit d’appartenir, ici et maintenant. Sa force est au service de son désir et son désir n’a de droit que sa force. Lucide et désespérée, son action n’a pas de fin, pas plus que le présent, qui reste éternel. Car le présent invente toujours l’avenir et l’histoire, même s’il ne part pas de rien ; et l’histoire n’est pas à subir mais à faire.

L’art (Orphée) n’est pas inspiré, traduit de l’ailleurs, mais travail et création, joie sans motif et vision particulière ; ne le prenons que pour ce qu’il est, une jouissance personnelle que l’on partage par la culture. Le beau n’est pas universel, ni objectif. L’art s’éprouve, il ne se prouve pas. Le goût est solitaire et l’artiste un artisan. Car le poète n’existe qu’après le poème : il est son œuvre. « Le désir crée le ciel où il voyage » p.211. Lucidité car l’artiste ne « révèle » rien de ce qui serait caché et à seulement dévoiler ; dignité car son désir est sa force, son talent est sa joie, et cela est tout en lui. « Il y a une vérité du beau qui est la vérité du plaisir qu’il procure » p.214. Et c’est la seule vérité.

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1 Le mythe d’Icare, 2 Vivre, PUF Quadrige 2016, 720 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99

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Ernst Jünger, Le mur du temps

Jünger n’est pas un théoricien mais un homme d’action qui réfléchit. C’est pourquoi il n’est jamais meilleur que dans les textes courts, la réflexion crayonnée au bord du chemin, dans la chronologie des jours. Jünger excelle dans le journal. Mais, dès qu’il veut faire long, il ennuie ; il se perd dans le fatras mythologique des mots de cette brumeuse langue allemande qui permet de substantiver n’importe quel concept. On peut aisément s’y perdre et aborder l’absolu. Tel est Le mur du temps : fumeux, écrit par boucles de pensée.

Pourtant, il y a un fil conducteur auquel je souscris, et quelques réflexions ordinaires qui me séduisent.

Le fil est que nous sommes au bord d’une autre époque : après avoir connu dans le passé l’âge du père, duquel nous somment sorties avec Hérodote, nous quittons aujourd’hui l’âge du fils pour entrer dans l’âge de l’esprit.

Hérodote marquait la sortie de l’espace mythique pour entrer dans l’espace historique. Il est le fondateur de notre civilisation occidentale dont le grand thème est l’histoire. « C’est la dignité de l’homme historique, qui cherche à s’affirmer contre les forces de la nature et les peuples barbares d’une part, contre le retour des puissances mythiques et magiques d’autre part. Cette dignité a son caractère propre : conscience, liberté, droit, personnalités » p.98.

Aujourd’hui, la force créatrice de l’histoire s’efface. Les symptômes en sont la disparition des héros, l’effacement des noms, de la personnalité. On voue désormais un culte au soldat inconnu. « L’action peut bien rester la même, elle peut même s’accroître, mais elle entre dans d’autres relations telles que celle du travail et du record » p.103. Le retour à l’âge d’or du temps mythique est impossible car la faculté critique a cru. Aussi, les soubresauts mythiques contemporains, même les plus importants, sont voués à l’échec tels ceux de Staline, Hitler, Mao, Khomeini.

L’un des prophètes des temps nouveaux est pour Jünger son compatriote Nietzsche : « Nietzsche voit loin dans le futur. Ce n’est plus un philosophe classique ; l’énergie pensante passe à l’improviste (…) à l’état d’énergie poétique (…) la pensée ne suffit plus » p.166. Jünger n’en parle pas, mais j’ajouterai Heidegger comme prophète de cette nouvelle façon d’appréhender le monde et le temps. Le Titan, le type explicatif de Jünger, est l’ouvrier planétaire ; il courbe à son service l’énergie terrestre. Ce Faust de masse est l’homme d’aujourd’hui. Il peut assurer demain deux possibles : l’avènement de l’homme (le surhomme de Nietzsche) ou sa disparition au profit de l’insecte futur (le dernier homme de Nietzsche). « Il se peut que la fin métaphysique dépérisse en effet et, avec elle, le lien étroit entre bonheur et liberté qui aujourd’hui semble encore indispensable. Le ‘dernier homme’ peuplerait alors le monde comme un type d’Insecte Intelligent ; ses constructions et ses œuvres d’art atteindraient alors à la perfection, but du progrès et de l’évolution, au détriment de la liberté » p.184.

Un autre destin possible serait préférable. Il est alors nécessaire de passer de « l’homme mesure de toute chose » à la « conscience de l’harmonie du monde » – je dirais plutôt du cosmos. C’est à ce sens que répondent déjà – bien confusément – l’astrologie selon Jünger, à laquelle j’ajoute l’écologisme du type Gaïa-la-Mère et le New Age. Mais aussi la plus haute interprétation du bouddhisme. On ne peut qu’être effrayé d’assister à la disparition des normes, des frontières, des limites – du fait de l’évolution même de la technique. Disparition en tant que phénomène mais aussi en tant que sens et valeur.

Les manipulations génétiques font perdre à la paternité tout sens ; les mères porteuses font de même pour la maternité. Va-t-on élever bientôt de futurs soldats en batterie, comme des poulets ? Les interdictions éthiques ou les règlements « raisonnables » ne changent rien au mouvement – qui est un changement de l’espèce, selon Jünger. L’homme ne doit pas abdiquer face au biologique mais le contrôler et en tenir serré les rênes.

Surtout, il ne suffit pas de limiter ou d’interdire, il faut proposer un sens. « Il appartient à cette raison de maintenir la hiérarchie, de la rétablir et de l’approfondir, où il le faut, et de donner à ce mouvement suprême et nécessaire un sens qui s’élève au-dessus du simple fait d’un changement zoologique, technique et démoniaque » p.262. Car « Nietzsche le premier (…) a maintenu la responsabilité devant l’homme supérieur » p.268. La conscience ne peut opérer contre la pesanteur du déterminé, mais elle peut y introduire la liberté en tant que qualité. Le devenir peut prend alors un sens par l’homme et pour lui. « La conservation de la liberté est la tâche de l’homme (…) elle caractérise l’humain » p.276. C’est à nous d’orienter le futur : « L’homme ne peut décider de ce qu’il gardera de substances archaïques et mythiques, mais bien de ce qu’il gardera de son humanité historique. La conscience ici intervient et, par-là, la responsabilité » p.281.

De nos jours, selon l’auteur, l’astrologie, les croyances religieuses et les églises, le bouddhisme et les spiritualités orientales (j’y ajoute l’écologisme) aideraient peut-être à surmonter le nihilisme, étape pourtant indispensable au changement d’ère qui est en cours.

Les sciences exactes, activité de fourmilière efficace, nous ont rendus hostiles aux mythes, à la métaphysique, à l’harmonie universelle. Ceci étaient surtout valable jusqu’aux années 1860, où ont émergé des théories physiques ou mathématiques moins parcellaires : l’unification des forces en physique, la logique floue, la théorie du chaos. L’astrologie est une réaction populaire à cette réduction de l’esprit humain par les sciences expérimentales ; elle fait retrouver dans l’imaginaire une direction qui mène au-delà des plans humains. Les hommes deviennent plus puissants et plus riches, mais pas plus heureux, faute de temps, de relations et de sens. « C’est pourquoi, quand bien même toutes les données de l’astrologie seraient erronées, elle garderait son sens, celui d’une tentative en vue de sonder le monde à une profondeur que nulle pensée, nul télescope, ne parvient à atteindre » p.41.

Cette aspiration à sortir du temps abstrait renvoie l’homme au grand sens des cycles, plus voisin de la cosmogonie et de la religion que de la science. Pour Jünger « sans lui (l’instinct religieux) nul ne peut exister ; c’est pourquoi dans les têtes les plus lucides même, on trouvera un rideau encore qui dissimule un sanctuaire » p.49.

Pour les églises, il faut distinguer les institutions et la métaphysique. « La théologie reste possible, même si les dieux se sont éloignés, comme l’astronomie et l’observation des astres sont possibles même par ciel couvert. Que la théologie et la métaphysique se rapprochent l’une de l’autre, ainsi que ce fut toujours le cas dans les religions d’Extrême-Orient, on le verra de plus en plus nettement dans les temps qui viennent » p.289. Une église est une passerelle possible vers la transcendance ; il ne faut pas en attendre plus qu’elle ne peut donner. « Si l’église empêche que l’État ne devienne un monstre et si, surtout au moment critique, elle rend l’individu conscient de l’immense et inépuisable valeur de son existence, en cela déjà elle manifeste son indispensable pouvoir » p.290. Dieu se retire, mais « il ne reste pas le Rien. Il reste le vide et sa force de succion. En elle, une nouvelle attraction opère aussi. Où fut la foi, un besoin demeure ; il tâtonne de ses mille bras, à la recherche d’un nouvel objet » p.295. Ce peut être pour une élite éduquée l’espace et les nouvelles spéculations de la physique théorique ; pour la masse les religions millénaires, à conditions qu’elles n’empiètent pas sur la libre curiosité.

Car le nihilisme ne peut être que transitoire. « Que le nihilisme puisse très bien s’accommoder des institutions vidées et devenues pur instruments, la plus récente expérience nous l’a appris. À vrai dire, il ne peut cependant apparaître là qu’à titre intérimaire, aussi longtemps que le déblaiement fait partie du plan universel. Ce déblaiement accompli, la tâche du nihilisme prend fin aussi » p.303.

Je trouve très judicieux ce que Jünger dit du bouddhisme. Je vois dans cette religion des convergences qui ne sont pas que hasard avec les réflexions épistémologiques récentes en Occident. La réponse aux interrogations du nouvel homme viendra sans doute de là. « Nous trouvons dans le bouddhisme un degré d’ouverture et de tolérance qui apparaît comme le modèle et la condition nécessaire d’un ordre universel embrassant non seulement les nations, mais les races et les confessions, comme une maison aux nombreuses chambres. Quelque représentation que l’on puisse faire de l’illusion et de la réalité du monde – qu’il n’est jamais possible de séparer entièrement – l’idée que les phénomènes – objets pensés ou objets de croyance – se développent jusqu’aux plus hautes images à partir de l’indivision et y font retour, cette idée demeure du plus haut prix » p.306. Où le lecteur peut voir combien l’expression jüngérienne peut être parfois emberlificotée dans la langue allemande et le sens se perdre dans le labyrinthe des concepts.

Mais la leçon du livre est qu’il faut être optimiste sur l’avenir car l’optimisme est signe de santé.

Ernst Jünger, Le mur du temps, 1964, Folio 1994, 320 pages, €8.00

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Macron ou l’adaptation au monde

L’élection improbable d’Emmanuel Macron comme président est due à la nullité de son prédécesseur et à la vacuité des « petits partis qui font cuire leur petite soupe à petit feu dans leur petit coin », comme disait le fondateur de la Ve République. Ras-le-bol du « socialisme » blablateur et victimaire, qui vous rend toujours coupable, qui que vous soyez ! Ras-le-bol du conservatisme qui va de Dupont (Aignan, nom de sa mère) à Bayrou en passant par Fillon. Ce que voulaient les électeurs, c’est du changement : de personnel (usé jusqu’à la corde corrompue), d’idéologie (ce masque grands mots des petits arrangements entre amis), de méthode (je propose et je recule aussitôt devant la montée des mécontentements, je ne fais rien pour rester populaire).

Ils l’ont eu.

La présidentielle est le moment central de la vie de la Ve République car seul le président décide. Les ineptes Chirac-et-Jospin qui ont cru « améliorer » les institutions en décidant le quinquennat PLUS les législatives dans la foulée n’ont fait que renforcer les pouvoirs du président. Il a désormais, outre la Constitution et les articles qu’il peut invoquer seul, la nomination et révocation du Premier ministre donc du gouvernement, une majorité à sa botte à l’Assemblée. Ne restent que « la justice », qui n’est pas un pouvoir constitutionnel, et le Sénat, refuge de la droite par inertie rurale.

Pour devenir président, il faut promettre ; pour le rester, il faut tenir ses promesses. Ce pourquoi Sarkozy puis Hollande ont été jetés dehors par les électeurs floués. Mais trop promettre crée des illusions qui sont cruellement démenties par la politique suivie. Il faut donc promettre de façon mesurée et claire. Macron a promis et a entrepris jusqu’à présent ce qu’il a promis.

Mais pour l’équilibre des pouvoirs, qui ouvre la voie à la durée, il ne faut pas se couper des corps intermédiaires qui relaient en les filtrant raisonnablement les aspirations de la base, et qui servent de fusibles commodes en cas de conflit. Le président décide, mais il doit écouter. Ecouter ne signifie pas seulement entendre mais aussi tenir compte, du moins en partie, en argumentant sur le reste. Macron a quasiment éradiqué les corps intermédiaires, sénateurs (qui ne sont pas de son bord), élus locaux (dépensiers), partis (En marche ! est un mouvement de non-professionnels de la politique), syndicats (il est vrai que CGT rime avec végéter depuis l’enracinement dans la posture lutte de classes), associations.

Il n’y a plus d’intermédiaires entre Macron et le citoyen, comme chez les protestants entre Dieu et les hommes. Ce qui est bon si « Dieu » sait tout, voit tout, comprend tout et peut tout ; ce qui risque de mal finir si « Dieu » n’est qu’un homme, donc faillible et tenté par l’arrogance. Le jugement sur Macron, à ce stade, hésite encore.

Tout se passe comme si le jeune président se sentait plus en phase avec le mouvement du monde que ses prédécesseurs (bien trop vieux et confits en habitudes dépassées), et que les politiciens « expérimentés » qui restent. Ce n’est pas faux, depuis l’émergence du « tiers » monde, la globalisation du climat, de la finance et du commerce, et le surgissement brutal d’Internet et du smartphone, le monde a bel et bien basculé dans une nouvelle histoire. Elle demande des politiciens neufs qui comprennent ce qui se passe et ce qui se joue, qui soient à l’aise avec la langue globish (anglais abâtardi), l’humilité requise par les multiples cultures non-occidentales, la pratique des nouveaux instruments d’information et de communication. Nul doute que Macron soit nettement meilleur que Hollande et Sarkozy dans tous ces domaines…

Mais cette conviction d’être bien dans le mouvement se double d’une philosophie particulière, issue du protestantisme, dans la conviction qu’ici-bas chacun bâtit lui-même son destin ; conviction laïcisée par l’existentialisme qui rend chacun entièrement responsable de ses actes ; enfin prolongée par la fréquentation de Paul Ricoeur qui fait de l’agir une phénoménologie : l’expérience vaut mieux que toute théorie et l’histoire ne se fait que par ses actes concrets (l’être ne s’atteint que par les phénomènes). D’où le goût pour la gestion plutôt que pour la politique, de l’efficacité plus que pour les principes, de suivre le mouvement de préférence à tenter de le transformer. Cette façon de voir est proche du libéralisme politique (les orléanistes de René Rémond), mais articulée avec une vision plus large qui est celle de l’Europe comme entité puissante (par sa masse, pas par sa volonté). Macron se trouve probablement en avance ou en décalage avec une grand partie des Français, peu au fait de cette façon de voir.

Même si cette façon s’affirme progressivement dans la société moderne par le mouvement démocratique lui-même (décrit par Tocqueville il y a un siècle et demi) : individualisme, égalitarisme, présentisme, identités multiples, personnalité flexible, préférence pour la régulation (douce) plutôt que pour la politique (conflictuelle). Ce pourquoi on a pu parler d’un Macron post-moderne.

A court terme, cette préférence pour l’efficacité et le pragmatisme, en imposant par les institutions les réformes jugées nécessaires quels que soient les blocages, est probablement la meilleure manière de décoincer la société française. Il est nécessaire de rattraper les trente ans perdus à ne rien faire alors que les autres (les partenaires de la même Union européenne) avançaient.

Mais à long terme ? Mettez un couvercle sur la politique et elle finit par fuser de toutes parts. Réintroduire de la représentation, du débat, une certaine lenteur sur les sujets graves, sera nécessaire sous peine d’explosion. Les Français aiment parler, théoriser, se lancer des noms d’oiseau, se battre comme des chiffonniers pour des futilités de principe ; il faut les laisser de temps à autre se défouler. Tout en replaçant le pragmatisme à court terme dans l’histoire longue, qui est mémoire mais aussi grande politique.

Immigration ? Islamisme ? Coup de force américain ? Rachats chinois ? Position de l’Europe dans le monde qui vient ? Sur tout cela, qui est stratégique, nous attendons des idées, des débats, l’émergence d’un sens. La petite politique peut se résumer à ce qu’on fait, pas la grande. Car elle doit affronter le tragique de l’histoire :

  • Les immigrants sont des gens malheureux qu’il s’agit d’aider – mais en même temps éviter qu’ils submergent les populations de nos pays en bouleversant leurs mœurs, leur système de protection sociale et leur niveau de vie. Aider les autres et aider les siens sont deux valeurs aussi légitimes – d’où le tragique de la situation. Mais il faut bien choisir.
  • Les musulmans sont compatibles avec la démocratie car toute croyance est légitime à condition qu’elle n’empiète pas sur les droits des autres. Mais les islamistes sont clairement incompatibles avec la démocratie puisqu’ils affirment n’obéir qu’à seule la loi de Dieu et pas à celle des hommes. Faut-il alors autoriser les fillettes de 9 ans à se laisser violer parce que les écrits coraniques le permettent ? Faut-il reléguer les femmes à leur place subalterne où leur voix ne compte que pour la moitié de celle d’un mâle ? Faut-il créer une police des mœurs qui, comme en Iran, au Pakistan et en Arabie saoudite, va surveiller les comportements jusque dans les alcôves privées ? Faut-il laisser se répandre le salafisme en important des prêcheurs étrangers « pour le ramadan » alors qu’ils répandent une doctrine incompatible avec les valeurs de la République ? Respecter l’autre et ses croyances – mais en même temps assurer la vie démocratique en France – sont deux valeurs légitimes, mais il nous faut tragiquement choisir sous peine de subir.
  • Les Etats-Unis dérivent avec Trump (mais qui représente une moitié des électeurs qui s’expriment) vers un nationalisme identitaire qui les pousse à l’individualisme et à l’isolationnisme. Les Etats-Unis sont un état allié avec lequel nous avons des liens historiques longs. Mais leur attitude de mépris complet pour la position des pays européens de l’alliance, tout comme leurs menaces extraterritoriales de rétorsion financière conséquente si l’on ne fait pas ce qu’ils décident unilatéralement sont incompatibles avec notre souveraineté. Deux légitimités, là encore, se confrontent : rester allié ou demeurer souverain. Il va falloir choisir et ce sera tragique car l’autre possibilité sera mise à mal.
  • La Chine pousse ses pions stratégiques et financiers en faisant patte de velours : rachat du port d’Athènes, de terres agricoles en France, du Club Med, extension de la « route de la soie » via le chemin de fer de Chine jusqu’au cœur de l’Europe, financements et têtes de pont en Afrique pour les matières premières… Voir ce grand pays à la culture multimillénaire retrouver sa place dans le monde est réjouissant ; se trouver sous sa dépendance imminente possible l’est moins. Le libre commerce est un bienfait pour la croissance ; le pillage des technologies (comme le TGV et Airbus) est une menace pour l’avenir. Là encore, deux légitimités : croissance ou dépendance ? Tragique dilemme.
  • L’Union européenne est de même la meilleure et la pire des choses. La meilleure si elle fait bloc et rend plus fort, aidant les régions défavorisées par la redistribution des fonds structurels ; la pire si elle se confit en technocratie et en autoritarisme de bureau – ce qui est sa tendance naturelle, comme toutes les structures, dès lors qu’il n’y a pas de volonté politique au sommet. Le tragique est de choisir entre être plus fort à plusieurs (à condition de s’entendre) ou se replier sur notre petit pré carré (insignifiant dans le nouveau monde).

Elle n’est pas simple, la présidence Macron. Il a encore quatre ans pour affronter le tragique et nous convaincre du bien-fondé de ses choix.

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Montaigne éducateur

Le projet éducatif est le révélateur d’une philosophie de l’existence. En son livre I des Essais, dans son chapitre 25 « Du pédantisme » et 26 « De l’institution des enfants », Montaigne se livre tout entier. L’éducation qu’il prône est celle du gentilhomme apte à juger pour commander à une époque, la Renaissance, où l’on redécouvre la vertu antique faite de rigueur et d’harmonie.

Il faut enseigner le discernement et la modération par de bons maîtres armés d’une sévère douceur qui font observer l’élève et exercent son jugement par l’exemple, exercent son corps et l’aguerrissent, tout en lui apprenant la civilité et la modestie.

