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Lima, capitale du Pérou

L’avion d’Aeroperu part à l’heure de l’aéroport de Cuzco. Le temps est dégagé, la météo bonne. Mais comme le poids dépasse le maximum autorisé pour les conditions de portance de l’air à cette altitude, tous les bagages ne suivent pas. Les nôtres arriveront par le vol suivant, nous dit-on. Nous attendons donc une heure et demie à Lima, en savourant quand même un double expresso au bar de l’aéroport.

Plusieurs groupes de jeunes écoliers passent, dans leurs survêtements de sortie. Chaque collège a sa couleur : jaune poussin, bleu roi, rouge bordeaux. Certains garçons – ils ont 8 ou 9 ans – portent le survêtement fermé jusqu’en haut, d’autres la veste entièrement ouverte sur le polo. De même, le col est boutonné ou débraillé, il n’y a pas de règles. Les visages frais lavés de ces petits citadins nous changent des paysans des montagnes.

Comme il se fait tard, le minibus garde nos bagages jusqu’à l’hôtel mais nous dépose en route au musée archéologique de Lima que nous voulions tous voir. Il est installé dans un grand palais dont les salles ouvrent sur un patio planté de fleurs et de palmiers. La période inca ne tient qu’une salle, ce qui relativise sa durée historique même si elle ne valorise pas son importance culturelle dans la vie du pays. Les cultures qui ont précédé, mal connues du grand public, sont bien mises en valeurs : les Incas apparaissent ainsi plus comme une synthèse des cultures passées que comme une invention originale.

Nous sortons de tout cela avec l’idée – probablement juste d’ailleurs – d’un sérieux foisonnement d’entités régionales. Le relief sépare les civilisations de la côte de celles de l’altiplano, puis de celles de la forêt. Ces mondes-là ne se rencontrent durant des siècles que pour se battre. Ce sont les conquérants incas qui mettront presque tout le monde d’accord, avant que les Espagnols ne profitent de l’ouverture ainsi créée pour coloniser l’ensemble. Pissarro est considéré le fondateur du Pérou. Les Incas ont pris ici la tradition textile, là les techniques céramiques, ailleurs l’art de l’architecture. La population et l’économie se développant, les échanges de produits ont permis l’ouverture culturelle. C’est l’éternelle histoire humaine, mais elle prend parfois du temps. Des chercheurs de Yale viennent de prouver que la métallurgie dans les Andes avait mille ans de plus que l’on ne pensait. Ils ont trouvé à 25 km au sud de Lima de minces feuilles de cuivre de 0,1 mm. Le métal naturel a été réchauffé et martelé. Les datations au carbone 14 indiquent une date vers 3400-3100 avant le présent. La véritable fonte du métal n’apparaîtra que 2000 ans plus tard.

Nous pouvons voir de belles stèles de granit aux têtes félines ou aux dieux géométriques. Les vitrines de poteries sont classées par thèmes, ce qui a le mérite d’attirer l’attention sur la vie et le réalisme des productions humaines. On trouve peints des fruits, une pomme de terre à tête humaine, divers animaux et coquillages marins. Une raie au flanc bombé d’un vase étale sa beauté plastique qui épouse la forme. Les représentations sexuelles sont loin d’être oubliées : un vase a un bec verseur en forme de gros pénis, des femmes en gésine sont modelées avec soin, une statuette présente un accouplement. Les rituels religieux, la hiérarchie sociale, la guerre, y sont aussi représentés. L’art céramique mochica est fidèle et réaliste pour dominer le temps. Une reproduction exacte fige le moment. Les vases portraits sont les véritables doubles des personnalités.

Chez les Incas, une vitrine note que des sacrifices humains existaient. Avec leurs divinités, les Incas avaient des rapports d’échanges réciproques. Aux dieux l’énergie, aux hommes les productions de la terre. Les ancêtres avaient besoin des offrandes des vivants comme les vivants des faveurs des ancêtres qui sont la force vitale du lignage, des cultures, des objets façonnés. On mettait à mort rituellement tous des quatre ans de petites filles de 10 à 12 ans en cas de famine ou de misère. On cite aussi le sacrifice de petits garçons : offrandes aux dieux, à la nature, à l’équilibre cosmique du meilleur que l’homme peut produire – ses enfants. Pour cela, on choisissait les petits parmi les plus beaux et les mieux nés. Les victimes étaient ensevelies dans des grottes ou précipitées dans les gorges. L’Inca participait activement à la cérémonie, dans son rôle d’intermédiaire entre les hommes et les divinités. Il désignait lui-même les quelques fillettes offertes en sacrifice, les autres étant renvoyées dans les régions pour subir localement le même sort et multiplier ainsi les bénédictions dans un processus de décentralisation bien pensé. Elles apportaient aux quatre coins de l’empire un peu du sacré royal de la cérémonie de la capitale. Malgré l’interdiction des sacrifices humains dès l’arrivée des Espagnols, on dit que ces pratiques se sont poursuivies dans les régions reculées du pays jusqu’au début du XXe siècle !

Une fois sortis des Incas, on passe logiquement – mais cela représente un saut culturel toujours étrange – aux souvenirs de l’époque espagnole. Ils sont maigres et relégués dans une galerie annexe. On sent qu’ils ne présentent aucun intérêt politique pour l’autorité actuelle du Pérou qui préfère « oublier » cette période de dépendance coloniale. En nombre de salles, on préfère glorifier l’indigénéité. Les salles post-espagnoles sont ainsi fort complaisamment étendues. Il s’agit de l’histoire nationale de l’indépendance à la gloire de la gent militaire encore il y a peu aux commandes du pays. Sont ainsi étalées des collections d’armes diverses, des vitrines entières de décorations, des portraits de héros en vieilles badernes, et quelques meubles et instruments d’époque. On sent la volonté d’exalter un patriotisme militaire de fraîche date, bien désuet à l’ère de la mondialisation. Les écoliers qui allaient de salle en salle, sous la conduite de leurs maîtres, n’ont d’ailleurs pas paru passer beaucoup de temps dans ce conservatoire du conservatisme, restant bien plus dans la salle inca. Frais minois et joli sourire, l’un d’eux nous demande si nous sommes français. La coupe du monde de foot, nous a au moins fait connaître de la jeunesse du monde entier.

Retour en taxi, à cinq, dans une circulation de sortie des bureaux. L’air est lourd, moite ; le ciel bas change de Cuzco et de son atmosphère aérienne. L’océan, au bout du quartier, fait sentir tout son poids climatique sur la ville. La pollution automobile en rajoute aussi. Nous réglons 7 sols pour une course de 25 minutes.

Le Grán Hotel Bolivar nous accueille une fois de plus dans son hall de gare et ses couloirs interminables. Les chambres ont le parfum désuet du début du siècle avec leurs salles de bains vastes comme des studios. Choisik nous a photocopié des cartes de la région de Cuzco, en laser couleur. Ces cartes sont rarement éditées (un reste de « secret militaire ») et servent surtout aux touristes. Les Français sont en général fascinés par les cartes, comme s’ils pouvaient s’approprier ainsi le pays tout entier, dans son abstrait. Colonialisme de la raison. Pour moi les cartes sont jolies, leurs couleurs et leurs symboles me parlent ; mais elles sont surtout utiles pour reconnaître le chemin et situer le paysage dans son relief. Une fois la randonnée terminée, la carte est une image morte à laquelle je préfère la photo ou le récit. Je comprends mal ce fétichisme des cartes et plans.

Au dîner, Diamantin cite Marguerite Yourcenar pour son seul Alexis, Julien Green mort à 97 ans, et Gabriel Matzneff qu’il « a connu à 18 ans. » Il ne précise pas si cette connaissance fut platonique ou « biblique », modum puerile comme aime à dire le Gabriel. Adolescent, il nous avoue que Rimbaud était son maître à penser (j’insinuerai plutôt maître à sentir, mais…) ; il préfère désormais Lautréamont. Il a bu du pisco, il va bientôt retrouver la grande ville, il est en forme ce soir, Diamantin. Au repas, il fait la conversation à lui tout seul dans notre bout de table. Ayant « vécu longtemps dans une petite ville de province », « où il faut planquer sa voiture si l’on couche chez quelqu’un, sinon toute la ville ne tarde pas à le savoir », il préfère de beaucoup « l’anonymat parisien ». Il est évidemment homo mais pas bien gai.

Salomé et son compagnon, excités à l’idée de retrouver « la civilisation », jouent les « agités ». Traqué par l’effervescence, les flashs, les mouvements de mode, l’Agité papillonne. Il hante les aéroports tout en téléphonant sur son portable pour trouver un créneau dans son planning ; il lit le journal tout en regardant la télévision et surfant sur son Smartphone, feuillette trois livres à la fois et a forcément vu tous les films. Il s’angoisse devant une après-midi « à ne rien faire » ; il a l’esthétique futuriste de la vitesse et du toujours plus. Face cachée d’un état dépressif ? Peur panique du vide ? Inexistence qui se fuit dans le tourbillon ?

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Musée archéologique de Cuzco

Nous restons deux jours à Cuzco, que nous pouvons visiter librement. Je reprends les Commentaires royaux sur le Pérou des Incas en deux tomes de Garcilaso de la Vega (le un, le deux). Garcilaso est le fils naturel d’un conquistador et d’une princesse inca, nièce de l’empereur. Jusqu’à ses dix ans, il vit à Cuzco avec sa mère, au milieu de la noblesse inca. A vingt ans, il part pour l’Espagne et écrit ses Commentaires qui deviennent l’ouvrage historique à la mode aux XVIIe et XVIIIe siècle partout en Europe. Irréductiblement métis, il est l’inca espagnolisé par les jésuites, pareil aujourd’hui au « latino » américanisé. Comme tous les parvenus un peu honteux de leurs origines, il en fait trop. La providence chrétienne qu’il voit dans la constitution de l’empire inca est une idée qui a bien vieilli, mais il se sent de lignée royale (inca) et ne considère donc pas ses ancêtres maternels comme des barbares. Cela nous vaut quelques remarques ethnologiques et culturelles qui sonnent vrai. Il dit par exemple du soleil qu’il est « source de la beauté corporelle », cela nous l’avons senti dans l’antique Machu Picchu comme dans la moderne Agua Calientes. Le nom de « Pérou » viendrait du propre nom du premier indien rencontré par les Espagnols sur ce territoire ; il n’aurait pas compris ce qu’on lui demandait car le pays inca se prenait pour le centre du monde et son royaume était appelé Tahuantinsuyu – les quatre parties du monde. Il décrit l’habillement des incas avec des pudeurs jésuitiques si drôles à nos oreilles : « les Indiens de ce premier âge étaient vêtus comme les bêtes, car ils n’avaient pour tout habillement que la peau dont la nature les avait couverts. » N’est-ce pas joli ?

Avec Gusto et Camélie, je vais visiter le musée archéologique de la ville. Il énumère les différentes cultures qui se sont succédé avant les Incas. Depuis la culture Chavin (1500 avant JC) qui a créé céramiques et monuments, à la culture Chimo (1100 après JC), en passant par Chankay (800 avant), Tiwanaco (500 avant), Nazca et Pukara (400 avant) au moment de la formation d’états régionaux, Mochika au nord (100 après), Chancay au centre, Nazca au sud, puis Wari et Collao (850 après). Les premières cultures, 4000 ans avant notre ère, installées près de la côte et dans les vallées débouchant sur le Pacifique, cultivaient courge, pois, yuca, et vivaient de pêche et de chasse. Le coton est cultivé vers 3000 avant, le maïs vers 2000.

