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Marie Balmary, Le sacrifice interdit

Relire la Bible après Freud est le pari de Marie Balmary. Ancien et Nouveau testament sont de la même culture juive, restée différente au long des siècles, ancrée dans la Parole. Pour elle, le diabolique détruit le symbolique, c’est le premier acte du serpent. Or le symbolique nomme, il différencie, et seule la différence permet de dire « je », donc d’exister comme un être à part entière, de se défaire des liens fusionnels de soumission ou de placenta. « La parole n’a lieu qu’entre des sujets différenciés » p.94. Par exemple, « Sodome est la ville de la perversion, de la ‘sodomie’. Ville où les hommes sont tellement pris dans l’indifférencié et la violence qu’ils exigent de Lot, le neveu d’Abraham installé là, qu’il leur livre pour les violer ses hôtes, les trois visiteurs divins d’Abraham » p.202. Les lois religieuses sont des lois de relations (re-ligere).

Pour aimer, il faut être autre ; il faut se sentir coupable pour pardonner, il faut reprocher pour aimer car c’est en exprimant sa souffrance que l’on peut l’évacuer. Ainsi faut-il interpréter « tu aimeras ton prochain comme toi-même » : se libérer de sa fausse culpabilité pour ne pas commettre les mêmes actes, répétitifs. « Si je porte l’offense que tu m’as faite, je n’aimerai ni toi – le véritable fautif – ni moi sur qui la faute est transférée » p.74.

Comment faut-il interpréter un autre aphorisme célèbre des Evangiles : « si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tend-lui l’autre joue » ? Ce n’est ni masochisme, ni passivité, analyse Balmary, c’est « ne pas se placer en face de l’autre comme on le fait dans une bagarre » p.219. Eviter la symétrie qui tourne en rond. Le « pervers » est celui qui (étymologiquement) est dans la peine, tendre une « autre » joue n’est pas comme « œil pour œil » mais déplacer la relation vers autre chose, éviter le mimétisme pour aller de l’avant. « Je lui présente l’altérité » p.220.

« Si celui qui est appelé l’Eternel est bien le dieu des alliances, son travail doit préparer chaque cœur à être en présence de l’autre, sans dévoration ni possession ; pour que la relation ait vraiment lieu (…) grâce à la Parole qui fait loi, la frontière entre les êtres » p.251. Le « paradigme de toute différence : celle des sexes ; le paradigme de toute faute : la destruction d’une différence ; le paradigme de toute angoisse : l’angoisse de dédifférenciation » p.323.

Babel, c’est le fusionnel, l’idéal vers lequel tendent toutes les idéologies totalitaires – y compris la généreuse des Droits de l’Homme et de la République universelle. Au contraire, Dieu a brisé la tentative babélienne pour redifférencier tous les hommes : ils ne parlent plus la même langue pour exister comme sujets autonomes, pas comme ouvriers dominés d’une fourmilière. « Quand ‘tu’ n’est pas un autre, ‘nous’ n’est personne » p.91.

Les chapitres se succèdent, limpides, Marie Balmary a entrepris d’apprendre l’hébreu et le grec pour rester au plus près de la Parole – car les traductions sont des trahisons. Et si je me souviens bien de mes années de catéchisme, que d’approximations et de faux-sens nous a-t-on inculqués sur la Bible ! Par exemple qu’Abraham se soumettait à Dieu lorsqu’il lui ordonnait d’égorger son fils comme un vulgaire barbare élevé aux holocaustes. Or le mot « holocauste » ne figure pas dans les termes hébreux du texte ; il s’agit de « montée vers », d’élévation. Abraham part avec « son » enfant, il revient avec « un » adolescent ; c’est bien le même Isaac, mais reconnu pour lui-même, comme différent – grandi, affranchi. Le « sacrifice interdit » est celui d’Isaac. De même l’enfant prodigue des Evangiles doit-il consommer sa part de la fortune du père, la détruire, pour être enfin lui-même et exister de façon autonome.

Ce qui parle à Abraham, l’ancêtre : « Il ne s’agit pas là d’un ‘Dieu’ mais du divin qui a parlé à l’homme, qui parle en l’homme ; et de quoi parle-t-il ? De ce qu’il est nécessaire de changer ‘à’ la parole des humains et ‘par’ elle pour que leurs relations, que leur vie soient possibles » p.196.

L’étude de Marie Balmary prouve un peu plus combien la psychanalyse est de culture juive, qu’elle est une « science juive », ce pourquoi, si elle guérit, n’est-ce pas parce que nos arcanes culturels sont formatés par la Bible ? « La psychanalyse elle-même s’est crue grecque (les cendres de Freud reposent dans un vase grec). Je n’ai jamais été convaincue de cela et ma chance ici a été de rencontrer la parole de Lacan à laquelle je rends cet hommage : il a vu que le biblique était la véritable source. (…) En Grèce, chez Sophocle la parole éclaire, nettoie, détruit. Elle ne guérit pas. (…) Freud a tout de même bien reconnu dans la technique qu’il mettait au point du judaïsme (…) Il sait bien que la psychanalyse est un usage juif de la parole » p.179. Le fait est que la psychanalyse en Chine accroche peu… La parole n’y est pas toute-puissante car « ça » ne vaut pas la peine de dire, et parler fait écran puisque les problèmes surgissent.

Dans notre civilisation occidentale existent d’autres sources que la juive : la gréco-romaine, la celto-germanique. La nudité est une honte dès la Genèse, au paradis ; elle est une gloire en Grèce ancienne dans les stades, les gymnases, sur le forum, dans l’image des dieux. Notre culture n’est pas la leur, mais la Bible a pris en Occident une place immense qui définit, guide et impose à la fois ses mystères et ses méthodes – en bref sa façon de voir le monde. Notamment aux Etats-Unis, bien plus « ancien » Testament que nouveau. Pour comprendre, il faut faire avec cette histoire de civilisation. L’ouvrage de Mary Balmary est éclairant à cet égard, très salubre et fort intéressant à qui se préoccupe de savoir qui il est et d’où il vient.

Marie Balmary, Le sacrifice interdit – Freud et la Bible, 1986, Livre de poche essais 2002, 346 pages, €7.10

e-book format Kindle, €7.49 

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Massacre à la tronçonneuse

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La production courante du cinéma américain ne brille pas par son originalité, ni par son intérêt. Elle est faite pour consommer de suite, sans l’emballage du désir, ni la nostalgie du revoir. Ni rêve, ni imagination, mais l’excitation morbide – et unique – d’un instinct. Une fois vu, le produit est usé, bon à jeter tel une capote anglaise. Pourquoi donc interdire aux junkies de se shooter, puisque la pseudo-culture de masse américaine leur sert du film sur le modèle de la seringue jetable ?

L’attrait de ces productions prêtes à consommer est des plus primaires : l’horreur, l’excès, l’imprévu inexorable. La construction en reste au schéma de base : présentation des personnages au quotidien, anesthésie du bonheur tranquille et naïf en famille standard – voiture Ford, maison Levitt, jean Levis et tee-shirt Fruit-of-the-Loom – puis mise en situation par quelque excentricité qui tourne très vite à l’anormal inquiétant, paroxysme et hystérie de rigueur, et final rapide où le Bien se fait souvent avoir. Malgré l’espoir de happy-end ancré au cœur de l’Amérique. Pimentez tout cela d’un brin de sexe, de beaucoup de violence et d’une histoire plate aux images banales – et vous avez le navet-qui-se-vend. Car seule la mise en scène, qui vise au spectaculaire, est au niveau. Or la technique est tout ce qui importe aux incultes.

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Tels sont ces films médiocres pour middle-class désœuvrée en fin de semaine. Fast-food, fast-film, tout est sur le même modèle industriel formaté du vite fait-mal fait. En 1974, le Texan de 28 ans Tobe Hopper fonde avec Massacre à la tronçonneuse le genre consommable du film d’horreur ; il va faire des émules. Le titre est accrocheur, attisant cette fascination malsaine pour la fureur et l’hémoglobine, jouant sur toute la palette du sadomasochisme enfouie en chacun. Une catharsis, bien sûr, mais qui la demande ? Ces pauvres solitaires voués à la masturbation en cabines individuelles pour 1$ alors qu’une fille se trémousse nue derrière la vitre ? Les films défouloirs sont dans le même rapport que la pipe l’est à l’amour partagé : l’effet physique est le même, mais les conséquences psychologiques et la profondeur durable de l’acte n’ont rien à voir !

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Le film est vide : vite vu, vite perdu ; on ne le revoit pas car on connait la fin, ce qui se passe pendant n’est que progression technique glauque sans littérature, malgré son prix de la critique au Festival du film fantastique d’Avoriaz en 1976. Cinq jeunes insouciants – typiquement des ‘innocents’ américains – s’enfoncent lors d’un bel été – la saison hédoniste – dans les tréfonds du Texas en minibus, à la recherche de la maison d’enfance de l’une des filles. Retour aux origines… ce qui va prendre un tour macabre. Kirk et Pam se baignent dans un étang, près d’une vieille ferme loin de tout – et le tueur futur s’amuse à les approcher sous l’eau. En quête d’essence – ce sang de l’Amérique – ils vont voir s’ils ne peuvent en acheter à la ferme ; Kirk est massacré à coup de marteau par un primate masqué, Pam est empalée sur un croc de boucher et mise au congélateur ; Jerry, qui les cherche, est assassiné au marteau. Seuls restent deux survivants dans la nuit qui tombe… Franklin est découpé à la tronçonneuse et Sally s’enfuit, seins nus. Slurp ! Sexe et cruauté font bon ménage.

