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Erskine Caldwell, Le bâtard

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Sans concession morale, rédigé au degré zéro de l’écriture, au ras des gens, le bâtard dont l’auteur retrace la vie est une créature du Sud américain, du machisme ambiant, du racisme ordinaire. Nous sommes à la fin des années 1920 qui verront la Grande dépression économique de 1933 suivre la crise boursière de 1929 puis la crise financière de 1930. Après la parution du livre, le capitalisme s’affolera dans la spéculation, préparé par le mépris des possédants pour les pauvres, qualifiés de perdants.

Le Sud, où l’auteur est né en 1903, recèle la quintessence du peuple perdant. Il a perdu la guerre de Sécession, perdu ses valeurs aristocratiques, perdu l’estime de soi sous les critiques de la presse du nord. Le « petit Blanc » est aussi pauvre que le Noir, mais ne peut se raccrocher à rien. Son sentiment de dégradation est peint ici de façon complète.

Gene Morgan est en effet « fils de pute » au sens littéral, haï par sa mère dès sa naissance parce qu’il l’empêche de se faire les dizaines de mecs dans la soirée qui la font vivre. Elle a failli le tuer et il est sauvé par une négresse qu’il lâchera à 11 ans pour se faire tout seul, en jeune macho sans scrupules. Pas étonnant qu’il soit phallocrate, usant des filles comme de « trous à boucher » (selon la métaphysique de Sartre). Pas étonnant qu’il soit raciste, les Noirs restant à cette époque illettrés et trop peureux pour s’affirmer. Pas étonnant qu’il soit violent, on ne peut se faire soi-même sans en vouloir et en rajouter sur sa virilité. Gonflé de désirs divers, s’abrutissant au travail physique torse nu dans un moulin à coton ou dans une scierie, s’assouvissant sur les femmes qui passent ou dans l’alcool malgré la Prohibition, n’hésitant pas à tuer (même à la scie industrielle), Gene est un jeune : brut, direct, sans pitié. Ce genre d’animal a-t-il une âme ?

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La peinture au vitriol de cette société qui – une grande crise plus tard – votera Trump sans plus d’état d’âme, est si réaliste qu’elle garde des échos aujourd’hui. C’est bien cette société-là qui revient, celle des déclassés, des oubliés, des loosers. Celle qui veut sa revanche sur les autres, sur la société et sur le monde entier. Celle qui marmonne Dieu en piétinant ses créatures, qui impose sa force tant qu’elle existe – puis disparaît par « sélection naturelle » dès qu’elle décline un peu. Une société à la Poutine, dure aux faibles, serviles aux forts.

Le sexe est soumis à cette revanche, pratiqué comme une prédation. Jusqu’au bouleversement de l’amour, qui peut arriver comme une grâce. Gene, en effet, après avoir pris, baisé, violé sans vergogne sa vie durant, tombe en amour d’une « enfant » de 15 ans, peut-être sa demi-sœur. Elle est fragile, vierge et l’émeut. Ce n’est pas une chose à jeter, comme les autres, mais un ange à protéger. Il la ravit, l’emmène loin de sa ville où elle pourrit, ils font un petit.

Mais nul ne vit en diable sans conséquences : le bébé est anormal, trop faible, épileptique et velu. Un vrai dégénéré. Le fils de pute sans âme peut-il engendrer autre chose qu’un monstre ?

Nous sommes en plein dans la psyché américaine, névrosée d’Ancien testament et de Morale biblique rigoriste (Caldwell est né presbytérien). Il y est dit que chacun a un destin et ne peut y échapper ; que les tares sont héréditaires ; que le rachat n’est qu’éphémère. Ce Blanc a une existence noire, telle est la malédiction du Sud. L’animal humain ne peut connaître la rédemption sans un effort continu – qu’il n’est pas prêt à faire le plus souvent, ou n’en a pas la capacité. Et cela, c’est le père qui la donne, lui qui élève le garçon au moins par son exemple, comme le Shériff a élevé son John.

Ici, l’homme ne fait pas l’histoire, pas même la sienne. Il est le jouet de forces qui le dépassent, l’hérédité, l’éducation, la société. La force de ce premier roman vient de l’écriture. Son détachement clinique suggère un cynisme qui fera interdire le livre à sa parution, mais c’est ainsi que les choses arrivent : par hasard, par accident, les circonstances. C’est ainsi que John, le copain de Gene, a couché dès ses 11 ans avec des filles de joie mais, avec Rose, « ils avaient commencé ensemble leur vie d’adulte » quelque part avant 14 ans, dit l’auteur avec naturel (chap. VI). Les choses arrivent, tout simplement, comme chez les bêtes, le meilleur (l’amour) comme le pire (l’avilissement, la mort).

L’auteur, connu plus tard pour La route au tabac, est un écrivain naturaliste. Il est mort en 1987, avant le premier des krachs qui ont jalonné la période récente.

Erskine Caldwell, Le bâtard (The Bastard), 1929, Livre de poche Biblio 2014, 168 pages, €5.90

e-Book format Kindle, €6.99

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Pascal Bruckner, Un bon fils

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Choisit-on sa famille ? Non – pire encore lorsque l’on est unique enfant. Pascal porte un prénom juif alors que son père est hystériquement antisémite. Pourquoi ? Bruckner serait-il un nom juif ? Pourtant, Anton Bruckner, musicien et compositeur autrichien n’est en rien juif. Sur le tard, le fils découvrira le père circoncis, mais peut-être pour raisons médicales… Le mystère reste entier. Cette haine hystérique du Juif par le père a cependant façonné l’enfance et l’existence du fils, qui n’a été « bon » que parce qu’il n’a jamais rompu totalement avec le père.

Le macho engueule sa femme, se mettant dans des colères orchestrées qui montent et le transforment en bête. Les années 40 et 50 avaient poussé au sommet l’autoritarisme mâle issu de la guerre et, plus avant, du traumatisme de la guerre de 14. Ingénieur des mines mais resté très petit bourgeois, intelligent mais haineux, le père René est fort avec les faibles et faible avec les forts. Ce que le gamin ressent, la terreur de l’ogre, l’adolescent comprend, la lâcheté du gueulard.

Heureusement, mai 68 vint… Né en 1948, Pascal Bruckner a donc vingt ans en 1968. S’il a été « déluré à huit ans », surpris la tête enfouie entre les cuisses de sa cousine, il n’a été dépucelé qu’à « dix-huit ans », par une fille de seize en camp de vacances non mixte. Entre temps, élevé chez les Jésuites, il a branlé ses camarades et réciproquement, consentant aussi aux offrandes de bouche des plus grands – dit-il – « l’hostie spermatique ». Mais que les professionnels du choqué ne fassent pas de crise cardiaque : « Des millions d’adolescents, aujourd’hui encore, entrent dans la carrière amoureuse par ce biais et l’effacent ensuite de leur mémoire. A cet âge, il convient de se dévergonder à outrance et par tous les moyens : la pulsion l’emporte sur l’objet, la libido est un fleuve en crue » p.99. De quoi rassurer les parents, s’ils ne comprennent pas leurs garçons parce qu’eux-mêmes sont névrosés à cause du sexe. Ce n’est pas parce que l’on a des comportements homoérotiques entre 10 et 16 ans que l’on devient pédé à jamais. Pascal Bruckner a eu deux enfants, un garçon tôt vers 20 ans, et une fille plus tard vers 45 ans. Il aime les femmes et célèbre la beauté dans toutes ses œuvres. C’était « avant », dans la société catholique patriarcale non mixte, que le sexe était considéré comme sale et, « avant » la pilule ou l’avortement que l’acte sexuel conduisait à la déchéance de la grossesse non désirée, de la fille-mère et de la bâtardise… Non, il faut le réaffirmer contre les mythes, ce n’était pas « mieux avant » !

Bruckner est de cette génération passée du XIXe au XXIe siècle en quelques dizaines d’années, sans intermédiaire. « Dans l’espace d’une seule vie, nous aurons connu les derniers soubresauts de l’ordre patriarcal, la libération des mœurs et des femmes, la chute du communisme, l’effondrement du tiers-mondisme et maintenant celui de l’Europe, mourant de son triomphe, de sa mauvaise conscience » p.97. Enfant il a connu les punitions corporelles de la gifle et du martinet ; jeune adulte, l’interdit d’interdire et le sexe à toutes les sauces. D’un extrême l’autre… Il en garde un scepticisme envers tous les dogmes, ni l’avenir radieux ni le c’était mieux avant ne l’ont convaincu – pour les avoir subis. Ce pourquoi il n’en veut pas à son père d’avoir été ce qu’il fut, seulement de ne pas avoir fait l’effort de reconnaître ses erreurs.

Car la colère peut être saine – si elle remet en cause les inerties ; l’indignation morale est utile – si elle débouche sur des initiatives concrètes ; la critique déconstructive est nécessaire – si elle permet de reconstruire sans être dupe. « Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort », soulignait Nietzsche.

Son amitié, un temps quasi fusionnelle, avec Alain Finkielkraut, lui a permis d’avancer. L’un a réussi Normale sup, pas l’autre ; l’un a enseigné par devoir, l’autre par hasard ; mais tous deux ont écrit des livres, certains à deux. Qui ont plu par leur ton. Comment ne pas être provocateur et un brin cynique lorsqu’on a été élevé par un bon Aryen aussi bon à rien ? Germanophone enfant, par force, Pascal est devenu anglophone par choix ; s’il a subi la « grande » musique petit, il a choisi Aretha Franklin et le « gospel, blues, jazz, soul, funk » (p.98) plus tard. S’il a cru en Dieu au point de lui demander de tuer son père à dix ans, il est devenu agnostique, mais de culture chrétienne, se réveillant chaque matin avec du Bach pour célébrer l’avenir. « Rien de plus doux qu’une grande religion à son crépuscule quand elle a renoncé à la violence, au prosélytisme, et n’exhale que son message spirituel » p.97.

S’il n’a jamais été communiste, trotskiste ou maoïste, il « a vagabondé quelques années d’une secte gauchisante à une autre » et même au PSU où « Michel Rocard nous enseigna[it] les rudiments de la guérilla urbaine sur une plage de Corse. J’en ris encore de bon cœur ». Au fond, « le gauchisme fut cette ruse de l’histoire qui permit de liquider le communisme dans l’intelligentsia » p.109. Il était « plus Charles Fourier que Lénine »… Il reste dans le camp du progressisme « malgré l’épaisse bêtise et la bonne conscience qui y règnent ». Ses « grands éveilleurs » furent Sartre, malheureusement vite tombé dans le gâtisme par avidité à se faire aimer, Jankélévitch avec qui il fit sa maîtrise de philo, et Barthes avec qui il soutint sa thèse sur l’émancipation sexuelle chez Fourier.

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Pascal Bruckner a su construire une œuvre : ses deux enfants Éric et Anna, dédicaces de ce livre autobiographique écrit à 66 ans, ses multiples romans et essais récapitulés en fin d’ouvrage : sur le sanglot de l’homme blanc, la mélancolie démocratique, l’amour du prochain, l’euphorie perpétuelle, le fanatisme de l’Apocalypse, la misère de la prospérité, le paradoxe amoureux, la tentation de l’innocence, la tyrannie de la pénitence, les voleurs de beauté… Tous ces poncifs de la génération bobo, gaucho, écolo dont il est, dont il sait se sortir pour voir plus loin.

Ce livre court, écrit magnifiquement, avec ce ton reposé d’après la mort du père, dit en trois parties ce que fut cette vie : le détestable et le merveilleux de l’enfance, l’échappée belle parisienne de la jeunesse, le pour solde de tout compte adulte. On ne dira jamais assez la vertu de l’éducation classique, celle d’avant-68, sur le style et sur la pensée. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Pas de fioritures ni de préciosités mais la langue française dans sa clarté et les idées dans ses Lumières. Le récit se lit avec bonheur, le lecteur est captivé et ne ressort pas indemne de ces confessions d’un enfant du siècle.

Pascal Bruckner, Un bon fils, 2014, Livre de poche 2015, 207 pages, €6.60

e-book format Kindle, €6.99

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Henry James, Washington Square

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Nous sommes dans le quartier chic et prospère de New York vers 1840 ; la ville bouge et les patriciens se déplacent de plus en plus vers le nord, changeant de maison à mesure des avancées du commerce et du bruit, mais aussi pour habiter du neuf muni de toutes les dernières perfections techniques. Washington Square reste, pour l’auteur qui y a vécu enfant chez sa grand-mère, le lieu de l’aisance et de la positon sociale. Un lieu qui oblige et qui enferme.

Les passions y sont donc vives, cultivées en serre et sous couvercle de la bienséance. Le groupe social, auquel le docteur Sloper est parvenu par son talent de médecin, doit être protégé, surtout à cause de sa fille unique Catherine, ni vraiment belle, ni vraiment intelligente. Lorsque la jeune fille, qui n’a connu personne, tombe en amour devant Morris, un bel animal coureur de dot, elle succombe – et son idéalisation place le jeune homme sous le signe de l’art : son visage est celui des tableaux, son corps celui d’une statue, sa prestance celle des héros. Mais le séducteur en veut à la rente de la jeune fille, héritage de sa mère, plus la rente supplémentaire qu’elle peut espérer de son père. Morris n’est qu’un jouisseur hédoniste, sans travail ni constance. Ce dont le docteur s’aperçoit lorsqu’il mène sa petite enquête de moralité sur le prétendant : « Ce n’est pas ce que j’appelle un gentleman. Il n’en a pas l’âme. Il est extrêmement insinuant, mais il a une nature vulgaire. Je l’ai percé à jour en une minute. Il est vraiment trop familier… et je déteste la familiarité. C’est un enjôleur prétentieux » (chap.VII).

A ce devoir familial, le docteur ajoute la douleur d’avoir perdu un fils prometteur et une épouse adorée ; Catherine ne ressemble ni à l’un ni à l’autre, elle doit être protégée contre elle-même. Mais cette protection est aussi une emprise, la rationalité scientifique du père se manifestant surtout en mépris, indifférence et sarcasmes. Le père n’aime pas sa fille, mais se fait une vertu de la protéger du coureur de dot Morris jusqu’après sa mort. « Les jeunes gens de cette catégorie ne font jamais rien pour eux-mêmes s’ils peuvent obtenir que d’autres le fassent pour eux, et c’est la passion aveugle, le dévouement, la crédulité des autres qui leur permettent de continuer » (chap.XIV). Comme l’ailante, arbre fétiche du square dont Henry James se souvient de l’odeur méphitique comme de la vivacité increvable, Morris « avait profité de tout et il ne s’était jamais fait prendre » (chap.XXXV).

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Catherine se contente de vivre ; elle voue une admiration sans bornes à ce père qui a réussi et qui a tant de savoir, mais s’est forgée une carapace contre l’absence de sentiments à son égard. A force d’être dépréciée, elle a touché en elle-même le roc de son libre-arbitre et révèle ainsi sa grâce intérieure. Elle obéit au père tout-puissant qui ne veut que son bien, mais elle ne se mariera pas et refusera de revoir le rustre qui a cru pouvoir la posséder (sa fortune plus qu’elle-même) et qui a trouvé prétexte pour rompre aussitôt qu’il a su sa fiancée déshéritée. Catherine se forge ainsi un destin quaker, le sens du devoir tenant lieu d’existence convenable dans cette vallée de larmes.

A ce trio de la fille, du père et du prétendant s’ajoute la ridicule ex-femme de pasteur Mrs Penniman, sœur du docteur, qui bovaryse à tout va sur ces amours qu’elle pare de romantisme – alors même que, dans la société affairiste protestante américaine, seul la fortune et la réputation comptent, pas l’amour. Elle mêle le maternel et l’érotique dans son entreprise d’entremetteuse, par désir de bien faire, mettant son nez partout. Elle est le joker débridé qui pousse l’action et mène aux catastrophes.

Car la fille et le père sont des caractères, même si la première reste imperméable à toute culture (son voyage d’un an en Europe glisse sur son âme comme la rosée sur les plumes d’un canard). La femme Penniman a tout de la vilenie lâche du serpent, tentatrice et pusillanime. Père et tante sont des manipulateurs, tout comme le prétendant trop beau pour être honnête. Seule Catherine reste droite et exemplaire. « De son propre point de vue, les grands événements de son existence étaient que Morris Townsend avait joué avec son affection, et que son père en avait brisé le ressort » (chap.XXXII).

Quant à l’auteur, il trône à l’empyrée, intervenant par des commentaires caustiques sur tel ou tel. Il décrit des personnages bien typés dans un lieu bien précis, exposant les conventions et les usages pour en montrer l’effet sur les familles, l’empire du père, l’ignorance des filles, la brutalité sans vergogne des jeunes hommes. Le romancier fait son miel des coutumes établies – et des passions qui tentent de les déborder de toutes parts. Henry James prend modèle sur Balzac et son Eugénie Grandet, qu’il transpose à New York dans la société chrétienne rigoriste, de son temps et de son époque.

Ce roman carré, huis-clos psychologique, fournit de beaux caractères et permet à l’auteur de montrer l’étendue de sa palette à peindre les tempéraments. Il se lit bien, sans trop d’adjectifs ni de descriptions, centré tout entier sur les personnages et leur profondeur.

Henry James, Washington Square, 1880, Livre de poche Biblio 2015, 288 pages, €6.90

e-book format Kindle, €1.99

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

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Jeepers Creepers

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Nous sommes dans l’Amérique profonde, celle des grands espaces agricoles désertés, l’Amérique des bouseux arriérés. Les superstitions y sont conservées comme il y a deux siècles, la bigoterie biblique nourrit les fantasmes de culpabilité et les images diaboliques. Un être « venu des profondeurs » ressurgit une fois toutes les 23 ans « pour se nourrir » durant 23 jours. Il « choisit » les êtres dont il veut aspirer les organes selon l’odeur de leur peur. Curieusement sexiste, il prend surtout les garçons, en général jeunes et bien bâtis… Peut-être veut-il « aspirer » leur force plus que celle des filles ?

Le titre de Jeepers Creepers est une chanson de jazz écrite en 1938 par Johnny Mercer, composée par Harry Warren et interprété pour la première fois par Louis Armstrong. Je ne sais pas ce que veut dire jeeper (un rapport avec la jeep ?), mais creeper signifie rampant. Cette chanson est le fil des histoires, revenant de façon lancinante, notamment sur les ondes, pour annoncer l’approche du monstre.

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Dans le premier film, le jeune homme (Justin Long) est l’incarnation de l’étudiant moyen, trépidant, avide de sensations fortes, empli de trouille. Sa sœur (Gina Philips) est plus sensée, même si elle ne l’empêche pas de vivre jusqu’au bout sa bêtise. Il ne s’agit pas de courage pour le garçon, mais de stupidité : les choses s’enchaînent et il ne fait rien pour les éviter : au contraire, il se précipite dedans tête baissée, sans réfléchir une seconde. Il ne fuit pas le camion fou du Creeper (Jonathan Breck) qui emboutit sa Chevrolet 1941 – et rappelle le film Duel de Spielberg ; il ne croit pas la voyante noire qui le met en garde contre une certaine musique (dont le titre est tiré). Il y a quelque chose de la Prédestination dans son attitude, mais aussi de l’orgueil d’être plus fort que ça, trop rationaliste, ou peut-être trop égoïste ? Choisi, marqué, il est Coupable et doit expier. Le diable prend sa part et nul Dieu ne vient le sauver – comme s’il était absent, inaccessible ou inexistant. Un comble dans l’Amérique cul-béni qui « croit » et qui veut « croire » ! A moins que la leçon soit : chacun se sauve par soi-même ?

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Dans le second film, c’est toute une bande d’ados de 17 ans, en dernière année de lycée, qui revient d’un match de basket où leur virilité vantarde a pu se donner libre cours ; seules trois groupies les ont accompagnés. Leur bus est arrêté par une crevaison – mais elle n’est pas due au hasard. La Créature maléfique, qui vit son 22ème jour sur ses 23 sur terre, est aux abois ; elle a lancé un shaken (étoile métallique tranchante de ninja) pour les stopper. Les trois adultes présents, dont la conductrice du bus assez sensée, sont vite aspirés par la créature. Restent les ados, image vivante de l’Innocence américaine en proie au Mal – un thème bien connu d’Hollywood et qui fait toujours recette. Les garçons sont montrés le plus souvent torse nu, ce qui ajoute à leur vulnérabilité, tandis que les filles jouent leurs hystériques selon les conventions – tout en appelant parfois à la raison, ce qui n’est pas sans ambivalence (le féminisme est passé sur les mythes !). Le Creeper, lui, est affublé d’un long manteau et d’un chapeau de western, typiques des bandits de l’Ouest.

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Mais certains ne sont pas si ingénus que cela : outre deux Noirs, susceptibles mais au fond plus machos que méchants, un Blanc élitiste (Eric Nenninger) se sent rejeté par le groupe et nourrit des pensées d’exclusion vaguement racistes. Lui sera emporté, comme s’il y avait une « Justice »… La vraie justice n’est pas divine (où est Dieu dans tout ça ?) même si une fille prie et en appelle à Jésus (elle sera sauvée, mais par les circonstances). La justice est bel et bien humaine, hymne au Pionnier américain qui n’a pas froid aux yeux et ne se décourage pas devant les difficultés. On dit d’ailleurs que, pour ce film, « plus de 2000 candidats ont passé l’audition pour devenir l’une des proies éventuelles de la créature maléfique » !

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Contrairement au premier opus, où la tragédie se déroulait sans résistance autre que celle de flics en bande (donc abêtis), manifestement inaptes et dépassés par les événements, le second film met en scène un fermier autoritaire qui a perdu son dernier fils à peine adolescent sous ses yeux, dans leur champ de maïs. La Bête l’a emporté d’un bond dans les airs et le père n’a même pas pu tirer au fusil. Cette fois, il a bricolé un harpon avec sa machine à planter les pieux et l’a installé sur son pick-up, ce symbole des bouseux américains. Avec l’aide de son fils aîné au volant, il va harponner la Créature plusieurs fois et la « planter » au sens propre, jusqu’à ce que le soleil se lève sur son dernier jour sur terre. Apollon serait-il assimilé à Jéhovah ?

kinopoisk.ru

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Le Père (terrestre plus que céleste) sauvera donc les rares rescapés et passera ensuite sa retraite à surveiller le réveil du Monstre dans sa ferme, le harpon pointé sur la Bête en croix. Le spectateur trouve-t-il un peu curieuse cette « inversion » chrétienne ? N’est-ce pas le Christ venu sauver les hommes qui se trouve habituellement sur la croix, comme tous les martyrs romains ? Cette fois, c’est le diable ou son avatar… Et à nouveaux trois « innocents » vont passer par là, une fille et deux garçons, dont l’un torse nu pour exhiber symboliquement sa fragile humanité. Nous sommes 23 ans plus tard et presque tout le monde a oublié. Le premier fils du fermier, qui conduisait le pick-up 23 ans plus tôt lorsque son père a planté la Bête, fait payer 5$ à chaque visiteur, belle leçon de capitalisme dans ce monde hanté par la superstition.

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Mais la leçon de tout cela est qu’il ne faut jamais oublier le Mal ; qu’il guette l’humain candide ; et que seuls les valeureux peuvent le combattre, ceux qui ont gardé les valeurs des pionniers. On le voit, les mythes (marqués en gras ici) sont puissants dans ces films.

