Antoine B. Daniel, Inca 1 – La princesse du soleil

Trois auteurs se sont unis pour créer ce thriller historique portant sur la fin de l’empire inca en 1532. Antoine s’appelle Audouard, il écrit des romans ; B. est Bertrand Houette, docteur en ethnologie et spécialiste de l’Amérique du sud ; Daniel a pour nom complet Jean-Daniel Baltassat, il est photographe et enseigne le cinéma. Nous sommes dans le triangle – qui est la forme la plus solide – des compétences : écrire, suivre la vérité historique, découper en séquences. Le livre se lit donc comme un film, ponctué par la chronologie et entrecoupé de scènes simultanées en Espagne et au Pérou.

C’est que la chute de l’empire inca est peut-être programmée « dans les étoiles » – c’est-à-dire en germe dans les contradictions internes des clans du nord et du sud – mais aussi déclenchée par l’orgueil furieux et la foi inconditionnelle des conquistadors tels Pizarro qui n’ont peur de rien et osent tout sous l’égide de la Vierge Marie.

La princesse du Soleil naît dans la forêt vierge sous le nom d’Anamaya d’un père probablement espagnol : elle a les yeux bleus. Elle est cueillie à 10 ans dans la sensualité de sa fleur, « son jeune corps aussi fluide et souple que l’eau elle-même » p.15, sensible déjà à la peau dorée du jeune guerrier qui garde le village, lance à la main et poitrine nue, « les perles de son long collier de turquoises luisant sur sa poitrine d’un éclat violent » p.14. Elle court nue sous la pluie et est ravie de joie au rayon du soleil. Et puis… les Incas envahissent la forêt et massacrent ces congénères à leurs yeux moins que rien. Sauf Anamaya dont les yeux bleus en font un phénomène.

Elle est donc menée à l’Inca, Fils du Soleil et Unique seigneur Huayna Capac, qui se meurt de vieillesse après avoir agrandi l’empire. Il a fait nombre d’enfants ici ou là et ses descendants se partagent entre Tumebamba et Cuzco ; les clans se jalousent et guignent le pouvoir. Séduit par la beauté étrange de la gamine, le vieil Inca lui confie, lors de sa dernière nuit, « le secret des Pères et des ancêtres » p.48. Anamaya est désormais sacrée par la parole du Seigneur. Elle est nommée Coya Camaquen par le Sage Villa Oma, chargée de veiller sur le Frère-double du défunt, sa statue d’or qui le représente sur la terre. Son corps sec, momifié, ira rejoindre ses ancêtres à Cuzco, la ville sacrée.

Mais le vieux n’a pas désigné de successeur et son peuple est orphelin ; le moment est propice à toutes les ambitions. Atahuallpa serait le plus apte mais il ne le désire pas ; son frère Huascar, à Cuzco, est dévoré d’orgueil et voudrait le pouvoir. Les deux s’affrontent par cérémonie d’initiation des adolescents interposés, mettant en rivalité les fils de 14 ans des grandes familles. Du côté Atahuallpa, Guaypar ; du côté Huascar, Manco flanqué de son frère de lait Pallua. La vierge Anamaya est chargée de soutenir Guaypar dans la course épuisante après le jeûne que se livrent les garçons sur trois cols d’altitude. Elle sauve Manco du serpent prêt à lui sauter dessus sur le chemin, mais encourage Guaypar à poursuivre. Il sera néanmoins second… Les dieux auraient-ils parlé ? Guaypar s’est violemment épris d’Anamaya à cette occasion et, ivre de chicha après la journée, veut la violer ; le robuste Manco l’en empêche et les deux adolescents luttent à terre comme des fauves, déchirant leurs tuniques, jusqu’à ce qu’un Sage les sépare.

Huascar croit son heure venue et profite de la translation de la momie de son père vers Cuzco pour circonvenir les prêtres et, devant leur résistance, les exécuter dans le ravin sans autre forme de procès. Villa Oma fait fuir Anamaya par les montagnes jusqu’à la ville sacrée du Machu Picchu, où elle est initiée à la voyance. Ce que le vieil Inca lui a dit est dans sa mémoire, mais elle ne s’en souvient pas. Il lui faudra des années pour que son inconscient lui révèle que ce n’est ni Atahuallpa ni Huascar qui feront l’affaire, mais un descendant de Huascar : Manco Capac. En attendant, Atahuallpa prend le pouvoir et devant la folie meurtrière de son frère Huascar, fait la guerre.

Ce combat pour le pouvoir divise les Indiens et affaiblit l’empire. D’autant qu’Atahuallpa n’a pas le goût de régner ni le sens de la décision. Il préfère jouir de ses concubines et boire de la chicha. Il garde néanmoins comme fétiche la jeune Anamaya qui l’a sauvé des griffes de son frère alors qu’il était encerclé. Elle lui a laissé une mue de serpent comme message : à lui de se couler comme le serpent pour s’enfuir – ce qu’il réussit.

Mais, en Espagne, Pizarro le Caballero obtient du roi Charles Quint le titre de gouverneur du pays de l’or, à condition qu’il en trouve. Il part avec une centaine d’hommes ramassés en Espagne et à Panama. Malgré les traitrises des Indiens qui ne pensent qu’à le piller, il va profiter des divisions de l’empire pour rallier à lui les vaincus d’Atahuallpa et, par son esprit de décision, va capturer l’Inca, incapable in extremis de donner l’ordre d’attaque. Quant à Anamaya, elle tombe raide dingue du beau blond Gabriel, au prénom d’archange chrétien, qui accompagne Pizarro. Lui aussi est captivé par sa grâce juvénile. Suite haletante au tome prochain.

Ecrit au présent et découpé en séquences filmiques, ce thriller se lit aisément. Il plonge le lecteur dans un monde enfui, cruel et magique, dont ne subsistent que des ruines grandioses. Le sang coulait fort, le machisme était roi, les sujets étaient soumis ou tués, les forteresses de pierres jointives célébraient le soleil et la vie, l’Inca régnait sur un bon quart du continent sud-américain. Ces pouvoirs totalitaires ont toujours fasciné les Français, qui se pressent en foule contempler les pyramides bâties du sang des esclaves et les temples rougis du sang des sacrifiés. Ils aiment ça. Ce roman historiquement réaliste montre l’envers du décor figé, la vie à ras de chair. Il séduit et enthousiasme, mettant de la vie dans les monuments morts – même s’il manque parfois de sexe torride et d’action brutale comme l’époque les veut.

Le blog va bientôt vous emmener au Pérou.

Antoine B. Daniel, Inca 1 – La princesse du soleil, 2001, Pocket 2005, 475 pages, occasion €1.42

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