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Le Lavandou et Bormes-les-Mimosas

Le Lavandou apparaît trop construit, trop neuf, trop touristique, assez laid. La promenade de la plage, boulevard de Lattre de Tassigny, est bourrée de restaurants et de bars comme si c’était la seule activité de l’endroit (ce doit d’ailleurs être le cas).

Nous avons ce matin, juste au sortir de l’hôtel, 450 m de montée dont environ 300 m en escaliers successifs. Cela pour atteindre une piste à chien appelé « sentier de Saint-François » où nous croisons quatre chiens–vaches puis un doberman tenu à deux doigts au collier par un vieux beauf méfiant à SUV Nissan noir, du genre à garder le fusil sous le siège et à voter FN depuis Jean-Marie. Les nuages se transforment en bruine puis en pluie. Nous avions eu de la chance avec le temps jusqu’ici, nous sommes cette fois rattrapés par l’humidité. Nous sortons les vestes et les sur sacs, pas encore les capes, ce ne sera pas la peine.

Après le chemin des crêtes jusqu’au col de Landou s’ouvre un sentier dans la forêt de Dom dans le massif des Maures avant une descente parmi les chênes verts, les lentisques et les châtaigniers vers Bormes-les-Mimosas et la mer. C’est une ville fleurie, lauréate au concours Europe 2003 selon un panneau à l’entrée de la ville.

Des bougainvillées poussent dans les jardins de l’église Saint François de Paule, saint qui aurait délivré la ville de la peste en 1481. Né en 1416 à Paule en Calabre, il est mort à Paris en 1508. La chapelle date du XVIe siècle. Nous la visitons avant de monter à un jardin public en plein soleil pour pique-niquer. Une fontaine rafraîchit l’atmosphère et un robinet le long du parapet délivre de l’eau potable. Le guide tartine de la pâte tartuffo sur du pain et nous la sert en apéro avec un côtes-du-Rhône. Suit une caillette parfumée, un taboulé à la feta et au pamplemousse tomates. Le chèvre de la Drôme est mangé avec le rouge du coin, moins bon à mon goût. Il est évidemment plus cher, snobisme oblige, tant la Côte d’Azur fait rêver et danser les portefeuilles. Le jardin a pour nom l’Icuolu d’amour ; c’est assez alléchant.

Nous descendons ensuite prendre un café ou une bière au bar de l’hôtel Bellevue. La pluie s’est arrêtée peu avant Bormes. Nous déambulons en petits groupes dans les ruelles, dans la rue du Rompt Cul par exemple, « 150 m et 83 marches » dit le panneau touristique, où les pavés tordus expliquent le sobriquet. Une boutique à touristes se nomme joliment « la Maison du bonheur ». Les façades sont très fleuries, des arbres fruitiers poussent dans les jardins tels le kaki, le citronnier, des orangers en tunnel. Eucalyptus, cyprès, lauriers roses, anthémis et mimosa servent d’ornement. La rue Bonaparte est plus riquiqui que son équivalent à Paris. Rue des chats, pas un chat. Un peu plus loin, un couple allemand avec deux petits enfants. Le garçon, à la main gauche de son père, peut avoir cinq ans peut-être, il rythme les marches descendues d’un « links ! Links ! » déjà discipliné, voire militaire. Sa sœur, à la main droite, un peu plus âgée, ne dit rien et suit le mouvement, déjà dans les normes de la femme tradi. Sur un trottoir, une mini terrasse en bois avec une mini dînette prête pour faire salon, tout en rose. Petit buffet, petite table et petites chaises, à croire que la fillette propriétaire attend le plus petit des trois ours de Boucle d’or.

Nous retournons à pied au Lavandou par le GR 90 sans aucun intérêt sur cette portion. Il traverse les constructions en chantier dans un vrai dépotoir. C’est successivement un ruisseau d’écoulement, un égout, une décharge de déchets. Une dizaine de petits serpents brillants et sombres se tortillent entre les pierres casse-gueule. Nous passons par les rues paisibles puis sur l’avenue où se trouve la gare routière, là où sont affichés les horaires pour le samedi matin, c’est-à-dire demain. Nous devons penser au retour. Cette gare est à 10 minutes de l’hôtel mais il faut imaginer que nous aurons les gros sacs avec nous.

Le dernier dîner était à 19h45 au même restaurant qu’hier et nous avons eu droit à une friture accompagnée de salade, trois gambas surnageant au-dessus de son dôme de riz et une île flottante dont je laisse ma part. Le petit vin blanc du pays dans un bar peu plus loin, l’Iris de Bormes, est nettement meilleur que celui du restaurant.

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Porquerolles

Nous prenons deux taxis à l’hôtel juste après le petit déjeuner pour la Tour fondue, où nous attend le bateau pour l’île de Porquerolles. La route passe sur l’un des tombolots, flèche littorale longue de 4 km qui a sa jumelle en face. Nous montons sur le Méditerranée IX en portant tous le masque, bien qu’en extérieur. Une classe de collégiens de cinquième du coin débarque et se répand sur les sièges autour de nous. Un certain Hugo, portant chapeau texan qui ne lui laisse que les yeux comme un cow-boy, est très volubile. Il explique à sa prof qu’il mesurait 48 cm les bras étendus lorsqu’il est né. A 12 ans, il reste plutôt petit, même s’il est râblé. La sortie du jour sera studieuse et il claironne qu’il est « dans le groupe C » avec Ambre et quatre autres filles. Ambre est la leader du groupe, relevant ses manches de T-shirt jusqu’aux épaules comme un garçon.

En partant du port de la grande cale, nous allons faire 14 km à pied dans la journée, environ un tiers du tour de l’île qui fait 7 km de long sur 3 de large, jusqu’au Fort Saint Agathe, toujours terrain militaire. C’est une suite de marches assez rapides au rythme du guide, même si les pentes ne sont pas très dures. La température a baissé et il fait bon sans faire chaud. Tout le pays d’ailleurs est dur. La lumière crue, les reliefs âpres, les gens directs et égoïstes. La Côte d’Azur est le paradis des nouveaux riches, des petits-bourgeois rapatriés d’Afrique du nord et du Milieu ; c’est là qu’est né Charles Maurras, nationaliste antisémite, sourd à tout ce que lui disaient les autres.  Les libertariens et l’extrémisme souverainiste attirent la majorité des électeurs.

Des gens se baignent dès le matin, devant d’autres voguent en canoës. Nous passons parmi les vignes, belles en automne avec leurs feuilles d’or. Sur la mer, nous pouvons observer, selon un panneau placé exprès en haut de la falaise vers le sud, les goélands leucophée, les sternes caugek, le cormoran huppé et le grand cormoran, les puffins de Scopoli et yelkouan, le tadorne de Belon, le faucon pèlerin et le fou de Bassan.

À la crique du Brégançonnet, nous pique-niquons italien de mozzarella, tomate confite et basilic sur un quart de tranche de pain, puis d’une salade de roquette, tomates et olives vertes en saumure. Enfin, melon, mandarine et prune avec du fromage corse. Un petit carré de chocolat à la mandarine pour terminer.

Les sentiers sont dans la pinède, les eucalyptus et les chênes verts, à couvert. En 1911, l’île a été achetée par un ingénieur belge, François-Joseph Fournier, qui a fait fortune au Mexique. Il a tenté de recréer le cadre d’une hacienda sud-américaine en important des espèces végétales exotiques. Les vignes qu’il a plantées continuent de produire un vin rosé qui a été le premier AOC côtes de Provence. Nous croisons parfois des pistes pour vélo et l’électrique fait fureur. Sa location coûte 42 € la journée contre 18 € pour le vélo « musculaire » – il paraît que c’est ainsi que l’on dit désormais. Le sport bobo c’est bien… à condition de ne pas se fatiguer !

À la plage d’Argent, un bateau nommé Le Marlin enlève les bouées jaunes qui délimitaient la plage pour les estivants dans une odeur de vase. L’eau et le ciel sont couleur caraïbe. No kids but Germans – déjà en vacances. Le groupe prend un bain de pieds, pas le temps de se baigner vraiment à cause de l’horaire du bateau. Le 17h30 est supprimé hors saison et nous devons prendre le 16h30. Un petit Allemand se place devant nous qui longeons la plage pour nous détourner de marcher sur ce qu’il vient d’inscrire sur le sable mouillé – je n’ai pas compris quoi, c’est en barbare. Nous retrouvons les collégiens du matin sur le bateau du retour, avec un petit très blond au col échancré, mignon comme un modèle ; il est couvé par son accompagnateur.

Le menu du dîner, pris à l’intérieur à cause du frais qui descend une fois le soleil couché, est du tartare de saumon, du filet de lieu aux pommes de terre, haricots verts et tomate, de la faisselle en dessert.

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Vers Vieste

Nous quittons notre gîte ensoleillé avec son chien joyeux qui veut jouer au ballon et sa chatte siamoise qui joue à la souris avec mes lacets. Elle m’aime bien depuis que je lui ai donné à manger. La chatte noire est plus sauvage. Nous laissons Piero, célibataire endurci, entre ces vieux parents. Il ne doit pas rigoler tous les jours.

Nous longeons le parc à cochons dont nous avons dégusté une échine hier. Le mâle présente une énorme paire de couilles que des assistantes sociales s’empressent de photographier ; elles n’ont pas dû en voir de longtemps. Je ne sais pas si l’on dit animelles pour les couilles de porc comme on le dit de l’agneau en cuisine ; on dit peut-être rognons blancs ou tout simplement testicules de cochon.

Puis c’est la succession des collines, montées et descentes en chemin pierreux, jusqu’à la mer. La fille d’hier retombe, elle glisse sur les pierres roulantes comme auparavant, mais cette fois son sac amortit. Elle n’a que des coups, pas de fêlure, elle peut s’asseoir à peu près. Les autres filles lui donnent de l’arnica « en homéopathie ».

Dans le paysage pousse le ciste de Montpellier, le lentisque, la sauge, le romarin. Le geai crie dans le ciel mais pas le guêpier comme hier. Il fait toujours beau temps, avec une petite brise qui arrache les chapeaux dans ses à-coups.

Vieste étend ses bâtiments sur sa pointe blanche, de plus en plus proche à mesure des tournants. La piste tombe en lacets jusqu’à la route côtière qui rejoint la plage. Celle-ci est longue de plus de 3 km, privatisée par les bars et les loueurs de transats. Nous trouvons quand même une trouée d’accès avec quelques arbres pour notre pique-nique. Le guide prépare tout pendant qu’il nous envoie nous baigner pour avoir la paix ; il déteste que les gens tournent autour de lui au prétexte de « l’aider ».

Un fort courant éloigne le nageur le long de la côte et un ruban de bouées à dix mètres au large est installé par sécurité. Le drapeau rouge est affiché pour la baignade. Il y a de petits rouleaux mais l’eau est agréable. Beaucoup de gens d’âge mûr se baignent mais aucun adolescent et presque aucun enfant. Nous ne faisons que nous tremper, pas vraiment nager.

Puis nous revenons en maillot de bain déguster la salade de farfalle accompagné du cacciocavalli et du saucisson de Piero. La salade est arrosée de son huile d’olive, que certaines ont achetée par bidons métalliques d’un litre. Un gars offre une bière Peroni de 33 cl à chacun. Le soir, une fille offrira deux bouteilles de prosecco pour fêter son divorce, un jugement en première instance en sa faveur après cinq ans dont son avocat vient de l’aviser par texto. Une dispute de sous, après la vente du fonds de commerce.

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Pique-nique dans le bois

Il a lieu aux deux-tiers du chemin sur une aire aménagée entourée d’un muret de pierres pour éviter que les animaux ne viennent fouir, alléchés par l’odeur des restes. Table, bancs, abri contre la pluie : c’est du tourisme, plus guère de la « nature ». Nous avons en entrée une nouvelle tartine à la crème de quelque chose surmontée d’une tomate confite à l’huile. Une autre salade à tout, à dominante de lentilles et d’artichaut aujourd’hui. Le fromage est de chèvre, acheté à la ferme, comme les saucissons, le piquant et le non piquant.

Sur quelques centaines de mètres, nous changeons de paysage en sortant de la forêt. Nous retrouvons le chêne vert et accueillons l’olivier sur un terrain plus sec et plus pierreux. Le sentier roule à nouveau sous les pas. Le guide en a plein le dos car il a un lumbago ; une fille en a plein le cul car elle est tombée sur le coccyx en dérapant sur les rolling stones qu’elle a méprisées sur le chemin. Elle n’a pas eu trop mal, elle peut s’asseoir. En revanche, un autre a une tendinite au genou, du fait peut-être de son ascension d’hier et de la chaleur qui l’a déshydraté. Une autre fille a elle aussi mal aux genoux, mais encore aux mollets, aux cuisses, au moral, et elle marche à quatre pattes avec ses deux bâtons…

La guerre fait rage entre les pro-bâtons et les anti-bâtons. Ceux qui sont pour disent que cela aide, comme tuteur et soulage les articulations, notamment dans les descentes, tout en participant aux montées. Je suis pour ma part un anti, considérant que l’équilibre du corps doit se préserver au maximum en avançant en âge, sans aide extérieure. En descente, il est aisé de se prendre les pieds dans les bâtons tandis qu’en montée ils encombrent et empêchent de respirer correctement. L’homme est un être à deux pattes et doit le rester. Mais je ne convaincrai personne tant la facilité est avidement désirée par l’humanité paresseuse.

Le sentier est aménagé et chapeauté par l’office du tourisme dans la réserve naturelle, mais nous ne rencontrons aucun pèlerin. Le chemin est souvent barré de clôture de bois et de barbelés à refermer après passage. Bien que le sentier soit public, les enclos sont privatisés pour garder les troupeaux. Le chemin sert surtout aux courses d’endurance à la fête de Saint Michel, le 29 septembre, quand la chaleur est moins forte. Dans notre société désorientée, chacun cherche désormais ses limites, les mâles surtout, confrontés au féminisme et à la vigilance anti-viol (même un regard peut être un viol si l’on en croit certaines égéries). L’identité sociale étant en déshérence, l’individualisme cherche son identité dans ses propres frontières : physiques, affectives et mentales.

Le gîte de la masseria Sgarrazza est plus rustique qu’hier, plus agréable aussi, dans un paysage sauvage avec vue sur la mer. Masseria veut dire ferme, elle est surmontée de deux cheminées anti-vent et prolongée d’une vaste terrasse semi-couverte ; Sgarrazza est le nom du propriétaire. Trois téléphones mobiles sont mis en pot comme des fleurs ou des crayons sur une table à l’extérieur. Ce n’est pas pour leur faire prendre le soleil, peut-être est-ce l’endroit où ils captent le mieux ? Vieste est à trois heures de marche.

Nous sommes accueillis par de grosses vaches à robe gris beige de la race d’ici. Un cheval bai en liberté hennit avant de partir devant nous, tandis que deux gros chiens de berger exubérants, à longs poils, nous entourent. Le plus jeune nous fait la fête, il veut jouer. Une chatte siamoise à grosse queue fourrée et une chatte noire à la tache blanche sur la gorge (le doigt de l’ange) forment le reste de la ménagerie. Je bois tout un vase d’eau frizzante tandis que les autres s’enfilent à longs traits de la bière Tuborg brassée en Italie sur recette danoise. Et une « photo de groupe » de plus après celle du bar au Monte Sant’Angelo !

Le gîte ne comprend aucune chambre, seulement des studios familiaux avec une salle cuisine garnie d’une table et d’une cheminée où faire un feu de bois à la fraîche. Ma chambre a un lit double et un lit individuel plus une mezzanine avec deux autres lits possibles. Aucune ouverture sur le côté du vent, les portes-fenêtres ouvrent côté sud. Une icône de la Vierge au Bambin est affichée au mur dans chaque appartement. La mienne est belle, très brillante.

Au-dehors, c’est la pleine lune. Au loin, par-delà le terrain sans arbre qui s’étend devant la ferme, la mer scintille.

Notre dîner de gala a lieu dans la pièce principale de l’habitation, une ancienne ferme sous voûte de pierre, agrandie dans les années 1920. Piero, le propriétaire de 47 ans, est la sixième génération au moins à y habiter, le noyau initial ayant été bâti en 1819. La ferme produit du fromage, de l’huile d’olive, de la charcuterie, des pâtes et des liqueurs. Inscrit à l’Agroturismo, Piero a obtenu des subventions européennes, ce pourquoi son pick-up Toyota est aussi rutilant que puissant. Des instruments agricoles du quotidien d’hier sont suspendus au-dessus de la porte, panier d’osier, collier à loup, étrier, ciseaux à châtrer, arrosoir, grappin, clarine…

En entrée, des pâtes avec des petits dés de pommes de terre et des tomates, une tranche de cochon de la ferme très tendre accompagnée de pommes de terre grillée au romarin, un assortiment de fromage de chèvre et de cacciocavalli, ce fromage à cheval qui a la forme d’une gourde. En dessert, un assortiment tout fait de gâteau aux amandes, puis les alcools : la grappa, le limoncello, l’amarena, le muscat – toutes productions maison.

Le limoncello est fabriqué avec des écorces de citron macérées un mois dans l’alcool le plus fort possible (90°) avant d’être dilué au sirop (sucre et eau), il doit se boire frappé ; ici, il sort du congélateur. L’amarena est faite avec des cerises griottes, le muscat et la grappa avec du raisin.

La chatte siamoise est venue miauler pour réclamer à manger sous la table hier soir. Les filles, que je croyais plus tendres, ne lui ont rien donné par principe. Elles font du social, mais du haut de leur savoir sur les pauvres, ce qui les valorise et leur donne bonne conscience – en revanche, la générosité envers les êtres vivants n’est pas leur fort. Je caresse la petite chatte et lui donne quelques morceaux. Pas grand-chose, ma tranche de cochon n’étant pas énorme, mais suffisamment pour la contenter. Elle vient se frotter la tête contre ma main.

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Étape en forêt sur le chemin de saint Michel

Nous commençons notre randonnée du jour par les escaliers en marbre de la Casa del Pellegrino. Nous descendons en effet les six niveaux jusqu’au parking. En face, de l’autre côté de la route qui quitte la ville, s’ouvre le sentier des pèlerins SM (saint Michel et sado-maso) que nous emprunterons à la suite de milliers d’autres. C’est la voie sacrée des Lombards qui va d’Espagne à Jérusalem en passant par le Monte Sacro et son abbaye bénédictine dédiée à la Sainte Trinité.

Des vaches ont déposé des bouses en plein milieu du sentier. Nous dévalons 500 m de dénivelée sur les blocs d’immeuble laids et serrés du Monte aux pentes pelées avant une marche dans le vallon, le plus souvent à l’ombre. Le chemin pierreux est, comme hier, vite ennuyeux. Nous avons trois heures de marche jusqu’au pique-nique, à l’orée d’une forêt de chênes verts.

Le guide sort sa gamelle et des sacs. Il prépare une salade à tout, comme il en a le secret. Il mélange aujourd’hui roquette, lentilles, fromage, menthe séchée, carottes râpées, fenouil émincé, haricots rouges – du frais et du bocal. En antipasti, une tartine de bon pain agrémentée d’une préparation à la truffe appelée crema di tartuffo. Du vin rouge Nero di Troia de Puglia 2017, du fromage de brebis, deux prunes. Tel est le déjeuner, copieux.