Pourquoi apprendre ? Montaigne répond : pour se connaître, devenir meilleur, être libre. Comment apprendre ? Comme un homme doué de la faculté de discerner, non comme un perroquet qui n’est que mémoire stérile. « De vrai, le soin et la dépense de nos pères ne visent qu’à nous meubler la tête de science ; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. » « Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vides. » L’entendement, c’est la raison, la faculté pensante, l’outil logique qui permet de comprendre et connaître, le mécanisme qui règle la pensée. La conscience est la faculté qu’a l’homme de connaître sa propre réalité, de la juger, donc de se connaître lui-même et de s’améliorer. La science se doit de servir la conscience car « que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande si elle ne se digère ? Si elle ne se transforme en nous ? Si elle ne nous augmente et fortifie ? » Retenir « un peu de chaque chose et rien du tout (à fond), à la française », est de peu d’utilité. Car « le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage. » « Savoir par cœur n’est pas savoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire. » Aussi, pour le bien de l’élève, « il me semble que les premiers discours de quoi on lui doive abreuver l’entendement, ce doivent être ce qui règle ses mœurs, qui lui apprennent à se connaître, et à savoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts libéraux, commençons par l’art qui nous fait libre. »

Pour cela, il faut de bons maîtres. Ils doivent être dignes, pédagogues et d’une sévère douceur. Aujourd’hui comme hier ils sont rares et confondent souvent les paroles et l’action. « Le paysan et le cordonnier parlent de ce qu’ils savent, les pédants il leur échappe de belles paroles (…) ils savent la théorique de toutes choses, cherchez qui la mettent en pratique. » Le paysan et le cordonnier, s’ils se fourvoient, la nature et la matière sanctionnent leurs erreurs ; pas les pédants, qui peuvent disserter à l’infini et retomber dans leurs discours sur un semblant de cohérence. C’est pourquoi il faut être attentif à la personnalité de qui enseigne. « La science (…) n’est pas pour donner jour à l’âme qui n’en a point. » Aussi, « ayant plutôt envie d’en tirer un habile homme qu’un homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on n’y requit tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science. » Où Montaigne, abreuvé aux mêmes mamelles, fait écho à Rabelais pour qui « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

La méthode d’enseignement se doit d’être, comme la conduite que l’on veut enseigner, opiniâtre et modérée. « Cette institution se doit conduire par sévère douceur, non comme il se fait. » La discipline de l’esprit se règle sur celle du corps. « Ôtez-moi la violence et la force ; il n’est rien à mon avis qui abâtardissement si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le châtiment, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hasards qu’il lui faut mépriser ; ôtez-lui toute mollesse et délicatesse au vêtir et au coucher, au manger et au boire ; accoutumez-le à tout. Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux. » Tel il sera de physique et de caractère, tel il sera à l’étude. La constance, la tempérance, l’effort, s’apprennent par le corps ; il discipline l’esprit aussi bien. Le maître doit habituer l’enfant à tout, au physique, au moral, comme au savoir.

Car le meilleur apprentissage se fait par l’exemple, mais aussi par les exemples.

Lycurgue, comme les Perses, fournissait aux prime-adolescents des maîtres de vaillance, de sagesse et de justice. Aucune mention n’était faite du savoir livresque. « La façon de leur discipline, c’était leur faire des questions sur le jugement des hommes et de leurs actions ; et s’ils condamnaient et louaient ou ce personnage ou ce fait, il fallait raisonner leur dire et, par ce moyen, ils aiguisaient ensemble leur entendement et apprenaient le droit. » Un enfant n’est pas une page blanche et, selon Montaigne, « il est difficile de forcer les propensions naturelles. » Mais le pédagogue doit faire confiance à son élève et, afin de le faire s’épanouir au mieux de ce qu’il est, de « l’acheminer toujours aux meilleures choses et plus profitables. » À lui de doser l’effort et d’exciter la curiosité de son élève ; à lui de le guider, de proche en proche, dans sa réflexion par une démarche adaptée.

Il est souhaitable que « selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commence à la mettre sur la monture, lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même ; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour (…). Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son train, et juger jusqu’à quel point il se doit ravaler pour s’accommoder à sa force. À faute de cette proportion nous gâtons tous ; et de la savoir choisir, et s’y conduire bien mesurément, c’est l’une des plus ardues besognes que je sache. » Notons les mots de Montaigne : goûter, écouter, proportion – l’expérience, le dialogue, la mesure. Toute éducation se fait dans la vie, sur le tas, au réel ; elle ne peut rendre meilleur que s’il y a dialectique entre le maître et l’élève, écoute mutuelle dans le respect l’un de l’autre ; mais le maître a la compétence du chemin, à lui de doser l’enseignement, la réflexion et l’expérience. Ce qui compte est le sens de la leçon, non les mots, « qu’il juge du profit qu’il en aura fait non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. »

Ce qui compte, dans l’enseignement, est la formation de la personnalité : « qu’il lui fasse tout passer par l’étamine et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit. (…) Qu’on lui propose cette diversité de jugement : il choisira s’il peut, sinon il en demeurera en doute. Il n’y a que les fous certains et résolus. » La soif de certitude, propre à l’adolescence, doit ainsi être contrée par un entraînement au doute, cette modestie du jugement de tous les instants. Nombre des exemples de la vie quotidienne a ce rôle et « à cet apprentissage, tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d’un page, la sottise d’un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matières. À cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays étrangers. »

Montaigne critique tout aussitôt un travers français qui a perduré jusqu’à nos jours : la pédanterie plutôt que la curiosité, la légèreté à justification culturelle qui fait encore le fonds des hordes de touristes plutôt que la curiosité humaine. « La visite des pays étrangers », donc, « non pour en rapporter seulement, à la mode de notre noblesse française, combien de pas a Santa Rotonda (…), mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui. » Bien au contraire, « on l’avertira, étant en compagnie, d’avoir les yeux partout. (…) Il sondera la portée d’un chacun : un bouvier, un maçon, un passant ; il faut tout mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise, car tous sert en ménage ; la sottise même et faiblesse d’autrui lui sera instruction. » Pour apprendre, il faut observer, et la fonction du pédagogue est de susciter le désir d’observation : « qu’on lui mette en fantaisie une honnête curiosité de s’enquérir de toutes choses ; tout ce qu’il y aura de singulier autour de lui, il le verra : un bâtiment, une fontaine, un homme, le lieu d’une bataille ancienne. » Et l’homme en société est éclairant : « il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la fréquentation du monde. (…) C’est le miroir où il nous faut regarder pour nous connaître de bons biais. »

Tous ces exemples pris dans la maisonnée, dans la vie de tous les jours, lors des voyages, du commerce des hommes, de la fréquentation de la société, « tant d’humeurs, de sectes, de jugements, d’opinions, de lois et de coutumes, nous apprennent à juger sainement des nôtres, et apprennent notre jugement à reconnaître son imperfection et sa naturelle faiblesse. » Comparaison, sens du relatif, modestie, entraînent à juger en raison et avec modération. Avec ce détachement nécessaire à l’exercice de la réflexion.

À ce stade, et dans son prolongement, vient le commerce des livres : « en cette pratique des hommes, j’entends y comprendre, et principalement, ceux qui ne vivent qu’en la mémoire des livres. Il pratiquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles. (…) Qu’il ne lui apprenne pas tant les histoires qu’à en juger. » Là encore, point de respect pour l’apparence : bouvier ou grand seigneur, l’élève doit l’observer pareillement, l’écouter et en tirer profit. Même démarche pour la chose écrite, l’élève ne retiendra « pas tant les histoires qu’à en juger. » « Car s’il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. (…) Il faut qu’il s’imprègne de leurs humeurs, non qu’il apprenne leurs préceptes. Et qu’il oublie hardiment, s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache approprier. »

L’esprit cependant n’est pas tout, mais le corps et le caractère participent de l’éducation : « ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps qu’on dresse, c’est un homme » ! « Ce n’est pas assez de lui roidir l’âme, il faut aussi lui roidir les muscles. » « Les jeux mêmes et les exercices seront une bonne partie de l’étude : la course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bienséance extérieure, et l’entregent, et l’élégance de la personne, se façonnent en même temps que l’âme. » L’un retentit sur l’autre comme déclaraient les anciens : un esprit sain dans un corps sain. On ne forme pas un intellect mais un gentilhomme, que diable !

L’esprit vif, le jugement réfléchi, vont avec un maintien gracieux, un corps agile et fort, une maîtrise de soi et une civilité élégante. Car on respectera l’autre sans chercher à le changer. « On dressera cet enfant à être épargnant et ménager de sa suffisance, quand il l’aura acquise ; à ne se formaliser point des sottises et fables qui se diront en sa présence, car c’est d’une incivile importunité de choquer tout ce qui n’est pas de notre appétit. Qu’il se contente de se corriger soi-même, et ne semble pas reprocher à autrui tout ce qu’il refuse à faire, ni contrevenir aux mœurs publiques. »

Le guide suprême reste la vérité. On peut composer avec le monde, respecter les autres et accepter leurs sottises ; on gardera son quant-à-soi et son jugement. Mais « qu’on l’instruise surtout à se rendre et à quitter les armes à la vérité, tout aussitôt qu’il l’apercevra ; soit qu’elle naisse dans les mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en lui-même par quelque raisonnement. » L’objectif du savoir est la philosophie, qui est méthode de sagesse et permet de bien vivre et de bien mourir. Sa formation achevée, l’élève aura les moyens de l’aborder, de la goûter : « que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’aient que la raison pour guide. »

La philosophie n’apparaît revêche que par le pédantisme. Or, « elle ne prêche que fête et bon temps. Une mine triste et transie montre que ce n’est pas là son gîte. » La philosophie rend heureux car elle est harmonie. « L’âme qui loge la philosophie doit, par sa santé, rendre sain encore le corps. Elle doit faire luire jusqu’au dehors son repos et son aise, doit former à son moule le port extérieur, et l’armer par conséquent d’une gracieuse fierté, d’un maintien actif et allègre, et d’une contenance contente et débonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante ; son état est comme des choses au-dessus de la Lune : toujours serein. » Santé, aisance, grâce et fierté, allégresse, bonté – tels sont les bienfaits de l’équilibre : une juste réflexion, la civilité des relations, la tempérance du corps. L’élève bien éduqué vivra la philosophie : « on verra s’il y a de la prudence en ses entreprises, s’il a de la bonté et de la justice en ses déportement, s’il a du jugement et de la grâce en son parler, de la vigueur en ses maladies, de la modestie en ses jeux, de la tempérance en ses voluptés, de l’indifférence en son goût, soit chair, poisson, vin ou eau, de l’ordre en son économie. »

La philosophie est règle de vie. « Le prix et hauteur de la vraie vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice, si éloigné de difficulté que les enfants y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtils. Le règlement (la modération), c’est son outil, non pas la force. (…) C’est la mère nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend sûrs et purs. Les modérant, elle les tient en haleine et en goût. Retranchant ceux qu’elle refuse, elle nous aiguise vers ceux qu’elle nous laisse ; et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusqu’à satiété, maternellement, sinon jusqu’à la lassitude. »

Toute l’Antiquité est là, dans cet accord profond que Montaigne fait sien entre la nature et l’homme. Ce qui est plaisir est voulu par la nature, donc bienfaisant. La philosophie aussi participe de cette abondance, de cet accord religieux de l’homme et du monde. La vraie vertu « aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ses biens-là règlément, et les savoir perdre avec constance. »

Ayant acquis cela, l’enfant est devenu un homme, armé pour l’existence. Y a-t-il aujourd’hui une ligne à changer à ce projet éducatif ?

Michel de Montaigne, Les Essais (en français moderne), Gallimard Quarto 2009, 1376 pages, €32.00

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Omar Khayyâm, Les rubaïyat

Le Samarcande d’Amine Maalouf (1988) m’avait donné envie de lire la poésie du poète persan, car il lui faisait dire : « Je ne suis pas de ceux dont la foi n’est que terreur du Jugement, dont la prière n’est que prosternation. Ma façon de prier ? Je contemple une rose, je compte les étoiles, je m’émerveille de la beauté de la création, de la perfection de son agencement, de l’homme, la plus belle œuvre du Créateur, de son cerveau assoiffé de connaissances, de son cœur assoiffé d’amour, de ses sens, tous ses sens, éveillés ou comblés » p.26. Une profession de foi superbe que j’admire et que j’aime, et que je fais mienne entièrement.

Je souscris au constat de Khayyâm : « Quel avantage a produit notre venue en ce monde ? Quel avantage résultera de notre départ ? Que nous reste-t-il du monceau d’espérances que nous avons conçues ? Où est la fumée de tous ces hommes purs qui, sous ce cercle céleste, se consument et deviennent poussière ? » p.351. D’où sa philosophie : « Ô ami ! À quoi bon te préoccuper de l’être ? Pourquoi troubler ainsi ton cœur, ton âme, par des pensées oiseuses ? Vis heureux, passe ton temps joyeusement, car enfin on ne t’a pas demandé ton avis pour faire ce qui est » p.197. D’autant que la vie est brève : « Mon tour d’existence s’est écoulé en quelques jours. Il est passé comme passe le vent du désert. Ainsi, tant qu’il me restera un souffle de vie, il y a deux jours dont je ne m’inquiéterais jamais, c’est le jour qui n’est pas venu est celui qui est passé » p.22.

Ne sachant ni qui l’on n’est ni où l’on va, seul compte le présent. Et le présent est plaisir. « J’ai beaucoup observé les choses ici-bas, je n’y vois que la joie et le plaisir qui aient du prix : le reste n’est rien » p.84. Qu’est-ce que le plaisir ? Le vin, les êtres, la poésie. « Ô spectacle saisissant ! Notre échanson tenant d’une main le goulot du flacon, et de l’autre la coupe qui déborde, comme pour nous convier à recevoir le plus pur de son sang ! » p.18. Quelle vitalité dans ces vers, qu’elle attrait symbolique : le sang de la jeunesse revigore comme le vin, le vin est la vie parce qu’il donne la joie.

Et la religion dans tout cela ? Dieu, s’il est grand, sait ce qu’il fait ; s’il est grand, il est généreux. « Lorsque Dieu a confectionné la boue de mon corps, il savait quel serait le résultat de mes actes. Ce n’est pas sans ses ordres que je commets les péchés dont je suis coupable ; dans ce cas, pourquoi au jour dernier brûler dans l’enfer ? » p.99.

Et c’est interpellation de Dieu, si grande, si belle dans sa simplicité, que Maalouf a placé en exergue de son livre et que je reproduis sous une autre traduction : « Quel est l’homme ici-bas qui n’a point commis de péché, dis ? Celui qui n’en aurait point commis, comment aurait-il vécu, dis ? Si, parce que je fais le mal, tu me punis par le mal, quelle est donc la différence qui existe entre toi et moi, dis ? » p.356.

Omar Khayyâm, Les rubaïyat, Forgotten books reprint 2018, 80 pages, €8.25

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François Mauriac, Ce que je crois

La lecture des Œuvres autobiographiques de Mauriac, éditées par la Pléiade, distille l’ennui pour la moitié. Le lecteur a l’impression de plonger dans une atmosphère radicalement autre, archaïque, pesante. Comme la bourgeoisie était étouffante jusqu’à la guerre ! On mesure, au fil des œuvres, combien le nazisme, la défaite, la collaboration, la résistance, ont marqué une coupure avec ce monde-là. Les œuvres de Mauriac en témoignent : il s’est libéré de quelques carcans, il devient plus incisif, plus personnel. Il est, brutalement, devenu « actuel ».

Ce que je crois est de cette veine, publié en 1962, bien plus vivant que Souffrances et bonheur du chrétien, paru en 1931. Mauriac opère après-guerre un retour sur lui-même, sur sa croyance. Il est sincère. Il élague l’accessoire pour rechercher le fondement. Aussi nous intéresse-t-il car il nous parle. « J’ai voulu répondre le plus simplement et le plus naïvement possible à la question : pourquoi êtes-vous demeuré fidèle à la religion dans laquelle vous êtes né ? » Il répond : la foi est exigeante, elle aide, elle donne un sens à l’existence, elle répond à une faim personnelle.

La foi est exigeante car elle est une vertu : « Qui dit vertu dit aussi usage de la volonté, et usage méritant, usage difficile. » Elle est une discipline, donc une aide, « l’efficacité de la prière », « une vie sacramentelle qui fécondait sourdement ma vie temporelle. » Cette efficacité vient du sens que la foi donne à l’existence. « Que la vie n’ait pas de direction ni de but, que l’homme n’ait pas de destin, c’est ce que je suis incapable de croire. » Il nie « l’absurde », le « cachot » matérialiste ; le néant lui fait « horreur ». « Il fait nuit au-dedans de moi, et c’est au secret de cette nuit que je l’ai retrouvé » ; « cette lumière constitue elle-même un mystère (…) n’empêche qu’elle s’impose par elle-même. »

La « lumière » attire, elle apaise une angoisse, elle assouvit une faim personnelle. L’angoisse, c’est « la peur que j’ai de la mort. » Mais aussi la peur du Mal, qui « naît à la jointure de l’esprit et de la chair. » L’angoisse de l’animalité en l’homme est un refus très début de siècle. « Le problème est de n’être pas dévoré par cette part d’eux-mêmes : l’animalité. Dominer la vie ne va pas sans dominer la part instinctive de l’être. L’art de vivre, pour le païen, consiste à user et ne pas abuser. Mais précisément, et l’acte de chair ici se manifeste comme ne ressemblant à aucun autre, son exigence est forcenée, et participe de l’infini. Cette marée est capable de tout recouvrir, de tout emporter. » Craint-il le Dieu jaloux ? Pour l’homme, procréer serait égaler Dieu : faire un enfant serait-il de créer un autre homme comme Dieu le fit ? Quant à la « marée » elle ne peut naître que d’une continence en excès, d’une pathologie de la frustration.

Mais la jalousie de Dieu revient bien au fil des pages : « La pureté est la condition d’un plus haut amour – d’une possession qui l’emporte sur toutes les autres possessions : celle de Dieu. » Et Dieu nous dit : « Donnez-vous aux autres ». « Se donner est la vocation de tous. Pour se donner aux âmes, il faut renoncer aux corps. » Quelle curieuse façon de « se donner » ! Le sexe n’est-il pas l’échange humain le plus intime, le plus fort, celui qui fait comprendre l’autre au plus profond ? Mais lorsque l’on apprend que Mauriac avait aussi des désirs homosexuels, cette inhibition s’éclaire. La religion est pour lui un garde-fou contre l’interdit.

Il y a chez Mauriac cette archaïque trouille du père fouettard, ce qu’il appelle, la bouche en cul-de-poule, « la conscience en nous de la volonté de Dieu » ; « l’exigence de notre amour qui sait par expérience que le péché le sépare de celui qu’il aime. » Son Surmoi est tellement fort que Mauriac décrit ainsi « l’exigence de (sa) nature : le sentiment de la culpabilité, le besoin d’être pardonné. » Il a une régressive nostalgie de l’enfance : être à nouveau petit garçon, tremblant sous le regard du père. Mauriac n’a pas connu son père : faut-il voir un reflet de ce manque cruel dans l’expression de sa foi ? « Je ne me suis jamais dissimulé à moi-même ce désir de Dieu, ce besoin de Dieu, cet amour de Dieu qui, bien plus que la peur, seraient capable d’enfanter Dieu. » Si on le lit bien, Dieu n’existe que parce que l’on en a besoin.

Que cette religion du Père est loin de nous ! Je ne crois pas en Dieu, je n’en ai pas l’appétit. Je respecte les croyances sincères, et Mauriac était d’un monde ancien. Les jeunes croyants d’aujourd’hui n’ont pas sa foi. Ils cherchent, plutôt que le père, le grand frère qui les écoute tous et qui répond à chacun. Les dogmes reculent, comme les certitudes, la sincérité d’une expérience personnelle partagée importe plus.

Telle est la grandeur de l’âme humaine : aimer pour guider ; aider chacun à devenir lui-même. Nul besoin d’un Dieu pour cela. Si la croyance est nécessaire, qu’elle le soit pour ceux qui en ont nécessité. La force est de s’en passer, d’accepter son destin et le néant de la mort, l’éphémère de l’existence qui fait justement sa beauté. Tout n’est pas permis pour cela, car la liberté ne va pas sans responsabilité et la peur du châtiment est remplacée par l’image que l’on se fait de soi-même.

Mais pour cette seule parole de Mauriac, il lui sera beaucoup pardonné : « Que de fois l’ai-je ressenti moi-même, à la messe, devant un enfant qui venait de communier ! Que le Christ soit à la mesure du cosmos, je le veux bien et je m’en désintéresse ; mais qu’il vive dans cet enfant agenouillé devant moi, dont j’aperçois la nuque mince, et qu’il se confonde avec lui, et qu’il soit lié à ce petit homme par une ressemblance qu’un adulte a peine à concevoir, c’est la vérité incroyable à laquelle je crois et qui me bouleverse. »

François Mauriac, Ce que je crois, 1962, Grasset €15.90, e-book format Kindle 66 pages €5.99

François Mauriac, Œuvres autobiographiques, Gallimard Pléiade 1990, 1392 pages, €52.00

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Mary Renault, Alexandre 1 – Le feu du ciel

Quel merveilleux garçon que cet Alexandre que l’on surnommera plus tard « le Grand ». L’auteur sait nous le faire aimer. De son écriture fluide, l’émotion naît bien souvent. Le sujet s’y prête sans peine tant l’on admire chacune des anecdotes qui courent les siècles sur l’enfant.

