Philip Roth, Ma vie d’homme

L’art, le couple et le sexe en deux sections : les années de formation d’un double juif de l’écrivain, Nathan Zuckerman, sa Folle jeunesse puis sa Recherche du désastre, suivies de Ma véritable histoire où le double fait place à l’écrivain sous le nom de Peter Tarnopol. Tout commence en comédie par la découverte d’une sexualité exubérante, se poursuit par la rencontre réfléchie avec les responsabilités du couple puis du mariage, et s’achève en réalisme par l’expérience vécue par Philip Roth lui-même lorsqu’il a voulu divorcer de sa première femme. Trois voix donc pour dire l’indicible : le personnage créé, le je de la créature, le créateur – soit le comique, l’ironique, le sérieux. Cette diffraction permet la distance ; la fiction permet de dire un réel trop sensible dans sa crudité.

Trois masques pour dire l’asservissement au moi, les péripéties du mariage (forcé par le devoir) et du divorce (impossible selon les lois de l’Etat de New York), la relation sado-masochiste de l’auteur à son ex, la manipulatrice de l’experte en chantage au suicide. Cette chronique d’un désastre annoncé (notamment par les parents et le frère) montre combien un être peut s’attacher à son bourreau, aimer ça et ne pouvoir s’en déprendre que par sa mort. L’auteur avoue en 1988 dans un texte autobiographique qu’il a écrit ce livre pour « se décontaminer de la rage dont son désastreux premier mariage l’avait rempli », même s’il l’a transformée par l’imagination. La vraie Margaret devient la fictive Maureen et mourra de même dans un accident de voiture, même si la fiction rajoute qu’elle aurait elle-même tourné le volant exprès.

Faire du roman avec sa propre vie n’est pas aisé, ce pourquoi l’auteur a mis cinq ans à l’écrire, remaniant sans cesse les manuscrits. Les trois parties mal reliées entre elles paraissent plus des nouvelles autonomes que des étapes, le seul lien étant le même personnage raconté différemment. Le désastre est-il dans la « libération » sexuelle (l’auteur bandait raide à 12 ans contre une fille goulûment embrassée) ou dans l’« immaturité » ? Le psychiatre vu durant des années (dans la réalité comme dans la fiction) soupçonne un « narcissisme » allant jusqu’à l’homosexualité « latente » ou évidente dans le fait de ne pas vouloir se marier, « s’engager dans une relation durable ». Mais est-ce de la psychiatrie ou un reflet des conventions sociales ? Du savoir scientifique ou les préjugés du temps ? Quiconque n’est pas en couple hétéro se voit suspect de « préférer » l’autre sexe et de ne pas l’avouer, ce qui est facile, binaire et la plupart du temps complètement inepte. La liberté existe, elle a un prix ; seuls ceux qui ont peur de la liberté (de ne pas être conforme, de rester seul, de se prendre en main complètement) font de cette aspiration une « déviance » pathologique.

Zuckerman-Tarnopol-Roth a été forcé au mariage par sa compagne machiavélique : elle a déclaré être enceinte de deux mois et, parce qu’il voulait une preuve, a soudoyé une Noire enceinte d’un quartier pauvre pour qu’elle lui vende une dose de son urine qu’elle a ensuite portée chez le pharmacien. La grossesse était avérée et le papa qui se sentait « coupable » a « régularisé ». Sauf que c’était un gros mensonge, le premier d’une longue série : pas de bébé en route. Ce fait n’a pas été inventé et force est de constater qu’il dépasse la fiction. « Un petit bijou de félonie inventive, dénué de fioritures, scabreux, évident, dégradant, délirant, d’une simplicité presque comique et, pour couronner le tout, magiquement efficace », écrira l’auteur. Est-ce du « féminisme » que de piéger ainsi le mâle ? La hantise « d’être un homme », viril selon les critères yankees d’époque, est l’obsession du personnage-auteur. Enfant, il n’est pas assez « brutal » dans les bagarres ; adolescent, il n’aime pas le football américain ; jeune adulte au service militaire, il a peur de mourir en Corée. Elevé en « gentil garçon juif », comment sortir de soi et de sa communauté pour atteindre l’âge d’homme américain ? C’est sa mégère de femme qui va le forcer à la battre – car elle le réclame et semble aimer ça : la réaction violente de son toujours mari montrerait qu’il tient à elle…

Le mariage serait-il l’équivalent d’une guerre ? Est-il l’épreuve suprême qui prouve que vous êtes « un homme » ? A cela se rajoute le mariage avec une non-juive : est-il la façon ultime de surmonter les épreuves pour devenir un vrai Américain ? (p.680 Pléiade). Entre Surmoi et Ça, la morale conventionnelle et l’exubérance hédoniste du sexe, le Moi a bien du mal à surgir. Ce qui donne des chapitres fascinants mais parfois pénibles à lire, comme cette scène où Maureen exige de rencontrer chez lui Tarnopol pour consentir au divorce – ce qu’elle n’a pas l’intention de consentir. Le benêt se laisse faire et ne peut que réagir en la frappant sur la face et les fesses lorsqu’elle ne veut pas sortir de son appartement ; elle défèquera sous elle, il se souillera de son sang coulant du nez, dans une dégradation que le grotesque ne parvient pas à mettre à distance.

Ma vie d’homme est un roman qui secoue.

Philip Roth, Ma vie d’homme, 1974, Folio 1982, 471 pages, €8.90

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

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