
Ce film complexe à comprendre explore les fantasmes d’un homme vieillissant. Il est le dernier de Stanley Kubrick, mort à 70 ans d’une crise du cœur quelques semaines après avoir terminé le montage. Il avait déjà tourné Lolita en 1962, fantasmes d’un adulte envers une très jeune fille, et Orange mécanique en 1971, où un ado camé lâche ses instincts sexuellement sadiques sur les bourgeoises. En 1999, la mode américaine est au sexe, à l’exploitation du corps féminin – nu – par des hommes habillés, masqués, occupant de hautes fonctions dans la société. C’est la grande époque Epstein, juif comme Kubrick, et de ses orgies privées. « C’est un mec génial, dit de lui Trump en 2002. On s’amuse beaucoup avec lui. On dit qu’il aime les belles femmes autant que moi, et beaucoup entrent plutôt dans la catégorie jeunes » (Wikipédia).
Mais ce n’est pas par allusion à l’actualité que Kubrick a tourné. Il s’est inspiré de La Nouvelle rêvée d’Arthur Schnitzler, écrivain autrichien juif très proche de Sigmund Freud, publiée en 1925.
Les yeux grand fermés (traduction du titre du film) raconte l’errance dans New York nocturne du bienséant docteur Harford (Tom Cruise), qui est incité à ouvrir les yeux. Après un dialogue avec sa femme (Nicole Kidman), il est obsédé par le fait qu’elle a failli céder à la tentation d’un autre homme et du fantasme qu’elle baise torridement avec un officier de marine. Lui-même, professionnel froid lorsqu’il palpe le corps nu de ses patientes, a-t-il des fantasmes propres ? A 37 ans, Bill Harford/Tom Cruise est mignon et tout le monde veut le baiser. A commencer par les deux escorts à la fête de Noël où il est invité avec sa femme par son ami Victor Ziegler (Sydney Pollack), puis par Marion (Marie Richardson) la fille d’un patient qui vient de décéder, par une bande de jeunes bruyamment homophobes (ce qui en dit long sur leurs désirs refoulés), par la pute Domino (Vinessa Shaw) dans la rue, puis par sa coloc le lendemain, par la fille ado du loueur de costumes (Leelee Sobieski, actrice de tout juste 16 ans), par le réceptionniste d’hôtel (Alan Cumming) à qui il demande des renseignements… Sa libido ne suit pas les désirs innombrables des autres, c’est le danger d’être trop beau.



Quant à lui, il aime son admirable jeune femme (nous pouvons voir Nicole Kidman sans rien d’autre sur elle que ses lunettes), il aime sa petite fille de 10 ans Helena (Madison Eginton). Il n’a pas de pulsions débridées et a maîtrisé ses affects devant la nudité, pour raisons professionnelles. Il se demande quels fantasmes il pourrait avoir. Baiser avec une autre ? Participer aux orgies privées de ce club chic, que son ami Nick Nightingale (Todd Field) lui fait découvrir, ancien de médecine qui a plaqué ses études pour jouer du piano ?
Attisé par la curiosité, il se laisserait bien faire, pour voir, mais à chaque fois le destin rembarre ses velléités. Il échappe ainsi à l’arc-en-ciel des possibles sexuels offerts par la société : l’adultère, la prostitution, l’homosexualité, la nécrophilie, la pédo tentation, la décharge orgiaque. Avec les deux escorts de Noël, c’est Ziegler qui le fait appeler en tant que médecin pour soigner l’overdose d’une pute qu’il était en train de baiser. Il sauve Mandy (Julienne Davis), ce qui lui vaudra d’être sauvé. Car il cède à la tentation d’aller se faire voir dans le club privé où le mot de passe est Fidélio. Il est vite repéré pour être venu en vulgaire taxi et pas en limousine, et comparait devant l’aréopage de masques où le chef des orgies, en rouge, distribue les femelles nues à qui veut les prendre par tous les trous. Bill est chassé et sommé de ne jamais parler à quiconque de ce qu’il a vu et entendu. De quoi lui faire peur et préserver les jouissances de la haute société (drogue, sexe, prostitution) qui a peur du scandale et tient aux masques sociaux dont elle affuble son pouvoir. Son ami Ziegler, qui en est, avoue que la femme nue qui l’a « racheté » était Mandy, morte depuis d’une overdose dans son hôtel. Elle n’a pas été tuée, s’il veut le savoir.



