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Pascal Quignard, Les ombres errantes

Ni essai, ni roman, ce texte fait de morceaux ciselés comme des « citations » pour la postérité, évoque les bienfaits de l’ombre contre la logique et la modernité, la mort toujours au bout de chaque vie, l’oubli vite venu des personnages qui se croient grands, le passé qui ne passe pas et s’impose – sans oublier les abîmes de l’écrivain qui se sent au bout d’un fil.

Les quelques trente premières pages sont assez laborieuses et déconcertent, on saute du chevalier Le Cerf qui sévissait en 1618 à Wen Bigu dans le Jin Ping Mei et au bombardement de Pearl Harbor avant de retrouver la vie de Rancé puis la légende de saint Brice… Enfin vient « le dernier roi des Romains », qui a beaucoup plus aux incultes qui découvraient la Gaule après les barbares et a valu le prix Goncourt à l’auteur en 2002. Syagrius fut vaincu par Clovis, dont le nom signifie Louis mais qui s’appelait Chlodovecchus. Evidemment, Chlodo fait moins chic que Louis.

Et la littérature dans tout ça ? Point de récit ni de héros mais le temps qui réfléchit sur l’auteur dont la mémoire submerge la plume. C’est érudit, cultivé, précisément tracé. Mais aussi indocile à tout ordre formel et obsédé du jadis. Le chemin est vite dit : « lire c’est errer » et le lecteur est invité à l’errance. Le charme de la petite musique finit par opérer, surtout lorsque les chapitres deviennent plus longs que des aphorismes, ce qui survient à peu près vers la moitié.

Pascal Quignard est un écrivain, mais la liste de ses 39 livres publiés avant celui-ci depuis 1969 laisse rêveur. Est-ce une œuvre ou une dispersion au gré de la plume au vent ?

Pascal Quignard, Les ombres errantes – Le dernier royaume, tome 1, 2002, Folio 2004, 208 pages, €6.60

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Du silence et des ombres de Robert Mulligan

Un film aux trois oscars et aux trois Golden globes, tiré d’un roman de Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, qui eut le prix Pulitzer, enfin étant parmi les 50 films « à voir avant l’âge de 14 ans » du British Film Institute… Les raisons d’un tel succès sont à chercher dans l’année de sa sortie : 1962. Outre la crise des missiles soviétiques de Cuba et un krach boursier, l’année est marquée par l’entrée en force du premier étudiant noir James Meredith, imposée par le président John Kennedy lui-même à l’université d’Ole Miss au Mississippi, état raciste du sud. La lutte contre les inégalités sociales et raciales était au programme de la Nouvelle frontière du jeune président tout juste élu. Des marches pour les droits civiques et des Freedom rides furent organisés dès 1961 pour protester contre les discriminations des Noirs par les Blancs. Les USA se libèrent l’année même où l’URSS construit son Mur : l’espoir change radicalement de camp.

L’histoire du film se passe dans les années 30, durant la Grande dépression, dans la petite ville de Maycomb dans un état du sud. Elle est contée en voix off par une petite fille de 6 ans (Mary Badham) devenue adulte et qui se souvient de cet été-là. Son père, avocat respecté dans la ville pour son humanité et son bon sens (Gregory Peck), est chargé par le juge du tribunal d’assurer la défense d’un « nègre » (Brock Peters) accusé de viol sur une blanche (Collin Wilcox Paxton), parce que tous les autres se récusent. Il va donc faire son devoir, plaçant le droit et l’égalité affirmée de la Constitution fédérale avant les préjugés raciaux et les affinités communautaires. Ce n’est pas facile à vivre, tant la communauté vous enserre dans de multiples liens personnels et sociaux. L’avocat Finch, que ses enfants appellent de son prénom, Atticus, plutôt que papa, donne l’exemple de la droiture morale et du devoir civique. Il les élève seul, sa femme étant morte après avoir accouché de Scout.

Le fait que l’histoire soit vue par les yeux d’une enfant assure de ne pas tomber dans les bons sentiments qui pavent trop souvent l’enfer des bonnes intentions. Atticus est plus un personnage dans la cité qu’un parent charnel, bien qu’il prenne dans ses bras sa petite fille qui entre à l’école et parle avec son fils. Les deux enfants ne font pas leur âge affiché, ce qui gêne un peu : Jean Louise « Scout » Finch fait plus que 6 ans (de fait, elle avait 10 ans) et son frère Jeremy « Jem » Finch moins que 12 ans (il avait pourtant 14 ans) ; seul leur copain de vacances Charles Baker « Dill » Harris (John Megna) qui déclare 7 ans est à peu près dans les normes (il a 10 ans au tournage).

L’enfant, dans la mythologie américaine, est censé être innocent comme s’il était un ange issu du paradis. Mais, par le péché originel, il doit perdre cette innocence en grandissant afin de devenir citoyen patriote entrepreneur. Le moyen de découvrir le mal est la transparence : il faut tout dire, tout déballer, agir spontanément. Le regard « vierge » est celui de la vérité, donc du bien. Atticus élève ses enfants avec franchise et honnêteté, expliquant les choses telles qu’elles sont en fonction de leur âge, sans masquer la réalité au prétexte de les en « protéger ». Jean Louise est surnommée Scout parce qu’elle fait très garçon manqué, comme on disait avant le féminisme. Toujours en salopette, comme son frère qu’elle suit partout, elle peut se traîner dans la poussière et ramper dans les jardins sans abîmer ses vêtements. Le jour de la rentrée à l’école où elle va pour la première fois, elle doit se mettre en robe pour se conformer aux normes sociales et elle en a honte. Elle doit aussi ne plus se battre comme un garçon et « discipliner sa violence » comme lui serine son grand frère. Sur l’exemple de son père – qui s’est vu confier un fusil à 14 ans (mais pas avant) et a été autorisé à tirer sur les geais et les pies qui pillent les jardins, mais pas sur l’oiseau moqueur (traduit en français par rossignol) lequel se contente de chanter.

C’est qu’Atticus, sous ses airs bonhommes à tendre l’autre joue (notamment quand un bouseux lui crache au visage comme le Christ), est du côté de la force. Il surmonte sa propension instinctive à riposter par un bon poing sur la gueule (ce que j’aurais fait aussi sec, je l’avoue), mais tire parfaitement au fusil sur un chien enragé, mieux que le shériff avec qui il a été à l’école. Scout sait déjà lire car il lui a appris avant l’école, et le plus grand plaisir de la fillette est de faire la lecture à son père chaque soir : l’inverse de « tu me lis une histoire » marque combien elle est en avance sur ses condisciples, mais aussi sur la société des années 30, rendue volontairement autonome par son éducation. Elle représente la future femme qui votera Kennedy trente ans plus tard – tout comme le scout est l’éclaireur d’une armée.