A 4 ans, un serpent le prend pour ami et vient se chauffer le long de son corps nu, la nuit. L’enfant ne l’étrangle pas comme Héraclès auquel il se réfèrera plus tard, mais le caresse et le porte à sa mère. Premier signe de son destin exceptionnel : prendre les choses comme elles viennent, avec innocence, aller jusqu’au bout de son premier mouvement, se sentir l’ami des bêtes et l’ami des dieux.

Cheveux blond-roux, yeux gris, peau fine et laiteuse, corps nerveux et chaud, de petite taille, Alexandre enfant ne tenait jamais en place. Qu’est-ce qui le faisait courir, consumer son existence, tout entier à l’instant ? Peut-être l’angoisse née de l’inconfort d’un père volage et d’une mère tumultueuse ? Ecartelé entre l’amour exigeant de l’une et l’admiration pour l’autre, voudra-t-il se prouver qu’il peut égaler le roi et protéger la reine ? Associé tout petit par sa mère aux fêtes religieuses où l’on chante et danse, il sera pris par la musique. Un jour qu’il jouait devant son père, celui-ci lui reproche violemment de se laisser aller à des plaisirs de femme. Alexandre s’est alors enragé à devenir un homme, un soldat, un stratège, dans le but de forcer son admiration.

A 7 ans, il est confié à Léonidas, son oncle, qui lui donne une éducation spartiate. Le garçon résiste, se forge un corps d’acier et une âme trempée. Mais il n’a pas de garde-fou : il se jette dans la lutte comme dans la musique ou dans la lecture d’Homère. Il en rêve la nuit, il le pense en macédonien, sa langue maternelle, et non en grec. D’une intelligence vive, doué d’une excellente mémoire, il se souvient de passages entiers de tirades héroïques – et du nom de tous les gardes de son père.

Il tue son premier sanglier et son premier homme vers 12 ans – et devient adulte. A 13 ans, il rencontre son cheval Bucéphale, qu’il gardera jusqu’à 30 ans, et Héphaistion, né le même mois et la même année que lui. Eduqué trois ans par Aristote, il garde à 16 ans le sceau du royaume en l’absence de son père, devient général à 18 ans et roi à 20 ans.

Ce destin fabuleux est aussi profondément humain. Il est orgueilleux mais l’honneur prime tout. Entier partout, il l’est surtout en amour. Celui pour sa mère est difficile, pour son cheval absolu et pour Héphaistion évident. Il ne se discute pas. Il s’agit d’une affection vraie d’avant les sens, un attachement profond d’adolescent, jamais remis en cause, qui ne se terminera que dans la mort. Le mystère du « compagnon idéal », comme un jumeau, était sans doute nécessaire à cet enfant hypersensible et déchiré entre ses parents. Aurait-il accompli sa destinée sans cette présence attentive et toute dévouée à ses côtés, jour et nuit ?

Les deux meilleurs passages du livre, peut-être les deux moments les plus forts de sa vie, sont des moments d’amitié : celui où il apprivoise l’ombrageux Bucéphale sous les yeux de son père, et ce soir de bataille à Chéronée où il erre avec Héphaistion parmi les cadavres des trois cents du Bataillon sacré.

On peut exister sans amour, mais peut-on vivre ? Toute la jeunesse d’Alexandre répond que non.

Mary Renault, Alexandre 1 – Le feu du ciel, 1970, Livre de poche 2004, 604 pages, occasion €1.98

Alexandre le Grand évoqué sur ce blog

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De l’art ou du cochon ?

Rist van Graspen est un non-plasticien anonyme qui récuse toute témoignage et toute individualité dans « l’Art ». Il est même tellement connu qu’il n’apparaît nulle part sur Gogol ou moteur approchant – il a volontairement « changé de nom » p.22 – graspen veut dire plume d’herbe en néerlandais. C’est dire combien son effacement derrière la neutralité « numérique » est d’une efficacité redoutable !

Car force est de conclure que Rist van Graspen n’existe pas. « Disparaître », dit-il p.26, « le paradoxe de la transparence (…) est aussi une absence ». Entre nous soit dit, cela me paraît heureux. Qu’a-t-on à faire avec le « ça » qui prend la photo ? « L’art » lui-même ne serait qu’une expression au hasard d’éléments contingents qui surtout refuse à s’imposer au regard ou aux autres sens. Quand Duchamps détournait des chiottes, cela gardait un sens. Il faut désormais « déconstruire » tout sens si l’on veut… quoi ? Progresser ? S’effacer ? Aller jusqu’au bout de l’impasse qui est celle du Rien ?

Les formes sont « illusion du sens ». La réalité, qu’est-ce ? « Une réalité historique marchande, point à la ligne » p.31. Au point que le numérique va lui-même faire œuvre d’art, créant ainsi le Trans-art.

On se demande en quoi ce faux artiste, qui récuse l’idée même d’artiste (« il faut éliminer l’artiste de la pseudo-œuvre » p.25), fait l’objet d’argent public sous forme de subventions !

« La photographie ou la vidéo est la matérialité sur laquelle repose la subvention (…) la preuve du geste plastique, c’est tout » p.21. Mais c’est encore trop ! Je propose que l’on déconstruise aussi l’idée de « subvention » afin que le Trans-art soit comme le genre : un choix personnel subi et assumé. Pour échapper à l’argent et au « système marchand » p.19, rien de tel que de ne pas en recevoir… non ?

A qui s’intéresse à l’art et à ses évolutions, ces « entretiens » peuvent offrir une grosse tranche de rigolade ! Et permettre de méditer sur le suicide européen des avant-gardistes les plus branchés qui découvrent qu’ils ne sont qu’absence, qu’ils ne créent rien et que seul le Néant est leur futur.

Rist van Graspen, Trans-art, 2017 PhB editions, 37 pages, €5.00 pour 400 g (même pas visible sur Amazon : un non-événement du non-art par un non-artiste qui n’a rien à dire !) 

Site de PhB éditions 

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Flaubert lit Rabelais

 « Sacro-saint, immense et extra-beau Rabelais » (Flaubert). Ainsi parlait l’Écrivain du siècle, dans une lettre à son ami Ernest Feydeau du 25 décembre 1867. Gustave était en train d’écrire la seconde partie de L’Education sentimentale et se décrassait de l’esprit bourgeois en relisant Les Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, roi des Dipsodes, fils du grand géant Gargantua, composés nouvellement par maître Alcofribas Nasier (1532). La langue française était alors en sa fleur, vive, primesautière et inventive comme jamais. Elle musicalisait le latin en le foutant de termes locaux. Elle rendait compte d’une époque passionnée gorgée de sève – juste avant cette décadence cuistre des guerres dites ‘de religion’, dont la France s’est fait une spécialité et dont elle n’est jamais vraiment sortie.

Flaubert aimait Rabelais. Ce moine Cordelier devenu Bénédictin avant de tomber prêtre séculier, puis médecin, correspondait à ce versant ‘gaulois’ de sa nature, bon vivant, grand fouteur et passionné en amitié. Rabelais publie Pantagruel à 38 ans ; il est aussitôt condamné par l’Université, repaire de prêtres et de dogmatiques, dont le nom exact était ‘Faculté de théologie de Paris’. Flaubert le sera de son temps pour Madame Bovary par le même parti dévot, moraliste et cul coincé. Gargantua suit, publié à 40 ans, attaquant bille en tête « sorbonistes et sorbonagres », mots fléchés pour « sophistes », ce qui flatte François 1er.

Le roi a en effet a contourné la Sorbonne 4 ans auparavant en fondant le Collège des lecteurs royaux (qui deviendra le Collège de France). Rabelais voyage en Italie, où il rejoint du Bellay et Marot. La Sorbonne continue de censurer la réédition de ses œuvres. C’est pourquoi, à 52 ans, il prend la précaution de publier ‘avec privilège royal’ le Tiers Livre, qu’il dédie à la lettrée Marguerite de Navarre, sœur du roi. Ce qui n’empêche pas la Sorbonne de censurer cet ouvrage aussi. De cette époque date la misère de l’université française, constamment délaissée par le pouvoir pour cause d’archaïsme dogmatique et de conservatisme content de soi. Nous vivons toujours ce genre d’époque de ‘mandarins’, la pénurie des postes poussant au népotisme et au conservatisme moralisateur. A 58 ans, Rabelais publie le Quart Livre – toujours censuré par ladite Sorbonne. Il meurt l’année suivante, et le Cinquième Livre paraît 11 ans plus tard – peut-être un pastiche.

Rabelais ne s’élevait pas contre la foi chrétienne mais contre la Morale, cette tartufferie dont Nietzsche baptisera la militance du nom de moraline. Pantagruel était un diablotin du folklore qui jetait du sel dans la bouche des gens pour exprès les altérer. Ainsi Rabelais mettait son grain de sel dans les fables de son temps. Il aimait rire, comme l’aiment les médecins confrontés à tant de misères humaines. Erudit, il distillait des leçons de sagesse tirées de l’antique, au travers des tableaux. Boire, s’empiffrer, goûter la débauche – ce n’est certes pas ‘chrétien’ au sens rigoriste de la doctrine de saint Paul. Mais cet exercice des sens que la nature nous a donnés permet d’évacuer les humeurs rancies pour être épanoui et lucide, l’esprit alors ouvert aux beautés et aux bontés du monde. Les narrations fabuleuses, ces « mythologies » selon Rabelais, soignent : « plusieurs gens langoureux, malades ou autrement fâchés et désolés [qui] avaient, à la lecture d’icelles, trompé leurs ennuis, temps joyeusement passé, et reçu allégresse et consolation nouvelle. » Le rire permet le jugement sensé – au contraire de la peur ou de la dogmatique.

Le ‘blasphème’ n’est pas contre Dieu mais contre ceux qui veulent monopoliser son interprétation, ces « vieux tousseux » qui se contentent de pratiques machinales comme ouïr « vingt-six ou trente messes » chaque matin (Gargantua). Rabelais les nomme les ‘agelastes’ – en grec, ceux qui ne rient pas. Lui parle « de folâtries joyeuses, hors l’offense de Dieu et du roi » (dédicace du Quart Livre).

Déjà Voltaire pointe sous Rabelais. « Ecrasez l’infâme ! » reste d’une brûlante actualité contre tous les intégrismes : avant-hier catholique, hier communiste, socialiste ou bayroutin aujourd’hui islamiste et peut-être écologiste. « Fuis les compagnies des gens èsquels tu ne veux point ressembler », prône Gargantua à son fils Pantagruel. Contre les clercs qui monopolisent la Parole de Dieu pour servir leur pouvoir séculier, Rabelais prône la lecture directe des livres saints, notamment dans l’éducation de Pantagruel. Il invite le gamin à les lire dans le texte – frisant l’hérésie car les clercs tiennent à leur monopole du Savoir, la seule chose qui justifie leur petit pouvoir. Calvin le saluera pour cette liberté. Car, selon le roi Salomon biblique, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Rabelais se voit en Socrate, d’extérieur ridicule, « le visage d’un fol, simple en mœurs, (…) toujours riant, toujours buvant (…), toujours se gabelant [plaisantant], toujours dissimulant son divin savoir ; mais, ouvrant cette boite, eussiez au-dedans trouvé une céleste et impréciable drogue : entendement plus qu’humain, vertu merveilleuse, courage invincible… » (Prologue de Gargantua). Il faut donc au lecteur aller au-delà des apparences – faire acte de liberté ! « Rompre l’os et sucer la substantifique moelle ». La leçon est que, sous le rire, le boire et la baisade, il faut avoir « certaine gaieté d’esprit confite en mépris des choses fortuites » (Prologue du Quart Livre). N’est-ce pas la sagesse ? Celle qui vient de l’antique et qui passera par Montaigne ?

François Rabelais, Les Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel, Gallimard Quarto 2017, 1664 pages, €32.00

Gustave Flaubert, Correspondance janvier 1859-décembre 1868, tome 3, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1991, 1727 pages, €63.50

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François Cheng, Quand reviennent les âmes errantes

François Cheng est français d’origine chinoise ; né dans le Shandong, il arrive à 20 ans dans notre pays pour être universitaire, élu à l’Académie française en 2002. Cette origine originale éclaire sa façon particulière d’écrire des romans. Il allie la trame romanesque à des personnages bien caractérisés, dans un style poétique chinois et enrobé d’une philosophie toute imprégnée d’harmonie des contraires. Bien loin du réalisme plat et des amours mécaniques de nombre d’auteurs français jamais sortis de France en esprit, dont la philosophie ne vole qu’au ras du bitume de quartiers parisiens excentrés.

Trois personnages pour un destin, mais une seule âme à la fin. Chacun erre ici-bas dans une enveloppe charnelle éprise de pulsions, de désirs et engluée dans l’affectif ; tous se retrouvent au-delà dans l’harmonie, s’enrichissant de leurs contraires. Plus de désirs dans l’éternité, donc plus de mouvement. La tragédie est ici et maintenant, dans notre monde, où il faut vivre déchiré, les extrêmes tout emmêlés.

Chun-niang est une jeune fille vendue par ses parents pour cause de famine et violée régulièrement dès 14 ans par le tenancier de l’auberge où elle sert les clients. Remarquée par la Cour, elle est prise à 16 ans comme concubine du vieux roi. Elle est âme du trio, mère de tous, vouée au service, « énigme du visage, du regard » p.119. Elle est du signe de l’eau (p.122), souple et obstinée à frayer son chemin via la moindre pente.

Gao Jian-li est un jeune homme éperdu de ses sens, berger dès l’enfance par amour des bêtes (jusqu’à consommer ses pulsions sexuelles en excès avec eux). Il est charmé par la musique issue des cordes de zhou qu’un vieil aveugle errant lui fait entendre à l’adolescence. Emporté au point de tout quitter, le jeune garçon le suit, le sert et apprend. « Magie des paroles entrelacées » p.119, il est nature, du signe de bois, ce matériau vivant qui s’enracine dans le sol et fait chanter ses branches. Il tentera lui aussi la mission impossible, mais échouera et mourra sous la torture longue et raffinée qui lui est due.

Jing Ko est un gamin batailleur, épris de coups et aimant l’exercice. Il se loue dès sa jeunesse comme mercenaire, est engagé pour tuer le roi mauvais du pays voisin qui veut tout conquérir pour devenir empereur ; il échoue et crève. Mais il aura au moins tenté cette mission impossible de faire un petit mal pour un plus grand bien. Son signe est bien sûr celui du feu.

Le mouvement du roman est l’amour que chacun inspire aux autres, avec Chun-niang comme centre. Il y a plus que l’amour (trop souvent désir sexuel pris comme valeur d’éternité) : il y a l’amitié. « Noble amitié, noble amour. Heureux ceux qui connaissent les deux dans le même temps. Si l’amour enseigne le don total et le total désir d’adoration, l’amitié, elle, initie au dialogue à cœur ouvert dans l’infini respect et à l’infini attachement dans la non-possession. Les deux, vraie amitié et vrai amour, s’épaulent, s’éclairent, se haussent, ennoblissent les êtres aimants dans une commune élévation. Moment miraculeux. Si miraculeux qu’il ne saurait se lover dans la durée » p.43. Comme cela est beau et bien dit !

Dans ce drame à trois voix avec chœur, les chapitres alternent, racontés par l’un ou par l’autre. Chacun doit faire bien ce qu’il sait faire, même s’il échoue. Les deux garçons sont le yin et le yang de Dame Printemps, sens du nom de Chun-niang. Les pulsions et les passions mènent les humains : le désir, la survie, le combat, la justice. Mais de plus hautes valeurs les commandent, qui sont sociales, au contact les uns des autres : l’amour, l’harmonie. Chantée par Gao Jian-li « pour que, par cette incantation même, tous ceux qui aspirent à la voie rejoignent le rythme originel et qu’ainsi, en fin de compte, le Ciel ne nous oublie pas, qu’au contraire il garde mémoire, jusqu’à ce que la résonance universelle se mette à nouveau à sonner juste » p.91.

Chun-niang reste la seule survivante du trio engagé dans la voie de la justice : « Je serai la bougie à flamme persistante. C’est tout ce que je sais faire. C’est tout ce que je peux faire » p.101. Mais les âmes des deux autres viennent la visiter chaque soir, dès avant l’éternité. « L’âme ? C’est bien par elle que la vraie beauté d’un corps rayonne, c’est par elle qu’en réalité les corps qui s’aiment communiquent »

Les âmes éclatées retrouvent leur unité première dans le grand Tout qui termine toute vie.

« Il n’y a plus de demeure, il n’y a plus que la Voie

Toute vie est à refaire

A refaire et à réinventer » (p.122).

Il est bien certain qu’un tel roman, bien que court, ne se lit pas distraitement. Ce qui explique les commentaires parfois peu obligeants des zappeurs et autres superficiels qui survolent à tire d’ailes les phrases qui méritent, par leur poids de sens, de pénétrer en profondeur. Pour être lecteur, il ne suffit pas d’agiter ses yeux de gauche à droite, encore faut-il que les neurones connectent et que le cerveau s’intéresse. Ce roman précieux est à réserver aux lecteurs avertis, ou plus simplement à ceux qui aiment s’imprégner de la beauté des phrases, de leur densité de sens.

François Cheng, Quand reviennent les âmes errantes, 2012, Livre de poche, 125 pages, €5.10, e-book format Kindle €5.99

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Soif

L’été revient, et avec lui la soif.

Le climat se réchauffe, l’eau se fait plus rare, il pleut moins – ou à torrent. Chacun retrouve le plaisir simple de l’eau aux fontaines du plaisir.

L’eau à laquelle on aspire, celle que l’on boit, celle qui est la vie.

La peau tout entière aime l’eau qui coule, caresse et refroidit. S’en verser, s’en imbiber, s’en délecter est d’un rare plaisir aux temps chauds du climat ou des hormones.

La jeunesse est cet âge où la vie est la plus présente. En soi durant qu’on la vit, et pour les autres, lorsqu’on la regarde. Et la soif est sans borne.

Soif de vie, soif de plaisir, soif de vivre. A déguster torse nu pour ne pas en perdre une seule goutte. « Les plus douces joies de mes sens ont été des soifs étanchées » disait Gide comme Nourritures terrestres.

D’eau ou de lait, de tout liquide – la soif à boire le pis de la fontaine animale.

Boire à la fontaine est une joie indicible, la première gorgée de frais sur un palais aride – et c’est la vie même qui est rendue.

La vie faite fille, fontaine du désir, à boire à grandes goulées.

 

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Flaubert, leçon du bien écrire

Dans sa Correspondance tome 2 de la Pléiade, qui court de 1851 à 1858, Flaubert écrit Madame Bovary puis commence Salammbô. Ses lettres à sa maîtresse Louise Colet, puis à celle de son admiratrice Mademoiselle Leroyer de Chantepie, donnent des leçons d’écriture à ces femmes qui se piquent de romans et de vers. Flaubert s’isole pour travailler : « Je vis comme un ours et je travaille comme un nègre » (26 décembre 1858). Il leur expose sa conception de l’écriture en trois concepts : le fond, la couleur et le style.

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Le fond, c’est l’histoire à raconter.

Le roman doit s’égrener comme des perles sur un fil. Le fil est le fond. Pour cela, se pénétrer du sujet, le faire sien. Un fait divers donne l’histoire de Madame Bovary, mais c’est pure invention que Salammbô. A chaque fois il faut cependant se mettre dans l’époque, visionner le lieu, être chacun des personnages. Faire un plan avant de commencer. « Réfléchis, réfléchis avant d’écrire. Tout dépend de la conception. Cet axiome du grand Goethe est le plus simple et le plus merveilleux résumé et précepte de toutes les œuvres d’art possibles » (13 septembre 1852).

La couleur, ce sont les perles du collier.

Il faut écrire avec fougue – Flaubert parle de « lyrisme ». « La vie ! la vie ! bander, tout est là ! (bander = le mot manque dans l’édition Conard ajoute, imperturbable, l’éditeur de la Pléiade). C’est pour cela que j’aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d’une œuvre gît dans ce mystère, et c’est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l’esprit, définition de l’éloquence par Cicéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité » (15 juillet 1853). Chaque détail doit faire « vrai », même si tout est inventé. Pour cela, il faut se mettre dans la peau du créateur de monde, être comme Dieu dans sa Création : aussi imaginatif et aussi impassible à la fois. La couleur, ce n’est pas le prêche ni la déclamation. « Pour qu’un livre ‘sue’ la vérité, il faut être bourré de son sujet jusque par-dessus les oreilles. Alors la couleur vient tout naturellement, comme un résultat fatal et comme une floraison de l’idée même » (6 août 1857). L’auteur doit s’effacer devant ses personnages. Si l’on ne sait faire autrement que de donner son opinion (comme Voltaire), autant écrire ses Mémoires ou des pamphlets – pas être romancier. « Tu t’étonnes quelquefois de mes lettres, me dis-tu. Tu trouves qu’elles sont bien écrites. Belle malice ! Là, j’écris ce que je pense. Mais penser pour d’autres ce qu’ils eussent pensé, et les faire parler, quelle différence ! » (30 septembre 1853).

Le style enfin est la précision clinique apportée à la phrase.