A l’origine de la dynastie inca est un mythe. Manco Capac et sa sœur Mama Occlo sont nés du Soleil sur le lac Titicaca. J’ai pu voir l’île de leur origine en Bolivie. Ils sont partis au sud fonder une cité dans une vallée fertile : Cuzco. Le premier inca historique fut Yupanqui Pachacuti. Il a défendu l’ethnie inca contre les Chancas qui occupaient la vallée de Cuzco. L’empire inca s’est étendu progressivement sur toutes les Andes, de Quito (Equateur) au sud de Santiago (Chili). Une autre légende donne pour origine à la dynastie quatre frères, les Ayars, et leurs quatre sœurs, les « Mamas ». Ils seraient sortis d’une grotte à 6 km à l’est de Cuzco et mis en marche sur ordre de leur père le Soleil pour fonder un royaume. Chaque frère porte le nom d’une région inca (symbolisée par un quartier de Cuzco) : Manco le chef, Uchu (poivre) le centre, Anca le rebelle, et Cachi (sel) la côte. Est-ce l’union des tribus qui est ainsi magnifiée ? Les Quechua, paysans des vallées centrales, les Aymaras, bergers montagnards, les Chincho, paysans pêcheurs, et les Uru, pêcheurs et marins ? Les sœurs ont pour nom leurs fonctions symboliques : Ocllo la mère féconde, Huaco la responsable, Cora la plante sauvage des forêts de l’est, Sarahua le maïs cultivé des vallées. Dans leur périple, Manco et Anca sont les seuls à parvenir à Cuzco. Manco épouse Ocllo pour qu’elle lui donne des enfants incas ; il tue alors son frère rebelle, comme dans la mythologie romaine…

La structure rituelle de la pensée inca serait issue des croyances Moche : l’humanité aurait connue quatre âges séparés par des cataclysmes (vents, tremblements de terre, inondations, peste, rébellion des objets fabriqués par l’homme…) Durant ces quatre ères solaires, l’homme apprend à dompter les forces naturelles jusqu’au niveau le plus élevé que lui permettent ses moyens. Alors la fin d’une civilisation survient, le chaos qui brise l’ordre hiérarchique assujettissant la nature, transformant les produits, organisant la société. Pour cette rupture cyclique, tout ce qui est inférieur se rebelle. Dans le cycle suivant, une hiérarchie se recrée, car elle a pour fonction sacrée de juguler l’irrationnel de la société et de la nature.

Prière inca, notée par Cristobal de Molina en 1575 : « Oh, Seigneur, antique seigneur, créateur expert, qui a fait et établi en disant « dans ce monde d’en-bas qu’ils mangent et boivent », a augmenté la nourriture de ceux qu’il a créé, toi qui ordonnes et multiplies en disant « qu’il y ait des pommes de terre, maïs et toutes sortes de choses à manger » pour qu’ils ne souffrent pas, et ils ne souffrent pas en faisant sa volonté, qu’il ne gèle pas, qu’il ne grêle pas, garde-les en paix. »

Tout un panneau, au musée, est consacré à la culture de la coca au Pérou. C’est une culture sacrée, comme peut l’être celle du raisin chez nous. On évoque « la Mama Coca ». « Vouloir qu’il n’y ait plus de coca, c’est vouloir qu’il n’y ait plus de Pérou ». Ces mots ne sont pas de la Drug Enforcement Administration (DEA) mais de l’espagnol Metienzo (métis) en 1567. La coca sert à invoquer les dieux, aux rituels funéraires, comme médicament, à se soutenir au travail. Une peinture énumère tous ses bienfaits.

Autre attraction des incas : les momies. Fascination de la morbidité en Occident chrétien, depuis les momies égyptiennes jusqu’aux incas. Ici, une vitrine présente la momie d’une femme accompagnée de la momie de son bébé et de celle de son chat. Position fœtale, genoux repliés sur la poitrine, les mains contre les oreilles. On regarde la scène de loin, dans une lumière rouge, funèbre, tout à fait catholique comme celle qui montre la présence de Dieu dans les églises sombres. Etrange.

Une culture « de résistance » inca a continué bien après la conquête espagnole dans les usages de la noblesse métisse. Ils se faisaient peindre en vêtements et insignes royaux incas, ils utilisaient des vases de bois à motifs mythiques ou historiques incas.

Au sortir du musée, nous tombons sur la sortie des collèges. A l’espagnole, les enfants sont en uniforme, chaque école a le sien, toujours strict, en couleurs sombres. Peu de cravates cependant, le climat et surtout l’altitude empêchent de serrer trop les cous.

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Machu Picchu suite

Le Temple du Soleil nous attire, par ses réminiscences de Tintin comme par l’adoration innée et toute humaine pour l’astre. C’est un bâtiment rond et carré à la fois, sorte de spirale escargoïde qui se prolonge en mur droit. Le 21 juin, le soleil se lève dans l’axe d’une fenêtre trapézoïdale et vient frapper la grosse pierre huaca qui dort là. Sous le Temple du Soleil, une cave finement aménagée ressemble à un « tombeau royal ». C’est ainsi que Bingam l’a surnommé bien que l’on n’y ait retrouvé aucun reste humain. Mais l’ensemble est impressionnant, alliant la pierre brute en cavité naturelle et le fin travail de la pierre taillée par l’homme en escalier géométrique et pente polie, ou en mur appareillé au millimètre.

Plus haut, après l’interminable escalier qui essouffle les touristes frais débarqués du train, mais que nos poumons d’altitude supportent sans peine, s’ouvre mon préféré : le Temple aux trois fenêtres. C’est une construction légère et monumentale à la fois, illustrant une fois de plus l’ambivalence inca entre nature brute – acceptée – et raffinement civilisateur – minutieusement exécuté. Le mégalithisme des blocs est issu de la terre mère, tandis que la précision de la taille et des ajustements vient de l’homme. Austérité des formes ; simplicité du dessin ; ce temple est « monumental » en ce qu’il élève l’âme au-dessus du terre-à-terre quotidien. L’œil apprécie ces ouvertures en trapèze qui poussent le regard vers le haut du temple et, au-delà, vers les cimes découpées de la montagne à l’horizon. L’esprit se délecte de cette trinité rationnelle des trois fenêtres, du soleil qui les découpe et de l’ombre qui les contraste.

Un monolithe taillé au carré se dresse face à la fenêtre centrale ; il servait à viser le soleil ou quelques étoiles selon les saisons. Deux niches fermées prolongent les trois fenêtres ouvertes sur le vide.

Les pierres des murs sont curieusement taillées, sans symétrie, comme les pièces d’un puzzle. Les blocs sont loin d’être égaux. Ils sont tous de grosseur différente, simplement ajustés à la forme manquante. Le temple domine la place centrale et, plus loin, la vallée de l’Urubamba. Il est vraiment le balcon du site, proche de la roche sacrée où l’on tentait d’attacher le soleil chaque année au solstice d’hiver.

L’Intiwatana est sculpté dans la roche affleurante, au sommet du site. On dit qu’à cet endroit se croisent exactement la ligne nord-sud qui relie les pics du Wayna Picchu et du Salcantay, et la ligne est-ouest entre les pics Wakay Wilka (traduit en espagnol par « Véronica ») et San Miguel. Un vieux gardien un peu simplet, qui glousse au lieu de parler, s’amuse à montrer aux touristes comment prendre en photo le reflet de la flèche de pierre dans une flaque d’eau de pluie, ou le sommet du Wayna Picchu en alignement avec elle.

Le site nous offre d’autres images liant la nature environnante au travail architectural de l’homme. Ainsi ces pierres « sacrées » taillées selon la forme de l’horizon montagneux, comme un écho du paysage. Les toits des maisons d’habitation, dans le quartier bas, reproduisent les angles de la chaîne montagneuse en face.

Ce rythme des toits en triangle, aujourd’hui squelettes sans chaume, ces ouvertures dans les ruelles qui projettent au sol leurs taches de lumière et d’ombre alternées, cette mathématique des blocs superposés, carénés, alignés, est une joie pour l’œil, un piment pour la raison. Il en émerge une sérénité supérieure : celle de l’ordre humain habilement imposé au foisonnement sauvage.

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Descente vers Machu Picchu

Certains se lèvent avant l’aube pour aller voir le mont Salkantay dégagé (6272 m). C’est le deuxième apu de l’empire inca, presque toujours dans une gangue de nuages. Apu ? haute montagne, parole d’indien. Mais au petit-déjeuner au soleil on l’aperçoit sans problème entre deux brumes. Il est couvert de glace avec son aiguille recourbée caractéristique au sommet. Ce mont était sacré pour les Incas sans doute parce qu’il reflétait si bien le sourire d’Inti, le soleil.

Compte-rendu de la nuit des deux compères. Périclès : « Peter, quand il dort, c’est quelque chose ! Il s’enfile dans un duvet de plage, une crêpe vite pliée le matin, puis dans le sac de riz, enfin il met sa couverture de survie par-dessus. Ça crisse toute la nuit ! Et comme il dort en K-Way, au matin tout dégouline comme s’il sortait de la douche ! ». Nous répartissons les enveloppes entre les porteurs rassemblés. Troupeau de ponchos rouge vif et de bonnets colorés. Grands sourires heureux de ceux qui ont fini un bon travail. Nous ne les quittons pas sans un pincement d’émotion. Leur présence discrète et efficace, leurs sourires souvent, leur silhouette familière au milieu des autres sur le sentier, en avaient fait des compagnons.

Commence alors pour nous la descente des 2200 marches qui mènent à Machu. La forteresse de Puyupatamarqa se dresse juste sous le col, camouflée aux regards de ceux qui viendraient par là. Elle comprend surtout une plate-forme cérémonielle à son sommet et est entourée d’eau qui coule de fontaines captant les sources des montagnes. Sur la plupart des sites, l’eau fertilisante fait le tour des terrasses après avoir été chargées en énergie par les pierres sacrées qui captent la chaleur du soleil, père de toutes choses. La forteresse représente la terre, nous dit Juan, la Pachamama, par la forme ondulée de ses murs qui rappelle le serpent, animal qui vit dans les profondeurs de la Mère.

Les sites incas de la région sont positionnés comme les principales étoiles de la constellation d’Orion, très prisée des Incas. Cette constellation est représentée sur le huaca du site par cinq trous positionnés nord-est/sud-ouest. Peut-être servaient-ils à planter des piquets permettant de viser une constellation ? N’a-t-on pas fait le test ? Silence Juanital… Les terrasses attenantes au site sont trop petites pour avoir pu nourrir ses habitants. Elles servaient probablement aux cultures expérimentales des prêtres, gardiens des semences, hybridations comme conservation des espèces. Les paysans venaient de loin chercher dans ce site consacré des graines chargées en énergie solaire pour les planter dans leurs champs.

L’escalier descend vertigineusement, depuis les 3650 m du col aux 2700 m de Machu Picchu. Dans un seul bloc naturel du chemin sont taillées exactement 34 marches, ainsi que j’ai pu le compter. Plus bas, à flanc de montagne, une grosse pierre naturelle qui émerge du sol a été retaillée en forme de Machu Picchu. Vérification à la boussole : elle est orientée exactement sur l’axe nord/sud. C’est encore un signe. Ils se multiplient à mesure que l’on approche du lieu sacré.

Quelques centaines de mètres plus bas se dressent les restes d’un tambo. Les pierres taillées rajoutées en murets habillent la roche pour l’épouser, comme le travail de l’homme épouse les flancs de la terre-épouse. Un escalier dans les entrailles ; les marches comme des côtes. Les nuages montent, l’atmosphère se fait plus moite. Encore une pierre Machu sur le sentier qui descend.