Le film est construit sur ce passage de l’ombre à la lumière, la première scène opposant l’ombre rassurante de l’arbre de la maison (symbole protecteur de la famille) à la lumière crue des rues de la ville (où se déroule la vie sociale sous l’œil des commères). Mais l’apparence masque la réalité : le social transparent cache des peurs communautaires, le soleil de la raison n’éclaire pas les préjugés, et la blancheur de la peau peut renfermer de noirs desseins. Scout et Jem (diminutif de Jeremy) sont fascinés par la maison voisine, dont la rumeur amplifie les bruits et les secrets. Nathan Radley (Richard Hale) y cache et peut-être enchaîne son fils un peu demeuré Boo (Robert Duvall), qu’on ne voit jamais au grand jour comme s’il était le mal incarné, véritable croque-mitaine capable de poignarder avec des ciseaux son propre père comme on le répète.

Les enfants jouent à se faire peur, à explorer comme de bon pionniers américains la frontière – mais celle entre le réel et l’imaginaire. Car la menace, si elle est invisible, est bien réelle, bien que pas où l’on croit. Le simple d’esprit se révélera vertueux, les « honnêtes » gens pas toujours francs, la violée une harceleuse, son père en colère (James Anderson) un véritable sale type, et ainsi de suite. Si les peurs instinctives sont le fait de l’enfance, nombre d’adultes n’ont jamais dépassé ce stade d’ignorance et d’inculture. Le racisme et les préjugés en sont la conséquence : on a peur de ce qu’on ne connait pas et de ceux à qui l’on prête des mœurs animales pour se distinguer socialement – bien que l’on vive en fermier aussi pauvrement. Seule l’école, la lecture de livres, le respect du droit (et l’étude de la Bible) peuvent, selon le message du film, faire passer de l’ombre à la lumière, de l’état d’enfance à l’état adulte.

Toute l’histoire est donc le combat de l’innocence contre la cruauté, ce qui est particulièrement touchant lorsque des enfants sont impliqués. Car ces robustes et délurés gamins n’ont ni la langue dans leur poche ni la couardise attendue de leur âge tendre. Ils osent de nuit aller espionner la maison hantée par le demeuré, malgré le fusil du père ; ils rejoignent leur avocat de père qui campe devant la prison où « le nègre » Tom Robinson attend son procès et où les « honnêtes » gens, fermiers ignares sachant à peine lire et écrire, se rassemblent pour le lyncher ; la petite fille rappelle à l’un des fermiers sa dette vis-à-vis de son père qui lui a fait gagner un procès en usant du droit comme il se doit ; ils se font insulter à l’école, agresser ou effrayer par des adultes ; ils n’hésitent pas à traverser une forêt où des bruits inquiétants les suivent… jusqu’à la scène finale que je vous laisse découvrir – évidemment une apothéose dans le droit fil du message.

Les enfants sont plus vrais que les adultes dans cette histoire, ce pourquoi le film réussit à passer les années. Le bon sens humain, attisé par l’exemple du père défenseur du droit, est supérieur en conviction au simple exposé rationnel des faits et de la loi.

La plaidoirie de l’avocat au tribunal, pour convaincre les jurés de l’innocence du prévenu, m’a parue trop intello pour ce public de bouseux quasi illettrés. Comment des arguties de procédure ou des subtilités de témoignages pourraient-elle aller contre la force des préjugés ? Il aurait fallu mettre les points sur les i et montrer par exemple que le poing gauche du père poivrot a bien plus probablement poché l’œil gauche de la fille que le poing droit du nègre serviable, inapte de la main gauche depuis l’âge de 13 ans, plutôt que de le suggérer. Et insister plus lourdement sur la pulsion sexuelle de la fausse violée (aucune preuve médicale n’a été demandée, on « croit » une blanche sur parole) qui l’a fait embrasser un nègre après l’avoir attiré jour après jour sous des prétextes futiles. Cette plaidoirie s’adresse au public éclairé et intellectuel de 1962 plutôt qu’à la réalité agricole de 1932, c’est à mon avis la faiblesse du film (et peut-être du livre).

DVD Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird), Robert Mulligan, 1962, avec Gregory Peck, Mary Badham, Phillip Alford, John Megna, Brock Peters, James Anderson, Collin Wilcox Paxton, Robert Duvall, Estelle Evans, Rosemary Murphy, Richard Hale, Frank Overton, Universal Pictures 2016, 2h04, standard €6.99 blu-ray €13.46

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Milo Manara, Le Caravage 1 – La palette et l’épée

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1592, Michelangelo Merisi, dit le Caravage du nom de la petite ville où sa famille a trouvé refuge lors de la peste de Milan de 1576, a 21 ans lorsque le dessinateur le croque en partance pour Rome. C’est un vigoureux jeune homme aux cheveux noirs, à la chair pleine et à la chemise échancrée.

Il n’hésite pas à faire le coup de bâton pour protéger les faibles en butte aux atteintes des grands, ce qui lui fait une réputation de querelleur, mais il est vite adopté par les ateliers qui pullulent dans la capitale romaine.

Milo Manara dessine très bien les corps, notamment les croupes et les poitrines des jeunes filles. J’en avais été ébloui jadis dans Le Déclic.

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Le jeune Mario invite Michelangelo dans l’atelier de son maître et se montre au naturel. Le Caravage le peindra en peleur de fruit, en garçon au panier, en Bacchus, en ange sensuel, en Amour victorieux. Mais le Caravage peint aussi des prostituées en Madone et en Vierge à l’Enfant, aimant la lumière qui joue sur les globes des seins et sur l’ovale des visages. Il met en scène, comme au cinéma, ses personnages qui semblent surgir de l’ombre.

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L’audace nature a de quoi choquer les bons prêtres qui commandent des œuvres, notamment Saint Matthieu et l’ange ou la Mort de la Vierge. Malgré la protection du cardinal Del Monte, Caravage ne peut pas tout exposer, même s’il déclare peindre le vrai pour le peuple. Il décorera l’église Saint-Louis des Français de grandes compositions devant lesquelles la foule se presse page 50.

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Certains reprochent à Milo Manara de ne pas tirer plus avant son héros vers l’homosexualité, fort commune et pratiquée à l’époque renaissante en Italie. Mais rien ne prouve ce penchant du Caravage ; il a peint aussi bien les corps de jeunes mâles que de jeunes filles, s’attachant à la caresse de la lumière sur l’architecture de chair.

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Donald Posnar a évoqué en 1971 le penchant homoérotique du peintre, évident dans l’Amour victorieux, mais Maurizio Calvesi en 1986 le justifie par les goûts du mécène qui a commandé le tableau, le cardinal Del Monte. Evidemment, Dominique Fernandez en a tiré un roman, La course à l’abîme, pour attirer dans la secte le génie qui échappe à toute étiquette. Mais il ne prouve rien – que ses propres penchants. Le Caravage était le second peintre préféré de François Mitterrand après Zurbaràn, selon Anne Pingeot – pour son réalisme, sa violence.

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L’histoire de cette première partie de la vie du Caravage, de son arrivée à Rome à 21 ans jusqu’à son départ après le duel où il a tué en duel Ranuccio Tomassini à 35 ans, est assez plate, convenons-en. Manara est dessinateur, pas scénariste ; il s’est contenté de décalquer la biographie dans ses grands traits. Ce qui compte est pour lui moins la vérité historique, malgré une préface un brin pompeuse de « l’historien de l’art » Claudio Strinati, que la vérité humaine du dessin.