Il s’agit de construction, de précision et d’euphonie. Une phrase doit se tenir debout toute seule – avoir un sens. « Demande-toi à chaque phrase ce qu’il y a dedans » (28 décembre 1858). Elle doit user de tout le vocabulaire de la langue française pour dire précisément – comme un savant – ce qu’il en est. Elle doit pouvoir se dire à haute voix – se gueuler – comme un vers poétique. « Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore » (22 juillet 1852). Et encore – lyrique : « Écrivons, nom d’un pétard ! Ficelons nos phrases, serrons-les comme des andouilles et des carottes de tabac. Masturbons le vieil art jusque dans le plus profond de ses jointures. Il faut que tout en pète, monsieur » (3 décembre 1858 à Ernest Feydeau son neveu). Le style ne naît pas tout armé du cerveau du romancier : il se prépare, se polit, se façonne. Pour cela, rien de mieux que de prendre exemple sur les Grands. « C’est une chose, toi, dont il faut que tu prennes l’habitude, que de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon. Cela s’infiltre à la longue. Moi je me suis bourré à outrance de La Bruyère, de Voltaire (les contes) et de Montaigne. (…) Le talent, comme la vie, se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu noble, prendre l’esprit de société des maîtres » (6 juin 1853 à Louise Colet). Le style dont rêve Flaubert est une souplesse de langue et une profondeur de vue sans cesse reculée : « J’en conçois pourtant un, moi, un style : un style qui serait beau, que quelqu’un fera quelque jour (…) et qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu, un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée voguerait enfin sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file dans un canot avec bon vent arrière » (24 avril 1852).

Bureau de Gustave Flaubert à Croisset

Bureau de Gustave Flaubert à Croisset

Tout cela est une vocation, un savoir-faire, un labeur.

La vocation est de quitter le siècle pour vivre dans un ailleurs : « Un livre n’a jamais été pour moi qu’une manière de vivre dans un milieu quelconque » (26 décembre 1858). Le savoir-faire est un travail de forçat, comme tout métier qui se respecte. Pas de génie sans travail. « Il faut, pour bien faire une chose, que cette chose-là rentre dans votre constitution. Un botaniste ne doit avoir ni les mains, ni les yeux, ni la tête faits comme un astronome, et ne voir les astres que par rapport aux herbes. De cette combinaison de l’innéité et de l’éducation résulte le tact, le trait, le goût, le jet, enfin l’illumination. (…) On n’arrive à ce degré-là que quand on est né pour le métier d’abord, et ensuite qu’on l’a exercé avec acharnement pendant longtemps » (31 mars 1853).

Mais après, quelle récompense ! « N’importe, bien ou mal, c’est une délicieuse chose que d’écrire ! que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd’hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d’automne, sous des feuilles jaunes, et j’étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu’ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s’entre-fermer leurs paupières noyées d’amour » (23 décembre 1853). Amis qui écrivez, soyez les chevaux, les feuilles, le vent et le soleil rouge ! Vous connaîtrez ainsi non pas le bonheur de vous « exprimer », mais la joie de la création, qui est bien autre !

Gustave Flaubert, Correspondance tome II 1851-1858, édition Jean Bruneau, Gallimard Pléiade 1980, 1568 pages, €61.00

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Le souper d’Edouard Molinaro

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Trois semaines après l’effondrement définitif du Premier empire à Waterloo, Otrante et Bénévent, duc et prince, alias Fouché et Talleyrand, ministre de la Police et président du gouvernement provisoire – se rencontrent pour un dîner politique préparé par le cuisinier Carême. L’avenir de la France est en jeu, et leur position sociale aussi. Eux que tout oppose, vont-ils s’allier pour la circonstance ? Le roi, revenu dans les fourgons de l’étranger, Louis XVIII frère du roi Louis XVI raccourci car « coupable » (en deux morceaux), est à Saint-Denis. Il n’attend que le feu vert de Fouché pour rentrer dans Paris et rejoindre les Tuileries, réinstaller la dynastie.

Joseph Fouché et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord sont différents par la naissance, l’éducation, la tournure d’esprit, la façon d’être et d’envisager l’avenir. La simple façon de boire le cognac montre combien le bon-vivre aristocrate et l’impatience à la hussarde marquent l’écart de deux générations. Nous avons là deux France, l’une millénaire, installée dans le savoir-vivre et la culture, l’autre née de 1789, avide de tout bouleverser pour s’imposer. Le dîner rassemble autour des sens, l’odorat, le goût, la vision. Le fumet des plats – asperges en billes de petits pois revenues au beurre, saumon fondant à la royale, pigeons à la financière – s’allie aux délices du palais et plaisirs du regard. La bombe glacée se décline en tiare impériale ou en couronne royale. Les ors des boiseries et le mobilier précieux luisent doucement dans la profusion des bougies tandis que gronde au-dehors à la fois le peuple dépoitraillé et l’orage déchaîné dans la touffeur de juillet. Les tableaux représentent des portraits d’ancêtres ou des souvenirs politiques.

Amour-haine, ces deux-là se sont toujours connus. Rivaux, tous deux enfants de santé fragile, l’un forcé par son père capitaine de négrier à courir presque nu sur le sable pour s’endurcir, l’autre lâché par sa nourrice et affublé depuis d’un pied bot, élevé en loques dans le Paris popu loin de ses parents qui ne l’ont jamais aimé. Tous deux ont été ordonnés prêtres, l’un petit frère oratorien et l’autre évêque, ils ont chacun tué leur Bourbon : Fouché Louis XVI, Talleyrand le duc d’Enghien. Couple historique qui fait l’histoire, tous deux iront à Saint-Denis prier le roi de bien vouloir revenir. La France n’a d’ailleurs pas le choix : les étrangers occupent Paris et ne sauraient tolérer le retour d’une république… Fouché, arrivé à la force des bras, ne peut que sombrer avec ses Jacobins s’il ne se plie pas. Talleyrand chutera avec lui, ne servant plus au roi, mais la dynastie Bourbon reviendra. Malgré ses airs de matamore, c’est bien Fouché qui capitule. Et François-René de Chateaubriand évoquera outre-tombe « le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché » cheminant silencieusement le lendemain dans l’antichambre du roi à Saint-Denis.

Le film d’Edouard Molinaro est tiré d’une pièce de Jean-Claude Brisville et les deux acteurs Claude incarnent leurs personnages à la perfection. Le raffinement cruel et cynique de Talleyrand et la brutalité passionnée de Fouché sont le choc de deux tempéraments éternellement antagonistes, de deux siècles qui se bousculent dans la modernité, d’un basculement de l’Histoire poussé par l’industrie qui s’envole. Hier et demain seront toujours les mêmes, celui qui veut conserver pour en jouir et celui qui veut révolutionner pour les autres seront toujours opposés. Leur alliance ne sera toujours que de circonstances, partielle, éphémère, utilitaire.

Nous en avons l’exemple à la présidentielle, entre Hamon qui veut sauver les débris du parti socialiste et Mélenchon qui préfère jouer solo jusqu’à la défaite annoncée, entre Fillon qui veut revenir aux vertus d’effort et de rigueur et le centre qui veut atténuer la purge pour avancer, entre Le Pen qui désire un retour à l’ancien régime pré-68 et les écolos et gauchos qui rêvent d’un avenir radieux (toujours dans l’avenir et jamais radieux). Entre la culture libérale ouverte plus ou moins à l’œuvre depuis 1945 dans le monde occidental, et l’autoritarisme xénophobe qui ressurgit sur le souverainisme britannique et trumpeur. Talleyrand ou Fouché ? L’année 2017 verra-t-elle comme l’année 1917 un grand tournant du monde ?

DVD Le souper – Le vice au bras du crime – d’Edouard Molinaro, 1992, avec Claude Riche et Claude Brasseur, Lancaster 2010, occasion

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André Gide sexuel

Il écrit à 19 ans (14 mai 1888) : « La mélancolie chez les Anciens, ce n’est pas dans la morne douleur de Niobé que je l’irais chercher, ni dans la folie d’Ajax – c’est dans l’amour leurré de Narcisse pour une vaine image, pour un reflet qui fuit ses lèvres avides et que brisent ses bras tendus par le désir… » p.13. Narcisse, c’est lui-même André, aspirant au fusionnel et ne trouvant que l’éphémère.

Quelques jours plus tard, le 17 mai, il a cet aveu en vers :

« Ne pourrais-je trouver ni quelqu’un qui m’entende

Ni voir quelqu’un qui m’aime et que je puisse aimer

Qui pense comme moi et qui comme moi sente

Qui ne flétrisse pas mon âme confiante

Par un rire moqueur, qui la pourrait briser ? » p.17.

« J’ai vécu jusqu’à vingt-trois ans complètement vierge et dépravé », avoue-t-il en mars 1893 p.159. C’est la Tunisie et l’Algérie, pour lui, qui le déniaise cette année-là en compagnie du peintre Paul Laurens ; il le contera dans Si le grain ne meurt. Il faudra que le printemps 1968 passe pour balayer cette odieuse contrainte sexuelle, morale et religieuse (mais elle revient avec l’islam !). Des ados d’aujourd’hui s’interrogent sur « dormir nu à 14 ans » (requêtes du blog). Gide leur répond, il y a déjà un siècle : « Sentir voluptueusement qu’il est plus naturel de coucher nu qu’en chemise » 18 août 1910 « bords de la Garonne ») p.647.

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Séparer radicalement la chair et l’esprit engendre la névrose, et le christianisme a été et reste un grand pourvoyeur de névrose. « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie » (2 juillet 1907) p.576. Haïr le désir pour adorer l’idéal n’est pas la meilleure façon de se trouver en accord avec le monde. « Le propre d’une âme chrétienne est d’imaginer en soi des batailles ; au bout d’un peu de temps, l’on ne comprend plus bien pourquoi… (…) Des scrupules suffisent à nous empêcher le bonheur ; les scrupules sont les craintes morales que des préjugés nous préparent » (septembre 1893) p.173. Freud nommera cela le Surmoi. Des « personnalités dont s’est formée » la sienne (1894) p.196, on distingue principalement des rigoristes et des austères : « Bible, Eschyle, Euripide, Pascal, Heine, Tourgueniev, Schopenhauer, Michelet, Carlyle, Flaubert, Edgar Poe, Bach, Schumann, Chopin, Vinci, Rembrandt, Dürer, Poussin, Chardin ».

Marié en 1895 à 26 ans avec sa cousine amie d’enfance Madeleine, de deux ans plus jeune que lui, il ne consommera jamais l’union, préférant de loin l’onanisme solitaire ou à deux (il a horreur de la pénétration et ne pratique pas la sodomie). Il est attaché à celle qu’il appelle le plus souvent Em dans son Journal (Em pour M., Madeleine, mais aussi pour Emmanuelle, ‘Dieu avec nous’). Il a pour elle « une sorte de pitié adorative et de commune adoration pour quelque-chose au-dessus de nous » (janvier 1890) p.116. Sa femme reste pour lui la statue morale du Commandeur, le phare pour ses égarements, la conscience du Péché.

Son grand amour masculin, en 1917 (à 48 ans), est pour Marc Allégret le fils de son ex-tuteur, 16 ans, dont il est conquis par la jeunesse plus que par la beauté : « Il n’aimait rien tant en Michel [pseudo pour Marc] que ce que celui-ci gardait encore d’enfantin, dans l’intonation de sa voix, dans sa fougue, dans sa câlinerie (…) qui vivait le plus souvent le col largement ouvert » p.1035. Cet amour du cœur et des sens pour Marc fera que sa femme brûlera ses trente années de correspondance avec elle, une part vive de son œuvre. Elle savait pour son attirance envers les jeunes, mais il s’agit cette fois d’une infidélité du cœur qu’elle ne pardonne pas.

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La peau, la nudité, est pour André Gide la jeunesse même ; ainsi regarde-t-il les enfants de pêcheurs se baigner en Bretagne (p.86), ou admire-t-il le David de Donatello : « Petit corps de bronze ! nudité ornée ; grâce orientale » (30 décembre 1895) p.207. « Ce contre quoi j’ai le plus de mal à lutter, c’est la curiosité sensuelle. Le verre d’absinthe de l’ivrogne n’est pas plus attrayant que, pour moi, certains visages de rencontre » (19 janvier 1916) p.916. Il note souvent ses éjaculations par un X, aboutissant parfois à une comptabilité cocasse : « Deux fois avec M. (Marc Allégret) ; trois fois seul ; une fois avec X (un jeune Anglais) ; puis seul encore deux fois » 15 juillet 1918, p.1071.

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André Gide est sensuel, mais surtout affectif ; il n’a de relations que mutuellement consenties, joyeuses, orientées vers le plaisir. Sa chasse érotique est surtout celle des 14-18 ans – ni des enfants impubères (dont il se contente dans le Journal d’admirer la sensualité), ni des hommes faits. Nombreuses sont ses expériences, avec les jeunes Arabes en Algérie, des marins adolescents à Etretat, un petit serveur de Biarritz, un jeune Allemand dans un train, des titis parisiens de 14 ans qui aiment « sonner les cloches », Charlot un fils de bourgeois parisien déluré de 15 ans, Louis un paysan des Alpes…

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Plus encore que la beauté, la jeunesse m’attire, et d’un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle ; je crois qu’elle a toujours raison contre nous. (…) Et je sais bien que la jeunesse est capable d’erreurs ; je sais que notre rôle à nous est de la prévenir de notre mieux ; mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l’empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d’un message et qu’elle le doit délivrer » (26 décembre 1921) p.1150. Il publiera Corydon, un livre un peu pensum sur le rôle civilisateur de l’homosexualité, en 1924, bien qu’il l’ait écrit dès 1910.

Mais il aura le 18 avril 1923 une fille, Catherine, d’une liaison avec Elisabeth Van Rysselberghe (p.1189). Et Marc Allégret se trouvera une copine passé vingt ans, avant de devenir un réalisateur reconnu grâce à Gide qui lui donne du goût et de la culture.

André Gide présente avec humour dans son Journal un plaidoyer pro domo : « Socrate et Platon n’eussent pas aimés les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! » p.1092. Il va même plus loin – ce qui va choquer les ‘bonnes âmes’ qui aiment se faire mousser à bon compte grâce à la réprobation morale : « Que de telles amours puissent naître, de telles associations se former, il ne me suffit point de dire que cela est naturel ; je maintiens que cela est bon ; chacun des deux y trouve exaltation, protection, défi ; et je doute si c’est pour le plus jeune ou pour l’aîné quelles sont le plus profitables » p.1093. Rappelons qu’il s’agit de relation avec des éphèbes – donc pubères actifs d’au moins 14 ans – qu’il ne faut pas confondre avec des « enfants », immatures et usés comme jouets. Comment dit-on, déjà, en politiquement correct ? « Pas d’amalgame ? »

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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Ecrire et publier sur le net, pour quoi faire ?

« Pourquoi écrivons-nous sur le net ? » s’interroge un blog suivi. La réponse qu’il apporte étant loin de me satisfaire, elle a le mérite de lancer le débat.

Ecrivons-nous pour combler l’écart que nous constatons entre le rêve et le réel, comme ce blogueur le laisse entendre ? Je ne le crois pas : ce ne sont pas des utopies ni des projets que nous écrivons, mais des analyses, des critiques, des indignations, des propositions. Nous ne sommes pas grands penseurs, ni « philosophes » estampillés ; nous ne faisons qu’exister au ras de la vie et des événements, cherchant à comprendre et à en tirer leçon. Nous pratiquons la petite philosophie de la vie bonne, pas la grande philosophie des systèmes.

Ce pourquoi ce que le blogueur ajoute, redonner sens à notre existence éclatée entre famille, travail et politique me paraît plus juste. Ecrire fait sens. Et pourquoi écrire plutôt que parler ou chanter ? Parce que l’écriture est un effort qui exige de soupeser le sens des mots et de les placer dans un ordre logique dans le but d’éclairer, voire de convaincre. La parole s’envole, l’écrit reste ; la chanson n’est que cri du cœur sans lendemain, dont on ne retient le plus souvent qu’une mélodie. Filmer, peindre ou dessiner sont des actes plus proches de l’écriture, mais avec le medium des images. Or les images font écran à la pensée car elles sont directes, plus immédiates que les mots, inhibant le recul nécessaire à toute réflexion.

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Car ce qui importe, au fond, est bien de « réfléchir ».

Réfléchir n’est pas refléter ni agir par réflexe. Non pas se poser en statue de soi comme dans les selfies, messages narcissiques qui proposent une image en situation pour les autres, quêtant avidement leurs sentiments. Non pas réfléchir en miroir, comme Trump ou Le Pen, reflétant l’opinion populaire et en se posant comme menhir : « ça, c’est moi, et je ne changerai pas ; à prendre ou à laisser ».

Non, la réflexion n’est pas ce degré zéro du sens matériel, mais l’action de soi à soi de se poser pour analyser ce qu’on est, d’où l’on vient, ce à quoi on croit. Seule l’écriture permet cette ascèse – que les gourous à la mode appellent parfois « méditation ». Descartes le classique en a écrit de célèbres en métaphysique ; Lamartine le romantique de non moins célèbres en poétique.

Pourquoi réfléchir ? Nous le constatons bien, très peu réfléchissent, se contentant « d’être d’accord » (le grand mot des commentaires de blog !) dans le fusionnel du nid des gens qui pensent comme tout le monde, ou « d’être choqués » (l’autre grand mot des commentaires) en réaction à une affirmation ou à un jeu de mots. Réfléchir ne ressort pas de ce genre de passivité flemmarde ; réfléchir implique un acte volontaire d’examen de soi. Acte de solitaire face à Dieu (Descartes) ou face à la solitude dans la nature (Lamartine), l’être qui réfléchit désire mesurer sa place dans l’univers et dans le temps. Répondre aux questions fondamentales du Qui suis-je ? D’où je viens ? Ou vais-Je ? Que sais-Je ?

Cela paraît de bien grands mots, qui passeront par-dessus la tête de la plupart. Mais point du tout ! Chacun est concerné parce qu’il réfléchit un minimum tout au long de sa journée, même s’il n’écrit pas. Il compare ses pensées avec ce qui survient, change ses plans, adapte sa conduite, examine et compare, juge. Ecrire permet seulement de rendre objectives ces réflexions fugaces, de les formuler en les déposant sur le papier ou sur l’écran pour y revenir, les polir, les corriger, les approfondir ou les éliminer.

Ecrire, sur carnet ou sur blog, est donc avant tout un acte de réflexion. Psychanalyse personnelle ou mise au point, écrire permet la distance que ne permet pas la parole ou le slogan (formats exigés par construction sur Facebook ou Twitter). N’avez-vous jamais expérimenté combien le crayon ou le clavier vont moins vite que la pensée, l’obligent à attendre la main, donc à revenir sur le pensé-trop-vite, à trouver des arguments, à étayer la logique, à soigner l’expression, à corriger les mots en affinant le sens ? Ecrire est une discipline qui formate la pensée dans un cadre qui permet son expression la plus fine.

Au détriment de la spontanéité ? Peut-être – mais RIEN ne vous empêche d’exprimer votre spontanéité AVANT de la faire suivre de votre réflexion. « S’exprimer » en cri du cœur soulage, mais ne change rien. Pour changer, il faut penser. Dire que vous êtes « indigné » de la mort d’un enfant immigrant sur une plage turque ne vous dispense pas de réfléchir au pourquoi et au comment, au possible et au nécessaire, à la politique et à la religion, au droit et au fait. Gueuler est toujours aisé, gouverner l’est moins, réfléchir toujours mieux.

Publier sur blog montre combien la réflexion désormais se raréfie, puisque que l’on en ressent le besoin.

Les livres sont vite écrits, mal pensés, vite oubliés.

Les journaux courent après l’événement sans prendre le temps de se poser.

Les médias radiodiffusés sont écartelés entre l’immédiat émotif et la cuistrerie bobo, BFM-TV et France culture pour faire bref, où le pire l’emporte trop souvent sur le meilleur. Seul le choc compte pour la télé, seule la pose (en général de gauche, « mainstream ») et les révérences (envers les intellos et les « zartistes ») comptent pour la radio (après 68 cul, après 86 culte, après Trump/Poutine/Erdogan/Le Pen culturiste ?).

Quant aux réseaux sociaux, les images ou slogans chocs ou mièvres « partagés » montrent combien chacun cherche plus le miroir que le stimulant, plus l’entre-soi que la remise en cause. Ce fut criant lors de la campagne présidentielle américaine.

Ecrire pour exister, pour poser sa pensée avant qu’elle n’aille plus loin et pour éviter qu’elle se fourvoie n’importe où ; écrire pour rassembler en soi nos existences éclatées, pour proposer à d’autres de faire de même et de participer à l’écriture collective de notre histoire… Il y a de tout cela dans le fait d’écrire sur le net.

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 5 – Rêves de paille

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Suite et fin (provisoire) des aventures sensuelles de Chloé la gamine. Ce n’est pas pornographique mais joliment libre – et libertin. Il fut une époque, pas si lointaine, qui regardait cela comme naturel ; aujourd’hui est à la restriction en tout : moins de travail, moins de salaires, moins de libertés, moins de permissivité. Et vous trouvez ça bien ? Marx expliquerait que l’infrastructure commande à la superstructure, donc que la paupérisation économique engendre l’austérité morale et religieuse, comme par compensation. Il est donc urgent de respirer à nouveau – et ces gentilles histoires d’exploration amoureuse nous y aident.

