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Jean Dutourd, Mémoires de Mary Watson

Sir Arthur Conan Doyle a commis Le signe des Quatre, roman policier mettant en scène le détective Sherlock Holmes et son second le docteur Watson. Une certaine Mary Morstan, orpheline de mère, sort du pensionnat pour jeunes filles en Écosse, dirigée par la rigide mais généreuse Mrs Mc Lamuir, où son père, capitaine de l’armée des Indes l’a placée pour qu’elle y reçoive une éducation anglaise digne de ce nom. Mais il a brusquement disparu et Mary s’est placée comme dame de compagnie auprès de la délicieuse et fort riche Mrs Forrester. Le plus mystérieux est qu’elle reçoit chaque année par la poste une perle de grande valeur…

Le romancier prolifique et satiriste patenté Dutourd fait cette fois un détour dans le Londres brumeux de Sherlock. Mais il n’est pas son personnage principal, même s’il reste le ressort de l’intrigue. Mrs Forrester fait certes appel à lui pour retrouver un coffret rempli de lettres de l’empereur Napoléon III, qu’elle a intimement connu lorsqu’elle évoluait à Paris, mais ce qui compte en ce roman est son second, le docteur Watson. Alors que Sherlock, qui se prénomme en fait Jeremy, est maigre, lèvres minces, froid comme un poisson, John est athlétique, souriant et lumineux. Mary en tombe immédiatement amoureuse, et c’est semble-t-il réciproque.

Comme sa patronne et amie reçoit tout le grand monde, Mary présente John Watson à Oscar Wilde, poète fameux et critique inverti de la société victorienne autour de 1900. Selon l’auteur, c’est Mary qui fait lire le premier detective novel relatant une enquête de Holmes à Oscar Wilde et celui-ci, enthousiaste, l’encourage à poursuivre et à lui trouver un éditeur. Ce serait donc Watson qui invente le personnage de Holmes et non Holmes qui domine le pâle Watson dans son ombre. Cela correspond à la théorie de Wilde qui affirme que c’est l’art qui crée la nature et non l’inverse. Il est vrai qu’au travers de l’art, on la voit autrement.

Le détective se trouve donc embringué dans l’histoire de Mary et l’énigme des perles ainsi que dans le mystère de la disparition inopinée de son père lorsqu’elle avait juste 18 ans. Son évoquées en passant l’Inde des maharadjahs, le fort d’Agra, la guerre des Cipayes, le démon du jeu et le bagne des îles Andaman. Le capitaine Morstan, naïf et perdu depuis la mort de sa femme, s’est laissé entraîner dans une sombre histoire de trésor que les protagonistes passent en Angleterre mais se refusent à partager. Sherlock Holmes retrouvera évidemment le coffre aux trésors, élucidera la disparition du capitaine, père de Mary, et mettra hors d’état de nuire pour un temps les malfrats. Et Mary Morstan deviendra Madame Mary Watson.

Mais il rencontre une fois de plus le calculateur aigri Moriarty, professeur de mathématiques immigré de Hongrie d’où il a été chassé et ruiné dans sa prime jeunesse pour avoir contesté les Habsbourg. Moriarty est devenu le parrain de la pègre, richissime parce qu’il prélève une dîme sur les casses, et calcule les meilleurs coups qu’il peut faire avec son cerveau logicien et démoniaque.

Après un début un peu laborieux sur la jeunesse de Mary, le roman prend enfin son envol avec l’énigme des perles puis la rencontre de Sherlock Holmes et de John Watson. Le lecteur est alors emporté dans un récit jubilatoire, énoncé d’un ton léger avec l’emballement d’un Stendhal et le style d’un Saint-Simon. Jean Dutourd manifeste une propension à admirer le Second empire, qui lui rappelle le XVIIIe siècle français. Pour lui, « le XIXe siècle industriel dans lequel nous avons le malheur de vivre est si abject, [parce que] la morale a tout envahi. Les riches sont devenus durs et les pauvres haineux » p.147. Le moralisme est né avec Victor Hugo « qui installe son chevalet sur le rocher de Guernesey et pendant 18 ans, peint [l’empereur Napoléon III] comme un monstre. Résultat : Napoléon III est un monstre. L’histoire est un toutou » p.164. Jean Dutourd conforte l’idée que j’ai en général de Victor Hugo. La fin du XXe siècle et le début du XXIe poursuivent cette déplorable tendance, accentuée encore par le panurgisme éhonté des réseaux sociaux.