Le spectateur français reste imperméable à l’atmosphère de malédiction biblique qui lui paraît aussi incompréhensible que la malédiction des Pharaons. Il bout parfois d’impatience devant la bêtise du garçon dans le premier film, devant l’incompétence des adultes dans le second. Mais il se laisse volontiers emporter par l’atmosphère épaisse, glauque, du fantasme de la Bête, de ses grognements et ses bruits de succion. Reste qu’à mon avis le second opus est meilleur que le premier : plus d’action, plus de rebondissements, plus d’optimisme.

A éviter aux gamins en-dessous de 12 ans (et même un peu plus selon les tempéraments), sous peine de cauchemars !

Jeepers Creepers, film de Victor Salva, 2001, avec Gina Philips, Justin Long et Jonathan Breck, Bac film 2014, €7.49

Jeepers Creepers 2, film de Victor Salva, 2003, MGM United artists 2004, €16.99

Jeepers Creepers 1 et 2, blu-ray, €39.00

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Henry de Montherlant, Les jeunes filles

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ÉvoquerLes jeunes filles de Montherlant aujourd’hui est une gageure ; rappelons cependant que ceux qui le critiquent ne l’ont jamais lu – ils en ont entendu parler par quelqu’un dont les préjugés lui ont fait tirer un trait définitif sur toute lecture. Or ce roman a été commencé en 1936, année du Front populaire et du grand vent de liberté qui semblait souffler alors sur la jeunesse et la modernité. On ne voulait pas voir le fascisme au sud-est, le franquisme au sud-ouest, ni le nazisme ou le stalinisme à l’est. Ce qui préoccupait était le bonheur. Mais comment trouver le bonheur dans l’inégalité ? Or l’époque restait très macho et emplie de convenances bourgeoises… et les femmes n’avaient pas encore le droit de vote !

Cette charge de Montherlant sur les femmes de son temps, je l’avais lue pour la première fois à la veille de la Terminale au début des années 1970, à cette période du secondaire français qui rend cuistre, comme le dit justement l’auteur. La relecture a ceci de bon qu’elle permet d’aller au-delà de la prime impression ; le jugement que l’on porte se dégage du goût que l’on a pour le texte. Je trouvais alors la peinture assez juste. Je me délectai de retrouver les traits haïs des jeunes bourgeoises bovarysantes qui empoisonnaient mes classes de leur idéalisme psychologique. Depuis j’ai connu d’autres filles et surtout des femmes sorties d’adolescence, au travail, à l’université, en bateau, en voyage, loin de ce lieu d’irresponsabilité et d’oisiveté malsaine du lycée.

Dans Les jeunes filles, Montherlant prend position : sur la femme telle qu’il la voit, sur la société bourgeoise de son temps, sur l’enfant qui est promesse. Il dessine d’autre part un caractère : celui de Costals, qui est l’un de ses masques.

montherlant pitie pour les femmes

Tout en marquant sa différence d’avec la femme, Montherlant rêve d’elle comme d’un être au même niveau que l’homme. Si pour lui le mâle n’a pas de conception du bonheur (« un état négatif », « dont on ne prend conscience que par un malheur caractérisé »), s’il ne s’intéresse à la femme que par désir des sens ou par volonté d’enfant, s’il est un être actif, ouvert et curieux, insouciant, guerrier – la femme lui apparaît plus stable, plus renfermée, plus « sérieuse », plus attentives aux états psychologiques qui conduisent à la paix et au bonheur. Elle en fait « une réalité substantielle extrêmement, vivante, puissante, sensible. » Fondamentale distinction des sexes : l’homme pointu, fait pour percer, chercher, vaincre ; la femme fendue, faite pour recevoir, attendre, concevoir. Homme en pic et femme en creux ; homme qui chasse et prévoit, femme qui s’attache et s’enferme.

Il ne faut pas attacher trop d’importance à ces oppositions de couples qui sont des métaphores et, comme les mots eux-mêmes, des images. L’homme n’est pas toujours montagne ni la femme vallée. Mais il reste que la différence existe, qu’elle n’est pas uniquement culturelle, et que toute dissemblance n’est pas nécessairement contradiction à résorber. Un couple fécond est union des contraires et certainement pas fusion de deux semblables. L’homme n’est pas la femme, il l’épouvante, l’apitoie et la fascine ; la femme n’est pas homme, ni dominée, ni identique.

« Presque toutes les fois qu’une femme se dégrade – par une mode qui l’enlaidit, une danse qui l’encanaille, une façon imbécile de penser ou de parler – c’est l’homme qui l’y a poussée ; mais pourquoi ne résiste-t-elle pas ? » Désarroi et colère de Montherlant, taxé sans fondement de misogyne, auquel les féministes depuis, à travers leurs excès, ont heureusement répondu. La bourgeoise de son époque, qui ne fait rien par standing (pour montrer qu’elle n’a pas besoin de travailler), devient vaine, cancanière, ignorante, simple femme-objet pour un faire-valoir social. Quand la femme n’a d’autre rôle que de parure pondeuse, ses parents la poussent nécessairement au mariage, seul moyen de lui faire acquérir un statut.

Costals, comme Montherlant, « rêvait d’étreintes plus dignes de lui, d’égal à égal, sur le plan héroïque ». Non point la femme garce (clope, pantalon, cheveux courts, ongles rongés et manières de charretier), mais la femme puissante, aussi libre que l’homme. Non point amazone, Jeanne d’Arc ou Walkyrie, ces créations d’homosexualité refoulée des sociétés autoritaires, mais Reine morte, Mariana fille du Maître de Santiago, Pasiphaé ou sœur Angélique de Port-Royal, des femmes dignes comme Iseut ou Chimène. Telle est Rhadidja, la jeune maîtresse marocaine de Costals, aussi insouciante dans la vie que dans la mort, trouvant plaisir à donner sans demander en retour, vivant le présent et non l’avenir ou le passé, jouissant de l’instant sans idéaliser l’ailleurs.

Car ce qui agace le plus Montherlant est l’Hâmour raillé par Flaubert, cette caricature monstrueuse du sentiment féminin agrémentée par les littérateurs et considérée avec sérieux par la bêtise bourgeoise à la Bovary. Il ne faut pas dévoyer l’amour comme le font à longueur de temps ces romans pour midinettes, ces chansons pour teen-agers et ces films hollywoodiens. Comme sont méprisables ce commerce du sentiment, cette enflure du cœur pareille à une drogue dont il faut augmenter la dose pour qu’elle fasse encore effet !

Costals ramène l’amour à ce qu’il est : « d’une part de l’affection à nuance de tendresse, et de l’estime ; et, d’autre part, du désir ». Rien de plus – mais quel couple peut se vanter de vivre DÉJÀ ces sentiments ?

Parfois l’affection « va proprement à l’infini », en ces rares cas où les êtres se reconnaissent et se choisissent. Ils veulent s’aimer « comme le chrétien (intelligent) veut croire » : par pari. Ainsi Costals et son fils. Ainsi Rodrigue et Chimène. Mais ce sont là des miracles qu’on ne peut prostituer. Certes, l’amour existe, mais il ne faut pas qualifier ainsi le seul mouvement du désir ou l’affection d’un soir. Aussi, « l’un des devoirs de l’Européen moderne, qui veut vivre raisonnablement » est-il « d’opposer avec la dernière fermeté une légèreté systématique à ces complications et à ces sublimations malsaines ».

On ne peut aimer « à fond » qu’un être libre, qui échappe miraculeusement à sa condition sociale. « Ce qu’on aime est toujours un enfant », dit Costals. L’enfant ontologique au sens de Nietzsche : l’être de la dernière métamorphose, innocence et oubli, jeu, roue qui roule sur elle-même, oui sacré à la vie. Ainsi Guiguite, la maîtresse juive, ainsi Rhadidja, la maîtresse arabe. Ainsi les bêtes, les primitifs, les gosses. Rien de pesant, de sérieux, de nécessaire. L’amour aussi infini que l’eau de la mer mais, comme elle, indifférent, comme elle, en mouvement. « Quelle ivresse de vivre sur cette eau mouvante, jamais épuisée, jamais fidèle, jamais désespérée, qu’est la vie d’un autre ! »

montherlant le demon du bien

Fi des convenances et de l’idéalisme bourgeois. Le mariage ? Comme une dernière extrémité, après promesse de divorce par consentement mutuel. Mieux que le mariage est la liaison libre, qui préserve la liberté des partenaires et l’indépendance du plaisir. Quelle misère que ces couples de Nénette et de Rintintin, ces « pénuries frissonnantes qui ont besoin de se réchauffer l’une à l’autre ». Ne jetons pas la pierre : si le mariage aide à vivre, tant mieux, mais il est trop souvent le lot des médiocres qui ne sont rien tout seul. Rares sont les amours qui durent, où la sexualité se transforme en affection, où l’on connait le bonheur de vieillir ensemble…

Quant à l’enfant… Refus de la lapinerie sociale, refus de l’héritier bourgeois. L’enfant est chose sérieuse, qu’on ne doit pas « faire » sans y penser. « Avoir » un enfant parce que tout le monde le fait, parce que la société l’attend de vous, parce qu’il sera nounours entre les mains d’une femme déçue, ou parce qu’il fournira les futurs citoyens pour occuper les bataillons de profs et autres spécialistes ? Non ! Un être se respecte, il se construit comme une œuvre. « J’imagine très bien que j’aurais pu, depuis dix ans, ne faire rien d’autre que me consacrer à l’éducation de mon fils », dit Costals. Lorsqu’on veut qu’il vienne au monde, lorsqu’on veut être son père et le reconnaître pour fils, on ne le laisse pas à la charge des institutions. Spécialisées et anonymes, elles feront déteindre sur lui « l’ignominie du siècle ». Vouloir d’un fils, c’est vouloir l’aimer, donc l’estimer et qu’il s’en montre digne. Donc le modeler soi-même, tâche difficile, belle, et qui suffit à justifier une vie.

Positions scandaleuses pour l’époque – et qui nous sont sympathiques aujourd’hui. Elles prennent leur relief lorsque l’on considère le caractère particulier de Costals. La conduite de sa vie est une conséquence de sa nature et du libre choix de soi-même. Le roman Les jeunes filles analyse le rapport entre soi et les autres. Le mot-clé est « dépendance ».

Si les rencontres avec les autres sont nécessaires (« on ne vit pas sur soi seul impunément »), et si le repli sur soi, lorsqu’il n’est pas commandé par de hautes raisons spirituelles ou intellectuelles, n’a le plus souvent pour cause que l’impuissance ou la peur de vivre. « Je n’aime pas qu’on ai besoin de moi, intellectuellement, sentimentalement, ou charnellement », dit Costals. Car le besoin fixe l’être, le réduit à l’un de ses moments, alors qu’il doit garder la liberté du mouvement. « Je redoute ceux qui me comprennent », car ils n’ont saisi qu’une image de moi, seulement l’un des masques, et ils s’imaginent m’avoir tout entier. Or « je suis une âme de grâce, et les âmes de grâce se communiquent comme la grâce même, qui prend toutes les formes. Et je suis – essentiellement – celui-qui-prend-toutes-les-formes ».

L’amour, l’admiration, font dépendre et obligent à se conformer. La grâce qui séduisait ne peut que s’épuiser car elle ne peut s’enfermer dans les formes sans perdre sa qualité essentielle qui est la légèreté. Les âmes de grâce sont comme ces oiseaux à qui l’on ne peut rogner les ailes sans qu’ils deviennent de stupides oiseaux de basse-cour. L’albatros du poète…

montherlant les lepreuses

L’existence de Costals est de plaisir et de sagesse, une vie bonne à l’antique, où la liberté se préserve par un certain égoïsme, permettant l’amour du fils et la genèse d’une œuvre. Costals se rend libre pour aimer et pour écrire, non par pur nombrilisme. Sa sensibilité vive, qui est celle de Montherlant, le pousse à porter une attention exigeante aux autres – à ceux qu’il choisit. Ce qu’il appelle sa charité, que ceux qu’elle vise ne comprennent pas, y voyant autre chose que la gratuité du don. Andrée Hacquebaut croit que c’est par amour pour elle que Costals répond à ses lettres, comme Thérèse Pantevin et Solange. L’Hâmour toujours… pareil à celui de ces chiens errants qui viennent se frotter à vous en remuant la queue et vous suivent partout parce que vous leur avez jeté un regard.

Les bêtes, les primitifs et les enfants, Costals, sont plus simples – plus légers – que vous ne dites. Quelle pesanteur que ce sérieux bourgeois que vous gardez encore, malgré juin 36, malgré mai 68, malgré la libération de la femme !

Henry de Montherlant, Romans 1 (dont les 4 tomes des Jeunes filles, 1936 à 39), Gallimard Pléiade 1959, 1600 pages €59.00
Tome I Les jeunes filles, Folio 1972, 224 pages, €6.50
Tome II – Pitié pour les femmes, Folio 1972, 224 pages, €6.50
Tome III – Le démon du bien, Folio 1972,256 pages, €6.50
Tome IV – Les lépreuses, Folio 1972, 256 pages, €9.93
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Eugenio de Luigi Comencini

comencini eugenio dvd
Luigi Comencini sait comprendre et faire jouer les enfants. Il a montré combien un père pouvait se méprendre sur son fils dans L’Incompris (1967) ; il a reconstitué la Venise corrompue du XVIIIe siècle par les yeux de l’innocent Casanova, un adolescent à Venise (1969) ; il a donné un conte moral avec Les Aventures de Pinocchio (1972) où l’alternance de laxisme et de sévérité ne font pas un modèle pour se construire ; il montre avec Eugenio en 1980 l’Italie moderne des années 1970.

Il constate que l’enfant n’a plus sa place dans la société qui advient après mai 68. Bâton de vieillesse, héritier, progéniture, aucun de ces termes ne correspond plus à la réalité du temps. L’enfant est devenu une charge, une gêne, un handicap : il faut lui trouver une place – à la maison, en crèche, à l’école, à table, dans les études, et plus tard un travail. Il a besoin d’une famille, d’un foyer, d’attention et d’éducation pour se reconnaître et se forger. Comme tout cela est contraignant et gênant ! La société ne prévoit rien pour lui : ni espace de jeu au bas des HLM, ni chambre séparée pour les petits loyers. Les nouvelles générations hédonistes et individualistes ont balayé tout ce qui peut ressembler au « devoir », jetant le bébé avec l’eau du bain, ces oripeaux du vieux monde : paternité ou maternité sonnent archaïques et bourgeois. La liberté personnelle veut le plaisir immédiat, l’égoïsme du moment, la pulsion aussitôt assouvie. On se marie, on se querelle, on se quitte ; on se remet, on cherche ailleurs des aventures, on se soumet à l’inspiration artistique.

eugenio entre ses parents

L’enfant dans tout cela ? Venu par hasard, gardé par défaut ou dans un moment d’euphorie (« il sera l’enfant de la révolution »), il est vite oublié encore bébé dans le train. A dix ans, personne ne le veut dans les pattes, ni les grands-parents qui, d’un côté émigrent en Australie, de l’autre préfèrent le standing ; ni ses parents, la mère (Dalila di Lazzarro) en Espagne, le père (Saverio Marconi) projetant d’aller à Londres. Ballotté, renvoyé de main en main, le petit Eugenio (Francesco Bonelli) subit cet éclatement familial comme une indifférence à son égard : on ne le désire pas, on en a marre de le voir.

Il se fait alors une philosophie de « l’être inutile » qui le conduira, en toute innocence, à fermer le robinet d’oxygène qui maintenait le grand-père cacochyme (Renato Malavasi) en survie végétative… Il est « chéri » en apparence, devant les autres, mais il gêne en réalité lorsqu’on se lâche entre soi : comment s’en débarrasser ? A l’enfant tous les adultes mentent sans vergogne, tous lui cachent sa situation avec hypocrisie. « Pourquoi êtes-vous tous si méchants avec moi ?! » s’exclame Eugenio, désespéré. Seuls les animaux et les pauvres ne mentent pas dans le film.

eugenio francesco bonelli

Laissé par les humains, le garçon s’occupe des lapins, de canards ; il les caresse, il les nourrit – autant que lui voudrait l’être. Plus tard, il rêve de compenser sa frustration affective en devenant vétérinaire, soigneur d’animaux vivants – à l’inverse de son père qui répare des appareils électroniques.

Il lie aussi amitié avec un garçon du peuple à l’existence plus dure que la sienne mais incomparablement plus claire : le père promet une raclée au gosse s’il ne ramène pas quotidiennement un salaire minimum. Pas d’amour mais le sentiment d’avoir sa place dans une famille, d’être utile aux siens. Eugenio rêve d’être pareil, parfois…

Les idées de l’époque passent en filigrane. Le féminisme contre la maternité, les conquêtes contre la paternité, sont pour ces adolescents prolongés que sont les « nouveaux parents » les seules alternatives proposées par l’époque « engagée » aux rôles traditionnels de la femme à la cuisine et de l’homme qui se fait servir. Un bout de vie commune, tenté après un héritage, est retombé dans cette ornière du passé. Or chacun veut exister, crispé sur son petit moi avide de plaisirs égoïstes. L’enfant n’est qu’un jouet dont on ne peut accepter qu’il puisse lui aussi avoir des préférences ou des désirs personnels : la mère découvrira un cahier de poèmes… pour s’en moquer ; le père apprendra… par un autre qu’Eugenio veut devenir vétérinaire.

eugenio et sa mere au lit

Sur l’exemple de ses parents, le gamin apprend qu’exister, aux yeux des autres, veut dire gueuler assez fort pour forcer l’attention. Art d’époque du happening, qui deviendra la com’ : il agace suffisamment l’ami de son père qui l’emmène à l’aéroport – pourtant humoriste ! – pour que celui-ci le dépose au bord de la route et le laisse ; il bat sa mère qui ne veut pas l’emmener à la corrida ; une fois sur les gradins, il exige de voir le spectacle jusqu’au bout et fait rasseoir sa mère de force – l’obligeant à subir (enfin) la réalité choquante devant ses yeux ; il résiste à tous les projets successifs de « l’emmener », de le « reprendre », pour montrer qu’il a retenu la leçon de ses quatre ans où, juché sur les épaules de son père, il a vu défiler sa mère en criant des slogans. Puisque la violence paie, puisqu’il faut manifester en hurlant pour que les adultes cèdent, Eugenio manifeste et hurle. Il a raison.

Abandonné une nouvelle fois, il reste introuvable un jour et une nuit. Il passe ce temps dans une ferme à regarder naître un petit veau. Même exploité dans les étables industrielles, ce petit veau lui apparaît comme plus « heureux » que lui, l’enfant : sa mère le léchera, lui donnera à téter, son propriétaire le soignera, changera sa litière, lui donnera des nourritures plus consistantes adaptées à son âge. Tout ce que ne fait pas le nouveau couple humain pour ses propres enfants. Durant sa fugue involontaire, tout le monde s’est mis à la recherche d’Eugenio. Il n’en a pas conscience, ce serait bien la première fois qu’on se préoccuperait de son sort !

D’ailleurs, dès que la famille au grand complet le retrouve, c’est pour s’extasier sur le petit veau sans plus regarder l’enfant. Et l’humoriste – peut-être l’adulte le plus honnête, en tout cas le plus lucide – fait signe à Eugenio de filer à nouveau. Lorsqu’il s’en va sans se retourner, nul ne s’en avise. Seul le suit un petit chien.

eugenio torse nu

Décidément l’enfant n’a pas sa place dans la nouvelle stratégie de vie narcissique et hédoniste de la génération immature post-68. Reste à prouver que les caricatures de gauchistes que sont les parents du film sont bien les parents moyens de la société. Heureusement, avec le recul, rien n’était moins sûr en 1980. Certains milieux urbains et intellos, notamment sous Mitterrand en France, ont été ce genre de parents démissionnaires, semant un gosse comme un pond une idée, le laissant en déshérence affective – littéralement à l’abandon malgré l’appart’ bourgeois, les fringues branchées et les disques à la mode (pour se faire pardonner).

Comencini a été de suite à l’extrême, peut-être pour mieux dénoncer. S’il touche souvent juste en ce film, c’est qu’il n’a pas entièrement tort. Ce qu’il fustige n’apparaît cependant que comme une tendance – et c’est heureux ! – pas comme une généralité. Pour moi, qui suis devenu adulte après 68, ce « possible » égoïste irresponsable n’a pas été ma voie, ni celle de mes amis (mais qui se ressemble s’assemble). Reste un beau film émouvant où l’enfance nue fait pitié.

DVD Luigi Comencini, Eugenio, 1980, Gaumont 2015, €8.99

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Luigi Comencini, L’incompris

l incompris comencini dvd
Ce film, sorti en 1966, conte l’histoire d’une incompréhension : celle d’un père et de son fils, celle de la mort d’une mère pour un enfant, celle du grand et du petit frère. Le consul britannique à Florence avait tout pour être heureux : reconnu par la Reine avec un titre de Sir, une femme belle et sensuelle, deux fils séparés par six années, un poste honorable dans la plus belle ville d’Italie… Sauf que le destin s’en mêle, surtout celui que l’on se forge soi-même.

Son épouse décède de maladie, il en est bouleversé. Maladroit avec des enfants dont il ne s’est jamais occupé, comme tout père avant 1968, il croit le petit Milo (5 ans) – Matthew en version française… – plus fragile que le grand Andrea (11 ans) – Jonathan en VF. Mais comme il n’observe pas les enfants, il ne sait pas que les manifestations dépendent de l’âge et que, si l’on trépigne et hurle à 5 ans, on reste pudique même dans les plus grandes douleurs à 11 ans – par honte. Duncombe (Anthony Quayle), avec sa face de lune et ses lèvres minces, fait un piètre père. Il ne prête pas d’attention à ses fils ; ils sont pour lui des objets à protéger de la casse mais il a du mal à les aimer. C’est sa femme qui faisait tout et lui se contentait des activités extérieures.

l incompris comencini pere et fils

Nous sommes dans le drame d’une époque révolue, très difficile à comprendre pour les générations élevées après 68. L’époque d’avant était hiérarchique, autoritaire, machiste. L’homme apportait l’argent à la maison et la femme ne s’occupait que de l’intérieur (enfants, cuisine, église, dit le dicton allemand). Les relations entre époux étaient sous le signe de la soumission complémentaire, chacun s’en remettant à l’autre pour ce qui est de son domaine ; les relations entre mère et enfants étaient empreintes de tendresse et d’une certaine mollesse, maman craignant par-dessus tout cet extérieur dont elle n’a aucune maîtrise. Le pire étaient les relations entre père et fils : avant sept ans, aucun intérêt ; de 7 à 12 ans, un faire-valoir qui doit rester à sa place et rapporter des succès scolaires et sportifs ; après 12 ans un rival à dompter, mais une certaine complicité parfois après 16 ans dans les affaires sexuelles.

l incompris comencini pere et andrea

Le jeune Andrea (Stefano Colagrande) a le même âge que moi. Quand j’ai vu le film lorsqu’il est ressorti, à la fin des années 70, j’ai réagi comme un fils, en empathie avec le gamin. Quand je revois le film aujourd’hui, c’est après quelques expériences et je réagis comme un père, en critique acerbe de l’adulte. Non seulement Duncombe est content de lui, mais il est égoïste (réservant pour lui tout seul la voix enregistrée de sa femme) ; non seulement le père est absent pour ses fils (« va dormir » est son leitmotiv favori), mais il refuse de passer un moment avec chacun et de parler un peu. Il reste extérieur, ayant peur de ses émotions peut-être, peur de mal faire sans doute, peur des relations avec ses fils certainement. C’est un spécimen sociologique de lâche que les années 50 et 60 ont produit à la chaine.