Chloé allant cependant plus loin, l’auteur semble hésiter à publier… Les ligues de vertu ou les islamo-catho-intégristes lui feraient-ils de gros yeux ? Eux qui « épousent » des fillettes de 9 ans ou sodomisent impunément de jeunes garçons ? La paille et la poutre, ce pourrait être un volume d’essais de Mitterrand – c’est plutôt une parabole de l’évangéliste Luc (6.41) : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ! » Souhaitons donc la publication rapide de la suite de ces aventures naturelles qui réconcilient avec les sens ici-bas.

Après une soirée torride passée avec ses amis du même âge Charlie et Clarisse, tout nu d’amour pénétrant, Chloé – 11 ans – prend conscience de la beauté et du corps humain dans toute sa splendeur. Même les homos perdent les pédales devant le charme féminin.

Elle a dit charme ; ce fut le cas avec Charlie qui a caressé les deux copines avec un pinceau, longuement, avant de se joindre à elles. Ce ne fut pas le cas de Tom, matée par une Chloé attirée par le bruit, qui se défonce à l’alcool torse nu avant de se faire faire une pipe en même temps que son copain par la même fille, puis de la coïter en bourrin délirant tandis que son copain bourrine (un peu plus longtemps) la sienne. Entre douze ans… On se pince : auraient-ils vu ça sur Canal+ ? Ou pris une tisane de proto-viagra écolo ? C’est osé mais ce n’est pas pédophile, les enfants explorent entre eux.

La chaîne cryptée diffusant du porno tard le soir n’existe pourtant que depuis 1984 et, si Tom a 12 ans, il est né en 1970, un an plus tard que Chloé. La scène se passe donc en 1981 (p.13) et l’auteur (ou la narratrice Chloé) se mélange les impressions. Mais la leçon est claire : d’un côté l’attention à l’autre, la tendresse d’honorer sa partenaire ; de l’autre la domination, la brutalité égoïste. Ah, Tom à 12 ans possède un corps harmonieux de culturiste, mais Charlie a une âme, une personnalité, une bouille. « Lui restera notre premier amour pour l’éternité » p.19.

Après ces pages haletantes, plus de suspense : « Nous n’allions pas refaire l’amour cet été, ni avec Charlie ni avec qui que ce soit d’autre » p.20. Chloé n’a après tout que 11 ans et si elle rêve de devenir « une salope », « depuis que papa les avait évoquées comme étant des princesses », elle reste panthéiste comme les enfants, aimant jouir par tous ses sens sans se focaliser sur le vagin (ce fantasme d’adulte conditionné). Enlacements, baisers, rien de plus, les autres actes auraient brisé la tendresse du groupe. « Salope » a pour elle le sens de jouisseuse, pas de sale, de répugnante ni de perverse. Faut-il que les religions de la Faute et du Péché aient perverti les mœurs pour que le besoin d’affection soit qualifié de saloperie ! La chair, cette vile matière réelle ici-bas, est dévalorisée au profit du Dieu hypothétique au-delà – et du Paradis peut-être – idéologie de pouvoir qui enfume et asservit. Chloé aime aimer, naturellement, et les caresses sont les préliminaires de cette attention qui est preuve d’amour – mais Chloé ne recherche pas l’acte mécanique qui prostitue le sentiment pour assouvir l’instinct.

Pour changer, Chloé invite Clarisse et une autre copine, Nathalie, à s’étendre au soleil dans un endroit écarté, puis à décrire à voix haute leurs fantasmes tout en se caressant. C’est le facteur au torse de gladiateur, puis les copains qui délivrent d’un enlèvement, puis un ogre animal qui coince la fille dans sa tanière avant de baver sur sa peau nue et de l’avaler toute crue. « Les filles sont curieuses de nature, et aiment les propositions. Parfois, cela va plus loin que la poésie » p.39.

Réminiscence biblique ou préjugé ancré ? L’auteur n’hésite pas à écrire : « une insatiable curiosité faisant de nous, parfois ou souvent, de véritables petites salopes » p.40. Est-ce si vrai ? Plus que les garçons envers les filles ? Cela justifie-t-il par exemple le voile et le harem pour éviter ces débordements hystériques ? ou la « chasteté » si néfaste aux prêtres catholiques ?

Les jeux se poursuivent avec l’enquête sur les comportements ados – qui fascinent les prépubères. Filatures, observations, décryptage des mines, jeu de piste… La grange délabrée où mène un chemin de ronces est le rendez-vous des pubertaires. Voir « le visage d’une fille qui fait l’amour est inoubliable » déclare Chloé p.53. Mais ce sont les petits détails qui font tout le sel du jeu amoureux dont se délecte la précoce gamine.

Plus grande, nantie de ces expériences, Chloé ne peut s’empêcher de philosopher sur l’époque (la nôtre) : « La société devrait comprendre qu’elle a besoin de fantasmes, d’interdits, de stéréotypes. Ainsi, certains peuvent les franchir et d’autres pas. Si on brise toutes les frontières, plus rien n’a de sens. Aujourd’hui, c’est aux prostituées que les jeunes filles font concurrence. On leur a déjà piqué leurs sacs. Puis leurs fringues, leur démarche, leur maquillage. Les putes n’ont plus que pour seul avantage d’être accessibles sans la moindre approche de séduction. Si cette ultime frontière est franchie et que la gent féminine ne cherche même plus à se faire séduire, tout sera alors inversé » p.72. Interdit d’interdire, disaient les soixantuitards ; tout est haram-interdit ! hurlent les barbus mal baisés.

Finalement, l’enfant n’est-il pas le père de l’homme ? Ces adultes tout épris de politique et enfumés de marxisme en ces années 1970-1990 n’ont-ils pas dû réapprendre l’humanité auprès des plus naturels d’entre eux, les enfants ? C’est ce que dit Tata à Chloé : « Votre simplicité. Votre joie de vivre, votre sincérité. Vous êtes touchants, authentiques. Vous ne trichez pas, sauf si on vous l’apprend. Vous embrassez ceux qui vous plaisent, jouez et rigolez avec n’importe qui sans vous poser de questions, aimez sans vous donner de raisons » p.95. Mieux que celle de Rousseau, cette éducation nature !

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« La liberté n’est une ennemie que si elle est associée à un manque de repères et d’éducation » p.89. Vivre en commun libère parce que cela pose des règles tacites pour l’harmonie du groupe. « On devient obsédé par le sexe quand on nous l’interdit. L’interdit est alors sublimé, et là où il y a sublimation, il y a substitution d’idéal. On remplace alors le désir d’une vie riche en accomplissements par le fantasme d’une existence truffée d’expériences sexuelles toutes plus extravagantes les unes des autres » p.89. Alors que l’affection simple peut évoluer en acrobaties du plaisir sans dégénérer en mécanique. « Seule compte la complicité » p.100.

Bon, mais ce n’est pas tout, les vacances finissent toujours par finir, il faut quitter le cocon douillet des Trois chèvres. Avec des souvenirs plus forts qu’en colo : « Nos câlins enfantins avaient été un ravissement, d’une pureté de cristal. Cependant, nos corps peu formés limitaient bien des désirs. Tout ça ne durerait pas… le meilleur était à venir » p.105. Bientôt 12 ans !

Le lecteur parvenu jusqu’au tome 5 attend ardemment la suite ; il sent que cela peut devenir plus chaud mais espère que demeurera la fraîcheur naturelle des réflexions enfantines…

Théo Kosma, En attendant d’être grande 5 – Rêves de paille, 2016, publication indiquée « à venir » sur le site de l’auteur : www.plume-interdite.com 

Son dernier opus : Théo Kosma, Quick change, 2016, autoédition format Kindle, €0.99

Les quatre premiers tomes chroniqués sur ce blog

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Henry James, Les Européens

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Roman après avoir été feuilleton, ce livre « court » (selon les critères de James – quand même 169 pages en Pléiade), développe une « esquisse » d’intrigue en vue de mariage. Cela aurait pu être une pièce de théâtre tant l’unité de temps, de lieu et d’action est respectée. Henry James l’enrobe en roman pour tenir les quatre numéros de la revue qui lui commande (The Atlantic Monthly), tout en exigeant de lui une fin heureuse. C’est dire combien la liberté lui est comptée.

L’action se situe en Nouvelle-Angleterre, dans la banlieue campagnarde de Boston vers 1840. Durant quelques semaines, Eugenia – baronne allemande Münster – et son frère Félix – peintre bohème – viennent depuis l’Europe visiter leurs cousins restés Américains. C’est entre la grande maison de bois de la famille Wentworth et le cottage qui leur appartient au bout du jardin, où loge Eugenia et Félix, que se tisse l’intrigue.

Répudiée pour raisons politiques après un mariage « morganatique » (mot qui fait jaser la province bostonienne), Eugenia cherche à quitter cette Europe qui a déçu ses ambitions et à épouser une fortune américaine. Mais la société est loin d’être la même et la grande dame, qui brillait à Vienne et à Paris, effraie et intrigue à Boston. Elle préférera repartir en Europe, où elle est quelqu’un, plutôt que de moisir dans l’ennui quaker de la « bonne » société de Nouvelle-Angleterre.

C’est paradoxalement son jeune frère Félix (presque trente ans) qui va se fixer, alors qu’il avait tout du nomade sans attaches. Il séduit Charlotte, l’une des filles Wentworth, qui avait été vouée par son père au pasteur Brand. Mais celui-ci est aussi sérieux que prude, et la pauvre Charlotte s’étiole rien qu’en le regardant vivre. Félix, à l’inverse, est toujours joyeux, optimiste à tout crin.

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Outre les personnages, qui ont chacun leur caractère bien décrit, l’enjeu est le choc des cultures entre la vieille Europe des plaisirs et la Nouvelle-Angleterre du devoir. Les vertus ont leur revers : le plaisir égaie l’existence et donne le bonheur – mais au prix du superficiel ; le devoir rend l’existence terne et triste, mais assure une forme de bonheur minimal, transitoire, de quiétude avisée. Après y avoir goûté, Eugenia recule, et Félix transgresse. Elle va repartir, lui va épouser Charlotte et l’emmener loin de ce milieu de serre où toute jeune fille est vouée au rôle de plante en pot où il lui faut tenir son rang, assurer sa réputation et reproduire des enfants conformes.

Le style n’est pas le fort de Henry James. La première phrase, déjà, est bourrée d’adjectifs et la page 468 (Pléiade) enfile trois métaphores douteuses à la suite !

Les adjectifs sont une orientation contrainte du lecteur par l’auteur. Ils donnent ce qu’il faut penser des objets, sans les présenter tels qu’en eux-mêmes, dans leur indifférence de choses. « Un étroit cimetière au cœur d’une métropole affairée et indifférente, vu des fenêtres d’un hôtel sinistre, ne constitue jamais un objet réjouissant pour l’esprit, et ce spectacle l’est moins encore lorsque les tombes moisies et les ombrages funéraires viennent de recevoir linefficace rafraîchissement d’une neige terne et humide ». Un bon auteur ne qualifie pas les choses, il les met en situation de façon à ce que le lecteur les qualifie par lui-même. Henry James enchaîne les actions pour décrire les caractères des gens, mais il a du mal avec les paysages. Il semble que le décor ne l’intéresse pas, qu’il n’est qu’un écrin pour les âmes. A l’inverse d’un Flaubert, par exemple, qui enveloppe ses personnages par les paysages, lesquels accompagnent leurs sensations, leurs sentiments et leurs idées.

Les métaphores, enfilées comme des perles d’un goût qui laisse dubitatif, sont là pour signifier combien Robert Acton aurait bien épousé la baronne Eugenia, mais qu’il a réticence à le faire. « Sa condition de célibataire fût, en un sens, une citadelle » – qu’il devrait abaisser pour la baronne Münster, afin de la rendre prisonnière. « Si les multiples grâces de celle-ci étaient (…) les facteurs d’un problème d’algèbre… » – il lui faut chercher la mystérieuse quantité inconnue. « Il avait le sentiment d’avoir été forcé de quitter un théâtre pendant la représentation d’une pièce remarquablement intéressante » – tout en restant spectateur et non acteur. De la prison à l’inconnu mathématique en finissant par une intrigue de théâtre – gageons que ledit Robert Acton se trouve habillé (et mal fagoté) pour l’hiver ! Il aurait été plus simple de le dire.

Si le style n’est pas à la hauteur, les personnages ont un caractère fouillé. C’est ce qui passionne manifestement Henry James, qui met en scène surtout le jeu des regards. Car, s’il n’est pas convenable de tout dire, le corps même signifie. Bien sûr, il ne parle que de la société qu’il connait, les grands bourgeois et les aristocrates, et le portrait habituel qu’il donne est qu’ils sont toutes et tous beaux et bien faits, avec quelques nuances que nulle morale ne pourrait réprouver. Félix : « Il avait vingt-huit ans, était de petite taille, mince et bien fait » p.366. Eugenia : « son visage était fort intéressant et agréable » bien qu’elle eût 33 ans et « le teint fatigué, comme disent les Français » p.363. Une fois passé ce cap idéaliste convenu, chacun est fouillé jusqu’à l’âme dans ses actions, ses pulsions, ses affections et ses considérations.

Les Wentworth se conduisent en toutes choses selon « le ton de l’âge d’or » (biblique) : « rien pour l’ostentation et très peu de chose pour (…) les sens ; mais une grande aisance, et beaucoup d’argent à l’arrière-plan » p.388. Une « discipline » (p.422) du devoir sur cette terre en attendant les (hypothétiques) félicités du ciel : « Considérer un événement crûment et sommairement sous l’angle du plaisir qu’il était susceptible de leur apporter constituait un exercice intellectuel presque totalement étranger à la conscience des cousins américains de Félix Young, et qu’ils ne soupçonnaient guère d’être largement pratiqué par quelque catégorie que ce fût de la société des humains » p.399. Fanatisme de la foi, sentiment de supériorité morale, courte vue – telles sont les caractéristiques de la société bostonienne. « Il a décidé que c’était son devoir, son devoir de faire précisément cela – rien de moins que cela. Il s’est senti exalté ; il s’est senti sublime. C’est ainsi qu’il aime se sentir », dit Gertrude, l’autre fille Wentworth du pasteur Brand p.518. Le bonheur se niche dans le devoir, surtout pas dans le plaisir. Et l’auteur se délecte de ce contraste.

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Mais déjà la génération qui vient pousse la vieille société quaker, telle la cousine Lizzie, 20 ans, impertinente et directe, ou Clifford, le fils de 20 ans lui aussi, ironique et timide faute de pouvoir ressembler à son père qui s’érige en statue du Commandeur : « Mr. Wentworth était généreux, et il le savait. Il éprouvait du plaisir à le savoir, à le sentir, à constater que cela avait été remarqué ; et ce plaisir était la seule forme tangible de vanité que le narrateur de ces incidents pourra lui imposer » p.405. L’auteur ironise sur cette bonne conscience bourgeoise… dont on peut noter que nos bourgeois bohèmes restent largement dotés ! La génération nouvelle des Lizzie et Clifford sont plus contrastés. « Lorsque vous n’êtes pas extrêmement inconvenants, vous êtes terriblement convenables » dit au garçon la baronne p.464. On peut noter que la même attitude régit la façon de boire de l’alcool aux Etats-Unis : ou se bourrer pour faire le vide, ou rester abstinent par devoir religieux, moral ou hygiénique. Cet écart culturel profond avec la vieille Europe caractérise la terre promise américaine. De même que la vivacité d’esprit : « La langue de Félix se mouvait de toute évidence beaucoup plus rapidement que l’imagination de ses auditeurs » p.513.

Le héros du roman est Félix – dont le prénom signifie l’heureux. Il déclenche par sa joie permanente les ressorts coincés des autres et les incite à faire ce qu’ils n’auraient jamais osé : de nombreux mariages se feront dans son sillage, ce que l’auteur décrit avec un amusement détaché. Lui aussi était Américain de la bonne société de Nouvelle-Angleterre ; mais il a vu du pays, vécu en Europe, et porte sur ses compatriotes trop sérieux un regard décalé, ironique.

Mais le personnage principal est sans conteste Eugenia sa sœur, trop grande dame pour se satisfaire de la quiétude campagnarde dans une ville de province. Enigmatique et séduisante, la baronne révèle une fêlure intime ; elle ne fera jamais qu’un mariage déclassé tant son esprit vogue au-dessus des convenances de son temps et de la condition inférieure de la femme – bénie par le christianisme. Acton l’expérimente, mais recule ; elle est trop non-conventionnelle pour son goût, même frotté de Chine où il a fait des affaires.

Cette pastorale américaine est une leçon aux Américains, et un plaisir de lecture pour les Européens (le roman aura plus de succès en Angleterre qu’en Nouvelle-Angleterre…). Psychologie et intrigue entrelacent les cœurs et une chatte n’y retrouverait pas ses petits… jusqu’au dénouement, sur le ton léger d’une douce moquerie.

Henry James, Les Européens – esquisse, 1878, Points 2009, 239 pages, €9.60

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

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Montherlant, qui êtes-vous ?

Rares sont ceux qui connaissent encore cet homme de théâtre classique, ce romancier libertin, cet essayiste libre, mort volontairement en 1972 parce qu’il perdait la vue. Voir, c’est être « lucide » (de lux, la lumière) ; ne plus voir, c’est mourir un peu, perdre l’un des sens essentiels – celui que préférait Montherlant.

Je crois que l’on peut tenter de cerner Henry de Montherlant en quatre S. Peut-être s’en échappera-t-il, irréductible à jamais ? Il reste que ce carré de S est ce que je retiens : sensualité, sensibilité, syncrétisme, solitude. Au fond les quatre étages de l’humain.

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Sensualité pour le corps. Qui a dit mieux que lui le chant du désir, dès l’enfance ? La douceur des peaux, la candeur des yeux, la grâce des silhouettes ? Et en quelle langue plus limpide ? Seuls les sens ne dupent pas. La culture importe peu ; la lecture ne sert qu’à retrouver le goût de la vie. Ainsi de ‘Quo Vadis’, à 8 ans, qui lui a révélé avec brusquerie un monde inconnu de passions humaines derrière la façade sage et officielle du monde classique. Les orgies de Néron, les exploits sportifs, le danger, la vitalité du monde païen – ce bouillonnement physique, affectif et sexuel, a trouvé son écho chez le petit Henry. Il en est devenu violent, cynique et dur pendant plusieurs années ; il a su que cette violence, ce cynisme et cette dureté faisaient aussi partie de lui. L’important est là : « to cure the soul by the senses » (soigner l’âme par les sens), rappelle-t-il dans Service inutile (Pléiade p.718). Pour lui, il y a d’abord la spontanéité ; c’est l’infinité des sensations présentes qui méritent toutes d’être considérées. Elles nous définissent autant que l’idée consciente que nous avons de nous. Le soi est un bloc, on ne peut en casser impunément une partie. C’est pourquoi il aime les bêtes et les enfants, tous deux sont insatiables ; ils boivent sans retenue aux fontaines du désir, ils vivent l’instant présent, la joie présente, le désir hic et nunc. Bêtes et enfants sont naturellement comme l’adulte qui jouit sexuellement : leur esprit est plus vif, leur corps tout excité, leur humeur, leur courage, leur goût de vivre et d’aimer sont ragaillardis. Le sport peut atteindre lui aussi cet état de grâce physique où les muscles et le cerveau fonctionnent plus vite, de concert. Le sport est ‘réel’, parce qu’aucun mensonge n’est possible : celui qui court vit au rythme de sa physiologie ; il ne peut tricher avec lui-même. L’immense liberté du jeu le commande, reconquise sur l’existence. Le paroxysme, c’est l’effort, le combat, la vie dans la grâce et la lutte avec la Bête, la corrida. Poésie et violence – repos et combat – tel est le monde de la Méditerranée, la vie raffinée, les jardins, les poètes, les oasis, la beauté des corps dénudés par la chaleur, les plaisirs de l’eau, le goût des fruits ; mais aussi le sport, l’émulation, la bataille, les chevauchées, les phalanges grecques, la conquête et la Reconquista. Montherlant aime la Méditerranée, sensuelle et violente. Ses valeurs y sont enracinées : Rome d’abord, Athènes et Bethléem ensuite.

Sensibilité pour le cœur. Qui a mieux écrit sur l’amour adolescent, l’émotion au bord des larmes pour un être frêle et digne d’être aimé ? Montherlant est à l’écoute des êtres. Où qu’il se trouve, il les observe, il les admire ou il les juge – souvent il les estime, pour une part d’eux-mêmes qui lui plaît. Cette attention aux autres se marque dans ses œuvres : Gérard, 12 ans, dans La relève du matin – ce qu’il dit est presque la sténographie d’une rencontre qui a vraiment eu lieu. Il fait revivre un instant : les traits, les paroles, les impressions produites sont seules ce qui vaut d’un être. Il retiendra Gérard, un aspirant tué, Moustique, et beaucoup d’autres. La beauté se reconnaît à l’émotion qu’elle inspire ; en elle se fondent le bon et le mauvais ; elle est par-delà la morale car elle inspire le respect et l’amour. Rien de fondamentalement mal ne peut sortir d’elle. L’écriture n’est juste que si l’émotion a résonné dans la poitrine de celui qui l’exprime ; toute convention ne pourrait être qu’appauvrissement. Tout vient des êtres ; tout ne doit venir que des êtres. Tout prodigue qu’il fut, Montherlant est resté fidèle à un seul amour toute sa vie, un amour adolescent : Philippe. Tous les six ou sept ans, il rêve de lui et en est à chaque fois bouleversé. C’est étrange et émouvant. Il se disait : « mâle au possible, avec des nerfs de femme, et des idées d’enfant » (Malatesta, Pléiade p.557).

