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Patrice Montagu-Williams, Munduruku

Le roman du Brésil contemporain : démographie explosive, Etat bouffé aux termites, politiciens corrompus, policiers écartelés en clans, drogue à tous les coins de rue et violence dès l’enfance. Les filles font la pute dès 12 ans et les garçons entrent dans les bandes ou la police un an plus tard. Rio est un mythe pour touristes, il y a belle lurette que la ville du carnaval et du Christ Rédempteur est dangereuse : « À Rio, on vivait avec et on n’y prêtait même plus attention. Il suffisait de regarder derrière soi en marchant dans la rue et de ne jamais porter de bijoux ou de montres de prix. Il fallait juste avoir toujours un peu de cash au cas où un pauvre type à moitié drogué aurait la mauvaise idée de vous menacer avec son flingue ou son couteau » p.49. Pire qu’aux Etats-Unis du temps des pionniers, c’est chacun pour soi, la loi de la jungle est le droit du plus fort.

Quatre parties pour ce roman somme toute optimiste : la première à Rio, la ville infernale, reflet de la politique sud-américaine : « Au nom de la volonté qu’avaient les autorités d’offrir au monde entier les JO les plus festifs de l’histoire dans la capitale mondiale de la samba, le BOPE était devenu la voiture-balai policière des magouilles et des maux urbains sur lesquels le gouvernement brésilien se gardait bien de dire la vérité aux centaines de journalistes étrangers convoyés depuis deux ans pour constater la réhabilitation des favelas » p.11. Le Bataillon des Opérations Spéciales de la Police Militaire de l’État de Rio (BOPE) est chargé du sale boulot que les politiciens se gardent bien de régler. Or, lors d’une opération contre les bandes, une école contenant vingt-cinq enfants et leur maîtresse a été massacrée. Bento, le capitaine des forces spéciales qui n’a pu rien empêcher – « sur ordre » -, décide de quitter la police, de quitter la ville et de faire sa justice tout seul.

Les parties suivantes sont en Amazonie, réglées comme une tragédie. Bento part aux origines de son père, un indien Munduruku, au fin fond de l’Amazonie. Justement, une compagnie aurifère canadienne, la Barrick Gold, veut une concession pour l’exploitation industrielle du minerai. Justement, une compagnie française, Engie, veut construire un gigantesque barrage ; ou, si elle ne résiste pas à la jungle et à ses dangers, une compagnie chinoise. Tel est le Brésil, un Etat pourri qui n’a que faire des indigènes et du poumon amazonien de la planète : « Ils se sont tous ligués contre les Indiens : le gouvernement qui veut construire ses barrages, les chercheurs d’or et les grandes compagnies minières ou encore la mafia de l’agrobusiness qui vole les terres pour y élever du bétail ou faire pousser du soja » p.98. Un Etat qui n’a que faire de la pollution et de la forêt, du moment que ses élus s’en mettent plein les poches : « les dégâts causés par l’orpaillage industriel sont généralement irréversibles. Il sait qu’en dépit de tous les engagements qu’elle a pu prendre, la compagnie ne respecte qu’une seule chose : le profit. Il sait aussi qu’elle ne fait qu’exploiter, qu’elle ne crée pas de richesses, qu’avec elle, c’est plutôt massacre à la tronçonneuse, et qu’une fois les filons épuisés, elle pliera bagage en laissant derrière elle un paysage dévasté » p.163.

Bento est venu avec un arsenal et rencontre le père Michel, surnommé l’Archange, qui s’est fait adopter par les Indiens. Il faut dire qu’il a mis de l’eau dans son vin et n’est pas un missionnaire inquisiteur comme l’Eglise catholique a su en envoyer jusqu’ici. C’est « un curé qui tient à la fois une église, un bar et un bordel », est-il décrit p.173… Dieu doit s’adapter aux croyances locales, le bar est pour faire société dans ce coin perdu et le bordel parce que de toutes façons les filles se donnent, autant les protéger.

