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Préface aux souvenirs

Mes souvenirs ne sont pas tous écrits ni filmés car se souvenir, c’est actionner sa mémoire, sans laquelle la personnalité n’existe pas. Nombre d’images existent donc en moi sans être matérialisées. Ne vivre qu’au présent signifie rester dans l’instinct, sans morale ni sentiment. La conscience exige une vie intérieure et elle ne peut se fonder que sur les souvenirs vécus. Ils alimentent la sensibilité au-delà de la sensation pure. Chacun a sa forme privilégiée de mémoire ; la mienne est plutôt visuelle, presque architecturale. D’autres ont une mémoire plus auditive. La mémoire olfactive est pour ma part très importante, faisant remonter les images et les sentiments envers les êtres, aimés ou détestés. Mon goût pour la gastronomie vient peut-être de cette propension-là.

Je ne suis pas Marcel, encore moins Proust, mais je pense que chaque personne a quelque chose en lui de l’universel proustien. La « madeleine » (qui n’était, selon les textes alternatifs des éditions Gallimard dans La Pléiade, qu’une vulgaire tartine de pain grillé) évoque des souvenirs affectifs sublimés, des sentiments retrouvés d’un temps perdu. Nostalgie ou aliment de la création ? Chacun en fait ce qu’il veut. Marcel Proust a embelli en gâteau un morceau de pain ; pour ma part je préfère le pain nourrissant du peuple à l’illusion sucrée bourgeoise.

Le souvenir conserve les êtres aimés ; avec leurs images, leurs parfums, leurs musiques, ils restent présents durant notre vie entière. Ce pourquoi il est bon, de temps à autre, de se replonger dans les photos, les albums, les lettres et cartes postales, les cassettes ou (plus récemment) les vidéos. Ils sont les restes d’un présent enfui à jamais. Amour, amitié, admiration sont autant d’élans conservés dans la mémoire que ces objets matériels ravivent. Car rien n’est jamais perdu, mais enfoui au plus profond ; parfois, il suffit de réussir à ouvrir le tiroir… Evidemment, il faut en être conscient, le passé ainsi chanté est embelli : chacun ne garde que le meilleur, la mémoire fait office de passoire qui évacue le petit lait pour ne garder que la crème (positive ou négative). Mais n’est-ce pas cela qui forme l’utilité du souvenir ? Aider à vivre, donner un sens, apprécier la fuite du temps.

Connaître, au fond, c’est encore se souvenir : de ce qu’on a appris, de ceux qu’on a lu ou écouté, de ce qu’on a vécu. Y aurait-il savoir sans souvenirs ? Education sans réminiscence ? Une conscience et même un Moi sans la mémoire ? Le souvenir nous donne une raison d’être dans le présent pour préparer le futur : il est un trait d’union entre celui que nous étions jadis et celui que nous sommes à présent. Les bouddhistes l’appellent le karma, tout en affirmant que le « moi » n’existe pas mais n’est qu’un agrégat de souvenances et sensations dont les nuances changent sans cesse en fonction du présent. Pourquoi pas ? Mais raviver la mémoire permet au passé d’être présent ; à un certain passé mémorisé et sélectionné d’être dans un présent vécu, certes, mais interprété.

La nature n’a aucun souvenir, seulement des traces biologiques ou physiques de ses transformations. Seul l’humain, peut-être, a une mémoire consciente au présent. Elle lui permet d’interpréter le passé pour le faire servir à l’aujourd’hui et à élaborer des probabilités sur demain. Sans mémoire, un ordinateur ne sert à rien ; sans « datas », les algorithmes fonctionnent dans le vide – et « l’intelligence artificielle » ne saurait exister. Apprendre, c’est évoluer de ses expériences et erreurs, donc se souvenir.

La mémoire n’est donc pas un ressassement éternel du même mais une base de données utile à élaborer l’analyse, fût-elle morale, logique, sentimentale ou sensitive. La nature n’a pas conscience qu’elle existe, l’homme si – et peut-être (après-demain ?) l’intelligence artificielle. Bien sûr, les « artistes » tirent des violons nostalgiques sur l’enfance perdue, sur la jeunesse enfuie, sur les amours décomposées, sur ce qui aurait pu être et n’a jamais été. Mais le passé ainsi reconstitué par le souvenir est construit, embelli, recréé. Il est support à l’imaginaire, bien plus beau que le vrai. Trompeuse et inexacte, la mémoire n’est qu’humaine, tout magistrat instructeur le sait trop bien.