Syncrétisme pour l’esprit. Qui s’est le mieux ouvert à toutes les passions, à toutes les idées et à tous les tourments du monde de son époque ? Qui a mieux su les balancer l’un par l’autre pour les mieux faire servir l’existence ? La morale est cela : ne rien refouler pour mieux dominer. Le masque remédie à l’inachèvement ; il est caricature, outrance, mais aussi essentiel. Il aide à s’exprimer car, sous son enveloppe, l’être reste libre. C’est ainsi que l’on peut se prendre alternativement pour tel ou tel personnage qui séduit : pour Néron, pour Pétrone, voire pour le lion de l’arène. Ainsi défoule-t-on ses instincts par les fantasmes, tout en sachant bien, par devers soi, que tout cela n’est qu’un rôle de théâtre. Mais dans le foisonnement des personnages imaginaires, il faut rester maître de soi, savoir se garder, comme l’apprend la corrida ou tout sport de combat. Être exact, précis, sec, efficace. C’est une école de sobriété et de vérité. « Dans le sport, pas d’appel. Celui qui a sauté 5 cm de moins que l’autre ne vient pas nous parler de son droit » (Entretien avec Frédéric Lefèvre). La morale superficielle et factice de « la jeunesse » lui répugne, la morale du négoce des ‘occupati’ l’ennuie. Agent d’assurance deux ans chez son oncle, Montherlant jure bien qu’on ne l’y reprendra plus. Il est et reste un ‘otiosi’ selon Sénèque, un oisif chez qui l’absence de préoccupations engendre la liberté intérieure. « L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer pour nous concentrer avec une force accrue sur un petit nombre d’objets qui nous sont essentiels » (Solstice de juin, Pléiade p.923). Ne pas s’encombrer les bras de bagages, ni l’esprit d’idées, ni le cœur de conventions, ni les instincts de refoulements. Fonder sa culture sur un petit noyau d’auteurs chéris. Montherlant n’a pas de goût pour l’Allemagne, ni pour Platon, ni pour les Sophistes. Son modèle, le héros de son temps, est Guynemer : il ne lisait que des lettres d’enfants et de soldats ; il est mort vierge, comme Parsifal. Une façon aussi de ne pas s’encombrer le cœur.

Montherlant Essais Pleiade

Pour l’âme, la solitude. Soldat velléitaire, il voit la dureté de la guerre et écrit, le 5 juillet 1918 : « Je reviendrai de la guerre un vrai requin, un vampire, un épervier formidable d’égoïsme et sans plus un seul scrupule : je ne ferai plus rien que par intérêt personnel ». C’est dire la brutalité de l’expérience sociale que révèle la plus absurde des guerres. Homo homini lupus. L’injustice n’est qu’un mot ; seuls méritent que l’on sorte de sa réserve ceux qu’on aime (lettre du 28 février 1919). L’artiste n’a pas à faire école, à convaincre, ni à améliorer autrui. Il cherche seul ce qui l’enthousiasme pour trouver la nature humaine. Là est son rôle, et la nature de l’homme est seul ce qui compte. Montherlant ne croit pas en Dieu. Agenouillé à Lourdes, à 15 ans, il souffre « d’être dans le même état d’âme qu’à l’hôtel ». Aucune émotion fervente en lui, dans cette église pourtant réputée pour faire des miracles. ; il ne pense qu’à des choses profanes. Le mysticisme n’est pas pour lui. Le catholicisme, en revanche, le séduit par ses pompes et par sa discipline qui mène, parfois, à la grandeur. « Au fond, je tourne autour de ce vieux problème, concilier l’Antiquité païenne et le catholicisme ». A chaque homme de devenir dieu : thème nietzschéen.

Quant à la mort, nous allons à elle comme nous venons au monde, sans l’avoir demandé. La mort est inéluctable. Cependant, elle n’est qu’à l’horizon, sauf hasard. En attendant, la vie est remplie de choses amusantes qu’il faut accomplir en sachant qu’elles n’ont qu’un temps et qu’elles sont inutiles.

Comme Villon, Stendhal, Flaubert ou Aragon, peu importe l’homme réel et la vie qu’il a menée, c’est un travers mesquin de notre époque que de juger avec le moralisme d’aujourd’hui ce qui se faisait hier. Ce qui compte est son œuvre littéraire, elle est grande, elle inspire, et aide à vivre. Le prodigue nous montre la voie.

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00
Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50

Henry de Montherlant, Romans 1, Gallimard Pléiade 1959, 1600 pages €59.00
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Samsâra de Pan Nalin

samsara de pan nalin dvd 2001 prestige
Ce film italo-franco-indo-allemand se passe au Ladakh, l’Himalaya indien. Il a été tourné par un Indien du Gujarat, Pan Nalin, en trois langues : hindi, ladakhi et tibétain – avant d’être doublé pour la diffusion internationale. Il met en scène des acteurs et des amateurs, les somptueux paysages d’altitude de la montagne à nu, vite verdoyante dès qu’il y a de l’eau, et la lumière crue qui ne veut rien laisser dans l’ombre. Il a pour thème le désir et le renoncement, le dilemme de la vie spirituelle ou de la vie charnelle.

Samsâra est le monde dans lequel nous vivons, où nul bien n’est sans mal et nul mal sans quelque bien. Irrémédiablement mêlé en bon et mauvais – tout relatifs – c’est l’univers de la majorité des humains, hommes, femmes, enfants, bêtes et plantes. La vie spirituelle fait échapper certains de cette existence matérielle en les vouant dès l’âge de cinq ans aux monastères. Des moines adultes, jeunes et vieillards, s’occupent des enfants et des adolescents, leur apprennent les rites et la méditation, les encouragent dans la Voie. Car chacun doit trouver la sienne : nul Dieu tonnant, jaloux et vengeur, pour vous commander une fois pour toutes ce qu’il faut que vous fassiez à chaque heure de la journée ! C’est à chacun de suivre son karma et de se réincarner de plus en plus haut dans la spiritualité avant le nirvana final, la fusion avec le grand Tout universel.

Le bouddhisme tibétain, antique, mystérieux et profond, nous change avec bonheur des religions du Livre, volontiers impérialistes, autoritaires et rigides. Tashi (Shawn Ku), jeune moine dans sa vingtaine, a été l’un de ces petits amenés à cinq ans au monastère. Il s’est retiré pour une méditation profonde dans un ermitage de montagne. Trois ans, trois mois et trois jours plus tard, une procession de moines à pied et à cheval traverse les hautes altitudes à plus de 4500 m pour aller le sortir de sa transe profonde. Il va mettre des semaines à récupérer l’usage de ses sens et de ses membres, et à renouer des relations sociales. La première est avec un chien noir qui l’a reconnu, la seconde avec son compagnon du même âge, la troisième avec son maître spirituel Apo, doyen du monastère (Sherab Sangey).

Mais avec le retour à la vie naturelle renaissent les pulsions corporelles. La nuit, il bande ; en jeune homme vigoureux, il éjacule dans ses couvertures comme un adolescent. Il en est étonné, fâché, puis s’interroge. Tous ses sens semblent avoir été exacerbés par sa retraite spirituelle ; s’étant retiré dans son monde intérieur, il goûte plus vivement et précisément le monde extérieur.

Lors d’une cérémonie bouddhiste auprès des paysans aisés qui font pousser l’orge nécessaire à la tsampa, cette bouillie consistante des tibétains que l’on mélange au thé et au beurre de yak, Tashi s’enthousiasme pour les mains et les pieds d’une belle fille qui le sert, Pema (Christy Chung). Lors d’un rêve nocturne, il lui fait l’amour, expérience qui laisse en son esprit une trace profonde.

Son supérieur, attentif à son élève et à ses doutes, finit par lui apprendre que le rêve était la réalité et que la fille Pema est venue volontairement baiser avec lui dans son sommeil. Il n’y a pas de « faute », nous ne sommes pas dans l’univers disciplinaire des religions du Livre ; mais il y a question : la voie du désir est-elle celle qui conduit au nirvana ? Pour approfondir la libre réflexion de son élève, Apo l’envoie consulter les textes et les images dans un monastère tantrique ; on y apprend la voie qui passe par le corps et les sens afin de les surmonter, pour s’en défaire si l’on veut accéder à la spiritualité. Ce pourquoi Tashi peut contempler des images érotiques qu’il suffit de tourner à la lumière pour voir ce qu’il devient de la chair : putréfaction et squelette. On ne peut fonder une éternité sur l’éphémère, ni le plus haut degré spirituel sur ce qui reste corruptible.

samsara tashi

Mais Tashi est jeune, énergique et, pour lui, intégrer le désir à la spiritualité semble possible. Gautama Bouddha lui-même, ce grand Exemple de libération spirituelle, n’a-t-il pas vécu durant 29 ans en homme ordinaire, marié, amoureux, papa ? Peut-on renoncer aux désirs tant que l’on ne les a pas connus et expérimentés ? Grave question que tous les parents connaissent avec leurs jeunes enfants. Et que les moines savent aussi, regardant avec indulgence les moinillons imiter avec forces mimiques les grands danseurs masqués du rituel. Saturer les désirs est semble-t-il le premier pas vers la modération… Il faut se brûler une fois pour savoir intimement que le feu brûle et contrôler son usage. Expérimenter permet seul d’apprendre, la théorie n’y suffit jamais.

Tashi quitte donc le monastère pour devenir paysan. Il recherche Pema, qu’il a « dans la peau » autant qu’elle hante son esprit. Car si elle est venue volontairement à lui, ne faut-il pas y voir un signe ? L’aigle qui plane haut dans le ciel ne fond-t-il pas de temps à autre sur une proie pour s’en nourrir ? Le jeune homme quitte donc ses habits de moine, symboliquement en passant un fleuve à gué. Son chien qui l’a suivi ne le reconnait plus et s’enfuit. Il est donc seul et s’engage comme ouvrier agricole pour rentrer la moisson ; le père reconnait le lama honoré qui est venu chez lui, l’embauche et lui envoie sa fille. Celle-ci ne sait plus que penser : est-ce un moment d’égarement qui l’a poussée ou le mouvement de l’amour ? Cet amour qui va au-delà du sexe et qui est union déjà, préfiguration de celle du grand Tout dans le bouddhisme. Le désir est énergie du monde et il faut l’intégrer aux forces de l’univers pour se réconcilier avec le Tout.

Tashi s’immerge alors dans la nature productive des champ gorgés de blé, des étoffes tissées du poil de yak, des femmes à la peau couleur de fruit mûr. Il désire tout, avide de toucher, de palper, de sentir. Il se marie, procrée un fils, dénonce l’injustice du marchand qui triche sur la balance en achetant le blé, il entreprend lui-même d’aller vendre directement la récolte à la ville pour une meilleure somme, il honore avec appétit sa femme mais aussi une amie sensuelle de celle-ci, il mignote son fils Karma (Tenzin Tashi). L’amour est un bonheur renversant (la caméra met le bas en haut, symboliquement), produire aussi – bien que cela signifie reproduire l’éphémère, le réincarner sans cesse, au détriment de la fusion avec le Tout. Mais il suffit de voir le regard apaisé et heureux du gamin lorsqu’il voit ses parents s’embrasser nus sur la couche conjugale pour s’apercevoir que tout est lié. Le sexe n’est pas péché au Ladakh, mais lien plus intime dont le fruit est l’enfant.

samsara baise renversante

Nous sommes dans le conte philosophique aux images soigneusement cadrées, aux couleurs volontairement saturées, aux personnages de caractère noir et blanc – comme la lumière brute des hautes altitudes. Les jugements bobos condescendants à la sortie en France en 2002, qu’on peut lire encore sur les sites des Inrocks, de Libération ou de Télérama, montrent combien le gauchisme culturel reste colonialiste au fond, narcissique et imbu de sa supposée supériorité morale. Ces bonobos de bobos n’ont rien compris au film, n’y reconnaissant que de l’exotisme New Age ou une publicité documentaire pour voyagiste. Cela montre la pauvreté culturelle de ces pseudo-universalistes qui jugent de tout entre eux tout en restant confits en chambre. Je suis moi-même allé au Tibet, au Ladakh, au Népal ; j’ai côtoyé les moines et les paysans, je témoigne du réalisme de ce film et des exigences spirituelles qui règnent en altitude.

samsara de pan nalin dvd 2001

Certes, le film est long sur la fin, mais les questions qu’il soulève sont universelles, très loin des petitesses mesquines des religions du Livre aujourd’hui (ce ne fut pas toujours le cas). Pema revendique, comme l’épouse de Bouddha, le droit elle aussi de « renoncer » au monde. Mais si elle renonce, que va devenir l’enfant ? Est-il « déjà un homme », comme l’affirme son père ? Les liens charnels et les liens sociaux sont des liens qui enserrent. Peut-on faire son salut tout seul ? Bouddha lui-même y a renoncé, restant un sage qui donne l’exemple, retardant sa fusion avec le Tout pour attirer par son exemple le maximum d’autres humains. Tashi peut-il donc se retirer à nouveau en monastère, comme s’il n’avait rien vécu ? Le film s’achève sur cette interrogation… et sur cette réponse énigmatique :

« Comment éviter qu’une goutte d’eau ne sèche ?
– En la jetant dans la mer… »

DVD Samsâra de Pan Nalin, 2001, €10.98
Edition prestige 2 DVD, film Samsâra + documentaire Toulkous de Pan Nalin sur deux lamas réincarnés, Paradis distribution, €66.00 ou occasion €14.80
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La jeunesse s’en fout

Deux enseignements sont à tirer d’un sondage IFOP pour Atlantico du 1er septembre 2016 : 1/ le sens des mots qui se perd dans le slogan politicien, 2/ l’évasion de la jeunesse de toute politique.

La question est posée de savoir si « les valeurs républicaines » et si « l’identité nationale » sont des concepts qui touchent personnellement. Gauche et droite sont ainsi mesurées à leurs slogans intimes.

Rappelons qu’un sondage, même selon des méthodes scientifiques, n’est qu’une image à un moment donné de l’opinion et que la taille de l’échantillon peut biaiser l’interprétation sur des sujets aussi vagues que les valeurs. Mais la tendance mesurée par un sondage qui pose les mêmes questions à un an d’intervalle environ est plus fiable – ce qui est le cas du sondage cité.

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Saturation des mots : valeur républicaine comme identité nationale ne veulent plus rien dire, employés à tort et à travers et pour n’importe quoi par des politiciens qui préfèrent la posture morale du discours médiatique aux décisions pratiques efficaces. L’enflure à gauche, les rodomontades à droite, incitent les citoyens à ne plus en voir le sens. Ils étaient 35% à être touchés par les « valeurs républicaines » en mai 2015 ; ils ne sont plus que 25% le 1er septembre…

C’est la même chose pour « l’identité nationale », car la nation reste mal définie et l’identité un concept flou : est-ce la devise de la république ? les idées d’émancipation des Lumières ? l’origine chrétienne recyclée en humanisme ? l’histoire révolutionnaire ? ou les simples idées du patron de la droite qui les emploie ?

Les valeurs proclamées et les valeurs observées ne coïncident pas : la démocratie semble accaparée par quelques-uns et ce microcosme élitiste fonctionne dans l’entre-soi, avec pour complicité les médias – et plus particulièrement la presse écrite. D’où la baisse massive de lecture des journaux, la perte de crédibilité abyssale des journalistes et la croyance de plus en plus forte dans les théories du complot où une minorité intéressée « cache des choses » au grand nombre pour mieux le manipuler.

Rien d’étonnant à ce que les partisans du FN croient plus en l’identité nationale (encore qu’à 48% seulement !) que les partisans du FG (encore qu’à 15% quand même !). Mais il est encore plus étonnant que le votant FN ne soit pas touché par le mot « république » (10% seulement !), et que les membres du PS ne soient touchés QUE pour 43%. Ces gens-là, socialistes et nationaux socialistes, sont-ils donc pour une « dictature » – qui est l’exact inverse de « république » ? En ce cas les électeurs et surtout les jeunes sont fondés à fuir et à surtout ne pas voter pour ce genre de bouffons.

Il y a là une perte de sens préoccupante, les mots paraissent dévoyés et sans signification – alors qu’une claire définition est le premier pas vers l’adhésion. Les « valeurs républicaines » ne parlent pas à 75% des Français, même à 63% des socialistes ! Comme le disait Manuel Valls, la langue politique devient une langue morte, comme si les politicards parlaient latin ou hébreu. En revanche, dès que l’on fixe une valeur sur un exemple concret, là les langues se délient et la politique reprend ses droits : voyez en août le ridicule burkini.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » : telle est la faute claire et nette de la gauche culturelle que de tortiller du cul pour désigner les choses. Ce ne sont que : « pas de stigmatisation ! pas d’amalgame ! c’est plus complexe que ça ! on ne peut pas dire ! »

Mais si : disons les choses – pas de tabou dans le débat public. Ce qui ne signifie nullement que « la parole raciste » ait droit de cité, mais observer qu’il y a 91% d’enfants d’origine musulmane dans une école est un FAIT, pas un jugement. C’est sur ce fait que l’on peut débattre, juger et éventuellement agir (accentuer la mixité, traiter tout le monde pareil, répartir en bus les classes dans différents quartiers, comme aux États-Unis, etc.). Les têtes soumises à l’extrême-gauche « supposée » avant-garde parce qu’elle connaîtrait mieux le marxisme, cette prophétie soi-disant « scientifique » de l’Histoire, ne pensent plus : elles ont trop peur d’avoir « honte à la gauche », d’être en état de péché mortel devant les ayatollah de l’extrême, gardiens du Dogme. Cette gauche encombrée de tabous nie donc le fait, une vieille habitude communiste de la langue de bois, qu’Orwell avait si bien ridiculisée dans 1984 : le ministre de la guerre s’intitulait ministre de la paix, la pire dictature d’apparatchiks après 1945 se présentait comme démocratique et populaire, la liberté était la contrainte et le tortionnaire en chef était qualifié de Génial leader à la Pensée avancée…. Ce serait une vaste blague si ce comportement clérical, attendant la parole éclairée de la curie gauchiste avant de parler, n’avait des conséquences dramatiques à la fois pour la république, pour la démocratie et pour la concorde civile.

On mesure là combien les « idiots utiles » qui peuplent les médias et qui aboient en horde toujours à gauche, sont une nuisance à la démocratie. Ces petits intellos plein de bonnes intentions et le cœur sur la main, enflés dans des poses généreuses avec de grandes envolées lyriques à la Victor Hugo, croyant en l’idéalisme réalisable de suite et dans la bonté du pire ennemi – mais sans jamais se compromettre aux affaires ni mettre les mains dans le cambouis – empêchent le débat plutôt qu’ils ne font avancer l’histoire. Peut-être y aurait-il autant d’idiots utile à l’extrême de la droite, si d’aventure le poutinisme était poussé un peu plus… Mais la génération post-68 qui truste les places a été biberonnée au marxisme le plus à gauche possible, cette maladie infantile, disait Lénine.

Affirmer le contraire de ce qui est, inverser les valeurs : « Aujourd’hui, les mouvements islamistes font exactement la même chose. On l’a vu avec le burkini. Les associations islamistes défendent cet uniforme en se plaçant sans scrupule sur le terrain de la liberté individuelle et de la tolérance, alors même que ces mouvements entendent promouvoir une société qui tourne le dos à ces valeurs. Le renversement du mot discrimination restera sans doute comme le summum de cette stratégie puisque, par la grâce de la rhétorique, ce sont ceux qui dénoncent une pratique hautement discriminatoire qui se voient accusés de prôner la discrimination » déclare Vincent Tournier, maître de conférences à Science Po Grenoble. Je n’ai RIEN à changer à ces propos.

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Le pire est ce que ce sondage montre de la conscience politique de la jeunesse actuelle : ils s’en foutent. Près de deux sur trois (63%) « ne savent pas » ce qui les touche, le mot « république » étant très vague (grâce à l’Éducation nationale qui entonne plutôt le colonialisme de la IIIe, la défaite de la IVe et le monarchisme de la Ve ?).

Non seulement ils n’ont pas été éduqués à penser par eux-mêmes ni à savoir ce qu’un mot veut dire, mais ils restent ignorants des informations de base, piochant ici ou là sur Internet sans être capable de mesurer le vrai du faux. Ils ne s’intéressent pas aux conflits de la société, tellement habitués qu’ils sont à rester égoïstes, centrés sur leurs hormones et avides seulement de selfies qui les mettent en valeur auprès de leurs pairs. Pire, ils fuient les conflits, « surtout pas de vagues » dit-on à l’ENA, et les jeunes font pareil : dès que l’on élève le ton, ils zappent. Affirmer les ennuie, se défendre demande trop d’effort, résister à la rigueur… mais en restant passifs, ne « faisant rien », surtout pas s’indigner pour pas grand-chose comme les velléitaires parisiens qui se contente de passer la nuit debout en bavassant à l’infini.