Un commando de la CIA, élevé par l’Agence depuis qu’il a été recueilli orphelin, est chargé de la sécurité de la Barrick. Mais il se fait doubler par le chef de la sécurité, lui-même en faute de n’avoir pas contrôlé l’un de ses sbires. Ce dernier viole et décapite une Américaine, représentante d’ONG bien connue aux Etats-Unis, et ce meurtre fait un foin international. La Barrick doit renoncer… mais pas les politiciens qui attendent toujours leurs chèques. Elle était devenue sa compagne et Bento venge la fille avec l’aide des villageois indiens, avant de se perdre dans la forêt avec son jaguar femelle apprivoisée ; le commando de la CIA tourne sa veste et défend désormais les Indiens et l’Amazonie. Car même les gringos se rebiffent, aidé des journalistes brésiliens qui veulent se faire une place au soleil : les politiciens brésiliens ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes et l’opinion les balayer car « rejeter la faute sur les gringos avides qui veulent profiter de l’affaiblissement temporaire du Brésil lui paraît un excellent angle d’attaque vis-à-vis d’une opinion meurtrie et humiliée par le comportement d’une classe politique prédatrice et cleptomane » p.236.

Outre l’action, écrite au présent alors que le ton général est plutôt à l’imparfait du récit post-événement, la culture brésilienne urbaine puis indienne est distillée à bon escient, à mesure des exigences de l’histoire. Et d’incisives remarques ponctuent le livre : « l’oxi. C’est deux fois plus puissant que le crack et cinq fois moins cher. C’est un mélange de pâte de cocaïne, d’essence, de kérosène et de chaux vive » p.143 ; « une pisse de chat tout juste bonne pour un abruti de chasseur du Middle West adorant parader devant ses copains avec chapeau de cow-boy sur le crâne, santiags aux pieds et fusil à pompe à la main devant son énorme cross-over, sur le toit duquel on a planté des cornes de bœufs » p.17.

A qui veut connaître ce Brésil qui vient de remplacer la gauche compromise par une droite dure probablement pas meilleure mais neuve, lisez ce roman !

Patrice Montagu-Williams, Munduruku, 2019, Encre rouge éditions, 309 pages, €20.00 e-book Kindle €6.99

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Note : le terme « métis » est un nom masculin qui donne « métisse » au féminin. Il est aussi un adjectif qui se décline de la même façon. Je sais que le dictionnaire intégré Microsoft Word est plutôt illettré en français, mais il existe Internet : https://fr.wiktionary.org/wiki/m%C3%A9tis

La présentation du livre par l’auteur sur YouTube !

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Sur le chemin des treks andins

Vers le kilomètre 82 de la ligne d’ENAFER, que nous atteignons, nous sommes désormais sur « le chemin des treks ». Nous buvons un coca ou une cervoise à 2 sols et demi lors d’une pause devant une boutique d’adobe sur le sentier. Deux chiots, sept cochonnets noirs et un chaton viennent se faire admirer.

Montée dans les eucalyptus. Chaleur. Nos porteurs se mettent à l’aise car le frais de la haute montagne est fini. L’un d’eux a un air très juvénile sous son casque de cheveux noirs. Il a enlevé son pull pour se reposer de sa charge. Descente au rio, puis dure remontée sous le soleil. Il ne faut pas avoir peur du dénivelé dans ce pays ! Au sommet de l’éminence, nous découvrons une nouvelle vallée qui coupe celle que nous suivons. Plantée au carrefour sur la pente en face, s’élèvent une cité inca et la forteresse qui commande le passage. Nous allons quitter la vallée de l’Urubamba pour remonter la vallée de Kusichaca et nous sommes au croisement. Descente jusqu’au nouveau rio, puis remontée jusqu’à la forteresse. Nous pique-niquons dans ses murs. Le site se nomme Pulpituyo.