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Inspiré de l’histoire véridique d’Ed Gein, « le boucher du Wisconsin » arrêté en 1957, profanateur de tombes et meurtrier de 33 êtres humains, qui portait un masque de chair et décorait sa maison des restes de ses victimes, le film ne laisse surnager au fond que les obsessions de la société américaine : la peur de la campagne isolée ‘où-l’on-ne-sait-jamais-ce-qui-peut-se-passer’ ; la hantise des pauvres, dégénérés par la solitude, l’endogamie, le puritanisme bigot, la sauvagerie et la mauvaise éducation ; la culpabilité biblique du massacre historique des Indiens natives ; l’hystérie automatique des femelles – sauf si elles font ‘mec’ par féminisme (alors : respect !) ; la normalité ‘innocente’ et désarmée de l’Américain moyen (surtout jeune au teint frais) face au Mal, cette violence gratuite qui viole tous les tabous sociaux, religieux et humains ; l’angoisse devant la machine, pourtant créée par l’homme et que l’homme pervertit, le banal outil utilitaire devenant arme brutale pour crime atroce.

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Le début des années 1970 représentait le pourrissement de l’Amérique et le délitement de ses valeurs ancestrales : jeunesse massacrée au Vietnam, mensonges politiques du Watergate, récents assassinats politiques (John Kennedy, Martin Luther-King), génocide historique des Indiens, chômage dû à la crise du pétrole – tous les cadavres ressortent du placard pour engendrer des monstres et tuer les jeunes vies. Le film rend compte de cette psychologie d’époque.

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Mais il est difficile pour nous Européens d’entrer aujourd’hui dans ce jeu pervers où les bas instincts se défoulent, où la foule se fascine pour le morbide, où le Mal absolu sort vainqueur du pauvre bien – que l’on croit naïvement ambiant. Ce révélateur social yankee ne révèle rien de nous ; ce pour quoi nous l’appelons médiocre. Mais il rapporte des dollars et encore plus de temps de cerveau disponible ! Aujourd’hui les ados, déculturés par toute la génération post-68 adorent. Si ça vous dit…

Massacre à la tronçonneuse, 1974, version restaurée StudioCanal 2004, €19.00

Massacre à la tronçonneuse (remake plus soigné que l’original), blu-ray Metropolitan 2013, €19.71

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Amour grec après Orlando

buffiere eros adolescent

Œil impressionnable et religieux s’abstenir ! Fermez tout de suite ce texte et allez lire autre chose sur ce blog. Les illustrations comme les propos peuvent « choquer les âmes sensibles » – selon les propos convenus. Vous êtes averti.

Le massacre islamiste d’une cinquantaine de gais dans une discothèque de Floride rappelle combien les religions du Livre issues du Moyen-Orient, que ce soit la juive, la chrétienne ou la musulmane, sont intolérantes au désir sexuel. Le seul désir licite est réservé à Dieu pour Sa gloire, la reproduction en série de Ses fidèles, et l’obéissance soumise à Ses commandements. Tout le reste est péché et éternelle consomption dans les flammes de l’enfer : car c’est prendre à Dieu que de désirer autre chose que Lui, de préférer la chair à l’esprit, le matérialisme de ce monde à la gloire de (l’hypothétique) autre. Dieu est totalitaire, il commande tout et exige soumission, il veut tout pour lui, en Père archaïque.

Bien différentes étaient les sociétés européennes antiques. Thucydide fit même de la nudité en Grèce un symbole de civilisation ! Nul ne peut comprendre la civilisation occidentale et l’histoire de la Grèce antique, sans saisir au fond ce phénomène social de la pédérastie. Qu’elle que soit la position de chacun sur le sujet, approbation, indifférence ou dégoût, le désir homosexuel est un fait humain. Qu’il soit inné ou acquis, en propension dans le besoin affectif durant l’enfance ou déclenché par une éducation trop rigoriste (Mateen, l’islamiste, avait longuement fréquenté la boite gai, manifestement très tenté…), ce n’est pas un « choix » de vie. Mais ce désir multiforme n’est pas le Mal en soi, seules ses conséquences peuvent être bonnes ou mauvaises.

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Les sociétés antiques européennes reconnaissaient le désir dans ses multiples manifestations : polymorphes durant l’enfance (la sensualité de l’eau, des pieds nus sur la terre, des caresses maternelles), panthéistes à l’adolescence (se rouler nu dans l’herbe mouillée, se frotter aux arbres, exercer ses muscles et les voir jouer sous la peau, se mettre torse nu, s’empoigner avec ses camarades), génitales avec la maturité (le désir se focalise). Mais les Grecs n’avaient pas de mots pour distinguer homosexualité et hétérosexualité. Chacun, selon les moments, pouvaient réagir à des stimuli homos ou hétéros mais la bisexualité comme mode de vie n’était pas admise. Le désir réciproque d’hommes appartenant à la même classe d’âge, s’il était naturel dans la sensualité enfantine et la sexualité exploratoire adolescente, n’était pas socialement bien vu au-delà, vers 18 ans. Le citoyen guerrier adulte était un mâle actif, destiné à éduquer les plus jeunes et à faire des enfants, pas à s’égarer dans une sexualité stérile pour la cité. On se mariait, honorait sa femme, mais on lutinait les beaux éphèbes.

Les causes de la pédérastie grecque sont historiques. À relief haché, atomisation politique ; le problème majeur des cités en guerre perpétuelle était la survie. La fonction qui comptait le plus était inévitablement le guerrier : citoyen, adulte, mâle. Les femmes, peu aptes au combat car souvent enceintes ou flanquées de marmots, furent dépréciées à l’aune des valeurs de la cité. Du fait de leur moindre disponibilité physique, on en vint à mettre en doute leurs capacités physiques, puis intellectuelles, et même leur volonté. Pour les mâles, rompus aux durs exercices militaires et à la contrainte du danger, les femmes ne savaient pas résister aux tentations de la sécurité, du confort et du plaisir ; on les croyait portée à la soumission. Mariées tôt, vers 15 ans, peu cultivées sauf exception, elles étaient confinées au gynécée où elles avaient la garde des enfants en bas âge. Une « femme honnête » selon les critères grecs ne pouvait sortir de chez elle que pour trois raisons : participer à une fête publique, faire des achats, accomplir des obligations religieuses.

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Faisant de nécessité vertu, les hommes mariés tard, vers 30 ans, s’entraînaient à la guerre et valorisaient les vertus viriles. Nul ne peut s’étonner qu’ils désirassent alors des adolescents au teint frais, au corps souple, au cœur tendre, qui exhibaient leur nudité sur les palestres. Ils avaient sur les femmes plusieurs avantages : leur liberté, leur adhésion aux valeurs des guerriers, et une grâce comparable à celle des corps féminins. Les jeunes mâles apparaissaient bien supérieurs aux filles en intérêt et en disponibilité. Les vases représentent éraste (protecteur barbu) et éromène (éphèbe imberbe et cheveux longs) face à face, en caresses ou en baiser.

Les garçons étaient jugés pour ce qu’ils promettaient d’être une fois épanouis. Le courage, la résistance à la douleur, la fidélité, la musculature, étaient valorisés. La qualité des relations entre aînés et plus jeunes était pour lors différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Les rapports se devaient d’être complets, car la formation d’un guerrier sollicite toutes les capacités humaines : les sens, l’affectivité, l’esprit et l’idéal. Un soldat se doit d’être physiquement fort, moralement courageux, intellectuellement rusé, et de croire à ce qu’il fait. La relation la plus riche est avec un être en complète harmonie avec soi, qui valorise toutes ces qualités communes. Si les citoyens pouvaient aussi assouvir leurs désirs sexuels sur les prostituées ou sur les jeunes garçons esclaves, leur inclination profonde allait vers ces guerriers en fleur qu’ils côtoyaient et entraînaient chaque jour, dont l’admiration et la séduction leur importait.

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Le combat avait induit un culte du corps fondé à la fois sur la puissance et sur la souplesse. La beauté (kalos) est avant tout physique en Grèce antique : l’allure, le teint, la conformation équilibrée, les gestes mesurés et hardis. Kalos n’est pas employé au sens moral. L’idéal traduit par la sculpture et la peinture de vase est l’éphèbe de 12 à 18 ans, au corps harmonieusement développé par la pratique du pentathlon (lutte, course, boxe, saut en longueur, lancer du disque, lancer du javelot). Ces exercices sont complets, ils donnent souplesse, endurance et force. Aucune partie du corps n’est privilégiée, donc hypertrophiée ; la musculation est générale, le corps est aimé pour ses possibilités, non pour son apparence. La beauté grecque n’a donc rien à voir avec celle de nos monsieur Muscles chère aux homosexuels contemporains, mais plutôt avec celle des nageurs juvéniles.

Durant l’été grec, sur les palestres aux senteurs balsamiques où l’on s’exerçait nus entre pairs, dans les gymnases où l’on se frottait mutuellement d’huile ambrée avant de s’empoigner et de rouler dans la poussière, la sensualité faisait partie du quotidien ; elle était naturelle, admise, encouragée. L’exercice échauffe, le contact électrise, la performance séduit, la concurrence stimule. La grâce corporelle et l’effort d’un être jeune émeuvent toujours le plus âgé. La vulnérabilité des anatomies en développement fait que les coups, les prises et le cuir participent d’une obscure fascination.

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Quant aux adolescents, ils ne restent pas des anges (il n’y a pas d’abstraction éthérée que sont les anges dans les sociétés antiques). Travaillés de puberté, ne pouvant par interdit social aborder les filles, ils ne sont pas insensibles aux désirs virils ; ils admirent les plus forts, les plus glorieux, ils voudraient les imiter en tout et être valorisés par eux. Leur sensualité s’extériorise, ils cherchent à séduire, se mettent en valeur. S’était un honneur que d’être désiré ; l’estime de soi en était valorisée.

Mais le désir est lié à l’estime, et l’on ne peut estimer ce que l’on peut acheter. En outre, ni les femmes, ni les esclaves, ni les prostitué(e)s ne pouvaient parler combat ou philosophie, ni adhérer aux valeurs du citoyen guerrier. Le besoin de relations personnelles intenses ne pouvait être satisfait que par un semblable en devenir. Le mariage, les enfants, la communauté, ne satisfaisaient pas pleinement cette exigence. L’amour profond ne pouvait naître du couple, où l’égalité ne régnait pas, ni des amis politiques ; il se fixait plutôt sur un être à protéger, à éduquer, à élever au même rang que le sien.