Des ouvriers déblaient des terrasses de la végétation forestière. Nous sommes à Intipata. Les bâtiments les plus bas n’ont été découverts qu’en 1985. Les ruines ont été bien conservées par la forêt, les toits de chaume ont disparu mais les murs sont intacts avec leurs attaches de toit bien taillées et leurs angles vifs. Le chemin qui passe sur le site n’est ouvert que depuis deux semaines, nous apprend Juan. Des moustiques en essaim qui pullulent dans cette atmosphère moite où l’on remue de la paille sèche, nous chassent vers le « museo ». C’est un bâtiment qui vend des boissons (sa manifeste première destination) et tente de retenir le touriste de passage par quelques vitrines présentant la faune du coin. Il nous montre toutes les bêtes qui volent, qui mordent, qui pincent et qui rampent. Coca Cola, cervoise Cuzquenia, Fanta et Sprite apparaissent plus sympathiques que les mygales, les carabes et autres frelons empaillés sous verre !

Toujours pas de Machu Picchu, mais nous descendons encore. Une autre incasserie : Winay Wayna, « jeune pour toujours » ! On ne découvre ce site adolescent qu’au tout dernier moment, à un tournant de la descente tant il est caché dans un repli de la montagne. Il profite d’une orientation au soleil favorable pour utiliser une faille de la pente et étager ses bâtiments sur quelques centaines de mètres. C’est un site très pédagogique pour percevoir la conception inca de la cité. Il est simple et élégant. Le temple en demi-lune et l’autel du soleil sont érigés au sommet du site, tout en haut de la pente. Quatorze fontaines successives (dont quatre derrière le temple) conduisent par un escalier au village en contrebas, en passant par autant de terrasses de quelques mètres de large, en courbes de niveaux sur la montagne. Dix-huit maisons en cours de restauration à l’identique composent le quartier d’habitation. Les ouvriers contemporains utilisent des palans de bois et du mortier de boue. Machu Picchu n’est qu’à 4,8 km, selon Juan. Il s’agissait encore d’un poste de contrôle pour l’approche du site sacré. Dans les temples, le soleil allumait le nouveau feu de l’année au solstice d’hiver pour montrer qu’à sa plus extrême faiblesse il offrait encore ses faveurs aux vivants. En même temps que l’on sacrifiait des lamas : leur sang, couleur solaire (père), se répandait dans la terre (mère). Le cycle des renaissances était ainsi refondé.

Nous sacrifions pour notre part au repas, assis sur la terrasse la plus haute. Le ciel se couvre, le vent se lève. Où est Machu Picchu ?

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De cols péruviens en forteresses incas

Bruits du jour levant : Périclès qui s’ébroue après avoir avalé la moitié de sa gourde en pleine nuit avec un Aspégic ; les Allemandes d’à-côté qui froissent leurs sacs, tirent les fermetures éclair, font tinter gourdes et gobelets – et qui rient. Au petit-déjeuner, rien n’est prêt. La famille belge, un peu plus loin, est déjà à table, le père entre ses deux plus jeunes fils. Ils regardent la montagne au loin, déjà sous le regard chaleureux d’Inti – le soleil. Le père passe le bras autour des épaules de son adolescent en pleine mue, attendri par sa fragilité et son enthousiasme de jeune poulain. Ils partent sur le sentier bien avant que les derniers de notre groupe ne se lèvent.

Aujourd’hui, il nous faut partir plus tard « pour éviter les groupes ». Nous prenons alors tout notre temps pour attendre que le soleil vienne caresser le fond de la vallée, puis pour grimper jusqu’à la forteresse aperçue hier soir. Kunturagay, tel est son nom, offre une vue imprenable sur les deux cols. Elle est arrondie en forme d’œuf, construite de grosses pierres, augmentée d’avancées. L’entrée est vers l’amont ; elle est étroite pour être mieux défendue et débouche sur une place centrale serrée qui donne sur les redoutes. Cette forteresse est un tambo, un relais pour les chasquis, ces coursiers de l’inca. Chaque tambo devait avoir un contact visuel avec le prochain pour communiquer. En deux jours – nous dit Juan – on pouvait faire porter par ses coursiers un poisson depuis la mer jusqu’à Machu Picchu. Un autre chemin se tient au-dessus du principal : c’est un sentier de surveillance militaire. Des patrouilles régulières, des postes de garde de loin en loin, c’est tout un système d’alarme qui était mis en place aux abords des grands centres incas. Machu Picchu semble se rapprocher de plus en plus.

Nous montons au col par une série de marches aussi épuisantes qu’hier en raison de leur hauteur. Le grand soleil offre une vue dégagée sur les montagnes au loin. Quelques nuages flottent sur le glacier du Puna. Nous effectuons au col une pause grenadille, ce fruit rond qui contient une centaine de graines au goût acidulé de groseilles à maquereau. On n’avale pas les graines mais on se contente de sucer la pulpe qui les entoure ; comme le citron, elle désaltère. Le chemin sent la merde depuis un moment. « Ce ne sont pas les trekkeurs », nous affirme Choisik, mais une plante grasse aux longues feuilles épaisses et brillantes, couleur bordeaux à leurs extrémités, avec une fleur en grappe au bout d’une tige droite. Personne ne sait son nom. Pour Juan c’est de la « mierda » – mais ce n’est qu’un surnom. Au-delà du col commencent à pousser les premières essences amazoniennes. Un « mariposa » volette – c’est un papillon. Un « picaflor » butine – c’est un colibri aux ailes bleu électrique. L’espagnol est une langue aux sons harmonieux sur les bêtes et les fleurs.

Nous atteignons la forteresse suivante de Sayakmarqa, construite sur une roche naturelle. Ce site contrôle la route entre le col précédent et le col suivant (comme d’habitude, mais Juan aime se répéter). L’eau qui l’alimentait était canalisée depuis la montagne. Une tour ovale représente le soleil, la construction est en balcons successifs pour épouser les reliefs de la pente. La ruine en face s’appelle Conchamarqa – la conque. Sur l’esplanade de la forteresse une pierre orientée est-ouest indique la course du soleil.

Le sentier retombe dans la forêt déjà tropicale avec ses diverses sortes de bambous, ses mousses, lichens et autres saprophytes. Restauré par endroits, le chemin largement pavé serpente sous la sylve humide. Surgissent à l’esprit des réminiscences de Tintin dans le Temple du soleil.

Nous pique-niquons avant la remontée vers un autre col. Les deux Américains rencontrés hier matin dans la montée, arrivés bien après tout le monde au camp du soir, nous dépassent lors de la sieste. L’homme et la femme, la quarantaine avancée (au sens camembert), font partie d’un groupe plus jeune. Ils marchent en sandales avec un bâton, pour cause d’ampoules, haletant comme s’ils étaient cardiaques, avec la constance masochiste de pèlerins ayant à expier quelque crime abominable : celui d’exister ?

Trouvant le soleil trop chaud pour rester allongé sur les herbes dures à dormir, j’aborde avant le groupe la montée vers le col. Plaisir de la marche solitaire sur ce chemin antique pavé de blocs de granit, face au panorama si vaste de la montagne. Solitude romantique de la nature et des ruines, alors que le corps et l’esprit se mettent au diapason des alentours. Les sens se font plus aiguisés au chant des oiseaux, au bruissement des insectes, à la caresse d’un coulis d’air, au rayonnement chaleureux du soleil. Le silence est lourd, hors quelques pépiements ailés dans le lointain. De plantureuses plantes se gorgent d’humidité et de lumière ; elles osent quelques fleurs, jaunes ou mauves. De délicats bambous dressent leurs feuilles lancéolées en bouquets droits. Et ces barbes des arbres, ces vieux lichens qui pendouillent depuis des années, composent des silhouettes qui excitent l’imagination. Le sentier ondule au flanc de la montagne, il paresse dans la forêt. Soudain, un tunnel plonge dans la roche qui barre la voie. C’est une grande plaque de schiste inclinée sous laquelle les hommes ont aménagé des marches sur seize mètres de long. On suit à tâtons le chemin qui fait un coude avant de revoir la lumière. Peu de monde passe encore sur le sentier ; nous sommes partis ce matin après les autres. Quelques couples circulent, attardés, copains ensemble ou homme et femme.

Après le tunnel, Choisik nous a promis une « surprise ». J’attends là que le groupe me rattrape. La surprise est un peu plus loin. Un autre chemin inca a été dégagé l’an dernier seulement, après avoir dormi sous la végétation durant des siècles. Il vient rejoindre le chemin principal. En le suivant, nous remontons le temps pour tomber sur une construction camouflée dans la roche, un abri aménagé sous une avancée de la falaise. Deux murs de pierres grossièrement appareillées sont creusés de niches trapézoïdales. Il s’agit d’un poste de garde surveillant le chemin du col de Phuyupatamarqa, juste au-dessus de l’endroit où nous sommes. Le site est tintinesque à souhait, moussu, humide, caché. Une végétation avide s’accroche sur toute cette construction. De là on pouvait surveiller sans se faire voir le chemin principal en contrebas, et le rejoindre par des sentiers détournés.

Nous revenons sur le chemin pour gagner le col au nom qui signifie « la ville au-dessus des nuages ». De fait, sur l’arête qui le constitue, nous apercevons un vaste panorama de montagnes en ombres dégradées et un effilochement de nuages gris perle sur les vallées en-dessous.

Notre camp a déjà fleuri. Les tentes sont installées un peu partout sur les terrasses minuscules des pentes, au niveau même du col que nous venons de passer. Notre tente est si précairement plantée au bord du vide, sur une marche où l’on ne peut tenir qu’avec précautions, que Périclès décide Peter à l’accepter dans son home, situé un peu plus haut. Je peux ainsi dormir seul, en travers.

Au-dessus de moi deux porteurs sont assis en poncho à l’extrémité d’un rocher surplombant la pente. Ils méditent, face à la mer nuageuse et à l’immensité de l’horizon. Un autre grimpe sur une grosse roche du sommet derrière le col et s’y allonge à plat ventre. Jambes et bras plaqués contre la pierre, il boit de son corps la chaleur du soleil, mais tente aussi d’assimiler l’énergie formidable de la montagne, de s’en recharger comme une pile. Point n’est besoin de savoir pour être poète.

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Site inca d’Ollantaytambo

Nuit agitée. L’atmosphère lourde de la chambre contraste avec celle de la tente en altitude, le poids des couvertures. Il y a queue le matin aux toilettes, deux pour 18 personnes, en comptant les trois touristes en plus de notre groupe. Queue également au petit-déjeuner où le pain est rationné. Le gros chien de Wendy s’est laissé tracer au crayon deux gros sourcils noirs au-dessus des yeux. Cela n’arrive pas à donner un air sévère à sa tête de labrador à bajoues. Le grand datura blanc laisse pendre ses clochettes odorantes qui ont à nos narines comme un parfum d’ange. Le bougainvillée couleur sang séché part toujours à l’assaut du mur. La montagne trop proche écrase un peu le panorama. Au débouché de la vallée, le massif de la Veronica est poudré de neige.

Dans la ville, sur la place d’armes, ce matin il y a distribution de livrets pour les écoliers d’Ollantaytambo. Une pile de cartons financés par le candidat aux prochaines élections attend les élèves qui arrivent en files dans leur uniforme gris et blanc. J’ai aperçu de loin le petit batailleur d’hier. Ayant eu son album à son tour, il s’est assis sur une marche avec des copains et a entouré de son bras le cou du plus proche pour regarder les pages avec lui.

Le site inca nous attend. Je prends en note ce que nous raconte Juan. 1536 est l’année où commence la rébellion de Manco Inca contre les colonisateurs espagnols. Ollantaytambo est la principale défense de la vallée sacrée. On la renforce à l’époque espagnole. Nous visitons le temple du soleil, qui s’élève haut au-dessus de la ville. La construction, ici, est hiérarchique : plus on s’élève, plus on s’approche du lieu sacré, et plus les blocs sont gros et minutieusement appareillés. Il faut monter plusieurs centaines de marches pour accéder au temple. Au cinquième replat se dresse la paroi à grosses niches trapézoïdales. Le temple est construit de grandes pierres et n’est pas terminé à l’arrivée des espagnols dans la cité. Il ne le sera jamais ; lorsque les espagnols sont annoncés, la dynastie inca en fuite se réfugie à Machu Picchu, puis à Vilcabamba. De la terrasse du temple on aperçoit la ville. Elle est divisée entre ville basse (en plaine) et ville haute (sur les pentes). Les deux villes se rejoignent sur la place de cérémonie, en bas du temple, au pied de la montagne. Les greniers sont construits en hauteur, sur les terrasses, au milieu des pentes. Le vent, souvent fort, séchera les grains.

