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Approche du Roraïma

Au matin, le ciel est clair et le soleil lève une brume légère bien jolie sur la savane. Tout est frais comme au premier matin du monde. Les couleurs sont plus vives, les perceptions plus aiguës. Le tepuy au loin s’estompe en ombre chinoise comme s’il appartenait à un autre univers. Le voile léger en est presque érotique, comme ces jeunes filles d’un célèbre photographe anglais des années 1970. Dans la Chine classique, les montagnes sont ces lieux primordiaux, non transformés par l’homme, où règne encore la pureté des harmonies primitives. Le sage peut y retrouver la paix et la pureté, se ressourcer aux rythmes de la nature originelle. N’est-ce pas ce que nous tentons de faire en grimpant « pour rien » sur ce plateau ? Ce n’est ni une performance, ni un haut lieu culturel, simplement un territoire préservé, vierge, qui nous permettra de nous sentir autres.

Comme hier, le départ se traîne. Les porteurs aussi se préparent et nous n’avons rien d’autre à faire que de les regarder se mettre en train. Ils jouent les jeunes mâles virils, amicaux entre eux comme une portée de chiots. Ils font à nouveau le partage des conserves comme si rien n’avait eu lieu hier. L’un d’eux, les cheveux noirs brillants soigneusement coupés au bol, porte un débardeur marqué futbol. Rien à voir avec notre foot national, il s’agirait plutôt, selon Javier, du baseball, venu des Etats-Unis, « qui a aujourd’hui la cote parmi la jeunesse ».

Nous partons marcher dans un paysage de savane comme hier, un peu plus vallonné et montueux qu’hier peut-être. Les pieds d’herbe dure ont des racines profondes et poilues comme des pattes de lapin. A mesure des heures, je sens que nous changeons d’altitude. Ce ne sont que quelques centaines de mètres mais les oreilles internes ne trompent pas lorsqu’elles se débouchent. Le groupe de garçons va plus vite qu’un groupe moyen, surtout les quatre ou cinq « pointures 46 » dont les grandes pattes abattent plus de distance pour le même effort. Ce qui était prévu en six heures nous prend trois heures et demie ! Le pique-nique est à l’arrivée, avec une salade au thon comme hier mais au chou vert cette fois. Vers midi, le soleil arde et brûle.

Redescendent du sommet une fille, son copain et leur guide, un dénommé Carlos un peu fou et très velu. La fille a de superbes yeux bleus « couleur menthe à l’eau », au point que j’en fais la remarque à José. Elle a d’ailleurs assorti son sac à dos et sa gourde à la nuance de ses pupilles, signe qu’elle est bien consciente de l’effet qu’ils ont ! Elle comprend et parle le français très bien, avec un séduisant accent. Nul doute qu’elle ait saisi ma remarque, pourtant faite sotto voce. Elle m’en jette plusieurs longs regards non dénués d’un certain intérêt. Elle nous apprend qu’elle est Allemande, de Stuttgart. Pour elle, la montée qui nous attend demain est rude, mais courte et sous le couvert de la forêt. La fatigue ne sera pas plus grande que l’étape sous le soleil que nous venons d’effectuer. C’est gentil de nous dire cela, mais nos relations s’arrêtent là, car elle repart vers la civilisation alors que nous nous tournons vers la sauvagerie.

Le reste de l’après-midi se passe à ne rien faire. L’aire du pique-nique sera notre camp du soir, au pied de la falaise sombre du Roraïma que nous grimperons demain. Nous meublons ce farniente de conversations, de lecture et de sieste. Je termine le livre de Maxime Chattam et son tueur en série. Suit un bain dans la rivière courante sous les arbustes un peu plus loin. L’eau est très froide, elle vous saisit les chevilles comme si un caïman vous mordait pour vous entraîner tout au fond. Mais l’on s’y habitue et, une fois la réaction effectuée, l’on peut s’y plonger entièrement pour s’y laver au savon. C’est plutôt rafraîchissant. Mais à peine me suis-je livré à cette opération que le ciel se couvre brusquement, que le vent du soir se lève. Il fait tout de suite plus froid, au point d’enfiler la veste polaire ! Ce qui justifie la maxime de Laurent : « j’ai toujours ma polaire dans mon sac. » Vivement l’apéritif ! Il est plus concentré en rhum mais – est-ce le goût du thé-citron en poudre, cette fois-ci rajouté ? – on sent moins l’alcool. A moins que l’on ne s’y habitue.

