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George Orwell, Wigan Pier au bout du chemin – Le quai de Wigan

Commandé par un éditeur sur la vie des chômeurs du nord de l’Angleterre durant la crise de 29, Orwell va passer plusieurs mois dans une région où les mines de charbon et les filatures de coton ont partiellement fermé. Il séjourne dans des familles ouvrières à Wigan, Sheffield, Barnsley et même dans une triperie qui fait pension, dont il décrit l’horreur dès le début du livre. Il visite quelques mines et va au fond, ce qui donne une description dantesque et superbe de la première partie où il voit les mineurs, dès 15 ans, en titans de bronze quasi nus, aux muscles forgés par l’effort dix heures par jour. La mine oppresse, la mine humilie, la mine transforme en « nègre » – les ouvriers sont comme une tribu opprimée par le colonialisme patronal. Il décrit aussi le crassier des terrils, la poussière qui s’incruste dans les murs des maisons, la promiscuité et la boue des paysages miniers. Seule la neige, en hiver, forme des « îlots de propreté et décence ».

Décence : le mot est lancé. C’est un fétiche d’Orwell, une traduction british de notre vieux « bon sens » doublé du « sens moral » très anglais. La Common decency – la décence commune – est ce naturel qui vous vient humainement et vous permet de juger de tout, des autres comme du système économique et politique.

Parmi les ouvriers autodidactes, il établit son idée encore vague du « socialisme » qu’il expose en seconde partie. Pour Orwell, c’est moins le “capitalisme” qui fait problème (rien qui ne puisse évoluer sous la pression sociale) que « l’industrialisme » qui est le règne progressivement envahissant de la machine. Un thème à la mode en ces années-là comme en témoignent H. G. Wells mais aussi Heidegger ou Spengler. Un thème qui demeure aujourd’hui avec l’effroi envers l’IA, « l’intelligence » artificielle dont le seul mot intelligence fait peur alors qu’il ne recouvre que des processus automatiques initiés par l’homme. Pour Orwell, l’être humain va par intelligence au plus efficace : si une machine existe pour faire le travail, pourquoi continuer à trimer ? Ce qui va faire dégénérer la race comme il le constate en une génération, comparant les types humains qu’il croise dans la rue ou chez les soldats de la Garde royale : de colosses ils sont devenus filiformes. Un témoignage de plus du virilisme mâle affiché par Orwell, une probable rançon de son dressage à Eton. C’est donc une autobiographie intellectuelle et idéologique qu’il écrit, à tâtons parce que la réflexion progresse de se voir couchée sur le papier. Je ne peux qu’inciter tout lecteur à faire de même, écrire en une page la conception qu’il se fait du monde et de la société : il y verra plus clair.

George Orwell n’est pas communiste au sens du parti marxiste-léniniste, dans lequel il voit clairement la dictature de quelques-uns et le machinisme de pensée. Il compare ces fanatiques aux catholiques romains anglais, tout aussi religieux, tout aussi sectaires. Mais sa critique porte surtout sur les petits intellos des classes moyennes – classe à laquelle il appartient – qui vont au prolo comme la vache au taureau tout en étant incapables par construction éducative et sociale de changer. On ne devient pas ouvrier, on y nait. Quiconque se déclasse pourra singer les gestes et les manières mais il restera ce que sa prime éducation l’a fait. Le socialiste bourgeois aime « le progrès », « la machine », il a « un sens hypertrophié de l’ordre » chap. XI p.612 Pléiade. Ce qui conduira certains au fascisme. Car l’intello socialiste sait mieux que vous ce qui est bon pour vous et vous l’imposera par la loi des urnes et de l’Etat transformé en mécanisation administrative. « La vérité, c’est qu’aux yeux de bons nombres de gens, qui se disent socialistes, la révolution ne présente pas un mouvement de masses auquel ils comptent s’associer ; elle représente un ensemble de réformes que « nous », les gens intelligents, allons leur imposer à « eux », les « classes inférieures » chap. XI p.613. Une dérive qui déshumanise mais qui est bel et bien dans la mentalité petite-bourgeoise socialiste. Le socialisme n’est-il pas l’idéologie de la période industrielle de l’histoire humaine ? « Seul l’homme ‘instruit’, notamment l’homme de lettres, s’arrange pour tomber dans le sectarisme. Et, mutatis mutandi, il en va de même avec le communisme. On n’en trouvera jamais le credo sous sa forme la plus pure chez un authentique prolétaire » chap. XI p.612. Il nous suffit de citer Sartre, Bourdieu, Mélenchon Badiou, Ian Brossat… et les écolos – venus de la gauche socialiste.