Après la sieste, une longue côte qui monte sur la route et sous le soleil, et nous arrivons au bout des gourdes comme au bout du chemin. Le gîte rural de l’Agroturismo nous attend, ses bungalows, sa piscine (fermée la semaine dernière) et son restaurant sous pergola avec la cuisine de la nonna. Il est 17 heures. Le guide veut encore nous faire grimper, selon le programme, le Monte sacro en face, 1h30 aller-retour et 300 m de dénivelée supplémentaire. Cela finira d’achever les puristes du pédestre sous le prétexte aller voir des ruines d’une abbaye bénédictine à la Sainte Trinité, détruite au XIIe siècle, établie sur un ancien temple à Jupiter.

Quatre sur quatorze du groupe montent la dernière étape. C’était intéressant, sans plus ; cela valait-il le détour ? Ceux qui ont fait effort disent évidemment que oui, mais dans leur for intérieur ils sont plus mitigés, ils l’avouent en aparté. Les filles se murgent aux limoncello maison, je les entends rire de ma fenêtre. Je suis dans un studio avec lit matrimonial, lits superposés pour les enfants, une salle de bain et la cuisine aménagée séparée.

Le dîner est à 19h45. C’est le nonno qui est le chef. La nonna (qui se prénomme Libera) et leur fille (Immacolata) font le service. Antipasti de bruschetta, fromage, aubergines et poivrons grillés de leur production, orecchiette sauce poivron, câpres, fromage râpé de chèvre et basilic ciselé, ragoût de bœuf-carottes accompagné de vert de bettes, tarte à la ricotta mi-vache mi-chèvre. Nous terminons par le limoncello de la nonna. Je l’ai à peine goûté, il contient trop d’alcool et de sucre pour mon goût. Après mes trois verres d’eau à l’arrivée, je bois encore plusieurs verres d’eau frizzante le soir.

Histoire à table : un météo en Terre-Adélie est parti pour une mission de six mois. Il raconte que le cuisinier de la base s’isole tous les soirs avec un livre. Il ne participe pas aux réjouissances de ses camarades. C’est en fait un catalogue des poils pubiens de toutes les femmes qu’il a baisées depuis sa plus tendre puberté. Cette histoire macho a l’heur de faire rire même les filles.

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Abbaye Sainte-Marie de Pulsano

Nous sortons de la ville à pied par le chemin fermier. Juste à l’écart des dernières maisons, les bâtiments de la ferme sont rustiques et rouillés mais les étables ont l’air conditionné. Nous croisons des vaches à clarines qu’une moto fait fuir en venant vrombir en sens inverse. Nous voyons aussi quelques chèvres et cela sent fort.

Le soleil est présent mais parfois voilé et une petite brise agréable pour marcher tempère l’atmosphère. Le chemin pierreux endolorit la plante des pieds. Le guide marche vite, même s’il considère que c’est lent pour lui. Le groupe souvent s’étire, surtout l’après-midi.

Nous prenons un pique-nique somptueux dans le dernier bois de pin avant les lapiaz. Le guide effectue une longue préparation tirée d’ingrédients divers de son sac qui fait monter le désir. Cette préparation sert aussi à faire passer le temps et à présenter une belle nappe. Les antipasti sont du speck sur gressins. Ils sont suivis d’une salade composée à dominante roquette, forte en goût ici. Le vin rouge est plus fruité et gouleyant que celui d’hier, bien que de cépage très noir.

Un chien blanc anti loup arrive sans bruit, puis trois dont un aboyeur, puis quatre autres plus rachos et bâtards. Ils attirent le berger qui vient les récupérer. Passent les chèvres qui tintinnabulent du cou. De loin, cela faisait penser à la sonnerie d’un téléphone portable – c’est dire si nous devenons conditionnés… Les loups existent en effet dans cette partie de l’Italie. On ne les voit ni les entend, mais le nombre de chiens Patou montre que la menace est bien réelle pour les troupeaux.

Nous repartons dans la pierraille sous le cagnard, alourdis de salade et de fromage en plus d’un demi verre de vin (chacun). Nous portons chapeau couvrant et lunettes de soleil, crème solaire pour les moins vêtus. Parfois, des dolines dessinent un creux où pousse ronces et figuiers. Un trullo de pierres sèches s’élève bord du chemin. Nous suivons le chemin des pèlerins anciens, la Via Mickaelica pour aller honorer l’archange Michel.

Nous passons un hameau désert, composé surtout de belles villas résidentielles. Aucun bar mais une fontaine à robinet où je remplis ma gourde. Un figuier juteux nous offre ses fruits sur le chemin, puis une treille acide. Un second hameau, puis un chemin de chèvre encaissé entre deux haies de chêne vert. Les plus grands arbres de la famille du chêne sont pubescents ; dans ce terrain, il n’y a pas assez d’eau pour eux et nous en voyons rarement.

Nous tombons par un sentier raide aux marches aménagées dans la forêt ombreuse en creux de vallon. Un petit pont de bois nous ouvre une piste idéale, à l’ombre, à plat, sur un tapis de feuilles. Cela dure trop peu car les abords de la chapelle sont à découvert, à flanc de falaise, sous la chaleur réverbérée. Le sentier ouvre cependant le panorama sur la mer et le golfe de Manfredonia. Nous sommes descendus à 491 m.

De la chapelle, édifiée en 591 évidemment sur un temple païen et rebâtie en 1129 par l’intervention de San Giovanni da Matera et sa congrégation, ne subsistent que des ruines dues au tremblement de terre de 1646. Un bâtiment a été récemment reconstruit et des toilettes à robinet nous permettent de refaire encore de l’eau. Nous buvons beaucoup, largement plus d’un litre chacun. Depuis 1997 s’est installée une communauté monastique « bi-rituelle » (latine et byzantine). Nous visitons deux crèches aménagées sous une grotte avec de petits personnages en terre cuite, les acteurs de la Nativité puis les artisans de tout un village. Une église à icônes a été creusée dans la falaise et présente un autel du XVIIIe siècle ; des icônes modernes sont exposées dans la galerie le long de la nef, très dorées.

De la falaise, un raidillon conduit à l’ermitage, 300 m plus bas, sur les flancs de la vallée de Monteleone et Matino. Le chemin est aménagé en via ferrata car très glissant. Le seul qui ait été au bout pour affirmer son leadership de groupe n’a vu que cinq trous, quelques fresques, une citerne, des ruines sans intérêt. Nous en avons les photos sur le panneau touristique avant le sentier.

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Randonnée au-dessus de la mer

Nous prenons ce matin le train de Bari à Foggia pour 1h24, puis un bus de la compagnie La Montanara viagge qui nous mène à 355 m d’altitude, à l’entrée du sentier naturel. Bari, c’est fini.

Nous débutons notre marche sous les pins d’Alep, les lentisques, les chênes verts, les oliviers. La brise de l’Adriatique tempère la chaleur. Des senteurs balsamiques rappellent la Grèce – qui est juste de l’autre côté de la mer.

Le bus du matin nous a lâché pour cinq heures de marche, 12 km diront les maniaques du Smartphone, à l’orée d’un sentier nature aménagé dans la « plus belle pinède d’Alep de toute l’Italie », dans la Vignanotica eara di Sosta. C’est ce qu’indique une pancarte à la sortie. L’itinéraire doit nous mener de la baie delle Zagere à la plage de Pugnochiuso. Le sentier est balisé de gros ronds jaunes d’œuf entourés d’un trait noir. Nous passons le Monte Barone à 355 m et je porte le melon jaune de 3.7 kg dans mon sac, en plus du reste. Chacun porte une part du pique-nique.

Nous pique-niquons sous un pin à la capitolla (sorte de copa), accompagné d’une salade mélangée de roquette, tomates et fromage du pays.

Nous poursuivons notre chemin forestier au-dessus des flots très bleus en bas des falaises de marbre. La côte est découpée en baies très jolies dans le paysage. Une plage de galets permet de nous baigner.

Le sentier monte et descend, surplombant les falaises au-dessus de la mer d’un bleu menthe glacée. L’eau est cependant à 25 ou 26°, très agréable au bain sur les rares plages de sable grossier ou de petits galets. L’eau a roulé le marbre blanc jusqu’à former de petits œufs de Pâques, des dragées ou des savonnettes d’hôtel, cailloux très jolis à tenir dans les mains tels des bijoux d’un blanc éclatant, particulièrement lumineux lorsqu’ils sont mouillés.

Il y a du monde sur la plage en ce lundi, même des enfants car l’école n’est pas encore ouverte dans le sud de l’Italie ; ils doivent rentrer à la fin de la semaine et sont venus en famille. Un certain Andrea de 10 ans en bermuda bleu, pas très sportif mais décidé, a fixé un masque sur son visage, pris un roseau pointu et des palmes à la main ; il part chasser le poulpe dans les rochers accompagné de son jeune frère de 7 ou 8 ans en slip rouge.

La falaise de craie étend son ombre sur les galets, montrant de gros nodules de silex dans les strates. Il est déconseillé de rester trop près car des morceaux tombent de temps à autre de la paroi.

Sur le sentier, le contraste entre le vert tendre des pins et le bleu lumineux de la mer est irrésistible. Différentes odeurs balsamiques de pin, poivrées de menthe, amères de romarin. Nous avons vu quelques amandiers passablement grillés, des figuiers proches d’une habitation où se trouve l’eau, des figuiers de barbarie bien gras aux fruits oranges hérissés de piquants, quelques arbousiers et lentisques. Une seconde plage s’ouvre plus loin, au-dessus de laquelle est installé un hôtel-restaurant avec piscine. Des rochers pointent dans l’eau, tels des chicots issus de l’érosion de la falaise, comme à Étretat. Il est déjà 17 heures et la seconde baignade en cet endroit n’a pas lieu ; il faut dire que le guide n’a pas retrouvé le chemin, aboutissant à un à pic.

Il nous faut remonter sur la route où le bus vient nous chercher. Des barrières anti plagistes verrouillent les chemins et nous devons enjamber des barbelés.

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Mais où est passé Denis ?

Le lendemain, il ne fait pas beau. Cela devient de la routine. Alors que durant les deux semaines précédentes selon Stéphane, le temps était resté au beau presque tout le temps. Nous semblons être définitivement entrés en automne cette année. La météo ne prévoit rien de bon avant le week-end prochain, dans quatre jours : pluie, vent fort, faible visibilité. Le programme est donc modifié. Nous restons ce soir encore à l’auberge. Nous ferons une balade pour la journée.

Ce sont à nouveau les prés, les tourbières et les landes. Nous marchons à grosses bottes dans une végétation craquante, gorgée d’eau, ivre de sucs. Curieuse impression de piétiner de vigoureuses chairs nues par terre. Culpabilité écologiste de qui se préoccupe de nature et des liens de l’homme avec ce qui l’entoure ? Fleurs et plantes sont les mêmes que dans nos campagnes. Elles me rappellent irrésistiblement depuis quelques jours les vacances de mon enfance dans les grasses plaines du nord. Mes grands-parents m’ont fait connaître l’odeur de l’herbe, des champs mouillés, du terreau des sous-bois. Ils m’ont appris à reconnaître les plantes des champs, celles dont les lapins étaient friands, et quelques arbres d’espèces communes dans « les bois de mon grand-père ». Tout cela me revient par bribes, lors de cette randonnée. Toujours la pluie, mais le soleil se montre de temps à autre. Alternances en quelques minutes d’un climat qui ne sait ce qu’il veut.

Nous passons une assez large rivière à gué sur des pierres glissantes. Amusements gamins, quelques pieds sont mouillés malgré les bottes, sanction des maladroits. A ce moment le soleil est apparu plus longuement, comme si notre manque d’équilibre le faisait rire. Au-delà, dans les champs tourbeux, des flaques d’eau croupie se cachent parmi les touffes d’herbes jaunes. C’est une terre éponge, un dense treillis de racines mortes, cette tourbe que l’on voit sécher dans les granges en briques taillées à la bêche pour les feux de l’hiver qui approche.

Nous déballons le pique-nique dans un pré fleuri de pissenlits. On parle des sujets qui rassemblent : la banalité des films récents, des feuilletons télé d’il y a longtemps (Le Prisonnier, Mission Impossible, Belle & Sébastien). Cette dernière série, sentimentale, séduisait beaucoup les filles. Le gamin, métis franco-marocain franc comme l’or et fils de prince, était un audacieux et sensuel petit mâle de la fin des années soixante tandis que le chien était une grosse boule de poil paternelle, fidèle comme un nounours. J’avais un ami de primaire qui était en classe avec lui au collège de Passy-Buzenval. Nous partageons les haricots verts vinaigrette mélangés de maquereaux en boite et d’oignons, nous coupons le pain. Il en reste, qui en veut encore ? Tiens, il faudrait en donner à Denis qui, hier, soir, avait grand appétit pour les saucisses.

Mais où est passé Denis ? Personne ne s’en est aperçu mais Denis n’est plus avec nous. Nino Ferer chantait Mirza, « Z’avez pas vu Mirza ? Oh la la la la la la, Où est donc passé ce chien, Je le cherche partout ! » Nous chantons le père Denis, dommage qu’il n’aboie pas, on l’entendrait de loin. Rançon de son effacement dans le groupe, ou image vraie de cet assemblage de médiocres fermés sans intérêt ? Il a dû manquer une bifurcation en allant pisser à moins que, lui aussi, n’ait trouvé son Emmanuelle ? Mais tout le monde féminin est là. Une chèvre peut-être ? Nous remballons tout, nous retournons à l’hôtel à pied. Il aura peut-être trouvé tout seul le chemin ? On le cherche un peu partout alentour. On finit par le retrouver, pas très loin. Il n’avait pas vu que nous passions la rivière à gué, étant en train de pisser – trop longuement – sans regarder au-dessus de son nombril.

Douche, bar, je goûte à la rousse. Non pas Emmanuelle, qui est fatiguée ce soir, mais à la bière, la Smithwick. Lecture, billard. Longue partie « où chacun tire son coup » (Bernadette). Stéphane prépare le repas de spaghetti bolognaise et de crème à la poudre de framboise (un délice anglais paraît-il). C’est une sorte de Jelly au goût chimique accentué, à l’acidulé artificiel, et dont je n’apprécie que la consistance mousseuse.

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Port-Racine

Le Renault nous conduit au plus petit port actif de France, Port–Racine. Son nom vient du corsaire François-Médard Racine qui y avait son antre sous Napo Un. Traquant les navires anglais en 1813, il a trouvé à planquer son corsaire nommé L’Embuscade dans ce havre minuscule et isolé de 8 ares. 

Les aussières qui amarrent les canots de longueur de 5.50 m maximum forment un véritable filet par-dessus les jetées perpendiculaires. Prévert aimait beaucoup cet endroit.

Deux jeunes garçons se baignent et ressortent ruisselants mais bronzés.

L’une d’entre nous, se préoccupe d’un petit dans les 6 ans, en gilet de sauvetage, qui porte fièrement les rames du canot de son papa. Lequel l’embarque pour aller au large à la rame, jusqu’au dinghy à moteur amarré à une bouée. Ils reviendront avec et le petit rejoindra un plus grand, dans les 9 ans tout blond, resté avec le grand-père. Sans doute des sociétaires de l’association qui gère le petit port.

Nous prenons le pique-nique sur les galets au bord de l’eau, le long de la digue. Il s’agit cette fois d’une pizza froide toute faite au chèvre et tomates (un brin molle et fade), d’une salade de couscous aux pois chiches avec oignons doux et menthe, d’une part de melon jaune et d’un fromage du Mont-Saint-Michel. En apéritif, offert par la guide, du pommeau de Normandie. Avec le fromage, nous buvons le reste de Gaillac car le groupe est très sobre et n’a pas fini la bouteille hier.

Le voyage se termine à Port-Racine, ce fut un grand bol d’air pour pas cher en temps de pandémie.

FIN

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Eculeville

Le Renault nous emmène jusqu’au village de Jean-François Millet, Gruchy, d’où nous partons par le sentier du littoral sentir les paysages, l’atmosphère et les points de vue favoris du peintre lorsqu’il revient chez lui. Nous pouvons y observer les champs à flanc de pente, les rochers à fleur d’eau sur la mer, quelques stations indiquées par des panneaux dans les endroits remarquables.

La végétation est de lande ou de chemin creux boueux où pousse le sureau, les ronces aux mûres pas encore mûres, mais surtout le chèvrefeuille odorant qui persiste plus qu’ailleurs. Quelques montées et descentes, mais moins qu’hier. En revanche, plusieurs passages dans la gadoue jusqu’aux chevilles, que la guide essaie de négocier à l’aide de ces fameux bâtons qui ne servent pas à grand-chose dans les chemins encaissés. Nous longeons les ruines d’un gabion de douanier dont il ne subsiste que les fondations. Plus loin, en revanche, c’est une véritable maison en dur dissimulée sous les arbres qui servait de planque aux douaniers chargés de surveiller la mer du 17ème au début du 20ème siècle, et notamment les barques de contrebande qui allaient, de nuit, livrer du calva contre du tabac aux îles anglo-normandes en face.

Il fait grand soleil et peu de vent. Les voiliers sont de sortie, comme des kitesurfs accompagnés d’un canot à moteur. Nous apercevons de loin le restaurant d’hier soir au port du Hable. Un amer artificiel peint en blanc est une sorte de mur sorti de nulle part, aussi carré que les monolithes du film 2001 Odyssée de l’espace. La guide aperçoit une fauvette, entre autres oiseaux perchés sur les buissons.

Nous pique-niquons au manoir du Tourp, une ancienne ferme fortifiée contre les brigands des 15ème et 17ème siècles, rachetée et restaurée par le Conservatoire du littoral et désormais gérée par la communauté des dix-neuf communes de La Hague. La tour circulaire empêchait les assaillants de progresser rapidement ; il n’en reste que les bases. Trois meurtrières sont encore visibles sur le mur arrière de la moderne médiathèque ; elles servaient à observer sans être vu et à tirer à l’arc tout en étant préservé. La surveillance extérieure était permise par une échauguette en hauteur sur le mur d’enceinte. Une magnifique haie d’hortensias bleus flanque l’entrée de la ferme disposée en carré.

La salade de la guide est cette fois au boulghour et il y a des sardines en boîte ainsi qu’un fromage de Neufchâtel-en-Bray. La guide sort un Gaillac rouge pour l’accompagner. Elle a une liste de menus standards composés pour serrer les prix, qu’elle applique scrupuleusement chaque jour. Hors de la liste, elle n’est pas grande cuisinière et cherche des idées de nouvelles salades. Nous lui suggérons les lentilles.

Une exposition de photos en plein air d’une artiste de Valenciennes raconte le tour du Cotentin à pied par les sentiers. J’y prends quelques renseignements. Trois gamins d’une famille en pique-nique, entre 5 et 9 ans, jouent « aux Français et aux Allemands », autrement dit à la guerre. C’est ce que me dit la petite fille d’âge intermédiaire entre ses deux frères. Ils ont dû visiter avec les parents les plages du Débarquement.

Nous repartons en montées et en descentes dans la forêt par un chemin ruiné où les pierres roulent sous les chaussures. Cela jusqu’au plateau où une route nous fait rejoindre le parking et le village de Jean-François Millet. Entre-temps, nous passons devant l’église d’Eculeville où le Tout-Paris semble enterré dans le cimetière. Les noms sur les tombes sont en effet principalement des Paris. La guide nous fait regarder une vidéo du groupe local folklorique La Rue Kétanou tournée à Omonville-la-Rogue au Café du port où nous avons dîné hier. La chanson qui l’accompagne s’appelle Le capitaine de la barrique.

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Phare de Carteret

Depuis la table d’orientation, nous pouvons contempler le panorama des dunes et de la mer que la marée fait reculer quelque peu. Nous descendons pique-niquer sur la plage immense par une coulée entre deux dunes. Des promeneurs erratiques ponctuent le paysage, parfois avec un chien ou un enfant.