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Et le trait est ce qui comble le lecteur. Milo Manara élève les bâtisses de la Rome du XVIe siècle avec toute la grandeur et le délabrement attesté par les peintres, il donne vie aux corps par l’éclairage et par le mouvement. Les tétins à demi sortis du corsage de la putain avinée page 20 sont érotiques, de même que sa croupe lisse et nue offerte à la fessée page 22. Mario dépoitraillé qui prépare un fruit dans la pénombre d’une bougie est aussi très sensuel page 24, tout comme la courbe de son corps nu angélique vu de dos, page 30. Manara ne fait que reprendre les peintures même du Caravage, mais avec quel talent !

Il faut examiner les petits détails des cases pour en goûter tout le travail. Le grouillement réaliste de la vie est très bien rendu. Les couleurs ocre et rouge-brun des pages sont de même tirées des teintes préférées du peintre, ce qui donne une ambiance familière en clair-obscur.

Nous avons là un bel album qui fera aimer avant tout le dessin, immergera dans l’atmosphère romaine au XVIe siècle et déroulera de façon plaisante une part de l’existence mouvementée d’un grand peintre dans l’histoire. Milo Manara dessine remarquablement, qu’on se le lise !

BD Milo Manara, Le Caravage 1 – La palette et l’épée, 2015, Glénat, 64 pages, €14.95

e-book format Kindle, €9.99

Pour connaître le peintre : José Frèches, Le Caravage – peintre et assassin, collection Découverte Gallimard, 2012, 160 pages, €15.80

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Jean Monnet, Mémoires

jean monnet mémoiresJean Monnet est l’un des fondateurs de l’Union européenne et une personnalité que j’admire fort : calme, têtu, méthodique, il croit aux faits et aux relations humaines. Il a été, sa vie durant, une force tranquille. Ce sont ces forces-là qui, dans les époques de chaos, impriment leur marque à l’histoire. J’aime en Jean Monnet trois traits : son pragmatisme, sa faculté de communiquer et sa détermination. Tout ce qu’il faudrait aujourd’hui au projet européen !

Pragmatisme

Point de grandes idées mais des maximes d’expérience, tirées d’un don d’observation et d’une mémoire peu commune. Ne comptent que les faits. Aussi, quand ils surviennent, il n’y a jamais surprise puisqu’ils ne peuvent entrer en contradiction avec les idées abstraites, a priori. « Quand le moment vient, tout est simple ». D’où le goût de Monnet pour les États-Unis : « l’expansion américaine n’avait pas besoin d’être expliquée. Elle était spontanée comme la nécessité. » Vouloir le nécessaire – non seulement l’accepter comme tel mais vouloir qu’il soit, l’aider à advenir – ainsi est Jean Monnet. Non pas un fataliste mais plutôt un tragique. Je sais que ce mot aujourd’hui fait sourire, mais il faut l’entendre dans le sens antique d’adaptation au destin : jamais une résignation mais une nécessité interne qui fait que l’on va jusqu’au bout de ce que l’on entreprend, quelles qu’en soient les conséquences. Ce qu’on ne peut changer, il faut s’y adapter ; ce qu’on peut changer, il faut l’accomplir.

Une personnalité de ce genre peine à écrire ses Mémoires : comment raconter l’évident, expliquer le nécessaire ? « Aussi loin que me ramènent mes souvenirs, je me vois appliqué à ma tâche que je ne discute pas. Je n’ai pas l’imagination de ce qui ne me paraît pas nécessaire ». Tout Jean Monnet est là et l’on retrouve cette idée plusieurs fois dans le livre. L’utopie des possibles ne l’intéresse pas. Il se place face à ce qui est, voilà tout. « Ce que j’ai fait, ou ce que j’ai contribué à faire, et que j’ai raconté dans ce livre, est né des circonstances lorsqu’elles se sont présentées. Elles ne m’ont pas marquées et j’étais toujours prêt à les accueillir. C’est peut-être cette disposition d’esprit, ou cette disponibilité de l’esprit, qui est le plus important dans l’action – la vie est généreuse en occasions d’agir, mais il faut s’être préparé longtemps par la réflexion pour les reconnaître et les utiliser lorsqu’elles surviennent ». Être prêt signifie être solide, ne pas être désarçonné par les circonstances.

Rien de tel pour cela que d’être né dans un milieu aisé et laborieux, où l’on se fait une vertu du travail de longue haleine. Nul doute que la famille de négociants en cognac, où naquit Jean Monnet, ne possédât ces qualités au plus haut point. Élaborer un cognac est un luxe qui exige des années et du soin ; le vendre réclame de l’habileté ; conserver sa clientèle exigeante, de haut niveau, nécessite du doigté et le sens des relations sociales. Rien de cela n’est négligeable dans la construction d’une personnalité. Ainsi, la naïveté affichée par Jean Monnet à ce sujet reste-t-elle un peu touchante : « Il me semblait que j’avais toujours suivi la même ligne continue dans ces circonstances, sous des latitudes différentes mais avec une seule préoccupation : unir les hommes, régler les problèmes qui les divisent, les amener à voir leur intérêt commun. Je n’en avais pas l’intention avant de l’avoir fait et je n’en ai tiré de conclusions qu’après l’avoir longtemps fait ». L’habitus familial est parfaitement intégré. Le commerce est le métier de conciliation par excellence, fait de concessions réciproques par nécessité. L’intérêt objectif des parties est que l’échange se fasse, pour un profit mutuel. Ainsi en Europe, malgré les intégristes.

La limite évidente est ceux qui refusent de négocier quoi que ce soit parce qu’ils convaincus de détenir tout seuls la vérité. Jean Monnet cite les communistes, on peut dire la même chose de tous les croyants, écologistes, gauchistes, socialistes, islamistes ou intégristes catholiques compris : « Certes, j’ai rencontré des résistances politiques venant d’horizon divers, mais aussi longtemps que la discussion reste ouverte, je les respecte et fais ce que je peux pour les surmonter. Ce n’est pas la politique des communistes qui m’a le plus gêné, c’est leur refus de discuter ».

Faculté de communiquer

D’où son attention portée à l’information et son goût des relations. Le pragmatisme implique d’être au courant des faits. La négociation implique que l’on mette au courant les autres. Ainsi convainc-t-on de la nécessité des choses.

La bonne circulation de l’information dépend des conditions psychologiques. Pour convaincre, il faut lever les blocages. Une fois des rapports détendus et amicaux établis, l’information passe d’elle-même et, avec elle, les nécessités ; Jacques Delors savait pratiquer cette méthode. Il faut contourner les questions de susceptibilités. Il faut « trouver un langage commun à ceux qui savent et à ceux qui décident » dit Monnet. Encore faut-il qu’une idée parvienne à ceux qui ont le pouvoir : « C’est là que se mesure le prix de la confiance lentement acquise dans les échanges quotidiens fondés sur la sincérité ». Une conviction : la vérité est le fait ; elle est la même pour tous. Ce qui empêche chacun d’agir selon le fait est son aveuglement idéologique, sa légèreté à observer, ou bien les questions de personnes. La confiance lèvera le troisième obstacle ; l’attention lèvera le second ; la sincérité lèvera le premier.