Tout n’était pas permis : aucune fellation entre éphèbe et adulte n’est présentée sur les vases peints (alors qu’il en existe pour les couples hétéros et entre pairs adolescents), et le coït anal est une forme de mépris (réservé aux prostitués, passifs par nature) ou de domination (les bergers entre eux). Les positions de la femme (dominée) dans les représentations antiques sont bien distinctes de celles de l’adolescent. Celui-ci est aimé debout, de face, entre les cuisses ; à l’inverse, la fille est prise par derrière et penche le buste ou bien se trouve dessous si l’amour se pratique allongé.

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La distinction cruciale est entre actif et passif ; le citoyen libre ne peut être passif, ce serait déchoir et laisser entendre à cette société de guerriers que l’on admet être « vaincu ». L’adolescent peut encore se permettre de jouer sur l’ambiguïté, de se laisser aimer, de s’offrir à qui le valorise socialement, de se travestir durant les fêtes : il n’est pas égal de l’adulte, ni mûr, ni citoyen responsable. Une fois l’âge atteint d’être citoyen, ce genre de comportement lui est socialement interdit : ce serait vouloir rester dans l’immaturité, irresponsable et poids mort pour la cité.

L’amour entre adulte et garçon (jamais avec un enfant non pubère) n’est reconnu socialement que s’il est une véritable relation affective, dont le but est l’éducation du futur citoyen guerrier. Il s’agit d’un vieux rite d’initiation attesté en Crète et resté fort à Sparte, répandu dans tout le monde grec. Mais à Athènes, prostitution et proxénétisme sur la personne de citoyens libres, femmes ou enfants, étaient des crimes, tout comme le viol, et passibles de mort.

L’enseignement grec est chose vivante, de main à épaule, de bouche à oreille, d’esprit à esprit. Il nécessite un maître et non des livres. Il vise à acquérir le savoir par raisonnement contradictoire de l’accoucheur d’âme, mais aussi à forger les vertus par l’exemple. Éduquer, c’est élever et non gaver. Inculqué par l’érotisme, l’affection et l’estime, l’enseignement grec forme des hommes complets, robustes, trempés et brillants. Pour Platon, l’amant féconde spirituellement l’aimé en déversant son sperme entre ses cuisses, la tendresse en son cœur et le raisonnement en son esprit. Il devient le père de ses connaissances et de ses vertus, il couve ses affections, il surveille sa valeur physique, morale et intellectuelle. L’amour ouvre à la connaissance parce que l’être entier a soif et arde de remonter à la source. La beauté d’un corps incite à la beauté du cœur, prélude à découvrir la beauté d’une âme.

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Dernier stade de l’amour pédérastique, le dévouement. Le garçon aimé devient sacré ; on peut mourir pour lui ou avec lui – et réciproquement. Ainsi tombèrent à Chéronée les Trois-cents de Thèbes. Là se révèle le sentiment cosmique que les Grecs avaient de cet amour. Si Aphrodite préside à l’amour entre homme et femme, c’est Éros qui préside à l’amour des adolescents. Éros apparaît avec Hésiode comme l’une des forces qui succèdent au chaos, bien avant que naissent les dieux et les hommes. Il pousse les éléments de la matière à s’assembler et à s’unir. Il apparaît ainsi comme le lien individuel le plus fort dans la cité. Celle-ci, pour sa survie, l’encourage, car Éros est liberté : il lie les guerriers, assure la transmission des vertus, protège contre les ennemis ; il assemble les citoyens et protège contre les tyrans (Harmodios et Aristogiton).

L’amour grec a donc peu à voir avec le mythe qui court les esprits aujourd’hui. Les pédérastes d’Occident qui agressent les impubères auraient été condamnés pour viol en Grèce ancienne, les homos de plus de 18 ans méprisés comme soumis, les obsédés sexuels et les pervers du fist-fucking châtiés.

L’amour grec était bien circonscrit par ses acteurs et dans ses buts. Moyen d’éducation hors pair, façon la plus efficace de former par l’exemple et l’attention des guerriers hors du commun, il respectait la personne de l’adolescent et ne se poursuivait pas après l’apparition de la première barbe, vers 16 ans. La sexualité n’était que secondaire, loin derrière l’érotisme sensuel, l’amitié tendre et l’estime personnelle. Car ce qui comptait, en Grèce ancienne, était non le Bien en soi mais la vertu, non le Mal absolu édicté par commandement de l’au-delà mais le vice ici et maintenant. L’individualisme n’existait pas : était encouragé ce qui était bon pour la cité, puni ce qui était mal pour la collectivité.

Xénophon le résume à merveille lorsqu’il évoque Lycurgue dans la République des Lacédémoniens : « Quand un homme qui était lui-même honnête, épris de l’âme d’un jeune garçon, aspirait à s’en faire un ami sans reproche et à vivre avec lui, il le louait et voyait dans cette amitié le plus beau moyen de former un jeune homme » 2.13.

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Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

michel tournier vendredi ou les limbes du pacifique
Premier livre publié de l’auteur, il obtint aussitôt le Grand prix du roman de l’Académie française. C’est qu’à la fin de ces années 60 structuralistes, Michel Tournier parvient à faire entrer en littérature les grands mythes de l’humanité, revisités de manière allégorique et gourmande. L’époque était Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan, René Girard, tous partisans d’observer non le monde mais ses structures, non les gens mais leurs interrelations. Michel Tournier se pose en philosophe écrivain : il reprend le mythe de Robinson et celui du Bon sauvage pour les mêler et voir ce qui en résulte.

Contrairement à ceux qui ne l’ont probablement pas lu, il ne « décalque » pas Daniel Defoe, mort en 1731 ; il fait de Robinson Crusoé un homme plus proche des Lumières, naufragé en 1759, retrouvant ses compatriotes du voilier hors des routes en 1787, deux ans seulement avant la prise de la Bastille. Ce n’est pas par hasard : l’individualisme croissait, l’humanité cherchait à se libérer des chaînes et des carcans, du couple obligé, du féodalisme et de la religion. Solitaire sans l’avoir voulu (encore qu’on ne s’embarque pas pour le « Nouveau » monde en laissant femme et enfants sans volonté de rupture), Robinson explorera les confins de la solitude absolue (enfin libre !) avant de s’apercevoir combien autrui est nécessaire et doux (entre égaux).

Contrairement au commentaire répugnant laissé par un obsédé sur Amazon, Robinson ne « s’amourache » pas d’un jeune sauvage (qu’il veut tout d’abord tuer pour ne pas être dérangé, ce que son chien fait rater), ni « d’une chèvre » (le commentateur a-t-il seulement « lu » le livre ?), ni ne « récupère un jeune enfant de 10 ans » (le mousse en a 12, à l’aube de la puberté, et a choisi lui-même de quitter le navire où il était, en fils de pute, dressé à coup de garcette) ! Il est étonnant de voir combien la hantise sexuelle peut déformer la lecture et voir d’une autre couleur la réalité même. On peut admirer la ligne d’un bel animal sans avoir envie de le baiser ! Pourquoi en serait-il autrement d’un sauvage adolescent ou d’un mousse malheureux ? L’ordure est dans l’œil de l’obsédé, pas dans le livre, et laisse entrevoir chez le monomaniaque d’Amazon tout un monde obscur de pulsions refoulées que Gilles Deleuze décrit très bien dans sa postface (par ailleurs indigeste).

Débarrassé des scories d’une lecture trop datée et superficielle, Vendredi conte le choc des civilisations avec la sauvagerie – ou plutôt du préjugé occidental sur la supériorité biblique et technique de sa culture, confronté à la vie de nature où les mœurs sociales existent, mais différentes (passant par le meurtre de la victime émissaire), et où la relation au milieu naturel n’est pas d’en être « maître et possesseur » mais de s’y fondre, en harmonie. « Le fond d‘un certain christianisme est le refus radical de la nature et des choses, ce refus (…) qui a failli causer ma perte » p.51.

Dès les premières pages, le ton est donné : Robinson se voit dévoiler son avenir au tarot, par un capitaine luthérien plus soucieux de son confort que d’observer la route. Le Démiurge est à la fois organisateur et bateleur, son ordre est illusoire. « Rien de tel pour percer l’âme d’un homme que de l’imaginer revêtu d’un pouvoir absolu grâce auquel il peut imposer sa volonté sans obstacle » p.8. D’ailleurs, dès sa première rencontre avec un être vivant sur l’île, il tue.

C’est qu’il a été élevé Quaker, « pieux, avare et pur » – ces trois tares induites par la religion du Livre. Au lieu de révérer la nature et de s’y couler, il pose un Être extérieur au monde qui le commande a priori ; au lieu de jouir paisiblement de ce qui l’environne, il dresse, il torture, il amasse, il s’enclot en forteresse ; au lieu d’accepter le monde tel qu’il est et sa propre nature, il se fait une image à laquelle il doit obéir. D’où névrose, refoulement, tourments. « Je veux, j’exige que tout autour de moi sait dorénavant mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel » p.67. Il se roule nu dans la boue de la souille, il se rencogne au creux le plus profond de la grotte comme dans un ventre de mère, dénombre toutes les « richesses » de son île qu’il nomme Speranza, cartographie et baptise les lieux, il emprisonne les chèvres pour les traire, laboure la terre pour planter, déplante des cactées pour en faire un jardin, entoure de palissade et de pièges sa demeure, met en place une clepsydre pour décompter le temps, instaure des lois (au chapitre IV) et se fait un « devoir » d’obéir à des règles administratives et morales – alors qu’il est tout seul. « Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel qui n’est que l’autre nom du désordre absolu » p.50.