Dépolitisés, individualistes, ne croyant plus aucun « adulte » tant ceux-ci, de la génération mûrie juste après 68, leur apparaissent emplis de narcissisme moral, gavés de mots creux, de blabla social et de comportements égoïstes – ils désertent… C’est que les jeunes imitent toujours les plus âgés qu’eux, qui leur indiquent la voie : leur égoïsme jeune est le miroir de l’égoïsme bobo content de lui post-68, arrivé au pouvoir avec la génération Mitterrand – et n’a jamais décroché depuis.

D’où le problème du sens : des mots, des valeurs, des conflits. Ceux-ci sont pourtant inévitables en toute société, ce que la politique doit régler. Tout politicien élu a pour devoir quotidien de gérer les multiples conflits entre les intérêts divergents de son peuple d’électeurs, pour aboutir aux compromis nécessaires sans dévoyer le cœur de ce qui fait vivre ensemble.

Si nous sommes dans le chacun pour soi, comme dans les pays anglo-saxons, alors toutes les revendications sont aussi légitimes et la guerre civile n’est pas loin : on le voit aux États-Unis avec la guerre des Noirs et en Angleterre avec les exceptions du droit pour les minorités (il a fallu une dizaine d’années pour emprisonner un prêcheur haineux issu du Pakistan !).

Un sondage European Value montre combien un cœur européen qui réunit de la Scandinavie à l’Espagne (sans le Royaume-Uni ni l’Italie – ni les pays de l’est) fait consensus sur un « corps de valeurs mêl[ant] engagement dans la vie citoyenne, sociale et politique, sécularisation religieuse, ouverture aux autres, fort degré d’adhésion aux principes démocratiques et libéralisme des mœurs ». Au contraire, l’Europe orientale, la Russie et la Turquie, sont d’un type « religieux-autoritaire » qui les repousse hors de l’Union.

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C’est probablement cette double contradiction – entre les discours et les actes des politiciens 1/ nationaux, et 2/ entre un cœur européen et ses marges – qui pousse « les jeunes » à éviter d’émettre un avis. Ils ne veulent entrer en conflit avec personne, ayant déjà du mal à gérer leurs conflits intimes et personnels ; ils n’ont pas appris à penser sous le gauchisme pédago béat en spontanéité et laisser-faire ; ils ont à leur disposition la puissance d’Internet, la meilleure et la pire des choses, où le soft-power américain peut se donner à plein, tandis que les manipulateurs sectaires ont tout loisir de rafler quiconque dans leurs filets. Tout ce qui les intéresse, en cette fin d’été sur le blog, c’est (quand même les livres mais surtout) la nudité, le sexe et la plage…

Dommage pour la jeunesse : elle sera bientôt adulte et « aux affaires ». Elle aura à prendre des décisions graves et radicales. Elle n’est en rien préparée, ni ne s’y intéresse. C’est la faute de ma génération, celle qui a cru aux promesses de Mitterrand comme à celles de Chirac, ces menteurs de profession qui ont fait des émules, de Sarkozy à Hollande, de Mélenchon à Le Pen… Ce pourquoi le changement : c’est maintenant !

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Restaurant de Riga

Nous nous installons, cinq filles et moi, dans un restaurant à l’écart de la place principale, le « 1739 ». Nous sommes en terrasse, devant les gens qui passent dans la rue dévolue surtout aux piétons.

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De nombreux touristes européens déambulent dans cet endroit chargé d’histoire et de pittoresque préservé par un demi-siècle de couvercle socialiste.

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Les terrasses sur la place sont bordées de parterre de fleurs. Tout est riant, voué au plaisir des sens et de la vie bourgeoise : boutiques, boissons, bouffe.

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La nourriture est banale, bien présentée sur l’assiette mais aux prix européens, sauf la bière aux 50 cl à 3€.

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Une voiture de police effectue une ronde à petite vitesse toute les heures, des musiciens ambulants jouent, quêtant des pièces.

Lettonie Riga (17)

Au-dessus d’un toit, un chat fait le gros dos, pas girouette, comme s’il veillait sur les habitants.

Lettonie Riga (18)

La jeunesse sort en tee-shirt bien que la température baisse à 18° en soirée. Les deux garçons nous rejoignent, ils sont allés se promener tout seul et ils nous quitteront avant le retour à l’aéroport pour quelqu’un à voir.

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Amour grec antique

buffiere eros adolescent

PRÉALABLE :

Je ne cautionne en RIEN les pratiques mentionnées ci-après, J’EXPLIQUE ce que fut la conception grecque antique. Il s’agit de science historique, pas de morale.

Le massacre islamiste d’une cinquantaine de gais dans une discothèque de Floride à Orlando rappelle combien les religions du Livre issues du Moyen-Orient, que ce soit la juive, la chrétienne ou la musulmane, sont intolérantes au désir sexuel. Le seul désir licite est réservé à Dieu pour Sa gloire, la reproduction en série de Ses fidèles, et l’obéissance soumise à Ses commandements. Tout le reste est péché et éternelle consomption dans les flammes de l’enfer : car c’est prendre à Dieu que de désirer autre chose que Lui, de préférer la chair à l’esprit, le matérialisme de ce monde à la gloire de (l’hypothétique) autre. Dieu est totalitaire, il commande tout et exige soumission, il veut tout pour lui, en Père archaïque.

Bien différentes étaient les sociétés européennes antiques. Thucydide fit même de la nudité en Grèce un symbole de civilisation ! Nul ne peut comprendre la civilisation occidentale et l’histoire de la Grèce antique, sans saisir au fond ce phénomène social de la pédérastie. Qu’elle que soit la position de chacun sur le sujet, approbation, indifférence ou dégoût, le désir homosexuel est un fait humain. Qu’il soit inné ou acquis, en propension dans le besoin affectif durant l’enfance ou déclenché par une éducation trop rigoriste (Mateen, l’islamiste, avait longuement fréquenté la boite gai, manifestement très tenté…), ce n’est pas un « choix » de vie. Mais ce désir multiforme n’est pas le Mal en soi, seules ses conséquences peuvent être bonnes ou mauvaises.

dover homosexualite grecque

Les sociétés antiques européennes reconnaissaient le désir dans ses multiples manifestations : polymorphes durant l’enfance (la sensualité de l’eau, des pieds nus sur la terre, des caresses maternelles), panthéistes à l’adolescence (se rouler nu dans l’herbe mouillée, se frotter aux arbres, exercer ses muscles et les voir jouer sous la peau, se mettre torse nu, s’empoigner avec ses camarades), génitales avec la maturité (le désir se focalise). Mais les Grecs n’avaient pas de mots pour distinguer homosexualité et hétérosexualité. Chacun, selon les moments, pouvaient réagir à des stimuli homos ou hétéros mais la bisexualité comme mode de vie n’était pas admise. Le désir réciproque d’hommes appartenant à la même classe d’âge, s’il était naturel dans la sensualité enfantine et la sexualité exploratoire adolescente, n’était pas socialement bien vu au-delà, vers 18 ans. Le citoyen guerrier adulte était un mâle actif, destiné à éduquer les plus jeunes et à faire des enfants, pas à s’égarer dans une sexualité stérile pour la cité. On se mariait, honorait sa femme, mais on lutinait les beaux éphèbes.

Les causes de la pédérastie grecque sont historiques. À relief haché, atomisation politique ; le problème majeur des cités en guerre perpétuelle était la survie. La fonction qui comptait le plus était inévitablement le guerrier : citoyen, adulte, mâle. Les femmes, peu aptes au combat car souvent enceintes ou flanquées de marmots, furent dépréciées à l’aune des valeurs de la cité. Du fait de leur moindre disponibilité physique, on en vint à mettre en doute leurs capacités physiques, puis intellectuelles, et même leur volonté. Pour les mâles, rompus aux durs exercices militaires et à la contrainte du danger, les femmes ne savaient pas résister aux tentations de la sécurité, du confort et du plaisir ; on les croyait portée à la soumission. Mariées tôt, vers 15 ans, peu cultivées sauf exception, elles étaient confinées au gynécée où elles avaient la garde des enfants en bas âge. Une « femme honnête » selon les critères grecs ne pouvait sortir de chez elle que pour trois raisons : participer à une fête publique, faire des achats, accomplir des obligations religieuses.

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Faisant de nécessité vertu, les hommes mariés tard, vers 30 ans, s’entraînaient à la guerre et valorisaient les vertus viriles. Nul ne peut s’étonner qu’ils désirassent alors des adolescents au teint frais, au corps souple, au cœur tendre, qui exhibaient leur nudité sur les palestres. Ils avaient sur les femmes plusieurs avantages : leur liberté, leur adhésion aux valeurs des guerriers, et une grâce comparable à celle des corps féminins. Les jeunes mâles apparaissaient bien supérieurs aux filles en intérêt et en disponibilité. Les vases représentent éraste (protecteur barbu) et éromène (éphèbe imberbe et cheveux longs) face à face, en caresses ou en baiser.

Les garçons étaient jugés pour ce qu’ils promettaient d’être une fois épanouis. Le courage, la résistance à la douleur, la fidélité, la musculature, étaient valorisés. La qualité des relations entre aînés et plus jeunes était pour lors différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Les rapports se devaient d’être complets, car la formation d’un guerrier sollicite toutes les capacités humaines : les sens, l’affectivité, l’esprit et l’idéal. Un soldat se doit d’être physiquement fort, moralement courageux, intellectuellement rusé, et de croire à ce qu’il fait. La relation la plus riche est avec un être en complète harmonie avec soi, qui valorise toutes ces qualités communes. Si les citoyens pouvaient aussi assouvir leurs désirs sexuels sur les prostituées ou sur les jeunes garçons esclaves, leur inclination profonde allait vers ces guerriers en fleur qu’ils côtoyaient et entraînaient chaque jour, dont l’admiration et la séduction leur importait.

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Le combat avait induit un culte du corps fondé à la fois sur la puissance et sur la souplesse. La beauté (kalos) est avant tout physique en Grèce antique : l’allure, le teint, la conformation équilibrée, les gestes mesurés et hardis. Kalos n’est pas employé au sens moral. L’idéal traduit par la sculpture et la peinture de vase est l’éphèbe de 12 à 18 ans, au corps harmonieusement développé par la pratique du pentathlon (lutte, course, boxe, saut en longueur, lancer du disque, lancer du javelot). Ces exercices sont complets, ils donnent souplesse, endurance et force. Aucune partie du corps n’est privilégiée, donc hypertrophiée ; la musculation est générale, le corps est aimé pour ses possibilités, non pour son apparence. La beauté grecque n’a donc rien à voir avec celle de nos messsieurs Muscles chère aux homosexuels contemporains, mais plutôt avec celle des nageurs juvéniles.

Durant l’été grec, sur les palestres aux senteurs balsamiques où l’on s’exerçait nus entre pairs, dans les gymnases où l’on se frottait mutuellement d’huile ambrée avant de s’empoigner et de rouler dans la poussière, la sensualité faisait partie du quotidien ; elle était naturelle, admise, encouragée. L’exercice échauffe, le contact électrise, la performance séduit, la concurrence stimule. La grâce corporelle et l’effort d’un être jeune émeuvent toujours le plus âgé. La vulnérabilité des anatomies en développement fait que les coups, les prises et le cuir participent d’une obscure fascination.

adulte et adolescent palestre

Quant aux adolescents, ils ne restent pas des anges (il n’y a pas d’abstraction éthérée que sont les anges dans les sociétés antiques). Travaillés de puberté, ne pouvant par interdit social aborder les filles, ils ne sont pas insensibles aux désirs virils ; ils admirent les plus forts, les plus glorieux, ils voudraient les imiter en tout et être valorisés par eux. Leur sensualité s’extériorise, ils cherchent à séduire, se mettent en valeur. C’était un honneur que d’être désiré ; l’estime de soi en était valorisée.

Mais le désir est lié à l’estime, et l’on ne peut estimer ce que l’on peut acheter. En outre, ni les femmes, ni les esclaves, ni les prostitué(e)s ne pouvaient parler combat ou philosophie, ni adhérer aux valeurs du citoyen guerrier. Le besoin de relations personnelles intenses ne pouvait être satisfait que par un semblable en devenir. Le mariage, les enfants, la communauté, ne satisfaisaient pas pleinement cette exigence. L’amour profond ne pouvait naître du couple, où l’égalité ne régnait pas, ni des amis politiques ; il se fixait plutôt sur un être à protéger, à éduquer, à élever au même rang que le sien.

Tout n’était pas permis : aucune fellation entre éphèbe et adulte n’est présentée sur les vases peints (alors qu’il en existe pour les couples hétéros et entre pairs adolescents), et le coït anal est une forme de mépris (réservé aux prostitués, passifs par nature) ou de domination (les bergers entre eux). Les positions de la femme (dominée) dans les représentations antiques sont bien distinctes de celles de l’adolescent. Celui-ci est aimé debout, de face, entre les cuisses ; à l’inverse, la fille est prise par derrière et penche le buste ou bien se trouve dessous si l’amour se pratique allongé.

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La distinction cruciale est entre actif et passif ; le citoyen libre ne peut être passif, ce serait déchoir et laisser entendre à cette société de guerriers que l’on admet être « vaincu ». L’adolescent peut encore se permettre de jouer sur l’ambiguïté, de se laisser aimer, de s’offrir à qui le valorise socialement, de se travestir durant les fêtes : il n’est pas égal de l’adulte, ni mûr, ni citoyen responsable. Une fois l’âge atteint d’être citoyen, ce genre de comportement lui est socialement interdit : ce serait vouloir rester dans l’immaturité, irresponsable et poids mort pour la cité.

L’amour entre adulte et garçon (jamais avec un enfant non pubère) n’est reconnu socialement que s’il est une véritable relation affective, dont le but est l’éducation du futur citoyen guerrier. Il s’agit d’un vieux rite d’initiation attesté en Crète et resté fort à Sparte, répandu dans tout le monde grec. Mais à Athènes, prostitution et proxénétisme sur la personne de citoyens libres, femmes ou enfants, étaient des crimes, tout comme le viol, et passibles de mort.

L’enseignement grec est chose vivante, de main à épaule, de bouche à oreille, d’esprit à esprit. Il nécessite un maître et non des livres. Il vise à acquérir le savoir par raisonnement contradictoire de l’accoucheur d’âme, mais aussi à forger les vertus par l’exemple. Éduquer, c’est élever et non gaver. Inculqué par l’érotisme, l’affection et l’estime, l’enseignement grec forme des hommes complets, robustes, trempés et brillants. Pour Platon, l’amant féconde spirituellement l’aimé en déversant son sperme entre ses cuisses, la tendresse en son cœur et le raisonnement en son esprit. Il devient le père de ses connaissances et de ses vertus, il couve ses affections, il surveille sa valeur physique, morale et intellectuelle. L’amour ouvre à la connaissance parce que l’être entier a soif et arde de remonter à la source. La beauté d’un corps incite à la beauté du cœur, prélude à découvrir la beauté d’une âme.

sergent homosexualite et initiation chez les peuples indo europeens

Dernier stade de l’amour pédérastique, le dévouement. Le garçon aimé devient sacré ; on peut mourir pour lui ou avec lui – et réciproquement. Ainsi tombèrent à Chéronée les Trois-cents de Thèbes. Là se révèle le sentiment cosmique que les Grecs avaient de cet amour. Si Aphrodite préside à l’amour entre homme et femme, c’est Éros qui préside à l’amour des adolescents. Éros apparaît avec Hésiode comme l’une des forces qui succèdent au chaos, bien avant que naissent les dieux et les hommes. Il pousse les éléments de la matière à s’assembler et à s’unir. Il apparaît ainsi comme le lien individuel le plus fort dans la cité. Celle-ci, pour sa survie, l’encourage, car Éros est liberté : il lie les guerriers, assure la transmission des vertus, protège contre les ennemis ; il assemble les citoyens et protège contre les tyrans (Harmodios et Aristogiton).

L’amour grec a donc peu à voir avec le mythe qui court les esprits aujourd’hui. Les pédérastes d’Occident qui agressent les impubères auraient été condamnés pour viol en Grèce ancienne, les homos de plus de 18 ans méprisés comme soumis, les obsédés sexuels et les pervers du fist-fucking châtiés.

L’amour grec était bien circonscrit par ses acteurs et dans ses buts. Moyen d’éducation hors pair, façon la plus efficace de former par l’exemple et l’attention des guerriers hors du commun, il respectait la personne de l’adolescent et ne se poursuivait pas après l’apparition de la première barbe, vers 16 ans. La sexualité n’était que secondaire, loin derrière l’érotisme sensuel, l’amitié tendre et l’estime personnelle. Car ce qui comptait, en Grèce ancienne, était non le Bien en soi mais la vertu, non le Mal absolu édicté par commandement de l’au-delà mais le vice ici et maintenant. L’individualisme n’existait pas : était encouragé ce qui était bon pour la cité, puni ce qui était mal pour la collectivité.

Xénophon le résume à merveille lorsqu’il évoque Lycurgue dans la République des Lacédémoniens : « Quand un homme qui était lui-même honnête, épris de l’âme d’un jeune garçon, aspirait à s’en faire un ami sans reproche et à vivre avec lui, il le louait et voyait dans cette amitié le plus beau moyen de former un jeune homme » 2.13.

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Religion et foi

Pour moi, toute croyance métaphysique est du ressort de l’intime.

Nul ne peut se mettre à la place d’un autre à cet égard. Il s’agit en effet des fins de l’existence et de l’éventuel au-delà. Aucune « preuves » n’en peuvent être données autres que la Présence, ou l’envie de suivre un être exemplaire. La conviction naît en chacun, par conversion profonde ou par abandon au Guide, modèle de perfection ou maître de vie. Paul est renversé sur le chemin de Damas, Claudel bouleversé derrière le pilier droit du chœur de Notre-Dame. À l’inverse, Pascal fait le pari raisonné de croire, avant d’être saisi de « feu ». Je respecte ces convictions, puisqu’elles sont de l’ordre de l’intime. Mais je ne tiens pas à ce qu’un prosélytisme quelconque envahisse mon existence. En cela, je suis « laïc ».

religions dans le monde carte

Je distingue en effet la foi et l’église, la croyance et la tradition religieuse.

Pour ma part, je ne suis pas un « croyant ». Sur le fond métaphysique, je reste à la porte. Les spéculations sur ce qu’on ne peut pas connaître me paraissent stériles, elles n’ont pour moi pas de sens, pas de signification. Ou plutôt, ce qu’elles signifient n’est pas ce qui rationnellement me touche, ni ne me passionne, ni sort du ventre. Le sens est hors de toute raison, dans l’angoisse profonde et l’espérance – pas dans l’entendement mais dans l’émotion et l’instinct. Le sens humain n’est donc pas complet, inabouti. Il n’y a « pas de sens » parce que ni l’instinct, ni l’émotion ne sont « penser ».

Toutes les religions universelles se ramènent au fond à deux dispositions :

  1. Un abandon face à l’adversité (croire, tout simplement, sans raison)
  2. Le refus de la réalité et l’espérance qu’un autre monde est possible (sans que l’on fasse quoi que ce soit pour qu’il advienne)

Autrement dit la trilogie catholique : la foi, l’espérance et la charité.

Il s’agit bien de propensions intimes, irraisonnées, qui ressortent d’un déficit du vital, d’une déprime intérieure, de l’émotionnel exacerbé et de l’affolement face à tout ce qui change, qui bouge, qui surprend, d’un désir d’abdication et de refuge, d’être à nouveau petit enfant irresponsable que papa ou maman prend en charge. Avez-vous noté que les périodes de foi mystique naissent lors des grands bouleversements des peuples, dans l’Exil à Babylone, durant la migration hors d’Égypte, lors de la colonisation romaine, à la fin de l’Empire lézardé par les jeunes et vigoureuses invasions barbares, lorsque la Renaissance incite à la Réforme, après la chute de la dernière monarchie française et la défaite face aux Prussiens, à la suite de la boucherie de 1914, depuis la crainte sur le pétrole ou le nucléaire et les angoisses sur le climat, à la suite de l’échec des « printemps » arabes et du chaos qu’y a mis la liberté dans des pays encore archaïques ?…

Et pourtant, « l’autre monde » possible existe : il est celui d’à côté – pas celui d’hier ni celui d’au-delà.