Nous passons ensuite un moment dans la cité qui s’élève un peu plus haut, sur des terrasses aménagées. Elle comprend douze quartiers, regroupés par quatre. Selon l’usage, elle a une fonction religieuse (une pierre huaca se trouve là), une fonction administrative (gérer l’agriculture et l’entretien des terrasses), et une fonction militaire (au croisement de deux vallées stratégiques). Les ruelles qui courent entre les maisons en ruines sont rectilignes. Nous redescendons les terrasses par un « escalier flottant », bâti de grosses pierres dépassant du mur comme les barreaux d’une échelle.

La montée qui suit est raide, alternant avec de courtes descentes. Un bar sous chaume est installé en haut d’une montée et permet de se désaltérer de l’effort. Deux « sacs à puces » (Choisik dixit) et quelques poules à bonnet et collerette rôdent alentour. La fille d’une douzaine d’années qui sert semble un peu demeurée ; elle est très lente à comprendre ce que l’on veut, que l’on parle espagnol ou non, et met un temps fou à rendre la monnaie. Je lui demande « de l’eau avec gaz » pour Gisbert, elle « n’en a pas ». Un peu plus tard, Choisik en ouvre une. Passent trois garçons blonds en short, tee-shirt et sandales dans les 18, 15 et 12 ans. Par ressemblance ils doivent être frères. Ils parlent français entre eux. Qui sont-ils ? Ils semblent accompagnés d’un couple péruvien. Font-ils partie d’un groupe ? Ces mystères agrémentent la marche sur ce sentier plutôt fréquenté. Les résoudre n’est pas utile, le jeu est d’échafauder les hypothèses. Camélie parlant de Gusto, son mari : « il prend soin de son matériel parce que son matériel lui coûte, pas sa femme. » Gusto et Camélie sont tous deux dans l’enseignement dont ils aiment incarner l’archétype lorsqu’ils se sentent contestés par la société civile. Tous les profs se voient en élite nationale, ils « appartiennent à l’E.Na ». Mais en trek les rôles s’effacent vite, ils apparaissent vivants et très sociables. Lui est fonctionnaire d’université, elle est professeur de français. Fortune : « il faut toujours passer devant les autres avant de se moquer. » Ces ragots amusent dans la monotonie du chemin.

Ce soir, il y a au moins quatre camps de touristes différents, installés sur les divers endroits plats du village de Huayllabamba. Certains se perdent pour rejoindre le nôtre depuis le sentier, et cela les fait râler ; ils ont l’impression « d’avoir fait de la distance en plus » ces fonctionnaires de la randonnée ! D’après l’engin de Gisbert, nous sommes installés ce soir à 3000 m. Après une toilette assez complète dans le torrent qui dévale de la montagne, en aval des camps, vient l’heure du tarot. Nous sommes toujours les cinq mêmes, acharnés chaque soir, après avoir installé nos affaires dans les tentes, nous être rafraîchis et avoir remplis nos devoirs scripturaux (pour ceux qui prennent des notes). Un Manuel tout crasseux de sept ans vient nous demander comment on s’appelle et parler un peu pour obtenir des pop-corn. Périclès, qui parle un peu plus l’espagnol (il révise sa Méthode en 90 jours tous les soirs) lui dit qu’il en aura s’il va se laver les mains. Il y va. Dans maintenant deux mois et demi, Périclès saura parler espagnol.