Mais l’illusion est support à l’élan qui, lui, est vérité, tel que Rousseau nous l’a montré. Ce pauvre orphelin éperdu de mère et « adopté » à 16 ans par une maitresse-maman qui l’initie au sexe, pleurera toute sa vie le bonheur jamais atteint ; le monde entier lui en veut, ses meilleurs « amis » ne sont que mauvaises gens qui complotent sa perte ; ses enfants sont donnés tout aussitôt à l’assistance publique… Mais quelle sensibilité pour son temps ! Quelle prescience des institutions à venir ! Quel style fluide et sensible ! Je n’aime pas la personne de Jean-Jacques mais j’aime la plupart de ses œuvres. Le musicien-écrivain-philosophe s’évade trop souvent dans l’imaginaire afin de ne pas agir ; il se fait des ennemis par crainte même que ses amis lui en veuillent ; il a peur d’aimer les enfants parce qu’il les voudrait selon l’Idéal. Donc il ne s’engage pas, il ne se construit pas, il reste à jamais inachevé, adolescent perpétuel, révolté épidermique. Ce qui est précisément pourquoi il est universel.

Le souvenir n’est pas un arrêt du temps mais une trace en mémoire, ce qui n’est pas la même chose. Jamais les êtres rencontrés ne reviendront tels qu’on les a vus ou connus. Si d’aventure nous parvenons à les retrouver (par moteur gogol et autres réseauziaux), nous sommes immanquablement déçus. Cela m’est arrivé : soit ils ne se souviennent pas de vous, soit ils n’ont pas envie de renouer un lien qui n’a plus de sens. Malgré les moments forts ou intimes vécus, c’est du passé. Chacun est désormais autre et il serait vain de vouloir régresser à celui que nous étions. Les photos figent le temps physique mais le temps moral, sentimental et sensuel passe inexorablement. La beauté du moment, la vie immédiate, les égarements des sens ne reviendront jamais. Une autre beauté, une autre vie, un autre bouquet de sensations existent mais la mémoire n’est que pour soi, les autres n’ont pas la même trace du même souvenir en eux.

J’aime avant tout suivre les êtres dans la durée, assister à leur transformation qui n’est le plus souvent, je l’ai constaté à l’envi, qu’une révélation de la personnalité en germe. Voir grandir des enfants, de tout bébé à l’âge adulte, est l’un de mes grands bonheurs dans l’existence. Surtout ceux que j’aime, mais pas seulement. Des voisins anonymes, à qui je n’ai jamais dit un mot, des inconnus qui vivent alentour. Voir comment ils épanouissent leur personne m’est une joie profonde – on ne se refait pas. La vie est un roman dont il suffit de feuilleter les pages. En garder des traces est mieux que parcourir un livre car c’est une œuvre qui n’est pas encore écrite et que l’on n’écrira peut-être jamais. Il s’agit moins de documenter son existence que de garder au vif les souvenirs qui nous constituent en tant qu’être humain : encore une fois l’amour, l’amitié, l’admiration, au détriment de tous les sentiments négatifs vécus mais volontairement oubliés ou minimisés. Il est des gens dont je retrouve le nom mais qui ne m’évoquent absolument rien alors que d’autres restent éternellement présents à mon souvenir : Florence, Nicole, Yann, Christine, Jean-Pierre, Olivier, Eliane, François, Camille, tant d’autres…

N’ayons pas peur de notre mémoire ni des traces futiles que nous conservons sous forme de photos, cartes, lettres, invitations, enregistrements – tout ce que nos héritiers jetteront sans remords. Ils forment ce que nous sommes, nous seulement. Après nous, le déluge.

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Emile Guillaumin, La vie d’un simple

Ecrit il y a plus d’un siècle, publié par Daniel Halévy et régulièrement réédité, préfacé par Jean-Louis Curtis, ce roman vrai d’un paysan du Bourbonnais reste un témoignage unique sur la vie à la campagne qu’ont connus nos grands-parents – ceux qui ont fait la guerre de 14. Moins noir que Jacquou le croquant (qui a déclenché chez l’auteur son écriture), il se présente comme le Balzac des champs. Rien ne nous est épargné du décor, les champs, les forêts, la boue, le soleil trop sec, la grêle ravageuse, la pluie glaçante, ni des bêtes, veaux, vaches, cochons, couvées et brebis, ni des acteurs.