Les tétons sculptés sur les grosses pierres des murs ne sont pas des décors, mais des aides techniques pour le transport des blocs. Les plus grosses pierres pèsent des tonnes ; elles étaient soulevées par des leviers et transportées sur des rouleaux de bois, retenues par des cordes, dont les tétons servaient de support. Les gros blocs sont arrivés ici par des terrasses reliées entre elles par des déclivités. Ces pierres sont assemblées par des tenons en queue d’hirondelle dans lesquels on pouvait couler du bronze pour tenir l’ensemble. Entre les grosses pierres, on rencontre ici aussi de petits blocages antisismiques. Les petits blocs s’écrasent et peuvent être remplacés si nécessaire sans avoir à rebâtir tout le mur. Les pierres qui restent de la construction inachevée ont été appelées « pierres fatiguées » par les autochtones. Les monolithes géométriques soigneusement polis brillent comme du sucre industriel.

Nous descendons une terrasse, passons un court tunnel à flanc de montagne, pour descendre par un sentier. Juan nous montre de loin le bâtiment de l’entrée : « C’est reconstitué en adobe, c’est une fontaine inca. » Plus loin, avisant une ruine d’adobe au milieu d’une terrasse, probablement un dépôt de céréales : « Ça c’est un rrrenié ! » Diamantin : « un renié ? je ne le vois pas ; j’aime bien les reniés. » Il confondait exprès avec un arbre africain…

Plus bas, quatre mamelons dans une pierre huaca se dressent vers le ciel. Juan nous apprend que leur ombre annonçait le début de chaque saison et « déclenchait » les plantations des céréales dans la vallée sacrée. Les quatre tétons sont « intihuatan », attachant le soleil. A l’est du site s’élèvent les ruines du temple du condor. Pourquoi ce nom ? Il suffit de lever la tête : ciel ! un condor ! En effet, la pierre de la montagne dessine dans l’air bleu la silhouette d’un condor les épaules rentrées, le cou tendu, le bec orienté en direction du temple du soleil.

Naturellement, ce temple a été détruit par les chrétiens. A l’ouest, près de la place des cérémonies, se dresse la fontaine « de l’inca ». Un bassin carré dans lequel on descend par les trois marches symboliques des mondes, apporte directement les eaux sacrées de l’Urubamba. Elle coule par une bouche taillée dans un bloc. Mais la sculpture est telle qu’il suffit de passer une fois sa main sur l’eau pour qu’elle coule en jet, une autre fois pour qu’elle prenne la forme d’une cascade. Ingénieux !

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Ollantaytambo

La route dans la benne du camion est poussiéreuse. Le chauffeur s’arrête de temps à autre pour charger un vieux et son ballot, ou deux jeunes à médaille d’or autour du cou. La boca de la montaña prépare l’arrivée dans la vallée sacrée. D’immenses falaises se resserrent de part et d’autre de la petite vallée d’où l’on vient. Des terrasses incas très appareillées ont civilisé les pentes depuis des siècles. Un escalier de 750 marches permet d’aller de l’une à l’autre. « L’heureux bambin » – le fleuve Urubamba – coule, joyeux dans le fond du paysage : nous sommes entrés dans la vallée sacrée.

Nous entrons à pieds dans Ollantaytambo arrosé par l’Urubamba. Rues pavées, murs incas, ruines sur la montagne, gamins joyeux. Juan nous montre, sur une feuille de yuca, un nid de cochenille, cet insecte qui, une fois séché et pilé, sert à colorer en rouge la laine et certains aliments. Nous traversons la ville en flânant un peu, en attendant que se prépare le repas dans la maison du cuisinier Ruben. Nous pique-niquerons au frais autour d’une table de salade et fromage. Nous goûtons une variété locale de fromage de brebis un peu acidulée.

L’hôtel El Albergue se trouve à l’autre bout de la ville, carrément sur le quai de la station de chemin de fer qui passe par là. Nous sommes à dix minutes du centre-ville, au bout d’une longue rue bordée d’arbres, qui longe un rio. Nous croisons écoliers et écolières, libérés de l’école après 13 h. Ils sont en uniforme, chemise gris clair et pull gris sombre au col en V pour tous, pantalons pour les garçons et jupes pour les filles. Un petit de 6 ou 7 ans me sourit timidement et se cache derrière un poteau lorsque je lui souris à mon tour. Sa vêture ne correspond pas à sa timidité apparente ; il manque des boutons à sa chemise et son pull est déchiré au col. Comme nombre de petits garçons, il doit se battre et se faire agripper au collet ce qui laisse sa gorge à découvert. Nous dépassons ensuite un homme portant sur l’épaule un araire, charrue rudimentaire à manche en bois et soc en fer. « Croce et arace c’est la devise de ma famille », ne peut s’empêcher de lancer Diamantin, suggérant par là qu’il est de noblesse, même sans particule. Tandis que Fortune embraye : « vous croyez que l’eau va être chaude à l’hôtel ? » On a la noblesse qu’on peut.

L’hôtel en question a les murs blancs de chaux et des poutres en bois noir, un patio intérieur ombragé d’arbres. Un gros datura laisse pendre ses fleurs en cloches parfumées, un buisson de bougainvillées d’un rouge éteint pousse sur un mur blanc, sous les appartements du propriétaire. Il s’agit d’une américaine, Wendy Weeks, probable ex-hippie échouée là et tombée amoureuse du pays sinon d’un autochtone. Elle y a fait ses affaires, loin des marginaux mais très américaine. Les chambres sont spacieuses, vieillottes, à deux ou quatre lits, mais l’hôtel ne comprend en tout que deux douches et deux WC. C’est donc la queue.

Retour en ville, seul, pour une visite dans un moment de tranquillité dans les rues pavées de galets, bordées de murs de grosses pierres et de portes à linteaux. Quelques agaves ou cactus poussent au sommet des murs, sur fond de montagne où s’étagent les restes d’architecture inca. Les rues en damier, par fortune trop étroites pour les automobiles, sont rectilignes, sur le plan antique. Les rues qui sont en pente sont bordées d’un ruisseau dérivé de l’Urubamba qui servait de fontaine et d’égout dans les temps incas. Le plan général aurait la forme approximative d’un épi de maïs, plan sacré, cosmique, comme il se doit lorsque l’on est inca. Le Museo serait particulièrement intéressant s’il n’était ouvert, justement, que du mardi au vendredi. Le plus exaspérant est que nous sommes lundi !

Je rencontre Lorrain et sa fille qui viennent de faire quelques achats et sortent d’un bar à bière. Je trouve l’idée bonne et je m’installe à la place qu’ils viennent de quitter, sur la place. Je suis servi d’une cervoise (tiède) par le fils du patron, 12 ans, au teint caramel, portant polo occidental, tandis que sort du juke-box un reggae américain. Le vent s’est brusquement levé, faisant voler la poussière et monter les nuages dans le ciel. Des touristes débarquent par cars entiers tandis que je sirote mon demi. Sur la place d’armes en face, les arbres sont, comme partout ici, entourés de grilles à hauteur d’homme. Est-ce pour empêcher les bêtes de venir brouter les jeunes feuilles ou l’écorce ? ou les hommes de pisser dessus ? Ce qui est dommage pour le site est que ces grilles soient ici peintes en bleu piscine ! Au centre se dresse la statue de bronze du général inca Ollantan, qui a donné son nom à la ville. Plus loin, deux oiseaux de bronze se bécotent, symbole de son amour pour la fille de l’inca Pachacutec. Juan nous a expliqué, avec son style inimitable : « el grran guerrrié rénéral, il volait l’amor de la fille. C’était la fille d’el grran inka Pachacutec. Mais c’était l’amor malheurrreux. »

Je rentre à l’hôtel. Un gamin portant ballon me croise, me sourit derechef et me souhaite le Olá ! latino-américain de bienvenue. Les petites filles, en ville, sont nettement plus réservées. Elles sont plus surveillées qu’à la campagne et le catholicisme est pour elle plus rigoureux. Si les garçons sont largement en vadrouille et plutôt délurés, les filles sont cloîtrées ou accompagnées. Arriba el tchoutchou et, depuis la fenêtre de notre chambre qui donne juste au-dessus du quai de la gare, nous pouvons contempler le débarquement anarchique de la flopée de touristes qui s’échappe du train. Les petits vendeurs de gadgets typiques s’activent ; des mamitas pénètrent en force dans les wagons pour proposer leurs beignets et leurs fruits. Une employée au service dans le train donne à quelques gamins dépenaillés qui la regardent des gâteaux qu’elle n’a pas distribués aux passagers.

Je lis quelques guides que me laisse Périclès, je discute un peu avec les autres dans le patio parfumé. Le repas du soir a des relents écolos avec ses légumes cuits al dente, sa soupe d’herbes vertes, sa goyave au jus et son maté de coca.

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Costumes paysans péruviens

Rudy revient au matin, à la main de son père Andrès. Celui-ci a un sourire qui fait saillir ses pommettes, réduisent ses yeux à deux fentes et font surgir un grand nez. Cela lui donne un air un peu niais. Sa mère est informe malgré son jeune âge et son visage clair. Les vêtements superposés alourdissent sa silhouette. La beauté appréciée dans les sociétés paysannes s’apparente moins à la gazelle qu’à la vache. Il faut creuser la terre et porter les enfants plutôt que danser. Le soleil est déjà levé. Rudy a la tignasse ravagée par les coupes sauvages d’hier soir, ce qui lui donne un air moins enfantin. Il porte avec ostentation en honneur de sa marraine un pull bleu roi pour célébrer la coupe du monde de foot. Toute la famille le suit, en costume traditionnel, mélange d’inca et d’espagnol.

Le noir de la robe est une couleur inca, hommage aux ancêtres anéantis par les colonisateurs ; le liseré communautaire de bandes géométriques rouges et blanches est inca aussi. Mais la mante et le boléro des femmes, décoré de boutons, est espagnol. Le nombre et la matière des boutons indique la richesse. Les hommes portent surtout un poncho aux couleurs de la communauté.

Le costume de tous les jours comporte un chapeau de feutre de la forme d’un casque espagnol du temps de la conquête. Le chapeau de fête des femmes ressemble à une assiette décorée, retenue par une jugulaire. Ce chapeau sert de réserve à épingles et divers accessoires.

Les femmes portent trois ou quatre jupons superposés et conservent leur fortune sous leurs jupes, dans la ceinture, ce qui leur donne un tour de taille toujours imposant. Chacune doit couper et coudre elle-même ses vêtements. L’homme doit tisser au moins son pantalon (aujourd’hui il achète le tissu tout fait et se contente de le couper), la femme tisse et coupe tous les vêtements des enfants et les hauts des hommes.

Choisik nous improvise une séance d’explications avec prises de photos. Les Espagnols ont importé l’usage des collants, mais les Andiennes les utilisent comme ceintures ! Au chapeau, on peut distinguer de quelle communauté vient la femme : les motifs diffèrent. Quand l’intérieur de la coiffe est fleuri ou décoré cela signifie que la femme est célibataire. Le décor est fait pour attirer l’attention, comme le nombre d’épingles piquées au chapeau. Par contre, rien ne distingue les hommes qui n’ont pas encore pris femme. Tout le village est présent pour nous regarder partir. Le jeune Alipio est là aussi, la musette sur l’épaule, prêt à rejoindre son école. Il est presque gracieux parmi ces gens courtauds bien campés sur leurs jambes.