Car l’écologie est le nouveau socialisme de notre temps, imbu des mêmes rhétoriques, qui se sent une même mission de sauver les gens malgré eux, avec les mêmes petits intellos sectaires aux commandes. « L’intellectuel socialiste, à la culture livresque, qui juge nécessaire de jeter notre civilisation aux orties et qui est tout prêt à le faire. Pour commencer, ce dernier type se trouve exclusivement dans la classe moyenne, qui plus est la fraction citadine et déracinée de la classe moyenne. Plus ennuyeux encore, il inclut (…) les pourfendeurs de la bourgeoisie tout écumants de rage, les réformateurs plus tiède (…), les jeunes arrivistes astucieux des milieux littéraires, qui sont communistes à l’heure actuelle comme ils seront fasciste d’ici cinq ans, parce que c’est ce qui fait fureur, et toute cette sinistre tribu de femmes animées de nobles sentiments, de dévots de la sandale et de fanatiques du jus de fruit barbus et massivement attirés par le fumet du ‘progrès’ comme des mouches bleues fondant sur un chat crevé » chap. XI p.615. Nous reconnaissons aisément, près d’un siècle plus tard, les mêmes types politiques qui se croient originaux… Et nous verrons peut-être « d’ici cinq ans » si d’aventures Marine Le Pen gagne les présidentielles, les dévots du gauchisme et de l’écologie, venir lui lécher la main « parce que c’est ce qui fait fureur ». Après tout, si l’écologisme doit être imposé aux gens malgré eux, pourquoi pas un bon vieux fascisme à la chinoise ou à la russe pour le réaliser ?

Car, expose Orwell, le fascisme n’est pas le Mal en soi mais peut exercer une certaine fascination qu’il faut comprendre pour mieux la combattre. Les gens « n’ont pu être précipité vers le fascisme que parce que le communisme s’attaquait ou paraissait s’attaquer à certaines choses (le patriotisme, la religion, etc.) plus profondes que les motivations économiques ; et, en ce sens-là, il est tout à fait exact que le communisme mène au fascisme » Chap. XII p.619. C’est ce qui risque de nous arriver après les excès intello-sectaires de la gauche et le politiquement correct de lâcheté envers les extrêmes minorités : c’est ce qui est arrivé aux Etats-Unis avec Trump, sauf que les Américains sont pragmatiques et n’hésitent pas à tout changer (Trump a été viré) alors que c’est plus difficile et plus lourd en nos pays. « Il n’est sans doute pas très difficile, quand on en a soupé de la propagande socialiste la plus grossière, de voir dans le fascisme le dernier rempart contre ce qui menace le meilleur de la civilisation européenne » Chap. XII p.642. D’autant que le discours des socialistes est un repoussoir : « Parfois, quand j’écoute parler ces gens, et plus encore quand je lis leurs livres, j’ai le sentiment qu’à leurs yeux le mouvement socialiste dans son ensemble n’est rien d’autre qu’une sorte de chasse aux hérétiques grisante – les sauts de cabri de sorciers en transe dansant au son des tams-tams et sur l’air d’un ‘Abracadabra, je sens le sang d’un déviationniste de droite !’. C’est pour cette raison qu’il est bien plus facile de se sentir socialiste quand on se trouve parmi des ouvriers » chap. XIII p.648. Ils ne sont pas idéologues mais connaissent très bien la différence entre les opprimés et les  oppresseurs.