Dutourd, moraliste lui-même côté conservateur, ne manque pas d’égratigner la bigoterie hypocrite de l’époque Victoria en Angleterre, égratignant au passage « la funeste éducation bourgeoise que reçoivent les demoiselles anglaises dans les pensions d’aujourd’hui. Sous couleur de faire d’elles des personnes bien élevées, on tue les vertus par lesquels se distinguaient jadis les filles de qualité : fierté, auteur, audace, conscience de ce qui vous est dû, et même esprit critique » p.96.

Un bon roman policier qui écume la culture au galop.

Jean Dutourd, Mémoires de Mary Watson, 1980, J’ai lu 2001, 286 pages, €4.18, e-book Kindle €6.49

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Camilla Läckberg, Cyanure

Erica Falk est en vacances et l’auteur explore Martin, jeune policier invité par sa petite amie Lisette à la fête de Noël sur une île au large de Fjällbacka. La famille est complexe et ses membres complexés. Un vrai panier de crabes où des secrets et non-dits empoisonnent l’atmosphère.

Le patriarche, un vieux Ruben en fauteuil roulant, est parti de rien et devenu milliardaire, son entreprise est désormais multinationale et il y a a placé ses deux fils comme PDG et directeur financier. Mais ceux-ci ne sont pas à la hauteur et les sources internes de l’ancien patron lui disent pourquoi. Pour la fête de Noël, Ruben va donc leur faire une surprise : il s’adresse durement à chacun de ceux qu’il a aidé financièrement pour leur reprocher leur inaptitude et, à la stupeur des participants, il annonce qu’il va les déshériter au-delà du minimum exigé par la loi.

Ce devoir accompli, il boit un grand verre d’eau… et s’écroule mort dans son assiette. Marin le policier extérieur à la famille s’approche ; il sent une odeur familière de mort, celle du cyanure. Ruben a été empoisonné ! Dès lors, il faut trouver qui l’a fait. Dans ce huis-clos familial, tout le monde avait un intérêt quelconque à ce que le patriarche disparaisse : pour hériter, pour cacher ses malversations ou ses erreurs, par vengeance.

Mais la tempête de neige se lève, courante en Suède et en cette saison. Les lignes de téléphone sont tombées à terre et les fils arrachés ; le réseau mobile est déconnecté. L’île est coupée du monde pour deux ou trois jours au moins, jusqu’à ce que le brise-glace du sauvetage en mer parvienne à frayer un passage.

Nous sommes plongés alors dans une atmosphère à la Agatha Christie où le tueur est dans la place. Il s’agit de le trouver mais les interrogatoires entrepris par un Martin inexpérimenté ne donnent rien. Il en apprend plus à écouter les cousins se chamailler ou les fils se reprocher des attitudes. D’autant qu’un second meurtre survient, celui du petit-fils Matte, très attaché à son grand-père Ruben mais un brin psychotique. N’a-t-il pas tenté d’étrangler son cousin Bernard, un snob de la haute finance qui l’a harcelé à l’école ? Il est découvert dans sa chambre par sa mère à l’heure de la sieste, une balle dans le cœur. Et le téléphone portable de Bernard – inutile sans réseau – est retrouvé sous son lit. De même qu’une édition des nouvelles de Sherlock Holmes sur sa table de nuit, dont le garçon était féru autant que Ruben.

A la délivrance, lorsque la vedette peut accéder à l’île et que les cadavres y sont embarqués, c’est le déclic : Martin comprend enfin. Il s’agit d’une énigme à la Conan Doyle…

C’est un roman policier plus court et moins fouillé que ceux avec Erica mais qui se lit facilement.

Camilla Läckberg, Cyanure, 2007, Actes sud Babel noir 2012, 155 pages, €7.00 e-book Kindle €5.99

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Frayeurs de Lucio Fulci

Tous les ingrédients gore d’un film d’horreur sont réunis par un réalisateur italien qui situe l’intrigue dans l’Etat de New York. L’univers américain intoxiqué de Bible ressort tous ses poncifs pour rassurer le spectateur : il est bien dans une scène mythique, convenue, dans le genre à la mode, bien loin de notre univers d’Europe qui préfère la Halle aux vins à l’Halloween. Mais le découpage des séquences, les ombres crues des images, le maquillage très réussi de Franco Rufini et la musique originale et lancinante de Fabio Frizzi engagent les sens et font passer un moment captivant.