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Pissac inca

Le site inca de Pissac a été construit vers 1450 dans le style « inca provincial ». Nous nous y rendons en bus, par la route, pour éviter de grimper longuement. Il est établi entre 3400 et 3800 m d’altitude. Poussent encore les fleurs rouges appelées cantutas. On en trouve près de la fontaine aux trois bouches qui s’élève près de l’entrée du site. Devant elle, la falaise est creusée de centaines de tombes incas. Elles ont été presque toutes été pillées, dont une grande partie par un ancien conservateur du site qui revendait les poteries et les statuettes trouvées aux touristes ! Les morts étaient momifiés en position fœtale, symbole de la continuation de la vie : ainsi ils étaient entrés dans le monde par le ventre de leur mère, ainsi ils en sortaient dans le ventre de la terre.

Le quartier important est Intihuatan. Le sentier qui y mène, à flanc de falaise, est gardé par des tours. On l’atteint par le haut. Au centre s’élèvent les restes d’un bâtiment rond, construit autour d’une grosse pierre naturelle. A son sommet sont sculptées deux bites « pour amarrer le soleil » ; c’est le centre du temple consacré à l’astre du jour. La maison du prêtre du soleil est construite en style religieux, « inca impérial ». Au sommet du piton qui surplombe le site s’élève encore une construction en forme de tourbillon. Juan nous explique l’usage de la fontaine établie ici. L’eau, captée depuis la source et apportée par des rigoles de pierre, coule par une bouche qui servait aux visiteurs à se purifier. Deux pierres creusées de part et d’autre de la bouche sur le muret à hauteur d’homme, permettent de se tenir tandis que l’on place la tête et le torse nu sous la fontaine. L’eau, recueillie dans une vasque, coule ensuite dans les canalisations de pierre au bord des ruelles pour alimenter les terrasses cultivées à l’extérieur des murs, en contrebas. Cette eau, sortie de la terre mère, coulant au travers du temple solaire, est ainsi chargée du double sacré nécessaire à la fécondité ; elle va faire germer la terre pour que les récoltes poussent bien.

Juan nous explique un symbole inca courant, gravé ici, ce qu’il appelle « la croix carrée ». Chaque point cardinal reproduit les trois marches qui représentent les trois mondes (ciel, terre, souterrain).

A flanc de montagne sont installés quelques greniers en adobe. Ils sont gardés par deux tours rondes. Les terrasses sont toujours cultivées de nos jours, ce qui explique leur étonnant état de conservation. De l’autre côté de la vallée, sur la paroi d’en face, les terrasses sont différentes. Installées plus récemment, elles montrent que les techniques ancestrales ont été abandonnées. Pablito, organisateur par métier, s’en étonne avec une insistance qui me laisse dubitatif.

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Uchuycuzco, un site à la Tintin

Nous reprenons la descente vers l’autre versant de la montagne par le petit val creusé par le ruisseau. Nous ne tardons pas à rencontrer, dans un étranglement, des bâtiments en ruines couverts de végétation. Ils sont d’époque inca, sans doute un poste de garde, édifié dans ce défilé pour contrôler l’accès à la vallée sacrée. Plus bas s’élève un « huaca », un lieu sacré. Un muret de grosses pierres délimite une aire plane, bordée d’un gros rocher naturel. Il est taillé de trois marches qui symbolisent les trois mondes : le monde souterrain, le monde terrestre, le monde du ciel. Des cérémonies se sont déroulées là, peut-être des sacrifices sanglants. Le sang en effet, couleur du soleil, était divinatoire : on suivait sur les failles de la roche la direction dans laquelle il coulait pour prévoir les événements. Un huaca est une sorte de totem, un monument naturel qui sort de l’ordinaire. Ce lieu symbolise la tombe de l’ancêtre légendaire de la communauté qui vit là. Les devins communiquent avec les huacas à l’aide de substances enivrantes.

Nous descendons toujours, cette fois parmi les arbustes. J’entends Pablito, derrière moi, raconter à Fortune qu’il se définit comme « juif normand ». Au XVIe siècle, des Juifs du Portugal auraient émigré dans le Cotentin en suivant la mer, chassés par les persécutions. Je n’avais jamais entendu une telle histoire. Pablito marche souvent loin derrière le groupe mais il est couvé par Diamantin comme un frère et sa relation avec Salomé apparaît quasi maternelle. Il s’agit d’un trio inséparable, inscrits ensembles. Diamantin a l’habitus bourgeois, comme disent les sociologues. Il en rajoute d’autant dans le conformisme en vogue qu’il est homonyme d’un évêque « scandaleux ». Il a la hantise de manquer une quelconque manifestation culturelle. Il se dit « de gauche » avec le ton de l’anglais qui parle de son club. Mais il se révèle cultivé, agréable de conversation quand il est bien luné. Il est haut placé dans la finance d’une société informatique. Salomé est une féministe au visage émacié, cheveux courts, grands yeux bleus et incisives limées à la mode d’un ex-président. Elle travaille dans la formation aux assurances pour une banque. Commerciale, décisive, elle offre l’apparence d’être profondément égoïste. Il lui faut agir, organiser, trancher ; ce qui l’ennuie, elle l’écarte et l’ignore derechef ; elle n’est aimable que le temps que vous l’intéressez. Elle représente le genre de personne très répandue dans les milieux « intellectuels-cadres-d’entreprises » que je côtoie trop souvent dans la vie professionnelle. Pablito, le troisième copain, est un blond menu, éternel écorché vif, misanthrope aux réactions d’adolescent. Il est consultant en organisation chez un industriel, donc habitué à apprendre aux autres ce qu’il faut faire ; cela ne le prédispose pas à l’indulgence. Il apparaît dépressif, dépendant de ses amis. A Paris, il « sort » tous les soirs, par horreur de se retrouver seul avec ses propres pensées ; il est accro d’un magazine des spectacles. Le mouvement de la ville lui donne l’illusion de la vie.

Sur la piste à peine tracée, nous croisons un groupe de mulets et de petits chevaux conduits par un Andien et ses deux fils. Nous abordons une vaste aire suspendue au-dessus de la vallée. Une cabane s’élève sur une extrémité. De l’autre, nous pouvons apercevoir notre camp de ce soir, 400 m plus bas ! Il commence à s’installer, sur l’esplanade d’un site inca.

Encore une heure de descente, bien raide, sur un sentier poussiéreux, et nous y sommes. Uchuycuzco, à 3700 m d’altitude, est un site à la Tintin avec une vaste esplanade nue qui sert d’aire de battage, un mur de grosses pierres appareillées à sec, des ruines de bâtiments en adobe et en pierres. Je me souviens d’une case du Temple du soleil à la ressemblance saisissante. Tintin et le Capitaine Haddock, vêtus d’une longue tunique orange et ligotés, sont traînés vers le bûcher de sacrifice sur une esplanade semblable à celle qui s’étend devant nous.

Au repas, la carne – du mouton semble-t-il – est si dure qu’il est impossible de la couper, mais les légumes cuits avec sont délicieux. A nos pieds la vallée est obscure mais le ciel est clouté d’étoiles et vaste comme l’infini.

Je me réveille avec le soleil. Petit-déjeuner dehors, sur l’esplanade, devant le panorama irradié de lumière. Un chiot ocre et brun gras comme un cochonnet se promène alentour et vient quémander quelques morceaux de pain. Choisik nous amène un agneau qu’elle a pris dans ses bras. Les muletiers sont très familiaux, hommes et bêtes vivent en intelligence, chiots, agnelets et gamins mêlés ! Le petit garçon du chef muletier est tout propre aujourd’hui ; il a changé son polo de rugby au col clair pour une chemise blanche, toujours la gorge découverte pour respirer à l’aise dans l’air raréfié. Il a une dizaine d’année et porte les cheveux en casque, noirs et brillants, soigneusement brossés et ramenés en frange sur le front.

Le site, nous le visitons pendant que les muletiers démontent les tentes. Juan nous explique que Uchuycuzco signifie « petit Cuzco » ; c’était une résidence royale, un centre administratif au carrefour de trois chemins : celui qui vient du col, celui qui va à Cuzco, celui qui mène à la vallée sacrée. Tous les centres incas sont bâtis sur les hauteurs afin de pouvoir être en communication visuelle avec le suivant. On distingue les styles des constructions par l’appareillage de pierres : le style « inca impérial » est fait de grosses pierres jointives soigneusement taillées, il sert surtout aux temples et aux constructions officielles ; le style « inca provincial » est un appareillage plus grossier de pierres ; enfin le « style paysan » est la construction d’adobe et de bois. Les archéologues européens parlent plutôt d’appareillage « cyclopéen », « polygonal » et « cellulaire ». Cette typologie permet de décrire, sans induire une hiérarchie sociale ou géographique injustifiée.

Les Espagnols ont toujours installé leurs villages au pied des sites incas, dans la vallée – eau oblige, surtout pour les chevaux. Les sites incas, toujours selon Juan, sont à la fois administratifs, militaires et religieux. Là où nous sommes, c’était plutôt un grenier pour les récoltes de la vallée. Un seul bâtiment comprend trois niveaux, les deux premiers en pierres, le troisième en adobe. Dans la partie en adobe, les fenêtres sont surmontées de linteaux en bois. Juan émet l’hypothèse que « des gens devaient vivre ici car, d’habitude, il y a deux niveaux seulement pour les cérémonies ». Derrière ce grand bâtiment est construit un réservoir d’eau pour l’irrigation des terrasses par canaux. Une pierre à trou au pied du mur sert de fontaine. L’eau provient des ruisselets qui descendent de la montagne et gonflent en cas de pluie. Les architectes ont construit les murs toujours penchés de 13° vers l’intérieur par rapport à la verticale ; construire « en pyramide » est un procédé antisismique. Un bâtiment d’adobe entoure une grosse pierre « sacrée ». Elle est « huaca » parce qu’elle est grosse et affleurante ; l’étrangeté fait le sacré, le rocher est comme un os de la terre mère. La longue construction qui surplombe l’esplanade est une suite de greniers (Juan prononce « rreniés »). On pouvait avoir trois récoltes de maïs rouge par an. L’administration inca redistribuait les réserves selon les besoins de chacun et non selon le travail. Je reconnais dans l’expression le rêve du communisme que Juan a dû boire à l’université avec le lait de ses études.

Avant de partir du site, j’ai attrapé le chiot ocre et brun aux bouts des pattes blanches et je l’ai mis dans les bras du petit muletier assis sur une pierre. Je lui ai demandé si je pouvais le prendre en photo avec ; le garçon voulait bien (je n’ai pas demandé au chien). Le môme s’appelle Juan « de Tan ». Je lui ai fait répéter : « de Tan » peut s’appliquer soit au saint, soit être son nom de famille, je ne sais. « Juanito con perrito » est ma première scène de genre.

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Randonnée au départ de Cuzco vers Chincheros

Après un solide petit-déjeuner d’hôtel composé d’omelettes, de diverses sortes de pains et de fruits coupés, le café concentré peu goûteux mais le jus de mangue bien épais, nous partons pour la randonnée.