Les vêtements ne lui sont d’aucune utilité dans ce climat tropical mais il les garde, éprouvant « la valeur de cette armure de laine et de lin dont la société humaine l’enveloppait encore un moment auparavant. La nudité est un luxe que seul l’homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s’offrir sans danger » p.30. Seul, il est vulnérable et sans défense. Au point d’avoir une hallucination, un galion espagnol qui pique sur l’île et long la plage avec sa fille défunte à la poupe. Sa solitude explore la voix minérale du ventre de la grotte, la voie végétale de jouir dans la terre pour y voir naître des mandragores – mais rien de cette expérience aux confins (dans les « limbes ») n’est satisfaisant : il lui manque autrui.

C’est autrui qui va lui faire découvrir un autre monde – ou plutôt une autre façon de voir le même monde, plus libre, plus apaisé. Il avait confusément perçu cette autre façon d’être, mais son être social et religieux le refusait de toutes ses forces. « Pendant un bref instant d’indicible allégresse, Robinson crut découvrir une ‘autre île’ derrière celle où il peinait solitairement depuis si longtemps, plus fraîche, plus chaude, plus fraternelle, et que lui masquait ordinairement la médiocrité de ses préoccupations » p.94.

Il sauve malgré lui son sauvage p.144, à peu près à la moitié du livre. Désormais, c’est Vendredi qui va devenir le personnage principal, autre glissement avec Defoe. Il nomme l’Araucan (« mâtiné de nègre » p.146) du jour de la semaine (encore qu’il ait oublié le calendrier durant ses premiers mois). Mais Vendredi est le jour de Vénus, la déesse nue sortie de l’onde, tout comme l’adolescent (« je serais étonné qu’il ait plus de 15 ans » p.147) venu de la mer en pirogue avec ses tortionnaires et dénudé d’un coup de machette pour le sacrifice.

Il va au début le coloniser, étant maître de sa vie puisque ses congénères l’ont symboliquement tué. Mais le jeune homme est svelte, nu, animal et son rire explose devant toutes les simagrées bibliques et corsetées du Blanc. Il marque le contraste du sauvage et du civilisé, de la liberté et de la contrainte, du jeu et du travail, de l’aisance du corps et du carcan des vêtements, du présent et du futur, de la joie et de la méchanceté, de la dépense et de l’avarice, de l’innocence et du péché. Rien de moins. Exit la Bible comme corset moral et la technique comme contrainte sur la nature, place à l’harmonie avec le milieu, au développement durable ! L’aventure hippie mourait de ses derniers feux, après l’explosion de mai 68.

« Vendredi redressé, cambré dans la lumière glorieuse du matin, marchait avec bonheur sur l’arène immense et impeccable. Il était ivre de jeunesse et de disponibilité dans ce milieu sans limites où tous les mouvements étaient possibles, où rien n’arrêtait le regard » p.160. Vendredi va initier Robinson à la vie « sauvage », à cette Grande santé solaire d’avant le christianisme, au message de Nietzsche. Robinson devient Zarathoustra (cité p.237), brûlé au désert, ahanant en montagne, avant de redescendre, apaisé, vers la vallée pour enseigner aux hommes. Robinson était le chameau « tu-dois », Vendredi est le lion qui se rebelle et inverse l’ordre moral et l’ordre imposé artificiellement à la nature par Robinson. Robinson ne pourra opérer sa troisième métamorphose en enfant, « innocence et oubli, un nouveau commencement » selon Nietzsche, que lorsque son sauvage l’aura quitté.Vendredi fornique la terre aux mandragores et fume la pipe par imitation ironique, gaspille la nourriture amassée et tourne en dérision les cérémonies grotesques du dimanche. Il va faire exploser par inadvertance la réserve de poudre de la grotte, pulvérisant toutes les constructions du naufragé.

Il agit naturellement, sans volonté de nuire, innocent. Dès lors, Robinson va être obligé de vivre comme lui, en égal. Vendredi est un être solaire, hanté par l’espace. Il grimpe au sommet des arbres, s’élance sur les rochers comme un cabri, lutte avec le vieux bouc (qui ressemble au Robinson barbu des origines) et le vainc, fait de sa peau un cerf-volant et de son crâne et de ses boyaux une harpe éolienne. Il choisira de rester sur le voilier lorsqu’il accostera, émerveillé de la cathédrale de cordages et de toiles de la mâture. Vendredi est analogue à Apollon, dieu de la lumière et fils de Zeus.

Robinson découvre la nature, et son corps. « Il découvrait ainsi qu’un corps accepté, voulu, vaguement désiré aussi – par une manière de narcissisme naissant – peut être non seulement un meilleur instrument d’insertion dans la trame des choses extérieures, mais aussi un compagnon fidèle et fort » p.192. Les deux sens du mot grâce, « celui qui s’applique au danseur et celui qui concerne le saint » p.217 peuvent se rejoindre dans la vie Pacifique. Vendredi va, « drapé dans sa nudité. Il va, portant sa chair avec une ostentation souveraine, se portant en avant comme un ostensoir de chair. Beauté évidente, brutale, qui paraît faire le néant autour d’elle » p.221. Le Vendredi est le jour de Vénus et le jour de la mort du Christ. Michel Tournier en fait un symbole – et donne son titre au livre : naissance de la beauté païenne et mort du moraliste puritain (p.228).

A l’attention des obsédés sexuels hantés par la baise toujours et partout, il est clairement écrit p.229 que « pas une seule fois Vendredi n’a éveillé en moi une tentation sodomite ». Il est « arrivé trop tard », la sexualité de Robinson étant « devenue élémentaire », mais c’est surtout parce que Vendredi l’a fait changer d’élément, il l’a converti à son panthéisme solaire, Ouranos étant le ciel du panthéon grec, le symbole de l’énergie vitale. Une « libido cosmique », dit Gilles Deleuze.

michel tournier vendredi ou la vie sauvage

Et voici qu’au bout de 28 ans aborde pour l’aiguade un voilier anglais racé. Vendredi se laisse tenter par l’aventure, mais pas Robinson, qui s’est trouvé lui-même. Il a peur d’être seul mais il découvre dans un trou de rocher le mousse de 12 ans Jaan, maladroit et cinglé de garcette, qui s’est sauvé et veut rester avec le seul être qui l’ai regardé d’un œil bon. Désormais, il sera Jeudi, fils de Jupiter (Zeus), dieu du ciel, de la lumière et du temps. Le presque adolescent est roux comme Robinson, son double de chair. Tel Zarathoustra, l’on imagine qu’il va élever le mousse vers la lumière et la sagesse, en même temps que vers l’âge adulte. Après s’être trouvé, transmettre.

Ce beau roman symbolique, mûri des années avant publication, garde son succès, conforté par une langue étincelante et ciselée. Le monde sans autrui est un monde pervers, analyse Deleuze dans sa postface datée de 1969 (première édition de Vendredi). Avis aux narcisses contemporains qui croient se suffire à eux-mêmes dans leur égoïsme…

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, édition augmentée 1972, Folio 1974, 283 pages, €7.10
e-book format Kindle, €6.99
La version allégée en forme de conte pour enfant :
Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50

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Le chat de Monsieur de Buffon

buffon oeuvres pleiade
Le Bourguignon Georges-Louis Leclerc, ci-devant comte de Buffon né en 1707 et mort en 1788 (heureux homme), se méfiait des chats.

Il partageait les préjugés de la catholicité de son temps pour cet animal venu d’orient, à la fois merveilleux et diabolique comme tout ce qui vient d’ailleurs (et surtout d’orient) : « Le chat est un domestique infidèle, qu’on ne garde que par nécessité, pour l’opposer à un autre ennemi domestique encore plus incommode, et qu’on ne peut chasser : car nous ne comptons pas les gens qui, ayant du goût pour toutes les bêtes, n’élèvent les chats que pour s’en amuser ; l’un est l’usage, l’autre l’abus ; et quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers, que l’âge augmente encore, et que l’éducation ne fait que masquer » (Histoire naturelle des animaux, 1749, Pléiade 2007, p.689).

De fait, Buffon écrivait admirablement mais n’a point élevé de chats. Plutôt qu’observer et décrire, il créa de toutes pièces une fantasmagorie comme on en fit au moyen-âge avec Renart et Ysengrin, prêtant à l’animal qualités et défauts d’une certaines espèce d’hommes.

chatte

Pour Buffon – et les Chrétiens du temps – seul le chien est fidèle, le chat est trop indépendant ; le chien est l’exemple que réclame Dieu, le chat n’est que la tentation du diable. « De voleurs déterminés, ils deviennent seulement, lorsqu’ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme les fripons ; ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le mal, le même penchant à la petite rapine. » Ne dirait-on pas les larrons du temps ? Ou la vie réelle des aigris de cour ?

Le chat apparaît pour ce qu’il est : un hédoniste, un égotiste, voire égoïste – tous péchés largement condamnés par notre sainte mère l’Église. Et pourtant, en 1751, au 15 janvier, les députés et syndics de la faculté de théologie de Paris firent parvenir à Buffon la liste des 14 extraits de L’Histoire Naturelle jugés non conformes à la religion !… Comme quoi nulle croyance a priori ne fait jamais bon ménage avec la science, adepte de la méthode expérimentale.

chatte femme

« Le chat est joli, léger, adroit, propre et voluptueux ; il aime ses aises, il cherche les meubles les plus mollets pour s’y reposer et s’ébattre : il est aussi très porté à l’amour et, ce qui est rare dans les animaux, la femelle paraît être plus ardente que le mâle. » Décidément, quel libertin ce félin !

Quel féministe ! Même si ce mot n’existait point alors, la remise en cause du principe Mâle dans la domination amoureuse ne pouvait avoir qu’odeur de soufre.

chat et garcon

L’éducation du chat, si tant est qu’elle puisse se faire, est plutôt « à la Rousseau » et nous, humains du 21ème siècle qui avons expérimenté la chose depuis 1968, savons ce que cela veut dire : « Leur naturel, ennemi de toute contrainte, les rend incapables d’une éducation suivie. (…) C’était plutôt par le goût général qu’ils ont pour la destruction que par obéissance qu’ils chassaient ; car ils se plaisent à épier, attaquer et détruire assez indifféremment tous les animaux faibles… » Quels sales gosses, quand même, ces libertaires !