Deux bandes d’Américains ont rejoint le camp de base. Ils ne sont composés que de jeunes mâles, un couple de copains de New-York parti depuis huit mois déjà « explorer le sud du continent », et un team universitaire d’une dizaine de jeunes gens maigres – et peu sportifs pour des étudiants américains. Ils sont bruyants, joueurs et s’imitent les uns les autres. Si l’un ôte son tee-shirt, les autres le font ; si l’un décide d’aller à la rivière se baigner, les autres prennent leur serviette. Grégarisme de gamins, plutôt puéril presque touchant si l’on n’imaginait qu’une fois adultes ils n’agissent de même dans le conformisme et le comportement moutonnier.

Le dîner est plus montagnard que les soirs précédents. Il se compose de purée, de riz et de ragoût de morue en conserve à la sauce tomate. Ce soir, les énigmes n’ont plus guère la cote – « trop intellectuel », selon José – et nous passons aux gentillettes charades et aux anecdotes. Une fois la vaisselle débarrassée, à la seule lueur des bougies sous la tente mess, le porteur in coiffé au bol et habitant bien son débardeur noir, improvise un spectacle à lui tout seul. Javier introduit Adelino – c’est son prénom – comme une vraie star et il dédie sa chanson langoureuse « a Francesca » – notre Françoise. Il débute par un solo de « trompette » vocalisé avec les lèvres et mimé avec la main ; il poursuit en célébrant « l’impression de ton corps » et autres joyeusetés en espagnol. Le tout est fort érotique, dommage qu’il n’y ait qu’une seule fille pour l’apprécier à sa juste valeur. Ce beau jeune Indien féru de modernité, rhum aidant, est fort applaudi. Nul autre des porteurs ne s’y essaie, pas même l’autre minet du groupe au visage rond et souvent poitrail nu pour faire admirer le dessin de ses muscles, qui copine de près avec Adelino, s’échangeant souvent le walkman.

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Antoine B. Daniel, Inca 1 – La princesse du soleil

Trois auteurs se sont unis pour créer ce thriller historique portant sur la fin de l’empire inca en 1532. Antoine s’appelle Audouard, il écrit des romans ; B. est Bertrand Houette, docteur en ethnologie et spécialiste de l’Amérique du sud ; Daniel a pour nom complet Jean-Daniel Baltassat, il est photographe et enseigne le cinéma. Nous sommes dans le triangle – qui est la forme la plus solide – des compétences : écrire, suivre la vérité historique, découper en séquences. Le livre se lit donc comme un film, ponctué par la chronologie et entrecoupé de scènes simultanées en Espagne et au Pérou.

C’est que la chute de l’empire inca est peut-être programmée « dans les étoiles » – c’est-à-dire en germe dans les contradictions internes des clans du nord et du sud – mais aussi déclenchée par l’orgueil furieux et la foi inconditionnelle des conquistadors tels Pizarro qui n’ont peur de rien et osent tout sous l’égide de la Vierge Marie.

La princesse du Soleil naît dans la forêt vierge sous le nom d’Anamaya d’un père probablement espagnol : elle a les yeux bleus. Elle est cueillie à 10 ans dans la sensualité de sa fleur, « son jeune corps aussi fluide et souple que l’eau elle-même » p.15, sensible déjà à la peau dorée du jeune guerrier qui garde le village, lance à la main et poitrine nue, « les perles de son long collier de turquoises luisant sur sa poitrine d’un éclat violent » p.14. Elle court nue sous la pluie et est ravie de joie au rayon du soleil. Et puis… les Incas envahissent la forêt et massacrent ces congénères à leurs yeux moins que rien. Sauf Anamaya dont les yeux bleus en font un phénomène.

Elle est donc menée à l’Inca, Fils du Soleil et Unique seigneur Huayna Capac, qui se meurt de vieillesse après avoir agrandi l’empire. Il a fait nombre d’enfants ici ou là et ses descendants se partagent entre Tumebamba et Cuzco ; les clans se jalousent et guignent le pouvoir. Séduit par la beauté étrange de la gamine, le vieil Inca lui confie, lors de sa dernière nuit, « le secret des Pères et des ancêtres » p.48. Anamaya est désormais sacrée par la parole du Seigneur. Elle est nommée Coya Camaquen par le Sage Villa Oma, chargée de veiller sur le Frère-double du défunt, sa statue d’or qui le représente sur la terre. Son corps sec, momifié, ira rejoindre ses ancêtres à Cuzco, la ville sacrée.