Le bus s’élève sur les pentes de la cuvette où est enfermée Cuzco. La ville étend ses toits ocres comme les vaguelettes d’un lac ; n’émergent que les clochers des innombrables églises. L’engin poussif nous dépose hors de la ville, à l’orée d’un chemin de terre. Nous partons sac au dos. L’air est frais, le ciel lumineux, le soleil encore doux. Le chemin est bordé d’eucalyptus. L’odeur balsamique de l’arbre vient de temps en temps ajouter à l’austérité du paysage. L’air est sec, pauvre en oxygène, l’herbe pousse rase, peu arrosée, la poussière vole en permanence sur le chemin sous un vent presque constant. Quelques endroits pavés rappellent que cette voie fut construite par les Incas. A un virage du chemin, nous apercevons émergeant de la brume le pic étincelant de glace de la Veronica, l’une des bornes de la vallée sacrée, qui culmine à 5800 m. Etrange irruption du sacré dans le terre à terre de la marche. Alors qu’en ce premier jour nous sommes préoccupés de réapprendre à randonner, les pieds vissés au sol, cette vision flottant sur l’horizon nous rappelle que la marche est aussi un chemin spirituel, une rencontre avec une civilisation disparue, une autre approche de l’humain et de l’éternité.

Nous croisons des paysans aux mules chargées de foin, de petits troupeaux de vaches et moutons mêlés. Les gens nous souhaitent toujours le bonjour, plus avenants qu’en Bolivie. Seuls les chiens sont n’aiment pas les inconnus, gardiens vigilants aux crocs acérés qu’ils montrent allègrement dès l’entrée des villages. Nous sommes en période de vacances scolaires pour deux semaines. Les enfants de la campagne jouent entre eux, ou travaillent avec leurs parents, c’est selon.

Le pique-nique a lieu sur une éminence au milieu du paysage. Le chemin se poursuit derrière nous, un autre serpente devant nous, au loin un lac, et la barrière des montagnes qui s’élève haut dans le ciel. Nous la passerons demain. On déballe des légumes acidulés et du poulet froid cuit dans un bouillon d’herbes. Il a beaucoup de goût, c’est une recette péruvienne. La racine de yuca, qui veut se faire passer pour de la pomme de terre, est très étouffe-chrétien. Elle a la longueur d’une carotte, l’aspect du navet, et un goût de pomme de terre farineuse et sèche. Nous sommes en plein soleil et faire « la sieste » est plutôt abrutissant, malgré manches longues, casquette et crème protectrice.

Une bonne moitié du groupe est déjà fatiguée et choisit de rejoindre directement le camp du soir, installé au bord du lac de Piuray, à 3700 m d’altitude. De loin il apparaît comme une lagune vaseuse bordée de quelques roseaux. Grâce au ciel sa couleur est bleu profond. Je choisis l’autre partie du groupe qui poursuit jusqu’au village de Chincheros. Les maisons y sont construites d’adobe, ces briques de terre et de paille hachées séchées au soleil et assemblées avec de la boue. Les rues sont pavées avec une rigole centrale. Elles montent vers l’inévitable « place d’armes » où est bâtie l’église catholique, au centre de tous les villages occupés par l’espagnol. Aux abords du village, nous buvons des cocas dans un bazar qui vend de tout.

Les garçons du village jouent au cerf-volant, indifférents aux étrangers. Leur engin est bâti de sacs plastiques sur une armature en bois. Un essaim bourdonnant des petites filles excitées par le commerce tente de vendre aux touristes force colifichets. Nous nous réfugions dans l’église où elles ne peuvent nous suivre, le Christ en ayant un jour chassé les marchands. C’est une bâtisse carrée, paysanne, au clocher raide, au toit plat à quatre pans, aux murs chaulés. L’intérieur est baroque hispano-indien, tout en dorures et décors chantournés. Les plafonds sont couverts de peinture à fresque, les côtés recèlent des reliquaires à saints, Vierge ou Christ en torture. L’autel est surmonté de miroirs au cadre de bois doré pour augmenter la lumière. Saint-Sébastien, favori de la foi masochiste espagnole, porte l’incongru d’un pagne rouge vif à bretelle, mais son torse a déjà pris deux flèches. Il a le beau visage de la tentation diabolique. Le Christ est piqué, fouetté, courbé. La Vierge est majestueuse, mère idéale, et vous regarde personnellement. Mi-juive, mi-indienne, elle est la Mère de Dieu-fils et la Pachamama inca. Les messes, ici, se disent en quechua depuis Vatican II.

En contrebas de la place d’armes s’élèvent les ruines du site inca. Il ne reste que de gros murs appareillés, de vagues soubassements de bâtiments chargés de surveiller la vallée et de collecter le grain des terres ici fertiles. Plus loin, des terrasses aménagées à l’époque sont encore cultivées.

Nous prenons un chemin bordé de roseaux vers le camp. Le vent se met à souffler plus fort avec le soir, et nous avons presque froid. Le camp est installé au bord du lac, dans un pré bordé du chemin très passant qui mène au village. Les camions soulèvent la poussière. Des gamins curieux sont assis à regarder tentes et préparatifs du repas. La nuit tombe vers 18 h. Le groupe se réfugie dans la tente mess, sauf Salomé qui lit « le Guide du Connard » (traduction Choisik), et Périclès qui teste son espagnol débutant sur les petits enfants. Périclès est un bon vivant rigolard, gaffeur et bordélique ; il travaille chez Renault.

Le repas est excellent. Le cuisinier, Ruben de son prénom, a eu tout l’après-midi pour faire des prodiges : soupe aux légumes frais et au lait, poisson du lac (une truite) accompagnée de riz, papaye et ananas coupés en dessert. Il a été aidé par une jeune femme discrète au frais prénom, Nieve – la neige. Dès le repas achevé, altitude et fatigue physique oblige, chacun se retire sous sa tente.

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Un dimanche à Cuzco

Par les rues encaissées de la ville, nous rencontrons « la pierre aux douze angles », curiosité inca enchâssée dans un mur cyclopéen datant de l’avant-conquête. Il s’agit d’un gros bloc taillé pour s’ajuster à ceux qui l’entourent. Ces murs ont résisté aux siècles, aux tremblements de terre, à l’urbanisation, et même aux touristes. La lourdeur des pierres, leur appareillage trapézoïdal et parfaitement jointif, plus les astuces des architectes, y ont contribué. Par exemple ces fentes entre les gros blocs, qui sont appareillées en blocage plus petit pour jouer le rôle d’amortisseur en cas de mouvements du sol. Le mur se déforme, les petits blocs sont écrasés, mais l’ensemble ne saute pas.

Nous ressortons bientôt de l’hôtel pour une promenade culturelle dans le centre ancien de Cuzco. Juan, qui nous accompagne depuis le matin, joue encore les conférenciers. Il parle un français laborieux, appris à l’Alliance Française. Place d’Armes. Chemin du soleil, une ruelle pavée qui sent très fort la pisse pour faire plus espagnol, bordée de hauts murs de blocs incas.

Nous arrivons à Santo Domingo, l’église coloniale bâtie sur les vestiges du temple inca du soleil. On voit encore distinctement le mur cyclopéen du chevet, appareillé de gros blocs basaltiques sans mortier. L’église en granit rose s’élève dessus comme l’archange terrassant le diable de l’imagerie médiévale. L’intérieur présente plusieurs salles incas préservées et apprivoisées par les curés. Les gros blocs de basalte gris étaient, à la grande époque, ornés de plaques de métal brillant, en or et argent, qui luisaient doucement dans la pénombre, assurant une lumière sacrée au sombre massif de la roche. Les catholiques ont tout raflé. Les fenêtres trapézoïdales sont du type « martien » des romans de fiction des années cinquante. Garcilaso de la Vega décrit le cœur du temple : « à l’endroit que nous appelons le maître-autel ils avaient placé la figure du Soleil faite d’une plaque d’or deux fois plus épaisse que celles qui revêtaient les murs. Cette figure avait le visage rond environné de rayons et de flammes, tout d’une pièce, telle que les peintres ont coutume de la représenter. Elle était si grande qu’elle occupait la partie supérieure du temple, d’un mur à l’autre. » Des deux côtés de l’image du Soleil étaient autrefois assises les momies des rois incas défunts sur des trônes dorés. Dans le cloître carré attenant au temple, une salle était réservée à la lune, aux murs ornés de plaques d’argent. Les corps embaumés des reines défuntes y étaient exposés. D’autres salles étaient consacrées aux étoiles, Vénus et les Pléiades en premier lieu, « servantes de la lune ». Un autre logement était dédié à l’éclair, au tonnerre et à la foudre. Une quatrième salle – ô poésie – était celle de l’arc-en-ciel, fils aimé du soleil. Elle était ornée de plaques d’or peintes de couleurs. Une cinquième salle servait de logement aux prêtres, tous de sang royal, où ils faisaient sacrifices et donnaient audience. Garcilaso, dans ses Commentaires royaux est un guide plus lyrique que Juan qui bafouille tout cela.

Au centre du patio conventuel, où les nonnes frigides ont remplacé les vierges du soleil, s’élève une fontaine sculptée dans un seul bloc de basalte. Un jeune macho, coiffé minet, se fait photographier devant par sa copine silencieuse. Il porte un polo blanc à fermeture éclair et un casque de cheveux noirs qui brillent au soleil. Il pose pour la postérité avec une large grimace de commande. Des terrasses extérieures de l’église, au-dessus du mur inca, nous avons vue sur la ville et ses gamins qui jouent dans le bénitier de la pelouse. Cuzco signifie « le nombril » en quechua. La cité était le centre du monde connu, le domaine de la petite tribu qui s’est étendue à près de huit millions de sujets à l’arrivée des Espagnols. Ventre de l’empire, point d’équilibre des forces entre la divinité et les hommes, disque solaire au centre de l’empire, la ville était divisée en quartiers. Sous le règne de Pachacutec, s’élevaient autour de places des édifices imposants pour loger l’empereur, la noblesse et les prêtres. Depuis l’actuelle Place d’Armes partaient quatre grandes routes dallées qui reliaient la capitale aux provinces.

Les toits des maisons sont surmontés souvent de deux figurines, un taureau et une vache entourant la croix du Christ. Ce sont les « toritos », symbole de fécondité, dit-on. Dans la ruelle qui revient vers la place d’Armes, une petite fille me fait de grands signes, puis m’invite à visiter sa boutique. Le jeune serveur d’un bar est assis à califourchon sur une chaise au bord du trottoir. Il se repose un moment en prenant le soleil, chemise blanche ouverte sur une peau dorée. Il a les traits fins de l’adolescence indienne et les cheveux dans le cou.

Lorrain et Clothilde, le Belge du groupe et sa fille, prennent un verre à l’hôtel ; je m’installe avec eux pour une bière. Nous parlons voyages jusqu’à ce que la fille, qui a 17 ans, aille prendre une douche. Elle fait des études d’horticulture à Bruxelles, spécialité paysagiste et botaniste. Son père se déballe. Il a 45 ans et est imprimeur. Il a pris la succession de son propre père et a fait grandir l’affaire, mais il travaille beaucoup et sa femme, qui était comptable dans l’entreprise, est fatiguée. Rien ne va plus avec elle, c’est pourquoi il part en vacances seul. Il me parle de ses problèmes conjugaux avec une robuste naïveté. « Elle n’a plus le goût à rien, c’est malheureux. C’est peut-être la ménopause. Elle ne veut plus voyager, elle trouve qu’elle fait déjà beaucoup de kilomètres en cours d’année. Moi, justement, j’aime faire du sport, me changer les idées. Elle n’aime pas. C’est plus possible ! » Lui part au Pérou, elle reste à Bruxelles ou dans leur chalet des Ardennes. Elle ne sort pas, toujours fatiguée, « elle ne veut rien ». « C’est pas une vie ; j’ai fait des efforts, mais je ne pourrais pas continuer longtemps. Moi il me faut une femme qui m’aide, qui me fasse pas la gueule quand je rentre tard le soir. Avec le boulot et tout ça ! » Souvent les interlocuteurs inconnus, rencontrés au hasard des voyages, jouent les psychologues. C’est parfois intéressant, toujours très humain. J’ai appris par la suite que Lorrain avait fait les mêmes confidences à plusieurs personnes, femmes comprises.