Moi, j’avoue bien les aimer, ces gamins-là. Mais c’est travers de notre époque.

Georges-Louis de Buffon, Œuvres, Gallimard Pléiade 2007, 1760 pages, €66.00

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Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

michel tournier le roi des aulnes
Roman éneaurme, comme disait Flaubert, roman mythologique qui peut se lire au premier degré mais en perdant beaucoup de son suc. Nous sommes dans l’histoire et dans la psychologie, dans le social et dans le signe – nous sommes à l’orée des années 1970 où tout devient possible, après mai 68 ; où tout est remis en cause de l’univers bourgeois ; où tout est sémiotique avec Roland Barthes, René Girard, Jacques Lacan, Roland Jacobson, Bruno Bettelheim

Nous avons donc Abel Tiffauges dont le nom est celui du fief du violeur en série Gilles de Rais, saisi dès l’enfance comme enfant martyr de ses camarades pré virils qui l’appellent Mabel comme une fille, et protégé par Nestor, un pervers obèse de son âge dans le pensionnat catholique Saint-Christophe. Lequel Abel, grandi et devenu géant malgré un petit zizi (microgénitomorphe) et un entonnoir sternal comme Michel Tournier (p.114), s’établit mécanicien faute de capacités intellectuelles, et voyeur photographe pour capturer la beauté d’enfance à laquelle il reste accroché. S’il échappe au renvoi du collège à cause d’un incendie, il échappe à la prison pour un viol de fillette qu’il n’a pas consommé à cause de la déclaration de guerre. Pension, armée française, camp de prisonnier allemand, il est remarqué par un garde-chasse de Goering puis est envoyé à la forteresse de Kaltenborn (source froide), en Mazurie aux confins de la Prusse-Orientale, terre de forêts et de marais, où sont dressés à l’art militaire en Napola l’élite aryenne du Reich entre 12 et 18 ans.

Très vite, les 16 à 18 ans sont envoyés au front, Abel étant chargé de recruter d’autres 11 à 13 ans aux alentours sur son grand cheval noir qu’il a nommé Barbe-Bleue (surnom de Gilles de Rais). Il joue au Roi des Aulnes du poème de Goethe, mis en musique par Schubert, cet elfe des marais rusé qui ensorcelle et s’empare des enfants pour en jouir, malgré la pauvre rationalité de déni par leur père, inapte à les protéger. Mais la guerre avance, avec sa démesure, l’ogre Hitler dévore les enfants allemands au rythme du rouleau compresseur soviétique, et les 400 Jungmannen de Kaltenborn mourront les armes à la main, les trois plus beaux empalés dans un grand cri primal sur les épées de parade – par les soldats communistes ivres de vengeance, croit le lecteur – mais au contraire par les enfants mêmes qui se sacrifient pour réunir l’apha et l’omega, explique Michel Tournier à Gallimard (Lettre de la Pléiade n°59), fin exigée par la mécanique héraldique. Une parodie criarde de Golgotha où les jumeaux roux encadrent un Lothar aux cheveux presqu’argent. Héneaurme, aurait dit Flaubert, qui crucifie de même les lions dans Salammbô et fait apporter la tête tranchée de Oaokannan à la fin du banquet d’Hérodiade. Abel Tiffauges a sauvé un petit Juif affaibli « entre 8 et 15 ans », qu’il portera sur les épaules avant de s’enfoncer lentement dans le marais. Il rejoindra ainsi dans l’éternité mythologique les hommes des tourbières, découverts par les archéologues en ces confins, victimes émissaires sacrifiées à l’âge du bronze pour faire vivre la société.

Telle est la trame de ce gros livre en six parties dont la première, jusqu’au tiers du livre, attire peu. L’esclavage de pension et la propension à la scatologie sent trop lourdement sa psychologie freudienne du stade anal (« l’acte défécatoire »). La partie armée française permet déjà l’évasion, Abel s’occupant des pigeons voyageurs aux plumes soyeuses et tendres comme une peau d’enfant. Mais dès qu’il entre en Allemagne, le roman prend tout son charme. Michel Tournier, germaniste depuis l’âge de 9 ans, est incontestablement séduit par les paysages de brumes et de lisières un brin sauvages, par les gens un peu lourds (paysans fiables et avisés, ex-Wandervögels « chantants et enlacés, dépenaillés » p.418, ou gauleiters brutaux et vulgairement parés), par les bêtes (élans, cerfs, aurochs, chevaux) qui vivent comme au premier matin du monde – et par les jeunes garçons blonds aux muscles noueux et à la vitalité joyeuse. Il passera crescendo des pigeons aux gamins avec la même tendresse voyeuriste et caressante, avec le même amour panthéiste (et non génital).

Michel Tournier n’est pas Abel Tiffauges, même si un auteur met toujours de lui dans ses personnages. « Dans mes romans, je n’exprime pas du Tournier, je fais du roman », dit-il volontiers en entretien. Il n’a jamais été pensionnaire, il était trop jeune pour un camp de prisonnier, il n’a jamais été mécanicien ni racoleur de gosses pour école militaire. Ce pourquoi la lecture au premier degré d’un « fou » pédophile et séduit par le nazisme qui « gêne » certains contemporains, n’est pas la bonne. La honte coupable d’avoir laissé se développer le nazisme et la répulsion viscérale pour toute attraction même sublimée envers les moins de 15 ans disent d’ailleurs beaucoup sur notre époque de chochottes, « mal à l’aise » avec tout ce qui sort des normes confortablement puritaines et effarée devant toute violence fondamentale. Les islamistes et autres totalitaires ont de beaux jours devant eux, à terroriser cette faiblesse devant l’inconnu et le profond.

Mais la lecture au premier degré, qui est le fait de la majorité, n’est heureusement pas la seule. Pour bien comprendre, il faut de la culture, denrée rare en notre époque d’éducation « nationale » appauvrie et d’Internet plaçant tout sur le même plan. Le roman est symbolique, irrigué de mythologies à la Roland Barthes, de signes à la structuraliste et de psychologie de masse à la Wilhelm Reich. Embrigadé depuis tout petit en pension, garage, armée et camp, Abel Tiffauges est écartelé entre le nomadisme de son prénom biblique et l’enracinement ogresque de son nom de féodal prédateur, compagnon de Jeanne d’Arc. Ce n’est que par cette lecture que la première partie prend son sens. Abel n’aura de cesse que de procéder à « l’inversion » de toutes les normes d’une société qui cherche toujours à l’enfermer : dans la pension religieuse, dans l’instruction scolaire, dans l’amour conjugal, dans la sexualité hétéro obligatoire, dans le guerrier patriotique, dans le travailleur modèle. S’il couche avec une femme c’est avec « une garçonne », en outre « juive » : ce n’est pas par démagogie pour notre époque, mais par transgression des normes de bienséance bourgeoise avant-guerre. Après le viol dont la fillette qu’il révère l’accuse, alors qu’il ne l’a pas touchée, il fait une croix sur tout ce qui est féminin, « fausse fenêtre » de l’être originel : Adam l’androgyne.

Le garçon impubère représente pour lui comme pour les poètes érotiques de l’Antiquité l’idéal humain, l’espère originaire avant le sexe, « l’enfant de douze ans a atteint un point d’équilibre et d’épanouissement insurpassable qui fait de lui le chef-d’œuvre de la création » p.154. Ce pourquoi il aime enregistrer les voix des écoliers parisiens ou les jeux des jeunes nazis, capturer l’image des corps en mouvement avec l’appareil à objectif « sexe énorme, gainé de cuir » (p.167), palper, mesurer, caresser les peaux duveteuses où roulent déjà les muscles, se vautrer dans les cheveux dorés des gamins récemment tondus, oindre les lèvres gercées, soigner les plaies, faire chanter les poitrines, aligner les torses nus après le sport dans le matin frisquet de Kaltenborn. Cela est sensuel et même érotique, mais sans aucune génitalité. Comme Raspoutine prêchait l’innocence du sexe, il s’agit de la tendresse humaine – et pourquoi un homme en serait-il dépourvu ? Par convention d’une société étriquée de fonctionnaires et de boutiquiers ? Par castration d’une religion impérieuse, qui vise à soumettre les corps aux clercs et les âmes à « Dieu » ? La grande inversion subversive, deux années après mai 68, est là – dans ces pages d’un Michel Tournier de 46 ans. A la suite de Bronislaw Malinowski (La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives), d’Herbert Marcuse (L’homme unidimensionnel), d’Alexander Neill (Libres enfants de Summerhill) et de Gilles Deleuze (L’anti-Œdipe). L’auteur est resté toute sa vie vent debout contre le politiquement correct et l’ordre moral.

hitlerjugend

Christophe, Christo-phoros, le porte-Christ, Porte-Enfant qui fit traverser le fleuve au Fils, est « à la fois bête de somme et ostensoir » p.86. Il se soumet au garçon androgyne et en même temps célèbre l’humanité parfaite, créateur de rites jusqu’au sacrifice. Son désir est inversé en protection. Soulever dans ses bras un enfant est « une extase phorique » une offrande à la vie et à la beauté. L’inverse absolu du sous-officier SS Raufeisen qui marche en bottes de cuir crottées sur « les torses nus, jambes nues » des jeunes garçons à plat ventre dans la neige (p.548). L’innocence est la version positive de son inversion perverse : la pureté. L’innocence est asexuelle, affective, cherchant des relations fusionnelles (les jumeaux atteignant seuls la perfection). Pervers en revanche est l’adulte viril en société : pervers le curé catholique qui cherche les péchés, perverse la justice qui condamne l’amoureux platonique des petites filles qui ne sont pas les siennes, pervers le nazi qui dompte les corps gracieux des jeunes bêtes blondes pour en faire des mâles vulgaires et brutaux, poussés à la force et à la guerre sans espoir.