Connait-on vraiment l’autre ? Celle avec qui l’on partage sa vie depuis des années, celle avec qui l’on a fait un enfant, celle que l’on baise régulièrement. Le proche est l’étranger. Chacun est seul avec ses abîmes, son imagination, ses rêves nocturnes, ses fantasmes. D’où le « consentement » incertain, « l’emprise » imprévue, le « viol » relatif au moment. Toujours est-il qu’à la fin du siècle dernier, en 1999, le mâle dominait les femelles par tradition, avec le consentement de l’Église, de la société et de la loi. Les orgies privées, où les hommes habillés baisaient les femmes nues étaient de la pure domination. Ni quête d’un clone, ni poupée gonflable, la femme est une personne. Il faut la laisser être. Car l’amour, Harford le découvre, est bien autre chose que le sexe mécanique ou la soumission sadique, même si le corps pense et exprime son énergie vitale. C’est un tissu de relations qui n’a pas forcément besoin de se manifester par la pénétration pour exister. L’amour dure, le désir passe. La vie à deux commence par le dialogue, même si la conclusion de Nicole Kidman, à la toute fin du film, est sans appel : « baiser ». Mais la fusion des corps suit alors celle des coeurs et des âmes, comme Platon le dit pour atteindre la Beauté idéale via le désir des chairs érotiques.
C’est bien le réel qui conduit à l’idéal, pas l’inverse. Les costumes, les uniformes, les masques de théâtre donnent l’illusion d’être un autre, donc de pouvoir se lâcher sans retenue, tels des compatriotes à l’étranger. Trop souvent le double se substitue au réel, empêchant par mauvaise foi les relations « vraies » (le garçon de café ou la coquette de Sartre). L’époque post-68 a divinisé l’acte sexuel, y voyant (ce qui n’était pas faux) une « libération » du carcan moral et religieux étouffant. Mais la sensualité, l’émotion, la sensibilité vont bien au-delà de la mécanique du dedans-dehors, théâtralisée par l’orgie rituelle. Les êtres sont complexes et singuliers. Se perdre dans la non-identité de l’orgie sous masque est le contraire de la relation humaine et de l’amour. En revanche, le chaos des désirs du corps font partie de la réalité.
Malgré ses longueurs, notamment dans les dialogues du couple Cruise-Kidman (ils étaient en train de divorcer pour cause d’Église de la Scientologie), le film distille un message d’alerte à la société de son temps, l’américaine et l’espteinienne – que la réaction puritaine et religieuse MAGA a violemment contesté, après MeeToo et les procès sexuels toujours en cours. Il dit aussi les dangers de l’apparence bourgeoise, de la société de l’illusion, des « belles histoires » et des « croyances » dont on se berce – plutôt que des faits trop cruels.
César du meilleur film étranger 2000.
DVD Eyes Wide Shut (j’ai choisi un import belge – peut-être avec doublage français, mais ce n’est pas précisé ; d’autres versions existent, sous-titrées en français), Stanley Kubrick, 1999, avec Tom Cruise, Nicole Kidman, Jennifer Jason Leigh, Marie Richardson, Sydney Pollack, un doublage français a existé chez Warner Home Video France 2001, 2h33, €32,98
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TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice
Pour son premier roman, le journaliste anglais Richmond a eu une idée originale : reconstituer la nécrologie d’une disparue au travers de tout ce qui se publie en ligne de nos jours, blogs, Facebook, Twitter, forums, textos, messages vocaux, articles de journaux, lettres… Tout ce que la police collecte en cas de suspicion de meurtre.