Deux parapentistes en couple s’entraînent depuis la dune au-dessus en profitant du vent du large. Un voilier serre le vent d’un bord, puis de l’autre. Des cormorans sont regroupés en apostrophes noires sur l’estran, jacassant ou faisant sécher leurs ailes au soleil.

Seules deux filles vont se baigner. Elles trouvent l’eau froide mais entrent et y restent le temps que nous engloutissions notre pique-nique presque en entier. Nous déjeunons de salade de riz au thon, d’une demie boîte de maquereaux à la moutarde par personne, d’une part de pont-l’évêque de marque Graindorge (« une valeur sûre » selon la guide, qui est du coin), d’une banane, et de café en poudre avec de l’eau chaude apportée en thermos.

Nous reprenons la plage, toujours en marche nordique. La guide fait un test pour savoir si nous avons assimilé : nos traces doivent montrer que les pointes des bâtons sont exactement au milieu des pas que nous formons. Un grain visible au large depuis plusieurs minutes nous rattrape et nous tombe dessus. Ce n’est pas une forte pluie mais elle mouille.

C’est sous l’église de Saint-Germain le Scot, en ruines, que nous quittons la plage dit « de la vieille église » pour grimper sur le plateau par le sentier qui serpente. Venu d’Écosse, l’évangélisateur aurait maté un dragon. Selon la guide, la mer qui mugissait sourdement en se précipitant dans les grottes effrayait les villageois. Nul ne sait comment le saint a pu rendre inoffensif un bruit qui est resté le même après son intervention : le dragon, une fois mort, aurait dû cesser tout mugissement. L’église a été abandonnée parce que trop excentrée et n’offre plus que les trous béants des ouvertures et quelques murs dont ont été récupérées les meilleures pierres pour bâtir le village. Le grand corbeau et le faucon pèlerin nichent dans le coin.

Trois dates normandes à retenir selon la guide : 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte qui a fait donner le duché par le roi des Francs, Charles le Simple à Rollon ; 1066, où Guillaume le conquérant devient roi d’Angleterre en vainquant le roi anglo-saxon Harold ; 1204, le rattachement du duché de Normandie à la France par Philippe-Auguste. Miss M., toujours à en rajouter, évoque 1120 et la Blanche nef, avec le naufrage et la noyade dans le raz de Barfleur de Guillaume et Richard, héritiers directs du roi Henri 1er d’Angleterre, descendant de Guillaume. Ken Follett, dans Les Piliers de la terre, en fait un ressort de l’intrigue.

Nous suivons le sentier de falaise vers Carteret avec une vue sur les couleurs de l’herbe, des rochers, du sable et de l’eau. Je ne me lasse pas du paysage et de ses contrastes, le bleu de l’eau, le blanc du rivage, le jaune du sable, le brun du roc, le vert de l’herbe. Des silhouettes menues et quasi nues s’agitent sur une langue de sable qui s’avance dans la mer, dans l’écume des vagues ; je distingue deux mâles et une palanquée de petites filles avec un seul petit gars ; les femmes sont en avant à surveiller l’aîné avec sa planche de surf qui s’essaie tant bien que mal à tenir dessus.

Carteret se signale par l’alignement de ses cabines de bain blanches aux toits pointus de diverses nuances de gris. Au-dessus du cap de Carteret, le phare est une « maison-phare » construite en 1839 sur la falaise pour guider les bateaux jusqu’au port et leur éviter le « passage de la déroute ». A moitié détruit par les Allemands à la fin de la dernière guerre, il a été automatisé en 1976 mais reste avec un gardien jusqu’en 2012. Il se visite mais nous n’avons pas le temps de monter ses 58 marches pour contempler la mer de 85 m en surplomb.

Nous n’entrons pas dans le village mais prenons une côte goudronnée qui nous reconduit jusqu’au parking où nous effectuons cette fois les étirements requis au soleil brutalement revenu.

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Paris Cherbourg

Le train est le transport de cette année : 40 € aller et retour, c’est imbattable ! Et exceptionnel probablement. C’est un TER et pas un TGV, mais qui roule vite. L’arrivée à Cherbourg est prévue à 10h16, soit 3h20 de trajet. Le train s’arrête quand même à Bayeux, Carentan, Lison, Valognes. Nous avons un retard de 23 minutes au terminus à Cherbourg dû à « des vaches à proximité de la voie », comme l’annonce le chef de train. Pas dessus, ni au bord, mais « à proximité ». D’après l’annonce, le chauffeur doit « aller téléphoner sur la voie » donc marcher une dizaine de minutes en dehors du train pour « prendre des ordres ». A l’ère du Smartphone et du TGV, cela me paraît d’un archaïque ! Le paysage est peu visible car les arbres en buissons le cachent le plus souvent, ou bien le talus. Alors, les vaches… Il n’y a pas grand monde en ce lundi 26 juillet, mais le train est double en raison du Covid. Les places sont dispersées et c’est voulu – contrairement à l’an dernier en TGV. Je remarque surtout des étudiants.

Notre hôtel est un deux étoiles, La roche du marais, dans le petit village d’Omonville-la-Petite où Jacques Prévert a vécu malade les dernières années de sa vie. L’adresse est le Hameau Mesnil, 50 440. C’est un beau bâtiment en grès gris normand, qui s’étend en T à l’arrière sur un vaste jardin planté d’une rhubarbe géante du Brésil nommé gomera, de quelques palmiers protégés du vent, et de plusieurs silhouettes en tôle découpée de chèvre et d’âne. Un gros chien nommé Riley est tout joyeux de voir du monde. Les jardins du village, devant les maisons toutes de grès en pierres apparentes, sont plantés d’hortensias le plus souvent bleus, parfois violets, roses ou même blancs. Leurs pommes sont très jolies. La plage est à un demi-kilomètre dans l’anse Saint-Martin et l’on voit la mer de loin. Elle est accessible par un sentier de la lande, mais couverte de galets. Des filles iront s’y baigner dès le soir. L’eau est froide mais supportable, même aux adultes venus d’autres régions.

Il n’est pas encore midi et nous pouvons nous changer, les chambres sont prêtes. Nous faisons les présentations, portant le masque obligatoire à l’intérieur.

Nous partons en Renault Trafic directement pour la plage de Vauville et nous pique-niquons un peu plus haut sur le parking. Des tables et des bancs de bois sont installés en contrebas de la route sur un terrain herbu près d’une rivière glougloutante enfermée sous la verdure. S’il y avait eu canicule, cela aurait été charmant mais il ne fait guère que 18° centigrades et le ciel est partiellement voilé. Au menu du pique-nique, melon, salade de pâtes avion, cuisse de poulet, Livarot et fruits. C’est banal mais copieux et varié. D’un coup de Renault, nous rejoignons ensuite le camping de la plage.

Sur le sable, nous faisons connaissance des bâtons de la marche nordique et de l’échauffement qui précède tout exercice. La marche dite « nordique » ressemble furieusement au ski de fond – sans les skis. C’est normal puisqu’elle est née d’une course de ski de fond qui un jour n’a pu avoir lieu faute de neige. Les participants étant tous venus, ainsi que de nombreux visiteurs, la course a été transformée en marche, sans les skis mais avec les bâtons. Ce nouveau sport s’est installé et fait fureur auprès des kinés et des animateurs de toutes sortes qui cherchent un nouvel élément marketing pour vendre leurs services d’entraîneurs. Il est ludique et demande peu d’effort au néophyte, avec l’attrait « santé ». Les bâtons sont censés donner la poussée qui fait aller plus vite tout en répartissant l’effort sur les bras et les jambes à la fois. C’est un sport tonique et complet mais qui, à mon avis, n’a d’utilité que si l’on marche de façon rapide sur un terrain relativement dégagé, en semi course. Les bâtons m’encombrent dans les sentiers, sur les cailloux, et ne me servent guère dans les montées et descentes. La guide dit que les bâtons aident les genoux pour descendre et permettent un appui pour monter mais je n’en suis guère convaincu, préférant conserver mes habitudes d’équilibre, vite perdues si l’on use de béquilles en toutes circonstances. Je reconnais volontiers que je manque d’habitude et d’entraînement pour pleinement apprécier, mais la semaine ne me fera pas changer d’avis. Il ne m’est pas facile de prendre des photos ou la gourde dans le sac avec les bâtons attachés par une dragonne à chaque main.

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Affaires de randonnée

C’est en effet le grand jour, la première randonnée à pied du séjour. Coincés en avion, jetés à l’hôtel, entassés en bus, nous avons bien besoin de nous dégourdir les jambes et de nous aérer un peu. Que faut-il mettre dans le petit sac à porter sur le dos ? Ce n’est pas un bien grand mystère dès que l’on a réalisé une ou deux sorties de ce genre. Mais souvent, ces sorties datent de la vie étudiante voire, pour certaines, du scoutisme enfantin. Alors, autant préciser. Nous sommes ici au Mexique, dans une région chaude la journée mais fraîche dès le soleil descendu à l’horizon. Peu de chances qu’il pleuve en cette saison et, vu la température, il est tout à fait désagréable de porter une cape de pluie. Nous serions plus mouillés dessous que dessus ! Donc, affaires légères.

Un sac de 30 litres suffit largement. Il comprendra la fourrure polaire (indispensable partout), un coupe-vent, les lunettes de soleil, le bob et la crème solaire. Le foulard est utile pour se protéger la nuque du soleil ou, éventuellement, le visage de la poussière. Nous emportons le pique-nique dans de petits sachets déjà préparés pour lesquels le couteau n’est même pas indispensable. Ne le prendront que les baroudeurs.

L’appareil photo est un luxe – mais bien agréable, comme tout ce qui est « luxe ». J’ai ce gros Nikon d’il y a 15 ans (depuis tombé en panne) qui pèse 1,5 kg avec son objectif zoom ; il est aujourd’hui remplacé par un Leica D-LUX 7 plus léger. Mais il existe aujourd’hui de légers appareils numériques qui sont bien plus pratiques pour un usage courant. En guise de « carnet de notes », j’ai ainsi un Sony DSC T1 (depuis remplacé par un DSC RX100). Porté à la ceinture, il évite de poser le sac pour prendre une photo. Pour compléter le sac, un peu de papier toilette (on ne sait jamais), du sparadrap anti-ampoules, quelques pochettes de désinfectant et voilà tout.

Pour boire, la gourde d’1 litre suffit. Les bébés encore au biberon et les plus soiffards prendront 1 litre et demi, mais il faut le porter et ce n’est pas très utile en ces randonnées courtes. Sans nier, loin de là, la nécessité de boire, surtout pendant l’effort, je me souviens quand même de mes diverses expériences en Europe, au Tibet et au Sahara. Boire sans cesse, comme ces Américaines qui tètent à longueur de journée leur demi-bouteille d’eau minérale, c’est physiquement inutile et psychologiquement infantile. C’est se créer une dépendance. Nous ne sommes pas dans un marathon où la dose d’efforts à la minute nécessite de se réapprovisionner sans cesse pour tenir la compétition !

Là, c’est l’archéologue qui parle : l’être humain est bâti comme un chasseur nomade, ce qu’il est resté durant des milliers d’années avant de se sédentariser tout récemment (6 ou 7000 ans pas plus sur 200 000 ans d’existence de l’Homo Sapiens Sapiens et peut-être 4 millions d’année pour ses ancêtres très lointains). Les chasseurs sont comme des lions : ils mangent deux fois par jour et ne boivent que toutes les deux à trois heures. Cela pour ne pas s’alourdir durant la marche ou la course, mais aussi pour que la machinerie du corps opère à plein rendement. Si vous habituez le corps à recevoir du liquide sans arrêt, il va chercher à l’éliminer par tous les moyens (mictions, transpiration). Si vous l’abreuvez à certains moments, par exemple durant les pauses, il va stocker le nécessaire et gérer le flux de manière efficace. Vous serez nettement plus en forme (moins « lourds ») et vos reins n’en fonctionneront que mieux.

C’est ce que m’ont appris les Touaregs du désert où l’eau buvable est rare. Inutile et gaspilleur de noyer le moteur : boire beaucoup lors des repas (pour la digestion, notamment des viandes et l’assimilation des alcools éventuels le soir), boire beaucoup le matin (parce que cela fait 8 ou 9 h que l’on n’a pas bu – puis ne boire (modérément) que durant les pauses entre les efforts. Aussi, un litre pour 5 à 6 h de marche suffit bien. Avec le petit-déjeuner et le dîner, cela fera sans peine trois litres dans la journée. Sauf à mettre dans la gourde de l’eau en bouteille (pourquoi pas ?), ne pas oublier d’emporter des pastilles de purification. C’est de la chimie « saine » : ce n’est peut-être pas idéal d’ingérer du chlore ou du permanganate de potassium, les désinfectants de l’eau les plus courants, mais c’est beaucoup mieux que d’attraper microbes et bactéries pathogènes. D’autant que « la courante » vous déshydratera alors au galop !

Ces détails triviaux ne siéent peut-être pas aux esprits sensibles ; mais à ceux-là, je dis « évitez la randonnée », contentez-vous de vous laisser trimbaler en bus climatisé de site culturel en parc de loisir ; ne venez pas faire la morale à ceux qui désirent vivre à plein. Le corps n’est qu’un outil pour l’esprit mais, comme tout bon ouvrier le sait, les « bons » outils s’entretiennent soigneusement. A nous de faire de même pour notre machinerie de chair, de nerfs et d’os.

Voilà le sac. Il ne devrait pas dépasser 3 ou 4 kg, gourde pleine et pique-nique au complet. Les montagnards rajouteront divers accessoires comme un tee-shirt de rechange, un sifflet si l’on se perd, une boussole, une couverture de survie, etc. Mais nous sommes dans une région où les villages sont proches et nous marchons en groupe accompagnés de guides locaux, tout cela est superfétatoire. Inutile de prendre un livre : en ces étapes rapprochées nous n’avons pas de « sieste » longue. Inutile de conserver sur soi le Guide du Mexique : ces villages accessibles à pied ne sont guère abordés par le tourisme et ils ne sont qu’à peine mentionnés ! On le voit, faire son sac est surtout une question de bon sens. La question n°1 est : de quoi ai-je besoin aujourd’hui ? La question n°2 : est-ce que je vais porter tout ça sans peiner ? Si vous répondez dans l’ordre, la marche restera un plaisir et ne deviendra pas une épreuve de fond.

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Débouché sur la mer au Cap Vert

Notre copain l’âne s’abouche avec son copain le coq pour nous rendre le petit matin infernal. Braiments hystériques, cocoricos obtus, le soleil est loin d’être levé mais les bestioles s’impatientent. La lune en son dernier quartier travers encore le firmament bleu turquoise. Ce n’est qu’un peu plus tard que l’astre rosit les écharpes de nuages qui traînent, très haut.

Le village finit par s’animer : des femmes partent pour les champs, des hommes rapportent déjà sur la tête des bottes de cannes coupées hier. Les gosses commencent à sortir des maisons, habillés pour la journée : jambes nues et gorge à l’air. Lorsque l’eau est rétablie, vers 8h, à la fontaine publique, des petits garçons se lavent tout nu devant le monde avant de se rendre à l’école. Ce spectacle habituel et naturel n’intéresse même pas les petites filles qui viennent puiser de l’eau.

Xavier regrette qu’il soit interdit de parler créole à l’école. Le portugais est obligatoire, avec punition pour les contrevenants. Les Français ont connu cela avec les langues régionales au début du siècle. Mais l’émotion fait tout mélanger. Il est préférable de réfléchir malgré la pression du politiquement correct : éducation et identité ne se confondent pas. La famille et le groupe social fondent l’identité ; l’éducation est une instruction qui mûrit, elle ouvre l’esprit à autre chose – peut-être à l’universel. On ne devient pas Chinois parce que l’on étudie la Chine ou la langue chinoise à l’école et, pour un Capverdien, il est utile d’apprendre le portugais. Leur destinée est d’émigrer, au moins d’écouter la radio, de regarder la télé, de voter pour des candidats. Comme il y a autant de parlers créoles que d’îles, on ne voit pas comment sortir du particularisme étroit sans parler une langue commune qui ouvre sur le vaste monde.

La piste à flanc de colline longe le canyon abordé hier soir. Terrasses, irrigations, roches nues et quelques fleurs composent le paysage : une euphorbe, une sorte de convolvulus, une fleur en grappes jaunes verticales comme un lupin…

Le chemin débouche brusquement sur l’océan. Rumeur de vagues, de l’eau partout qui descend des champs par les canaux d’irrigation, qui se précipite comme si elle était pressée et joyeuse de rejoindre la mer. Les champs minuscules sont soigneusement plantés de vert tendre. Plantes enfants qui s’étirent au soleil, toutes fraîches du bain, aspirant goulûment les bons éléments nourriciers de la terre. Des gamins leur font échos dans une cour d’école. Un trapiche se dresse encore pour presser la canne et faire chanter les hommes dans les brumes d’alcool. Paysage de falaises et d’herbe rase, odeur atlantique. Notre marche nous fait longer désormais la mer. L’eau est si claire au pied de la falaise que l’on peut compter les gros galets dessous. Poussent au bord du chemin des chardons à fleurs jaunes, des grappes fines de fleurs bleues, des plantes grasses. La piste est pavée comme un chemin inca. Elle serpente à flanc de falaise, elle sinue, monte et descend, dessinant de curieux signes en méandres sur les pentes.

Pique-nique sous les acacias, vers l’intérieur où le vent ne parvient pas. A contre-jour, avec la végétation qui les couvre, les falaises ont pris une couleur bleu-vert. De près, on reconnaît les longues tiges qui bifurquent à angle droit des « cheveux de sorcière ». Ce sont des plantes sans feuilles aux fleurs groupées en bouquet qui pendent en de longues lianes accrochées entre les roches. La mer nous a ouvert l’appétit. Nous nous repaissons d’une bassine de salade de pilpil au thon, olives, betteraves rouges, tomates, et autres ingrédients sortis des boites et des pots. La tomme apportée de France et la pseudo-mozzarella locale servent d’appoint. Ce fromage local à une consistance caoutchouteuse, comme si les chèvres avaient les pis siliconés.

Nous quittons le bord de mer un peu plus tard devant un étrange terrain de foot installé tout seul sur la falaise. Pas de village en vue, rien que le ciel et l’eau et ces cailloux aplanis pour les pieds nus. Qu’il doit être beau de jouer ici et de marquer des buts face au large, en rêvant d’un vrai stade remplis. Les hourras ne sont poussés que par les corbeaux. Sur un autre promontoire un peu plus loin, un cimetière marin. Le jeu et la mort sont isolés loin des maisons comme s’ils participaient d’un ailleurs mystérieux et un peu inquiétant, de rites religieux. Ballon soleil lancé au ciel à coups de pieds, sommeil éternel creusé dans le roc face au grand large. Ces endroits sont les deux annexes des villages dispersés sur les hauteurs de l’intérieur.

Dans une gorge, nous atteignons le village de Melo de Espania. Il est agricole, escarpé et joliment disposé avec de minuscules champs en terrasse entre les maisons bâties sur les pentes. Une brochette de gosses attend notre arrivée sur l’escalier de l’école où nous devons passer la nuit. Ils nous contemplent silencieusement, les yeux bien ouverts, la mémoire éponge et sans envie. Une mégère engueule copieusement son mari trois terrasses plus haut. Les enfants rient et ne perdent pas une miette de la dispute. Un psychotique adulte délire sur la terrasse de la maison au-dessus, éructant dans un mélange d’anglais et de créole. Pendant cette exhibition une chèvre rit, sarcastique. Les indigènes sont indulgents envers la folie ; ils laissent faire comme on laisse un petit enfant, veillant de loin à ce qu’il ne se blesse pas.