Pourquoi ne prend-t-il pas son aîné dans ses bras lorsqu’il lui annonce, avec silences, suspense et précautions, la mort de sa mère (que le gamin savait déjà) ? Il le croit insensible alors que la surprise n’en est pas une, son fils lui apprenant une conversation à voix basse surprise chez les voisins. S’il l’avait étreint, nul doute que l’émotion du petit aurait éclatée et que lui, sir Duncombe, consul du Royaume-Uni à Florence, aurait eu à répondre et à prendre ses responsabilités – comme on dit en langue de bois sociale.

l incompris comencini regard andrea

Pourquoi ne veut-il jamais rester près du lit le soir pour échanger quelques mots, comme Andrea lui demande ? Ou écouter les versions des événements lorsque le petit frère (Simone Giannozzi) s’est retrouvé dans des circonstances dangereuses ? « C’est comme ça ! Tu n’as pas la parole ! Obéis ! » tels étaient les slogans faciles avec lesquels les adultes se défaussaient volontiers lorsqu’ils risquaient d’être déstabilisés à l’époque. Duncombe a réagi en réflexes conditionnés, pas en père ayant mis au monde des enfants.

l incompris comencini maman morte

Il n’est pas besoin d’être constamment présent, ni d’être en empathie tout le temps, les gamins – surtout garçons – ne demandent pas ce genre de comportement. Mais ils demandent que l’on s’intéresse à eux, à défaut même de les « aimer », qu’on les écoute lorsqu’ils veulent dire une chose importante pour eux, qu’on les associe à la vie de la maison. L’oncle Will (John Sharp) est le seul qui comprenne d’un regard ce que ressent son neveu. Lui « n’aime pas les enfants » – peut-être parce qu’il les aime trop et souffrirait de les voir malheureux. Il est là quand il faut, il donne de bons conseils à son frère de père : « il a besoin d’un maître » (non pas de la trique mais d’un guide). Mais il ne reste pas…

l incompris comencini stefano colagrande

Andrea se sent rejeté par un père absent, mal aimé par celui qui prend toujours la défense de Milo l’infernal petit frère, mauvais parce qu’il échoue à se valoriser. Il efface par inadvertance la voix de sa mère enregistré sur magnétophone parce que son père n’a pas voulu en partager le fonctionnement ; il est vaincu au judo parce qu’une seconde déstabilisé lorsque le consul, qui ne pouvait pas venir, est entré tout de même en retard dans la salle ; il est réprimandé pour avoir été à la ville en vélo avec son petit frère, alors qu’il voulait simplement acheter un cadeau d’anniversaire pour papa ; il est laissé de côté au bureau alors que son père lui avait promis de lui faire ouvrir son courrier ; il ne part pas pour Rome avec papa, parce que Milo s’est volontairement douché au jet dehors pour être malade et garder son grand frère près de lui ; il voit ses bleuets offerts en secret sur la tombe de sa mère jeté par le père qui les remplace par ses propres roses… Le père reste muré dans ses certitudes superficielles ; le fils est seul, à la merci du jugement adulte et des frasques du petit frère à la « méchanceté naturelle » (Comencini). Il est sans copain, sans confident, muré dans le monde clos de la villa bourgeoise isolée de la cité. Même au collège, il est « l’angliche », et son adversaire vainqueur au judo est italien. Dans la vie, il n’est pas à sa place.

l incompris comencini judo

Alors, que faire ? Prendre des risques personnels pour se prouver quelque chose ? Rejoindre maman au ciel puisqu’elle seule l’a aimé ? En poussant au-delà du quatrième crac l’audaciomètre d’une branche morte au-dessus de l’étang, Andrea joue avec la mort ; son infernal petit frère Milo l’y précipite sans vraiment le vouloir, poussé par quelque pulsion dont le sempiternel « moi aussi ! » du petit qui veut tout faire comme le grand, l’empêchant généralement de vivre… ici précipitant son destin.

l incompris comencini les deux freres

Ce film d’avant-garde en 1966 (il fut hué par les bien-pensants qui faisaient le cinéma français à Cannes en 1967) a été reconnu majeur dix ans plus tard… Les bobos étaient nés et avaient retourné la veste critique : désormais l’enfant comptait plus que l’adulte et le « mélo » qu’on avait reproché était devenu une suite de « signes » que l’adulte, désormais honni, refusait de voir.

Ni mélo, ni psycho – ces travers de jugement des intellos immatures – le film est de la plus pure tradition Comencini : il s’est toujours intéressé à l’enfance (Casanova, Eugenio…), à l’imagination spontanée, à la confrontation avec les réalités de l’existence, aux frivolités et lâchetés des adultes face à leur progéniture, au passage délicat à l’adolescence. Andrea, encore enfant, est poussé à la responsabilité adulte trop tôt, par un père irresponsable – c’est ce qui fait le drame, traité avec délicatesse.

DVD Luigi Comencini, L’incompris (Incompreso), 1966, Carlotta films 2011, €10.79

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Karl Ove Knausgaard, La mort d’un père

karl ove knausgaard la mort d un pere

Né en 1968 en Norvège, Karl Ove vit en Suède mais écrit en norvégien. Après des débuts laborieux, car il n’a aucune mémoire, il en est à six tomes d’autobiographie romancée, intitulée Mon combat. Comme le titre, en français, est tout de suite interprété et déformé, l’éditeur s’est empressé de placer le sous-titre en premier. Mais « mon combat » n’a rien à voir avec Hitler, ni même avec la collaboration de Norvégiens durant la guerre ; il est l’expression favorite de la grand-mère paternelle lorsqu’elle raconte des histoires : « Ah, dit-elle, la vie est un compat, disait celle qui ne savait pas prononcer les b. Hihihi » p.484.

Le combat du petit-fils est d’écrire, ce qui veut dire traduire en mots des émotions parfois irrépressibles. Inquiet depuis l’enfance – à cause d’un père autoritaire et volontiers méprisant – il est très sensible, éclatant en sanglots pour de petites choses, même devenu adulte. La mort d’un père est le premier des six tomes de Mon combat, la lutte avec la mémoire qui revient brutalement par bribes, la canalisation dans les formes d’un émoi qui submerge, la fluidité du récit. Ce pourquoi l’auteur se noie de mots ; il a besoin de se mettre dans une ambiance pour faire émerger des ilots de souvenirs sans qu’il en soit bouleversé. L’aspect « proustien » de son œuvre est beaucoup moins dû aux réminiscences de la mémoire ou à la recréation d’un monde qu’à ces longues phrases balancées qui donnent un rythme et posent une atmosphère.

« C’était comme si deux façons d’observer allaient et venaient dans ma conscience, l’une avec ses réflexions et ses raisonnements, l’autre avec ses sentiments et ses impressions et, bien que côte à côte, elles excluaient l’éclairage qu’elles apportaient l’une l’autre » p.261 (la traduction n’est pas claire en français : « qu’elles s’apportaient l’une à l’autre » serait plus vraisemblable…). Toujours est-il que le mot ne va pas toujours avec la chose chez ce garçon, et que beaucoup de « non-dits » font sa part d’ombre. La mort de ce père qu’il aimait tout en le haïssant (ce qui est très courant pour cette génération née de la rupture 1968), et la venue de ses propres enfants qui font ressortir son tempérament et ses défauts qu’il voulait ignorer, ont remis tout en question. Cette question est son combat.

Il fallait ces explications préliminaires pour entrer dans le livre. Car il est épais, parfois longuement descriptif de l’instant, parfois plat. Mais il emporte. Alchimie de l’écriture, le style (mot préférable à « la forme » qu’emploie trop volontiers la traductrice) fait le livre. Dans ce premier tome, la première partie est un délice, racontant l’enfance et l’adolescence de l’auteur selon qu’il se souvient. Son père : « Rien chez lui ne me touchait. C’était comme ça, et puis un jour j’écrivis sur lui et les sanglots éclatèrent » p.530. Il décrit son humiliation à 8 ans face à son paternel, pour avoir vu un visage dessiné dans la mer lors d’un reportage sur un bateau naufragé et être rembarré ironiquement ; ses émois adolescents, sa solitude relative, son manque d’amis, ses tentatives de flirts, son amour éclatant – et impossible – d’une fille de sa classe à 16 ans, prise par un autre.

La seconde partie va pas à pas, lorsqu’il apprend la mort de son père, qu’il n’avait pas vu depuis un an et demi. Mort d’alcoolisme chez sa propre vieille mère, dans une maison qu’il avait rendu infecte à force de bouteilles et de crasse ; sa mort suspecte, la grand-mère étant un brin sénile et disant une fois qu’elle l’avait trouvé immobile dans son fauteuil, une autre fois qu’elle n’avait appelé l’ambulance que le lendemain, sans parler de tout ce sang visible à la morgue sur son visage dont elle n’avait jamais parlé… Avec son frère Yngve, plus âgé et plus doué, mais dont il est très proche par sensiblerie, Karl Ove va décrire ces moments où le père le hante, le doute sur sa mort, ses remords. Perdre son géniteur, c’est devenir adulte, et l’écrivain en a peur – comme si son passé d’enfance devait l’inhiber. Écrire est un défouloir, une catharsis, une psychanalyse. Ce pourquoi ces pages sont si prenantes, même si son existence fut si banale.

karl ove knausgaard

Amoureux mais transi, il emmène celle qu’il ne doit pas toucher au cinéma ; il a 16 ans, est beau comme le Tadzio de Mort à Venise, disent les amis de son grand frère (p.402). Le film est français, intello, et s’appelle 37°2 le matin (pourtant sorti en 1986, l’auteur avait alors 18 ans…). Dès le début, un couple baise et ne fait que baiser… La fille qui l’accompagne est gênée, lui ne sait plus où se mettre. Scène cocasse et émouvante – salauds d’intellos qui déconstruisent jusqu’à la fleur bleue ! (Moi non plus, je n’ai jamais aimé ce film trop complaisant dans le fusionnel destructeur). Mais c’est le printemps : « Quand on a seize ans, tout cela impressionne, tout cela laisse des traces car c’est le premier printemps qu’on vit vraiment comme un printemps, sans toute sa sensualité, et c’est en même temps le dernier, en comparaison tous les autres printemps à venir seront plus pâles » p.208 (la traductrice ne sait pas où placer correctement les virgules).

baise amants

Karl Ove est de cette génération « cool » que la génération autoritaire de son père ne peut pas comprendre – d’où cette névrose qui a fait tant de mal à tant de gamins, entre interdit formel et interdit d’interdire – la transgression, le rock, l’alcool, le tabac, la drogue, la baise. Dans les pays nordiques, cela se produit à la fois plus tard en plus approfondi, tant l’anglais est une seconde langue et tant la tradition luthérienne avait étouffé la sensibilité qui désormais explose. « Moi, j’étais pour l’indulgence, contre la guerre, l’autorité, la hiérarchie et toute forme de dureté, je ne voulais rien apprendre par cœur à l’école en pensant que mon intellect se développerait plus organiquement [« naturellement » serait plus juste, traductrice !] ; bien à gauche politiquement, j’étais révolté par l’injuste répartition des richesses mondiales (…) J’étais persuadé que tous les hommes avaient la même valeur et que les qualités d’un être humain étaient plus importantes que son apparence » p.226. Voilà un bon résumé de la génération cool des années 70 et 80, qui deviendra bobo dans les années 90 et 2000. Mais cette banalité même est universelle parce que la littérature fait sortir de l’intime la vérité humaine que celui-ci contient. La vie est d’abord affective et, lorsqu’elle est mise en mots, elle devient miroir de tous.

Lisez ce combat d’un Tadzio de Norvège, il vous envoûtera.

Karl Ove Knausgaard, La mort d’un père – Mon combat 1 (Min Kamp), 2009, Folio 2015, 545 pages, €9.20

e-Book format Kindle, €8.99

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Vie sauvage

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Avec les vacances, chacun renoue avec une forme de vie sauvage où les contraintes sociales sont allégées. La liberté n’a pas de prix et l’histoire vraie de Xavier Fortin et de ses deux fils a inspiré deux films, dont celui avec Mathieu Kassovitz, puissant.

Il joue le Père dans toute sa splendeur amoureuse et fusionnelle, n’acceptant pas que sa femme puisse exiger de « garder seule les enfants », ni que « la loi » magnifie abstraitement la maternité sans presque rien reconnaître au père. Il est vrai que notre société catholique romaine, dont la législation radical-socialiste de la république est clairement issue, valorise la Vierge mère évidemment pure et aimante, alors que la fonction paternelle est réduite à celle de Joseph, le cocu de Dieu.

Dans ce film, qui diffère du fait divers réel, Philippe Fournier est un écolo nomade qui s’est lancé dans la vie comme hippie en tipi. Il y a rencontré sa femme, déjà mère d’un gamin de deux ans, et lui a fait deux autres garçons. Sept ans plus tard – le sept est un chiffre symbolique dans les religions du Livre… – l’ex-hippie femme en a « marre de la boue et des caravanes », elle veut se fixer dans une maison et élever « normalement » ses enfants.

Mais qu’est-ce que « la normalité » ? Cette question cruciale taraude tout le film. Était-ce « normal » de vivre à demi-nu dans la proximité des tipis dans les années post-68 ? Est-ce « normal » de changer brutalement d’avis et de genre de vie alors que l’on a pris la responsabilité de s’unir et de mettre au monde ? Qu’y a-t-il de « normal » à confier exclusivement les enfants à leur mère, alors qu’ils n’ont même pas leur mot à dire ? La façon de vivre imposée à ses propres enfants fait-elle partie de ce qui est « normal » ou la société a-t-elle un formatage à imposer pour « la protection » des enfants ? Protection contre qui ou quoi ? Formatage dans quel but ?

vie sauvage torse nu garcons soleil couchant

D’où la seconde question sur le fait d’être parent. Aimer suffit-il à tout justifier, et surtout à tout régler ? Nul doute que le père aime ses fils, tout comme la mère. Nul doute également que l’épouse a rompu le contrat avec son époux en changeant unilatéralement de mode de vie, sans aucun compromis. Et qu’elle a lourdement accablé le papa en utilisant toute la lâcheté des règles judiciaires élaborées par des bourgeois rassis politiquement corrects (et par son propre père avocat). Au détriment de l’intérêt de l’enfant. Car les Grands Principes – tout le monde pareil – s’adaptent rarement à la réalité personnelle, ce que la Loi abstraite et trop précise ne permet pas au juge de pallier.

La mère se pose à la fin en « victime » pour n’avoir pas vu grandir ses enfants durant dix ans – mais elle en est largement responsable : drapée dans son « j’ai l’droit » égoïste, confortée par sa Bonne conscience de Mère-soutenue-par-la Loi, elle a refusé toute médiation (au moins deux durant le film). Les garçons l’auraient peut-être revue régulièrement s’ils avaient pu revenir vivre auprès de leur père juste après, c’est ce qu’ils réaffirment plusieurs fois. Il aurait fallu pour cela qu’elle retire sa plainte et accepte un compromis de garde alternée. Butée, bornée, obtuse, elle apparaît bien immature face à Mathieu Kassovitz.

Mais la vie sauvage est-elle une vie de futur adulte ? Chacun répondra en fonction de sa conception du monde et des relations humaines. Se mettre en marge d’une société ne va pas sans quelques avantages, mais non plus sans inconvénients. Est-ce une forme d’égoïsme ? Ou un amour poussé au-delà de la moyenne ? Les garçons en ont-ils pâti ou se sont-ils au contraire épanouis ? Les chemins de la liberté sont-ils un aspect de la vie sociale ou un refus de la société ? Réussir « sa » vie, est-ce réussir « dans » la vie ?

vie sauvage cachette garcons torse nu

Le film laisse heureusement sans solutions les ambiguïtés.

Petits, les garçons adorent leur père. La scène où il appelle chacun de ses fils devant la maison où sa femme les a emmenés en cachette et où le grand-père l’empêche d’entrer est une scène d’anthologie :  par les fenêtres, par les portes, échappant aux adultes qui tentent de les retenir, les trois petits garçons giclent de la maison, sautent les murets et les barrière, pour se retrouver dans la rue et enlacer leur père… En fuite, ils veulent avoir un anneau à l’oreille comme lui, se parent de colliers et laissent pousser leurs cheveux comme lui, vivent en « indien » à demi-nu comme lui dans sa jeunesse. Ils apprennent avec lui la nature, le soin aux animaux, la chasse et la pêche sans gadgets, à bâtir un feu et dormir au grand air, mais aussi l’orthographe, les tables de multiplication, à gratter de la guitare et un peu de littérature. Ils sont heureux comme des gamins dans l’eau. Il n’est pas jusqu’à la traque policière qui ne soit excitante. À sept et huit ans, les garçons aux prénoms sioux et iroquois imprononçables (dans le film, Okyesa et Tsali, dans la réalité Shahi Yena et Okwari) vont s’enfuir tels qu’ils sont, torse nu et pieds nus, en voyant arriver une camionnette de gendarmerie dans le pré où campe la caravane. Ils vont se cacher dans la forêt, tels des Rambo en culotte courte – sans le savoir car la « société de consommation » n’est pas leur éducation. Mais ils vivent la vraie vie, pas la virtuelle. D’où ces belles images d’enfants sains et apaisés dans la nature, la peau offerte aux sensations, tous les sens en éveil dans les prés, les champs, la forêt, la rivière. Ils traient la chèvre, monte le cheval, participent à la vie collective, la peau nue mais au chaud dans la communauté et sous la protection de leur père.

vie sauvage batir un feu avec leur pere

Adolescents, les garçons connaissent leur période rebelle. L’aîné tombe amoureux d’une jeune bourgeoise et ne peut que lui mentir, au moins par omission ; son flirt est voué à l’échec. Bien qu’ayant rebâti une maison dans un village ardéchois déserté, ils s’entendent mal avec « les punks » qui restaurent le reste du village ; or ils veulent « vivre en paix », pas jouer la stratégie du nombre pour s’imposer. Après 15 ans, ils soignent leur apparence et en ont un peu marre de la promiscuité avec les poules et les fientes. En bref, ils veulent devenir « normaux », pas idéologiques pour un sou mais libres. D’où la distance progressive d’avec leur père, qu’ils aiment toujours, mais ils sont mûrs pour exister par eux-mêmes.

xavier fortin et fils hors systeme

C’est peut-être cette maturité qui est la leçon du film. Certes, leur mère leur a un peu manqué petits, mais leur père a su trouver les gestes, l’écoute et les substituts nécessaires pour qu’ils n’en souffrent pas trop. Il leur a appris à se débrouiller par eux-mêmes et en solidarité avec les autres. Il a été pour eux une image forte sans tomber dans l’emprise sectaire. Il ne leur a pas inculqué son idéologie hors-système, mais à vivre à côté du système. Adolescents, les garçons ont des copains et font la fête, comme tous ceux de leur âge. Ils aspirent à s’émanciper, ils sont mûrs. Ils vont d’ailleurs retrouver volontairement leur mère et la convaincre de retirer sa plainte pour éviter la prison à ce père qui les a élevés.

Un bel hymne à la liberté et à la fraternité. Ce sont, après tout, deux des mots de la devise républicaine.

DVD Vie sauvage de Cédric Kahn avec Mathieu Kassovitz et Céline Sallette, 2015, Le Pacte, FranceTV distribution, blu-ray €13.89

Le livre de Xavier Fortin et ses fils, Hors système, 2010, Jean-Claude Lattès, 469 pages, €19.30

e-book format Kindle, €9.99

Cécile Bouanchaud, Europe 1, Vie sauvage : que sont devenus les frères Fortin ?

Grandir sans l’école : Siddhartha, France Culture Sur les Docks 7 avril 2016

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Julien Green, Minuit

julien green minuit

Julien Green excelle à peindre une atmosphère, en touches égales ajoutées successivement, accumulation progressive qui capte l’attention et sollicite l’imagination.

Le début du roman suggère un univers à la Dickens : un suicide passionnel un jour de grand vent, des femmes avares, âgées et à moitié folles, un vieux gâteux bougon – et comme héroïne une petite fille, volontaire déjà, mais pour lors effrayée.

Les meilleures scènes se déroulent à Fontfroide, vaste bâtisse qui tient du couvent abandonné et de l’antique château fort. Les pièces, immenses, ouvrent sur des couloirs déserts ; elles sont glacées, lugubres, moisies, recèlent des recoins innombrables. Les personnages errent dans ce décor obscur ; ils apparaissent mystérieux, bouffons, énigmatiques. En ce lieu hors du monde, on ne vit que la nuit.

Fontfroide est l’antichambre de l’autre monde : celui des moines, des mystiques et des enfants. Cet ailleurs étrange est celui que les très jeunes connaissent en rêve et dont ils partent en quête lorsqu’ils sont plus grands. Le récit se situe à l’adolescence, âge balancé où l’imaginaire et le spirituel se confondent encore, sans que la raison ne bride ni ne canalise les éruptions fantasques dans l’esprit.

Élisabeth, la jeune héroïne, se trouve secrètement ravie, bien qu’effrayée au premier abord, par les énigmes et par les caractères. Mais elle pénètre bientôt au cœur du mystère par une initiation qui la fait passer de l’enfance à l’adulte. Elle rencontre Serge, puis Monsieur Edme. Serge est un magnifique garçon à peine plus âgé qu’elle dont elle entrevoit la vigueur hâlée par les déchirures de sa chemise et dont elle apprécie la sauvagerie des gestes et du regard. Monsieur Edme, dont on prononce le nom avec respect, règne sur le domaine en ruines. Élisabeth est sa fille adultérine et il veut l’appeler à une vie nocturne et recueillie. Le malheur a voulu que la jeune fille ait rencontré Serge avant lui. Le trouble né en elle l’empêche désormais de s’ouvrir aux injonctions spirituelles.

Meurtre du père et refus de Dieu, Élisabeth choisit la vie charnelle et l’avenir ici-bas avec Serge plutôt que la réclusion du cloître et le mysticisme tourné vers l’au-delà. Mais choisit-elle vraiment ? Son corps, son instinct, sa chair, choisissent pour elle. On peut presque parler de destin : elle est ce que veut son énergie vitale, expression jaillissante irrépressible de la vie, la volonté vers la puissance de Nietzsche.

Paradoxe tragique voulu par la culpabilité catholique de l’auteur : en choisissant la jeunesse, elle choisit la mort, puisque le maître de Fontfroide est si puissant en son domaine qu’il oblige les deux enfants à la violence. Acculé, Serge tire pour défendre Élisabeth ; en essayant de fuir par une fenêtre, il lâche prise et se tue. La jeune fille se penche au balcon et le regarde. Elle le suivra.

Roman symbolique de la chair contre l’esprit, où la lumière tente de combattre l’obscurité comme le bien combat le mal. Mais où est le bien ? Où est le mal ? Dans les commandements du Père ? Dans l’esprit guide ? Le roman est torturé comme une âme catholique. Un bonheur ne peut se vivre sans qu’un malheur ne vienne à le briser bientôt, comme par jalousie du Père éternel qui ne veut d’amour que pour lui. Blanche, Lerat, Agnel, Edme, Serge, Élisabeth, sont des êtres purs qui ne peuvent demeurer sur cette terre où ils se sentent étrangers. L’intensité de leur passion les détruit. Ils périssent tous de mort violente : par amour, par bonté, par innocence, par charité, ou par cet obscur instinct animal, admirable chez Serge, où la sensualité engendre le respect jusqu’au don de soi.

Élisabeth est traversée et séduite par ces passions incandescentes qu’elle voit surgir autour d’elle. Attirerait-elle les êtres qui en sont possédés ? Elle quitte ce monde au plus riche moment de l’existence – et au plus douloureux. Elle vit la fin de son enfance et ses premières émotions de femme.