Une médium (Catriona MacColl) entre en catalepsie dans un immeuble bourgeois de New York lors d’une séance de spiritisme où elle a entrevu des faits épouvantables : un prêtre de 34 ans s’est pendu (Fabrizio Jovine), dans le cimetière de son église de la petite ville de Dunwich (référence au pape du fantastique : Lovecraft). Est gravée dans le cimetière cette maxime : « L’âme qui souhaite ardemment l’éternité échappera à la mort » : peut-être le curé voulait-il transgresser l’ordre divin par orgueil en souhaitant l’éternité ? Le père s’appelle Thomas, celui qui a besoin de toucher pour croire ; son adversaire médium s’appelle Mary, mère de Dieu si l’on peut dire ; l’enfant « innocent » (Luca Venantini) s’appelle John-John, comme le fils de Kennedy : la lutte irrémédiable entre le Bien et le Mal, base de la mentalité chrétienne (pourtant plus nuancée que ce manichéisme) est en place pour le film.

Personne ne sait ou ne veut savoir où est cette bourgade (inventée) de Dunwich. Elle est réputée maudite car bâtie sur l’ancienne Salem où des « sorcières » ont sévi, que les habitants ont brûlées. Double crime qui enracine « le Mal » sur la terre, d’autant que les habitants continuent à « pécher » : le croque-mort rafle les bijoux, le mauvais garçon viole les filles, le cafetier ne pense qu’au fric. En se supprimant contre la volonté de Dieu (ne serait-il ni omniscient ni omniprésent ?), le prêtre a « laissé ouvertes les portes de l’Enfer » – on se demande pourquoi. Les morts peuvent donc revenir – c’est là où le réalisateur veut en venir.

Et ils reviennent. S’évadant des cercueils, se déterrant tout seuls du cimetière, apparaissant aux fenêtres, hypnotisant les humains terrifiés par leur regard mort jusqu’à les faire mourir de frayeur. Le funérarium est tenu par Moriarty et fils, référence à l’ennemi implacable de Sherlock Holmes, le Mal incarné. Une jeune fille (Antonella Interlenghi) qui va rejoindre son mauvais garçon (Giovanni Lombardo Radice) dans un garage le soir est agrippée par le chignon et décervelée (giclement pâteux du meilleur effet), un couple « innocent » (l’univers des films américains adore l’innocence apparente) qui se baisait en voiture dans un lieu écarté pleure du sang, dégueule des tripes et « disparaît » en petit tas sanglant, le mauvais garçon est trépané à la chignole par le père hystérique de la jeune fille (ces deux scènes furent censurées à la sortie du film en France), un jeune gamin de 10 ans (joues rondes et cheveux dans le cou, le prototype de ces années-là) suffoque d’épouvante le soir en pyjama lorsqu’il entrevoit sa sœur morte à la fenêtre, toute rongée de vers.

Un journaliste (Christopher George), toujours ce fouille-merdes honni par Trump qui recherche « la vérité » au lieu de simplement « croire », sent le scoop derrière la mort suspecte de la médium. Il sera châtié pour cet orgueil mais son enquête le conduit d’abord au cimetière où on l’enterre, après un refus de la police de commenter ce décès hors normes qui ne fait pas bien dans ses statistiques. Par hasard et parce qu’il s’attarde alors que les fossoyeurs partent à cause de « l’horaire syndical » (nous sommes avant l’ère Reagan), il entend des coups et des cris : la morte n’est pas morte et se réveille (référence à Edgar Poe) ! Il défonce le cercueil à coups de pioche (les instruments restent abandonnés là par je-m’en-foutisme syndical post-68) et délivre la belle.

Il en apprend dès lors un peu plus. « Dans le livre d’Enoch, le Mal », etc… Il part donc trouver Dunwich avec la medium : pourquoi faire ? On ne sait guère, sinon qu’il faut « sauver le monde de l’Apocalypse du Mal » – et ce « avant minuit de la Toussaint » (Halloween Outre-Atlantique).  Comment faire une fois arrivé ? On ne sait pas.

Il s’agit simplement « d’être là » pour les besoins du scénario, de vivre l’horreur comme les autres, de retrouver les éprouvés dont « le docteur » psychiatre rationnel (Carlo de Mejo) voisin du gamin John-John, de descendre en caveau et d’arpenter la nécropole souterraine, avant de « faire quelque chose ». Cette impréparation malgré la « voyance » et les références précises « au livre d’Enoch » a quelque chose de stupide et passe mal en nos années critiques. S’apercevoir qu’il suffit de crever une seconde fois le corps du prêtre pour que tous les morts re-nés brûlent (en enfer ?) est plutôt benêt. Mais le spectateur est censé être entraîné dans les séquences d’images horribles et terrifiantes, et il l’est : apparitions fantomatiques glaçantes, visages rongés aux vers, morsures sanglantes, pluie d’asticots grouillants (comme les Oiseaux d’Hitchcock), vent lugubre, brouillard frissonnant, obscurité propice…

Jusqu’à la fin énigmatique où l’enfant John-John, échappé de l’horreur entre deux flics, court vers la medium et… mais sont-ils dans le même univers ? Un cri hurlé en ouverture, un cri hurlé en fermeture : le bal des morts-vivants peut continuer !