Mais le vieux n’a pas désigné de successeur et son peuple est orphelin ; le moment est propice à toutes les ambitions. Atahuallpa serait le plus apte mais il ne le désire pas ; son frère Huascar, à Cuzco, est dévoré d’orgueil et voudrait le pouvoir. Les deux s’affrontent par cérémonie d’initiation des adolescents interposés, mettant en rivalité les fils de 14 ans des grandes familles. Du côté Atahuallpa, Guaypar ; du côté Huascar, Manco flanqué de son frère de lait Pallua. La vierge Anamaya est chargée de soutenir Guaypar dans la course épuisante après le jeûne que se livrent les garçons sur trois cols d’altitude. Elle sauve Manco du serpent prêt à lui sauter dessus sur le chemin, mais encourage Guaypar à poursuivre. Il sera néanmoins second… Les dieux auraient-ils parlé ? Guaypar s’est violemment épris d’Anamaya à cette occasion et, ivre de chicha après la journée, veut la violer ; le robuste Manco l’en empêche et les deux adolescents luttent à terre comme des fauves, déchirant leurs tuniques, jusqu’à ce qu’un Sage les sépare.

Huascar croit son heure venue et profite de la translation de la momie de son père vers Cuzco pour circonvenir les prêtres et, devant leur résistance, les exécuter dans le ravin sans autre forme de procès. Villa Oma fait fuir Anamaya par les montagnes jusqu’à la ville sacrée du Machu Picchu, où elle est initiée à la voyance. Ce que le vieil Inca lui a dit est dans sa mémoire, mais elle ne s’en souvient pas. Il lui faudra des années pour que son inconscient lui révèle que ce n’est ni Atahuallpa ni Huascar qui feront l’affaire, mais un descendant de Huascar : Manco Capac. En attendant, Atahuallpa prend le pouvoir et devant la folie meurtrière de son frère Huascar, fait la guerre.

Ce combat pour le pouvoir divise les Indiens et affaiblit l’empire. D’autant qu’Atahuallpa n’a pas le goût de régner ni le sens de la décision. Il préfère jouir de ses concubines et boire de la chicha. Il garde néanmoins comme fétiche la jeune Anamaya qui l’a sauvé des griffes de son frère alors qu’il était encerclé. Elle lui a laissé une mue de serpent comme message : à lui de se couler comme le serpent pour s’enfuir – ce qu’il réussit.

Mais, en Espagne, Pizarro le Caballero obtient du roi Charles Quint le titre de gouverneur du pays de l’or, à condition qu’il en trouve. Il part avec une centaine d’hommes ramassés en Espagne et à Panama. Malgré les traitrises des Indiens qui ne pensent qu’à le piller, il va profiter des divisions de l’empire pour rallier à lui les vaincus d’Atahuallpa et, par son esprit de décision, va capturer l’Inca, incapable in extremis de donner l’ordre d’attaque. Quant à Anamaya, elle tombe raide dingue du beau blond Gabriel, au prénom d’archange chrétien, qui accompagne Pizarro. Lui aussi est captivé par sa grâce juvénile. Suite haletante au tome prochain.

Ecrit au présent et découpé en séquences filmiques, ce thriller se lit aisément. Il plonge le lecteur dans un monde enfui, cruel et magique, dont ne subsistent que des ruines grandioses. Le sang coulait fort, le machisme était roi, les sujets étaient soumis ou tués, les forteresses de pierres jointives célébraient le soleil et la vie, l’Inca régnait sur un bon quart du continent sud-américain. Ces pouvoirs totalitaires ont toujours fasciné les Français, qui se pressent en foule contempler les pyramides bâties du sang des esclaves et les temples rougis du sang des sacrifiés. Ils aiment ça. Ce roman historiquement réaliste montre l’envers du décor figé, la vie à ras de chair. Il séduit et enthousiasme, mettant de la vie dans les monuments morts – même s’il manque parfois de sexe torride et d’action brutale comme l’époque les veut.

Le blog va bientôt vous emmener au Pérou.

Antoine B. Daniel, Inca 1 – La princesse du soleil, 2001, Pocket 2005, 475 pages, occasion €1.42

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