Pour le repas du soir, nous retournons dans le même restaurant qu’hier, car tout le reste est fermé le dimanche. Au menu, sopa criolia au maïs, aux pâtes et à l’œuf, et vin de Tacama. Je n’ai pas faim plus que cela, altitude oblige. Je suis en face de Choisik, toujours dynamique et volubile, qui rajeunit toute la tablée.

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Sacsahuaman

Peu de marche, un autocar nous emmène dès potron-minet visiter des ruines incas autour de Cuzco. La première est le Tambo Machay, étagé à flanc de colline. Une source coule en trois fontaines de pierre surmontées d’un temple aux quatre niches trapézoïdales. Les murs cyclopéens sont tachés comme une peau de lézard. Le site est surnommé le bain de l’Inca en raison de la pureté de l’eau qui coule ici. L’eau s’imprégnait de sacré en coulant à l’intérieur du temple, avant de surgir dans la fontaine pour l’aspersion des fidèles. Elle allait ensuite se répandre dans les champs pour les féconder. Des « Occidentaux ésotériques » (termes en français de notre guide péruvien) ont laissé sur le sol des restes de bougies allumées récemment ainsi que les offrandes de feuilles de coca. Des sectes New-Age sévissent en effet depuis quelques années. Nées aux Etats-Unis, elles cherchent à renouer avec les mystiques antiques, à retrouver les anciens souffles, énergie des civilisations disparues.

Presque en face, au carrefour de deux vallées, une forteresse, Puca-Pucara, du haut de laquelle on pouvait contrôler la circulation au loin. Sur la plaine l’herbe est jaune, piquetée de quelques maigres buissons de verdure. S’élèvent en bouquets quelques eucalyptus anachroniques, apportés par les colonisateurs bien plus tard.

Nous marchons ensuite à travers champs vers une grosse pierre naturelle en forme de puma assis, qui surplombe Cuzco à la sortie d’un petit bois de conifères. Une falaise naturelle affleure au-delà du puma, creusée de multiples fissures ; on l’appelle Quenco – qui signifie zigzag. Cette falaise personnifie la terre-mère, symbolisée par la forme du serpent qui rampe et ondule. Ce lieu spécial servait de parlement aux autres régions qui se réunissaient ici lors de grandes fêtes dansées. Cuzco est le nombril du monde inca, Sacsahuaman (la forteresse au-dessus de la ville) en est la tête, l’ensemble ayant la forme d’un puma symbolique.

La falaise que nous visitons est creusée de caves naturelles aux marches retaillées pour le processus de momification des morts, la dessiccation à l’air. Au-dessus de la grande roche une fissure naturelle est reprise en forme de serpent, on en a sculpté la tête ; « le sang des sacrifices » aurait coulé le long de cette fissure… La direction vers lequel il coulait prenait un sens pour les hommes. Un lama naturel est creusé par l’eau sur l’à-plat de la roche ; on reconnaît la tête, les pattes, le corps. Je le montre à un petit Darwin de 8 ans qui se promène avec ses parents, curieux des étrangers. Bol de cheveux noirs, yeux en amande et teint mat, le gamin porte pantalon de velours brun et pull blanc à bandes noires. Bonheur de parler espagnol pour échanger quelques banalités. La mémé ne lit pas trop l’animal mais elle finit par le voir en entier. Au sommet ultime de la roche, notre guide nous désigne deux bites de pierres ; elles servaient à amarrer le soleil au solstice d’hiver, comme on le fait d’un bateau, pour qu’il n’ait pas la tentation de dériver outre-espace.

Nous terminons la matinée par la forteresse de Sacsahuaman, sur une hauteur de Cuzco. Son nom signifie « faucon impérial », et symbolisait la tête de Cuzco, l’édifice qui couronnait la partie haute de la ville. La forteresse est bâtie sur un éperon qui domine la ville. Trois murailles successives en forme de demi-lune barrent l’éperon. A l’origine elles s’élevaient à 18 mètres au-dessus du sol. Les restes du mur cyclopéen de la première muraille sont ondulés comme un rideau de scène. Ils symbolisent la Pachamama, la terre-mère, et coulent comme l’eau et le serpent. Stratégiquement, les dents de scies de la muraille augmentent l’appui des défenseurs.

Ces pierres énormes, inégales et maniaquement jointives (« au point qu’on ne pourrait passer entre elles la pointe d’un couteau », dit Garcilaso de la Vega) laissent une impression d’austérité, de solide sévérité. C’est ce qui me frappe aujourd’hui. Les Espagnols, lorsqu’ils l’ont vu, n’ont pu croire qu’un tel mur était bâti de main d’homme. Les Incas, selon Garcilaso « l’édifièrent avant tout pour remplir d’étonnement ceux qui la contempleraient. (…) C’est là qu’ils ont placé les pierres les plus grandes, qui rendent l’ensemble de l’ouvrage incroyable pour ceux qui ne l’ont jamais vu, et monstrueux pour ceux qui l’examinent attentivement, s’ils considèrent la grosseur et le nombre des pierres. »

Dans la plaine en contrebas de la forteresse se trouve posée « la pierre fatiguée », si grosse que l’on renonça à la porter jusqu’aux murailles en construction, dit-on. Dans deux trous qui font comme des yeux, les Indiens disaient que la pierre avait pleuré du sang. On peut le confondre avec cette poussière rouge que la pluie colle aux parois.

L’intérieur de la forteresse était creusé de salles et de passages ; en souterrain y coulait une source. Nous passons avec amusement dans les labyrinthes du réservoir d’eau, sous un amphithéâtre. La tour principale, par sa structure radiale à huit branches composait le lien mystique qui reliait l’Inca et le ciel. Les Espagnols se sont servi des murailles pour bâtir leurs demeures de Cuzco, et chercher l’or peut-être caché par les rois incas.

Nous passons encore sous des portes monumentales, pareilles aux mégalithes de Stonehenge. Les Incas ne connaissaient pas la voûte ; ils se contentaient de poser un énorme linteau sur deux piliers de roc. Les promeneurs sont pareils à des fourmis à l’assaut des murs, ce qui donne une idée du gigantisme du site malgré l’aspect ramassé des murs qui semblent coller à la colline.

Tout près, sur la butte la plus haute, une grande croix blanche écartèle un homme nu aux bras levés, façon théâtrale de christianiser le site. Cela ne date pas des espagnols de la conquête, mais est un cadeau de l’Uruguay il y a quelques années. Ce mauvais goût kitsch n’améliore pas le site appelé – sans respect aucun – « sexy woman » au lieu de Sacsahuaman par les touristes américains. Nous redescendons vers la ville par un « chemin de l’inca » emprunté par les Cuzcuenios qui montent faire un tour parmi les ruines. On donne aux habitants le nom de la bière locale, Cuzquenia, à moins que ce ne soit l’inverse.

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Antoine B. Daniel, Inca 1 – La princesse du soleil

Trois auteurs se sont unis pour créer ce thriller historique portant sur la fin de l’empire inca en 1532. Antoine s’appelle Audouard, il écrit des romans ; B. est Bertrand Houette, docteur en ethnologie et spécialiste de l’Amérique du sud ; Daniel a pour nom complet Jean-Daniel Baltassat, il est photographe et enseigne le cinéma. Nous sommes dans le triangle – qui est la forme la plus solide – des compétences : écrire, suivre la vérité historique, découper en séquences. Le livre se lit donc comme un film, ponctué par la chronologie et entrecoupé de scènes simultanées en Espagne et au Pérou.

C’est que la chute de l’empire inca est peut-être programmée « dans les étoiles » – c’est-à-dire en germe dans les contradictions internes des clans du nord et du sud – mais aussi déclenchée par l’orgueil furieux et la foi inconditionnelle des conquistadors tels Pizarro qui n’ont peur de rien et osent tout sous l’égide de la Vierge Marie.

La princesse du Soleil naît dans la forêt vierge sous le nom d’Anamaya d’un père probablement espagnol : elle a les yeux bleus. Elle est cueillie à 10 ans dans la sensualité de sa fleur, « son jeune corps aussi fluide et souple que l’eau elle-même » p.15, sensible déjà à la peau dorée du jeune guerrier qui garde le village, lance à la main et poitrine nue, « les perles de son long collier de turquoises luisant sur sa poitrine d’un éclat violent » p.14. Elle court nue sous la pluie et est ravie de joie au rayon du soleil. Et puis… les Incas envahissent la forêt et massacrent ces congénères à leurs yeux moins que rien. Sauf Anamaya dont les yeux bleus en font un phénomène.

Elle est donc menée à l’Inca, Fils du Soleil et Unique seigneur Huayna Capac, qui se meurt de vieillesse après avoir agrandi l’empire. Il a fait nombre d’enfants ici ou là et ses descendants se partagent entre Tumebamba et Cuzco ; les clans se jalousent et guignent le pouvoir. Séduit par la beauté étrange de la gamine, le vieil Inca lui confie, lors de sa dernière nuit, « le secret des Pères et des ancêtres » p.48. Anamaya est désormais sacrée par la parole du Seigneur. Elle est nommée Coya Camaquen par le Sage Villa Oma, chargée de veiller sur le Frère-double du défunt, sa statue d’or qui le représente sur la terre. Son corps sec, momifié, ira rejoindre ses ancêtres à Cuzco, la ville sacrée.

Mais le vieux n’a pas désigné de successeur et son peuple est orphelin ; le moment est propice à toutes les ambitions. Atahuallpa serait le plus apte mais il ne le désire pas ; son frère Huascar, à Cuzco, est dévoré d’orgueil et voudrait le pouvoir. Les deux s’affrontent par cérémonie d’initiation des adolescents interposés, mettant en rivalité les fils de 14 ans des grandes familles. Du côté Atahuallpa, Guaypar ; du côté Huascar, Manco flanqué de son frère de lait Pallua. La vierge Anamaya est chargée de soutenir Guaypar dans la course épuisante après le jeûne que se livrent les garçons sur trois cols d’altitude. Elle sauve Manco du serpent prêt à lui sauter dessus sur le chemin, mais encourage Guaypar à poursuivre. Il sera néanmoins second… Les dieux auraient-ils parlé ? Guaypar s’est violemment épris d’Anamaya à cette occasion et, ivre de chicha après la journée, veut la violer ; le robuste Manco l’en empêche et les deux adolescents luttent à terre comme des fauves, déchirant leurs tuniques, jusqu’à ce qu’un Sage les sépare.

Huascar croit son heure venue et profite de la translation de la momie de son père vers Cuzco pour circonvenir les prêtres et, devant leur résistance, les exécuter dans le ravin sans autre forme de procès. Villa Oma fait fuir Anamaya par les montagnes jusqu’à la ville sacrée du Machu Picchu, où elle est initiée à la voyance. Ce que le vieil Inca lui a dit est dans sa mémoire, mais elle ne s’en souvient pas. Il lui faudra des années pour que son inconscient lui révèle que ce n’est ni Atahuallpa ni Huascar qui feront l’affaire, mais un descendant de Huascar : Manco Capac. En attendant, Atahuallpa prend le pouvoir et devant la folie meurtrière de son frère Huascar, fait la guerre.

Ce combat pour le pouvoir divise les Indiens et affaiblit l’empire. D’autant qu’Atahuallpa n’a pas le goût de régner ni le sens de la décision. Il préfère jouir de ses concubines et boire de la chicha. Il garde néanmoins comme fétiche la jeune Anamaya qui l’a sauvé des griffes de son frère alors qu’il était encerclé. Elle lui a laissé une mue de serpent comme message : à lui de se couler comme le serpent pour s’enfuir – ce qu’il réussit.