L’exigence de pureté est toujours une phobie de l’impur, une « gêne » devant le corps de nature, une obsession névrotique envers ses pulsions refoulées. L’islam, « religion de caserne » selon Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, a poussé depuis quelques décennies cette névrose paranoïaque de l’impur au paroxysme, contaminant les bobos vaguement réactionnaires sur leur jeunesse brûlée en 68 comme les laïcs chantres de « la Morale ». Mais l’amour n’est pas le sexe, contrairement à ce que croit la psychologie de bazar des magazines pour mémères de vingt ans et plus. L’amour est plus large et plus profond, il n’a nullement besoin du sexe et c’est bien dans l’œil de ceux qui « croient soupçonner » que réside la saleté.

le roi des aulnes film de volker schlondorff

L’auteur passe très vite du Sigmund Freud anal au Wilhelm Reich de la répression de masse du fascisme. Ces deux psychiatres sont juifs, pas d’accord entre eux, mais complémentaires pour analyser ce qui leur est intégralement étranger : le nazisme. Le Surmoi social superficiel ne tient plus dans les périodes exceptionnelles ; ce sont les pulsions refoulées qui font surface : sadisme, lubricité, cupidité, envie (Freud) ; ce refoulement empêche le noyau biologique profond – amour, bonté – de se manifester naturellement (Reich). Le nazisme, variante germanique du fascisme, est le retour d’autant plus brutal du refoulé que la soupape était close après 1918, l’exaltation des pulsions de combat et de mort, de génération et de destruction, l’état de nature de la violence à douze ans. La faute à la société bourgeoise chrétienne qui a trop longtemps refoulé les pulsions, dit Wilhelm Reich, Qu’un être puisse les satisfaire dès l’enfance, elles resteront bénignes, sans pression accumulée ; elles permettront l’épanouissement de l’être fondamental qui est amour envers les autres. Utopie ? Mais qui a rencontrée, autour de 1968, nombre de hippies rousseauistes du gauchisme, aujourd’hui recyclés en écologistes – malheureusement revenus au puritanisme bourgeois.

« Horrible miroir inversé » de Kaltenborn est Auschwitz raconté par le petit Ephraïm à Tiffauges – la race blonde des fils de Caïn sédentaires contre les races nomades des Juifs et Gitans, fils d’Abel, dit l’auteur (p.560). L’unité de l’Adam primitif ou de l’androgyne originel (Tournier a fait une thèse sur Platon) est reconstituée par l’enfant juif perché sur les épaules du géant protecteur des garçons aryens.

Eneaurme à la Rabelais, baroque dans la ligne du romantisme allemand, réaliste ironique à la Céline, ce roman asexuel et amoral subvertit les codes soixantuitards du jouir sans entraves. Mais la nature est-elle morale ? Les profondeurs de la psyché humaines seulement sexuelles ? Le passage de l’enfance à l’âge adulte ne se fait pas sans douleur, qu’il concerne l’individu ou sa société. A cet égard, le contraste entre le pensionnat catholique et la napola nazie est criant, montrant tout l’écart des cultures française et allemande : la règle comme contrainte castrant toute liberté ou la règle comme limite permettant un épanouissement contenu. Abel devra passer par les épreuves, renoncer à être père ou amant ; la société française trop rationaliste devra être vaincue par les bêtes blondes avant de se régénérer ; le peuple allemand trop chimérique devra passer par l’écrasante défaite pour évacuer les brumes de son inconscient. L’histoire n’est pas une Raison qui se déploie mais une suite de mythes agissants (l’Ogre, l’Androgyne, le massacre des Innocents, l’Apocalypse) ; le roman n’est pas une sèche chronologie sans acteurs mais un réalisme magique ; l’authentique s’appréhende aussi par le grotesque.

Il y a bien des lectures de cette interprétation du Roi des Aulnes, ce pourquoi le roman, prix Goncourt 1970, continue à fasciner les générations : il se vend autour de 40 000 exemplaires par an.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, 1970, Gallimard Folio 1975, 528 pages, €9.20
e-book format Kindle, €8.99
DVD Le Roi des Aulnes, film de Volker Schlöndorf avec John Malkovich, 1996, Lancaster 2000, €35.00
Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Horace Walpole, Le château d’Otrante

horace walpole le chateau d otrante
Jamais publié en poche en France, ce premier « roman gothique » déborde d’action et de coups de théâtre, dans un décor fermé, oppressant. Les éditions de la Pléiade en offrent pour Noël une édition soignée, flanquée de quatre autres opus de la même veine.
Nous sommes au XIIe siècle dans le Royaume de Sicile ; la principauté d’Otrante est sous la férule d’un seigneur qui a usurpé par ruse le titre depuis trois générations. Manfred est un tyran, mais obsédé de transmettre ; son fils Conrad est un adolescent malingre et souffreteux que son père se presse de marier afin d’assurer sa descendance. Mais le destin s’en mêle sous la forme d’un heaume de casque gigantesque qui écrase dans la cour du château, le jour même de ses noces, le malheureux enfant.

Manfred, désespéré, regrette moins son fils que le mariage perdu et propose aussitôt à la belle Isabella de l’épouser en lieu et place de Conrad – une fois qu’il aura fait annuler son propre mariage avec son épouse qui a peine à enfanter, la princesse Hippolita. Ce scandale aux yeux du monde et de l’Église va précipiter sa perte ; bien qu’il se batte bec et ongles contre la prophétie annoncée, il ne pourra rien – et sa descendance par les mâles s’arrêtera. C’est qu’il oublie sa fille, Matilda, qui peut se marier elle aussi et avoir des enfants. Mais le tyran seigneurial est aussi largement patriarcal et ces œillères l’empêchent de vivre normalement. Au point de la faire périr elle aussi, la prenant pour une autre…

main de spectre Le Chateau d Otrante

Horace Walpole, comte d’Orford, se bat dans la vie réelle contre l’absolutisme catholique, jacobite et clérical. En tant qu’auteur, il met en scène le fanatisme pervers de l’Église, qui veut régenter toutes les âmes, comme le plaisir pervers du seigneur et maître de la principauté. Ces deux dominations ont pour seule volonté de forcer les êtres humains, quel que soit leurs mérites, leurs vertus ou leur rang social, à plier et obéir. Cette « raison » d’État ou de foi est déraisonnable – et seule la « déraison » sous la forme de spectres et de rage des éléments, peut instiller la peur et le doute chez les dominants sûrs d’eux-mêmes. Seule la déraison peut permettre, par la révolte et la reconquête d’une certaine liberté, à la vie de continuer. Telle est la clé du style « gothique ».

horace walpole the castle of otranto

Le roman est construit comme une pièce de théâtre en cinq chapitres comme autant d’actes, avec unité de temps, de lieu et d’action. Tout se passe au château, décor grandiose et un brin effrayant, où les créneaux chantent avec le vent et où les souterrains obscurs et humides sont propices aux terreurs de l’inconscient. Ses pièces nombreuses, en enfilade et superposées, sont hantées d’apparitions gigantesques qui terrifient les serviteurs ; mais leur désordre est aussi favorable à écouter les conversations. Le château semble vivant et ses hôtes humains des parasites, qu’il secoue dans le tonnerre et la tempête lorsqu’ils faillent à leur destin.

La seule protection contre le château semble être l’armure, château sur soi, lorsqu’on est habilité à la porter, tel Théodore, jeune paysan d’apparence, autorisé par Matilda, la fille du seigneur Manfred. Théodore va annoncer la réalisation de la prophétie à Manfred, s’opposer à lui, aider la fuite d’Isabella, blesser Frédéric en combat singulier, enfin épouser Isabella après la mort de Matilda et le renoncement de Manfred. Il est le deus ex machina de la pièce, le jeune héros médiéval porté par son énergie intime comme par le destin. Théodore veut dire « don de Dieu » : jeune, beau, vigoureux et hardi, il est l’auteur idéalisé et le lecteur mâle s’identifie à sa noble quête.

Les personnages sont des « caractères », plus caricaturaux que fouillés, mais pétris de contradictions qui les humanisent un peu. Manfred le tyran est flanqué d’Hippolita son épouse soumise – mais Manfred est sensible et se laisse fléchir, et Hippolita pas une oie blanche sans personnalité. Matilda, la fille du couple, est virginale et conventionnelle, mais sa servante Bianca est toute ruse féminine et sensualité, comme une conscience inversée de sa maitresse qui se raidit de peur d’aimer. Théodore, candide bon sauvage, esclave des barbaresques arabes de 5 à 18 ans, paraît intact dans sa vertu « de race », tel plus tard un David Copperfield ou un Oliver Twist. Il s’oppose à Frédéric, croisé en Terre sainte mais hanté de libido. Nul n’est parfait mais chacun joue son rôle. Le destin va vaincre l’arbitraire, loi de nature contre volonté trop orgueilleuse des hommes. Le moine Jérôme – mais néanmoins père – ne peut imposer « sa » volonté (qu’il cache derrière celle de l’Église), pas plus que le prince Manfred – père à demi – ne peut imposer son désir à épouser la fille destinée à son fils. Transgression, inceste, usurpation ne sauraient gagner contre le « bon » droit, celui de la nature. Tout comme la vérité « naturelle » des êtres se révèle lors des crises, le destin va rectifier les errements humains.

Nous sommes au siècle de Rousseau, où l’homme secoue l’absolutisme social au nom des « lois naturelles ». Horace Walpole y ajoute l’ingrédient médiéval pour épicer l’action d’un décor à la Walter Scott et situer les passions dans l’intemporel.

Horace Walpole, Le château d’Otrante – histoire gothique, 1764, José Corti 1989, 155 pages, €22.99
Frankenstein et autres romans gothiques, édition Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60

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Victor Kathémo, L’air du monde

victor kathemo l air du monde
Quatrième roman d’un auteur français né en Afrique, près des Grands lacs. Il y a incontestablement un style, manque une histoire. Quelques fautes d’orthographe restent comme de vilaines scories, telles « vodou » pour vaudou, none pour « nonne », peau « mâte » pour mate, et d’autres encore qui sautent brutalement aux yeux et gâchent le ton.