Pour cela, rabâcher : « Si je n’ai jamais trouvé plusieurs manières d’expliquer les mêmes choses, c’est parce que les mots ont un sens et un seul. Je ne vois pas la possibilité de les changer, je n’en sens pas le besoin. Je vois même beaucoup d’avantages à mettre les mêmes formules dans la tête des gens. On appelait ma grand-mère maternelle ‘Marie-la-rabâcheuse’. Je crois qu’elle avait seulement quelques idées très simples et qu’elle y tenait ». Si l’on est convaincu soi-même, on convaincra – surtout à notre époque de chaos philosophique et de surinformation. C’est ainsi que l’on fait de la politique selon Jean Monnet ; l’Europe en manque cruellement.

carte union europeenne 2013

Détermination

Mais l’efficacité est aussi de rester inébranlable contre vents et marées. Rabâcher, mais avec hardiesse et tranquillité. Ne pas craindre de répéter dix fois le même thème aux mêmes personnes – mais avec sérénité, en écoutant les doléances et les critiques, les intégrant, ne se fâchant jamais. C’est l’un des secrets de réussite de Jean Monnet : agir par nécessité de longue date en poursuivant une seule pensée à la fois. En même temps, ne rien laisser faire : « rien ne doit être approximatif, conclu par lassitude et en raison de l’heure ». Ne pas se laisser aller au doute : « il faut agir sans faire d’hypothèses sur les risques de ne pas aboutir ». Parfois faire passer son idée par un coup de force, en se présentant comme le seul recours dans la débâcle, le mieux préparé dans la faiblesse générale – à condition toujours de bien savoir ce que l’on veut : « la précipitation est favorable à ceux qui savent où ils vont. Combien de fois ai-je réussi à substituer au dernier moment le texte que j’avais patiemment élaboré à celui qu’un homme politique indécis et nonchalant avait négligé de mettre au point ». Importance des mots : on découvre ce contre quoi Monnet s’élève par tout son caractère et toute son éducation : l’indécision et la nonchalance – ces deux plaies du commerce, qu’il soit de marchandises ou entre les hommes. « Il n’y a pas de limites, sinon celles de la résistance physique, à l’attention que l’on doit porter à ce que l’on fait, si l’on veut réellement aboutir ». Toute une morale du labeur ; tout l’honneur du travail bien fait.

La gloire ? Très peu pour lui. Mieux vaut l’efficacité dans l’ombre, car qui réussit trop bien au grand jour se voit démasqué et s’attire les jalousies. D’où sa méfiance envers la politique et le souci de ne pas piétiner les platebandes des politiciens. Le prétexte : « puisqu’ils ont les risques, ils ont besoin de lauriers ». Jean Monnet, lui, préfère la liberté de la réflexion durant les longues promenades dans la campagne, où les problèmes du moment prennent leur juste mesure et se décantent d’eux-mêmes.

En bref, voici un grand acteur du projet européen. « Ai-je moi-même obéi, je ne saurais le dire, je ne connais d’autre règle que d’être convaincu et de convaincre. Personne ne m’eut fait faire ce que je ne croyais pas bon et utile de faire, et en ce sens je n’ai pas eu de maître ». Jean Monnet reste pour moi un modèle d’esprit supérieur en notre siècle.

Jean Monnet, Mémoires, 1976, Livre de poche 2007, 825 pages, €8.17

En savoir plus :

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Réformer en France

Mais oui c’est possible, a répondu jadis Michel Rocard. Ministre du Plan en 1981, ministre de l’Agriculture 1983-1985, et Premier ministre entre 1988 et 1991, Michel Rocard sait de quoi il parle. La Réforme ? Il est né dedans. L’État ? Il y est tombé tout petit. La pratique ? Il n’a cessé de la tester, de la pétrir, de la théoriser.

michel rocard

Tout d’abord, réformer l’État ne saurait être en soi un projet politique. Les citoyens sont en droit de considérer que l’organisation de l’État marche bien et que ses délégués effectuent correctement leurs tâches, contrôlés par des organismes juridiques. Un État efficace, ce n’est pas de l’idéologie mais de la déontologie.

Ensuite, la réforme de l’État ne s’arrête jamais, elle n’est pas cantonnée à l’Administration générale mais s’étend à tous ce qui est public, entreprises et collectivités locales. Les changements du monde sont incessants et les organismes doivent s’y adapter pour ne pas connaître le sort des dinosaures, que ces organismes soient vivants (les hommes) ou artificiels (les organisations). Il y a, longuement décrite par la sociologie, une pente naturelle à la bureaucratisation dans tout ordre humain, qu’il soit public ou privé.

La concurrence et l’exigence de bénéfices obligent constamment le privé à se remettre en question, même si cela prend parfois dix ans (les banques par l’informatique puis par la crise des marchés, l’automobile contrainte et forcée par la concurrence asiatique). En revanche, qu’est-ce qui pousse l’État à se remettre en cause ? Les citoyens ? Les déficits excessifs ? La comparaison avec les pays voisins ? Ce devrait être l’exigence démocratique même, le fait d’assurer à « la volonté générale » la traduction la plus efficace dans l’action. Les moralistes devraient avoir cela à l’esprit et s’y tenir, s’ils se veulent démocrates. Si François Hollande suit Nicolas Sarkozy dans la volonté de réformer, c’est contraint et forcé par le mouvement du monde et par le déficit accumulé dans les années je-m’en-foutistes – pas par souci d’intérêt général.

Michel Rocard voit cinq conditions pour réussir une réforme publique en France :

1 – Ne pas courir de suite au symbolique. Il est nécessaire d’éviter les affrontements politiques stériles qui font s’affronter les Grands Principes comme s’il s’agissait, à chaque fois, de croquer la pomme pour risquer d’être chassé d’Éden. Le débat au Parlement est utile lorsqu’il vient couronner une négociation déjà préparée entre partenaires de bonne volonté. Mais, commencée au Parlement, une réforme est presque sûre de s’enliser sous les prises de positions symboliques qui poussent toute position à la théologie. Pour réformer, mieux vaut éviter les conflits. Ce qui n’est pas conflictuel est ignoré par les médias, donc par les politiciens. Ce n’est que lorsqu’une réforme est mûre, les intérêts conciliés autant que faire se peut, que le débat démocratique est utile pour consolider les réformes et en faire un consensus.

2 – Une seule réforme à la fois selon Michel Rocard. Toute annonce fait peur, Alain Juppé en a fait l’expérience en en lançant quatre d’un coup en 1995. La mobilisation de l’opinion publique peut aider à débloquer les politiques, mais il faut pour cela présenter un projet de société, pour lesquelles les réformes ne sont que des éléments. Jacques Chaban-Delmas et Raymond Barre y avaient réussi.

Mais ce n’est plus la seule méthode :

  • Nicolas Sarkozy avait fait en 2007 du mouvement sa tactique : l’excès de réformes amorcées empêchait les lobbies syndicaux, patronaux et politiciens de se mobiliser.
  • François Hollande a choisi une troisième voie : « fixer » les médias sur un thème de société (mariage gai, salle de shoot, Dieudonné, droit étendu à l’avortement, maîtresse cachée) pour faire passer en douce ses réformes cruciales (allongement de la durée de cotisation pour les retraites, CICE, non cumul des mandats).