La nuit tombe à 18 h pile, comme chaque soir. Le pisco tombe, aussi ponctuel, à cette heure-là. L’instituteur de l’école locale, « le professeur Fortunato », est invité à dîner avec nous par Choisik qui le place entre « ceux qui parlent espagnol », Périclès et moi. La conversation porte sur la scolarisation. Il s’occupe de 26 gamins des environs, répartis entre quatre niveaux d’âge, de 6 à 14 ans. Il n’est pas cher payé et bien isolé dans cette vallée, pas marié faute d’argent. Il nous envie un peu de prendre l’avion et de voir le monde. Ses élèves sont un peu ses enfants car son métier est sa seule vie. Ici est son troisième poste. Il a commencé à 28 ans après trois années d’école normale. Il nous demande combien nous gagnons ; il est difficile de lui répondre honnêtement, en fonction des écarts de niveaux de vie. Faut-il lui dire le vrai et le laisser effrayé et amer ? Faut-il tenter de traduire en équivalent local et en termes de statut social ? On ne peut traduire directement nos salaires en sols, au taux de change actuel, même si Périclès s’y essaie. Il faut plutôt raisonner en fonction de ce que l’on peut faire avec la même somme : les loyers, l’alimentation, les prix des trains et des hôtels, ne sont pas équivalents chez nous et ici. Malgré cela, nos réponses l’incitent à nous demander aussitôt de l’argent « pour son école ». Je réponds fort diplomatiquement que nous avons aidé déjà une école pauvre de la montagne, quelques jours auparavant, là où les touristes ne passent que très rarement, et que je dois en référer au groupe pour savoir ce que l’on peut faire. Choisik, qui l’a invité, aura à s’en débrouiller demain.

En allant nous coucher, nous contemplons un ciel clouté d’étoiles. Pour une fois, la vallée est orientée dans le même sens que la voie lactée : ne serions-nous pas sur le chemin de Machu Picchu ? A cette heure, parmi les gosses, les chiens, les vaches et autres animaux qui ont hanté le terrain depuis que nous sommes arrivés, seuls deux ânes ne dorment pas.

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Dans la campagne andine

Nous allons le long du fleuve, assagi après sa période rapide. Le chemin est campagnard, mais le périple sans grand intérêt. Choisik sait cependant avec bonheur éveiller l’intérêt pour les gens rencontrés. Nous allons ainsi voir de plus près se bâtir une maison en adobe. Les briques ont été préparées, malaxées de terre fluide et de paille, moulées, séchées au soleil. Les murs montent. On les assemble avec du mortier naturel, de la bonne boue gluante qu’un gamin de 11 ou 12 ans, le fils aîné de la maison, prend un plaisir manifeste à malaxer de ses pieds nus, en short, le polo déchiré. Il pellète ce mélange appétissant avant de le hisser tout frais et tout gluant au père, à l’étage, par un seau fixé à une corde passant par une poulie. Les deux petits frères regardent faire mais n’ont pas de tâches précises.

Plus loin, nous allons discuter avec les batteurs de quinoa, cette céréale des Andes très énergétique qui ressemble à de la semoule. Elle se bat comme le blé. La batteuse est ici une machine diesel, mais il faut enfourner les bottes coupées, recueillir la graine dans des sacs et dégager la sortie de la paille. La poussière, de terre et de brins de paille, est étouffante, et les hommes portent tous des foulards noués devant la bouche. Là aussi on travaille à partir de 12 ans à peu près. Sur ce champ, on récolte trois fois par an, nous dit le vieux, deux fois du quinoa et une fois du maïs en alternance.

Nous longeons ensuite des champs de luzerne, de petits pois, de patates. Certaines poussent encore alors que d’autres sont déjà récoltées dans de grands sacs. Bénédiction de l’équateur : l’absence de saisons marquées permet plusieurs récoltes par an. On plante à tout moment, il suffit d’attendre que cela pousse pour récolter, et recommencer aussitôt. Les patates cultivées ici sont belles, plus belles que celles de la montagne, grosses comme le poing. Un peu plus loin, les plants de patates sont en fleurs, de jolies fleurs violettes au cœur jaune.

Passage à gué. L’eau est fraîche à nos pieds nus ; elle court vite sur les galets glissants. Le rio prend des reflets bleutés, irisés, métalliques. Est-ce le ciel devenu gris ? Cette mystérieuse couleur serait plutôt l’effet d’une variété de schiste bleu qui affleure sur les rives. Nous croisons un homme portant sur l’épaule un araire comme à Ollantaytambo ; une femme porte un joug à bœufs ; un petit garçon porte un panier. Toute cette théorie va travailler les champs. Sur le chemin, nombreux sont les chiens, les cochons cherchant provende, les bouvillons broutant à l’attache, et même une chèvre.