Le punch est fort ce soir et le ragoût habituel est à base de poisson salé – trop salé. Il faut aimer cette cuisine de fond de cale. Nous faisons notre lit sur la terrasse scolaire, sous la lune.

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Havre de la Vanlée

Au réveil, le jour est gris et une légère bruine tombe. Après le petit-déjeuner, nous partons en taxi pour Saint-Martin de Bréhal d’où nous remonterons à pied la dune qui sépare la mer du havre – jusqu’à traverser à pied à marée basse. Cela exige de bien connaître l’horaire des marées pour que la promenade soit compatible avec les eaux.

La femme taxi est une quadragénaire normande sympathique qui fait ambulancière habituellement. Elle a deux enfants, une fille aînée qui a passé son BAFA et travaille comme monitrice de colonie de vacances depuis cinq ans et un fils de 18 ans qui n’a pas encore le BAFA et qui travaille pour la première fois comme moniteur. Il n’a pas l’autorisation d’accompagner les enfants hors du camp. Il s’occupe des 6-12 ans. Comme il fait du judo, il est athlétique et les enfants aiment ça, surtout les petits garçons qui admirent le modèle mâle et aspirent à être musclés ; de même, cela rassure les petites filles d’avoir un moniteur fort et sain, protecteur.

Nous partons des abords d’un haras où un cheval bai racé tente de trouver du picotin frais au-delà des barrières ; il se laisse ombrageusement caresser le museau si l’on est calme et sans geste imprévu. Dans un chemin, un cirque aux roulottes rouges alignées. Dans le havre, la terre est craquelée là où le soleil a fait sécher la vase. Au bord d’une mare d’eau saumâtre, des traces pieds nus d’enfant ou de jeune adolescent me rappellent celle de la grotte préhistorique du Mas d’Azil ; l’humain reste toujours humain. Elles se situent face à un affut de chasse au canard, camouflé sous une motte d’herbe. Comme à Saint-Pierre et Miquelon (où sont allés beaucoup de marins normands) on chasse le canard de mer ou de terre à l’appelant.

Nous passons vite sur la dune que borde un camping fort rempli et descendons sur la plage. Quelques baigneurs sortent de l’eau qui semble fraîche car ils se rhabillent très vite de sweats sans même s’essuyer le torse. Des cavaliers et cavalières passent au ras de l’eau sur le sable dur dans un paysage de Boudin. Trois petites voiles blanches dessinent au loin leurs triangles ; des moutons parsèment la mer.

La plage de sable s’étend sur des kilomètres sous un ciel immense ; l’eau est à plusieurs centaines de mètres, la marée descend. Jeu des nuages et de la lumière sur l’estran, ses flaques, ses rides de courant sur le sable, le liseré du ressac et l’eau bleu-vert au loin. Au bord des dunes, des cabanons de plage sont tolérés sur l’espace public maritime et plus ou moins entretenus. L’un d’eux a été vandalisé puisqu’une inscription s’exclame : « pourquoi avez-vous saccagé chez moi ? ».

Des enfants s’amusent à sauter la falaise de sable, partant de l’emprise végétale pour tomber dans la pente qui s’écroule.

Sur la plage dunaire, au-delà de la limite des marées extrêmes, poussent les oyats, les ajoncs et l’euphorbe des sables. De fines plantes au plumet balançant au vent sont nommées queues de lapin ici (lagurus ovatus). Une petite fleur mauve est appelée lavande de mer (limonium vulgare), elle adore les prés salés. Une autre, bien découpée, est le panicaut maritime ou chardon de mer. Pousse au ras du sol une plante charnue aux feuilles coriaces comme une oseille mais d’un vert plus foncé aux reflets d’argent, l’obione (halimione portulacoides). De la même famille que la salicorne, la bette ou l’épinard, elle se mange et fleurit en été. Je la goûte, elle est salée et un peu acide comme du cresson en moins prononcé.

La marée a apporté sur l’estran intérieur du havre de petits coquillages ovales à la coquille plate en forme de spirale comme une galaxie. Ce sont les crépidules, apportées par les Liberty-ships durant la seconde guerre mondiale, d’abord dans les chargements d’huîtres venues des Amériques puis sur la coque des bateaux du débarquement. Elles se présentent en colonies encastrées les unes dans les autres quand elles sont encore vivantes et sont invasives tant elles résistent aux courants et aux prédateurs. Une société bretonne de Cancale cherche à valoriser la chair riche en protéines et oligo-éléments mais les coquilles sont remplies de métaux lourds et ne peuvent servir que pour le remblai des routes. Le guide nous montre aussi des sortes d’éponges blanchâtres qui ressemblent à des nids de guêpes abandonnés : ce sont des œufs de bulot. Ce gastéropode comestible est fort apprécié du Cotentin et sa collecte est réglementée : on ne peut pas le ramasser à moins de 4.5 cm de longueur. Plantes, oiseaux, promeneurs et crottes de lapin comme sur les plages du Club des Cinq, peuplent ce site remarquable de dix hectares recouvert d’herbus, de salines et de prés-salés où nichent paraît-il environ 150 espèces d’oiseaux.

Nous ne tardons pas à pique-niquer à l’abri de la dune car le vent reste soutenu, bien que moins fort qu’hier. Le soleil fait de fréquentes apparitions, ce qui laisse présager un apaisement du temps. Le pont-l’évêque fait bon ménage avec la poire juteuse en entrée, puis la tartine de saumon fumé sur toast avec un lit de crème et d’aneth, arrosée de citron et saupoudrée de poivre, spécialité du guide, est le clou du repas. Suit un yaourt de marque Malo, parfum caramel au beurre salé, une production bretonne, puis le café et le carré de chocolat, cette fois du Côte d’or bio goût orange. A chaque jour son chocolat et son yaourt différent. Son vin aussi, cette fois du vin blanc bas de gamme ; il y a toujours aussi peu d’amateurs et la bouteille de rouge d’hier n’est pas finie. Le guide nous offre à croquer un petit normand : comme le petit suisse ou le petit noir qu’on s’enfile vite fait, il s’agit d’une gourmandise alimentaire et pas d’une incitation à la débauche.

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Havre de Regnéville

Le guide a acheté le pique-nique et nous prenons deux taxis pour 9 km jusqu’à Urville, entrée du havre où se jette la Sienne et qui se termine à Regnéville, face à la pointe d’Agon. La Normandie est remplie d’eau souterraine et des puits condamnés le marquent encore, ce qui explique la multiplication des villages et hameaux un peu partout. Il était facile de trouver de l’eau. Nous allons suivre sa rive sud à pied, dans un paysage façonné par les marées où nichent de nombreuses espèces d’oiseaux.

Nous commençons par profiter du soleil revenu pour un temps, malgré le vent force 7, pour pique-niquer sur l’herbe derrière la petite église, face au havre où les prés salés excitent quelques moutons. La mer recouvre l’herbe aux grandes marées trois ou quatre fois l’an. Le guide a apporté de Bretagne de la terrine de cousin (le sien) et de la tomme de brebis bretonne bio de gens qu’il connait. Pour lui, la Bretagne imite beaucoup ses voisins pour promouvoir son image : elle crée son whisky, sa bière, son fromage, ses terrines de campagne, ses biscuits – tout ce qui n’existait pas il y a encore un siècle pour cause de pauvreté. Nous avons en outre par personne, du pain, deux tomates et deux abricots, un yaourt, du café en thermos et un carré de chocolat Lindt à la fleur de sel. Il commet cependant une petite erreur à propos du vin. Il a apporté – sur le budget – une bouteille de Chinon rouge mais annonce tout d’abord avec forces excuses que c’est pour sa consommation personnelle et qu’il ne force personne à boire du vin… avant d’en proposer à chacun. Ceux qui hésitaient un peu pour cause de chaleur et de marche ont décliné, alors qu’ils en auraient peut-être pris une lichette avec le fromage.

Le vent qui s’est levé très fort en début d’après-midi apporte des grains successifs entrecoupés de soleil. Nous devons mettre et enlever les vestes goretex constamment. Les chapeaux sont soumis à rude épreuve par les rafales. Nous longeons le havre sur l’herbe rase, ce que les gens du coin appellent « le marais ». Y pousse le chiendent de mer parmi mouettes, goélands, fous de bassan et cormorans qui se reposent près du filet d’eau qui rejoint l’estuaire. Des crottes de mouton des prés salés ont séché entre deux grandes marées. Les prés sont parsemés de bois flotté et de coquilles de bulots apportés par le flux. Sur les bords poussent des mauves, des roseaux, de la salicorne près des bermes. La « tengue », ce lœss fertilisant apporté par le vent et qui servait d’engrais jusque dans les années 1930, farine les herbes d’une fine pellicule de poussière qui reste sur les doigts.

Plus à l’intérieur, nous pouvons observer des restes du bocage traditionnel : des prés plantés de pommiers et entourés d’une haie, dans lesquels les vaches allaient pâturer. Depuis le remembrement des années 1960, les vaches restent à l’étable et sont nourries par ensilage, les prés transformés en champs de maïs qui, une fois mûr, est fauché à la racine, broyé et mis à fermenter sous bâche. L’agriculture industrielle a remplacé l’agriculture traditionnelle en une seule génération. Mais, avec les préoccupations écologiques, les urbains et les touristes engueulent désormais les paysans en Bretagne lorsqu’ils les voient traiter les champs. Ils doivent le faire de nuit… La reconversion est inévitable, vu l’opinion et la pression croissante, mais la reconversion en bio est dure à cause des investissements élevés et des dettes déjà consenties pour le matériel et les semences, et il faut plusieurs années pour obtenir le label bio. Le tournant semble pris depuis quelques années et ira en s’accentuant.

Nous suivons les bords de l’estuaire. Au loin des bateaux de plaisance sont échoués sur la grève ; ils ne seront libérés que par la mer qui remonte. Nous pouvons apercevoir le liseré blanc de la vague frontale sur l’horizon lorsque le soleil luit. Nous franchissons un échelage contre les moutons, trois marches de bois au-dessus d’une clôture en fil de fer. Il s’agit de ne pas se déséquilibrer en l’enjambant, conseil pour troisième âge mais bienvenu au vu du groupe…

A Regnéville, petite cité devenue balnéaire, un grain nous invite à entrer dans la salle des mariages qui fait office de salle d’exposition pour nous protéger du vent et de la pluie qui cingle. Une vraie « vouéchie » comme on dit ici ! Emmanuelle Delaby présente trente de ses photos du coin, portées surtout vers la lumière. Outre les couchers et levers de soleil colorés habituels, nous pouvons observer les nuances du ciel et de l’eau, la mer de nuages, les oiseaux. Je suis en admiration devant le vert glauque d’une houle au large ; elle me rappelle la mer dessinée par Hergé dans Le crabe aux pinces d’or et cela me ravit. Cette photographe amateure a du talent. Regnéville s’ensable et son port, autrefois actif pour Coutances, n’est plus que de plaisance. Le camping municipal, au ras de la mer lorsqu’elle est haute, pourtant bien garni de campeurs, est peu engageant avec ce vent : il n’est aucunement protégé, pas un arbre ni un clos. Les toiles des tentes battent et une femme s’est même réfugiée dans sa voiture.

Dans les rues perpendiculaires à la mer les maisons sont protégées du vent d’ouest et parfois de ravissants cottages en grès du Cotentin s’y élèvent, précédées d’un jardinet, dont une aux fenêtres blanches garnies de rideaux de dentelle derrière lesquels nous regarde passer, ébahie on ne sait pourquoi, une petite fille.

Un autre grain vient et nous nous réfugions dans l’église où pend, au centre de la nef, la maquette ex-voto d’un bateau de guerre à voiles et où trône, à la droite du chœur, une statue de sainte Barbe, patronne des artificiers, canonniers et mineurs de fond. Princesse devenue chrétienne et refusant d’abjurer, Barbe aurait vue, au moment d’être décapitée, ses deux bourreaux la hache déjà levée, être brutalement frappés par la foudre – évidemment divine. Face à elle, à gauche du chœur, dans une niche contenant d’autres restes, a été remisé un buste de saint Sébastien fléché un peu partout sur le torse ; seuls subsistent les trous dans la pierre, curieusement sadiques.

Lorsque nous ressortons de l’obscurantisme fervent, le soleil est revenu et nous pouvons faire le tour du château mi-XIVe en ruines, résidence royale de Charles le Mauvais. Il a été construit non pas en hauteur mais sur la rive gauche de la Sienne pour protéger le port d’échouage et le bourg de Regnéville. L’importance de son trafic était dû à la foire de Montmartin. Nous visitons les salles restaurées sur la mer qui servent aux expositions concernant le « lait et cidre » (instruments paysans) et la peinture d’un « archiculteur » (architecte qui se pique de peindre abstrait en acrylique et dont le nom ne mérite pas d’être retenu). Le château, pris plusieurs fois par les Anglais, défendait l’accès à Coutances lorsque les bateaux pouvaient y accéder avant l’ensablement. La garnison ne se composait que d’une douzaine de soldats seulement. Le bâtiment a été détruit en 1637 sur ordre de Louis XIII au moment du siège de La Rochelle lors de la révolte des Protestants ; le seigneur de Regnéville conspirait en effet avec les parpaillots, ce qui constituait un crime de haute trahison. Il ne reste du donjon qu’un chicot révélant un escalier à vis à l’intérieur.

Vers 17 h, deux taxis nous ramènent à Coutances, à l’hôtel où nous pouvons prendre une douche et nous reposer. Nous dînons une fois de plus à l’hôtel, à 19h30, et nous sommes curieux de voir si le menu a changé. Il l’est en partie. Je prends un tartare de Saint-Jacques au basilic très goûteux, du saumon malheureusement à la « sauce provençale » et malheureusement trop cuit et donc sec comme souvent dans les restaurants, et un nougat glacé.

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Cerro de la Muerte

Nous nous levons à six heures pour partir tôt. Le petit déjeuner buffet est assez désert. Nous rencontrons le cuisinier belge, content de parler français.

Le bus nous monte de 2200 à 3450 m, au sommet à antennes du Cerro de la Muerte, la colline de la mort. Son nom vient des nombreux paysans trépassés en tentant de traverser lorsque le lieu était encore sauvage. Il est aujourd’hui civilisé par la route et la construction d’antennes relais de communication. Justin monte sur un rocher pour être encore plus haut que le point culminant de la route et prend le groupe en photo ; il aime bien faire mieux que les autres.

Nous sommes au-dessus des arbres qui restent prisonniers des nuages. Le ciel au-dessus de nous est bleu et clair, la lumière tranchante, le froid assez vif. Nous sentons l’altitude et toute montée essouffle vite. Le programme de la randonnée décrivait surtout la descente, mais nous commençons par monter 300 m. Puis nous prenons un sentier de chèvre dans la pente parmi les buissons.

Les arbustes espacés laissent peu à peu la place à des arbres plus grands qui ne tardent pas à créer une forêt dense un brin mystérieuse. C’est la forêt brumeuse qui commence avec ses mousses vertes au sol, ses lichens barbus aux branches, ses épiphytes sur les troncs.

Il y a, au hasard du sentier, de belles compositions florales de troncs morts, de fougères et de mousse. Tout est vert, brumeux, dans une atmosphère tempérée. Les fleurs blanches que nous apercevons s’appellent « samir » selon Adrian. Des écureuils venus du Canada gardent les mêmes habitudes de cacher les graines en prévision de l’hiver, bien que le Costa Rica ne connaisse pas de saison ; cette manie fait de ces animaux les plus grands planteurs d’arbres du pays.

Nous pique-niquons dans la forêt aux trois quarts du chemin, assis sur la mousse. Chacun a un demi-pain garni de poulet mayonnaise ou de jambon fromage, un sachet contenant une feuille de salade et une tranche de tomate pour ne pas imbiber la mie, une tranche de pastèque à part, une brique de jus de fruit individuelle, un sachet de graines, une barre de céréale et deux bonbons. Le tout a été préparé par l’hôtel.

La descente promise fera 1344 m jusqu’à l’hôtel de ce matin. Nous avons marché 13,5 km mais surtout en forêt et en dénivelée, soit quand même quatre heures. La randonnée est belle mais abîme fort les genoux. Descendre tout le temps fatigue les tendons, la dernière pente très forte sur 1 km de route surtout.

Aux abords de l’hôtel, des pommiers, des pêchers, des fleurs cactées sont plantés, donnant un aspect riant. Il faut cependant ensemencer les pommiers à la main pour qu’ils produisent des fruits car les insectes ne vivent pas à cette altitude et à cette température ! La pluie se met de la partie sur le dernier kilomètre de marche, nous obligeant à enfiler les capes jusqu’à l’hôtel. Elle durera jusqu’à la capitale San José, 2h30 plus tard.

Toilettes à l’hôtel, bus, pluie et brouillard. San José est assez vite atteint mais des embouteillages retardent le voyage à ses abords. Nous retournons à la civilisation assez brutalement. La conduite est sans règles, sous le règne du droit du plus fort dans la lignée américaine de l’esprit Trump. La double ligne jaune centrale sert de marque mais n’empêche pas de doubler, la piste cyclable sert de seconde voie et doubler par la droite est la norme.

Adrian a une application qui montre à tout moment où il se trouve, de même pour sa femme ses enfants. La vie privée n’est pas leur préoccupation, ils forment un réseau familial où chacun sait où est l’autre, voire ce qu’il fait. Chez lui, sa fille de 10 ans vit avec les bêtes : elle prend les araignées à la main pour les remettre dehors et trouve parfois l’un des deux serpents de la maison dans son lit. L’intérêt du serpent est qu’il chasse les souris. Quant aux chiens, dehors, ils surveillent.

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Cascade de Nauyaca

Le lever est avant cinq heures du matin. Petit-déjeuner copieux alors qu’il fait encore nuit avec œufs brouillés trop secs, toasts mal grillés, tranches d’ananas et de pastèque – et bien sûr le riz aux haricots noirs pour les amateurs de cuisine locale. La plage nous attend pour l’embarquement à six heures. La mer est calme mais le ressac nous oblige à embarquer avec de l’eau jusqu’aux cuisses. L’un des aides, un probable neveu de la famille, a autour de 20 ans et mouille son débardeur jusqu’au cou. Il s’en débarrassera une fois en mer pour un T-shirt blanc imprimé d’un slogan de pêche au Costa Rica, révélant entre temps une poitrine souple à la musculature ferme.

Le capitaine et sa bourgeoise au sourire à double rangée de crocs sont mignons, assis tous les deux sur le banc central. Ils sont amoureux. Nous sommes le 15 août, fête de Marie montée entière au ciel, dogme papal établi en 1950 seulement et jour férié dans ce pays très catholique.

Nous emmenons avec nous sur le bateau un couple hollandais et leurs deux filles, deux belles plantes robustes et blondes de 14 et 16 ans habillées en rose et blanc. Le bateau est plus grand que le précédent, propulsé par deux Yamaha de 250 CV Four Strokes et nous filons vite sur la mer calme, puis dans la rivière en remontant le courant. On peut en fait rejoindre le lodge par la route qui arrive sur les hauteurs, un bac permet de traverser la rivière. Mais c’est plus long et empêche cette impression de bout du monde qu’est le parc du Corcovado sur la péninsule d’Osa. Le bateau effectue un passage dans la mangrove par un bras annexe. Les arbres étanchent le sel pompé avec l’eau par leurs racines dans des formes de grosses boules sur leur tronc, ce qui fait comme des goitres.

Nous faisons deux heures de bus avec arrêt au supermarché pour acheter le pique-nique. Puis nous partons aux cascades (payantes) de Nauyaca.