Les enfants sont pâtres dès 7 ans, porchers à 9 ans, vachers à 12 ans, moissonneurs à 14 ans, batteurs à 16 ans et laboureurs à 18 tant il faut de force pour peser sur l’araire. Ils se marient vers 23 ou 25 ans et deviennent métayers de pères en fils dès que naissent les enfants. Telle est la dure vie à la terre, immuable et ancestrale, qui n’a quasi pas bougé depuis le néolithique. Les propriétaires sont des bourgeois du bourg ou de la ville – mais plus des seigneurs depuis 1789. Ils sont rarement de Paris mais, dans le Bourbonnais, il en est. Ils prennent pour eux la moitié de la récolte et de la production du cheptel, plus un fermage à l’année pour les terres, la maison et les dépendances. Ce fermage augmente si la ferme est prospère, ce qui est antiéconomique car plus le paysan travaille et mieux il le fait – moins il gagne. Cette loi de rendement décroissant du zèle a sans doute fait beaucoup pour façonner la mentalité résolument antiéconomique des Français !

L’auteur n’est pas tendre pour les propriétaires : « Nous avons affaire trop souvent à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec ! » p.228. Il ne fallait certes pas être futé pour prêter tout son avoir à un frimeur avéré qui avait plus grande gueule et grand train que réussite – mais l’inéducation de l’esprit est comme l’inculture pour le sol : une stérilité. Seule l’école obligatoire a libéré les campagnes de l’emprise de la bêtise, des superstitions, des racontars, des propriétaires et des curés.

Tiennou, né dans une ferme, engagé dans une autre, indépendant dans une troisième, change encore deux fois de métayage. Des enfants poussent, des petits-enfants naissent, tout comme les vaches et les moutons. Le paysan confectionne tout lui-même, sauf ses habits, mais sa moitié les rapetasse jusqu’à ce qu’ils tombent en loques. Sa subsistance dépend des variations du climat et des maladies plus que de la guerre au XIXe siècle. Rien ne va jamais car tout changement est une épreuve : été trop sec, automne trop humide, printemps trop froid, hiver trop rude… Tiennou ne sait ni lire, ni écrire, mais a du bon sens. Il ne croit guère le curé et ses belles histoires au vu de son exemple, mais imagine un grand Horloger et garde une morale primaire, acquise en ses enfances : « Le vrai devoir de chacun me semble tenir dans cette ligne de conduite simple : bien travailler, se comporter correctement, ne chagriner personne, s’efforcer de rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine » p.233. Tiennou a une fois tué un homme, à coups de bâton, une nuit que des « fantômes » le pressaient à le menacer. C’étaient des copains déguisés qui voulaient lui faire peur. Il en a eu grand chagrin et a aidé le bastonné, que les autres avaient abandonnés, à regagner sa maison, où il est mort quelques jours plus tard. Ce n’était pas vraiment sa faute, mais il en a gardé le souvenir.

Pour le reste, les maximes sont de bon sens : « être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres » p.158. L’observation de la société est vite faite : les enrichis pressurent les autres. Le propriétaire dit au métayer : « Obéir et travailler, c’est votre rôle » p.150. Le sien est d’encaisser et d’engueuler. Mais la nature est belle, aménagée par l’homme. Des pages à la Rousseau parsèment le récit, notamment page 148. L’humain est dans le paysage comme l’enfant dans les bras. Cette époque était écologique sans le savoir.

L’auteur a été paysan mais sa mère lui a appris à lire. Il a donc écrit, par plaisir, avant de s’investir dans le syndicalisme paysan pour défendre les petits contre les gros. Il fait de Tiennou, son personnage, un républicain puis un socialiste, mais attaché à l’ordre : il votera comme président pour le futur Napoléon III. Il se méfie de la politique : « J’ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont des gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes se retrouvent salis de ces contacts » p.125.

Bien que ce livre soit un roman, il reste au plus près du réel vécu par l’auteur lui-même comme fils de paysan dans le Bourbonnais. Il n’embellit pas la vie à la campagne mais se soumet à ce qui est. Son paysan nait en 1823 et achève son récit vers 1900, alors que les premières voitures sans chevaux commencent à sillonner la campagne. Celle-ci devient moins isolée, moins immobile, mais ce sera une autre histoire – la nôtre, accélérée en grand par la guerre de 14-18 qui arracha les paysans à leurs petites patries et à leurs patois pour les fondre dans la France.

Emile Guillaumin, La vie d’un simple, 1903, Livre de poche 2004, 287 pages, €6.20

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