3 – Éviter les effets d’annonce car les blocages surgissent avec déformations du vrai. Le front du refus enfle, sans porter vraiment sur le sujet. L’annonce cristallise plutôt les mécontentements diffus. Pour créer le groupe Air France, des mois de négociations secrètes avec M. Seydoux ont précédé l’affichage, qui n’a été fait publiquement que lorsque tout le monde (État, syndicats, patrons) était d’accord. Mais les effets d’annonce permettent parfois de remplacer le projet de société » lorsqu’il est trop absent de la présidence : la « réforme fiscale » hollandaise, aussi prometteuse que visqueuse à mettre en œuvre (voir la sauce du même nom).

4 – Toute réforme d’ampleur doit s’accompagner d’une négociation sociale jusqu’au bout. Mieux vaut négocier non pas avec les instances officielles, toujours en représentation et obligées par le système politico-médiatique de se poser comme au théâtre, mais avec le niveau en-dessous. Ce qui compte est d’avancer, avec pragmatisme, en faisant des concessions réciproques. On ne réforme pas en faisant de la déclamation à la Corneille, mais mezza-voce à la Giraudoux. François Hollande sait faire discuter les autres ; Nicolas Sarkozy savait dealer en maquignon.

5 – Un processus de réforme réussi est celui qui ne se fixe aucun délai. Si un calendrier est posé, il y aura toujours une partie qui jouera la montre pour arracher un dernier avantage au dernier moment. Mieux vaut débattre de la pratique à mettre en œuvre que du gain à obtenir. Ce qui signifie qu’une vraie réforme ne saurait figurer dans un programme politique, soumis aux délais des « cent jours », du quinquennat ou de la législature, mais s’effectuer dans l’ombre, par une pression constante. Sera-ce le cas de la réforme des collectivités locales, sans cesse promise, sans cesse différée ?

reforme education nationale

La réforme en France est plus qu’ailleurs difficile :

  • Parce qu’on ne peut discuter avec personne : où sont les syndicats représentatifs ?
  • Parce qu’un certains élitisme de grandes écoles (issu de la reconstruction d’après-guerre) rend plus qu’ailleurs incapables les énarques à mettre en relations les diverses forces sociales, formatés qu’ils sont aux maths et à la hiérarchie centralisée.
  • Parce qu’une tradition millénaire de l’État-nation a poussé encore plus après la Révolution à faire table rase des corps intermédiaires, assimilés à tort aux « privilèges » d’Ancien Régime, ce qui fait qu’entre l’État absolu et les individus atomisé, il n’y a rien, surtout pas de dialogue. Donc pas de « social-démocratie » possible, faute de partenaires égaux.

Il faut donc contourner ces rigidités. Sortis du théâtre, la plupart des acteurs sont charmants, disposés à bien faire et soucieux d’avancer. Mettez-les en représentation et ils prennent des postures de Matamores qui figent immédiatement toute action au profit d’un rôle déjà écrit (voyez Mélenchon ou Le Pen !).

Il y a donc du travail et de l’habileté. François Hollande a ces deux qualités. Lui manque peut-être la troisième – mais cruciale – la volonté…

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Haruki Murakami, 1Q84 tome 2

Haruki Murakami 1Q84 2b

Étrange charme que cette œuvre de la maturité. Le roman se poursuit, s’approfondit, les personnages sont creusés, plus présents encore. C’est qu’on arrive à l’acmé, au moment crucial qui explique et justifie l’aventure. Il y a eu un aiguillage qui a fait dévier du monde normal, quelque part dans le premier tome. Nous ne sommes plus en 1984 mais dans l’année 1Q84 où les Little People se révèlent. Ils ont toujours vécu en compagnie des hommes, mais très peu sont aptes à les percevoir. Il faut une disposition particulière, être perceveur, et être accompagné d’un autre être humain complémentaire : le receveur.

Nous sommes dans un vrai thriller avec menaces, meurtres et tueurs. Nous sommes en même temps dans le surréel de la bifurcation du monde. Et dans un roman des plus classiques qui fait référence à Dostoïevski et Orwell. L’amour, la mort – entre les deux le sexe fait le lien. Ni bien, ni mal, mais comme acte d’union entre les êtres imparfaits, entre les mondes complémentaires. Baiser, c’est à la fois chérir et vaincre, aimer et tuer.

La méticulosité est l’autre face de la violence japonaise, très proche du même tropisme allemand. Les personnages sont voués à toujours aller jusqu’au bout. Ce qui crée un caractère, mais aussi un destin. Les objets fabriqués en Allemagne sont très présents dans ce roman : depuis « la Benz » automobile jusqu’au revolver Heckler & Koch et même à la pendule Braun qui égrène le temps avec une précision rigoureuse. Haruki Murakami sait sentir l’universel de l’obsession, que ce soit dans en Europe ou dans son propre pays.

Cet état d’esprit porté à la maniaquerie secrète la secte comme la fleur le nectar. Se retirer du monde pour vivre selon une discipline draconienne – et choisie – est une façon de vivre son destin tout en s’en remettant à des puissances extérieures. De même lorsqu’on pratique à la perfection son métier : il s’agit toujours de se distinguer, d’avoir un « rôle ». C’est très japonais. Le viol de fillettes de dix ans est alors vu sous un autre angle : « une forme conceptuelle » pour « des échanges polysémiques ». Le leader baise l’ombre d’une âme, un être différent sorti du tissage des Little People. Comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences. Elles sont trompeuses, comme les démons Little People. Oh, me direz-vous, voilà une bien jargonnesque excuse pour assouvir ses instincts pervers ! J’en conviens tout à fait, mais l’auteur use justement du procédé pour condamner l’illusion des apparences, thème très bouddhique et à jamais actuel.

Qu’est-ce qui est « vrai » ? Rien ou tout, c’est selon. Affaire de point de vue : qui voit une seule lune ou deux lunes n’est pas dans le même monde, mais pourtant se côtoie. Qu’un orage brutal éclate sur un quartier particulier de Tokyo et l’on peut tout aussi « raisonnablement » incriminer un mauvais maillage des observations météo ou l’intervention rageuse des Little People. Comme Alice tombant dans le terrier du lièvre de mars, la réalité se déforme, même si elle reste la réalité.

lune et pin

Autre expression du fond japonais, l’équilibre des forces. Le monde n’est ni bien ni mal, comme dans les religions du Livre, il est en perpétuel équilibre – un peu comme chez les Grecs antiques. La démesure est condamnée par le Destin, la trop grande perfection comme la trop grande perversité. Tout ce qui dépasse les normes acceptables du monde (au sens métaphysique et non social), secrète son antidote pour que l’univers se rééquilibre. « Plus nous nous efforçons de devenir des êtres parfaits, magnifiques, méritants, plus l’ombre s’emploie précisément à rendre sa volonté sombre, mauvaise, destructrice » p.274. Ainsi Icare dégringolant pour avoir trop côtoyé le soleil, ainsi Alexandre devenu roi absolu après avoir conquis le monde connu, ainsi de la « race des seigneurs » dévoyée dans la perversité brutale. Qui veut faire l’ange fait la bête, disait sagement Pascal.