Nous allons marcher 5 km, 1h30 aller et autant au retour. Nous commençons par une forte descente qu’il faudra remonter, puis survient une alternance de montées et de redescentes au soleil ou sous les arbres pour entrer dans le domaine privé de la cascade. Il a fallu s’inscrire, acquitter d’un droit (inclus dans notre forfait de voyage) et porter un bracelet rose tribal attestant de notre appartenance – tradition yankee. Un gardien en bottes surveille le site d’un air débonnaire mais vigilant. Les premières cascades s’abordent par le haut, elles sont trois et bien échevelées. Un sentier étroit, pentu et glissant mène à d’autres cascades issues des premières qui forment un bassin avec un courant assez fort. Nager jusqu’au pied de la cascade n’est pas aisé et je renonce assez vite. Justin y parvient, s’assoit sous la cascade puis devant, et filme avec sa caméra GoPro.

Nous nous baignons dans les vasques creusées par l’eau dans le roc. L’onde est douce et nous change de l’océan mais la température est nettement plus fraîche. Nous ne sommes pas seuls, loin de là, les locaux sont venus en ce 15 août férié, mais surtout des touristes américains viennent s’y baigner. Un couple d’une Chinoise et d’un Blanc aux deux petits garçons qui ne se baignent qu’en T-shirt jaune est amusant à observer.

Un jeune Américain aux muscles développés mais fins de probable surfeur et à la longue chevelure vient probablement de Californie avec sa copine aux cheveux également de bonne longueur. Ils sont jeunes, probablement guère plus de 20 ans, et ont chacun un téléphone mobile et une caméra GoPro montée sur perche. Ils nagent à peine et préfèrent se filmer mutuellement et se photographier pour transmettre leur bonheur en instantané, posant en Tarzan et Jane devant les chutes. Le sourire de la fille quand elle tapote sur son téléphone montre qu’elle a déjà reçu au moins un commentaire.

Notre pique-nique est copieux, composé sur place et acheté par Adrian au supermarché. Le pain n’est pas mou pour une fois car nous ne mettons les ingrédients dedans qu’au dernier moment. Sont à notre disposition de la salade, des tranches de tomates et de concombre, du poivron mariné, du thon fumé en boîte ou du jambon, de la mortadelle, du fromage en tranches sous blister ainsi que trois ananas mûrs en dessert. C’était trop et nous n’avons pas fini. Adrian a invité le gardien à se faire un en-cas. Le couple de jeunes Américains se contente d’un sandwich chacun, tiré de leur petit sac à dos. Comme ils nous ignorent et ne sympathisent pas, avec l’arrogance habituelle aux Yankees, je ne leur ai pas proposé de nourriture.

Nous sommes revenus au bus par une marche épuisante qui nous a laissé en eau. La dernière pente de 200 m de dénivelée à 2200 m était redoutable. Sur le chemin, j’ai quand même eu la force d’observer un ara solitaire.

Sur la route, nous apercevons parfois une corde tendue en travers, à bonne hauteur : elle est pour les singes, qu’ils puissent traverser sans passer sur le sol où ils se feraient aplatir par les véhicules. Des panneaux figurant un tapir signalent que des animaux autres que les singes peuvent traverser la route.

Nous rejoignons la route transaméricaine avant de nous élever jusqu’à 3500 m d’altitude puis de redescendre dans le parc naturel vers 2200 m. C’est là que se situe notre hôtel Savegre, du nom du rio qui a creusé la vallée. Il fait 19° centigrades dehors mais l’humidité et le brouillard donnent froid dans la forêt nuageuse de San Gerardo de Dota. Avant l’hôtel, nous nous arrêtons dans un restoroute pour un café qui a du goût et peu de force, à l’américaine. Mais son eau chaude est revigorante. L’hôtel est une suite de bungalows dans la nature, parmi les fleurs tropicales. La végétation reste luxuriante même à 3500 m mais le quetzal, qui hante les avocatiers, ne se montre pas. Il fait pourtant la fierté du parc.

Nous sommes contents de prendre une vraie douche, même si elle n’est que tiède, de nous changer et de nous vêtir plus chaudement. Le dîner buffet est somptueux avec une soupe aux poireaux, une truite façon tartare, du fromage mariné à l’huile et au poivre, des cœurs de palmier, des pilons de poulet sauce barbecue, de la truite grillée sauce poivre, de la purée, des pâtes, des légumes, des profiteroles, de la glace vanille et des poires au vin. Le cuisinier est belge.

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Plage de San Josecito ou plongée au masque

Les grondements se sont calmés cette nuit et le temps au matin est plus riant mais les vagues se brisent encore dans un bruit assez fort. Eff passe le temps dans le cocon du hamac sur la terrasse du bungalow, une première expérience pour ce grand nerveux.

Deux groupes se forment, le premier reprend une fois de plus un bateau vers l’île del Caño à 8 km au large pour aller plonger en masque et tuba – rebaptisé snorkeling dans le globish à la mode. Parti à huit heures avec les masques et les palmes du lodge, plus les gilets de sauvetage rouges pour faire balises flottantes, ils comptent voir des baleines et des dauphins. Ils en observeront en effet une plonger assez près de leur bateau ; elle a émergé et soufflé comme au premier jour. Certains ont vu un requin, mais peut-être l’ont-ils imaginé ; d’autres n’ont vu que des barracudas plus communs. Avec le masque, ils ont reconnu quelques poissons dont le perroquet et la carange mais la visibilité était trop faible. En bref, je ne regrette pas. L’orage de ces jours derniers à remué les fonds marins et l’eau n’est guère transparente ; ils sont assez déçus.

L’autre groupe, dont je suis, ne part qu’à 10 heures et restera sur la plage prévue pour le pique-nique vers 13 heures, lorsque le premier groupe reviendra avec tous les autres bateaux de touristes. La femme bien portante au sourire en calandre de Cadillac nous accompagne « pour la sécurité » alors que nous connaissons parfaitement le chemin : il suffit de longer la plage. Oui, mais s’il y a un serpent ?

Nous marchons sur le sable vingt-cinq minutes après avoir médité face aux vagues au bord du lodge pendant une heure. Deux aras colorés et gais consentent à s’envoler sous nos yeux. Des sortes de merles au chant mélodieux nous attendent près du sable, sous les arbres. Ils savent qu’il y aura des miettes après le pique-nique.

La plage est protégée par une barrière de rocher et un îlot où se dressent un palmier ainsi qu’un feuillu en parasol, peut-être un guanaste. La houle ne parvient pas jusqu’à la plage, il n’y a pas de rouleaux. L’eau est peu profonde à marée descendante et permet une baignade sans risque d’autant que le fond est sableux ; l’eau est bien à 28° centigrades. Nous sommes seuls sur la plage déserte de sable gris bordé de cocotiers.

Le soleil est voilé mais les UV sont puissants. Eff, parti se promener trop longtemps torse nu en subira les conséquences sur sa peau trop blanche d’enfant très protégé. Les rouleaux soupirent au-delà de l’îlot tandis que les merles se rappellent à notre souvenir et qu’une cigale ou deux saluent le soleil presque revenu. Les nuages cumulés dessinent des moutons tandis que la mer est d’un gris-vert tout à fait Pacifique.

J’alterne les bains et les siestes à l’ombre, torse nu, en attendant les explorateurs échoués sur l’île en face. Un peu à l’écart des autres, je ressens une impression de bout du monde. La conversation s’est éteinte, le magistrat est loin, explorant les anfractuosités de la côte, l’avocate et l’enseignante lisent un livre, la Lyonnaise et la fille aînée de l’est bronzent en deux-pièces, les yeux fermés. Je regarde et j’écris. Les palmes sont à peine frissonnantes d’une brise minuscule.

Un bateau arrive droit de l’île, puis un autre, puis une dizaine se pointent depuis l’horizon, dont le nôtre. Tout le monde pique-nique au même endroit avant de repartir – en bateau pour la plupart. La plage est noire de monde. Hollandais, Français, hispanophones, chacun a son bateau, sa table et ses glacières de pique-nique, sa salade de pâtes au thon, sa salade verte, ses tomates, ses concombres, ses oignons, son jambon reconstitué, son fromage en tranches sous blister, son pain de mie américain, ses ananas locaux et ses jus multifruits en brick. Quelques tables et bancs ont été grossièrement aménagés mais ils sont insuffisants pour l’ensemble des groupes et la plupart s’installent directement sur le sable ou assis sur les troncs échoués. C’est à cet endroit il y a deux jours que nous avons pris l’apéritif, mais nous étions tout seul et la plage était calme. Les petits merles et les merlettes grappillent habilement des miettes en sautillant, comme prévu. Le chien mi-terrier mi-bouclé qui nous a accompagnés ce matin repart en bateau, empoigné par sa maîtresse au sourire automobile. Car, avant 14 heures, l’orage gronde à nouveau et la pluie ne tarde pas à suivre. Nous rentrons à pied, les adolescents des autres bateaux se rhabillent et remballent les serviettes ; les filles, les gros, les vieux et les vulgaires suivent.

Le groupe de 27 Hollandais assez jeunes font comité d’entreprise ou association sportive. Ils braillaient hier soir et fêtent un anniversaire aujourd’hui avec ce chant rythmé germanique fait pour souder le groupe. Ils préparent ce soir leurs valises sur la plage pour le départ. Lorsqu’ils sont partis, règne un grand calme dans les bungalows de la palmeraie. Pas un souffle de vent, une atmosphère gorgée d’humidité étouffe déjà, bien qu’elle garde un peu de la fraîcheur du remuement des atmosphères d’hier.

Je n’ai qu’un filet d’eau pour ma douche : ce sont les chambres du même bungalow qui doive tirer en même temps. Heureusement que l’eau est froide, ces dames de la chambre du bas restent peu sous le jet et je peux enfin profiter de ce répit pour obtenir un débit normal. Nous avons du ceviche au dîner, du poisson cru en petits morceaux marinés dans un citron vert, des oignons et de la coriandre fraîche. C’était la journée poisson.

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Forêt pluviale du Costa Rica

Nous prenons le petit-déjeuner tôt à 6h40, la salle est remplie de jeunesse hollandaise. Les œufs sur le plat sont retournés, le jus de fruits est du pamplemousse, les bananes plantains frites, le pancake américain et le café local.

Nous n’effectuons qu’une demi-heure de bus jusqu’à une école puis nous mettons sac au dos pour la journée qui sera mouillée.

Nous verrons deux cascades par le chemin de la forêt et traverserons cinq fois la même rivière avec les chaussures de marche. Le cuir résiste bien au premier, mais est trempé dès le suivant.

Nous marchons en forêt pluviale, d’ailleurs il pleut. Il s’agit d’une forêt tropicale toujours humide où les arbres ne résisteraient ni à la sécheresse ni au froid.

En permanence arrosée, la végétation est luxuriante. Certains arbres sont tombés car leurs racines restent superficielles en raison du climat toujours humide et ne connaissant jamais de saisons. Coupés, les arbres ne présentent pas de stries de montée annuelle de sève comme en Europe et il est difficile de mesurer leur âge.

Des fougères arborescentes côtoient un gros arbre qui n’est pas un kapokier mais un genre de ficus où l’on peut tenir à l’aise entre deux plis des racines. Le groupe veut d’ailleurs faire une photo. Il pleut et les feuilles goûtent car elles ont une pointe faite pour cela en forêt pluviale.

Le sentier est raviné et caillouteux, refait à la machette pour nous car la végétation envahit vite le terrain. Les lianes faisant une suite de S sont appelées échelles de singes ; le réservoir à graines d’un arbre est appelé brosse à singe pour son aspect ébouriffé.

Les cascades forment le haut de la vallée. Le bruit des chutes est apaisant, la brumisation et les ions négatifs font du bien. Les éternelles « photos de groupe » à partager sur le gogol ou les fesses-book de ces dames sont très à la mode globish et le groupe de filles y sacrifie volontiers. C’est pour moi hautement déplaisant mais je constate que tout le monde a son gadget-phone et se précipite sur le code Wi-Fi dans chaque hôtel pour consulter ses innombrables messages et répondre chaque soir à tous ses amis jaloux du voyage. Voire les narguer en envoyant des photos. Décidément, ce nouveau monde n’est pas celui de ma génération – à 10 ou 15 ans près, mais des années qui font la différence.

Le guide local du parc prénommé Fauricio et le fermier qui nous accueille pour le pique-nique dans son hangar nous ont accompagnés dans la forêt. Nous avons vu un morpho, quelques oiseaux, mais moins qu’hier. La pluie était peu dense dans la forêt mais exige la cape dès l’arrivée sur le plateau et jusqu’après le pique-nique.

Au sortir de la forêt, nous marchons dans l’herbe haute trempée autour d’un étang où est plantée une fontaine incongrue et autour duquel poussent quelques arbres fruitiers. Nous voyons un gros rongeur qui n’est pas un coati détaler dans les herbes.

Le pique-nique de tortilla caoutchouc au fromage local juste pressuré, aux tomates pas mûres, est nettement à l’américaine, c’est-à-dire sans goût. Le concombre est trop vieux et une viande à chien en conserve est carrément au goût de chiotte yankee.

Le fermier nous offre pour nous réchauffer son café local et une gnôle qu’il a fabriqué lui-même avec des cerises Nancy. L’alcool a bon goût et sa saveur un peu raide est masquée par le sucre. Le dé à coudre suppé paraît peu fort mais échauffe vite après une deux minutes. L’alcool titre bien 25°.

Le soleil n’apparaît aujourd’hui que sur les derniers cent mètres de marche durant le retour vers le bus, dans une atmosphère plus moite encore. Ce qui pousse un jeune local à enfourcher sa moto torse nu dans un village traversé et à foncer devant nous sur la route pour se rafraîchir la peau.

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Descente du Roraïma

Adelino réapparaît ce soir tout fringant. Sa journée de repos lui a permis de se laver, de se coiffer, de se vêtir d’un nouveau débardeur noir orné d’un chanteur au micro et d’un pantalon blanc taillé large. Il porte même un blouson noir et des chaussures de ville. « Olà ! » nous crie-t-il en guise de salut. Son copain « le beau mec » qui a toujours trop chaud ne porte qu’un tee-shirt blanc, un pantalon de survêtement et des tongs. Ils aident ce soir à la cuisine Inès aux beaux cheveux brillants. Je crois que cela se fait par roulement et c’est leur tour.

Ils réparent d’ailleurs fort aimablement la chaussure de Julien qui perdait sa semelle. Quelques points de ficelle pour rabibocher le cuir et le tour est joué ! Il leur laissera la paire à la fin. Le dîner a lieu tôt, faute de lumière pour préparer et servir. Il est donné à la nuit tombée, vers 18h30. Cette fois, comme nous sommes « en montagne », nous avons droit à une soupe puis à un plat appelé ici pavillon en référence à ses trois composantes qui reconstituent les couleurs du drapeau national vénézuélien, à ce que m’explique Javier. Il s’agit de riz, bœuf, lentilles. Sur les trois bandes horizontales jaune, bleu et rouge du drapeau, je peux reconnaître peut-être le riz pour le jaune, les lentilles pour le bleu et le bœuf pour le rouge, mais il faut de l’imagination ! Quant aux six étoiles du drapeau, je les cherche encore dans l’assiette ; le cuisinier a dû les manger.

L’apéritif qui a précédé le repas a été fort joyeux, les Frères ennemis jouant leur rôle. Javier a préparé ce soir son fameux cocktail Tang-rhum. Il le fait préalablement goûter à Jean-Claude, fin gourmet en alcool fort. Celui-ci avale une gorgée, impassible, regoûte et lâche, dans un silence religieux : « c’est un peu léger, non ? » Tous le soupçonnent d’en rajouter pour blaguer, comme d’habitude. Qu’à cela ne tienne ! Il le fait goûter à son compère José qui clappe de la langue, hésite et, ne pouvant déjuger l’oracle, émet sa sentence : « il a raison ». Eclat de rire. Et pourtant Chris, timidement, disait à ce moment-là : « je le trouve juste comme il faut ». Il n’a pas été écouté tant la pression du groupe pousse vers le machisme véhiculé par ceux que nous finirons par appeler les « 3J » : José, Jean-Claude, Joseph. C’est d’autant plus drôle que les deux compères, dormant mal depuis plusieurs jours, ont découvert ce soir du Stilnox chez Joseph et décidé d’avaler chacune une pilule ! Avec l’alcool par-dessus, ils partiront à la fin du repas bras dessus, bras dessous, titubant pour la galerie, cherchant leurs pas dans le chemin plutôt ondulé à la lueur de la lampe frontale, feignant de se cogner au plafond bas sous lequel sont montées leur tente.

Sans rien dire, cette fois, contrairement aux campements du bas de pente, tout le monde va rapidement se coucher. Exit les énigmes et autres charades. Il est à peine plus de 19h30 mais, comme les bouffons ont soufflé les lampions, tout le monde aspire au duvet.

Je suis réveillé avec l’aube surtout par le ronflement du réchaud à pétrole à deux mètres de la tente et par les tintements des casseroles de la cuisine. Nous avons du café et des pancakes au petit-déjeuner. Quand nous quittons l’abri sous roche, il pleut, ou plutôt un nuage s’ébroue sur le tepuy. Nous marchons sous cape, sans rire. Cela restreint le champ de vision mais, de toute façon, nous sommes en plein brouillard. Les dos gris des rochers sont comme des monstres marins. Leur peau rêche est parfois glissante comme si elle sortait de l’onde, surtout là où le lichen est vivant, de couleur verte ou brune.

Nous jetons un dernier regard au chaos du plateau avant d’entamer la descente. Cela commence par de grandes marches rocheuses serpentant, suivies d’un éboulis glissant sous la pluie. La pente nous pousse à faire de larges pas à se tordre les chevilles. Yannick, près de la cascade, se met brusquement à courir comme un jeune veau, piqué par on ne sait quelle guêpe – à moins que ce ne soit une poussée d’adolescence ou l’antipaludéen qu’il avale religieusement chaque soir. Le Lariam rend un peu fou. Suit la remontée dans la forêt, épuisante car les semelles tiennent peu sur la terre glissante et la cape s’accroche aux racines. Monte du pays de bonnes odeurs de plantes mouillées, d’humus et de terre fraîche. Nous avançons les premiers dans une atmosphère d’aquarium, dans une lumière verdâtre et tamisée. Nous frôlons de larges feuilles, repoussons des fougères dentelées, enjambons des racines comme des faisceaux dont les filaments tordus traversent le sentier. Là où passent les randonneurs, l’herbe ne repousse jamais. Malgré la moiteur nourricière et la vigueur de la végétation équatoriale, le passage incessant des touristes et de leurs porteurs dans un sens et dans l’autre a rendu stérile le chemin, ne permettant à personne d’oser se perdre. Le chaos pierreux éprouve les cuisses et les chevilles à la descente. Nous allons plus vite qu’à la montée, ce n’est pas un mystère, et il fait moins chaud que l’autre jour. Au tiers de la pente, le nuage qui nous mouille depuis le départ n’accroche plus. L’eau ne suinte plus des feuilles. Nous entrons peu à peu dans la clarté et pouvons retirer les capes.