L’air du monde respire l’actualité pour la régurgiter au ras de conscience, dans la solitude d’un divorce mal jugé. Passent fugitivement le Rwanda, le 11-Septembre, les bombardements de Gaza, les attentats islamistes… à chaque fois prétexte à digresser sur le monde plutôt qu’à raconter une histoire. Ces nombreuses incidentes pour « ne pas dire » agacent un brin le lecteur qui ne voit que vers la page 75 (sur 185) pourquoi le narrateur s’adresse au juge.

Une moitié du livre est ainsi composée de contes raboutés venus du Mexique, d’Ouessant, du Congo – sans que l’on sache où l’on va. D’ailleurs, le fond de l’histoire est très ténu : un chômeur divorcé qui n’a pas la garde de son bébé aime observer les enfants dans une cour d’école sous ses fenêtres ; il leur envoie des ballons gonflés, des papiers découpés, de petits messages d’amitié. Il est vite pris par les adultes vigilants pour ce qu’il n’est pas, un pervers prédateur. Alors qu’il n’est qu’un solitaire qui aime à observer le vivant, ce qui ne se fait pas en société bourgeoise catholique française coincée (de Bordeaux). Les flics débarquent en force pour perquisitionner. Il sera libéré faute de preuves, mais les excuses tardives du juge n’empêchent nullement la dépression due au rejet et à l’accusation injuste.

De cette aventure réaliste, dans la société de méfiance dans laquelle nous vivons, l’auteur aurait pu tirer un conte ou un roman quasi policier. Il préfère avancer au fil de la plume, un rien bavard, délayant les fins de chapitre sous prétexte d’aller manger ou se coucher. Il n’a pas grand-chose à raconter, c’est dommage car il le fait bien.

Il savoure la langue, croque les mots, un rien précieux mais amoureux. C’est quand même la saveur qui reste à la lecture de ce livre. Exemple : « …le quai Richelieu où, depuis son aménagement en parterres raffinés et colorés, composé de centaines d’espèces de plantes vivaces et graminées, les âmes enclines à la promenade bucolique viennent se départir de leurs tintouins quotidiens, pique-niquer et folâtrer quand l’occasion se présente au bénéfice d’un ensoleillement radieux et de la douceur de la brise vespérale » p.43. Cette écriture a son charme. Vous pourrez y être sensible car ce roman captive avant tout par sa langue.

Victor Kathémo, L’air du monde, 2014, éditions Myriapode, 185 pages, €17.10

Attachée de presse Guilaine Depis, guilaine_depis@yahoo.com / son site officiel

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Élisabeth George, Sans l’ombre d’un témoin

elisabeth george sans l ombre d un temoin

L’Angleterre est en train de changer à vitesse grand V. Les récents meurtres en série de prostituées dans la région d’Ipswich en rappellent l’actualité. L’Américaine Élisabeth George, spécialiste de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui comme de l’écriture des romans policiers, l’avait observé. En 2005, elle pondait ce pavé de 918 pages en édition de Poche, « With no one as witness », traduit en français sous le titre parallèle de « Sans l’ombre d’un témoin ».

L’affaire a lieu à Londres, cité de prédilection tant de Lord Ashbury, alias commissaire Lynley, de Barbara Havers, le tonneau sur pattes aux dents ébréchées qui lui sert de constable, que du tout nouvellement promu « sergent » Nkata, du plus beau noir ébène alibi, accessoirement ancien gangster des quartiers… Il s’agit de meurtres « en série » que ni la police ni la presse n’ont vus parce qu’ils concernaient au départ de jeunes Noirs ou métis.

Ce non-politiquement correct affole l’ineffable Hillier, adjoint du Préfet de police, jamais en retard d’une gaffe politique, et le pousse à accumuler les « exceptions » au travail routinier mais éprouvé de la police traditionnelle. Il s’agit « combattre le racisme » (ou du moins l’accusation) en promouvant le seul constable noir de la Met et en le mettant sous les feux de la rampe lors des conférences de presse. Il s’agit d’user de toutes les méthodes de diversion qui permettent de montrer que « l’on fait tout son possible », même si le profilage à l’américaine ne sert pas à grand-chose, surtout quand les antécédents du profileur ne sont pas contrôlés. Il s’agit enfin de faire « people » en invitant un journaliste « embedded » à suivre l’enquête, tout comme l’armée américaine « embarquait » ses journalistes sur le terrain en Irak pour rendre la guerre « populaire ».

Quand on voit le succès de telles méthodes, on ne peut qu’être inquiet. A juste titre : c’est tout le développement du roman que de railler ce technocratisme médiatique, inefficace et dangereux pour l’enquête de police. Sans dévoiler le meilleur, disons que l’auteur ne ménage pas ses personnages et que, si Havers a durement trinqué dans un roman précédent, c’est cette fois au tour de Thomas Lynley. Marié, bientôt père d’un bébé garçon, il est d’autant plus sensible aux meurtres sadiques de jeunes gars de treize ans qui se multiplient et dont le rituel est toujours le même : choc électrique d’immobilisation, brûlure des mains, tortures diverses in vivo, excision du nombril, gravure au couteau de symboles post mortem, puis cadavre jeté nu au rebut, un peu partout dans la ville.

La cause profonde en est, selon l’auteur, la déstructuration de la société urbaine, anglaise, et moderne. Le profond égoïsme de l’Amérique atteint désormais la Londres traditionnelle avec son cortège de misères dues à l’immigration, au communautarisme, au chômage, aux familles décomposées, aux enfants livrés à eux-mêmes, aux relations sexuelles incitées par le milieu ambiant du porno et de la rue dès 12 ans, à la démission des autorités, à la naïveté imbécile des associations de « bonnes volontés »… C’est toute une sociologie vivante des travers de notre époque qui surgit en couleurs de ce gros livre à prétexte policier.

L’enquête n’est pas noyée, même si elle démarre lentement – mais n’est-ce pas ainsi dans la réalité ? Les caractères des personnages déjà connus du lecteur s’affirment et s’affrontent ; leur existence continue et se prolonge comme un feuilleton au milieu du crime et de l’indigence. On plaint ces gamins qui se croient grands trop tôt, ces parents confrontés au drame du massacre gratuit d’un être cher, aux justifications sordides des déviants, à la psycho de bazar des soixantuitards, « libérés » mais accros au sexe, sans aucun sentiment d’un quelconque devoir ou de la simple responsabilité. On est marri des coups de théâtre finaux qui explosent en feu d’artifice. Élisabeth George est à la pointe de son talent pour égarer savamment le lecteur vers de fausses pistes… avant de faire émerger l’invraisemblable.

Je me demande si, dans nos sociétés de plus en plus narcissiques et médiatiques, chacun ne préfère pas son « image » avant son propre travail : plus question de « faire bien son boulot », il est question plutôt de le mettre en scène, au détriment du résultat, dont on se moque, au fond. Les gamins sont des pions pour les pervers qui affirment leur toute-puissance ; des peluches pour les « bonnes âmes » qui font une industrie de leur « sauvetage » ; des objets pour l’image de la police pilotée par ses technocrates politiquement froids.

Oui, il s’agit d’un gros livre. Mais ne renoncez pas : découvrir l’Angleterre de Tony Blair au ras du bitume, explorer les pulsions d’une société permissive qui est en partie la nôtre aussi, mesurer le chemin à parcourir pour restaurer un ordre social minimum afin que la vie puisse croître au lieu d’être détruite en sa fleur – voilà qui devrait vous inciter à lire cet ouvrage qui le mérite amplement !

Élisabeth George, Sans l’ombre d’un témoin, (With no one as witness) 2005, Pocket, 918 pages, €8.65

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Haruki Murakami, 1Q84 tome 2

Haruki Murakami 1Q84 2b

Étrange charme que cette œuvre de la maturité. Le roman se poursuit, s’approfondit, les personnages sont creusés, plus présents encore. C’est qu’on arrive à l’acmé, au moment crucial qui explique et justifie l’aventure. Il y a eu un aiguillage qui a fait dévier du monde normal, quelque part dans le premier tome. Nous ne sommes plus en 1984 mais dans l’année 1Q84 où les Little People se révèlent. Ils ont toujours vécu en compagnie des hommes, mais très peu sont aptes à les percevoir. Il faut une disposition particulière, être perceveur, et être accompagné d’un autre être humain complémentaire : le receveur.

Nous sommes dans un vrai thriller avec menaces, meurtres et tueurs. Nous sommes en même temps dans le surréel de la bifurcation du monde. Et dans un roman des plus classiques qui fait référence à Dostoïevski et Orwell. L’amour, la mort – entre les deux le sexe fait le lien. Ni bien, ni mal, mais comme acte d’union entre les êtres imparfaits, entre les mondes complémentaires. Baiser, c’est à la fois chérir et vaincre, aimer et tuer.

La méticulosité est l’autre face de la violence japonaise, très proche du même tropisme allemand. Les personnages sont voués à toujours aller jusqu’au bout. Ce qui crée un caractère, mais aussi un destin. Les objets fabriqués en Allemagne sont très présents dans ce roman : depuis « la Benz » automobile jusqu’au revolver Heckler & Koch et même à la pendule Braun qui égrène le temps avec une précision rigoureuse. Haruki Murakami sait sentir l’universel de l’obsession, que ce soit dans en Europe ou dans son propre pays.