Le camp est installé sur le terrain de foot du village de Chilea. C’est un pré bordé d’un chemin de terre et par la voie ferrée ; l’herbe y est grasse et fait les délices des vaches. Elles y ont laissé quelques traces et Gisbert fait « floc » lorsqu’il s’assoit dans sa tente. Il est obligé de la déplacer. Carène a deux belles bouses toutes fraîches dans son entrée. Les porteurs qui ont planté les tentes ne voient rien de particulier à ce voisinage, ni à ces odeurs très campagnardes. Il faut être de la ville pour en être offusqué ! Un chien dort en rond parmi les tentes. Il est affamé et peureux, comme tous les chiens d’ici qui servent de gardiens et pas de compagnons. Le ciel s’est couvert. Le vent a forci depuis le début de l’après-midi, apportant quelques minutes de pluie sur le chemin. Les trains de Machu Picchu à Ollantaytambo passent en face du camp. Les voyageurs de l’ENAFER regardent les tentes avec curiosité, sauf lorsque passe le train de luxe qui conduit les occidentaux de ruines incas en ruines incas.

Une demi-heure avant la nuit commence une partie de foot acharnée entre les porteurs et quelques trekkeurs qui n’ont pas peur de s’essouffler à 2800 m. Lorrain a fait du foot lorsqu’il avait 19 ans, « avant de rencontrer ma femme… ». Il fait merveille parmi ces amateurs des Andes. Mais dans l’obscurité qui descend brutalement les bouses comme les trous du terrain mettent à mal quelques chevilles. Périclès, qui ne se limite jamais, s’est fait assez mal. Diamantin ne joue pas au foot mais a eu « un orteil écrasé » en vidant le raft parmi les rochers boueux ce matin. Il s’inquiète des conséquences de ce bleu pour sa petite personne. Ne peut-on attraper le sida avec ça ? Le pisco sour apéritif n’atténuera qu’à peine ses récriminations médicales. Après un repas de soupe et de truite « du rio » (elles peuvent difficilement être surgelées…), Choisik offre un peu de pisco brut à ceux qui apprécient. La discussion roule alors sur l’alcool. Diamantin s’effare de ce que, à la cantine de sa « boite », « certains prennent une bouteille de vin pour quatre, le midi » ! Vous vous rendez compte ? Ce doit être le début d’une intoxication grave, n’est-ce pas ? « Quand même, nous, les jeunes (hic !) on prend de la Badoit le midi, même quand on va au restaurant. » Cette vision très XIXe siècle de l’alcoolisme « populaire » m’amuse. Boire du vin est plus un acte culturel pour accompagner le repas qu’une façon de se droguer. Il n’y a guère que les salons qui peuvent croire qu’un peu de vin « conduit » à l’alcoolisme lorsque l’on n’est pas « éclairé ». Car une bouteille pour quatre, cela ne fait guère que 19 cl par personne, à 12° d’alcool pour le vin moyen, cela fait 2.25 g d’alcool pur, à diluer par le poids de chacun et qui mettra des heures à passer entièrement dans le sang. J’ai beau commencer à le connaître, ce Diamantin, son snobisme bourgeois et son angoisse du politiquement correct me laissent toujours pantois !

Au matin, le soleil éclaire le massif de la Veronica aux glaciers immaculés. Des écoliers passent sur le pré, en route pour l’école un peu plus haut. Ils ont le visage et les mains lavés, les cheveux coiffés, la raie faite à l’eau. Deux chiens mendient du pain dont un beau noir et beige qui s’apprivoise rapidement, remerciant d’un coup de langue ses donateurs. Mabel et Gisbert content leurs mésaventures de la nuit, surtout cette omniprésente odeur de purin qui les a accompagnés dans leur sommeil, les vaches ayant agi avec enthousiasme et constance autour de leur tente.