Orwell se met en verve dès qu’il en parle car, pour lui, le vrai socialisme se résume à deux mots que réclame la décence commune : « justice et liberté » – rien de plus, rien de moins. Pas besoin de château de cartes idéologique pour cela (un Mitterrand, qui venait de la droite calotine, l’avait bien compris, au fond). Il vilipende donc la trahison des clercs, ces intellectuels qui devraient donner le sens et fournir le modèle de la société à venir. « Le socialiste-type (…) est soit un bolchevique de salon à l’air juvénile dont il est vraisemblable que, moins de cinq ans plus tard, il aura épousé un bon parti et se sera converti au catholicisme romain ; soit, plus fréquemment encore, un petit employé de bureau collet monté, en général secrètement abstinent et souvent d’inclination végétarienne, au passé protestant non-conformiste, et, surtout, avec un statut social auquel il n’a nulle intention de renoncer » chap. XI p.608. Le type subsiste de nos jours, nous en avons tous rencontrés. Ceux qui s’affligent des mortifications comme se passer de sexe, d’alcool, de viande ou de voiture, voudraient que tous soient aussi malheureux qu’eux : c’est cela « l’égalité » à leurs yeux.

Inspirateur de Jean-Claude Michéa, ce livre de George Orwell mérite la postérité tant il décrit encore parfaitement les mouvements humains vers la politique.

George Orwell, Le quai de Wigan (Wigan Pier au bout du chemin), 1937, Ivrea 1982, 260 pages, €18.00

George Orwell, The Road to Wigan Pier (Wigan Pier au bout du chemin), 1937, Penguin Books Classics 2001 (en anglais), 240 pages, €11.14 e-book Kindle €0.65

George Orwell, Œuvres, édition de Philipps Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

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Patrice Montagu-Williams, Munduruku

Le roman du Brésil contemporain : démographie explosive, Etat bouffé aux termites, politiciens corrompus, policiers écartelés en clans, drogue à tous les coins de rue et violence dès l’enfance. Les filles font la pute dès 12 ans et les garçons entrent dans les bandes ou la police un an plus tard. Rio est un mythe pour touristes, il y a belle lurette que la ville du carnaval et du Christ Rédempteur est dangereuse : « À Rio, on vivait avec et on n’y prêtait même plus attention. Il suffisait de regarder derrière soi en marchant dans la rue et de ne jamais porter de bijoux ou de montres de prix. Il fallait juste avoir toujours un peu de cash au cas où un pauvre type à moitié drogué aurait la mauvaise idée de vous menacer avec son flingue ou son couteau » p.49. Pire qu’aux Etats-Unis du temps des pionniers, c’est chacun pour soi, la loi de la jungle est le droit du plus fort.

Quatre parties pour ce roman somme toute optimiste : la première à Rio, la ville infernale, reflet de la politique sud-américaine : « Au nom de la volonté qu’avaient les autorités d’offrir au monde entier les JO les plus festifs de l’histoire dans la capitale mondiale de la samba, le BOPE était devenu la voiture-balai policière des magouilles et des maux urbains sur lesquels le gouvernement brésilien se gardait bien de dire la vérité aux centaines de journalistes étrangers convoyés depuis deux ans pour constater la réhabilitation des favelas » p.11. Le Bataillon des Opérations Spéciales de la Police Militaire de l’État de Rio (BOPE) est chargé du sale boulot que les politiciens se gardent bien de régler. Or, lors d’une opération contre les bandes, une école contenant vingt-cinq enfants et leur maîtresse a été massacrée. Bento, le capitaine des forces spéciales qui n’a pu rien empêcher – « sur ordre » -, décide de quitter la police, de quitter la ville et de faire sa justice tout seul.

Les parties suivantes sont en Amazonie, réglées comme une tragédie. Bento part aux origines de son père, un indien Munduruku, au fin fond de l’Amazonie. Justement, une compagnie aurifère canadienne, la Barrick Gold, veut une concession pour l’exploitation industrielle du minerai. Justement, une compagnie française, Engie, veut construire un gigantesque barrage ; ou, si elle ne résiste pas à la jungle et à ses dangers, une compagnie chinoise. Tel est le Brésil, un Etat pourri qui n’a que faire des indigènes et du poumon amazonien de la planète : « Ils se sont tous ligués contre les Indiens : le gouvernement qui veut construire ses barrages, les chercheurs d’or et les grandes compagnies minières ou encore la mafia de l’agrobusiness qui vole les terres pour y élever du bétail ou faire pousser du soja » p.98. Un Etat qui n’a que faire de la pollution et de la forêt, du moment que ses élus s’en mettent plein les poches : « les dégâts causés par l’orpaillage industriel sont généralement irréversibles. Il sait qu’en dépit de tous les engagements qu’elle a pu prendre, la compagnie ne respecte qu’une seule chose : le profit. Il sait aussi qu’elle ne fait qu’exploiter, qu’elle ne crée pas de richesses, qu’avec elle, c’est plutôt massacre à la tronçonneuse, et qu’une fois les filons épuisés, elle pliera bagage en laissant derrière elle un paysage dévasté » p.163.