Par souci de commémoration, et dans le vain espoir de voir les autres nous rattraper, nous faisons une courte halte au premier arrêt de la montée, dans une petite clairière au pied de l’immense falaise. Mais c’est juste pour vider un peu la gourde. Le camp nous attend, pas si loin. Nous avons hâte d’être rendus pour lâcher le sac et nous défaire de nos vêtements humides. La fin est encore plus éprouvante pour les chevilles car, on s’en souvient, la pente est très forte. Je suis content de parvenir au camp d’il y a deux jours, près de la rivière. Nous nous contenterons de pique-niquer ici avant d’aller plus loin, mais nous faisons là une pause bienvenue. Nous avons mis, pour les premiers, 2h30 pour descendre contre 3h30 à la montée. Javier arrive le dernier avec Christian. Ce dernier ne voit déjà pas très bien en temps ordinaire et la pluie sur les lunettes n’a pas dû arranger les choses. Il est parti en avant et a fait un soleil, cul par-dessus tête, du côté de la fatidique cascade. Javier a eu peur en le voyant saigner du cuir chevelu et du mollet. Mais ce n’est heureusement rien de grave.

Nous nous arrêtons au campamente de base assez longtemps pour reposer tout le monde et pour nous restaurer. Cette fois-ci, le pique-nique est chaud : des tortellinis au thon et au fromage. Un groupe d’Allemands – filles et garçons – monte au sommet aujourd’hui. Ils sont jeunes et beaux comme des Wandervögel. Le seul Autrichien du groupe sèche de sa montée en faisant des effets de muscles germains, tout en rose chair et or solaire. Il est une vraie publicité pour la saine jeunesse aryenne.

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Approche du Roraïma

Au matin, le ciel est clair et le soleil lève une brume légère bien jolie sur la savane. Tout est frais comme au premier matin du monde. Les couleurs sont plus vives, les perceptions plus aiguës. Le tepuy au loin s’estompe en ombre chinoise comme s’il appartenait à un autre univers. Le voile léger en est presque érotique, comme ces jeunes filles d’un célèbre photographe anglais des années 1970. Dans la Chine classique, les montagnes sont ces lieux primordiaux, non transformés par l’homme, où règne encore la pureté des harmonies primitives. Le sage peut y retrouver la paix et la pureté, se ressourcer aux rythmes de la nature originelle. N’est-ce pas ce que nous tentons de faire en grimpant « pour rien » sur ce plateau ? Ce n’est ni une performance, ni un haut lieu culturel, simplement un territoire préservé, vierge, qui nous permettra de nous sentir autres.

Comme hier, le départ se traîne. Les porteurs aussi se préparent et nous n’avons rien d’autre à faire que de les regarder se mettre en train. Ils jouent les jeunes mâles virils, amicaux entre eux comme une portée de chiots. Ils font à nouveau le partage des conserves comme si rien n’avait eu lieu hier. L’un d’eux, les cheveux noirs brillants soigneusement coupés au bol, porte un débardeur marqué futbol. Rien à voir avec notre foot national, il s’agirait plutôt, selon Javier, du baseball, venu des Etats-Unis, « qui a aujourd’hui la cote parmi la jeunesse ».

Nous partons marcher dans un paysage de savane comme hier, un peu plus vallonné et montueux qu’hier peut-être. Les pieds d’herbe dure ont des racines profondes et poilues comme des pattes de lapin. A mesure des heures, je sens que nous changeons d’altitude. Ce ne sont que quelques centaines de mètres mais les oreilles internes ne trompent pas lorsqu’elles se débouchent. Le groupe de garçons va plus vite qu’un groupe moyen, surtout les quatre ou cinq « pointures 46 » dont les grandes pattes abattent plus de distance pour le même effort. Ce qui était prévu en six heures nous prend trois heures et demie ! Le pique-nique est à l’arrivée, avec une salade au thon comme hier mais au chou vert cette fois. Vers midi, le soleil arde et brûle.

Redescendent du sommet une fille, son copain et leur guide, un dénommé Carlos un peu fou et très velu. La fille a de superbes yeux bleus « couleur menthe à l’eau », au point que j’en fais la remarque à José. Elle a d’ailleurs assorti son sac à dos et sa gourde à la nuance de ses pupilles, signe qu’elle est bien consciente de l’effet qu’ils ont ! Elle comprend et parle le français très bien, avec un séduisant accent. Nul doute qu’elle ait saisi ma remarque, pourtant faite sotto voce. Elle m’en jette plusieurs longs regards non dénués d’un certain intérêt. Elle nous apprend qu’elle est Allemande, de Stuttgart. Pour elle, la montée qui nous attend demain est rude, mais courte et sous le couvert de la forêt. La fatigue ne sera pas plus grande que l’étape sous le soleil que nous venons d’effectuer. C’est gentil de nous dire cela, mais nos relations s’arrêtent là, car elle repart vers la civilisation alors que nous nous tournons vers la sauvagerie.

Le reste de l’après-midi se passe à ne rien faire. L’aire du pique-nique sera notre camp du soir, au pied de la falaise sombre du Roraïma que nous grimperons demain. Nous meublons ce farniente de conversations, de lecture et de sieste. Je termine le livre de Maxime Chattam et son tueur en série. Suit un bain dans la rivière courante sous les arbustes un peu plus loin. L’eau est très froide, elle vous saisit les chevilles comme si un caïman vous mordait pour vous entraîner tout au fond. Mais l’on s’y habitue et, une fois la réaction effectuée, l’on peut s’y plonger entièrement pour s’y laver au savon. C’est plutôt rafraîchissant. Mais à peine me suis-je livré à cette opération que le ciel se couvre brusquement, que le vent du soir se lève. Il fait tout de suite plus froid, au point d’enfiler la veste polaire ! Ce qui justifie la maxime de Laurent : « j’ai toujours ma polaire dans mon sac. » Vivement l’apéritif ! Il est plus concentré en rhum mais – est-ce le goût du thé-citron en poudre, cette fois-ci rajouté ? – on sent moins l’alcool. A moins que l’on ne s’y habitue.

Deux bandes d’Américains ont rejoint le camp de base. Ils ne sont composés que de jeunes mâles, un couple de copains de New-York parti depuis huit mois déjà « explorer le sud du continent », et un team universitaire d’une dizaine de jeunes gens maigres – et peu sportifs pour des étudiants américains. Ils sont bruyants, joueurs et s’imitent les uns les autres. Si l’un ôte son tee-shirt, les autres le font ; si l’un décide d’aller à la rivière se baigner, les autres prennent leur serviette. Grégarisme de gamins, plutôt puéril presque touchant si l’on n’imaginait qu’une fois adultes ils n’agissent de même dans le conformisme et le comportement moutonnier.

Le dîner est plus montagnard que les soirs précédents. Il se compose de purée, de riz et de ragoût de morue en conserve à la sauce tomate. Ce soir, les énigmes n’ont plus guère la cote – « trop intellectuel », selon José – et nous passons aux gentillettes charades et aux anecdotes. Une fois la vaisselle débarrassée, à la seule lueur des bougies sous la tente mess, le porteur in coiffé au bol et habitant bien son débardeur noir, improvise un spectacle à lui tout seul. Javier introduit Adelino – c’est son prénom – comme une vraie star et il dédie sa chanson langoureuse « a Francesca » – notre Françoise. Il débute par un solo de « trompette » vocalisé avec les lèvres et mimé avec la main ; il poursuit en célébrant « l’impression de ton corps » et autres joyeusetés en espagnol. Le tout est fort érotique, dommage qu’il n’y ait qu’une seule fille pour l’apprécier à sa juste valeur. Ce beau jeune Indien féru de modernité, rhum aidant, est fort applaudi. Nul autre des porteurs ne s’y essaie, pas même l’autre minet du groupe au visage rond et souvent poitrail nu pour faire admirer le dessin de ses muscles, qui copine de près avec Adelino, s’échangeant souvent le walkman.

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Monte Cappane sur l’île d’Elbe

La nuit fut bonne, fatigue aidant ; le réveil a lieu plus tôt, à 6h30, pour partir gravir nos 1000 m de dénivelée avant la chaleur. Le petit-déjeuner est pris à l’hôtel avant d’aller remplir les bouteilles à la source. Elle est si fréquentée par les locaux qu’un arrêté du maire conseille aux habitants de ne pas exagérer ! Dans le petit matin, les vieux qui viennent s’approvisionner en bidons de Chianti de trois litres, s’exclament : cinghali ! Les sangliers ont en effet foui les bordures en pierres des vignes pour tenter de manger les raisins. Mais la clôture a tenu.

Une lente montée commence dans la vallée par un sentier mieux aménagé qu’hier. Nous allons le long du torrent presque à sec, parmi les châtaigniers et les chênes lièges. Dans le sous-bois, nous voyons un bouquetin qui fuit sans se presser. Dans un fourré, au passage à gué du ru où ne subsiste qu’un peu de boue, nous avons entendu les sangliers ; ils se cachent mais ne sont pas très sauvages. Ils ont été dérangés de leur bauge.

La montée se fait plus roide dans le maquis, sur le flanc sud-est du torrent, avant de déboucher sur la crête vers 650 m.

Nous la prenons alors vers le nord-est pour aborder les abords du mont Capanne, 1018 m, qui est notre destination.

Le chaos de roches et un peu casse-pattes, mais le clou est un dôme de dalles en via ferrata. Les grandes chutes de granit pentues sont plantées de pitons soutenant un câble métallique auquel se tenir à mesure qu’on grimpe.

Rien de vertigineux, tout juste de l’aérien ; rien de technique, tout juste du fatigant. Car se tenir au câble et grimper les jambes, répartir en équilibre le poids du corps, ne va pas sans effort.

Quand il pleut, le tout doit être glissant et mieux vaut ne pas s’y avancer. Mais la journée est belle, à peine voilée.

Nous atteignons le sommet du mont Capanne, parmi les touristes en nombre venus par téléphérique de l’autre côté. Nous allons jusque sous les antennes pour faire « la » photo de groupe, comme tout le monde.

Nous pique-niquons au bord de l’aire pour hélicoptère, devant quelques Allemands avec gosses qui s’empressent de redescendre avant la fermeture prandiale de la télécabine de 13h30 à 14h30. Un petit blond florentin et sa sœur ne tiennent pas en place ; je ne parviens pas à les capturer sur numérique. Ils jouent avec moi sans le vouloir car je les reverrai en fin d’après-midi, en bas du téléphérique, aussi insaisissables, jusqu’à leur voiture garée en bord de route, qui indiquent qu’ils habitent Florence. Un petit Allemand est tendre avec son père plutôt enveloppé mais ne tient pas plus en place, lacets défaits et démarche sautillante ; il souffre en outre de trachéite de ne pas se couvrir – un vrai gavroche le nez au vent. Un couple de vieux au style californien, en maillot de bain, cuivrés, cheveux longs tenus par un bandana, le corps flasque, ont le genre à avoir eu 20 ans en 1968 et de n’avoir jamais quitté l’époque. Ils sont à la fois laids par leur apparence de septuagénaires et ridicules par leur affichage de jeunesse perpétuelle flétrie.

Nous étions huit à monter ce matin, les six autres sont venus tranquillement par la télécabine – en apportant le pique-nique collectif. Ils ont pris le bus de 10h40 et nous ont rejoints alors que nous arrivions au sommet. De loin, nous apercevons la Corse.

Les descendeurs partent avec Denis car le sentier est long (près de 2 h) et pénible (ravagé par les baskets de touristes). J’ai décidé de prendre la télécabine pour descendre, ce que les Italiens appellent cabinovia – le funiculaire. Il vous dévale 644 m de dénivelée en une quinzaine de minutes, comportant 59 cabines où l’on peut tenir jusqu’à trois. Mais en général, un grimpeur et son sac à dos suffisent pour emplir la cage métallique ouverte sur le vide, qui ressemble fort à une cage à oiseau en métal peint en jaune d’œuf. Un couple avec enfant, un adulte et deux enfants, ou encore trois copains sans sac et assez jeunes, donc minces, peuvent tenir en une fois.

La descente seule coûte 12 €, la montée et la redescente 18€. Nous sommes cinq à opter pour le téléphérique et nous prenons un pot au bar-restaurant du départ. Un moment, les nuages montent et il pleut un peu, mais cela ne dure pas. Ceux qui descendent n’ont rien pris.

Dans le couloir du téléphérique, le sol est jonché de chapeaux et casquettes imprudemment gardées sur la tête alors qu’il y a toujours du vent. Quelques canettes et bouteilles aussi. Les gens qui montent présentent toutes les attitudes : désinvoltes au point de se retourner (ce qui fait tanguer la cabine), agrippés des deux mains aux barreaux, assis dans le fond plus grillagé, embrassés sans rien voir, serrant dans ses bras un enfant… Le téléphérique a son point d’arrivée près du village de Marciana.

La route de liaison passe sous le village de Marciana, étagé en hauteur. Seuls les cafés et glaciers se trouvent à proximité, l’intérieur du village est vide malgré sa forteresse, son musée, ses églises. Nous n’avons que trois-quarts d’heure avant le bus prévu à 16h07 et nous parcourons quelques rues ; malheureusement elles montent et nous renonçons vite, la journée a été assez rude comme cela. Nous visitons l’église Santa Croce au plafond peint à fresques avant d’aller prendre un granité citron (2 € le verre moyen) en attendant les autres.

Ils ne tardent pas à arriver et nous occupons à nous quatorze la moitié du bus. Il met 45 mn pour rejoindre Pomonte par la côte. Le ciel est gris, la plage quasi vide et il fait lourd. Le bus nous ramène vers 17h20 et nous pouvons jeter un œil dans l’église de Pomonte qui est ouverte. Un vitrail moderne derrière le chœur est de bel effet au soleil couchant.

Dans la cour familiale de notre chambre d’hôte, trois enfants jouent à Batman avec les déguisements de rigueur. Il y a Giacomo, le fils de la maison, 8 ans, sa petite sœur Rita déguisée en princesse, 6 ans, et un copain, William, 9 ans. Il s’agit du petit blond costaud que j’ai vu hier à la plage plonger du rocher. Je l’ai reconnu à ses cheveux très blonds, à ses yeux bleu clair, mais surtout à sa médaille de cou, un soleil en ronde bosse d’acier poli. Une fille dans les 11 ou 12 ans, Paola, vient aussi jouer un moment, mais ne s’attarde pas. Ils sont bruyants et pleins de vie, je n’ai pas envie de lire et je les écoute, allongé sur mon lit après la douche. Ils articulent bien l’italien – du pur toscan – même si je ne comprends pas tout. William a la voix rauque ; il paraît un petit dur sans cesse à s’exercer, bon copain plein d’initiative et sans peur.

Nous nous donnons rendez-vous pour l’apéritif au café en face d’hier, afin de ne pas faire de jaloux parmi les commerçants, dit Denis. Les boissons sont les mêmes mais le service est moins bon et les antipasti plus réduits ; les patrons sont anciens. L’ado solaire d’hier soir repasse depuis la plage, toujours torse nu mais les cheveux plaqués par le bain. Peu de monde revient comme lui de la mer. Il enfile une ruelle sur le côté d’une boutique juste après l’église.

Le restaurant de l’hôtel est le même qu’hier, avec Simone en patronne à petite robe noire, que nous avons vue en maillot de bain cet après-midi avec les enfants. Spaghettis aux fruits de mer, pavé de poisson et des fruits, le tout accompagné d’un vin blanc toscan de l’année. Le poisson serait du tchernia, « qui ressemble à du saint-pierre ? » dis-je à Denis (à cause de l’animateur de télé). Les convives du restaurant d’hier et d’avant-hier logent à l’hôtel et nous les revoyons souvent. J’ai remarqué un ado carré et sa sœur, dans les 13 et 11 ans, émouvants à observer. Lui responsable, elle discrète, tous deux jouant un jeu social face à leurs deux parents.

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Plage Calanova

Nous descendons vers la mer pour une plage toute proche d’un bois de pins maritimes. Le sable est grossier et des rochers rendent l’entrée dans l’eau peu aisée, mais la mer est transparente et à bonne température.

Aucune hésitation pour y entrer. C’est un délice de nous y délasser alors que le pique-nique se prépare avec les volontaires. Des familles se sont installées là, les enfants cuivrés, minces mais moins costauds que nos petits Français. Les filles adorent ici le string ; elles portent des triangles de tissu si mini qu’ils ne laissent rien ignorer de leur galbe fessier.

La salade composée par Denis variera chaque jour, elle comprend aujourd’hui de la verdure et des tomates, des olives et des haricots blancs, quelques anchois. Du pecorino et de la mortadelle complètent les toasts en entrée, servis avec un quart de vin rouge, largement suffisant en raison de la chaleur. Chacun a porté sa pomme et un paquet pour le pique-nique.

Sous les pins, deux jeunes hommes ont tendu un ruban entre deux pins à une cinquantaine de centimètres du sol et s’exercent à marcher sur un fil. L’un d’eux, mince et musclé, jongle même avec trois boules pour oublier qu’il peut tomber. Le corps droit trouver son équilibre par réflexe car, dès que l’esprit s’en mêle, la confusion s’installe.

Nous achetons de l’eau au bar de la plage Calanova, 1.80 € les 50 cl car notre litre et demi est déjà bu depuis ce matin ! Nous achèterons à nouveaux 50 cl pour 1 € seulement cette fois à un autre bar de plage vers le Capo alle perle car nous avons tout bu. Jamais je n’ai autant avalé de liquide en randonnée que sur cette île et par cette chaleur qui dépasse constamment les 30° !

Nous poursuivons par le sentier côtier, surplombant ou longeant les plages, ne faisant presque aucune grâce des moindres découpes de la côte. Mais l’eau est si bleue et la senteur des pins si balsamique que s’en est un plaisir. Sauf que nous devons subir une ou deux grimpées très rudes vers la route ou dans des raccourcis. Nous passons devant le Forte Focardo, un fort construit par les Espagnols en 1678 pour commander la baie de Porto Azzurro.

Le vice-roi de Naples Fernando Fascardo a commandité les plans à l’ingénieur d’Etat Alessandro Piston de Toscane. Il reste zone militaire et résidence de la Marine italienne.

Denis nous montre sur une plage aux gamins presque noirs de soleil les posidonies, ces algues lamellaires qui s’ancrent au fond, appelées du nom de Poséidon. Il nous montrera plus tard l’arbuste de bord de mer résistant au sel appelé barbe de Jupiter. Les dieux étaient constamment liés à la mer sur la Méditerranée.

Nous passons par la roselière de la zone humide protégée de la Mola, sous Porto Azzurro. Après dératisation, il n’y a plus de rats – même courcis – mais Denis nous déniche quand même un raccourci ultime qui nous fait monter rudement puis redescendre d’autant pour rejoindre notre hôtel Due Torre (des deux tours). Il est situé près de la plage du port et est doté de trois étoiles. La chambre est plus moderne et l’eau chaude jaillit cette fois-ci à bonne pression. Selon l’affichage, la chambre coûte officiellement 90 € la nuit, mais il doit exister des tarifs de groupe.

J’ai moins transpiré aujourd’hui qu’hier, malgré le sac à porter et l’effort physique de la marche. Comme si le corps avait reconnu la nouvelle condition – qu’il connaissait déjà – et s’était adapté immédiatement. J’étais quand même fatigué sur la fin, même si nous arrivons dès 17h30. Après la douche, je dois encore faire la vaisselle du pique-nique, le lavage et mise au séchage de la serviette et du maillot de bain.

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Col de Yaouricunca au Pérou à 4300 m

Nous reprenons l’ascension des pentes par une vallée latérale creusée par un torrent clair et bouillonnant. Après quelques centaines de mètres, le village ne se voit plus, caché dans un creux pour éviter le vent. Le pays est fait pour la guérilla avec son art millénaire du camouflage. La montée est lente, assez progressive.