Au-dessus des humains reste la musique, qui plane, éternelle, omniprésente. La Sinfonietta de Janacek, mais aussi Bach, Telemann et les jazzmen américains des années 30. Au-dessus des humains reste aussi la lune, symbole de solitude mais aussi de paix, monde froid mais aussi féminin, s’élevant dans la nuit pour éclairer le monde des ténèbres et pour rythmer physiologiquement le temps.

Le lecteur avancera dans l’âme des acteurs, observera l’histoire prendre toute son ampleur, lira enfin le roman de la jeune fille de 17 ans et – ce n’est pas le moindre – apprendra à tisser une chrysalide de l’air…

Un charme étrange qui se prolonge, mûrit comme un vin en fût, et séduit diablement ! Écrit simple et direct, toujours aussi captivant.

Haruki Murakami, 1Q84 tome tome 2 juillet-septembre,  2009, traduit du japonais par Hélène Morita, 10-18 septembre 2012, 550 et pages, €9.12 et €9.12

Livre audio du tome 2 €23.18

Pour mémoire :

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Monastère de Sanahin

Les deux monastères de Haghpat et de Sanahin que nous allons voir aujourd’hui sont inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco en 1996 et 1999. Bus jusqu’au monastère de Haghpat, début de la randonnée pour ceux qui marchent. Je ne suis pas de ceux là aujourd’hui. L’épreuve d’hier dans la boue, la pluie qui tombe par intermittence ce matin, l’itinéraire dans les nuages vu du bus qui se contente de descendre dans la gorge pour remonter de l’autre côté en 2 h, rien de tout cela ne me tente. C’est marcher pour marcher, parce que c’est écrit sur la fiche programme. Je ne suis pas un intégriste de la randonnée, il faut que ce soit un plaisir.

Mais nous avons à peine le temps de boire un café, de regarder les marchandes de souvenirs et de chaussettes tricotées main, de faire un tour, que sonne l’heure de joindre l’autre monastère pour retrouver le groupe. Nous visiterons le monastère de Haghpat cet après-midi. Nous n’avons pas eu le temps de ne rien faire. L’alignement de bouteilles d’alcools divers sur la terrasse du café nous prouve que l’on n’est pas ici en pays musulman !

Bus donc, de virage en virage, pour descendre et remonter en traversant la ville stalinienne d’Alaverdi aux mines de cuivre encore en activité. Le minerai est toujours extrait, mais traité en Allemagne et plus en Union soviétique.

Avant le monastère de Sanahin, nous passons devant la maison-musée de Mikoyan, inventeur de l’avion de chasse MIG. La carlingue d’un MIG 21, gloire de l’URSS sous Brejnev, orne la pelouse. Au fond, ce n’est vraiment pas grand un avion de chasse ; le film nous présente toujours des monstres au grand angle mais il suffit d’être à côté pour constater que ce n’est guère plus long qu’une voiture, en beaucoup plus effilé.

Nous montons dans le village vers les escaliers menant au monastère. Des fermes portent sur la façade de jolies vérandas de bois ajouré peint. Leur style rappelle bien plus les datchas de Russie que les galeries persanes. Des vendeurs de souvenirs, souvent des gamins, s’égrènent sur les marches : cuillers en bois, santons, gants de laine tricotée, cartes postales.

Sanahin fut construit dès le IVe siècle selon une légende, mais peut-être faut-il y voir une rivalité avec Haghpat en face, bâti plus tard. Sanahin signifie d’ailleurs « plus ancien que ». Les structures d’aujourd’hui remontent à l’an 930, sous le roi Abas Bagratouni. L’église Sainte-Mère-de-Dieu aurait été construite par des moines arméniens refusant la secte chaldéenne et chassés des territoires byzantins.

Aux XIe et XIIe siècle, Sanahin fut le centre administratif des seigneurs Kiurikian et abritait une école supérieure. Il fut pillé par les Mongols puis par Tamerlan, comme tous les autres. Le complexe monastique comprend cinq églises, deux gavits (salles de réunion), l’académie, la bibliothèque, le campanile et les sépulcres des princes. Il y a aussi plein de khatchkars du XIe (je rappelle au lecteur que le khatchkar est une croix gravée sur pierre). Le campanile est une tour à trois étages érigé entre 1211 et 1235. Le petit lanternon qui le surmonte marque l’origine des clochers arméniens. Le scriptorium de 1063 est carré, coiffé d’un tambour octogonal, l’intérieur garni de rayonnages.

Nous marchons sur les tombes, mais c’est bon pour l’humilité des morts. Ils ont placé leur pierre tombale exprès pour cela, par humilité et… peut-être pour qu’on se souvienne d’eux avec respect (ce qui serait d’une humilité orgueilleuse, si l’on peut tenter l’oxymore). Certaines pierres sont nettement plus petites que d’autres, sont-ce des tombes d’enfants ? Non point, mais une humilité supplémentaire… Décidément, ce christianisme n’aime pas le monde, il lui préfère l’au-delà ; tout est méprisable ici-bas.

Le contraste entre l’extérieur et l’intérieur des édifices religieux est accentué ici bien plus qu’ailleurs. Nous passons brutalement de la lumière à l’ombre, pénétrés aussitôt d’une vague crainte due à l’œil devenu aveugle. Même chose lorsqu’on ressort : la douce pénombre laisse place à un éclat qui fait mal, comme si l’on quittait le giron maternel pour être jeté tout nu dans le monde hostile. A mon avis, ce contraste est voulu par les architectes, en opposition aux temples païens où les nuances de lumière étaient pensées par les colonnes et le large toit ouvert.

Dans le christianisme rigoriste des ascètes d’origine, il faut choisir : ou la maison du Père ou la jungle des démons extérieurs, ou le Bien ou le Mal – pas de degrés dans la foi. C’est tout ou rien, qui n’est pas avec moi est contre moi. Loin des verrières gothiques et des ombres des cathédrales, cette obscurité à peine percée de puits de lumière récuse toute nuance, elle oblige la pensée à être en noir et blanc et le tempérament à se rigidifier.

Retrouvez toutes les notes du voyage en Arménie sur ce blog 

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William Boyd, Orages ordinaires

Nous sommes à Londres après la crise financière. Un jeune anglais divorcé d’une jument hystérique américaine (pléonasme) revient dans son pays pour trouver un poste de chercheur en climatologie. Il sort à peine d’un entretien lorsqu’il lie connaissance avec un convive dans un restaurant. Une brève conversation s’échange, le quidam acquitte son addition et quitte la salle. Il a oublié un dossier sur son siège. Comme tout le monde, Adam Kindred, le jeune chercheur, veut lui rapporter. Rendez-vous est convenu le soir même par téléphone. Lorsqu’Adam arrive à la résidence sécurisée de l’oublieux, il laisse son nom et son adresse à l’entrée, monte à l’étage, voit la porte entrouverte, puis son interlocuteur un couteau à pain planté dans la poitrine qui lui fait signe d’approcher…

C’est ainsi qu’un jeune homme se trouve embarqué dans une histoire qui pourrait arriver à n’importe qui. Tout laisse soupçonner qu’il est le meurtrier, y compris sa panique en entendant du bruit sur le balcon. Rentré à son hôtel, ne voilà-t-il pas qu’un inconnu dans la rue l’interpelle ? Il ne se laisse pas faire et va désormais entrer dans l’ombre. Comment faire pour disparaître ? Dans une grande ville comme Londres, c’est assez facile : il suffit de ne plus être immatriculé nulle part. Exit téléphone portable, carte bancaire, compte en banque, carte de transport, immatriculation de véhicule, adresse, sécurité sociale. Quand vous n’êtes plus aucun des numéros, vous n’existez plus. Vous passez sous le radar du système. Vous êtes un sans domicile fixe, vivant d’expédients, mais libre et invisible.