Il est ce monde des autres qu’il nous faudrait découvrir, explorer et penser : Babylone pour les Hébreux, Rome pour les Juifs, les dits ‘barbares’ pour les Romains, les Protestants pour les Catholiques, l’Allemagne pour les Français après Sedan et avant 14, l’imagination, la recherche et l’inventivité industrieuse pour le climat et la gestion des ressources, l’islam même pour les ignorants qui n’ont jamais lu le Coran ni abordé la culture ni l’histoire…

Mais, plutôt que se colleter aux réalités, il est tellement plus facile de s’évader dans les fumées de l’Ailleurs, n’est-ce pas ? L’avenir radieux est sans cesse remis à demain car “le diable” (ou les Méchants) l’empêchent de se réaliser ici et maintenant. Il faut donc “prier”, se ressourcer dans “la foi”, la doctrine pure et sans tache, le littéral des Livres saints (Bible, Coran ou Das Kapital) et faire confiance aux clercs, ayatollahs, imams, rabbins, gourous, commissaires politiques gardiens de “la ligne” ou intermédiaires autorisés par l’Église entre Dieu et les pécheurs. Ne pas penser soi, s’abandonner entre les mains du Père, se soumettre (sens du mot islam).

Judaïsme Johann Sfar Le chat du rabbin

Est-il étonnant que ceux qui s’abandonnent le plus à l’au-delà soient ceux à qui la réalité de leur présent ne fait aucun cadeau ?

Les post-Romains se réfugient en monastères, hors du temps, dans un espace clos. La France féodale est angoissée de l’an mil, inquiète du Diable et des sorcières, aspirant à pèleriner pour chasser l’hérétique en Languedoc, sur le chemin de Jacques, et demain à Jérusalem. La mystique rhénane naît dans l’Allemagne des Grands Féodaux. Les pauvres Espagnols partent se tailler des empires en Amérique. Les Puritains anglais, persécutés, partent défricher la terre promise outre-Atlantique. Il n’est pas jusqu’aux hippies des années 60 sur les chemins de Katmandou, de Goa et de Bali qui n’aient été voir ailleurs, tenter de vivre autrement, s’évader dans la fumée et élever pour un temps des chèvres en tissant leurs vêtements. Ou Daech et son culte de la violence et du martyre, qui attire les âmes faibles éprises de discipline et d’absolu.

Dans tout cet exemplaire dépressif et auto-répressif, même les soi-disant laïcs, écolos mystiques qui se croient à gauche aujourd’hui puisent à l’envi : prêches enflammés contre le « luxe » et la luxure, contre la vanité et la dépense, militantisme pour une morale de l’austérité, de l’économe et de la rétention ; croisade des « enfants » ; conversions « naïves » ; récits rêvés d’apocalypses ; « miracles » édifiants…

christianisme mediavores

Max Gallo, historien populaire et essayiste sur l’État, a conté la geste chrétienne de la Fille aînée de l’église en trois volumes parus au début du second millénaire : saint Martin ou le manteau du soldat, Clovis ou le baptême du roi, Bernard de Clairvaux ou la croisade du moine. Il déroule, sans guère d’esprit critique, les images d’Épinal de « notre histoire de France » largement écrite par l’Église officielle sous la forme d’une Légende Dorée. Elle se décline en mystique (Martin), en politique (Clovis ou Louis 1er) puis en impérialisme (Bernard fondateur d’Ordre et prêcheur de croisade). Le premier volume est le plus mièvre, opposant comme Bien et Mal un Romain antique et son fils christo-hippie. Le premier est féru de lettres et de morale, amateur de vin et de jeunes femmes, le second est dépeint sentimental hystérique, ignorant et refusant d’utiliser son esprit pour se réfugier dans l’offrande passive de « la prière », frappé d’exemples martyrs, aspirant à s’humilier dans la boue, se châtiant sous la pluie glacée et refusant tous les plaisirs venus des autres et de la nature. L’humain n’a-t-il donc le choix qu’entre l’ange et la bête ? Ne sommes-nous point debout mais faillibles, vaillants mais aveugles ? C’est en tâtonnant que l’existence se révèle, il faut de la force pour aller de l’avant. Max Gallo le reconverti, lors du baptême du bébé Antoine en 2001 ainsi qu’il le raconte, a le zèle du néophyte pour croire en cette histoire sainte avec la foi du charbonnier.

J’avoue comprendre mieux le Bouddhisme sur ce sujet.

Lucide sur l’Illusion (ce voile de Maya) et tenté un temps par le renoncement (Bouddha fut ascète), il a résolu bien mieux que le Christianisme cette panne d’énergie, ce déficit vital et psychologique qui frappe ici ou là les hommes lorsque les temps déstabilisent les sociétés. Contrer l’Illusion consiste pour le bouddhisme non à rêver d’un autre monde, d’une Cité de Dieu ailleurs que sur cette terre, ou d’un combat paranoïaque contre tous ceux qui ne croient pas exactement comme vous, mais à démonter signe à signe ce que l’on croit être vrai pour pénétrer le cœur des choses. Il s’agit de discipline qui passe par :

  1. la maîtrise du corps (le yoga, les arts du zen),
  2. la domination des passions (selon des exercices respiratoires et spirituels)
  3. la méditation intellectuelle la plus poussée (sous la direction d’un maître).

Point d’abandon alors, entre les mains d’un Père ni dans un néant quelconque – mais une énergie canalisée en soi, prête à rejoindre les énergies du monde. Pour certains Chrétiens eux-mêmes, la « prière » n’est pas s’abîmer en Dieu mais l’instant d’un retour sur soi pour un ressourcement intime.

Reste la tradition

Elle est culture et j’y participe, étant tombé dedans petit avec le baptême, les cérémonies, la messe, le patronage, les scouts, l’aumônerie du lycée. A noter, pour l’histoire, que si j’ai rencontré en catholicisme beaucoup de sentimentalité, de névroses, une phobie hystérique de la nudité, une angoisse viscérale du sexe et les affres permanents de la conscience coupable – je n’ai pas rencontré de pédophiles ni d’homosexuels déclarés. Il y a une hystérisation probable de cette infime minorité dans les faux (ou très exagérés) souvenirs d’aujourd’hui. Axel Kahn n’a-t-il pas déclaré lui-même au Club de la presse d’Europe 1 qu’un curé qui le regardait nager nu était un « pédophile » ? Entre le regard et l’acte, il y a me semble-t-il une différence… Mais rien de tel que la confusion pour obtenir son quart d’heure de gloire médiatique.

Je n’ai pour ma part échappé qu’aux collèges et aux pèlerinages… Peut-être est-ce surtout là que se situaient ces pratiques réprouvées ? Il va de soi que la peur de la femme, l’idéalisation de la Vierge, la frilosité envers le corps, incitent comme l’interdiction de la sexualité « normale » aux prêtres, à la déviance de pulsions de toutes façons irrésistibles ? Peut-être ces pratiques pédo ou homo – que nous réunissions par commodité sous le terme « pédé » – ont-elles été encouragées après ma période de prime adolescence, dans les suites de mai 68 que les gauchistes réprobateurs d’aujourd’hui, qui adorent faire à leçon au monde – ont encouragées et pratiquées sans vergogne pour être à la pointe de la mode rebelle ?

croix dylan michael patton 13 ans

Je ne renie pas les racines majoritairement chrétiennes de l’Europe, même si le soubassement gréco-romain et celtique, viking, est important (dans la langue, le droit, le parlement, les moeurs, et même l’architecture des églises et des cathédrales). Viennent ensuite des influences juives, notamment sur la Méditerranée, qui ont duré plusieurs siècles, l’islam un peu, même pas un demi-siècle cependant vers Narbonne et Toulouse. L’orientalisme – qui va du Maroc au Japon en passant par l’Égypte, la Perse, l’Inde et la Chine – a eu plus d’influence sur notre culture que l’islam lui-même, n’en déplaise aux soumis.

L’Europe, la France, se sont façonnées de tout cela.

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Marmots à Marmottan

marmottant expo 2016 l art et l enfant affiche

Jusqu’au 3 juillet 2016, l’exposition L’Art et l’enfant, chefs-d’œuvre de la peinture française présente près de 75 œuvres provenant de musées et de collections particulières sur le thème de l’enfant (filles et garçons), du XIVe au XXe siècle. Sept sections chronologiques couvrent les thèmes.

Enfant-Dieu, enfant-roi, enfant-héritier, le petit ou la petite ne sont que des maillons d’une lignée jusqu’au siècle de Rousseau qui réhabilite l’attachement en raison des progrès de la médecine qui réduit la mortalité infantile. On se préoccupe alors d’allaitement maternel plutôt que de nourrice, d’éducation plutôt que de liberté, de jeux plutôt que de travail.

Avec les révolutions, Gavroche envahit la peinture, enfant martyr comme Bara, enfant des barricades, jeune clairon ou tambour. La préoccupation sociale s’occupe aussi de montrer petits miséreux ou bourgeois, vendeurs de violettes aux vêtements déchirés ou adultes en réduction comme papa ou maman. Le siècle industrieux enivré de grandes idées sur l’Humanité croit même à la « page blanche » sur laquelle la société et les parents peuvent tout écrire. L’Église, l’hygiénisme médical et l’État vont embrigader l’enfance dans les carcans de la morale et de la discipline. L’enfant qui était l’avenir de la lignée devient l’avenir du pays avant d’être le miroir du couple – ou de l’artiste.

À l’aube du XXe siècle, le dessin d’enfant rencontre les avant-gardes et les dessins de bohèmes en herbe comme Maurice Denis et Jean Lurçat sont présentés pour la première fois au public. Quand l’infantilisme saisit l’art « moderne » pour explorer décidément toutes les impasses contre « l’asphyxiante culture ».

freres le nain enfants avec une cage a oiseau et un chat bpk berlin

Les œuvres sont le reflet de la société dans laquelle elles sont nées. Le statut de l’enfant a évolué avec les mœurs et les pratiques. C’est donc moins le portrait que les scènes de genre qui sont privilégiées dans cette exposition, aboutissant au statut à part entière de l’enfant que le XXe siècle magnifiera au-delà de tout raisonnable – jusqu’à l’infantilisme de caricature.

Encore qu’il faille nuancer fortement les propos des « chers professeurs » qui commentent le catalogue sur les âges farouches : la représentation picturale n’est pas la vie réelle et si les scènes peintes jusqu’à la fin du XIXe siècle paraissent souvent empruntées, c’est qu’elles avaient le but symbolique d’éterniser le statut social. Le sentiment, c’est autre chose, il restait dans l’intime, les parents en avaient un peu honte en public. Il n’est d’ailleurs que de se souvenir du siècle bourgeois, qui a duré jusqu’en mai 1968 : si l’on pouvait vivre en slip dans le jardin clos, pas question de sortir dans la rue sans être habillé des pieds à la tête, col boutonné et veste de rigueur. Il fallait se montrer sous un jour « respectable ».

L’enfant est longtemps représenté comme accessoire : fils de Dieu (Philippe de Champaigne, Louis XIV offrant sa couronne et son sceptre à la Vierge tenant l’Enfant, v.1650), de roi (Henri Testelin, Louis XIV roi de France et de Navarre, 1648) ou de paysan (frères Le Nain, Enfants avec une cage à oiseaux et un chat, v.1646). D’enfant-lignée qui va prendre la suite des adultes dans les années futures, le juvénile est peu à peu valorisé pour lui-même, préservé comme « innocent » jusqu’à la cucuterie (Pierre Mignard, Louis-Marie de Bourbon, v.1681) ou abandonné dans les insurrections (Philippe-Auguste Jeanron, Les petits patriotes, 1830) ou dans les rues jusqu’à l’indécence (Fernand Palez, Un martyr, le marchand de violettes, 1885).fernand palez un martyr le marchand de violettes muses beaux arts paris

Il y a de la quête d’identité dans la représentation de l’enfant, de la sensualité sauvage à la discipline (Jean-François Millet, La précaution maternelle, v.1855), puis la célébration des rôles sociaux en ces petits en situation (Eva Gonzalès, Enfant de troupe ou Le clairon, 1870), jusqu’à s’intéresser à l’enfance comme « race » à part (Félix Vallotton, Le ballon, 1899), vivant par tous les sens hors de raison (Pablo Picasso, Le peintre et l’enfant, 1969), jusqu’au culte de la jeunesse éternelle et du spontanéisme immature revendiqué aujourd’hui. Même les adultes se veulent désormais « mignons » et androgynes comme l’enfant mythique, légers et joueurs comme lui, vivant au seul présent sans se préoccuper ni du passé, ni des autres, ni du futur.

philippe auguste jeanron les petits patriotes musee beaux arts caen

Une expo bien classique, à vocation édifiante, qui a le mérite de présenter des œuvres rarement sorties de leurs cimaises ou des alcôves privées. Mais n’attendez aucune révolution du regard : il est bien formaté par l’université.

Musée Marmottant, 2, rue Louis-Boilly 75016 Paris, ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, plein tarif 11€, tarif réduit 6.50€

Billetterie en ligne à la Fnac

Musée Marmottant présentation

Exposition L’art et l’enfant jusqu’au 3 juillet 2016, (très) courte vidéo de présentation

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Théo Kosma En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards

theo kosma en attendant d etre grande 1 vetue de regards

Une petite fille raconte ses années libertines. Ou plutôt son enfance libre dans ces années 1970 un peu baba cool où la sensualité a trouvé droit de cité. Pas trop, mais plus qu’avant. C’est ainsi que des plages existent où des femmes vont seins nus ; ou des enfants jusque vers sept ou huit ans restent vêtus de vent. Mais le Surmoi peccamineux chrétien ou social inhibe les adultes, ils ont plus peur du regard des autres que la volonté de dispenser une éducation épanouie. La dictature psy, qui fait florès à l’époque, remplace les curés pour prêcher la pudeur et autres Œdipe mal gérés.

L’auteur s’en amuse, par la voix de Chloé. Celle-ci n’est pas si délurée qu’elle le croit, tout juste un brin trop en avance, comme si elle reconstruisait sa prime enfance une fois grande. Pour connaître un peu les enfants, je m’étonne qu’elle puisse avoir des souvenirs aussi précis dès l’âge de deux ans, qu’elle voie ses copains et copines frissonner de pudeur à quatre ans, qu’elle ait envie de regarder des films d’épouvante à six ans, qu’elle s’informe « à la bibliothèque » sur le sexe au même âge, qu’un copain de son âge, huit ans, ait « la main qui tremble » à seulement la déshabiller, sans que rien d’autre ne se passe…

Tout redevient réaliste après huit ans, le plaisir érotique de se rouler toute nue dans le sable ou dans l’herbe, de s’affronter au catch dans le plus simple appareil avec sa meilleure copine, de nager nue pour voir les garçons émoustillés, de prendre des douches matin et soir pour se toucher, se lisser, s’explorer. Nous sommes loin des rigueurs des couvents mais rien de bien méchant, pas vraiment de sexe, ou plutôt rien de génital – et surtout rien entre enfant et adulte. Uniquement des jeux entre soi, caresses et frottements, nudité et sensations. De l’intime, pas de l’intimité, observer les réactions de ses sens, sans en oublier aucun ou presque (l’oreille ?).

Il y a même de l’humour à décrire par des yeux enfants les contorsions maladroites des adultes qui s’enferment dans leur chambre pour « classer le courrier » (nous sommes avant l’ère Internet) ou qui ahanent dans leur lit « comme dans un documentaire animalier ». Mal baisés, mal aidés, « libérés » sans trop savoir qu’en faire ni comment faire, les adultes du temps sont de gentils paumés velléitaires qui accordent une liberté sans savoir où elle va, ou en interdisent une autre sans savoir pourquoi.

La société ne les soutient pas, au contraire ! « Chaque année, écrit l’auteur p.115, les tissus sont devenus de plus en plus petits. Les shorts qui arrivaient aux genoux ont laissé apparaître le haut des fesses. Les pantalons sont devenus tailles basses, découvrant la culotte, voire la raie. Les chemisiers ont mis le dos à l’air, les t-shirts se sont arrêtés au-dessus du nombril. Les manches ont raccourci elles aussi, jusqu’aux épaules, et qui plus est les matières sont devenues de plus en plus moulantes et transparentes. Moulantes au point de dessiner les tétons et les lèvres du vagin. Transparentes au point de tout montrer du soutien-gorge, ou selon le cas de l’absence de soutien-gorge. Tout cela a entraîné deux paradoxes. Tout d’abord, moins il y a de tissus plus le prix augmente. Ensuite, plus la peau est découverte plus le naturisme devient ringard. Si ! Quel illogisme… » (J’ai corrigé les deux fautes d’accord du paragraphe – elles ne sont pas les seules, notamment « tache » qui ne s’écrit pas « tâche » sans changer de sens).

theo kosma En attendant d'être grande 1 couv bis

Le roman est joli, panthéiste sans être voyeur, sensuel sans être indécent, libre sans être licencieux. Tout est naturel, tout est nature – tout devrait aller de soi. La lecture en est quand même « réservée à des lecteurs majeurs » selon le puritanisme anglo-saxon de rigueur sur le net et comme il est rappelé en frontispice. De même la mention rituelle : « Tout lien avec quelque élément réel serait purement fortuit ». Mais nombre de femmes pourront se reconnaître partiellement en petite fille des années 70 (c’est moins vrai pour les garçons), malgré les sensations et activités un peu forcées des premières années, trop reconstruites me semble-t-il.

Vêtue de regards est un titre savoureux mais il manque à mon sens une histoire. Écrire sur les sens aurait un sens plus vif si les échappées voluptueuses étaient les éléments accompagnant une action. Le lecteur lit l’impression passive du monde sur la petite fille ; il aurait aimé lire le monde en actes, qui ajouterait du piment à ces moments d’érotisme innocents tels qu’un Marcel Aymé, dont l’auteur prend parfois le style, a su en instiller.

Ce premier opus est le premier d’une série qui en comprend jusqu’à présent cinq – éditée uniquement en e-book.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards, 2014, e-book format Kindle €0.99

Blog de l’auteur : http://plume-interdite.com/qui-suis-je/

Contact : theo.kosma@plume-interdite.com

Le blog d’Anne Bert soutient ce travail et en a parlé Elle note particulièrement qu’« il est fort utile de donner de la visibilité à de tels textes qui rappellent à tous et à toutes que leur corps est aussi autonome, tout comme leur esprit, qu’il ressent des désirs et de la curiosité et qu’il est normal que l’enfant explore tout cela, sans brimade. »

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Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur

umberto eco lector in fabula
Umberto Eco est décédé le 19 février de cette année à 84 ans. Ce diplôme de philo de Turin avec une thèse sur saint Thomas d’Aquin est surtout connu pour le film tiré de son roman publié en 1980 : le Nom de la rose. Il mêle moyen-âge et religion, politique et érudition, naïveté et savoir, censure et péché. Les illettrés, hélas de plus en plus nombreux depuis la génération Mitterrand du jouissif, accentué depuis par le zapping à tout instant d’Internet sur Smartphone, n’ont jamais rien lu d’Umberto. Ils n’ont regardé que les images de Jean-Jacques Annaud, les acteurs Sean Connery en James Bond médiéval et Christian Slater en frais novice de 17 ans.

Ses autres romans n’ont pas été aussi « célèbres » car le ciné n’a pas osé s’y colleter. Le Pendule de Foucault, paru en 1988, rénove les Templiers et critique l’ésotérisme. L’Ile du jour d’avant, en 1994, est trop compliqué pour les esprits simples, trop paradoxal sur les longitudes et les fuseaux horaires. Baudolino, livré au public en 2000 raconte le mensonge et la vérité, via les tribulations d’un garçon du XIIe siècle qui ne survit que par affabulations. Les suivants ? Personne n’en parle déjà plus…

Or Umberto Eco était aussi un chercheur du langage, un sémioticien dans la lignée de Roland Barthes. Du temps où les plus bêtes lisaient, à la fin des années 70, il fait paraître un recueil d’articles écrits entre 1976 et 1978 sur la pragmatique du texte, ou comment un lecteur interprète l’œuvre, donc participe de ses multiples sens. La traduction française a conservé son titre en italien, on ne sait pourquoi, peut-être parce que Lector in fabula est plus joli que le lecteur dans les structures narratives ?

Pour Eco, l’œuvre est un message, mais ambigu – car plusieurs signifiés cohabitent dans un seul signifiant. Selon le public, sa signification d’une œuvre diffèrera. Les conditions, sociales, historiques, culturelles de son écriture comme de sa lecture sont en partie déterminées par « l’encyclopédie » lexicale et culturelle de ceux qui écrivent et de ceux qui lisent. À cette époque bénie, Eco fixait à 2000 mots le lexique des plus nuls… il s’est réduit de nos jours vers 400 mots !

Ce texte, alors paru en poche, se vendait comme toutes les sciences humaines. Aujourd’hui… la même édition poche de 1989 est toujours disponible : 27 ans sans réédition nécessaire.

Comprendre comment on lit, et aussi de quelle façon on écrit, est disséqué dans ce livre. Non sans humour : le lecteur d’un horaire de chemin de fer est ainsi qualifié, dans la virtuosité du vocabulaire linguistique, « d’opérateur cartésien orthogonal, doué d’un sens aigu de l’irréversibilité des successions temporelles » p.75. On se croirait en IUFM… et Umberto Eco se moque de cette façon de jargonner qui évite de penser.

Bien qu’un peu difficile et spécialisé dans la réflexion sur le langage, le message, la structure narrative et la fonction de lecture, je rends ainsi hommage à l’universitaire ironique et brillant qui vient de nous quitter.

Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur ou la Coopération interprétative dans les textes narratifs (Lector in fabula), 1979, Livre de poche biblio essais 1989, 317 pages, €6.60

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