Car Alice Salmon, 25 ans, jeune journaliste enthousiaste, a été retrouvée morte noyée dans la rivière Dane, un soir d’hiver. S’est-elle suicidée, comme le suggère les témoins et les textos ? Était-ce un accident dû à son état d’ébriété avancé ? A-t-elle été poussée volontairement pour la faire disparaître ? Aucune raison de se suicider, jure sa mère. Toutes les raisons, jure sa plus proche copine Megan, elle s’est bien taillée les veines à 13 ans, comme ça. Je n’y suis pour rien dit son ex-petit ami Luke. Ni moi, donc, dit son ex-professeur Cooke.
Mais Alice était saoule, comme la plupart des jeunes en Angleterre dont c’est l’habitude quand ils ne sont pas shootés. Une témoin sur l’autre rive l’a vue s’engueuler avec un jeune baraqué en tee-shirt noir – c’était Luke – mais il est parti de son côté. Alice est montée sur le barrage et a enjambé une barrière de sécurité, mais c’était pour voir si son smartphone captait. Une autre était là et garde son secret sur ce qu’elle a vu ; elle était censée être ailleurs.
Le professeur d’anthropologie Jeremy Cooke, vieillissant et atteint d’un cancer de la prostate à 65 ans, décide de collecter toutes les informations disponibles sur Alice, qu’il a connue et désirée. Défilent alors les commentaires, les hommages, les textos, les témoins. Dans ce pays des merveilles numériques, chacun y va de son Alice. C’est un kaléidoscope ; on découvre que la jeune fille était apparence publique et noirceur intime. Qu’elle aimait la vie mais la mettait en jeu en buvant et fumant du shit plus que de raison ; qu’elle disait être amoureuse de Luke mais l’avait jeté trois mois entiers parce qu’il avait baisé une fille une fois dans un déplacement avec ses copains de rugby à Prague.
Les morts sont toujours honorés, dans la tradition sociale. Mais les réseaux sociaux et l’impitoyable Internet (qui ne lâche rien) donnent une autre image de la personne. Pas une blanche colombe, ni une victime, loin de là. Chacun y va de son petit commentaire. Sa famille en premier, avec ses souvenirs émouvants ; puis tous les hommes à qui elle avait ne serait-ce que parlé : des ex, des liaisons, des amants, des conquêtes. Puis les amis. Les psychothérapeutes pontifient en ligne, les journalistes cherchent un angle particulier, les médias établissent une légende. Puis qui élargissent sur la condition des parents, l’amitié, les centres-villes devenus infréquentable, les beuveries jeunes du vendredi soir. Il y a interprétation, extrapolation, exagération, belles histoires et tissus d’âneries, petites vengeances et admiration.
La leçon est donnée par la morte tout à la fin du livre, dans une lettre écrite pour elle-même : « Puis je au moins te préciser quel écueil éviter ? Ne prend pas de drogue, ne boit pas autant, ne t’endette pas, ne passe pas autant de temps en ligne, que ce que pensent les gens ne t’empêche pas de dormir. (…) Ne t’inquiète pas pour les garçons, et surtout ne te déteste pas. » Elle n’a évidemment rien fait de tout cela, au contraire, et un an plus tard elle était morte.
Peu littéraire (on texte comme on baragouine), dispersé, mosaïque, le fil conducteur est moins l’enquête de la police que la quête du professeur. Alice est reconstituée, refaite, même pas sympathique – déformée par les traces numériques et réelles qu’elle a laissées – et qui ne se recoupent pas toujours. C’est le danger du net : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
Pas un très bon livre, mais original. Et vous ? Quelles traces laissez-vous volontairement ou pas sur la Toile ?
TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice (What She Left), 2015, Livre de poche 2016, 497 pages, €8,10, e-book Kindle €8,49
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)