Cet état d’esprit porté à la maniaquerie secrète la secte comme la fleur le nectar. Se retirer du monde pour vivre selon une discipline draconienne – et choisie – est une façon de vivre son destin tout en s’en remettant à des puissances extérieures. De même lorsqu’on pratique à la perfection son métier : il s’agit toujours de se distinguer, d’avoir un « rôle ». C’est très japonais. Le viol de fillettes de dix ans est alors vu sous un autre angle : « une forme conceptuelle » pour « des échanges polysémiques ». Le leader baise l’ombre d’une âme, un être différent sorti du tissage des Little People. Comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences. Elles sont trompeuses, comme les démons Little People. Oh, me direz-vous, voilà une bien jargonnesque excuse pour assouvir ses instincts pervers ! J’en conviens tout à fait, mais l’auteur use justement du procédé pour condamner l’illusion des apparences, thème très bouddhique et à jamais actuel.

Qu’est-ce qui est « vrai » ? Rien ou tout, c’est selon. Affaire de point de vue : qui voit une seule lune ou deux lunes n’est pas dans le même monde, mais pourtant se côtoie. Qu’un orage brutal éclate sur un quartier particulier de Tokyo et l’on peut tout aussi « raisonnablement » incriminer un mauvais maillage des observations météo ou l’intervention rageuse des Little People. Comme Alice tombant dans le terrier du lièvre de mars, la réalité se déforme, même si elle reste la réalité.

lune et pin

Autre expression du fond japonais, l’équilibre des forces. Le monde n’est ni bien ni mal, comme dans les religions du Livre, il est en perpétuel équilibre – un peu comme chez les Grecs antiques. La démesure est condamnée par le Destin, la trop grande perfection comme la trop grande perversité. Tout ce qui dépasse les normes acceptables du monde (au sens métaphysique et non social), secrète son antidote pour que l’univers se rééquilibre. « Plus nous nous efforçons de devenir des êtres parfaits, magnifiques, méritants, plus l’ombre s’emploie précisément à rendre sa volonté sombre, mauvaise, destructrice » p.274. Ainsi Icare dégringolant pour avoir trop côtoyé le soleil, ainsi Alexandre devenu roi absolu après avoir conquis le monde connu, ainsi de la « race des seigneurs » dévoyée dans la perversité brutale. Qui veut faire l’ange fait la bête, disait sagement Pascal.

Au-dessus des humains reste la musique, qui plane, éternelle, omniprésente. La Sinfonietta de Janacek, mais aussi Bach, Telemann et les jazzmen américains des années 30. Au-dessus des humains reste aussi la lune, symbole de solitude mais aussi de paix, monde froid mais aussi féminin, s’élevant dans la nuit pour éclairer le monde des ténèbres et pour rythmer physiologiquement le temps.

Le lecteur avancera dans l’âme des acteurs, observera l’histoire prendre toute son ampleur, lira enfin le roman de la jeune fille de 17 ans et – ce n’est pas le moindre – apprendra à tisser une chrysalide de l’air…

Un charme étrange qui se prolonge, mûrit comme un vin en fût, et séduit diablement ! Écrit simple et direct, toujours aussi captivant.

Haruki Murakami, 1Q84 tome tome 2 juillet-septembre,  2009, traduit du japonais par Hélène Morita, 10-18 septembre 2012, 550 et pages, €9.12 et €9.12

Livre audio du tome 2 €23.18

Pour mémoire :

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Qui sera Monsieur X en 2012 ?

Nous sommes en crise des idées et des institutions, tout comme dans les années 1930 – mais nous ne sommes pas dans les années 1930. La démocratie libérale et le système économique du libre-échange paraissent comme dans les années 1930 en faillite – mais l’alternative au libéralisme est l’autoritarisme. Peu de gens, au fond, y sont prêts… Monte dans l’opinion le ressentiment contre les coupables, la tentation de tout fourrer dans le même sac (à noyer en Seine), attisée par la manipulation des pervers de la politique pour qui tout ce qui compte est d’arriver au pouvoir – mais le narcissisme infantile des impétrants « grands leaders » est risible tant leurs ficelles sont grosses. Le journalisme béat, pour qui la « nouvelle » se mesure au dernier dit, répète en boucle avec sérieux les petites phrases et formules ineptes à régler une quelconque crise en moins de 35 secondes de séquence télé – mais qui les croit vraiment ? Les options politiques restent donc ouvertes.

Le tenant du pouvoir actuel joue à faire peur pour se poser en sauveur rassurant, énergique décideur qui a la compétence et la volonté de changer les choses pour protéger les acquis et faire avancer le retour à la normalité. Mais qui peut croire cette mise en scène ? Il ne suffit pas de dire « je veux » ; il vaudrait mieux savoir motiver les siens, négocier avec les partenaires et expliquer à tous. Le storytelling – la belle histoire – ne séduit plus ceux qui ont cru y croire et qui mesurent, 5 ans après, ce qu’il en est.

Le challenger « de gauche » (« forcément de gauche » aurait renchéri la mode) croit qu’il suffit de faire tout l’inverse pour réussir là où l’autre échoue. Être « normal » quand l’autre est énergique ; réembaucher les profs que l’autre n’a pas remplacés ; suspendre toutes les réformes qui fâchent pour que tous soient contents ; faire payer « laids-riches » puisque les impôts ont été réduits pour tous – sauf pour ceux qui n’en payent pas, donc les plus pauvres. Donc pas de TVA sur les produits importés mais des impôts en plus pour les rares sociétés qui s’obstinent à produire encore en France… L’action sera sans doute moins stupide que cette caricature médiatique, mais force est de constater que cette caricature est la réalité politique de ce début d’année !

Ceux qui n’ont aucun espoir de parvenir à gouverner renchérissent dans la démagogie pour se faire mousser et négocier (peut-être…) de grasses prébendes contre un ralliement in extremis au vainqueur. C’est donc le déferlement des yakas, d’autant plus énormes et irresponsables qu’ils ne seront jamais proposés au test de la réalité. Chez ces ayatollahs rouge, brun, vert, le point commun est qu’ils haïssent ouvertement « la démocratie » parlementaire, libérale, représentative, au profit du plébiscite de crise, aidé de la terreur de masse appliquée par un petit groupe partisan violent. Les recettes de Lénine appliquées aux caniches…

Comme dans les années 1930, le dilemme en revient à démocratie ou totalitarisme – mais il n’est pas certains qu’on le résolve comme dans ces années-là.

Le grand modèle des totalitaires est la Chine ou la Russie, surtout pas l’Angleterre ou les États-Unis – ni l’Allemagne ou le Japon depuis qu’ils ne sont plus autoritaires. En Chine, c’est tout simple : l’État souverain décide de tout ; comme il n’a pas besoin d’électeurs, il peut sans vergogne s’asseoir sur les droits et les propriétés de la société civile pour imposer son ordre et ses objectifs long terme. Ceux-ci sont simples : que la Chine soit encore plus puissante, orgueil national et pouvoir économique réalisant ce que le militaire peut difficilement réussir aujourd’hui que les États-Unis ont une avance irrattrapable avant longtemps. Nos totalitaires rêvent en nuit de Chine : que « le peuple » ne vienne plus leur casser les pieds, ni les traités internationaux, ni les banques ou les institutions. Souverainisme ! Contrôle des importations et des capitaux étrangers, obligation d’investir conjointement avec une entreprise nationale, monnaie française non convertible pour piloter politiquement le taux de change, guichet ouvert à l’État par sa Banque centrale aux ordres, contrôle des entrées et sorties de capitaux. C’est ce que réalise la Chine, se disent nos antilibéraux, pourquoi pas la France ?

Mais les Français ne sont pas des Chinois et une dose de système russe s’impose. La Vème République est déjà proche de l’État-Poutine, pourquoi ne pas le pousser un peu plus en ce sens ? Le Président incarne à lui seul toute la société, son parti est aux ordres – à lui de donner le sens, de diriger la barque et de dire la morale ! C’est ce que les Français aiment depuis des décennies. Pourquoi ne pas accentuer le système mafieux à la russe des Grandes écoles, de l’inceste public-privé dans les grandes entreprises, du clan présidentiel, aidé des nervis du Milieu ? Le système Pasqua allait un peu dans ce sens dont Sarkozy a hérité, on découvre que le système socialiste en est proche dans les Bouches du Rhône, à Lille et en Septimanie – entre autres. La politique n’est plus un débat public dans des instances neutres mais se réduit à des décisions d’appareil à droite comme à gauche, où l’on soutient « les nôtres » – non parce qu’ils ont raison, mais parce qu’ils sont les nôtres, Nashi en russe, le nom même des jeunesses poutiniennes. L’allégeance compte plus que la compétence – tout comme au temps de Staline, Mussolini et Hitler, ces « grands politiques ».

Certes, nous ne sommes plus dans la conjoncture totalitaire des années 30, comme l’explique Marcel Gauchet dans son dernier livre (A l’épreuve des totalitarismes, Gallimard 2010). Le mode de structuration total des sociétés a fait son temps, on rigolerait aujourd’hui d’un Kim Jong-un français omniscient, idéologue, chef du parti et grand leader à vie. L’individualisme est irréversible en Occident pour notre temps. Mais, qui sait ?… Le grand Méchant Luc (franc-maçon) et dame Marine (les lys) se verraient assez en Kim Jong-un, au fond, tout comme Eva Joly, procureur disant le vrai, chef du parti et leader acclamée des nouveaux croyants en Notre Mère Gaia.

La France n’a probablement pas besoin de néo-Mussolini au petit pied, adeptes de la révolution permanente au profit de leur étroite clique de fanatiques croyants. Même après Nicolas Sarkozy, la crise continue. Les Français veulent un gouvernement décidé mais apaisé, un chef d’équipe solidaire de la société plus qu’un grand leader qui veut vous faire voir ce qu’on va voir. Un personnage apte à représenter « la France » sans excès d’arrogance mais avec fermeté, doué d’une morale en phase avec l’opinion, tempéré et empathique, capable de négocier avec nos partenaires européens sans reconstituer un impérialisme à deux…

Qui serait donc le « Monsieur X » de cette équation (sachant que, depuis les années 1960 où cette expression a fleuri à L’Express de JJSS, un Monsieur peut aussi être Madame) ?

A chacun de le découvrir : il paraît que la présidentielle aurait déjà plus d’une douzaine de candidats.

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