Bento est venu avec un arsenal et rencontre le père Michel, surnommé l’Archange, qui s’est fait adopter par les Indiens. Il faut dire qu’il a mis de l’eau dans son vin et n’est pas un missionnaire inquisiteur comme l’Eglise catholique a su en envoyer jusqu’ici. C’est « un curé qui tient à la fois une église, un bar et un bordel », est-il décrit p.173… Dieu doit s’adapter aux croyances locales, le bar est pour faire société dans ce coin perdu et le bordel parce que de toutes façons les filles se donnent, autant les protéger.

Un commando de la CIA, élevé par l’Agence depuis qu’il a été recueilli orphelin, est chargé de la sécurité de la Barrick. Mais il se fait doubler par le chef de la sécurité, lui-même en faute de n’avoir pas contrôlé l’un de ses sbires. Ce dernier viole et décapite une Américaine, représentante d’ONG bien connue aux Etats-Unis, et ce meurtre fait un foin international. La Barrick doit renoncer… mais pas les politiciens qui attendent toujours leurs chèques. Elle était devenue sa compagne et Bento venge la fille avec l’aide des villageois indiens, avant de se perdre dans la forêt avec son jaguar femelle apprivoisée ; le commando de la CIA tourne sa veste et défend désormais les Indiens et l’Amazonie. Car même les gringos se rebiffent, aidé des journalistes brésiliens qui veulent se faire une place au soleil : les politiciens brésiliens ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes et l’opinion les balayer car « rejeter la faute sur les gringos avides qui veulent profiter de l’affaiblissement temporaire du Brésil lui paraît un excellent angle d’attaque vis-à-vis d’une opinion meurtrie et humiliée par le comportement d’une classe politique prédatrice et cleptomane » p.236.

Outre l’action, écrite au présent alors que le ton général est plutôt à l’imparfait du récit post-événement, la culture brésilienne urbaine puis indienne est distillée à bon escient, à mesure des exigences de l’histoire. Et d’incisives remarques ponctuent le livre : « l’oxi. C’est deux fois plus puissant que le crack et cinq fois moins cher. C’est un mélange de pâte de cocaïne, d’essence, de kérosène et de chaux vive » p.143 ; « une pisse de chat tout juste bonne pour un abruti de chasseur du Middle West adorant parader devant ses copains avec chapeau de cow-boy sur le crâne, santiags aux pieds et fusil à pompe à la main devant son énorme cross-over, sur le toit duquel on a planté des cornes de bœufs » p.17.

A qui veut connaître ce Brésil qui vient de remplacer la gauche compromise par une droite dure probablement pas meilleure mais neuve, lisez ce roman !

Patrice Montagu-Williams, Munduruku, 2019, Encre rouge éditions, 309 pages, €20.00 e-book Kindle €6.99

Le autres romans de Patrice Montagu-Williams chroniqués sur ce blog

Note : le terme « métis » est un nom masculin qui donne « métisse » au féminin. Il est aussi un adjectif qui se décline de la même façon. Je sais que le dictionnaire intégré Microsoft Word est plutôt illettré en français, mais il existe Internet : https://fr.wiktionary.org/wiki/m%C3%A9tis

La présentation du livre par l’auteur sur YouTube !

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Monastère de Sanahin

Les deux monastères de Haghpat et de Sanahin que nous allons voir aujourd’hui sont inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco en 1996 et 1999. Bus jusqu’au monastère de Haghpat, début de la randonnée pour ceux qui marchent. Je ne suis pas de ceux là aujourd’hui. L’épreuve d’hier dans la boue, la pluie qui tombe par intermittence ce matin, l’itinéraire dans les nuages vu du bus qui se contente de descendre dans la gorge pour remonter de l’autre côté en 2 h, rien de tout cela ne me tente. C’est marcher pour marcher, parce que c’est écrit sur la fiche programme. Je ne suis pas un intégriste de la randonnée, il faut que ce soit un plaisir.

