Emile Guillaumin, La vie d’un simple

Ecrit il y a plus d’un siècle, publié par Daniel Halévy et régulièrement réédité, préfacé par Jean-Louis Curtis, ce roman vrai d’un paysan du Bourbonnais reste un témoignage unique sur la vie à la campagne qu’ont connus nos grands-parents – ceux qui ont fait la guerre de 14. Moins noir que Jacquou le croquant (qui a déclenché chez l’auteur son écriture), il se présente comme le Balzac des champs. Rien ne nous est épargné du décor, les champs, les forêts, la boue, le soleil trop sec, la grêle ravageuse, la pluie glaçante, ni des bêtes, veaux, vaches, cochons, couvées et brebis, ni des acteurs.

Les enfants sont pâtres dès 7 ans, porchers à 9 ans, vachers à 12 ans, moissonneurs à 14 ans, batteurs à 16 ans et laboureurs à 18 tant il faut de force pour peser sur l’araire. Ils se marient vers 23 ou 25 ans et deviennent métayers de pères en fils dès que naissent les enfants. Telle est la dure vie à la terre, immuable et ancestrale, qui n’a quasi pas bougé depuis le néolithique. Les propriétaires sont des bourgeois du bourg ou de la ville – mais plus des seigneurs depuis 1789. Ils sont rarement de Paris mais, dans le Bourbonnais, il en est. Ils prennent pour eux la moitié de la récolte et de la production du cheptel, plus un fermage à l’année pour les terres, la maison et les dépendances. Ce fermage augmente si la ferme est prospère, ce qui est antiéconomique car plus le paysan travaille et mieux il le fait – moins il gagne. Cette loi de rendement décroissant du zèle a sans doute fait beaucoup pour façonner la mentalité résolument antiéconomique des Français !

L’auteur n’est pas tendre pour les propriétaires : « Nous avons affaire trop souvent à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec ! » p.228. Il ne fallait certes pas être futé pour prêter tout son avoir à un frimeur avéré qui avait plus grande gueule et grand train que réussite – mais l’inéducation de l’esprit est comme l’inculture pour le sol : une stérilité. Seule l’école obligatoire a libéré les campagnes de l’emprise de la bêtise, des superstitions, des racontars, des propriétaires et des curés.

Tiennou, né dans une ferme, engagé dans une autre, indépendant dans une troisième, change encore deux fois de métayage. Des enfants poussent, des petits-enfants naissent, tout comme les vaches et les moutons. Le paysan confectionne tout lui-même, sauf ses habits, mais sa moitié les rapetasse jusqu’à ce qu’ils tombent en loques. Sa subsistance dépend des variations du climat et des maladies plus que de la guerre au XIXe siècle. Rien ne va jamais car tout changement est une épreuve : été trop sec, automne trop humide, printemps trop froid, hiver trop rude… Tiennou ne sait ni lire, ni écrire, mais a du bon sens. Il ne croit guère le curé et ses belles histoires au vu de son exemple, mais imagine un grand Horloger et garde une morale primaire, acquise en ses enfances : « Le vrai devoir de chacun me semble tenir dans cette ligne de conduite simple : bien travailler, se comporter correctement, ne chagriner personne, s’efforcer de rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine » p.233. Tiennou a une fois tué un homme, à coups de bâton, une nuit que des « fantômes » le pressaient à le menacer. C’étaient des copains déguisés qui voulaient lui faire peur. Il en a eu grand chagrin et a aidé le bastonné, que les autres avaient abandonnés, à regagner sa maison, où il est mort quelques jours plus tard. Ce n’était pas vraiment sa faute, mais il en a gardé le souvenir.

Pour le reste, les maximes sont de bon sens : « être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres » p.158. L’observation de la société est vite faite : les enrichis pressurent les autres. Le propriétaire dit au métayer : « Obéir et travailler, c’est votre rôle » p.150. Le sien est d’encaisser et d’engueuler. Mais la nature est belle, aménagée par l’homme. Des pages à la Rousseau parsèment le récit, notamment page 148. L’humain est dans le paysage comme l’enfant dans les bras. Cette époque était écologique sans le savoir.

L’auteur a été paysan mais sa mère lui a appris à lire. Il a donc écrit, par plaisir, avant de s’investir dans le syndicalisme paysan pour défendre les petits contre les gros. Il fait de Tiennou, son personnage, un républicain puis un socialiste, mais attaché à l’ordre : il votera comme président pour le futur Napoléon III. Il se méfie de la politique : « J’ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont des gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes se retrouvent salis de ces contacts » p.125.

Bien que ce livre soit un roman, il reste au plus près du réel vécu par l’auteur lui-même comme fils de paysan dans le Bourbonnais. Il n’embellit pas la vie à la campagne mais se soumet à ce qui est. Son paysan nait en 1823 et achève son récit vers 1900, alors que les premières voitures sans chevaux commencent à sillonner la campagne. Celle-ci devient moins isolée, moins immobile, mais ce sera une autre histoire – la nôtre, accélérée en grand par la guerre de 14-18 qui arracha les paysans à leurs petites patries et à leurs patois pour les fondre dans la France.

Emile Guillaumin, La vie d’un simple, 1903, Livre de poche 2004, 287 pages, €6.20

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