Julien Green n’a voulu retenir que l’enfance. Sa faculté d’émerveillement transmute toute ombre en fantôme et peuple l’obscurité de présences. Sa pureté qui fait tout accepter du bien, comme par instinct. Contre l’intégrisme de la religion et le dogmatisme des Commandements.

Julien Green, Minuit, 1936, Livre de poche 1996, 276 pages, €4.99

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Hugo Hamilton, Sang impur

hugo hamilton sang impur
Hugo Hamilton a choisi de garder son nom anglais, malgré son géniteur qui le voulait imprononçable, « à l’irlandaise ». Hugo ‘O hUrmoltaigh’ est né en 1953 à Dublin d’une mère allemande antinazie et d’un père nationaliste irlandais intégriste. Hugo Hamilton fut enfant – et il raconte. Ces dames du Fémina en furent affectées au point de lui donner leur Prix étranger en 2004.

Le livre est émouvant, très « tendance » par son apparence pipol et ses mots simples d’un « innocent » dont l’enfance fut peu heureuse. Tout cela est fort en vogue et ne saurait qu’attendrir. De quoi faire pleurer Margot (qui de nos jours s’appelle plutôt Léa) et faire se rassurer ceux qui sont nés quelque part.

Les jeunes Hamilton – cinq gosses en tout – sont en effet « tachetés » – comme ne l’indique pas le titre français, bien meilleur en anglais : The Speckled People. Non qu’ils soient des panthères, mais ils sont écartelés entre allemand (langue maternelle), irlandais (langue paternelle imposée à la trique) et anglais (langue de la société dans laquelle ils vivent). « Nous avons un pied irlandais et un pied allemand, et un bras droit qui est anglais. Nous sommes les enfants ‘bracks’. Un pain ‘brack’ irlandais maison, truffé de raisins allemands » p.320.

Leur mère les aime dans leurs différences et les serre dans ses bras « à leur faire craquer les os » ou leur passe ses mains froides dans le cou et sur la peau nue sous la chemise « comme des maquereaux (qui) nagent vite ». Mais pour les autres, ils sont sans cesse en butte aux injures et aux coups : « nazis » pour les gamins du cru qui les tabassent, « anglicisés » pour le père tyrannique qui les punit en les frappant. Hugo : « Je suis à la fois le plus gentil et le plus culotté, elle dit, parce que c’est moi qui reçoit le plus de claques de mon père, et moi qui ait le plus de câlins de sa part à elle, pour réparer » p.89.

Je garde de ce livre une impression de malaise. Écrit simplement, comme parle un enfant, le narrateur ne juge pas. Il accumule les faits et juxtapose les points de vue des divers adultes. Il montre ainsi efficacement leur despotisme ou leur lâcheté. L’un se fait gloire de « résister » à l’occupant britannique au début des années 1960 – alors que l’autonomie de l’Eire date de 1921 et son indépendance de 1937 déjà ! L’autre reste passive, tant durant la période nazie que devant les frasques de son « seigneur et maître ».

C’est là que se mesure la « bêtise », terrain propice à ce fascisme ménager dont le gamin ne nous épargne aucune saillie. J’utilise le mot « fascisme » dans son sens général de « partisan du régime dictatorial, autoritaire ». Chez les Hamilton, il règne au sein de la famille. Car le fanatisme nationaliste ne paie plus au-dehors : les Irlandais, indépendants et restés neutres durant la Seconde Guerre Mondiale, commencent économiquement à s’en sortir. Le père se rabat alors à l’intérieur de son ménage pour y faire régner « ses règles ». Il frappe ses fils par ressentiment lorsqu’un mot d’anglais leur échappe. C’est cette prise en otages des enfants qui fait le plus mal aux lecteurs. Elle confine les garçons dans leur solitude, met en avant leur étrangeté de « demi Boches » habillés allemand en bas et irlandais en haut.

irish boy

L’adulte est un sectaire, un velléitaire qui aime user d’autorité. D’abord instituteur, devenu ingénieur, beau discoureur pour enflammer la nation, il est au fond un raté.

Tout foire de ce qu’il entreprend parce qu’il est persuadé d’avoir tout seul raison contre le monde entier. Il se mêle ainsi d’importer… des crucifix en Irlande – comme s’il n’y en avait pas assez à tous les coins de pièces ! Sa « bêtise » éclate dans toute sa force le jour où il punit son aîné pour avoir simplement regardé d’autres gosses jouer en anglais ! (p.221) On a très clairement envie, à ce moment, de lui coller son poing sur la gueule.

Imagine-t-on la soi-disant éducation que reçurent de leur paternel les petits Hamilton ? Tous les enfants s’imbibent de ce que font les adultes ; ils imitent, par construction. Quand le père se conduit en imbécile, les enfants n’hésitent pas à faire les idiots. Hugo répond à la trique paternelle par une gifle à la maîtresse, et aux claquements de portes agacés du père par des jets de purée sur tous les murs et le plafond (p.150).

Toute la misère de l’intolérance se lit dans l’existence de ce pauvre type : « Il ne voulait pas que quelqu’un d’autre sache plus de choses sur l’Allemagne que lui, ou lise plus de livres que lui (…) Mon père n’aimait pas que ma mère lise des livres, s’il ne les avait pas d’abord lus lui-même. Il n’aimait pas non plus qu’elle soit amie avec les gens des magasins, qu’elle aille à des matinées-café pour récolter les idées des autres – non, il fallait seulement des idées catholiques. Il avait peur qu’après elle ne l’écoute plus » p.230. Un vrai islamiste intégriste, ce catholique bon teint. D’ailleurs, il a failli devenir prêtre, comme son frère ; on ne l’apprend que p.248. Peut-être aurait-il mieux fait ? Il aurait pu ainsi, sans aucune responsabilité familiale, donner ses conseils avec toute l’autorité bien connue de celui qui sait mieux que vous-même sans jamais l’avoir expérimenté ce qu’il vous faut à vous.

Mais les enfants se rendent compte en observant les adultes : au fond, il ne « savait pas grand-chose » (p.291). L’intégrisme, le nationalisme, le fanatisme, cela naît toujours du vide personnel : quand on n’est rien, on a besoin de tuteurs – et moins on est sûr, plus fort on affirme ! « Les gens apprennent à se détester, parce qu’ils ont peur de l’extinction. A l’école, si vous n’avez pas de chewing-gum à partager, on vous traite de Juif. Les Britanniques, on les appelle les Brits ; les Irlandais, les Paddies ; et les Allemands, les Boches » (p.313). L’intolérance et la bêtise adulte s’amplifient toujours dans la cour d’école.

Le père perdra « la guerre des langues » parce qu’il est aussi bête que cet empereur romain qui faisait fouetter la mer : on ne va pas contre les usages d’une société tout entière. Son intransigeance pousse ses fils à se rebeller dès 12 ans. « Ma mère dit que la colère enlaidit les perdants et les prive de leurs moyens. Personne ne veut être un perdant. Personne ne veut rester en gare avec une valise pleine de colère impuissante » (p.316). Et les abeilles, insectes divins, que le père s’est mis en tête de dompter chez lui, joueront le rôle de ces Érinyes de la tragédie. « Peut-être que mon père n’était pas destiné à l’apiculture. Peut-être qu’il n’était pas assez calme pour être un père » (p.323). Ainsi passe la justice de Dieu…

Il faut faire la part de l’époque, ce début des années 60 resté autoritaire depuis la « brutalisation » de la Première guerre mondiale. Mais cette chronique faussement naïve du fascisme ordinaire, qui gîte chez tous les aigris, les intolérants, les déclassés, les pas finis, nous en apprend beaucoup sur l’être humain. Sur sa capacité incommensurable de « bêtise ». Le nationalisme des imbéciles rend les médiocres heureux d’être bourreaux – et ce sont toujours les enfants qui trinquent.

Devenu adulte, l’auteur a choisi de vivre en Allemagne, d’où il écrit actuellement.

Hugo Hamilton, Sang impur, 2003, poche Points 2007, 336 pages, €7.40

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Barbecue

Lorsque les beaux jours sont établis et que les vacances se terminent, la vie sauvage de la plage se poursuit parfois au jardin. Dans les maisons de campagne ou autour des piscines des villas de banlieue. Les enfants veulent conserver un reste de liberté et les parents l’illusion du cocon familial.

piscine gang de gars

C’est alors que prend place chaque dimanche la cérémonie du barbecue.

Barbecue

Finie la corvée d’oursins ou la pêche mouvementée sur un canot qui tangue. Tous sont gavés de sel et retournent à la viande. Le père, comme il se doit, reprend son rôle de chasseur protecteur. Il s’occupe du feu et de la viande ; sa femme des salades de fruits et des enfants.

Certes, Monsieur ne va chasser le steak qu’au supermarché, l’agrémentant de saucisses et de côtelettes, mais il prend un air préhistorique pour allumer les braises qui attirent les garçonnets, et allumer les appétits de tous dès que se dégage l’odeur de grillé.

Malgré le féminisme d’ambiance, les épouses ou compagnes s’occupent des gosses. En général en troupe d’âge. Les plus petits sont à nourrir avant, sous peine de déboires ultérieurs. La sieste bienvenue laissera les adultes dans un calme relatif. En attendant, pas besoin de vêtements ! Le gamin s’en met partout et adore ça. Le toucher par les mains et la bouche, la matière sur la peau, est ce qui lui convient.

bebe nu s en met partout

Cet atavisme perdure fort longtemps en grandissant. Les petits garçons, au sortir de la voiture qui les a amenés chez les cousins, se mettent en mode vacance : tee-shirt enlevé, pieds nus et culotte déboutonnée. Ainsi à l’aise, ils ne tardent pas à s’asperger d’eau au pistolet ou – mieux ! – de s’enduire le torse et la tête de mousse à raser. Les fillettes se montrent moins, mais les plus jeunes ne portent rien dessous la robe ; pour les adolescentes, seule une culotte peut être devinée, rien en haut comme dans les films des années 70.

bataille torse nu mousse a raser

Quand ce n’est pas le retour à l’âge fécal de Freud, dès le début de l’adolescence. La moindre flaque de boue suffit à rendre les garçons gris d’exubérance. Ils adorent se rouler à poil dans la terre molle, se maculent avec enthousiasme la peau nue d’argile comme maman quand elle se met son masque pour être belle.

boue gamin nu

Mais pas question d’aller ainsi dans la piscine : passage au jet obligatoire. À leur grand bonheur d’ailleurs, tant l’eau et le gamin font bon ménage. Ce sont ensuite des défis, des comparaisons, des exercices.

abdos ado torse nu

Les préados examinent leurs abdos, les ados leurs pectos.

abdos preados

L’un d’eux enlève même le bas pour proposer une partie de ballon dans l’eau. La pudeur des voisins sera sauve tandis que la sensation sera exquise – et fera des émules, par défi. Tout ado est programmé pour tester les limites sociales, et éprouver la force des sensations brutes. Aux adultes de les poser, ces limites, et d’être indulgents pour les transgressions mineures.

ballon nu ado

Avant qu’un autre défi appelle la vigilance : l’alcool. Tout interdit est fait pour être transgressé, mais tout interdit pose les bornes à ne pas franchir. Braver, tester, voir jusqu’où on peut aller – sonder aussi combien les parents et les autres tiennent à eux – tel sont les rôles utiles de l’interdit. Il permet de venir soi, de mesurer sa force, sa résistance, mais aussi l’amour qu’on vous porte.

ado alcoolo

La vie sauvage à la maison résorbe ce que l’appel du large a pu offrir de libertés en tous genres. Le barbecue est cette cérémonie de passage entre la plage et l’école, un rituel de rentrée. De quoi rester nu encore un peu, nourri de gibier et de fruits comme aux temps immémoriaux, avant que les légumes-ragoûts ne reprennent leur place d’hiver.

 

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Benoist-Méchin, Alexandre ou le rêve dépassé

jacques benoist mechin alexandre le grand

Quelle que soit la part d’embellissement, d’interprétation de la réalité historique, en bref quelle que soit la part du mythe que recèle toute tentative de biographie d’Alexandre le Grand, il reste que ce livre vous laisse plus vif qu’avant de l’avoir lu.

Benoist-Méchin a opéré une synthèse rapide, subjective mais brillante, de la vie du jeune Grec. Alexandre est présenté comme un météore, le premier Grec à faire le rêve de fusionner orient et occident, ce qui hante et a hanté plus ou moins tous les hommes de culture. C’est plus un essai qu’une biographie scientifique : l’ouvrage présente un « type » d’homme plus qu’un homme réel.

Alexandre est un adolescent. Il est resté tout au long de sa vie jeune, impulsif, qui va jusqu’au bout de ses aventures. Pour lui, rien n’existe hors ce qu’il fait. Il a cette frénésie de l’en-avant qui fait le prix de cet âge. Mais il est aussi inquiet, tendu, miné d’obscure angoisse. Est-ce cela qui le pousse toujours en avant ? L’ombre de son père qui l’oppresse ? L’ambition de sa mère qui l’aiguillonne ? Il y a de la démesure en ce jeune général.

Ses conquêtes ? Une chevauchée avide d’immensité, la gloire d’aller toujours plus loin. Sa tactique militaire ? Simpliste, elle consiste à masser ses forces au point le plus faible de l’ennemi, à l’enfoncer, et à recommencer ; pour le reste, rapidité de mouvement et discipline ; avec la science grecque des machines de siège. Rien d’extraordinaire sinon une bougeotte perpétuelle.

alexandre le grand carte des conquetes

Le fleuve grec se serait sans doute perdu dans les sables si les soldats, plus rationnels que le jeune homme à leur tête, n’avaient refusé un moment d’obéir. Ceci se passait devant le fleuve Hyphase qui se jette dans l’Indus, en août 326. J’y suis allé, le pays est désertique et les rochers, sévères, dessinent comme une mise en garde. Alexandre traverse seul le fleuve, nul ne le suit. Déçu, il revient et donne le signal du retour. Mais il fait ériger auparavant douze grands autels en forme de tours (aujourd’hui disparus), sexes dressés au dieux, défis aux pères. L’adolescent prouve ainsi qu’il devient adulte. Mâle par la guerre, femelle par les villes qu’il fonde et par les femmes qu’il féconde.

L’esprit grec est cette combinaison d’intelligence, d’audace et de technique. Elle est chantée dans les récits de l’Iliade, Ulysse et le cheval de Troie, le pieu rougi au feu et les moutons de Polyphème, dans le mythe de Dédale et de ses ailes artificielles, des sièges d’Halicarnasse, de Tyr et d’autres lieux. Mais Alexandre n’a pas l’équilibre grec en lui-même, il est trop fougueux, trop frénétique. Il sait entraîner, mais sait-il bâtir ? Qu’aurait été son périple s’il avait eu pour compagnons de vrais adultes grecs mesurés et savants plutôt que Néarque, Parménion, Hephaestion, Polyèdres, Diades et autres ? Ce général, cet amiral, ces ingénieurs et ce merveilleux ami-amant, ministre et grand vizir, confident, consolateur, tampon et exécutant critique de la fougue alexandrine ?

alexandre le grand

Certes, Alexandre n’est pas un dieu ; il est bien plus le symbole de la Grèce antique. Ce sont sa technique, son courage, sa culture qui ont vaincu, plutôt qu’un homme seul, fût-il le plus grand.

Il reste qu’Alexandre est une figure qu’un garçon aime invoquer. Il a tout ce qui fait l’idéal d’un Grec : la beauté, la jeunesse, l’audace, la puissance, l’amour – et ce destin tragique qui lui donne une existence intense comme celle d’Achille, si vite consumée. C’est en ce contraste tragique, probablement, que réside l’émotion que suscite le récit de sa vie. L’association de la jeunesse et de la mort a toujours fasciné et Benoist-Méchin rend bien cette antithèse.

Jacques Benoist-Méchin, Alexandre ou le rêve dépassé, 1976, Tempus Perrin 2009, 352 pages, €9.00 

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Jacqueline Merville, Ces pères-là

jacqueline merville ces peres la
La petite Jacqueline n’a pas aimé son père, cela se ressent ; elle a préféré sa mère qui l’a portée, mais est restée soumise. Le féminisme naît souvent de ces rejets primaux.

« un père souriant bienfaisant ça manque forcément
« cette malchance dès la naissance : pas eu le bon père » p.24.

La poésie coule de la blessure, ces mots enfilés comme on parle, divagués, à la suite dans les idées.

« écrire avec ces ombres
« rôdant dans la langue des filles de ces pères-là » p.9.

S’évader, sortir, par les jambes, par les mots, ailleurs.

« derrière la porte y avait une route avec des nuages
« rapides
« qui filaient vers le sud » p.14.

Dès qu’elle a été assez grande, Jacqueline a filé, comme les nuages, vers le sud. Pour ne plus voir, pour ne plus savoir. Pour ne plus être peut-être mauvaisement désirée :

« ça prenait un pic
« ça prenait une trique
« grosseur d’un coup
« vers le ventre de sa fille aux cheveux de femme
« pas fait le coup
« mais tellement pensé » p.17.

Peur, fantasme, fuite.

« il aurait pu faire nos siestes tranquilles au bord de l’eau,
« mais non » p.46.

Les fils prennent de la graine des pères pour rejeter les sœurs vers la gent femelle. Ils aiment le père et sa façon de père, pas les filles.

« les fils de ces pères-là poursuivent l’amour du père à
« cause d’être fils
« disent oui
« timidement farouchement disent toujours
« oui » p.90.

Jacqueline Merville est partie, elle a quitté le Nom-du-Père, elle a quitté le pays du père, où elle ne revient qu’à mi-temps, dans le sud, après l’Asie. Elle peint, elle écrit, elle poétise. Elle dirige des artistes, elle s’exprime. A jamais blessée, on le sent.

Son livre aux éditions des Femmes est illustré de sa main, en noir et blanc, de traits et lavis. Ses mots se déroulent dans les silences, au fil du ça vient.

Je préfère ses romans, mais il y a du charme à ces poèmes. On ne lit jamais assez de poèmes – pour comprendre le monde et les êtres.

Jacqueline Merville, Ces pères-là, 2016, éditions des Femmes Antoinette Fouque, 100 pages, €16.00
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Sophie Chauveau, L’obsession Vinci

sophie chauveau l obsession vinci
Léonard de Vinci était un ogre, il dévorait la vie comme les êtres, affamé de désirs et de connaissances. Touche à tout perpétuellement en quête de nouveauté, il avait à peine le temps d’approfondir, avide de passer à autre chose. Fils bâtard d’un notaire de Florence, élevé par son oncle adepte du bon vivre à la campagne, beau et solide comme un dieu grec, il est monté à 14 ans à la ville, apprenti dans l’atelier de Verrocchio. Qui l’a peint en archange Raphaël face à Tobie et sculpté dans le bronze en David adolescent.

archange raphael de verrocchio serait leonard jeune

Sophie Chauveau achève avec lui sa trilogie du siècle de Florence, après La passion Lippi et Le rêve Botticelli. Mais pourquoi « l’obsession » Vinci ? Pour sa quête inlassable de la beauté à étreindre, du sourire à peindre ou du vol des oiseaux à reproduire ? Léonard n’aura jamais fini Lisa Gherardini dite la Joconde, ni les ailes pour se mouvoir dans les airs. Pour les amours, en revanche, il est ambigu : s’il papillonne, il est fidèle ; il ne confond pas le sexe avec l’amour. Ses amitiés féminines (Cecilia, Isabelle d’Este, Mona Lisa, Marguerite de Valois, Mathurine) ou masculines (Botticelli, Pipo Lippi, Zoroastre, Atalante, Batista, Salaï – petit diable -, Francesco Melzi) sont pour lui à vie – pas les garçons qui passent, exclusivement des garçons.

David de Verrocchio 1466-69 Bargello Florence

Comme le répète dès les premières pages la biographe, il est « inverti » – elle n’écrira jamais homosexuel ni gai. C’est que l’inversion est l’originalité de Florence et de l’époque, qui s’agitait sous le carcan d’église issu du lourd moyen-âge. Non sans mal – dès les premières pages il y a procès pour sodomie et Léonard n’a pas encore 20 ans. Non sans repentir de rigorisme – le moine fondamentaliste Savonarole lâchait ses enfants fanatisés pour tabasser et massacrer tous les amoureux de peinture ou d’art, tous les déviants à l’exclusive soumission aux Commandements de Dieu. Tout comme notre époque haineuse des Bataclans, censurant impitoyablement les seins des femmes et « gênée » devant un torse nu ! Rappelons – et Léonard de Vinci le prouve – que l’ordure est dans l’esprit du censeur, pas dans la chose regardée.

leonard de vinci dessine salai lacombe et echegoyen

Léonard, souffrant toute sa vie de sa bâtardise, délaissé par son père en son enfance, est un hypersensible. Ses plaisirs avec les petits paysans puis avec les apprentis de l’atelier Verrocchio sont d’insatiables compensations pour le manque d’amour qu’il a ressenti enfant. Après son accusation et son bref séjour dans la prison de Florence, il en ressort autre, déçu des humains : il s’« interdit d’émotion », « sa nouvelle façon d’être. Présent mais insincère. Ainsi, en le surjouant, tient-il mieux son émoi à distance, tout occupé qu’il est à le mimer » p.85. D’où son sourire célèbre, « unique et universel à la fois, qu’il ne sait définir, un certain sourire qu’il sait avoir en partage avec elle » [Mona Lisa dite la Joconde] p.395. Sophie Chauveau se fait volontiers psychologue pour pénétrer les ressorts du maître. Lui ne l’aurait pas désavoué, qui adorait disséquer les corps pour comprendre comment fonctionne la vie.

Léonard de Vinci ange cecilia Vierge aux rochers

Peintre, sculpteur, architecte, urbaniste, cartographe, mécanicien, dissecteur de cadavres, ingénieur militaire, mathématicien, musicien, ordonnateur de fêtes – mais aussi humaniste et végétarien-, Léonard de Vinci est Protée, l’homme universel Renaissance, autodidacte d’une éducation assez libre mais apte à embrasser tout le savoir sur le monde. « En fin de compte, Léonard n’est jamais à sa place. Sitôt reconnu comme peintre, on le repousse… car il gâche tout. L’échec le poursuit » p.118. Il veut en faire trop, il est incapable de suivre une œuvre jusqu’au bout, toujours insatisfait, toujours attiré par d’autres choses. La morale publique, les caprices des Grands, la Peste, la guerre, ne cessent de le faire alterner entre gloire et mépris, de le jeter sur les routes de Florence à Milan, puis à Mantoue, Venise, Bologne, Pavie, Rome – enfin en France où il s’éteindra d’avoir trop vécu, en 1519 au Clos Lucé d’Amboise, à 67 ans. « Léonard navigue à vue, il s’adapte à ce qui lui échoie. L’un des aspects les plus constants de sa nature. Toujours, il se soumet à ce qui lui arrive, avec ou sans joie, mais jamais en rechignant. Dans toute nouveauté, il découvre quelque chose pour lui. Sa vie est en chantier permanent » p.172. César Borgia a reconnu en lui le caractère Don Juan de son pays (p.355).

leonard de vinci santa maria delle grazie cene

L’âge venant calme ses ardeurs. Une bagarre avec son père, outré des accusations de sodomie, lui a fait éclater les couilles et l’a laissé quasi impuissant. Mais il s’attachera les êtres, le démon Salaï puis l’enfant amoureux devenu adolescent Melzi. Salaï, gamin battu férocement par son père, recueilli en 1490 à 9 ans et vivant en parasite paresseux dans l’atelier, est un démon du sexe, pubère très tôt. « Cette perfusion de joie, de folie et d’amour, quand elle passait par le sexe de Salaï, était infernale, épuisante souvent, mais renouvelait constamment son désir, l’alimentait en inventions, en mille bêtises, en grand bonheur… » p.507. Il le peindra en Jean Baptiste, en sainte Anne, en Bacchus, épris de cette « beauté populaire, mêlant finesse et vulgarité » p.370, « le modèle parfait de l’être primordial selon Platon ? » p.439. Mais Salaï le quittera, en parfait égoïste, lorsque Léonard ne s’intéressera plus charnellement à son corps.

leoard de vinci Saint Jean-Baptiste salai

Francesco Melzi est à l’inverse son amant lumineux, épris de lui lorsqu’il avait 9 ans lors d’une visite chez son père, moins par sensualité que par éperdue admiration pour sa gentillesse avec les bêtes et les gosses et par son immense savoir. Il a été décidé qu’il rejoindrait le Maître dès qu’il serait en âge, afin qu’il lui transmette tout son savoir. Ce que fera Léonard, étonné de reconnaître cette fidélité d’enfant dans le bel adolescent de 15 ans qui surgit. Il ordonnera et transcrira avec lui ses Carnets illisibles écrits à l’envers de la main gauche (Léonard peignait de la main droite). Melzi sera son compagnon intellectuel et sensuel, bien plus doté de soif et de connaissances que Salaï – « parce qu’en baise comme en latin, Melzi est un as » p.445.