Être intelligent ne nuit en rien à la clochardise, au contraire ! Adam trouve un square coincé à l’entrée d’un pont d’un quartier chic. Un buisson le rend invisible à tout le monde, très proche et ignoré à la fois. Mendier le rend presque riche, fréquenter une « église » parmi toutes celles qui pullulent permet un repas chaud (après un interminable sermon) et des rencontres utiles. Se laver dans les toilettes des gares, même payantes pour la totale, est à la portée de n’importe qui. C’est ainsi que l’on se reconstruit une identité, que l’on échappe aux préjugés policiers et – surtout ! – aux officines privées qui vous cherchent pour vous faire disparaître pour d’obscures raisons.

William Boyd côtoie sans cesse le roman policier dans ce roman littéraire. Il continue d’analyser la société anglaise, désormais hantée de fric, égoïste et médiatique au point que quiconque ne joue pas le jeu disparaît de la scène officielle en un clin d’œil. La différence avec le genre policier est que sa conclusion reste romanesque : pas de fin à l’enquête ni aux personnages. Ils sont laissés en plan sans conclusion. On ne sait même pas si ni pourquoi certaines officines des services secrets étaient impliquées. Tout reste possible, au contraire du happy end des thrillers ou des enquêtes dans le modèle consacré. Adam Kindred se trouve mêlé malgré lui à une affaire de tests en phase III pour homologuer un médicament attendu contre l’asthme. Des morts inexpliquées de cobayes, des enfants humains, pourraient compromettre le dossier. Est-ce pour cela que le chercheur responsable a été tué ? Kindred, pour sa seule défense, va chercher à fouiller, regarder l’informatique d’hôpital, impliquer un journaliste, jouer sur Internet, manipuler le système boursier… C’est l’ensemble du réseau alternatif qu’il va actionner pour échapper à la toile officielle qui cherche à l’immobiliser.

Adam Kindred est un universitaire spécialiste des nuages, qu’il sait faire tomber en pluie. Il aime les femmes et ne résiste pas à baiser qui lui plaît, après les préliminaires de sa génération. Il n’est pas indifférent aux enfants et ne peut s’empêcher de savoir ce qu’est devenu celui qu’il a apprivoisé et dont la mère, une demandeuse d’asile pakistanaise faisant la pute, l’a aidé et en est morte. Son nom, Kindred, signifie similaire, parenté, ressemblance. Autrement dit le parfait quidam, interchangeable, dans la société réduite des années 2000. Et pourtant la société hyper individualiste, égocentrée, à l’élitisme friqué et qui court à la catastrophe sans le savoir, comme un Titanic du XXIe siècle, recèle bien des surprises. « A savoir que les myriades de liens entre deux existences discrètes – proches, distantes, se chevauchant, se frôlant – sont là presque entièrement inconnues, inaperçues, un immense réseau invisible de l’à-peu-près, du quasiment, de ce-qui-aurait-pu-être. De temps en temps, dans la vie de tout un chacun, le réseau est entrevu, un court instant, et l’événement reconnu avec un cri d’étonnement ravi ou un frisson d’inconfort surnaturel » p.493.

Un bon roman, avec une histoire, une psychologie, de l’action, qui se lit avec fluidité.

William Boyd, Orages ordinaires, 2009, Points Seuil avril 2011, 498 pages, €7.60

Existe aussi en audio-livre, 2CD, Audiolib, octobre 2010, €21.85

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Albert Camus le Méditerranéen

A plusieurs reprises Albert Camus s’est affirmé porteur d’une culture « méditerranéenne » opposée à la culture « du nord ». Il s’est voulu héritier des Grecs, lucide, clair et populaire, contre les brumes jargonnantes et élitiste de « l’idéologie allemande ». Dans ‘L’exil d’Hélène’, texte qu’il date de 1948 et paru dans le recueil d’essais ‘L’été’, il précise cette appartenance.

La pensée méditerranéenne est celle du soleil. Son tragique est celui du soir où « monte alors une plénitude angoissée ». Le soir qui masque la beauté dans l’obscurité. Qu’est-ce que la beauté ? C’est le sens clair des proportions et des limites, une harmonie. « La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. » Il oppose cette paix avec le monde à l’inquiétude névrosée de la pensée d’Europe du nord, cette maniaquerie obsessionnelle en quête de « la totalité », d’empire absolu de la raison sur les choses.

Camus limite le nord européen aux penseurs allemands du XIXe. On peut trouver pourtant dans les sagas scandinaves un bon reflet de ce qu’il appelle la pensée grecque : l’amour tragique de la vie, le souci de l’équité et des libertés, le débat au parlement, l’exil plutôt que la condamnation à mort. A l’inverse, nombre de cultures méditerranéennes aliènent leur existence à un Dieu jaloux ou à un Livre prophétique, ne vivant que pour le Salut dans l’obéissance absolue au Texte. Prenons donc l’antinomie camusienne entre Méditerranée et Nord pour ce qu’elle est : une abstraction, un ideal-type.

La justice, pour les Grecs, est une balance qui équilibre ; la limite d’un plateau est toujours le poids de l’autre plateau : pour les hommes, la liberté commence où s’arrête celle des autres. Dans l’idéologie allemande (hégélienne issue de la platonicienne), au contraire, la Justice doit être absolue, « totale » – ou elle n’est pas. Tout compromis est inéquitable, même s’il est provisoire. On ne vit que dans l’éternel immédiat et l’absolu pour toujours. Le nord préfère la puissance (Hegel, Marx) à l’aveu méditerranéen qu’on ne sait pas tout (Socrate). La maîtrise du ciel et de la terre par la raison a déplacé les bornes, tout est vide hors le raisonnement – même l’énergie de vivre. On ne fait plus d’enfant par désir mais seulement si cela ne dérange pas la carrière et en sachant combien ça coûte.  « Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté ». Telle est la conscience des villes.