Mais nous avons à peine le temps de boire un café, de regarder les marchandes de souvenirs et de chaussettes tricotées main, de faire un tour, que sonne l’heure de joindre l’autre monastère pour retrouver le groupe. Nous visiterons le monastère de Haghpat cet après-midi. Nous n’avons pas eu le temps de ne rien faire. L’alignement de bouteilles d’alcools divers sur la terrasse du café nous prouve que l’on n’est pas ici en pays musulman !

Bus donc, de virage en virage, pour descendre et remonter en traversant la ville stalinienne d’Alaverdi aux mines de cuivre encore en activité. Le minerai est toujours extrait, mais traité en Allemagne et plus en Union soviétique.

Avant le monastère de Sanahin, nous passons devant la maison-musée de Mikoyan, inventeur de l’avion de chasse MIG. La carlingue d’un MIG 21, gloire de l’URSS sous Brejnev, orne la pelouse. Au fond, ce n’est vraiment pas grand un avion de chasse ; le film nous présente toujours des monstres au grand angle mais il suffit d’être à côté pour constater que ce n’est guère plus long qu’une voiture, en beaucoup plus effilé.

Nous montons dans le village vers les escaliers menant au monastère. Des fermes portent sur la façade de jolies vérandas de bois ajouré peint. Leur style rappelle bien plus les datchas de Russie que les galeries persanes. Des vendeurs de souvenirs, souvent des gamins, s’égrènent sur les marches : cuillers en bois, santons, gants de laine tricotée, cartes postales.

Sanahin fut construit dès le IVe siècle selon une légende, mais peut-être faut-il y voir une rivalité avec Haghpat en face, bâti plus tard. Sanahin signifie d’ailleurs « plus ancien que ». Les structures d’aujourd’hui remontent à l’an 930, sous le roi Abas Bagratouni. L’église Sainte-Mère-de-Dieu aurait été construite par des moines arméniens refusant la secte chaldéenne et chassés des territoires byzantins.

Aux XIe et XIIe siècle, Sanahin fut le centre administratif des seigneurs Kiurikian et abritait une école supérieure. Il fut pillé par les Mongols puis par Tamerlan, comme tous les autres. Le complexe monastique comprend cinq églises, deux gavits (salles de réunion), l’académie, la bibliothèque, le campanile et les sépulcres des princes. Il y a aussi plein de khatchkars du XIe (je rappelle au lecteur que le khatchkar est une croix gravée sur pierre). Le campanile est une tour à trois étages érigé entre 1211 et 1235. Le petit lanternon qui le surmonte marque l’origine des clochers arméniens. Le scriptorium de 1063 est carré, coiffé d’un tambour octogonal, l’intérieur garni de rayonnages.

Nous marchons sur les tombes, mais c’est bon pour l’humilité des morts. Ils ont placé leur pierre tombale exprès pour cela, par humilité et… peut-être pour qu’on se souvienne d’eux avec respect (ce qui serait d’une humilité orgueilleuse, si l’on peut tenter l’oxymore). Certaines pierres sont nettement plus petites que d’autres, sont-ce des tombes d’enfants ? Non point, mais une humilité supplémentaire… Décidément, ce christianisme n’aime pas le monde, il lui préfère l’au-delà ; tout est méprisable ici-bas.

Le contraste entre l’extérieur et l’intérieur des édifices religieux est accentué ici bien plus qu’ailleurs. Nous passons brutalement de la lumière à l’ombre, pénétrés aussitôt d’une vague crainte due à l’œil devenu aveugle. Même chose lorsqu’on ressort : la douce pénombre laisse place à un éclat qui fait mal, comme si l’on quittait le giron maternel pour être jeté tout nu dans le monde hostile. A mon avis, ce contraste est voulu par les architectes, en opposition aux temples païens où les nuances de lumière étaient pensées par les colonnes et le large toit ouvert.

Dans le christianisme rigoriste des ascètes d’origine, il faut choisir : ou la maison du Père ou la jungle des démons extérieurs, ou le Bien ou le Mal – pas de degrés dans la foi. C’est tout ou rien, qui n’est pas avec moi est contre moi. Loin des verrières gothiques et des ombres des cathédrales, cette obscurité à peine percée de puits de lumière récuse toute nuance, elle oblige la pensée à être en noir et blanc et le tempérament à se rigidifier.

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