Leonard De Vinci dame-a-l-hermine Portrait-de-Cecilia

A la soixantaine, sur la fin de sa vie, « une autre variante d’Éros est en train de lui apparaître, faite d’enthousiasme, de liens dionysiaques avec tous les hommes, toutes les femmes, toutes les bêtes, toutes les plantes. Les désirs de ses amants, et même leur rivalité lui offrent un lien avec la création entière. Une joie immense le gonfle d’un espace plein de souffle » p.447.

lacombe et echegoyen leonard et salai bd

Une biographie inspirée, sensuelle, dont on se demande si elle pourrait paraître aujourd’hui, alors que la pruderie catho-islamiste envahit tout l’espace d’expression. D’ailleurs les commentaires sur le net évoquent « la gêne » des lecteurs envers ce livre, qu’ils croyaient dédié à la peinture éthérée et qu’ils découvrent ancré dans le charnel !

Sophie Chauveau, L’obsession Vinci, 2007, Folio 2009, 521 pages, €9.20

Les autres biographies de Sophie Chauveau sur ce blog

BD Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen, Léonard & Salaï – la vie amoureuse d’un génie nommé Vinci, 2014, édition Soleil, 96 pages, €17.95

« Article de qualité » 2008 sur Wikipedia

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Robert-Louis Stevenson, Le Maître de Ballantrae

Ce gros roman baroque qui fait 232 pages au format Pléiade est une sorte de monstre Frankenstein de la littérature stevensonienne. Il mêle le récit d’aventure au roman historique, l’intrigue passionnelle aux mystères du fantastique, pour se résoudre en tragédie humaine : celle de deux frères comme la nuit et le jour, Caïn et Abel, Esaü et Isaac, l’aimé du Diable et l’aimé de Dieu, le Mal et le Bien. C’est un peu trop biblique à mon goût, un peu trop fantasque et rabouté, rédigé entre les Adirondacks américains et les mers du sud, dans le souvenir de l’Écosse abandonnée et du père de l’auteur qui venait de mourir…

Mais nombre de lecteurs ont aimé, surtout à l’époque de sa parution, notamment l’Américain Henry James dont les deux frères portent chacun un prénom.

robert louis stevenson portrait

L’histoire se situe dans l’Écosse de 1746 où Charles Stuart catholique, descendant de Jacques 1er destitué, tente de recouvrer ses droits à la couronne tenue par le roi George, bon protestant. L’aîné Durie, malgré la volonté de son père qui aurait voulu le cadet, joue son destin à pile ou face et choisit de soutenir Charles Edouard Stuart, alors que le cadet doit faire allégeance au roi George II, afin d’assurer la maison contre tout caprice de l’histoire. James est censé tué à Culloden, la déculottée écossaise par les armées anglaises qui scelle le destin de la province. En 1746, il s’agit de sa première mort. Henry prend donc le domaine, le titre et la promise de son aîné.

Sauf que ledit aîné ressurgit comme un incube, « même pas mort », et n’a de cesse de jalouser ce qu’il a joué et perdu. Il va saigner sa famille en réclamant de l’argent, en s’insinuant dans le couple de son frère, en lorgnant sur son neveu enfant épris d’aventures. Les relations se tendent tant entre les deux frères, du fait du mépris et des insultes de l’aîné, qu’un duel intervient à la lueur des chandelles et que James et transpercé par l’épée de son cadet. En 1757 a lieu sa seconde mort.

Sauf que l’aîné ressurgit comme un incube, « même pas mort », et n’a de cesse que de revenir harceler les vivants, jusqu’à s’installer au domaine comme s’il était chez lui. Henry et sa petite famille part donc s’exiler à New York pour refaire sa vie, laissant James avec le minimum garanti sur le domaine ancestral. Mais celui-ci ne l’entend pas de cette oreille, son orgueil le pousse à poursuivre sa vengeance, il n’a de cesse qu’on le supplie à genoux de reprendre son titre et son domaine que le destin – par lui forcé à pile ou face… – lui a ravi. Henry complote de le faire assassiner par des gens de sac et de corde, lors d’une expédition qu’entreprend James pour récupérer son trésor, amassé lors de ses errances en piraterie. Malgré son habileté avec la langue, James ne parvient pas à berner ses compagnons qui n’ont que l’or dans les yeux et il doit se résoudre à feindre la maladie, puis la mort, aidé par un fakir qui est son domestique. Il est donc enterré par un beau jour d’hiver 1764 dans les montagnes proches du Canada, bouche close et narines bouchées.

C’est la troisième mort du personnage.

Sauf qu’il ressurgit comme un incube, « même pas mort », à la lueur d’un feu lorsqu’il est déterré devant témoins par son serviteur indien qui lui a enseigné comment faire le mort en « avalant sa langue ». Mais cette fois, le diable étant dans les détails plus que dans le personnage, ce qui fonctionne en Inde ne fonctionne pas sous des climats gelés : James Durie est bel et bien mort, même si les flammes (diaboliques) du feu de camp ont donné l’illusion d’un retour à la vie. Illusion qui suffit cependant à son frère Henry pour décéder sous le choc, tant il était éprouvé par la persécution de son aîné sur presque vingt ans.

Ce final un peu Grand-Guignol, dont l’auteur reconnaissait les faiblesses, n’arrange pas son livre. Déjà trop long et un brin morbide, il est à peine éclairé par les ressorts classiques du chevaleresque, de la piraterie, des aventures maritimes et de l’inévitable trésor. Comme si l’auteur avait du mal à passer du feuilleton au roman, comme s’il avait du mal à s’élever au-dessus de son époque conventionnelle et confite en austérité chrétienne, comme s’il était malhabile à mettre en scène le Diable lui-même, le grand Séducteur, Celui-qui-prend-toutes-les-formes, le Diviseur qui instille en chacun le désir.

Car l’histoire se résume ainsi : une ordure supportée par un faible sous les yeux d’un lâche. James qui a choisi son sort est malvenu de réclamer son dû ; Henry, qui a cédé par obéissance au père, ne devrait rien devoir ; le pater familias de droit divin ne veut pas voir le mal dans ce fils aîné qu’il adule, tandis que peu lui chaut la bonté de son fils cadet. Où trouver un seul modèle dans cette collection de minables ? Même l’intendant Mackellar, comptable scrupuleux mais pusillanime, ne peut nous contenter, lui qui réduit sa tâche à rouler des yeux, à donner des leçons et à collecter les documents. Il instaure des récits dans son récit, si bien que l’auteur lui-même semble s’y perdre. Quant au lecteur…

A chacun d’apprécier la beauté du diable ou de fulminer contre l’anémie du cadet. A chacun de réfléchir à l’Écosse du patriarcat clanique traditionnel – bien rigide et injuste – opposée à la Nouvelle-Écosse américaine de la gestion économe et de l’entreprise. Vivre sur la bête pour frimer ou faire fructifier sa fortune pour ses descendants ?

Stevenson ne choisit pas, ou du moins pas trop, car pointe malgré tout sa fascination pour James, le Maître de Ballantrae jusqu’à la tombe, et jusqu’à l’épitaphe gravée par le vieux Mackellar lui-même sur la tombe ! Ne vaut-il pas mieux être détesté, admiré et redouté comme l’aîné (chapitre 12, p.877 Pléiade) qu’être faible, mal aimé et tourmenté comme le cadet ? Chacun choisit sa destinée, le premier par le sort, le second par devoir mal placé. Mais le sort, même défavorable par trois fois à l’aîné, est enviable car signe d’une liberté exercée, certes avec orgueil, mais avec des « qualités de distinction, d’assurance et de désinvolture » très enviables (p.863).

Robert-Louis Stevenson, Le Maître de Ballantrae – Un conte d’hiver (The Master of Ballantrae : A Winter’s Tale), 1889, e-book format Kindle, €0.00
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
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Takeo Doï, Le jeu de l’indulgence

takeo doi le jeu de l indulgence
Cette étude, parue en 1981 au Japon, a été rapidement traduite en France, l’engouement pour les japonais étant avéré dans notre pays vers cette époque.

Elle explique la dépendance affective du Japonais (amae) par l’emprise de la mère, hégémonique sur l’enfant et surtout le garçon. Comme le père est très souvent absent, gros travailleur obligé aux heures supplémentaires, aux vacances réduites et au bar avec ses collègues après bureau, c’est la mère (qui souvent ne travaille pas) qui s’occupe des enfants. Le garçon est surprotégé au Japon, comme dans toute l’Asie d’ailleurs, où il est censé assurer les vieux jours de ses géniteurs en l’absence d’un régime décent de retraite (même si les choses ont changé, les mœurs demeurent). D’où son anxiété de la séparation, son infantilisme chronique et son « machisme » qui est surtout une attente que la femme le serve comme l’a servi sa mère.

Toujours en « attente d’indulgence », le Japonais donne du respect en contrepartie d’un statut sécurisant. Les sentiments humains naturels (ninjo) se complètent par les devoirs appris par l’éducation (giri), tandis que « les autres » (les humains sans obligations réciproques) sont indifférents et font l’objet d’un comportement non réglementé (enryo).

aime moi japon

« Le sens de la honte, qui porte avec soi une impression d’imperfection, d’inaptitude, d’insuffisance de sa propre personne, est plus fondamental. Celui qui éprouve de la honte doit nécessairement souffrir de l’impression de se trouver frustré dans son désir d’amae, exposé aux regards d’autrui. » (p.46) Être reconnu, surtout par son groupe de pairs, est vital pour un Japonais. Être rejeté est la honte suprême, la dévalorisation de soi qui conduit soit au suicide, soit à l’exil, soit au repli otaku. Voir le beau roman de Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, chroniqué sur ce blog.

Les pathologies d’amae sont, selon Takeo Doï, l’obsession, l’hystérie, la crainte des autres (extérieurs au groupe), le perfectionnisme, les sentiments homo-affectifs (voir la nouvelle intitulée Kokoro de Natsume Soseki), l’apitoiement sur les héros défaits, le sentiment d’être une perpétuelle victime, l’absence du moi sans le groupe. Le perfectionnisme et l’obsession sont des comportements qui frappent tout visiteur étranger dès ses premiers jours au Japon : pour le meilleur (le sens du service et la qualité des objets manufacturés) et pour le pire (se déchausser, se rechausser parfois six à huit fois sur quelques mètres).

Bien que, depuis l’écriture de Takeo Doï, la société ait quelque peu changé… La responsabilité légale n’a-t-elle pas été abaissée à 14 ans en 2000, signe que l’individualité progresse dans la jeunesse même ? En revanche, s’il faut avoir 18 ans pour devenir militaire, il faut encore attendre 20 ans pour voter !

groupe de jeunes japonais

La perméabilité du sujet est manifeste dans la langue, où le « je » est remplacé par un présentatif qui varie suivant l’interlocuteur et la situation. Cette absence d’affirmation du soi serait le fondement du besoin d’harmonie et de consensus. L’individu japonais se veut compulsivement dans l’ambiance, ne pas dissoner de la note commune. D’où son conformisme, mais aussi son confort social. Être « mignon » ou « sportif » est, pour le garçon, ressembler à l’image valorisée par les filles et par les autres garçons. L’apparence a au Japon un autre ressort que le narcissisme, pathologie de l’individualisme des Peter Pan infantiles fabriqués chez nous en série par les parents névrosés et démissionnaires de la génération 68.

D’où aussi, au Japon, cet empire des signes et des rites, valeurs sûres car elles rendent les comportements prévisibles. Les Japonais vivent volontiers sous l’emprise des masques, reflets, ombres, surface, rôles, « face » – bien loin de la lourde (et parfois pesante) franchise américaine.

Les temples shinto contiennent, à l’intérieur, un miroir… où chacun contemple ce qu’il veut : soi-même, son moi idéal, le dieu. Dans un flou artistique et métaphysique soigneusement préservé.

Complémentaire de l’étude américaine Le chrysanthème et le sabre, deRuth Benedict, le livre de Takeo Doï offre une compréhension en profondeur du Japonais moyen.

Takeo Doi, Le jeu de l’indulgence – étude de psychologie sur le concept d’amae, L’Asiathèque 1991, 134 pages, €18.50

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Robert-Louis Stevenson, La flèche noire

robert louis stevenson la fleche noire
Écrit en feuilleton pour Young Folks, puis abandonné après un premier élan, repris par la suite aux Etats-Unis après exil, la rédaction dura cinq ans. C’est dire combien le fil se perd un tantinet après la fougue du début. Stevenson n’aimait pas ce roman et sa femme n’a jamais voulu le lire, comme il le déclare avec humour dans sa préface. Mais le succès auprès des lecteurs fut immédiat et le jeune comme l’adulte d’aujourd’hui comprennent vite pourquoi.

Nous sommes à la fin du moyen-âge, en Angleterre, durant la guerre des Deux roses entre York et Lancastre, vers 1465. Richard « Dick » Shelton est un jeune homme de 18 ans orphelin, sous la coupe de son tuteur sir Daniel. Il est naïf et droit, loyal à ceux qui l’ont élevé lorsque son père fut tué. Mais des hommes sont abattus systématiquement à l’aide d’une flèche noire, et sir Daniel est sur la liste. Car il est impitoyable aux faibles, change d’allégeance selon le vent et ne suit que son bon plaisir. Il sait mener les hommes mais ne sait pas où il va, sinon se conserver.

Tel Robin-des-bois, Ellis Duckworth dont la ferme a été pillée et brûlée par sir Daniel, se cache dans la forêt de Tunstall avec ses compagnons hors-la-loi, et entreprend de se venger. Il sait qui a tué le père de Richard. Mais celui-ci exige des preuves, écartelé entre ses deux loyautés, celle de sa famille à venger et celle du seigneur qui l’a élevé. D’où cette première partie enlevée et captivante, emplie d’aventures et de bagarres. Le siècle n’est pas tendre et nombre de gais compagnons périssent sous les flèches ou les coups de poignard ou d’épée. Mais la menace constante fait aimer plus encore la vie et profiter de chaque instant.

Richard se prend de pitié pour un jeune garçon « qui paraît douze ans » enlevé par un coup de main par son tuteur sir Daniel. Quand le gamin réussit à s’enfuir, Dick devient son protecteur par esprit chevaleresque. Malgré la fatigue et les intrigues, les deux fuient dans les bois. Ils se querellent et se réconcilient, la faiblesse de l’un touchant la force musclée de l’autre. Dès lors, le portrait de Richard Shelton est établi et restera stable tout au long du récit : vigoureux mais sans cervelle avec un cœur de chapon. Il est un tempérament à la croisée du Moyen-Age et de la Renaissance, force brute qui refuse d’éliminer les émotions. Ce pourquoi il choisira à la fin le bonheur conjugal plutôt que la gloire militaire…

Mais Richard n’est pas fini. Il reste un enfant niais parce qu’il fonce sans observer. Il ne voit pas que John est une fille, Joana, alors que tous les adultes autour de lui le voient. Il la traite en garçon, troublé cependant de s’y attacher. Thème d’époque, la fin 19ème, l’homoérotisme frisait l’homosexualité, les filles étant reléguées au rang inférieur avec activités dédiées. C’était différent au Moyen-Age et l’auteur sait jouer du décalage des époques pour faire de cette ambiguïté une aventure. « Et moi, dit Richard, qui me souci des femmes comme d’une guigne, je me suis pris d’amitié pour toi, pensant que tu étais un garçon, sans même me demander pourquoi j’avais pitié de toi. Quand j’ai voulu te battre avec ma ceinture, le courage m’a manqué. Et puis tu as avoué que tu es une fille, Jack, car je veux encore t’appeler Jack ! Maintenant je sais que tu m’es destinée » p.354 Pléiade. Dans ce monde idéal de l’imaginaire lointain, le garçon dont on s’est pris d’affection adolescent peut naturellement devenir son épouse une fois mûr. Ce n’est pas rien dans le succès du livre auprès des jeunes lecteurs dans ces années 1880.

Avant de convoler, Richard devra faire ses preuves d’adulte. Après s’être cherché – vainement – des pères de substitution comme modèles, sir Daniel trop vil, sir Oliver le chapelain qui lui apprit les lettres trop faible, Bennet Hatch qui lui apprit les armes trop brute, Ellis Duckworth ami jadis de son père trop obnubilé par la vengeance, Lawless (qui veut dire Sans-loi) trop anarchiste et égoïste, Lord Foxham oncle de Joanna trop noble – Richard finira par se trouver tout seul. Il se fraiera un chemin de lui-même dans la jungle de la forêt, des flots, des renversements d’alliances, des loyautés et des coups de main.

Il échouera par trois fois à délivrer Joanna, reprise par sir Daniel, dans une réminiscence inconsciente des trois reniements du Christ par Pierre, ce robuste apôtre au cœur faible. Poussé par son audace irréfléchie, il bataillera aux côté d’un chevalier bossu solitaire pris à partie par sept reîtres dans la forêt, sans savoir qu’il s’agit du duc de Gloucester, futur Richard III – qui le fera chevalier après une autre bataille.

Trois quêtes se mêlent et se composent dans cette histoire : celle de la vengeance, immédiate mais trop basse ; celle de l’amour, ambigüe puisqu’il s’agit initialement d’un garçon qui se révèle une fille ; celle de soi enfin, la principale au fond, dans la lignée de l’Île au trésor, d‘Enlevé ! et de La chaussée des Merry Men. Roman d’apprentissage, la Flèche noire montre comment devenir adulte, quitter le monde guerrier qui ravit les douze ans pour explorer le monde adulte des vingt ans en passant simplement le monde amoureux des dix-huit ans.

Cela paraît élémentaire en le lisant ; pas sûr que cela soit aussi simple en le vivant… Ni à l’époque de l’histoire, ni à l’époque de la parution en feuilleton, ni encore aujourd’hui pour tous ceux qui s’efforcent à la maturité.

Car il faut opérer des choix personnels difficiles – ou alors se laisser faire par la destinée. Être un homme ? Ou un être passif qui se laisse faire ?

Robert-Louis Stevenson, La flèche noire (The Black Arrow), 1888, CreateSpace Independent Publishing Platform 2015, 218 pages, €12.12
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
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Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1

robyn young insurrection pocket

Auteur femme d’une série à succès sur les Templiers, Madame Robyn Young a des origines celtiques mêlées dans tout le Royaume-Uni : anglaise, écossaise, irlandaise et galloise. De quoi vouloir justifier par le mythe historique la geste d’Édouard 1er, le roi anglais qui voulut rassembler les quatre reliques des saints qui permettraient aux rois Bretons de régner. Ainsi la couronne d’Arthur au pays de Galles et la pierre du Destin de Scone en Écosse qu’il réunit en ce premier tome. La légende est née des Prophéties de Merlin, écrites par l’évêque historien du 12ème siècle Geoffroy de Monmouth, sous le règne de Henri 1er d’Angleterre.

Entreprenant une nouvelle série sur la geste écossaise, l’auteur s’appuie sur ce texte pour replacer Robert Bruce dans le contexte. Il ne s’agit pas d’histoire, mais de geste historique, romancée là où l’historien ne sait rien. C’est prenant, parfois épique, toujours agréable à lire. Et très érudit, même si les bagarres, batailles et autres combats ravissent plus les garçons que les filles, dit-on.

Il y a quatre Robert Bruce, tous prétendants au trône d’Écosse car descendant de David 1er (1124-1153). L’arrière-grand-père fut le fils aîné du comte de Huntingdon, le grand-père lord of Annandale, le père comte de Carrick, enfin le fils, « notre » Robert Bruce né en 1274, révolté contre le roi anglais Édouard, est le plus connu parce qu’il prendra la tête de l’Écosse sous le nom de Robert 1er. L’auteur le cueille en enfance, lorsqu’à 11 ans il s’efforce de bien se tenir à cheval. Son père ne l’aime pas, peut-être parce qu’il a été accouché par une rebouteuse un brin sorcière qui a « noué le destin » de la lignée par la malédiction de Malachie. Pas de royaume avant repentance… Ou peut-être aussi parce le grand-père du gamin l’aime plus que son propre fils. Toujours est-il que Bruce, l’aîné de trois frères et deux sœurs, doit répondre de tous les échecs de la famille, ce qui n’est pas rien.

gamin chateau ecosse

Robert Bruce enfant, adolescent, adulte, est un être complexe. Il n’a rien d’entier, comme son frère Édouard, mais sait changer d’avis, renverser ses alliances, louvoyer entre les maux. Il est guerrier et diplomate, hanté par la promesse faite à son grand-père, lord d’Annandale, de prétendre après lui au trône de l’Écosse que le roi anglais voudrait bien annexer et soumettre. Fragile parce que mal aimé, mais fort parce qu’il se croit un destin, l’homme se forge lentement dans ce premier tome, entre les landes essorées de l’Écosse, les fastes médiévaux des tournois de Londres et la campagne militaire grise et glacée au pays de Galles, où il suit le roi Édouard.

L’auteur invente le club fermé des Chevaliers du Dragon, qui réunit la fine fleur des jeunes nobles de la Cour, sorte d’antichambre de la Table ronde, remise en valeur par Édouard pour le bien servir. Bruce y connait les amitiés et les haines, le snobisme de caste et l’amour d’une belle. Ce sont ces nouveaux amis qui ne sont pas de son sang qu’il va trahir, après que le club ait enlevé (avec lui mais malgré lui) la pierre de Scone sur laquelle les rois d’Écosse furent tous couronnés. Cette forfaiture le ronge, et l’attitude (inventée par l’auteur) d’un très jeune garçon fils de noble écossais, vêtu en tout d’une courte tunique, sans armure ni bouclier, pointant tout seul son épée contre l’ost entier mené par Robert Bruce lui-même contre le château de son père, l’émeut. Elle le fait basculer dans la révolte pour mener la résistance aux armées anglaises venues envahir les territoires du nord.

chateau en ecosse

Il se range alors aux côtés du fils de chevalier William Wallace, géant musculeux meneur d’hommes, et de l’évêque de Glasgow Robert Wishart. L’Écosse n’a plus de roi depuis qu’Alexandre III fut assassiné, probablement sur ordre d’Édouard (l’auteur n’a aucun doute, les historiens, si). L’élection qui a suivi laisse en rivalité deux puissantes familles qui se combattent en fratricides, permettant au roi Édouard 1er de proposer son « arbitrage » intéressé.