« C’est le christianisme qui a commencé de substituer à la contemplation du monde la tragédie de l’âme. » Le monde est beau, ici et maintenant. Les eschatologies religieuses ou laïques méprisent ce monde-ci et le maintenant : ils le voient comme ces ombres sur les murs de la caverne. Ils veulent le changer, ils désirent une autre vie dans l’au-delà de la caverne ou dans l’avenir radieux, forcément radieux. « Tandis que les Grecs donnaient à la volonté les bornes de la raison, nous avons mis pour finir l’élan de la volonté au cœur de la raison, qui en est devenue meurtrière. » Ce ne sont ni l’industrie des chambres à gaz, ni l’organisation bureaucratique contraignante du socialisme « réel », ni la science appliquée à Hiroshima, ni l’explosion des subprimes qui le démentiront… Seul le rationnel est réel, disait l’autre, mais quand le réel se borne au rationalisme, il délire dans l’ivresse logique du docteur Folamour ! « Les Grecs n’ont jamais dit que la limite ne pouvait être franchie. Ils ont dit qu’elle existait et que celui-là était frappé sans merci qui osait la dépasser. Rien dans l’histoire d’aujourd’hui ne peut les contredire. »

Les adeptes de la Raison pure, ceux qui veulent transformer le monde faute de le comprendre sont des tyrans dangereux. « L’esprit historique et l’artiste veulent tous deux refaire le monde. Mais l’artiste, par une obligation de sa nature, connaît ses limites que l’esprit historique méconnaît. C’est pourquoi la fin de ce dernier est la tyrannie tandis que la passion du premier est la liberté. » Camus rejoint Nietzsche du côté des artistes, des créateurs de monde – à l’opposé de Marx héritier de Hegel et de sa pesante prophétie de l’Histoire, trop contente d’elle-même. « L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. »

Camus conclut – prophétique dès 1948 ! : « D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. »

Nous avons nous-même trop de respect des êtres pour suivre les inquisiteurs.

Albert Camus, Noces suivi de l’Eté, 1938, Folio €5.41

Albert Camus, Oeuvres complètes tome 3 Pléiade, 2009 

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Haruki Murakami, La fin des temps

Nous sommes dans les années 1980 et ce qui préoccupe la société est le Big Brother informatique. L’ordinateur va-t-il un jour prendre le contrôle du cerveau ? Les données personnelles sont-elles pillables à merci par tout hacker un peu doué ? Va-t-on un jour manipuler les hommes à leur insu ? Un ingénieur informaticien n’est-il qu’un liseur de rêves enfuis ?

Dans l’univers Murakami, deux sociétés se partagent le pouvoir : System et les Pirateurs. Il expose la dialectique éternelle de la balle et de la cuirasse : quand l’une fait un progrès, l’autre suit. Cette course sans fin a quelque chose d’absurde, surtout si c’est la liberté humaine qui est en jeu.

C’est en effet d’absurde qu’il s’agit dans ce ‘1984’ orwellien écrit par un Japonais trentenaire. Conte surréaliste, un jeune homme banal de 35 ans, que sa femme a quitté depuis des années, remplit une mission de codage de données sensibles pour un vieux chercheur farfelu dont le laboratoire se cache dans les souterrains d’un immeuble de la ville. De quoi suggérer fortement l’image du Complot, tant la foule indifférente qui va travailler tous les jours ne soupçonne aucun des mystères de Tokyo : la lutte sourde des ténébrides contre tout ce qui vit à la lumière, le combat sans merci des informaticiens pour et contre le système, l’enjeu du contrôle humain…

Du jeune homme, on ne saura pas le nom. Il est la banalité même, interchangeable, homme machine. On lui a implanté une méthode de codage mental qui le rend à son insu manipulable en subconscient. Tous les autres cobayes sont morts d’un conflit psychique, pas lui. Il écoute de la musique, lit des romans, baise à l’occasion en saine gymnastique. Mais le Japonais moyen a plus d’un tour dans son sac : sa résilience, dirait-on aujourd’hui, lui fait concevoir un autre univers où ses contradictions trouvent leur logique. L’esprit même de Murakami, écartelé entre le Japon tel qu’il est et son décalage personnel qu’il résout par l’écriture.

D’où ces chapitres en parallèle où court une autre histoire. Autre versant de l’informaticien, l’arrivant dans une cité close de hauts murs. Entrent et sortent des licornes, animaux improbables dont un certain nombre meurt chaque hiver tandis que naissent des petits. Leurs crânes, conservés, enferment des rêves qu’un seul personnage dans toute la ville est capable de lire : le liseur de rêves – lui. Tout se déroule sans heurts ni passions dans une ville fermée pour l’éternité. Le « paradis » vu par Murakami n’est pas ce frais jardin peuplé de houris et d’éphèbes des peuples de la Bible…

On s’y ennuie. Votre ombre commence par vous quitter et, avec elle, la mémoire. Vous n’avez plus de cœur, ce qui évite tout incident, puisque les heurts entre humains ne sont que passionnels. Qui ne peut s’adapter est rejeté au fond de la forêt, en paria. Nous sommes chez Orwell, chez Huxley, dans l’URSS brejnévienne de ces années 1980 : un monde parfait est un monde sans passion où tout est rationalisé. « Cette ville parfaite n’a pu se former que parce que les gens ont perdu leur cœur. Ils tournent à l’intérieur d’un temps qui étend à l’infini leur existence parce qu’ils ont perdu leur cœur » p.442.

‘La fin des temps’ n’a rien à voir avec la fin du monde, seulement avec celle du narrateur. Son monde d’informaticien des années 1980 rejoint le monde imaginaire des licornes, la faute au vieux chercheur qui l’a formaté ainsi. Il est, ici et là-bas, fin du temps, rêve d’éternité peut-être. « Chacun a au fond de sa conscience un noyau dont il ignore le contenu. Dans mon cas à moi, il s’agit d’une ville. Dans cette ville coule une rivière et elle est entourée par d’épaisses murailles de briques. Les habitants de cette ville ne peuvent pas en sortir. Les seules qui peuvent sortir, ce sont les licornes. Elles aspirent en elles l’ego et la personnalité des habitants et vont les rejeter à l’extérieur des murs. C’est pourquoi personne n’a d’ego – de personnalité dans cette ville » p.479.

Outre l’idée de célébrer le roman de George Orwel ‘1984’ (écrit en 1948), le lecteur d’aujourd’hui notera la culture littéraire et musicale des années 1980 qui a disparu corps et biens : «  Combien y-a-t-il de types au monde capable de réciter les noms de tous les frères Karamazov, hein, je vous le demande ? » p.521. L’auteur n’hésite pas à évoquer Balzac, Stendhal, Proust, Joseph Conrad, les musiciens de jazz ou Bob Dylan, Bob Marley, Police… Il a d’ailleurs une vision de Bob Dylan assez juste : « on dirait la voix d’un petit enfant debout devant la fenêtre, qui regarde tomber la pluie » p.461.

Évoquons pour finir les errements de la traductrice qui confond volontiers droite et gauche et ne connaît rien aux voitures. Comment porter sa valise de la main gauche tout en pressant la main que sa copine a glissée dans sa poche gauche avec sa main droite ?… Comment confondre le poisson nommé turbot avec le compresseur des moteurs turbo ?… Mais que ces facéties involontaires ne vous gâchent pas le plaisir. Murakami vaut d’être découvert.

Haruki Murakami, La fin des temps, 1985, traduction française Corinne Atlan 1992, Points Seuil 2001, 528 pages, €8.07

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