Grand prix du public au festival du film fantastique de Paris 1980

DVD Frayeurs (La Paura, nella citta dei morti vivanti), Lucio Fulci, 1980, avec Christopher George, Catriona MacColl, Carlo de Mejo, Antonella Interlenghi, Giovanni Lombardo Radice, Daniela Dorla, Fabrizio Jovine, Luca Venantini, 1h33, Neo Publishing 2006, standard €16.95 blu-ray €29.99

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Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires

Relire les Histoires d’Edgar Allan Poe est un plaisir rare ; l’adolescence est loin qui avait la fraîcheur de la première fois. Imaginez Jules Verne, Sherlock Holmes, Dracula, les Romantiques allemands et même Harry Potter dans le même volume – et vous aurez une idée de la palette de l’auteur, un réel précurseur. D’autant qu’il épouse sa cousine Virginia de 13 ans avant de mourir alcoolique au dernier degré et tabassé un jour d’élections à 40 ans !

edgar allan poe histoires extraordinaires

La traduction littéraire de Charles Baudelaire est pour beaucoup dans le charme du texte en français. Qui lirait d’ailleurs encore Poe si Baudelaire ne l’avait rendu célèbre ? Sa langue est en effet plus proche de celle du logicien que celle du poète. Tant pis pour les quelques approximations et contresens du traducteur, relevés en édition Pléiade, l’amoureux de littérature sait qu’une traduction est à la fois une trahison et une recréation, traduttore traditore, traducteur traître, aiment à dire les Italiens.

Entre 1830 et 1848, alors que la France s’empêtre dans des révolutions à n’en plus finir, 1789 s’étant égaré en 1793 pour aboutir à la dictature napoléonienne donc à la réaction catholique-royaliste, les Américains connaissent un essor sans précédent. Le Nord n’a encore submergé ni occupé le Sud et la population se préoccupe de commerce, de ruée vers l’Ouest et de découvertes scientifiques. Les contes du Bostonien Poe, publiés dans les revues, anticipent l’enquête policière (Double assassinat, La lettre volée, Le scarabée d’or), la science-fiction julevernienne (Le canard au ballon, Aventure sans pareille d’un certain Han Pfaal, Manuscrit trouvé dans une bouteille, Une descente dans le Maelström), les vampires (Morella), le fantastique (La vérité sur le cas de M. Valdemar, Révélation magnétique, Ligeia, Metzengerstein).

Résoudre une énigme à l’aide de ses petites cellules grises, traverser l’Atlantique ou atteindre la lune en ballon, résister au tourbillon marin en utilisant le principe physique du cylindre, reconnaître un vampire, voir revivre (comme le jeune Potter) un mort apparent nommé Valdemar, observer un cheval de tapisserie franchir d’un bond le tissu pour galoper dans le parc – ce sont autant d’histoires captivantes, énigmatiques et sérieuses, qui voient la raison vaciller mais au final maîtriser les forces inconnues.

Rien de tel pour l’éducation d’un adolescent. Bien plus que le sexe déguisé en horreurs des séries américaines qui exploitent aujourd’hui le filon. Malgré la tentation Folio, préférez la traduction baudelairienne…

Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires (Tales of the Grotesque and the Arabesque), 1839, traduction de Charles Baudelaire, Livre de poche 1972, 285 pages, €3.90
Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires, nouvelle édition de Jean-Pierre Naugrette, Folio classique 2001, 432 pages, €5.60
Edgar Allan Poe, Œuvres en prose, traduction de Charles Baudelaire, Gallimard Pléiade 1994, 1165 pages, €46.70

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La cuisine de Sherlock Holmes

Brillante idée qu’a eue Anne Martinetti de présenter la cuisine des romans policiers. Après Agatha Christie et Alfred Hitchcock, voici sir Arthur Conan Doyle, l’immortel auteur du détective à la pipe, Sherlock Holmes. Saviez-vous qu’Arthur est né et a été élevé en Écosse ? Ce pourquoi il aime les plats régionaux de ce confins picte du royaume. Entre autres spécialités du patrimoine culinaire anglais qui, contrairement aux idées reçues, est assez riche.Alimentaire mon cher Watson

L’enquête commence donc par les romans : Alimentaire, mon cher Watson ! Elle va dérouler son menu en quatre plats : les recettes du 221b Baker Street (quiconque y est allé sait bien que ce numéro n’existe pas), les plats gourmets de Londres (qui, eux, existent bel et bien !), les recettes de campagne, enfin les péchés mignons du détective.