Nous accompagnons les premières années de Robert de Brus (son vrai nom d’origine normande) depuis 1286 jusqu’au milieu de sa vingtaine. Il a été marié mais sa femme est morte en couches, laissant une petite fille. Révolté, il n’a plus aucun des domaines anglais par le roi jadis confiés, et la plupart de ses fiefs au sud de l’Écosse sont ravagés. Il ne sera élu roi qu’en 1306, à 32 ans, ce que conteront les tomes suivants de la saga.

Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1, 2010, Pocket 2013, 826 pages, €9.80
Film DVD Bravehart de Mel Gibson sur William Wallace, où Robert Bruce apparaît sous les traits d’Angus Macfadyen, 2010, 20th Century Fox, €9.99

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Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn

mark twain aventures de huckleberry finn gf

Huck est le copain sauvage de Tom Sawyer ; vagabond intégré (si l’on ose cet oxymore), il entre dans la bande de bandits que l’imagination de Tom crée au village. Mais si Tom est civilisé, fantasque mais bourgeois, farceur mais moral, Huckleberry reste un naturel du pays, étouffant dans les vêtements, aimant dormir dans les bois, pêcher le poisson-chat, faire griller du lard sur un feu de camp. Son adoption par la veuve Douglas l’a enfermé, rhabillé et contraint. S’il aime l’école parce qu’il est curieux de tout, il a un besoin physique de courir les bois, si possible la chemise ouverte et les pieds nus. « Les vêtements et moi, on s’apprécie pas trop », avoue-t-il au chapitre XIX.

Il fugue, puis est rattrapé par son père, un ivrogne incapable qui l’a laissé choir de puis plus année et qui ne revient qu’avec une idée fixe : s’emparer du magot gagné par le fiston, que le juge Thatcher gère pour lui. Huck fait mine de se soumettre. Élevé à la dure, le gamin accepte les taloches et les gnons que son jeune corps vigoureux sait encaisser, mais il tient à la vie. Il a une peur bleue de ces crises de delirium tremens qui saisissent son paternel dès qu’il a lampé quelques dollars de gnôle. Lorsque l’adulte le poursuit en hurlant dans la cabane de rondins, brandissant un couteau de boucher, c’en est trop et le gamin s’enfuit, tout en mettant en scène ingénieusement son propre meurtre à l’aide du sang d’un cochon et d’un gros sac de cailloux traîné jusqu’à la berge.

Il observera avec délectation le vapeur tourner dans l’eau en tirant des coups de canons destinés à faire remonter son corps noyé à la surface – en vain. C’est dans cette île déserte Jackson, où il établi son camp de robinson, dans le souvenir des jeux avec Tom et sa bande, qu’il a rencontré Jim, esclave de Miss Watson, la sœur de la veuve Douglas, qui compte le vendre pour une bonne somme.

huck finn elijah wood parmi les bourgeoises

Huck aime Jim, aussi sauvage que lui au fond malgré les apparences, car il aime autant que lui la liberté de penser et de se mouvoir. Jim est presque sans instruction, tout envoûté par les superstitions des Noirs, mais il n’est pas sans bon sens. Toucher une peau de serpent fait-il venir les ennuis ? Huck n’y croit qu’après que les ennuis soient venus, pragmatique.

Les aventures vont dès lors s’égrener avec, pour décor, le Père des eaux, ce grand fleuve Mississippi qui est tout un continent pour l’auteur. Femmes naïves de village, paysans rusés, mauvais garçons et escrocs, chasseurs de nègres et rudes bateliers, le garçon et son compagnon noir vont faire la route, celle qui initie à la vie par la liberté. Non sans peurs, sueurs froides, humour : « Il n’y avait personne au temple, sauf un porc ou deux car la porte n’avait pas de verrou et les porcs ils adorent les sols en grosses planches en été à cause de leur fraîcheur. La plupart des gens, si vous avez remarqué, ils vont au temple seulement quand ils sont obligés, mais les porcs c’est différent » XVIII.

huckleberry finn et jim sur le radeau

Non sans expériences sensuelles non plus. Huck est âgé de 14 ans selon les Carnets de l’auteur, il a la sensualité brute de cet âge : sur le fleuve, « on était toujours nus, le jour et la nuit, si les moustiques nous embêtaient pas » XIX, notamment nus sous l’orage, la peau en ravissement sous les trombes d’eau tiède, chapitre XX. Pressé par Jim de se renseigner pour savoir si le radeau a passé ou non Cairo, la ville cruciale pour atteindre les États abolitionnistes, Huck ôte tous ses vêtements et va nager jusqu’à un train de bois pour écouter les flotteurs parler de la navigation. Mais il sera découvert, un matelot « a posé sa main sur ma peau chaude, tendre et nue », raconte Huck avec délices (XVI). A poil, il est traîné devant les hommes qui le reluquent, l’interrogent et le menacent du fouet. Il s’en tirera avec sa langue bien pendue et pourra plonger pour rejoindre la berge. II l’a échappé belle mais a somme toute pris plaisir à cette aventure – sauf qu’il ne sait pas si Cairo est près ou loin.

huck finn elijah wood

Il perd Jim dans le brouillard, puis tombe à l’eau et se retrouve dans une famille sudiste où règne depuis 30 ans la pire des vendettas. Le père, les cousins, les fils, jusqu’au gamin de13 ans, sont tués à coups de fusil par l’autre famille, elle aussi amputée ; seule l’une des filles, amoureuse d’un garçon de l’autre bord, réussit à fuir l’absurdité humaine avec son promis. Huck retrouve Jim, recueille deux escrocs qui entubent les villageois crédules par des spectacles jugés si mauvais et une tentative de captation d’héritage – que le goudron et les plumes finiront par expulser les compères. « Il vaut mieux risquer la vérité, qui serait peut-être moins dangereuse qu’un mensonge », médite-t-il au chapitre XXVIII. Huck assiste aussi à l’imbécilité de foule, qui décide de lyncher un homme, « un vrai », qui a tué son insulteur chronique, mais que la lâcheté fait renoncer face à son attitude ferme.

Il découvre la vie, Huck, la bêtise humaine et l’absurdité sociale. Que reste-t-il de l’humanité ? Pas grand-chose : l’amour, l’amitié, l’honneur peut-être. Il a même pitié des crapules, par « conscience » – ce que l’auteur n’approuvait pas, peut-être censuré par sa femme à qui il faisait relire le manuscrit pour qu’il soit présentable à la vente.

Il aime le nègre Jim qui l’appelle son « poussin » ; lui qui n’a pas eu de père, il en fait une sorte de tuteur. Quand le bouffon « descendant des rois de France » pseudo « Lewis le dix-septième » vend Jim pour 40$, Huck découvre que, si sa conscience exige de rendre Jim à sa propriétaire, son cœur exige plutôt qu’il rende à l’esclave sa liberté (XXXI). Jim et lui ont vécu tant d’aventures et d’émotions ensemble que le jeune garçon refuse à « devenir meilleur » pour « devenir mauvais » selon la société, faisant le choix de la personne Jim plutôt que de « la morale » de la société. Le garçon devient lui-même en devenant adulte.

huck finn elijah wood et jim

D’où la fin incongrue, qui voit le retour de Tom Sawyer. Nous sommes au théâtre, Tom, probablement plus jeune d’un an, se fait auteur, réalisateur, interprète d’un beau rôle qui vise à faire évader le nègre Jim. Même s’il est déjà affranchi par sa maîtresse sur son lit de mort, Tom se garde bien de révéler ce détail, tout à son jeu. Nous ne pouvons nous empêcher de rire, notamment au chapitre XXXIX « les rats », même si le changement de registre est patent. Hemingway n’aimait pas cette chute, qu’il trouvait déplacée et grand guignol. Peut-être est-ce pour comparer la maturité toute neuve de Huck avec un Tom encore en enfance, futur écrivain et histrion dont le rôle est de légender le réel ? Peut-être est-ce la leçon sociale que Huck a acquise sur le fleuve, après avoir rencontré tant de spécimens humains irrationnels ? « J’ai gardé ça pour moi sans rien laisser paraître, c’est ce qu’il y a de mieux pour éviter les disputes et les embêtements » XIX. Ainsi laisse-t-il Tom monter son jeu, du moment que l’objectif rencontre le sien : libérer Jim de l’esclavage. « Je ne me soucie pas de la manière de faire, tant que c’est fait » XXXVI.

Tom est la face Mark Twain dont le côté pile est Samuel Clemens peut-être plus proche de Huck. Le gamin débraillé est en effet un « naturel » du Mississippi, il jouit en naturiste et parle nature. Il est le bon sauvage du mythe, l’idéal chrétien des pionniers américains. L’auteur a écrit le livre de 1876 à 1885 comme une aventure, sans savoir où il veut aller et dans une langue orale, familière, voire crue. Il aime manifestement ce fils littéraire, c’est ce qui fait son charme toujours neuf car Huck est enfant passant progressivement à l’âge adulte, brute acquérant une civilité, les émotions en devenir, l’intelligence qui s’ouvre.

Courage, sensibilité, âme pure du fleuve, Huckleberry Finn est le parfait garçon d’Amérique dont le nom est celui de l’airelle nord-américaine, vu par un auteur humoriste de la seconde moitié du XIXe siècle. Il est candide, donc neutre, capable de tout mais avec générosité, selon l’idée (passablement rousseauiste) qu’un cœur sain sait remettre sur le droit chemin une conscience déformée par la morale apprise de la société, trop souvent factice. Refus de la mentalité européenne de caste, refus du conformisme cul-bénit des vieilles filles, refus de toute autorité non légitime, l’adolescent Huck est un libertarien, le pionnier de la Frontière par essence. Il grandira, mais demeurera cet homme libre que l’enfance a révélé et béni.

Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition intégrale Garnier-Flammarion 2014, 352 pages, €8.50
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition « jeunesse » (expurgée ?) Folio junior illustré par Nathaële Vogel, 2010, 392 pages, €8.20
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, avec illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

DVD Les aventures de Huckleberry Finn, 2003, Stephen Sommers, avec Elijah Wood, Walt Disney France, €13.00
DVD Les aventures de Huckleberry Finn, de Peter Hunt avec Patrick Day, Rimini édition 2014, €11.78 ou Omnitem communication, €14.99
J’ai vu en 1968 la belle série TV Les Aventures de Tom Sawyer, de Wolfgang Liebeneiner, avec les gamins Roland Demongeot et Marc Di Napoli – mais elle est introuvable.

Les œuvres de Mark Twain chroniquées sur ce blog

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Danila Comastri Montanari, Cave Canem

danila comastri montanari cave canem
L’Occident vieillit, la mode est à la nostalgie, au regard vers le passé. Depuis la curiosité légitime pour l’histoire (qui est positive) jusqu’aux larmes et regrets du « c’était mieux avant » (qui est négatif), l’engouement pour le roman historique ne se dément pas. Surtout quand ce roman est en plus policier. Cave Canem est le premier tome d’une série qui met en scène un sénateur romain dans sa trentaine, épicurien, réaliste, parfaitement dans le vent de son époque.

C’est que son auteur, Danila Comastri Montanari est licenciée de Science politique et parfaitement italienne. Son érudition est donc étendue et l’action réduite. Les tableaux de mœurs comptent plus que l’avancée de l’enquête ; l’énigme est plus intellectuelle qu’à rebondissement. D’où le ton un peu figé et le vocabulaire un tantinet trop universitaire pour cette ouverture d’une série de 12. Il reste que le sénateur Publius Aurélius Statius nous est sympathique. Il a 16 ans dans le premier chapitre et devient brutalement pater familias de sa domus par le décès accidentel de son père. Il doit s’imposer, ce qu’il fait de tout son cœur et de sa grande intelligence, le savoir grec dont il a été abreuvé lui ayant ouvert l’esprit. C’est à cet instant que nous apprenons que, dans la Rome antique, nul n’était juridiquement ” majeur ” avant le décès de son père – eût-on 70 ans !

Là, probablement, réside tout le sel de cette originale série. L’énigme est bien présente, mais l’analyse de la société et de la psychologie d’époque sont plus intéressantes, surtout pour nous, Français. Surtout à l’heure où les programmes de collège sont « allégés » par l’ignorance contente d’elle-même et la démagogie mondialo-socialiste si fidèlement exécutée par Belkacem.

A la lecture de ce livre, il ne faut pas être particulièrement attentif pour qu’une évidence saute aux yeux : la France actuelle a gardé de nombreux traits du monde romain sous l’empereur Claude, entre 19 et 44 après J.C. Même révérence pour celui qui incarne le pouvoir suprême, même centralisation où la politique ne se fait qu’à Rome, même société de cour autour de laquelle tout ambitieux gravite. Même pipolisation des coucheries et intrigues des puissants, la télévision étant remplacée à Rome par les courriers et la rumeur. Même attrait nostalgique pour la campagne, son existence naturelle et ses produits tout frais, voire ses recettes de grand-mère pour préparer les poissons à la table ou les onguents sur la face.

Ce qui va plus loin, et nous ramène à notre inconscient historique, la fameuse ” laïcité à la française ” dont nombre de politiques à la mémoire courte se rengorgent, nous vient tout droit de la Rome impériale préchrétienne ! « Entre nous soit dit, expose le jeune sénateur, l’existence des dieux me semble tout aussi improbable (que la divination) même si, en bon Romain, je jure sur le génie d’Auguste et je célèbre les rites propitiatoires que le ‘mos majorem’ (la tradition) prévoit. Mais ces cérémonies concernent la loyauté de l’État, certes pas la foi la plus intime : heureusement, chacun est libre, à Rome, de vénérer le dieu qu’il veut, ou de n’en vénérer aucun, tant que la loi n’est pas violée » p.112.

L’hymne à la France technicienne, chantée par Airbus aussi bien que par les ingénieurs de Bouygues et d’Alstom, nous vient tout droit de Rome et de sa fierté de bâtir. « Les monts creusés en profondeur, les collines aplanies, les plaines fertiles qui remplaçaient les marais méphitiques, les larges et agréables routes, les splendides routes pavées qui diffusaient partout le nom et la civilisation de Rome, voilà ce qui le rendait fier d’être romain, bien plus encore que la victoire des légions. Eau courante, maisons chauffées, monte-charges, grues, puissantes machines de guerre, bateaux rapides, écoles et bains pour tous… le progrès était vraiment irrépressible, songea le patricien avec orgueil » p.122.

Sauf que, malgré l’eschatologie chrétienne qui allait bientôt submerger l’Occident, reprise par le progressisme des Lumières puis par la vulgate marxiste et l’espérance socialiste, le progrès est loin d’être un chemin linéaire ! Si les Romains du temps de Claude se baignaient tous les jours, il faudra attendre la seconde moitié du XXème siècle pour que les Français retrouvent ces bonnes habitudes… Il y a toujours des mystiques ou des ” croyants ” pour préférer la vie sauvage ou la férule d’un Code divin figé une fois pour toutes.

L’exploration de l’Empire qui fut il y a 2000 ans nous fournirait-il quelques clés pour anticiper notre destin ? Si l’histoire ne se répète jamais, car elle est à chaque fois nouvelle, l’être humain n’évolue pas si vite qu’un homme de notre siècle ne puisse ressembler trait pour trait à un Romain d’alors. Le pouvoir politique, l’attrait de l’argent, les amours et rivalités familiales, la communauté du domaine, connaissent-ils des approches humaines si différentes ? La nostalgie pour les rassemblements – famille élargie, groupes d’amis, associations, syndicats, militants, monastères, communautés diverses, et même la conception de l’économie – ne vient-elle pas de cette domus romaine qui organisait l’existence, sous un même toit et dans un même domaine quasi autarcique, d’une centaine de personnes, depuis le pater familias jusqu’aux plus humbles esclaves ?

jeune esclave nu

Dans son Appendice au roman, l’auteur éclaire un peu ce monde pour nous anachronique des esclaves romains. Ils ne constituaient pas une classe, « le terme servus dénotait en effet un état juridique, et non économique, si bien qu’on pouvait trouver des esclaves très riches, à leur tour propriétaires d’un grand nombre de servi » p.232. Surtout que les aristocrates romains avaient cette attitude déjà ” catholique ” de mépriser tout ce qui était travail et argent : il leur suffisait de naître ; les esclaves travaillaient pour eux, production et commerce leur étaient délégués. L’affranchissement était monnaie courante, si bien qu’Auguste dut le réglementer et « en ce qui concerne l’attitude des citoyens libres à l’égard de leurs semblables réduits en esclavage, le monde antique fut totalement dépourvu du racisme qui a caractérisé, par exemple, dans le monde moderne, la condition des Africains sur le continent américain : l’on n’était pas esclave en raison d’une infériorité morale, intellectuelle ou biologique, mais simplement par malchance » p.233.

Au total, le coupable de l’intrigue est inattendu, ce qui fait toujours plaisir au lecteur de roman d’énigme, mais la promenade sociale-historique vaut le détour !

Danila Comastri Montanari, Cave Canem, 2001 Grands Détectives 10/18, 244 pages, €4.50

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Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien

boris cyrulnik sous le signe du lien
Neurologue et psychiatre, Boris Cyrulnik sait écrire simplement. Même lorsqu’il use du jargon de sa profession, il s’empresse de traduire pour faire comprendre. C’est un vrai pédagogue comme on en trouve chez ceux qui s’intéressent aux êtres – et comme on n’en trouve plus chez ceux qui en font profession – si l’on en croit la cuistrerie étalée dans « les programmes ».

S’intéresser aux êtres est s’intéresser aux liens entre les êtres car, pour l’humain plus que pour les animaux, la sociabilité est primordiale : comment un petit d’homme né nu et vulnérable, qui ne sait ni se nourrir, ni se vêtir, ni se protéger, n’est enfin à peu près adulte que vers 15 ou 16 ans (mais pas encore fini), pourrait-il être dans le monde en restant tout seul ? Boris Cyrulnik, enfant abandonné et immigré exilé, s’est reconstruit peu à peu. Ce pourquoi il est probablement plus sensible que les nantis affectifs sur l’importance du lien.

Il prend les petits d’homme quand ils ne sont pas encore sortis du ventre de leur mère. Il montre par expériences (reconductibles par tout scientifique) que le fœtus entend très bien les sons, qu’il réagit aux changements, qu’il épouse étroitement les humeurs de sa mère. Ce n’est que vers 6 mois après être né que l’empreinte du père peut se construire, lorsque le bébé reconnaît les visages. Non que le père soit absent auparavant mais la mère prime, soit qu’elle se sente bien avec l’homme auprès d’elle (père biologique ou non !), soit que le mâle qui s’occupe du bébé en l’absence de femme fasse fonction de « mère » pour le nourrisson.

maman et bébé

Les mêmes expériences montrent que la différence des sexes non seulement intervient très tôt, mais qu’elle est indispensable pour que l’être humain se construise une identité sociale. Ce n’est donc pas en « élevant une fille comme un garçon » qu’on la transforme en garçon… Ce serait plutôt la mutiler, puisque les observations fines effectuées par caméra et analysées par ordinateur montrent que (maman ou papa) les adultes traitent différemment les bébés-filles des bébés-garçon. « Les garçons s’engagent dans le monde d’une manière plus visuelle, plus spatiale, plus anxieuse, plus collective et plus compétitive. Les filles s’engagent dans la vie d’une manière plus sonore, plus verbale, plus paisible, plus intime et plus affiliative » p.164. Les filles sont plus touchées, caressées ; les garçons sont traités plus rudement, on leur montre plus qu’on leur parle. La vocalise contre le postural, disent les spécialistes.

Ce n’est que lorsqu’ils ont été sécurisés par les bras maternants, stimulés par les jeux paternels, que les enfants (des deux sexes) peuvent se fondre harmonieusement dans leur groupe de pairs. Ils y apprennent la relation sociale, fondée sur l’identité et la reconnaissance de l’autre. Mais il ne peut y avoir d’ouverture aux autres sans être assuré un minimum de soi. Les comportements des petits abandonnés très tôt sont révélateurs : ils se replient sur eux-mêmes, s’auto-caressent, ne parlent pas. Il leur faut des « objets d’attachement » stables (des adultes mieux que des peluches) pour que la « résilience » s’opère. Les manifestations de joie sont plus intenses que celles des enfants aimés lorsqu’un petit abandonné retrouve la personne qui s’occupe de lui après une courte séparation.

De même, les « enfants-poubelles », abandonnés par contrainte ou par volonté, se sentent sans histoire, donc sans liens ; ils ne vivent qu’au présent, sans morale ni sociabilité. A moins que l’histoire qu’on leur conte soit socialement valorisée : alors, même sans parents réels, ils se sentent réinscrits dans la société, améliorés, ce qui les pousse à réussir leur vie. En 1945, les communistes avaient accueilli des enfants sans famille à Arcueil. Malgré les éducateurs très jeunes et inexpérimentés, malgré les conditions de pauvreté et une hygiène douteuse, 42% des enfants ont réussi le concours d’une grande école ou suivi des études supérieures. Pourquoi ? Parce que les adultes ne cessaient de leur dire : « Tes parents sont morts pour la France, pour une idée… quelle noblesse ! Tu as souffert, tu as perdu ta famille, mais c’est grâce à eux aujourd’hui que nous sommes libres… quelle dignité ! » p.274. Si vous avez des enfants, dites-leurs de temps à autre qu’ils ont été désirés, que vous tenez à eux, que vous les aimez ; dites-leurs que vous avez apprécié ce qu’ils ont fait, que vous les félicitez pour la performance réussie. Rien que cela… est tout !

papa et bebe francesco scavullo 1968

L’éthologie – la science des comportements – s’applique à l’homme comme aux bêtes. Pour les humains, elle permet de comprendre les tabous comme l’évitement de l’inceste, ou les rituels sociaux comme la parade amoureuse. Certes, les hommes ne sont pas des animaux, ils ont un cerveau plus malléable et le langage en plus. Mais il est étonnant de constater combien les schémas bêtes imprègnent les conduites humaines malgré nous. Les gestes des adultes envers le bébé sont sexués dès la naissance, l’histoire d’amour est universelle mais se différencie bien vite entre émoi hormonal et attachement – qui reproduit celui du bébé à sa mère –, montrant combien l’empreinte tout petit organise le lien et détermine même les orientations sexuelles. L’excès d’attachement à sa mère, dû à l’enfance troublée de sa génitrice, empêche de jouer, de se socialiser, d’apprendre les rituels de son groupe et à connaître l’autre sexe. On ne naît pas homo ou hétéro, on le devient… sans le vouloir. Mais quand le lien se renforce, le désir s’éteint – et c’est bien ainsi, montre Cyrulnik.

Le beau aurait une fonction biologique, si l’on en croit la truite saumonée. La nature n’a pas en général besoin du mâle, mais c’est en apportant la différence génétique que les espèces peuvent survivre à des environnements qui changent. Ce pourquoi la différence sexuelle est « économiquement » efficace, ce pourquoi donc les parents, dès la naissance et poussés par la culture sociale (qui est une sorte de génétique augmentée), traitent différemment petits garçons et petites filles. Chacun, avant d’accéder à la conscience, a été façonné par les gènes, par les parents, la famille, le milieu, la société, la culture. On ne nait pas de rien ; le nier aveugle et empêche d’évoluer. Mais rien n’empêche, une fois adulte, autonome et responsable, de corriger ses propres comportements ; le fait de se donner un idéal ou une méthode emporte l’imitation.

amis gosses

Voici un bien grand livre qui nous ouvre l’esprit, sans asséner de vérités définitives. C’est tout l’objet de la conclusion de pointer ces « butées » à franchir, qui montrent que la recherche n’a jamais de fin et qu’il faut sans cesse décentrer son regard pour remettre en cause ses certitudes. Nous sommes bien loin des slogans idéologiques des uns et des autres ! Nous sommes dans l’intelligence et l’humilité, tout le contraire des dogmes et de l’arrogance dont le « débat » sur le genre fait trop souvent montre.

Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien, 1989, Livre de poche Pluriel 2012, 319 pages, €8.10

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Santiago de Cuba

« J’irai à Santiago ! » chantait Lorca la garce dans son Chant Nègre. Eh bien nous y sommes. « Ceinture chaude et goutte de bois », la ville est la deuxième de Cuba avec près de 450 000 habitants, fondée en 1514 toujours par le même Diego Velasquez. Mais son emplacement actuel ne date « que » de 1522, nuance ! Les guides se délectent de ces petits détails dont au fond tout le monde se fout. Par contre, ils ne disent rien de ce qui importe à l’histoire.

La colonisation française depuis Haïti avait introduit les idées des Lumières ; les Catalans venus à Santiago avaient introduits leurs habitudes maçonniques. C’est ainsi que débute une révolution, la première, celle qui libérera de l’Espagne fin 19ème. La ville entend l’appel de Carlos Manuel de Cespedès en 1868 ; la « petite guerre » débute à Santiago le 25 août 1879 ; et c’est encore dans la baie de Santiago que l’amiral espagnol Pascual Cervera est battu par l’escadre américaine le 3 juillet 1898. Fidel Castro tiendra à entrer dans Santiago libérée – avant d’aller à La Havane comme on va au bordel. Il tenait la capitale pour la maison de tolérance des Amériques et préférait le charme conservateur et « l’authentique populaire » de la vie de province.

Fidel Castro

Bref, nous débarquons au Parque Cespédès, la place centrale de Santiago, ancienne Place d’Armes. Sergio nous montre du doigt la cathédrale de Notre Dame de l’Ascension, en face l’Hôtel de Ville construit en 1855, sur la droite la Casa Velasquez demeure de Diego, premier gouverneur de Cuba, lui faisant face l’hôtel Casa Granda, évoqué dans le roman de Graham Greene, Notre agent à La Havane (1958).

parque cespedes santiago

La façade de la Casa Velasquez a un balcon de bois et des jalousies de bois ajouré. La demeure, construite dès 1516, est désormais un musée où l’on a regroupé du mobilier de diverses époques mis en scène dans des « ambiances ». Nous parcourons ainsi au frais (l’air passe entre le bois ajouré sur la rue et le patio ouvert de l’intérieur) des chambres, des salons, des bureaux, des salles à manger, des boudoirs… Les rues sont bruyantes, plus qu’à l’époque coloniale sans doute, à cause des klaxons et des pétarades des deux roues. Les jalousies, héritées des mauresques, permettent de voir sans être vu, de tamiser le soleil et de faire circuler la brise.

Côté patio, des moucharabiehs aux larges alvéoles de cèdre laissent passer air et lumière tombant du puits. Les plafonds sont décorés de bois précieux découpé. Y pendent des lustres à breloques de style français. Les lourds meubles espagnols de bois sombre comprennent des tiroirs « secrets » encastrés dans les moulures. L’estrado, un large socle de bois, servait de lit la nuit et de table le jour. La vaisselle est de la poterie d’Espagne, bien décorée mais plutôt épaisse, quelques biscuits louisquatorziens délicats, le tout voisinant avec des vases en verre fragile de Venise. Le musée est intéressant et beau à voir, même s’il est éclectique.

Dommage que l’on ne puisse effectuer la visite seul, errer dans les salles aux fantômes encore présents entre les meubles. La guide a un français médiocre et nous sommes surveillés par trois ou quatre matrones, gardiennes de salles comme elles auraient pu être gardiennes de camps. Elles sont le même corps massif et le même menton obtus. Le pourboire est obligatoire, façon de créer des emplois sans les payer en pays « socialiste » -qui se fait pourtant gloire de sa « morale » politique.

caserne de la moncada santiago

Le bus nous conduit ensuite au rythme de la circulation et des encombrements dans divers quartiers de la ville. Ils sont plus ou moins commerçants, plus ou moins pauvres. Mais le but du périple est de nous conduire à la fameuse « caserne Moncada ». Le bâtiment date des années 30 dans le style militaire. Il n’aurait aucun intérêt si Fidel Castro et ses partisans n’avaient tenté de s’emparer d’armes dans la deuxième garnison de Cuba, en plein carnaval, le 26 juillet 1953. Ce fut un échec, certains parlent même d’un désastre : huit tués sur une centaine d’hommes, cinquante-cinq faits prisonniers, torturés puis exécutés, Castro en fuite pris une semaine plus tard, jugé et exilé à l’île de la Jeunesse. Les armes convoitées avaient été déplacée dans un autre bâtiment en raison du carnaval. L’assaut de la Moncada a la même insignifiance stratégique mais le même impact symbolique que la prise de la Bastille en 1789. Dans le bâtiment où l’assaut a été donné est installé un musée « révolutionnaire ». Les trous de balle sur le béton de la façade peinte en jaune criard ont été soigneusement laissés tels quels.

L’ensemble des bâtiments abrite aujourd’hui des écoles. Sur l’immense stade à l’herbe pelée, ancien champ de manœuvre des militaires, une tripotée de garçons d’une dizaine d’année s’essaient au ballon. Comme je descends le premier du bus, une dizaine d’entre eux viennent me serrer la main et poser pour la photo en prenant des attitudes machos qui mettent en valeur leurs muscles naissants. Le culte de la virilité est enseigné dès l’école révolutionnaire : nos féministes gauchistes en sont-elles conscientes ? Je les trouve pleins de vitalité et touchants, ces gamins. Un jeune Noir de dix ans, bien bâti déjà, veut me serrer la main en premier ; suit un teint clair coiffé au bol, mignon à sa maman ; puis un autre au joli sourire. Cette jeunesse fraîche et joyeuse est le produit réussi de Cuba plus que de la révolution.

gamin de cuba

Car c’est l’inverse que veut nous enseigner le musée, tout à la gloire de la volonté idéologique plus qu’à la valeur militaire ou à l’efficacité productrice. On a eu beau accumuler les fusils et les mitrailleuses en vitrine, pour impressionner les naïfs, le visiteur voit bien que les convictions et le marketing égalitaire l’ont emporté sur l’initiative et la force des armes.

Nous sommes accompagnés d’un guide local qui nous explique en espagnol tout ce qu’il est politiquement correct d’avoir vu, avec des résumés pédagogiques que nous sommes sommés d’apprendre, s’il vous plaît. Sergio traduit et édulcore un peu. Mais je comprends l’intégralité du discours du jeune homme, manifestement militant zélé. Il aurait aimé en être, de cette attaque de la Moncada ! Hélas, il n’était même pas né. Il en rajoute donc pour édifier le peuple, l’œil brillant, le corps tendu, presque au garde à vous quand Sergio traduit la geste immortelle. Un tel enthousiasme durera-t-il ?

che guevara sur un mur

Pour faire horreur en poussant l’adversaire vers l’animalité barbare, ou pour glorifier son propre combat en exaltant christiquement ses martyrs, une salle entière détaille avec complaisance les diverses tortures imaginées par « la réaction ». Comme tout cela est édifiant ! Le plus niais réside peut-être dans les photos de propagande des dernières salles. Le trait en est lourd, appuyé, comme si la compréhension devait pénétrer le crâne obtus de paysans indécrottables : un enfant noir brandit une pancarte où il a inscrit « merci de m’avoir appris à lire » ; un bébé nu regarde une colombe à ses pieds sur fond de drapeau cubain. Puis nous avons la série édifiante : Fidel cause aux paysans ; Fidel cause avec les grands de ce monde ; Fidel à la plage ; Fidel père du peuple… Et pourtant, le Fidel haïssait la famille, lui le bâtard – et ses propres enfants en savent quelque chose. Seules deux photos présentent le beau visage lumineux d’Elian Gonzales, le gamin de 6 ans qui voulait retrouver son père après le naufrage du bateau qui l’emmenait en Floride avec sa mère, dont l’une à sa descente de l’avion « impérialiste » de retour à Cuba.

fidel castro pre ado 1940 santiago

Symbole ? Lorsque nous ressortons, sous le soleil fort, le stade a été déserté par tous les enfants. Le bus nous fait passer par la place Tien An Men locale, cette place immense où 150 000 cubains peuvent entendre un discours mobilisateur. Il s’agit – bien sûr – de la Place « de la Révolution », déserte à cette heure. Seul Antonio Maceo veille depuis son cheval de bronze cabré du monument, une machette à la ceinture.

antonio maceo statue

Les 23 tiges d’acier de huit mètres de haut qui se dressent vers le ciel autour de lui comme un défi à un quelconque débarquement extraterrestre font « référence » (?) à la protestation de Baragua initiée le 23 mars 1878 contre le pacte signé avec l’Espagne. Selon Sergio elles figureraient des lames de machettes, l’arme par excellence du macho, armes de la révolte – des esclaves au castrisme.

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Pierre Goldman

pierre goldman souvenirs obscurs d un juif polonais ne en france
« Youtre, Polack et Rouge », voilà résumé en termes d’argot le portrait collé à Pierre Goldman, dit Goldi. Le fait même que ces termes argotiques existent montre déjà à quelle marge Goldman a pu appartenir. Pour ajouter à son exclusion, disons encore qu’il se présente comme un intellectuel et comme un violent, oxymore fasciné par la guérilla. Que faudrait-il de plus pour qu’un petit-bourgeois pas doué le haïsse ? Il fut d’ailleurs haï. On l’a même assassiné en pleine rue, à coups de feu. Qui ? Nul ne le saura sans doute jamais. Encore que tout finisse par se savoir…

Pierre Goldman avait écrit un livre, Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France. Paru en 1975, il tentait l’esquisse d’un portrait. Condamné pour un meurtre qu’il a toujours nié, et pour des hold-up qu’il avait avoués, il a eu le temps d’écrire en prison. Il avait peut-être besoin de savoir et de dire pourquoi il était là, ce qu’il en était de son apparence, de ses actes, ce que la société condamnait en lui. Par-delà son banditisme à main armée, l’intéressant est cette peinture qu’il tente de l’intérieur. Un homme se raconte, et tout le prix est dans ce discours sur soi.

Né en juin 1944 d’une mère polonaise et d’un père juif FTP, il ne vit que deux ans avec sa mère, indésirable en France. Il passe de deux à six ans chez « diverses personnes » puis son père, marié à une autre, le prend avec lui. « Je ne fus, enfant, ni heureux, ni malheureux » p.32. Voire. Des origines obscures, pas de mère présente, une tête d’Afrique du nord – haine et exclusion devaient déjà se manifester. En témoigne la jeunesse, et le sentiment aigu d’être – à jamais – un déraciné : ni famille, ni copain, ni village, ni métier, ni patrie. « A Israël, comme à toute terre, j’étais étranger. J’étais trop Juif pour être ou me sentir Israélien. J’étais trop Juif pour, en un sol, m’enraciner » p.62. D’où son recours au marxisme, par amour pour son père et par désespoir de fraternité. « Dans le communisme, c’est de fraternité internationale qu’ils rêvaient, d’un internationalisme et d’un socialisme où le peuple juif, leur identité juive, ne seraient pas abolis » p.29. Il évoque les amis de son père, résistants communistes apatrides, et de l’Affiche rouge. Mais il plaide aussi pour lui.

Exclu et meurtri, il ne peut accepter les cultures de maître. Ainsi il pratique quelque temps le karaté, à 20 ans, mais « je pratique les mouvements de samouraï et je pense que le Japon traditionnel fut aux côtés des fascistes allemands. Je suis complètement étranger à cet exercice martial, à cette culture, et il faut que je me brise pour m’y plier, pour y entrer » p.43. Fantasme d’inculte : les samouraïs pratiquaient le sabre, pas le combat à mains nues, qui était l’’art des paysans n’ayant pas le droit de porter les armes… Il n’y eut d’autre part aucun « fascisme » en Allemagne, mais bel et bien le nazisme, ce qui est quelque peu différent. Goldman aime à se bâtir des boucs émissaires, ce qui lui évite de réfléchir sur lui-même.

pierre goldman

Son sentiment est très profond contre les Allemands et les Japonais ; il est aussi raciste qu’ils le furent. Son amour déçu pour l’Europe a viré en haine morbide de soi (qui ne peut s’intégrer) et des autres (qui rejettent son refus). Un tel refoulement ne peut que faire surgir des images sadomasochistes. « Un soir, dans un bar antillais, je vis un légionnaire allemand, abondamment décoré, danser avec un travesti noir, sur une musique africaine, amoureusement. Je trouvais une certaine importance à ce spectacle » p.63. Tout y est : homme, allemand, blanc, bourgeois, militaire, décoré – le summum idéal du type européen se commet – avec délices – avec un travesti noir, colonisé, prolétaire, homo. La subversion du renversement de toutes les valeurs est difficilement plus complète.

Goldman aime à fréquenter les Noirs justement, poussant son déracinement jusqu’à l’absurde. « Je ne cherchais pas chez les Guadeloupéens une appartenance, un enracinement qui m’aurait délivré de l’exil, de la séparation. Je ne jouissais précisément que de mon exclusion fondamentale, et qu’en cet espace noir où je me sentais bien, je fusse comme un autre étranger, un être venu de sphères indéfinies, sans nature déterminée » p.68.Cet attraits pour les Noirs a quelque chose d’irrésistible et de morbide. Goldman aime en eux sa propre négation, comme s’il cherchait dans la noirceur de peau, dans la pauvreté et dans l’ascendance esclave fantasmée une autopunition, une humiliation totale. « Le chant des tumbas me transportait dans une violence splendide où mort et plaisir, enfin réunis, m’apaisaient d’être privé d’éternité. Dans cette musique, la mort devenait un désir sensuel et j’en avais un appétit intensifié de combattre » p.64.

Il y a en Goldman un Étranger de Camus. D’où son étonnante « mélancolie de la mort » qui le terrasse à plusieurs reprises. « Je ne sentais qu’à la mort et cela m’était insupportable parce que cela m’abolissait le moindre plaisir, si quotidien et banal fût-il » p.42. Le mal de l’âme agit sur le corps même, en ses réflexes quotidiens.

Le mépris conduit au désespoir et à cette forme de suicide qu’est, pour quelqu’un élevé en Occident, la haine de la culture. La guérilla en Amérique latine, les braquages à main armée, sont des tentatives de révolte contre une société qui le rejette absolument. Ainsi peut-on tenter de comprendre Pierre Goldman. S’est-il compris lui-même ? Il n’a pas assez vécu pour le dire.

Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France, 1975, Points 2005, 311 pages, €8.10

Mais pourquoi parler sur ce blog de Pierre Goldman, mort en 1977 ? Parce que l’on sait désormais qui l’a tué… Scoop ? Peut-être. Rendez-vous dans deux jours ici même.

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Yasushi Inoué, Le loup bleu

yasushi inoue le loup bleu
Le jeune Temüjin et futur Gengis-khan est-il mongol ou Merkit ? Les Merkit sont un peuple turc égaré en Mongolie. Sa mère Höelün l’était, mariée à Yesugëi ; le fils aîné devrait donc être pour moitié mongol, descendant du loup bleu et de la biche fauve. Or Höelün a été enlevée durant quelques mois par un Merkit et n’a été reprise par Yesugëi, le chef des Mongols, qu’enceinte. De qui est donc l’enfant ? A jamais, le doute subsistera et l’auteur de ce roman historique en fait le ressort secret de l’ambition démesurée du garçon. Il a voulu être plus mongol que les Mongols, plus loup sauvage que tous les loups alentour. L’auteur japonais de cette biographie romancée a réussi à nous captiver et à nous convaincre – et son personnage légendaire a réussi sa vie en marquant l’histoire.

Yesugëi mort, la famille est laissée pour compte, les fils trop jeunes pour prétendre gouverner les tribus nomades jalouses de leur indépendance. Temüjin ne s’appelle pas encore Gengis-khan, qui signifie tout-puissant seigneur. Il n’a que 14 ans et doit subir l’ostracisme avec ses frères et demi-frères et sœurs ; il vit avec sa famille dans une tente à l’écart des tribus. Sa mère est une maitresse femme qui n’a pas le droit de décider (ainsi en a voulu le fils) mais garde l’unité du clan. Les garçons chassent et pâturent les bêtes, s’entraînent à l’arc et à la lance ; ils sont vigoureux et musclés.

A 18 ans, Temüjin se marie avec la fille d’un chef de tribu que son père a négocié pour lui lorsqu’il n’avait que 10 ans. Mais la belle est vite enlevée – par des Merkit encore – et Temüjin doit ronger son frein avant de pouvoir faire alliance avec deux autres tribus pour la reprendre. Elle est enceinte et l’enfant n’est sans doute pas de lui… L’histoire se répète, mais Temüjin agit comme son père l’a fait : il feint de croire que son fils aîné est bien le sien et l’élève en loup bleu mongol. Bâtard lui aussi, le garçon devra se surpasser, comme Temüjin l’a fait ; c’est ainsi que leurs mères les a chacun élevés.

Les mœurs du temps pastoral, en ces temps reculés (Temüjin naît en 1162), ne sont guère civilisées. Les femmes ne sont bonnes qu’à enfanter et toute prise de guerre engendre des viols répétés. Temüjin lui-même, par expérience personnelle, ne croit pas en l’immuabilité des femmes : « Elles étaient des réceptacles étonnamment prodigues et accueillants pour la semence de toutes les tribus » p.81. Tout autres sont les hommes, fidèles jusqu’à la mort lorsqu’on sait les prendre.

Les tribus vaincues voient tous leurs mâles décapités, parfois dès l’âge de porter les armes (vers 12 ans), parfois jusqu’à la racine, afin que nul ne se lève à nouveau pour contester la vassalité. D’autres fois, les enfants servent d’esclaves aux vainqueurs, comme les femmes. Lorsque ses fils sont devenus adultes, Höelün a réclamé qu’on lui confie un petit de chaque tribu éradiquée, afin de les élever en Mongols. C’est ainsi que quatre autres garçons sont entrés dans la famille.

La force de Gengis-khan est ces liens d’homme à homme qu’il a su lier avec ses pairs, une fraternité plus grande que celle du sang. Son succès est dû aussi à sa détermination et à une intelligence aigüe des rapports de force entre tribus. Il prend conscience du désir des Mongols de vivre mieux, dans des contrées plus riantes et aux pâturages plus riches – il suffira de leur donner pour qu’ils le suivent. C’est ainsi qu’il va passer la Grande muraille pour envahir les Kin en 1211, juste avant ses 50 ans…

La suite dure quinze ans, jusqu’à sa mort, à a veille d’envahir le nord de l’Inde, poussé à aller plus loin, toujours plus loin. Ses fils et généraux ont pillé Boukhara et Samarkand, défait les Bulgares et les Russes près de l’Ienisseï, étendu l’empire mongol de la mer de Chine à la mer Caspienne. Mais tout ça pour quoi ? Comme le dit un conseiller chinois de Gengis-khan, la gloire militaire est éphémère car fondée sur la seule force qui doit sans cesse s’imposer, seule compte dans les siècles la culture qui civilise et féconde.

C’est la jeunesse et la formation de la personnalité de Temüjin qui a intéressé le romancier, répondant pour son temps d’après Seconde guerre mondiale à la quête d’identité des Japonais. Comment devient-on soi-même ? Comment se relève-t-on des revers subis ? Comment assurer sa civilisation dans la durée ?

S’appuyant sur un poème épique du XIIIe siècle et sur les éléments fragmentaires que l’on connaît sur la vie de Gengis-khan, Inoué laboure le personnage pour lui donner vie. Il livre un roman empli d’action et d’humanité, malgré la cruauté du temps. Gengis-khan est un mythe pour les Japonais, leur héros Miyamoto du Dit des Heike, serait passé en Sibérie pour se réincarner en grand Khan des Mongols.

Yasushi Inoué, Le loup bleu- le roman de Gengis-khan, 1960, Picquier poche 1998, 270 pages, €7.60

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Claude Delay, Roger la Grenouille

claude delay roger la grenouille
Claude Delay, épouse du chirurgien Tubiana, est écrivain de l’Académie française et psychanalyste ; elle a écrit diverses biographies sur Chanel, Giacometti et Marilyn, entre autres, dont j’ai rendu compte il y a quelque temps. Pour les 78 ans en 1978 du bistrotier parisien célèbre près de la Seine, Claude Delay a composé ce portrait intime, issu des souvenirs du Chef.

Roger la Grenouille est un restaurant, sis 28 rue des Grands Augustins dans le 6ème arrondissement de Paris ; Roger la Grenouille est un homme, l’âme du bistro, orphelin obsédé par la mangeaille et dont la gouaille a enchanté Paris, des sans-logis aux enfants pauvres.

Il a accueilli des artistes, des professeurs et étudiants en médecine (la fac est toute proche), des écrivains (Léon-Pol Fargue, Malraux) et peintres dans la dèche avant d’être célèbres (Derain, Picasso, Balthus), des actrices énamourées (Mistinguett, Rita Hayworth), des aviateurs pionniers (Mermoz, Saint-Ex), des officiels incognito (Bidault, Auriol, Spaak le belge, Ali Khan) et jusqu’au pape Jean XXIII (connu lorsqu’il n’était que nonce Roncalli)… « A table, il a mis ses rangs, de bourgeois du coin, de curés et de copains. Et nourris les exclus, les clochards, les enfants » p151.

paris roger la grenouille enseigne

Roger Spinhirny (au nom alsacien) et son jumeau Henri ont été abandonnés par leur fille-mère à l’âge de 4 ans. Il était mal vu, dans la France catholique en plein débat passionnel sur la loi de séparation de l’Église et de l’État 1905, de n’avoir pas de mari officiel. Le père ignorait ses enfants, soit il n’en savait rien, soit il était trop jeune pour s’en soucier. La « Grande » guerre (par le nombre morts, pas par la gloire…) l’a incité à les rechercher, mais bien tard ; il ne les a jamais vus, mort en 1917 par la bêtise crasse du général Nivelle. La mère, Rosalie, était chef de cuisine à l’hôtel des Réservoirs, à Versailles. Elle ne pouvait pas déroger, ce dragon femelle : hop ! en nourrice les gniards, avant l’orphelinat industriel et catholique d’Élancourt, immense bâtisse caserne où sévissaient les bonnes sœurs sous-off. Il fallait les dompter, ces fils de Satan de moins de 10 ans, les punir d’être nés hors des liens sacrés du mariage catholique, les remettre à leur place – inférieure – dans la société bien-pensante.