Nous repassons le pont dans le village avant de grimper de façon abrupte. Le chemin suit longuement le flanc de la montagne. Nous croisons des cactus de différents types où sont accrochés des lichens appelés ici « barbes de vieux ». Un colibri noir au long bec en pipette aspire le nectar des fleurs rouges du cactus en voletant.

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L’auberge des énigmes à Cuba

Comme nous nous sommes couchés tôt, nous nous levons tôt. La vie rurale est ainsi faite que le soir nous fait aspirer au duvet alors que le matin, envahi de chants du coq, nous fait aspirer au lever. La nuit a été partiellement pluvieuse, plutôt venteuse, mais heureusement, le soleil se lève avec le matin. Les tee-shirts, qui n’ont pas pu sécher cette nuit, hérissent un peu la peau quand on les remet, mais il faut bien (acheter du synthétique est mieux).

kapokier cuba

Nous partons à pied en longeant le lac par la piste aménagée, dite « ruta naturale ». Il s’agit d’un parcours touristique et écologique de sept kilomètres prévu pour être effectué en quatre heures à pas de touristes traînant les niards geignards. Ce n’est pas notre cas, encore qu’il y a Françoise… Le chemin reste glissant de la veille, mais les rayons solaires parviennent à traverser les branches et, patiemment, entreprennent de sécher le sentier. Bananiers, kapokiers (ou fromagers), nous croisons diverses essences dont un arbuste électrique aux feuilles piquantes et aux épines sur le tronc. On me dit le nom local mais je m’empresse de l’oublier. Pedro nous dit qu’ici, on l’appelle « l’arbre aux feuilles en papier toilette à belles-mères ». Il faut deviner pourquoi (ha ! ha !). Des oiseaux courent les branches et criaillent, parfois mélodieusement. Nous voyons un pic vert qui – c’est incroyable ! – pique les vers tout en portant la tête rouge. Il y a aussi un todier de Cuba, tout petit et fluo comme une peluche de foire, tête rouge, corps verte et pattes fuchsia.

lac habanilla paysage cuba

La pause-café est à la maison d’un paysan, bâtie au milieu de plantations. Elle est entourée de chiens de poules, de dindons et de cochons. Deux dindons mâles se disputent une dinde. Ils font la roue alternativement devant la femelle qui les dédaigne alternativement, ce qui les fait glouglouter de rage. Mais il y en a un qui l’emporte et peut satisfaire la nature. La femme qui nous prépare le café local, dans sa cuisine de terre battue bien rangée, a amené son petit garçon avec elle aujourd’hui. Nous sommes dimanche et le petit n’a pas d’école, même dans un pays athée comme l’est Cuba. Il a été prénommé Luis Miguel, référence révolutionnaire à l’institutrice de la Commune de Paris Louise Michel. Il a six ans et est en cours préparatoire. Durant la semaine il habite le petit village près de l’hôtel. La maison paysanne où nous sommes est celle de sa grand-mère.

Après le café dans son dé à coudre habituel, nous quittons la maison bien aménagée, sa salle commune servant d’entrée, ses trois chambres et sa cuisine, pour monter vers une crête qui domine le lac et le rio Negro local à 700 mètres d’altitude. Là-haut plane un rapace, lentement, dans les courants ascendants. Il attend qu’un vivant tombe pour devenir charogne, quelques jours plus tard délicieusement comestible. Nul d’entre nous ne lui fera ce plaisir. Ne subsistent plus dans le bleu uniforme du ciel que quelques cirrus lenticulaires sur l’horizon. Tout le reste est pervenche comme une mer inversée.