Après quelques jours de trek, surtout après avoir connu divers types de temps (soleil, vent, pluie), chacun a appris d’expérience ce qu’il est nécessaire de transporter dans le sac qu’il porte sur le dos toute la journée. En fonction de sa vigueur physique, un compromis est toujours à faire entre ce qui est utile et l’excès de poids. L’objectif est d’avancer confortablement. Surtout en altitude, il n’est pas bon de dépasser 10% de son propre poids. Avec la gourde qui fait un litre et demi, la veste polaire et le coupe-vent, une cape de pluie, un tee-shirt thermolactyl de rechange (pas lourd et bien utile !), casquette, foulard, lunettes de soleil, crème solaire, couteau de poche, on atteint vite la limite. Il faut rajouter à cela une petite pharmacie, au moins de quoi soigner les ampoules, les appareils photo – et le carnet. Nous avons souvent le pique-nique du midi à porter en plus et le sac au matin (gourde pleine et repas complet) est plutôt chargé ! Beaucoup de gens du groupe hésitent à utiliser les pastilles de Micropur pour désinfecter l’eau des sources. Ils préfèrent acheter de l’eau minérale ou prendre de l’eau bouillie. Cela part d’une vision plus superstitieuse que rationnelle de l’écologie. Il y a certainement plus de chimie dans la boisson à l’orange dont ils raffolent, ou dans le vin bon marché « Gato Negro », que dans l’eau désinfectée : au moins on sait ce qu’il y a dans la pastille ! Cela ne les empêche nullement de se bourrer d’antichiasse, qui dérégule complètement la flore intestinale. L’ère scientifique engendre autant d’irrationnel que l’ignorance médiévale. Trop protégés, assistés, les gens sont pour la plupart complètement immatures hors de leur métier bien précis. Il est bien loin l’idéal Renaissance de l’homme complet !

Quatre oiseaux volent au-dessus de la montagne pelée. Ce sont des ibis : long bec, col fauve, robe beige, hautes pattes, le bord des ailes et la queue noirs. Leur cri prend une résonance éthérée dans l’air rare. Diamantin, naturellement, ne peut s’empêcher de faire remarquer qu’il « déteste les oiseaux » et « préfère les poissons » – ce dont tout le monde se fout. Curieuse, cette façon d’énoncer ses goûts à la cantonade comme pour en imposer à l’opinion. Pierre Bourdieu, le sociologue à la mode, a décrit jadis cette attitude socialement marquée de « se distinguer ». En transformant une culture en nature, le bourgeois se définit lui-même comme élite. « Branché » obsessionnel, Diamantin l’est peut-être par peur du vide intérieur. Même chose hier soir, où il déclarait « avoir assisté à toutes les fêtes musulmanes », tandis qu’il trouvait « les Juifs très tolérants ». L’islam est branché car, ce que l’on craint, on tente de l’apprivoiser culturellement. D’autant que trouver le judaïsme « tolérant » est un paradoxe qui apprend plus sur la stratégie de celui qui l’énonce – en louant l’allié on désigne clairement l’ennemi – qu’il n’approche de la vérité.

Nous nous élevons lentement vers le col de Yaouricunca, à 4300 m, face à la montagne Abramalaga (selon Juan de « abra » = le col, et « malaga » = massif). Une chapelle en murs de pierres et toit de tôle ondulée est élevée au col ; elle contient un Christ naïf au pied duquel il sied d’allumer une bougie. En contemplant le glacier étincelant, Gisbert à l’œil de lynx aperçoit au loin des condors. Pas ça ? Si, el condor pasa ! Jumelles aux yeux, nous distinguons effectivement quelques minuscules croix noires qui planent au-dessus de la glace. Nous reprenons le chemin. Les chaussures font rouler quelques pierres mais surtout des crottes de lamas qui ressemblent à de petites olives. Pas d’odeurs dans la montagne, l’altitude tue les bactéries. Seul flotte le parfum de la terre humide près des ruisselets et celui des crottes de mules fraîches écrasées. L’herbe est rase, en touffes épaisses sur lesquelles il est agréable de marcher quand cela est possible. Certaines touffes sont piquantes. Nous marchons aussi sur des plantes rases et serrées en étoile dont on ne connaît ni l’espèce ni le nom. De petites fleurs bleu vif pourraient être des gentianes des Andes.

Sur le chemin, trois ponchos rouges sont posés comme de grosses fleurs. Ce sont deux fillettes et un garçonnet. Ils attendent sur le sentier pour offrir des patates cuites aux touristes et discuter un peu. Pourtant, des touristes il n’y en a pas beaucoup, un groupe tous les 15 jours, parfois deux, comme celui qui nous suit et passera ici demain. Ce qu’ils veulent surtout ? Qu’on les prenne en photo. Eh oui ! Ceux des villages en ont, prises et envoyées par les groupes précédents, ils en veulent aussi. Nous nous exécutons. Et c’est un plaisir. Genara et Laurença, les deux filles de 13 ou 14 ans sont jolies, le chapeau-assiette crânement incliné sur l’oreille droite, la barrette métallique sur la frange, le gilet pourpre. Le garçon, Roberto, dix ans peut-être, a une grâce étonnante. Encadré par le chapeau de paille rond, son visage a les traits réguliers, son teint est rehaussé par la couleur vermillon de son poncho. De grands yeux sombres lui mangent les joues presque sans pommettes et son petit nez volontaire est un peu retroussé. Lèvres entrouvertes, dents blanches, il a l’air rêveur, un peu perdu. C’est un petit frère délicat, déguisé comme une poupée par ses sœurs, engoncé jusqu’au menton dans une succession de pulls et certainement aimé, en tout cas exhibé.

Une tache claire au loin sur le jaune de l’herbe : c’est le pique-nique. La pause de midi s’effectue dans un repli de terrain protégé de l’air qui coule depuis la vallée. Le soleil est bon, le rio chantonne sur les rochers. Sur un poncho fantaisie sont posés avec rigueur un bac plastique contenant des tranches de tomates et de fromage de Hollande, un bol de saucisson, des serviettes en papier, le pot de Nescafé et le sucre avec ses petites cuillères plantées au garde à vous, et diverses infusions en vrac. Autour de tout cela, dans un souci d’ordre et de symétrie, sont alignés comme des soldats à la parade les gobelets de plastique jaune pour la boisson. Quel souci du service !

Nous ne sommes pas loin d’une ferme et le chien du coin – noir, à collier – vient rôder autour du pique-nique pour grappiller quelques croûtes et chaque miette qu’il peut repérer. Charitablement, on lui envoie quelques morceaux de pain en trop qu’il avale goulûment, comme si sa vie en dépendait. Nous avons encore ces frites froides mayonnaise dans une salade de légumes qui nous paraissent culinairement bien étranges et plutôt lourdes à digérer.

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Col Tchoukourak au Tadjikistan, 3165 m

La nuit est un peu agitée à ses débuts, énervement de l’effort, puis l’organisme se calme. Nous nous levons plus tard, vers 8 h, mais nous aurions bien dormi encore. De nombreux membres de notre groupe sont malades aujourd’hui, maux de tête et courante. J’y échappe heureusement – mais pas à la fatigue. Entre nuits blanches, décalage et l’effort d’hier, l’adaptation n’est pas aisée ! Elle est négligée, « à la russe », l’être humain n’étant pour l’encadrement que du bétail qui se plaint.

Au matin, soleil blanc et ciel bleu. Le petit-déjeuner est essentiellement composé de yaourt et de pain perdu – bien gras. Le 16 ans au bob est tout joyeux, sa timidité s’efface, il chantonne par bribe, honneur à son tee-shirt Eminem qu’il arborait fièrement hier pour marquer son désir d’être dans le vent du monde. C’est touchant. Ce matin, il fait rire ses copains en prenant une petite voix aiguë de dessin animé. Je demande à Lufti, notre accompagnateur Tadjik, comment s’appellent nos âniers. Le chef adulte se prénomme Umat ; les deux adolescents Tahir (au bob) et Alisher, 16 ans tous deux ; le plus jeune, 14 ans, est Tourhal.

Nous entamons le trek du jour à plat le long des lacs. Quelques poissons sautent de l’eau, des truites probablement. Le paysage est composé de rocs affleurant sur l’herbe rase et de lentisques rabougris. Le bois est rare et le pays est largement déforesté par les éleveurs. Hier soir, au dîner, un garde forestier au long fusil est venu vérifier que l’on n’abusait pas dans la consommation de bois – et récupérer l’inévitable bakchich. Selon Global Integrity, « La corruption est une habitude normale dans tous les secteurs gouvernementaux au Tadjikistan. Tadjiks ont l’habitude de donner des pots-de-vin pour n’importe quoi ».

Les sentiers qui courent de ci delà nous font croiser une fois de plus des Russes, en stage d’escalade rochers. Torse nu, les jeunes hommes sont bien dessinés, mais féculents et vodka les épaississent dès la trentaine. Les quelques filles sont robustes bien que l’on puisse moins en juger parce que plus habillées.

Nous faisons une pause dans un campement de bergers en bord de lac. L’eau semble lourde de minéraux arrachés au socle ; elle n’est pas transparente mais laiteuse et reflète en un beau turquoise le ciel clair au firmament. Il s’agit d’ailleurs d’un campement de bergères, le seul mâle présent n’ayant guère que 8 ans. Les hommes travaillent sur les chantiers en Russie, les femmes restent au pays élever les enfants et les moutons. Elles partent « en vacances » dans les pâturages d’altitude tout l’été. Les hommes explorent, les femmes conservent les traditions.

La montée qui suit, nous éloignant des bords de lac, est dure, mais elle ne dure qu’une bonne heure. Elle nous offre au col un panorama de lac bleu-vert dans le tréfonds, comme une jade précieuse affleurante, dans son écrin de pentes brunes ornées, sur leurs bords supérieurs, de l’éclat immaculé des glaciers et du coton doux des petits cumulus qui les veillent. Le nez capte des odeurs de lentisque et d’armoise. Le chemin sonnant et trébuchant est pavé de schiste luisant qui tinte sous la semelle. Au col Tchoukourak, 3165 m, nous avons le don de double vue : la première sur le lac d’où nous venons, la seconde sur le lac où nous allons. Tous deux largement en contrebas, comme s’il nous était poussé des ailes.

La descente qui suit le col est plus dure que la montée. Non pour le souffle, mais pour les genoux. Le lac de destination est plus bas que celui que nous avons quitté. L’herbe rase accueille peu à peu, dans la pente, des arbustes, puis des bosquets dont l’ombre verte est une occasion de pause. Un parfum nouveau surgit, celui de la résine.

Au bord du premier lac, des baraquements de bergers abritent comme ce matin des familles sans hommes. Les petites filles maternent très tôt, vite responsables dans ce matriarcat d’été. L’une porte un bébé à la touffe poil de carotte, l’autre un blondinet. Peut-être sont-ils les lointains descendants des guerriers grecs d’Alexandre qui a fondé l’une de ses villes dans le pays ?

Nous pique-niquons sous un grand arbre, au bord d’un troisième lac dont tout un chapelet s’ouvre, alimenté par le torrent du glacier. Un âne curieux, des vaches placides, broutent dans la solitude. Pas de bergers au bord de ce lac. Le pique-nique se compose de fromage, de boites de conserves de poisson, de tomates fraîches et de « saucisson de vache » – spécial pour pays musulmans. La tête de l’animal, dessinée dessus pour le marketing, est aisément reconnaissable. C’est moins gras que le porc mais de saveur un peu sèche.

Il nous reste encore trois quarts d’heure de descente jusqu’à Artouch, l’ex-base des alpinistes soviétiques. A 2200 m, elle reste en activité pour le tourisme, alpinistes russes et trekkeurs occidentaux. Le style en est incontestablement stalinien : c’est grand, bétonné, spartiate. Un kilomètre sépare les toilettes des douches et les bungalows sont dispersés. La douche est d’ailleurs collective, comme dans les établissements sportifs, mais il y a de l’eau chaude. Nous sommes à deux par chambre dans ces bungalows eux-mêmes doubles.

Le reste de l’après-midi s’écoule dans les diverses activités de s’installer, de joindre la douche, de siroter une bière à l’ombre de la tonnelle. Elle est de marque Kozel, « mise en bouteilles depuis 1854 » et coûte 4000 soums (2,30 euros). La bière « Baltika » en boite, la plus courante, coûte 3000 soums partout (1,75 euros). Selon l’habitude soviétique, les prix sont tous pareils, partout où l’on se trouve, du centre-ville aux chalets reculés de montagne. Ils n’ont aucune notion du calcul d’efficacité économique – ou même écologique, selon la mode qui vient, qui devrait faire payer plus cher le transport dans les lieux peu accessibles.

On est en train de repeindre le bassin en forme de haricot qui trône devant le bâtiment principal. Malgré le bleu vif, ce n’est pas une piscine, « luxe bourgeois » pour la mentalité soviétique, qui préfère envoyer les gamins tout nus dans le torrent boueux voisin. Il s’agit d’un bassin « utilitaire », destiné à servir de vivier à truites. Mais l’ignorance est gaspilleuse. Le peintre ne vient-il pas de retirer son échafaudage que l’on branche les tuyaux, et la peinture n’a pas eu le temps de sécher que le bassin se remplit. Quelques gosses, fils des cadres du lieu, s’empressent d’aller prendre les poissons, exilés dans une baignoire alimentée par une dérivation du torrent, pour les remettre au bassin. Manipulations sans soins ou toxicité de la peinture, près de la moitié des bêtes crèvent dans les minutes qui suivent. Peut-être ces malheureux poissons seront-ils servis au dîner suivant ?

Les ados du coin sont fiers de la technique : walkman, portables, bagnoles. L’un d’eux, dans les 15 ans, me prend en photo avec son portable. Il me cadre maladroitement, l’air de rien, timide, au point que je lui souris et que je pose pour une deuxième. Pourquoi pas, la photo est à double sens : si je le prends comme le fait un touriste, il peut me prendre en retour.

Rios, après une bière, nous raconte qu’il n’a pas fait l’armée – il suffisait alors de payer, en ces temps soviétiques du privilège et du pot de vin. « Kozal », marque de la bière, signifie la chèvre en russe – mais aussi « le bizut », et l’on devine comment sont traités les bizuts dans l’armée russe si l’on se souvient de ce que l’on fait des chèvres…Il a fait cependant la récolte du coton quand il était étudiant, quatre ans de suite. Cela parce que c’était amusant, même si ce travail dur restait bénévole. Les dortoirs mixtes permettaient des aventures fort agréables et nul ne s’en privait. La récolte elle-même n’était pas contrôlée et vous pouviez ne cueillir que très peu de coton dans la journée, personne ne vous disait rien. Le soir venu, en avant la musique ! Un disc-jockey avait, dans chaque groupe, amené son matériel et mettait de l’ambiance.

Selon Rios, Turcs et Ouzbeks se comprennent, leur langue est très proche. A l’indépendance, l’Ouzbékistan a réformé son système éducatif sur le modèle turc. Il est considéré comme de meilleure qualité, les Ouzbeks qui ont suivi cet enseignement arrivant premiers à l’examen d’entrée à l’université. C’est pourquoi les jeunes vus dans l’avion avaient passé trois mois à Istanbul : ils appartenaient en quelque sorte à un collège de l’élite. Les études durent quatre ans après le collège ; on obtient alors un baccalauréat. Deux ans de plus et vous voilà avec une « maîtrise ». Avec ce bac, on peut déjà enseigner dans les collèges, payé 150 $ par mois, ou dans les lycées, payé 300 $ par mois. Les professeurs d’université touchent jusqu’à 500 $ par mois. Ce n’est pas suffisant pour assurer un niveau de vie décent et tous sont obligés d’avoir un travail supplémentaire ou d’accepter du bakchich. Certains cultivent les champs, d’autres accompagnent des groupes en voyage, ou donnent des cours particuliers. Un policier, par exemple, apparaît très bien payé en Ouzbékistan : c’est grâce aux innombrables bakchich qu’il peut soutirer ici ou là. Mais il faut avoir un certificat prouvant que l’on est passé à l’armée… Rios a réussi à acheter un deux-pièces au centre de Samarcande pour 50 000 $. Le prix de l’offre et de la demande est sans rapport avec le niveau des salaires. Lui touche 150 $ le mois pour enseigner aux gamins et il lui faudrait déjà 28 ans de salaire pour rembourser seulement le capital ! Il ne nous dit pas comment il a pu financer un tel investissement (par le bakchich ?).

Nous dînons assez tard dans le chalet principal, une salle nous est entièrement réservée. Elle est heureusement séparée du restaurant collectif où hurle une télé et où coule pas mal de vodka dans les gosiers avant même le dîner. De plus, s’y déroule par-dessus tout ce bruit un « concours de versets poétiques » ! La cuisine que nous dégustons, de même, n’est pas celle du restaurant mais celle de Liouba. Elle est ce soir très soignée, à base d’aneth du jardin en face. Le goût fade du concombre disparaît complètement sous la saveur acidulée de l’herbe hachée, agrémentée de dés de pomme de terre et d’œuf dur écrasé. Le bortsch de ce soir est particulièrement gras – selon le goût moujik – et j’ôte à la cuiller un quart de tasse à thé de graisse de mouton liquide qui flotte à la surface ! Du plat principal, je ne mange pas : c’est trop. Le solide de la soupe s’y retrouve : agneau en ragoût, chou braisé et pommes de terre. Nous goûtons un autre vin tadjik, appelé « Le charme de l’émir ». C’est un xérès très doux.

Au dessert, la table se met aux énigmes. « On retrouve Roméo et Juliette morts, dans leur chambre fermée à clé, fenêtre ouverte, le plancher mouillé et parsemé de morceaux de verre. Comment sont-ils morts ? » En fait, le piège est dans la doxa : Roméo et Juliette ne sont pas, comme on pourrait le croire immédiatement, le garçon et la fille de la culture occidentale ; Roméo et Juliette sont des poissons, dont un coup de vent a cassé le bocal, poussé par la croisée. Jean-Luc n’est pas en reste : « un roi décide de gracier l’un des trois condamnés à mort s’il résout une énigme. Il les fait comparaître devant lui mains attachées dans le dos et leur présente cinq boules : trois blanches et deux noires. Il leur met une ou deux boules chacun dans les mains. Celui qui devine la couleur de sa boule a gagné. » La réponse ? Il nous laisse toute la nuit pour réfléchir à ce qui n’est qu’un problème de logique. Réponse demain.

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Col Laoudan 3580 m au Tadjikistan

La nuit n’est pas si fraîche qu’anticipée, finalement ; le vent est tombé avec l’obscurité, confirmant son origine thermique. L’altitude, en revanche, donne de l’aérophagie et je dois me lever avant le matin pour explorer les bois.

Dès le jour levé, les ânes, bruyants, se répondent. Selon Buffon, l’âne « n’est ardent que pour le plaisir, ou plutôt il en est furieux au point que rien ne peut le retenir » (Pléiade p. 564). Le même ajoute que « l’âne brait, ce qui se fait par un grand cri très long, très désagréable, et discordant par dissonances alternatives de l’aigu au grave et du grave à l’aigu. » Que tout cela est bien dit ! Je verrais pour ma part dans le braiment de l’âne une brutale inspiration suivie d’expirations farouches, haletantes, sexuelles ou belliqueuses selon qu’il manifeste son appétit pour la femelle ou qu’il défie un autre mâle.

Tout le monde est prêt rapidement… sauf le chef. La journée est pourtant sensée être longue. Le petit-déjeuner est à la russe, fromage et saucisson, agrémenté d’une bouillie paysanne. Mais la confiture de cerises noires entières, faite maison par Liouba, vaut le détour. Moi qui ne suis pas très sucre, j’apprécie.