Roger dit Nini (son nom était imprononçable) ne s’en est jamais remis. Nini peau-de-chien (il pelait enfant à cause de la crasse), Nini patte-en-l’air, il a des surnoms de révolté. Dur à cuire, généreux avec les pauvres, obnubilé par le manger, il a eu 14 ans en 14 – trop tôt pour aller en guerre – et 40 ans en 40 – trop tard pour être mobilisé. Sa bataille aura été alimentaire, depuis trouver à manger comme commis boucher, serveur de grand hôtel, cuisinier parfois, jusqu’à donner à manger lorsqu’il crée en 1930 le restaurant Roger. Il ne l’appellera la Grenouille que lorsqu’il aura financièrement presque touché le fond, « mangé la grenouille » selon l’expression populaire.

roger la grenouille carte presentation

Le quartier si chic aujourd’hui, discret et volontiers snob, des rues entre boulevard Saint-Michel et rue Dauphine, était avant guerre le repère des putes de 13-14 ans et de leurs barbeaux. Ils se battaient au couteau parfois le soir, à l’angle de la rue Christine et de la rue de Savoie. Les vieux hôtels particuliers, enserrés dans des rues étroites débouchant sur la Seine, abritaient des bordels et des garnis pour rapins ou artistes dans la dèche. Picasso a peint Guernica au bout de la rue. Ce sont les professeurs de médecine de la fac juste au-delà du boulevard Saint-Germain (dans la rue où Marat fut tué), qui vont faire la réputation de Roger, comme Jean Rostand. « C’est alors que, un jour de 1933, le professeur Vilmain, avec sa belle barbe entra. – Vous avez des grenouilles ? – Oui, Monsieur, ment effrontément Roger qui se précipite chez le marchand de poisson rue de Buci… » p.66.

paris roger la grenouille restaurant

Roger la Grenouille a fait de l’authentique. Que des produits frais achetés aux marchands qu’il connaissait de père en fils, dans le quartier ou aux Halles de Baltard (avant déménagement à Rungis). Il donnait les restes aux gens dans la dèche ; par fidélité, il a invité chaque jeudi les enfants orphelins ; il a aidé les résistants, caché quelques Juifs dans sa propriété de campagne durant l’Occupation. « Ce mélange typiquement français d’anarchiste et de conservateur, ne lui ont pas enlevé son côté gueule d’amour » p.121.

paris roger la grenouille menu fevrier 2015

Depuis février 2006, Roger la Grenouille a été repris par Sébastien Layrac, gérant du restaurant Allard, cuisine traditionnelle, à 50 m rue de l’Éperon, en face du lycée Fénelon très connu pour les amours adolescentes de Gabriel Matzneff dans les années post-68. Il a gardé son décor et son authentique. Il a conservé sa carte traditionnelle française avec cuisses de grenouille, escargots, queue de bœuf et foie gras – et ses desserts normands, résidence campagnarde du vrai Roger.

roger la grenouille carte fevrier 2015

Une très bonne adresse, parisienne populaire.

Claude Delay, Roger la Grenouille, 1978, Pauvert, 156 pages, €11.59

La page Facebook de Roger la Grenouille-restaurant

Le restaurant Roger la Grenouille sur :

Tripadvisor
Figaroscope
Télérama
Parisinfo
Resto à Paris
Bienvenue à ma table, blog
Ideal gourmet, « offrez ce restaurant » en pochette-cadeau valable 1 an

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Mary Shelley, Frankenstein

frankenstein et autres romans gothiques pleiade 2014
Tout dépend peut-être des traductions, mais le roman se lit d’un trait, écrit d’une plume fluide et romanesque. Évidemment, ce n’est pas proféré avec les 400 mots des banlieues ni avec le laisser-aller de mise à l’Éducation nationale : nous sommes au XIXe siècle, où la télé n’existait pas, et où les gens cultivés savaient se servir de leur plume, imparfait du subjonctif inclus ! J’ai lu la traduction d’Alain Morvan en Pléiade, elle est sans accroc.

Issu d’un concours entre auteurs célèbres – lord Byron, le poète Shelley, le médecin Polidori, et Mary – réunis un soir de pluie battante dans les environs grandioses de Genève, ce roman gothique a été conçu dans la fièvre et l’insomnie, l’auteur s’effrayant elle-même de sa création osée. Elle manie avec vigueur les grands mythes du temps, le savant faustien qui veut égaler l’œuvre de Dieu, la Chute par orgueil, l’innocence des simples à la Rousseau, le Mal engendré par le désamour, et même le Juif errant condamné à arpenter la terre jusqu’à ce qu’il expie son crime d’avoir nié Jésus sauveur…

En ce siècle optimiste de foi en la science (qui donnera Jules Verne), la chimie était la discipline reine, en plein essor. Recréer la vie en éprouvette était un rêve presque alchimique, que la découverte des propriétés galvaniques de l’électricité mettait à portée d’imagination. Le jeune Victor Frankenstein est donc le créateur enfiévré d’une « créature » qui ne porte aucun nom. Car Frankenstein n’est pas « le monstre » – mais son auteur. Garçon au début de sa vingtaine, empli d’enthousiasme et d’obstinée volonté comme sont souvent les Suisses de cet âge, il a été élevé dans la nature, flanqué d’une sœur de lait d’un an moins âgée et belle comme le jour qui est vouée à l’épouser dès l’âge propice, et de deux petits frères vigoureux et aimants. Parti à l’université allemande d’Ingolschadt, Victor va faire sa découverte décisive et, avec les meilleures intentions du monde, donner vie à un être vivant doué de raison et d’une force physique peu commune, haut de « huit pieds », soit 2 m 44 pour être précis.

frankenstein monstre pleiade

Mais sa créature est une machine qui n’a pas l’étincelle humaine : ses yeux sont froids, jaunes et délavés, son visage sans émotions, et son attitude effraye au-delà de tout entendement. Son « père » le rejette dès ses premières manifestations de vie et le monstre doit se débrouiller tout seul. Il apprend à parler, apprend à lire, apprend à connaître les hommes et à s’orienter dans le pays par lui-même – ce qui est peu vraisemblable, mais tient au mythe. Solitaire, rejeté par la société humaine, sans amour ni reconnaissance, il « devient » méchant, vieille antienne rousseauiste selon laquelle on nait « page blanche » et où la société y inscrit le bien et le mal à mesure. Victor est coupable d’avoir donné naissance tout seul à un monstre et de l’avoir rejeté sans vergogne. Faux père, niant la sexualité et n’assumant pas ses actes, le lecteur d’aujourd’hui ne peut compatir à ses malheurs. Malgré ses attraits « romantiques » (beau, bien fait, agréable, aimant…) il a sciemment appelé le malheur non seulement sur sa tête, mais aussi sur celle des autres.

mary shelley frankenstein gf

Car ce sont les innocents qui (comme toujours) vont payer : son jeune frère William (prénom du fils des Shelley), adorable petit suisse sportif de dix ans, étranglé dans un parc par le monstre qui l’a tant malmené que sa poitrine découverte révèle le médaillon de sa mère qui a été volé. Il va se retrouver dans la poche d’une jeune servante dévouée de la famille et elle sera condamnée à mort par le machiavélisme du monstre. C’est ensuite Henry, l’ami intime de Victor depuis son enfance, qui va payer de sa vie le ressentiment de la créature, après que Victor ait refusé de lui créer une compagne. Enfin Élisabeth, sa cousine à peine épousée, étranglée à grands cris dans la chambre nuptiale lors d’une absence du mari (pourquoi l’a-t-il laissée, pourtant prévenu par le monstre qu’il se vengerait justement « la nuit de noces » ?).

Son vieux père meurt, seul Ernest, 19 ans semble épargné. Victor, réduit à lui-même, se lance dans la traque du monstre qui le mène dans une course démoniaque vers les étendues glacées du pôle. La créature, comme l’homme de Neandertal (qui ne sera découvert qu’en 1856), survit sans peine mais son « père » ne peut connaître que la souffrance dans ce climat inhospitalier. Victor est recueilli par le navire du jeune Anglais Walton, explorant le passage du nord-ouest et le secret de l’attraction magnétique. Il mourra d’épuisement avant sa créature mais celle-ci promet, dans un assaut d’éloquence diabolique, de s’immoler sur un bûcher sur la banquise (on se demande où il va trouver le bois…).

mary shelley frankenstein livre de poche

Malgré ce tissu d’invraisemblances, les récits emboités de l’explorateur à sa sœur, de Victor à l’explorateur, du monstre à Victor, sont enlevés par la jeunesse énergique (quasi électrique) des protagonistes. L’histoire avance au galop, pleine de bruit et de fureur – et de rebondissements. Le totalitarisme, ici, n’est pas l’Église mais le scientisme, cette croyance en la toute-puissance humaine sur les choses, la monomanie personnelle délirante du savant solitaire en son laboratoire, cet orgueil à la Prométhée (sous-titre du roman) pour voler le feu vital aux dieux, tel Satan défiant son Créateur.

Ce n’est pas la connaissance (raisonnable) mais la passion (déréglée) que Mary Shelley dénonce avec une force peu commune ; non pas la recherche en équipes pour l’utilité humaine, mais l’ambition personnelle de trouver tout seul la nouvelle pierre philosophale. Les Lumières s’éteignent, feu à feu, par la Révolution française et sa foule déchaînée, par l’obsession scientiste à manipuler la vie, par la colonisation pour imposer la Morale unique – avant que surgissent les dictatures féroces du XXe siècle et les délires « scientifiques » du Dr Folamour, du clonage génétique et des algorithmes automatiques du trading de haute fréquence, jusqu’aux « retours » aux vampires, œil de Sauron et autres puissances maléfiques.

C’est dire combien le mythe créé par Mary Shelley résonne encore, et combien sa postérité a de beaux jours à venir !

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818, Livre de poche 2009, 345 pages, €4.10
Mary Shelley, Frankenstein, Garnier-Flammarion 1993, 371 pages, €5.40
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Films DVD :
Frankenstein de Mae Clarke avec Colin Clive et Boris Karloff, Universal pictures 2010, €11.70
Frankenstein de Kenneth Branagh avec Robert de Niro, Sony pictures 2010, €11.49
Coffret Frankenstein (contient Frankenstein, La Fiancée de Frankenstein, Le Fils de Frankenstein, Le Fantôme de Frankenstein, La Maison de Frankenstein) des réalisateurs Mae Clarke, John Boles, Boris Karloff, Colin Clive, Valerie Hobson, Universal pictures 2004, €99.00

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Ann Radcliffe, L’Italien

ann radcliffe l italien
Écrit dans la fièvre par une femme de lettres anglaise de la classe moyenne qui n’en était pas à son coup d’essai, ce roman gothique inspiré du Moine de Lewis est plus touffu, tout aussi noir, mais « au comble de l’exaltation ». Tout est excès dans ces pages : la longueur du roman publié en trois volumes à la parution (455 pages aujourd’hui format Pléiade), les passions et tourments des personnages qui les aveuglent et les précipitent dans les pièges, l’exaltation des paysages depuis la baie de Naples aux dizaines de bateaux voguant sous le Vésuve enflammé jusqu’aux forêts sauvages des Abruzzes et les montagnes dominant l’Adriatique où le ressac vient se jeter avec violence, la monstruosité de l’Autorité – celle des parents préoccupés avant tout de mariage sans déroger, celle de l’Église catholique romaine qui est une véritable puissance totalitaire…

Nous sommes dans le gothique flamboyant, où la paisible Raison des Lumières est dominée par les violentes passions et les bas instincts – évidents chez les figures ambigües des dominateurs et dominatrices de tempérament qui n’ont pas la position sociale pour s’imposer sans partage. La Marquesa di Vivaldi, le père Schedoni (ex-comte) et l’abbesse de San Stefano ont des vertus « mâles » tempérées de faiblesses « femelles ». Chez la marquise, « quand l’orgueil et la revanche parlent dans sa poitrine, elle défie les obstacles et se rit des crimes ! Mais prenez-vous-en à ses sens, laissez la musique, par exemple, étreindre quelque fibre sensible de son cœur, et voilà que toutes ses intentions changent du tout au tout ! » p.774 Pléiade. Eux n’ont que la ruse pour affirmer leur orgueil : leur origine, leur histoire familiale ou leurs crimes les ont poussés dans les ordres. Hypocrisie, vanité, ambition, cruauté, sont leur vengeance sur la société et sur le siècle.

moine et fille

On ne peut qu’être frappé par le fait que l’Église catholique représentait à la fin du XVIIIe siècle une force aussi fermée et implacable que le parti communiste sous Staline (ex-séminariste, comme chacun sait). Idéologie, organisation, autorité, réseau, police de l’Inquisition, constituent un système redoutable devant lequel l’individu, même bien « né », restait impuissant sans de très forts appuis politiques. L’Église, comme le parti, font servir les contraires : « Malgré un tempérament résolument opposé à celui, sévère et violent, de l’abbesse, [l’abbé supérieur] était tout aussi égoïste, et presque aussi coupable, dans la mesure où, comme il fermait les yeux sur des agissements malintentionnés, sa conduite s’avérait presque aussi nuisible que celle des instigateurs des mêmes agissements » p.710. Pouvoir totalitaire, ni la nature, ni la raison, ni le droit n’ont de prise sur l’Église : « Comment l’homme, qui se prétend doué de raison, et immensément supérieur à toutes les autres créatures, peut-il se rendre coupable d’un tel excès de folie meurtrière dont la cruauté invétérée n’approcha jamais la férocité des brutes les plus irrationnelles ? » se dit le jeune Vivaldi, poussé dans les cachots de l’Inquisition à Rome (p.795).

La jeunesse est en outre écrasée par le poids tout-puissant des parents, la majorité arrivant fort tard dans l’existence, de quoi souhaiter la mort prématurée des géniteurs intransigeants. Ellena, 18 ans, et l’adolescent Vivaldi, autour de 20 ans, s’aiment mais ne peuvent s’unir car trop socialement inégaux en apparence.

salvator rosa montagnes

Le père Schedoni haïssant la jeunesse, l’amour et la légèreté de Vicentio di Vivaldi (qui lui rappelle sa propre jeunesse dissipée), s’allie à la mère du jeune homme, la Marquesa di Vivaldi, pour faire échouer l’union obstinément projetée : présages délivrés par un moine inquiétant comme une apparition de l’au-delà, enlèvement pour les rigueurs du couvent, tortures psychologiques, tentatives d’assassinat, dénonciation à l’Inquisition, sont les quelques péripéties qui ponctuent l’aventure. Passions sublimes, nature pittoresque, voix émouvantes (mais aucun érotisme, contrairement au Moine de Lewis), concourent à remuer le lecteur (la lectrice) et à captiver par autant de transports et d’excès. Jusqu’au fidèle serviteur Paulo, en bouffon napolitain tout dévoué à son maître, possédé d’une passion quasi fusionnelle et presque étrange pour sa présence physique et son amour social. Les paysages italiens, reconstitués par l’imagination de l’auteur qui n’y est jamais allée, ont la beauté des peintures animées, bien construites dans leur description, colorées du couchant et animées des activités des hommes. Ils participent au tumulte émotionnel des personnages, les montagnes ne pouvant s’élever que redoutables, la mer jaillir avec violence et la forêt se révéler impénétrable et mystérieuse, l’ensemble distillant une peur vague de s’y perdre.

ann radcliffe the italian

Jamais un protagoniste ne peut raconter une histoire sans être interrompu, le fil de la raison devant céder à chaque fois devant la fébrilité des passions ou la brusquerie des instincts. Jamais le héros Vivaldi ne peut agir avec modération, se précipitant toujours tête la première sans réfléchir dans toutes les chausse-trappes qui lui sont pourtant annoncées. Jamais l’héroïne Ellena ne peut décider simplement, tout empêtrée d’émotions, de torrent de larmes, de défaillances, ne pouvant se presser sur vingt mètres sans tomber en quasi pâmoison alors que sa liberté et sa vie en dépendent. Mais aucun des personnages n’est tout blanc ou tout noir, les faiblesses se rachètent par de grandes qualités de cœur, l’impétuosité par une fidélité sans faille, la méchanceté par le remord, la pulsion de tuer par la pitié.

La fin verra un feu d’artifices de coups de théâtre, nul n’étant en fait ce qu’il paraît, dans une apothéose de grand guignol qui fait la somptuosité de ce roman daté.

Ann Radcliffe, L’Italien ou le confessionnal des Pénitents noirs, 1797, Jacques Flament éditions 2011, 326 pages, €19.90
Format Kindle, 2012, Amazon 822 kb, €1.49
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60

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Madeline Miller, Le chant d’Achille

madeline miller le chant d achille
Le roman historique est une gageure, d’autant plus qu’il est loin dans le temps. La seule œuvre qui donne une idée des mœurs et des coutumes de l’âge du bronze achéen est l’Iliade, récit hanté de divinités qui se battent autour des hommes, assurant leur gloire ou leur chute en même temps que leur destin. Si chaque héros se veut supermâle, chaque individualité est sujette à caution puisque ce sont les puissances invisibles qui les guident.

Ce pourquoi cette « biographie » romancée d’Achille est un portrait en creux. Le personnage principal est Patrocle, bien plus sensible, plus humain, laissé à sa vile condition et qui n’aime pas se battre. Il a plutôt la curiosité élargie d’un médecin, bienveillant à tous et préférant réparer que pourfendre. Madeline Miller enseigne aux États-Unis le grec ancien et Shakespeare, ce qui lui donne la profondeur épique et la nuance vocale des mots antiques. Elle prend des libertés avec les traditions littéraires sur Achille et n’évite pas certains anachronismes : « cette porte se referma derrière lui avec un petit clic » p.166. Est-on sûr que dans ces âges farouches les portes aient eues des « serrures » susceptibles de cliquer ? Des loquets de bois, à la limite de bronze, seraient plus réalistes à l’époque mycénienne… Elle évoque un « puma » alors qu’on parle de « lion » à Némée (qui serait plus probablement un lynx), et même de la ponte des tortues d’eau… en Grèce. Question de traduction ? Lorsqu’Achille caresse le corps de Patrocle, sa main glisse de la joue avant de descendre par le V de la gorge jusqu’à « toucher son pouls » – ne serait-ce pas plutôt son cœur, qui bat sous le sein ?

Ce qui n’est pas dû à la traduction en revanche est qu’avant les interdits des religions du Livre les garçons assouvissent leurs désirs dès la puberté, entre eux ou avec les filles à disposition. Or l’auteur choisit de ne laisser jouir Achille et Patrocle l’un de l’autre qu’à l’âge de 16 ans. Est-ce pruderie puritaine ou respect dévoyé des lois contemporaines aux États-Unis au détriment de la réalité ?

Malgré ces préjugés lourdement yankees, son roman reste une réussite.

L’auteur prend le ton égal des chroniqueurs pour faire conter à Patrocle sa propre histoire. Lui, enfant malingre et pas bien beau, à la mère demeurée et au père déçu, castrateur. Il a atteint la gloire immortelle qu’il n’a jamais cherchée en étant l’ami du plus beau et du plus illustres des Grecs, ravi avant ses 30 ans au combat, selon la prophétie. A dix ans, Patrocle tue sans le vouloir un gros de son âge avide de lui piquer ses osselets : en le repoussant, son crâne va s’ouvrir sur une roche. Fils de prince, il n’est pas mis à mort mais exilé, renié par son père qui le confie avec une forte somme au roi Pélée en Thessalie pour qu’il le serve. C’est dans ce palais important que, parmi les dizaines d’autres garçons réunis comme lui en vassaux, il va se faire remarquer par le fils du roi, Achille à la chevelure éclatante et à l’agilité légendaire. Pourquoi ?

Par étapes qui sont autant de gradations à l’amour :

  • Le sentiment qui unit les deux garçons commence dès l’âge de 5 ans par l’admiration de Patrocle pour la course légère d’Achille, qui gagne aux jeux la couronne de laurier ; Patrocle est né la même année que lui mais quelques mois plus tard, choisit l’auteur (les textes sont contradictoires).
  • L’attachement se confirme par leur reconnaissance réciproque : il est « surprenant », dit Achille à son père ; « tu n’es pas comme les autres », dit Patrocle à son ami.
  • L’affection se creuse avec la vie en commun, les jeux, les bagarres, la protection mutuelle : la force et le prestige d’Achille, la gratitude en miroir de Patrocle.
  • La tendresse nait et l’auteur décrit avec sensibilité le Patrocle de 11 ans : « Et durant toutes ces activités [en commun seul avec Achille], un sentiment s’imposait à moi. Sa façon d’enfler dans ma poitrine d’un coup évoquait presque la peur, et il arrivait très vite, un peu comme les larmes. Pourtant, ce n’était ni l’un ni l’autre, car il appelait gaieté et lumière… » p.59.
  • La passion se confirme avec l’exil d’Achille, à 13 ans, auprès du centaure Chiron : Patrocle s’enfuit du palais pour le rejoindre, et cela touche Achille autant que cela le flatte : sa gloire grandit à ses propres yeux lorsqu’il la voit dans l’admiration sans condition de son ami.
  • Il s’approfondit par la sensualité des exercices à deux, dans la solitude de la montagne, la nudité sur les fougères, les jeux érotiques dans l’eau fraîche, les étreintes tendres sur la couche de roseaux – jusqu’au plaisir sexuel découvert en commun et à égalité à l’aube des 16 ans. Dès lors, le compagnonnage est pour la vie. Après le premier plaisir conjoint, nus sur la couche : « Il me regardait résolument de ses iris verts pailletés d’or. Une certitude s’épanouit en moi et vint se loger dans la gorge. Je ne le quitterai jamais. Je serai à lui pour toujours, autant qu’il voudra de moi » p.112.

Achilles chez Lycomedes sarcophage athenien v240 Louvre

Thétis, déesse néréide mère d’Achille, a beau mépriser le vermisseau humain qui accapare la gloire et la substance de son fils, elle a beau comploter pour l’arracher de ses bras et le forcer à engrosser Deidamie, fille de Lycomède roi de Skyros, elle ne peut empêcher le destin de s’accomplir : Achille aime Patrocle, Patrocle aime Achille, bien au-delà du sexe, sans que l’un soit actif et l’autre passif mais comme deux frères jumeaux attachés l’un à l’autre. Ce que le film de Wolfgang Petersen a mal rendu, gêné par l’omnisexualité imposée en Occident par la psychologie de Freud.

L’amour était plus vaste et plus naturel que l’obsession « homo » sexuelle du militantisme gai. Dans un monde mâle de guerriers mycéniens, l’attachement de deux garçons dès leur enfance produisait une fraternité pour la vie, sans que les femmes en soient forcément exclues. L’égalité par l’adresse, la culture et les passions était le fait des hommes parce que la société était martiale, centrée sur la force. Ce qui n’empêchait pas l’amour d’un homme pour une femme, mais d’un ordre différent.

achille et patrocle amourmadeline miller the song of achilles new york times bestsellers

A 17 ans, forcé par une ruse d’Ulysse de sortir de la cachette où sa mère l’avait placé (déguisé en fille) pour dévier la prophétie, « Achille avait choisi de devenir une légende » p.195. Il sera Aristos Achaion – le meilleur des Grecs – devant Troie.

Il y laissera la vie avant d’avoir trente ans, par la vanité autoritaire d’Agamemnon, par la Passion de Patrocle et par son propre orgueil de demi-dieu, entretenu par sa glaçante néréide de mère. Patrocle suivra son destin, refusant gentiment et avec émotion que la captive Briséis ait un enfant de lui, alors qu’Achille en a un de Déidamie, Néoptolème. L’auteur en donne une scène très délicate au chapitre 24.

Le fils d’Achille, 12 ans, viendra à Troie car, dit la prophétie, sans lui la ville ne pourra être prise : impitoyable, il tuera Priam, cassera la tête d’Astyanax et violera Andromaque, sans amour pour quiconque ni amitié pour personne, façonné par sa seule grand-mère, froide comme un poisson. En creux, Achille est plus humain, réchauffé à l’amour de Patrocle.

Les dernières pages sont d’une émouvante beauté. La néréide impitoyable qui pardonne… Reste chrétien de l’auteur peut-être, mais qui atteint ici à la grandeur. J’en ai été saisi et, dans les dernières phrases, emporté.

Madeline Miller, Le chant d’Achille, 2012, traduit de l’américain par Christine Auché, édition Rue Fromentin 2014, 388 pages, €23.00 Format Kindle €9.99

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