Nous redescendons longuement du piton vers le lac, par des sentiers glissants encore. Hier ils devaient être une véritable patinoire. Un bateau nous prend pour nous mener à une cascade « pour se baigner ». Comme si nous éprouvions le besoin irrépressible de nous baigner alors que nous émergeons d’une journée entière de pluie… Mais le touriste, comme tout gamin, n’aspire qu’à se baigner dans la journée, chacun le sait. Le pique-nique consiste à avaler les sandwiches au pain élastique habituel, toujours les mêmes, un au fromage, un au jambon, suivi d’une orange et d’un Granny issu de la caisse apportée de France, avec une briquette d’un quart de jus de fruit. Cet en-cas avalé, nous reprenons le bateau jusqu’à une rive où nous attend un camion Zil de l’armée soviétique.

camion zil cuba

Nous disons adieu à nos deux « guides » locaux qui n’auront pas guidé grand-chose mais « gagné » des dollars, pour embarquer nos bagages et nos personnes dans le presque-char de marque Zil (en cyrillique sur le capot). Il va, avec une obstination mécanique et une forte odeur d’essence brûlée, nous conduire en ahanant sur les pistes défoncées durant trois quarts d’heure jusqu’à un bassin du rio Melodioso au joli nom. Nous y attend une auberge « La Gallinera », touristique en diable, qui nous accueille pour la nuit. Nous dormirons dehors, sous les auvents. Un petit garçon brun et vigoureux de sept ans joue tout seul au base-ball sur une terrasse en béton, pieds et torse nus. Il est ravi d’accueillir un partenaire en la personne de notre nouveau « guide » du jour, Yubran.

Nous sommes quelques-uns à prendre un bain pour nous délasser, dans les eaux du rio mélodieux, puis à sécher au soleil caressant en regardant le garçon frapper de sa batte la balle de ficelle et de chiffon que lui lance l’adulte. Ses muscles d’enfant jouent sur sa poitrine brunie, ses pieds sont bien campés à terre, c’est un petit mâle sérieux tout entier à son jeu. Il se prénomme Orestino, « petit Oreste » pour le distinguer de son père qui porte le même prénom grec d’Oresto.

orestino torse nu cuba

Le dîner est composé surtout d’une cuisse de poulet « à la gallega », recette d’ici, délicieuse, à base de poivron. Suit un fromage de Hollande à la compote de goyave, sucré-salé original tout à fait dans le style de notre nouvelle cuisine.

poulet a la gallega

Incités par Yubran, dont le français décidé propose une colle, Yves et Philippe s’émulent à nous proposer des énigmes « issues des tests d’embauche ». Est-ce pour voir si nous sommes intelligents ou pour se donner le beau rôle ? Je me souviens de celle des trois boutons qui commandent une seule ampoule dans une autre pièce. On ne peut entrer qu’une seule fois pour vérifier si l’ampoule est allumée. Comment faire ? Réponse : il faut actionner le premier interrupteur, attendre quelques instants, appuyer sur le second interrupteur, puis entrer et tâter la lampe. Si elle est froide et éteinte, c’est le dernier interrupteur qui l’allume. Si elle est chaude et éteinte, c’est le premier interrupteur qui l’allume. Si elle est allumée, c’est le second, que l’on vient d’actionner, qui la commande. Outre le nombre des interrupteurs, il faut faire entrer deux paramètres supplémentaires dans la réflexion : le temps et la température. J’avais eu l’intuition de la température mais pas celle du temps à attendre pour vérifier. Je me suis attiré ainsi cette remarque d’Yves : « eh bien, je ne sais pas si tu as été embauché souvent, mais tu es sur la bonne voie. »

Autre énigme : comment aligner dix arbres en cinq rangées de quatre ? Réponse (difficile à trouver) : dessiner une étoile classique à cinq branches. Philippe s’y est essayé toute la soirée. Il dit qu’il a fini par trouver logiquement. Je reste sceptique. Yubran avait soumis la première énigme : un homme croise un paysan qui revient de Santiago. Il porte quatre sacs qui contiennent chacun quatre chattes et chacune des chattes allaite quatre chatons. Combien de sacs, de chattes et de chatons vont à Santiago ? La réponse, je la trouve très vite. Il ne faut pas se focaliser sur les détails mais garder à l’esprit le sens de la question. Qui va à Santiago ? La personne qui rencontre l’homme portant le sac et son contenu si divers. La réponse correcte est donc « aucun ». Seul celui qui croise l’homme va à Santiago et pas le porteur de sac ni son chargement.

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