Ce que Rios ne nous a pas dit, c’est que nous allons effectuer un faux départ. Nous allons d’abord faire le tour du lac, qui était prévu pour le soir d’avant. Bourrer les journées est une habitude très soviétique, sans égard pour la longueur du trajet ou la fatigue des voyageurs. Mais, puisque c’est « au programme », cela doit être fait. Nous allons donc bourrer la journée plutôt que la veille. Les deux lacs qui s’étendent au-dessus de nous sont les flaques issues des moraines. Les glaciers en mouvement les ont laissées, avant de reculer dans la saison. Nous croisons plusieurs camps de toile installés au bord de l’eau. Ce sont des alpinistes russes et des trekkeurs français comme nous, probablement d’Allibert à ce que nous dit Lufti.

Sur le sentier, nous croisons un couple d’alpinistes russes et leur gamin de sept ans. Les deux mâles grimpent en slip, la peau rose offerte au soleil d’altitude. Ce n’est pas bien prudent, même si aucun frottement de culotte ne viendra irriter leur entrejambe. Le petit est déjà costaud.

Nous achevons la boucle pour revenir au camp, un peu aigres de ne pas avoir pu laisser le sac de jour, puisqu’il ne pouvait nous servir à rien pour cette heure passée.

Commence alors la « vraie » montée. Elle s’effectue dans les cailloux et la poussière. L’altitude, bien que pas trop forte encore, se fait sentir, le soleil aussi. Les ânes, durant notre petite promenade, ont eu le temps d’être chargés et grimpent devant nous. Parmi les aides âniers, deux de 16 ans sont amis de classe, me dit Lufti. Le bob rond que porte l’un d’eux le rajeunit, je lui donnais 14 ans. Il a quelques problèmes de discipline avec ses ânes gris, qu’il mène au bâton. Chaque homme mène deux ânes qui lui appartiennent. Mais c’est le troisième adolescent, le plus jeune qui a vraiment 14 ans bien qu’il en paraisse 12, qui a failli être précipité en bas de la pente par un âne chargé qui dérape des pattes. Heureusement, l’animal réussit à se coucher sur le ventre, ce qui l’empêche de glisser plus avant. Il faut défaire le chargement, le relever, le conduire quelques mètres plus haut et resangler les bagages sur son dos. Les sacs sont liés serrés, au grand dam de Christian, un prof selfish que je nomme « Falbala » en raison de ses vêtements trop amples et son perpétuel air de touriste. Christian a, dans son sac, un disque dur pour décharger ses cartes mémoires d’appareil photo et il frémit de voir comment les âniers tirent de toutes leurs forces sur les cordes qui saucissonnent les sacs.

En ces premières heures de montée nous devons effectuer plusieurs pauses afin de reprendre souffle et de discipliner les battements du cœur. L’exercice est trop brutal. Nous avons passé une nuit blanche puis une nuit courte, sommes restés des dizaines d’heures immobiles dans les avions, les bus, les 4×4, n’avons passé qu’une seule nuit en altitude, et voilà que l’on exige de nous mille mètres de dénivelé dès le premier jour ! Sans parler de redescendre d’autant de l’autre côté. Il y a de quoi en casser plus d’un. Passé 3000 m, les ânes vont bien plus vite que nous. Nous les perdons de vue sur l’avant-col.

Car la crête que nous avons dans l’objectif et atteignons à grand peine, malgré ses 3300 m et son herbe rabougrie, n’est que la première étape. Une descente suivie d’une traversée nous attendent encore avant le vrai col.

Nous pique-niquons à l’abri du vent dans un paysage désertique une heure avant le col, afin de recharger les batteries. Purée saucisse, tomates concombres, fromage en rouleau comme un saucisson, charcuterie et boites de poissons divers, composent le pique-nique. Tout ce dont raffolent les Russes. Il y a des sprats, de grosses sardines, du thon. Bien trop pour nous tous.

La suite monte moins et nous sommes restaurés, reposés d’une courte sieste au soleil. La traversée, dans cet univers de solitude, est une moindre épreuve que la montée première. L’entraînement revient peu à peu. La descente sur l’autre versant du col Laoudan, 3580 m, permet d’apercevoir la vallée Koulikan et ses lacs. Nous y camperons ce soir, au pied de la face nord du Miralie, 5150 m. Les mille mètres de pente sont quand même longs dans la tête et éprouvants pour les tendons des genoux. Plus bas, nous retrouvons un air moins sec et plus riche en oxygène.

Le camp est planté près de la rivière qui s’ouvre en plusieurs lacs. Les âniers adolescents sont heureux d’alimenter en bois le feu de la cuisine, occasion d’une courte vidéo. Se voir sur l’écran les ravit.

Bien que fatigués, nous allons chacun trouver un coin tranquille pour pouvoir nous laver dans le torrent, en aval de l’endroit où l’on puise de l’eau pour la soupe… Inutile de dire que l’eau est glacée. Il fait trop frais pour s’y baigner, nous qui ne sommes pas russes. D’autant que le soleil est déjà couché et que la température tombe.

Nous dînons tard, la préparation dure longtemps. Le menu est du même schéma classique : salade, bortsch à la viande, plat de légumes. Ce soir, il s’agit de blé cassé. En dessert, des fruits, frais ou en boite. Au dîner, Rios : « Vous savez ce que veut dire « Jacques Chirac » en ouzbek ? – non ? eh bien ça veut dire « allume la lumière » ! Jak veut dire « allume ». Ce ne doit pas être la première fois qu’il fait la blague. Ce sera plus dur avec le prochain président élu.

Nous avons froid, contrecoup de la fatigue de la journée. Vénus, brillant comme un clou d’or, pas plus que la faucille lunaire qui se lève telle une lame de cimeterre à l’horizon bleuté, ne nous empêchent d’aller nous coucher.

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Terrine de courgettes

Facile, pas cher, rapide à faire… l’idéal pour l’été !

Prenez 1 kg de courgettes (en gros 4 moyennes), ne les pelez pas mais lavez-les et coupez les extrémités. Débitez-les en rondelles fines au robot.

Faites de même avec deux échalotes.

Dans 2 cuillers à soupe d’huile d’olive, mettez le tout dans une poêle et faites bien réduire et sécher les courgettes (environ 25 mn).

Pour ne pas qu’elles brûlent, je mets un peu d’eau, à feu aux deux-tiers au départ, puis je couvre. Une fois les rondelles bien ramollies, j’enlève le couvercle et j’augmente le feu.

A mi-cuisson, j’aoute deux gousses d’ail hachées, je poivre et je mélange bien. Puis je laisse à nouveau sécher à découvert. Certains salent, ne pouvant se passer de cet adjuvant – mais attention si vous ajoutez du fromage !

Pendant ce temps, je chemise un moule à cake de papier sulfurisé (pour un démoulage immédiat et sans beurrer). Je laisse dépasser une dizaine de centimètres sur chaque bord en longueur.

Je mélange en jatte 4 œufs, 4 cuillerées à soupe de crème fraîche, du basilic frais haché (un demi-bouquet), ou du thym, de la coriandre, du curry (1 cuiller à café et demi rase), du cumin ou tout parfum qui vous plaise, un jus de citron (certains ne mettent que du zeste, mais je me méfie des traitements, même des citrons dits « bio »).

Vous pouvez ajouter 50 g de parmesan, ou de gruyère, ou deux portions de Vache-qui-rit en petits morceaux, ou du comté : en ce cas, ne salez pas. Ou ne rien ajouter.

Battez au fouet à main ou électrique pour bien homogénéiser.

Versez les rondelles de courgettes bien séchées dans la jatte, mélangez, puis versez dans le plat à cake.

Mettez en four préchauffé à 180° dans un autre plat contenant un bain-marie (de l’eau chaude arrivant au tiers du moule à cake). Laissez cuire 45 mn.

Au bout de 30 mn, quand la croûte commence à dorer, rabattez le papier sulfurisé sur elle, pour lui éviter de brûler.

Démoulez sur un plat à cake après une dizaine de minutes de repos four éteint – ou laissez dans la terrine.

Ce plat se mange chaud, tiède ou froid. Il peut s’accompagner d’une sauce yaourt-citron-basilic (ou tout parfum contenu dans la terrine). Il peut se servir en entrée, en légume accompagnant poisson ou viande blanche, ou en pique-nique.

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Steppe uniforme

Lever tard, ce matin – nous avons tout le temps de revenir du pays des songes. Il fait beau et le lac resplendit dans son écrin de montagnes sous la neige. Seul devant la tente, je pourrais être quelque part au Canada. Le petit-déjeuner attend ceux qui le veulent au soleil, sur un tapis. Café, biscuits, fromage Kiri venu de France et jus de szobi. C’est ce qui est écrit sur la briquette. En tout petit, on peut lire qu’il a été produit en Hongrie et que sa traduction signifie « orange » (freudiens s’abstenir !). L’un d’entre nous est le dernier levé et quelqu’un déclare : « il prendra le yak de 11 h ».

Tserendorj – 14  ans – est joyeux et déchaîné, ce matin. En pleine enfance encore, il lutte avec Gawa comme hier midi avec l’une des cuisinières de 18 ans. Celle-ci a bien failli le faire tomber et il n’a eu le dessus que tout juste, le tee-shirt à moitié défait dans la bataille. Aujourd’hui, il laisse voir ses reins brunis et son ventre à la musculature de sumo, épaisse et peu dessinée mais très dense. Il suffit de lui toucher l’épaule pour reconnaître qu’il n’y a rien de mou dans cette fin d’enfance nourrie de viande sauvage.

Les autres, levés plus tôt en communauté (ils ont tous mis leur tente au même endroit humide), sont partis gravir la pente sous la forêt. Grégaires comme une harde de chevaux, ils se sont tous levés et promenés en même temps. On compte les individualistes, dont je suis. A une vingtaine de minutes de là ils pourront voir le lac dans toute son étendue. Il est en croissant de lune et nous avons campé près de l’une de ses cornes, sur la rive dont le gravier est en pouzzolane rouge et noire. Je n’y suis pas allé car j’étais confortablement couché dans mon duvet, ne me levant que lorsqu’il y a fait trop chaud, le soleil commençant à arder fortement vers les 11 h.

Sans surprise, nous reprenons la vallée d’hier. Vu à l’envers, le paysage semble ne pas être le même, c’est toute la différence avec le ciel majoritairement bleu et non plus uniformément gris. Les chevaux broutent les herbes sur le chemin, pas plus pressés que nous le sommes. Ils le savent, ils sont déjà venus plusieurs fois cette saison. Le mien aime à brouter puis à trotter pour rattraper son retard, pilant net sur une nouvelle touffe qui lui plaît. La première fois c’est une surprise, mais l’habitude vient vite. Je lui apprends à se remettre au pas lorsqu’une touffe délicieuse surgit, pour lui laisser les rênes afin qu’il puisse la brouter. Nous nous comprenons. Parfois, il marche droit puis tourne la tête vers une herbe à quelque distance qui lui fait envie. Mais il n’ose pas y aller de lui-même, attendant ma réaction. Si je lui dis « tchou ! » d’un ton sans réplique, il oublie ; sinon, d’un infime mouvement des rênes, je le dirige vers la friandise qu’il va dès lors croquer avec délice.

Le ciel au-dessus de nos têtes est hanté de nuages qui font comme un autre paysage. De petits cumulus blancs et gris se pressent en bancs comme un troupeau moutonnier, allant calmement ou se précipitant suivant la distance à laquelle ils se trouvent du sol. Parfois, lorsque l’horizon terrestre est plat, on dirait que le ciel et le sol sont inversés. L’uniformité de la steppe attire le regard vers les formes dans le ciel. Il s’y passe plus de choses qu’en bas. Le fait d’être à cheval, à trois mètres de l’herbe, sans avoir besoin de regarder où nous mettons les pieds, change de la randonnée habituelle et libère le regard qui peut ainsi errer à sa guise. Dans les vallonnements où nous évoluons, le paysage est plus varié.

Les roches volcaniques d’un gris de pachyderme ou rouge éteint, les conifères et les saules d’un vert sombre, l’herbe jaunie, chantent dans le soleil, contrastant avec le ciel d’un turquoise limpide. Les lacs reflètent cette teinte d’azur liquide. Lorsque le soleil est libre de nuages, il fait chaud à se mettre en tee-shirt ; lorsque les nuages prennent le dessus et que souffle le vent des steppes, il fait froid à endosser l’anorak. Depuis hier, j’ai quand même ôté une couche, mon bonnet et les chaussettes qui me servaient de gants.

Nous pique-niquons au bord du « lac du nombril », plus proche du camp du matin que l’endroit où nous avons pique-niqué hier. Il y a huit lacs différents dans la région. Le soleil fait enlever les vestes mais se lever quelques mouches. Les yaks sont laissés bâtés mais libres, sauf les deux qui emportent le matériel de cuisine et qui sont attachés par les naseaux sensibles. Ils ne bougent pas. Les autres entreprennent un grand tour du lac sans que leurs maîtres, des rustres un tantinet flemmards, ne s’en inquiètent. Nous craignons que les poilus n’aient envie de se baigner avec toutes nos affaires sur le dos, mais cette idée ne semble pas les effleurer aujourd’hui. Les éleveurs iront remettre les bêtes sur le droit chemin bien après que nous ayons levé le camp, mais c’est leur affaire.

Val puis un autre d’entre nous s’essaient à la lutte mongole avec Gawa. La lutte révèle toutes les qualités du chasseur-cavalier : il faut découvrir les points faibles de l’adversaire, savoir attendre le moment propice, puis attaquer par surprise mais avec décision. Pas de coups en force, seulement une adresse musclée. Il faut être très stable sur ses jambes, le centre de gravité le plus bas possible, le poids comptant beaucoup dans la décision. Le déséquilibre s’enclenche mieux quand on pèse quelque peu – ce pourquoi les sumos sont gros. C’est ainsi que Bo, qui s’y essaie aussi, réussit à faire toucher terre à Gawa. Peut-être celui-ci a-t-il laissé gagner le touriste ? L’autre d’entre nous ruse et, en attrapant une jambe, parvient lui aussi à déséquilibrer Gawa. Cette fois, le doute n’est pas permis. L’épais Gawa n’est pas invincible.

L’atmosphère est au beau fixe. Le vin bulgare aide à apprécier le pâté au sanglier, le pâté végétarien et la Vache-qui-Rit qui font partie des réserves venues de France. Le saucisson et terminé depuis longtemps. Pourquoi faut-il donc que le côté maléfique de la Caractérielle en chef reprenne le dessus ? Elle nous entreprend agressivement sur les « cadeaux » que nous devons reconstituer pour les invitations dans les yourtes. Les briquets, stylos, ballons, shampoings et autres accessoires, déjà libéralement donnés ne suffisent pas, il « faut » aussi donner des vêtements, des gourdes et autre matériel. Outre le « pourboire » obligatoire, prélevé le second jour, la contribution volontaire à « l’apéritif » pour tous et les gadgets, n’y a-t-il jamais de fin à donner ? Pourquoi pas, si cela est expliqué et laissé à l’initiative de chacun. Mieux encore, pourquoi ne pas l’inscrire sur la fiche technique que nous recevons pour préparer le voyage, comme cela se fait couramment au Népal ? Mais ce caporalisme culpabilisateur de soûlarde aigrie est insupportable. Au vu de la tête que tirent les autres c’est à ce moment qu’elle se rend compte qu’elle est allée trop loin. Elle se calme, mais le mal est fait. L’ambiance en est gâchée pour le début d’après-midi.

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Château de Quéribus

J’avais l’envie de visiter le pays cathare  du fait de mes études d’histoire et de ma pratique d’archéologue. La lecture jadis du livre de Leroy Ladurie sur Montaillou village occitan et du roman de Zoé Oldenburg, Le bûcher de Montségur n’avait fait que me donner envie. J’ai choisi « les » chemins cathares avec Chemins du sud et non pas « le » sentier cathare, qui est une appellation contrôlée de tourisme.

Pour aller voir le pays cathare, il faut avoir la foi : rejoindre Foix nécessite en effet quelques huit heures de divers trains, à grande vitesse en partie jusqu’à Toulouse, en « express » régional ensuite (ce qui signifie tortillard s’arrêtant partout). Il me faut donc dormir à l’hôtel Lons à Foix, non loin de la gare et avec vue sur la rivière. Un hôtel confortable à 82€ la nuit avec petit-déjeuner, décor ancien très province. Le rendez-vous est fixé sur le parvis de la gare le dimanche matin à 9 h.

foix

Nous entassons les sacs à dos et les sacs d’affaires dans le minibus taxi, et nous voilà partis pour deux heures de route, direction Quéribus. Notre périple nous ramènera à Foix à pied dans une semaine. Nous passons par Quillian, où une pause permet à notre guide local d’acheter du pain, réputé dans la région. Le défilé de la Pierre Lys montre combien la région est arrosée et peut être verdoyante, loin de cette aridité que l’on pourrait supposer à l’évocation du purisme spirituel cathare.

queribus

Quéribus est le premier de nos châteaux visités, monument historique mentionné pour la première fois en 1020. Il sera le dernier à tomber aux mains des croisés français du nord, en 1255, et devient forteresse royale sur la frontière d’Aragon en 1258. Il se dresse, comme les autres sur un éperon rocheux à 728 m et sa montée est la première d’innombrables dénivelés que nous cumulerons jour après jour, autant que lors d’une randonnée au Népal, l’altitude en moins.

queribus poterne

L’accès à la première enceinte s’effectue par un escalier escarpé dont les marches sont creusées le plus souvent dans le roc. L’entrée de la forteresse ne s’ouvre qu’après de multiples chicanes faciles à défendre. Le mur bouclier a plus d’un mètre cinquante d’épaisseur.

queribus interieur

Ce qui plaît beaucoup aux filles, l’entrée est munie d’un assommoir, ouverture dans le linteau de la porte qui permet de tirer ou de laisser choir des projectiles. Deux autres enceintes auxquelles on accède par des rampes successives, protègent le donjon, élevé au plus haut du rocher.

queribus vue

La seconde enceinte renferme une « caserne », nom que l’on donne à une grande salle à l’ouest qui servait probablement à loger des soldats. Pas plus d’une vingtaine d’hommes, du temps de saint Louis. À l’est, une citerne basse étanchéifiée par un mortier de tuileau est aménagée pour recueillir les eaux de pluie.

queribus donjon

Dans le donjon, s’ouvre paradoxalement une salle soutenue par un élégant pilier à quatre voûtes sur croisée d’ogives qui retombent sur les murs par des culs-de-lampe. Le style est du 14ème siècle, bien après les cathares. Un plancher séparait la haute salle en deux niveaux habitables. Une baie géminée, à deux ogives de style gothique, éclaire l’ensemble au sud. En-dessous, trois meurtrières probablement plus anciennes.

maury

D’en haut, après une montée fort raide depuis le parking, nous avons vue sur les vignes de grenache alentour, le village de Maury à l’ouest et de Cucugnan au nord. J’ai découvert le Maury lors de fouilles à Tautavel, un vin doux naturel qui remonte au XIIIe siècle et que je préfère au Porto. Il est moins acide, renferme plus de soleil. Il est fabriqué en ajoutant de l’alcool au moût en cours de fermentation.

pique nique cathare

Après la visite, nous pique-niquons dans le pré sous le parking, sur des tables en bois aménagées. Le guide a râpé des carottes de sa production bio qu’il a mélangé à du jus de citron, de l’huile d’olive et des olives vertes. Il ajoute du saucisson sec local, une saucisse au foie et une tomme des Pyrénées artisanale avec une vraie croûte naturelle (pas en plastique noir comme on trouve les supermarchés). Un basset aux beaux yeux, appartenant à une famille popu voisine de table, vient se régaler des peaux et croûtes. Les jours suivants, les pique-niques seront préparés par les gîtes et nous les emporterons individuellement dans nos gamelles.

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