Mrs Hudson, propriétaire du logement à l’étage loué aux deux amis, sert de magnifiques petits-déjeuners (aux dire du Dr Watson) et des buffets copieux (le bœuf froid de l’enquête Un scandale en Bohême). Que diriez-vous d’imiter la brave Mrs Hudson en servant des scones de pommes de terre en breakfast ? Accompagné de bon beurre de Normandie, comme il se doit (tout ce qui est culinairement chic à Londres vient de Normandie : le beurre, l’oie, le cidre). Ou un cake à la pomme et au cidre ? Le pain écossais, qui peut servir d’en-cas, se fait à la farine d’avoine, à la farine complète et à la bière. Quant au pâté de foie gras en croûte, vous m’en direz des nouvelles ! Filet de porc et lard maigre entourent un foie de canard entier arrosé de madère et de quatre-épices, le tout cuit en croûte solide durant deux bonnes heures à four chaud. Mrs Hudson réussit fort bien aussi la perdrix en gelée, la pintade au chou et le hareng frais aux poireaux et à la tomate. Et son pudding à l’abricot (sec) tient bien au corps dans les soirs brumeux d’automne.

C’est dans les clubs selects de mâles dominants et dans les restaurants huppés de Londres que Sherlock déguste la terrine de courgettes au thym, un délice avec les viandes rouges. Notamment le ragoût de joues de bœuf appelé Londoner stew. En entrée fine, le soufflé au cheddar de Mrs Saint-Clair vaut la disparition de son mari ! Sherlock enquête, non sans que son fidèle Watson n’exige le thé de cinq heures avec sandwiches au concombre sauce raifort – ou des crumpets de Mr Tiffany. Ne pas oublier d’acheter les feuilletés au porc de la gare Victoria si l’on doit prendre le train. La vapeur est lente et met l’Écosse à une journée de Londres. On aura eu soin de déjeuner d’un solide rôti de bœuf au Yorkshire pudding la veille, même si l’on n’est pas dimanche, où le plat est de tradition. Un Apple pie terminera fort joliment le repas.

bacon omelette

Dans la campagne anglaise, rien de tel que les repas d’auberges. Enfouies dans le rural, les chambres sont vieillottes et glaciales, mais le pub sert des plats roboratifs bien utiles pour affronter la boue et la bruine. Velouté d’asperges du Kent, œufs en gelée de Westville Arms, tarte verte du Peak district, valent autant que le gibier en croûte ou le Heavy cake des Baskerville. C’est une brioche sucrée à la poitrine fumée idéale en pique-nique sur la lande. De quoi attirer les chiens au crépuscule… A moins qu’une bonne tourte au lapin ne vous fasse songer à la petite Alice et à ses merveilles. Ou la sole en filets, cuite à l’étouffée de poireaux sauce câpres sur les bords de mer. La province recèle aussi ses rivières à truites, servies au croustillant de bacon, ou ses vieux brochets, mis en quenelles dans le Berkshire. Un blanc-manger aux amandes, vieux plat médiéval tout droit importé de Normandie en 1066, fera office de crème dessert fort agréable. A moins que vous ne préfériez le gâteau de poires du Devon ou le cake de Cornouailles aux écorces confites.

Parmi les péchés mignons de sir Arthur Conan Doyle, je préfère le poulet froid sauce aux airelles et le Scottish Parliament cake. Cet étouffe-élus allie la farine et le beurre au gingembre, quatre-épices et whisky. Mais dans les rivières d’Écosse, on pêche encore le saumon. Servez-vous du poisson frais pour le monter en terrine. Ce saumon à l’écossaise a ceci de particulier qu’il est agrémenté d’une farce au foie de veau et aux raisins secs.

Riche idée que ces cent recettes qui ont, chacune, une histoire policière à raconter. Philippe Asset photographie avec talent l’Angleterre surannée de l’époque Victoria, sa porcelaine, ses services en argent et ses serviettes brodées.

Anne Martinetti, Alimentaire mon cher Watson ! photographies de Philippe Asset, avec la collaboration de la Société Sherlock Holmes de France, 2010, éditions du Chêne, 256 pages, 98 recettes, €25.00

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