Mais, en Espagne, Pizarro le Caballero obtient du roi Charles Quint le titre de gouverneur du pays de l’or, à condition qu’il en trouve. Il part avec une centaine d’hommes ramassés en Espagne et à Panama. Malgré les traitrises des Indiens qui ne pensent qu’à le piller, il va profiter des divisions de l’empire pour rallier à lui les vaincus d’Atahuallpa et, par son esprit de décision, va capturer l’Inca, incapable in extremis de donner l’ordre d’attaque. Quant à Anamaya, elle tombe raide dingue du beau blond Gabriel, au prénom d’archange chrétien, qui accompagne Pizarro. Lui aussi est captivé par sa grâce juvénile. Suite haletante au tome prochain.

Ecrit au présent et découpé en séquences filmiques, ce thriller se lit aisément. Il plonge le lecteur dans un monde enfui, cruel et magique, dont ne subsistent que des ruines grandioses. Le sang coulait fort, le machisme était roi, les sujets étaient soumis ou tués, les forteresses de pierres jointives célébraient le soleil et la vie, l’Inca régnait sur un bon quart du continent sud-américain. Ces pouvoirs totalitaires ont toujours fasciné les Français, qui se pressent en foule contempler les pyramides bâties du sang des esclaves et les temples rougis du sang des sacrifiés. Ils aiment ça. Ce roman historiquement réaliste montre l’envers du décor figé, la vie à ras de chair. Il séduit et enthousiasme, mettant de la vie dans les monuments morts – même s’il manque parfois de sexe torride et d’action brutale comme l’époque les veut.

Le blog va bientôt vous emmener au Pérou.

Antoine B. Daniel, Inca 1 – La princesse du soleil, 2001, Pocket 2005, 475 pages, occasion €1.42

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Ica

Ica est une station balnéaire et thermale, surf sur sable.

Un décor de film au milieu du désert, une oasis de végétation tropicale borde les eaux vertes de la Laguna Huacachina qui devint une station thermale et balnéaire très prisée à la fin du 19e siècle. Les couleurs du sable, de l’eau, de la végétation et des bâtiments font écarquiller les yeux !

Les lignes de Nazca, vous connaissez bien sûr ! La couche de sable a été grattée pour délimiter des zones plus claires et les dessins sont formés par des cailloux. Ces figures sont parfaitement conservées.

On dénombre 18 types d’animaux, souvent des oiseaux, de 15 à 30 m de long associés à des figures géométriques, triangles ou trapèzes dont les plus grands s’étendent sur 1 km.

Les plus remarquables représentent un colibri de 60 m (ci-dessus) un singe de 80 m (plus bas), un oiseau frégate de 135 m et une araignée de 46 m de long. C’est en 1939 que le savant américain Paul Kosok remarque, à bord d’un petit avion, des lignes étranges sur le sol. C’est la mathématicienne allemande Maria Reiche qui consacre toute sa vie à essayer d’élucider ce mystère scientifique. Elle a dressé la carte des lignes de Nazca. Sa théorie est que « cet ouvrage a été fait pour que les dieux puissent le voir d’en haut et assister ses auteurs dans leurs activités de pêche, d’agriculture et dans leur vie en général ». Pour Maria Reiche, la pampa est un calendrier astronomique. Le singe (El mono, ci-dessous) ne serait que le symbole indien de la Grande Ourse, la constellation qui, pour les populations anciennes, représentait la pluie. Nous survolons quelques unes de ces lignes à bord de petits avions.

Retour à Lima pour rejoindre Pacaras et les îles Ballestas. Au passage, on immortalise El Candelabro, le chandelier, dessin à flanc de colline (ci-dessous).

Arrivée aux îles, nous verrons toutes sortes d’oiseaux marins.

Mais aussi des loups de mer, des manchots, des otaries, des pingouins de Humbolt.

Terre, montagne et mer, un voyage fabuleux au pays des Incas !

Hiata de Tahiti

— Fin du voyage au Pérou-Bolivie —

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Machu Picchu

Article repris par Medium4You.

Machu Picchu signifie « vieille montagne ». La cité est bâtie à 2450 m d’altitude, à 112 km de Cuzco. Elle est à environ 3h30 de train de la capitale quand tout va bien ! Il faut « mériter » le lieu. Le départ est très matinal, la foule dense dans la gare, le train pas encore formé mais on échafaude des projets. Le point ultime du voyage, ce pourquoi on est venu de si loin.

Le train entre en gare, chacun gagne sa place, il fait encore nuit. Tiens, le conducteur a beaucoup d’aides, les uns avec des pelles, les autres avec des scies… On comprendra très vite ! Il y a bien sûr le mécanicien, les serre-freins, les bûcherons, les maçons. Le trajet vers le Machu Picchu réserve bien des surprises. Là un arbre tombé sur la voie unique, là un petit pont a perdu quelques troncs, là un glissement de terrain. Qu’à cela ne tienne, ce sont les risques du trajet. Les heures passent. On met pied à terre quand les aides travaillent. Un coup de sifflet, tout le monde rejoint sa place à bord. On redémarre. Un autre arrêt. Les aiguilles de la montre tournent à vous en donner le vertige.

Début d’après midi, arrivée au pied du Machu Picchu. Le train se déverse dans les bus qui vont nous monter par une route vertigineuse là-haut.

Enfin le site du Machu Picchu. Fabuleux, impressionnant, grandiose ! La visite est chronométrée. Le train nous a fait perdre beaucoup de temps.

Le Machu Picchu se divise en quartiers séparés en grande partie par l’esplanade centrale. Deux grands secteurs : la ville supérieure (mirador, garnison, terrasse) et la ville inférieure (greniers, temples, centres artisanaux). Les édifices religieux et les maisons des notables étaient en pierres parfaitement jointes. Les autres maisons (celles des agriculteurs) étaient en pierre grossièrement taillées jointes avec de l’adobe (chaux + terre). Les murs étaient inclinés vers l’intérieur afin de résister aux tremblements de terre. Ces murs robustes étaient recouverts de frêles toits de joncs et de roseaux. Il a été décompté 285 maisons en ruine où habitaient 4 personnes pour une population d’environ 1200 personnes.

On y cultivait fruits, plantes médicinales et fleurs. Le quartier des agriculteurs comprend des terrasses cultivées, un ingénieux système d’irrigation, des rigoles en zigzag.

Le mirador permet de dominer tout le site. Ingénieux système de fermeture de la porte principale de la citadelle : un anneau de pierre au-dessus et deux poignées dans les cavités sur les côtés.

Le tombeau royal est au-dessous de la porte de la citadelle, une caverne en-dessous de la tour centrale qui fut peut-être le tombeau d’un grand Inca.

La rue des fontaines est plutôt une ruelle. Elle est composée d’une série de petits bassins disposés les uns à la suite des autres. Pour des ablutions rituelles ?

La maison de l’Inca comprend des patios intérieurs, un appareillage de pierre particulièrement soigné et les restes d’un mortier.

La maison du prêtre est le temple dit ‘des trois fenêtres’. Le grand temple a sept niches au fond et la sacristie dans le quartier religieux.

Dans le prolongement des temples, une série d’escaliers mène à l’Intihuatana (le lieu où le Soleil est captif) l’observatoire astronomique. C’est le point le plus élevé de la ville et le plus mystérieux sur la placette. Sur cet autel se dresse une colonne tétraédrique servant de gnomon. Elle servait aux Incas à calculer la hauteur du soleil ainsi qu’à connaître l’heure, la date des solstices et des équinoxes.

De l’autre côté, le quartier des prisons, le quartier des Mortiers, le quartier des intellectuels et des comptables. A l’extrémité des ruines, un sentier mène au Huayna Picchu (montagne jeune). Pas de le temps de faire la grimpette, dommage ! Il paraît que l’on est récompensé des efforts fournis par un panorama époustouflant. C’est dur d’être touriste embrigadé en troupeau. Machu Picchu mérite qu’on s’y arrête, qu’on s’y pose, en oubliant la presse et le stress d’une civilisation moderne où le temps sans cesse grignoté exige qu’on passe sans cesse à autre chose.

Le retour tardif se fait quand même dans la bonne humeur. Le lendemain un petit vol pour Lima permettra la visite du musée de l’or. Je crains que ce soit nettement moins impressionnant que celui de Bogota. Et en route pour Ica.

Hiata de Tahiti

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Dans la vallée sacrée

La vallée sacrée est celle du fleuve Urubamba. En la suivant, on y découvre de magnifiques paysages, des fêtes villageoises, des restes archéologiques. En particulier le village arc-en-ciel de Chincheros, village d’une grande homogénéité, puis les salines pré-incas de Maras.

Ollantaytambo est un petit village indien installé au milieu de ruines précolombiennes. La forteresse  qui domine le village  a été bâtie à l’apogée de l’Empire Inca ; elle  est installée au sommet d’un escarpement surveillant l’entrée nord-ouest de la vallée sacrée. C’était un grand temple où les derniers souverains incas venaient peut-être de temps à autre avec la cour et les dignitaires. Un centre thermal ou un lieu sacré ? Les « magasins », accrochés au roc et adossés les uns aux autres étaient des constructions allongées et quadrangulaires, dotées de nombreuses fenêtres et devaient être coiffées d’un toit. Probablement des réserves pour denrées alimentaires.

A Pisac, c’est dimanche, jour de marché ! Après Machu Picchu, Pisac est le site archéologique inca le plus complet. On y voit plusieurs séries de terrasses agricoles, des habitations, des entrepôts défendus par des tours et forteresses. Le groupe monolithique qui domine l’ensemble serait un intihuatana (endroit où l’on attache le soleil). Ce quartier sacré aurait servi d’observatoire astronomique. Les constructions sont protégées par une enceinte et disposées sur trois terrasses. Les plus remarquables sont le temple du Soleil qui renferme un calendrier solaire et le temple de la Lune aux grandes portes en forme de trapèze. La vue depuis l’Intihuatana est splendide.

Les terrasses cultivées sont une des caractéristiques du monde inca dont l’économie reposait essentiellement sur l’agriculture. C’est probablement aux Huaris et à d’autres cultures plus ancienne que les Incas ont emprunté les techniques d’irrigation et de drainage des terrasses cultivées qui leur ont permis d’asseoir leur puissance économique sur les produits  de la terre. Parmi les quelques 40 plantes cultivées par les Incas dans leurs champs, citons : la pomme de terre, le maïs, les haricots, le manioc, l’arachide, le poivron, la tomate, le cacao, le riz de montagne, la courge, produits consommés régulièrement !

Hiata de Tahiti

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Cuzco

Cuzco, 3400 m d’altitude, le nombril du monde : ce n’est pas une création espagnole. El Cuzco existait déjà, a survécu à la destruction des monuments incas par les Hispaniques.

Cuzco, capitale du Tahuantinsuyu, est construite selon un plan régulier, précis, fonctionnel avec un quadrillage de rues et grands axes qui convergent vers la grand-place centrale où se déroulaient les cérémonies religieuses, civiles et militaires. Dans la ville, les yeux croisent les bases des monuments incas comme l’un des murs du temple des vierges du Soleil en andésite, les balcons coloniaux. El Cuzco a conservé son âme, l’art métis est incomparable, les toits de tuiles rouges toujours présents.

Se promener dans la ville est une leçon d’histoire. Au détour d’une église baroque on croise la population indienne vêtue de tissus colorés, accompagnée ou non de lamas à quatre pattes. Le couvent de Santo Domingo, construit à l’époque coloniale, repose sur les vestiges du Coricancha (l’enceinte d’or), le temple inca dédié au soleil et aux astres et dont les salles et jardins rutilants d’or ont été pillés par les Espagnols. Le monastère a conservé certaines salles du Coricancha dont une très vaste qui abrite un autel sacrificiel.

Au sortir de la ville, il y a maints sites à visiter.

Sacsayhuaman (aigle royal) : situé sur le plateau surplombant Cuzco est une fortification impressionnante édifiée entre 1438 et 1500. L’un des blocs gigantesques de la muraille pèse 12 tonnes. Les Incas ne connaissaient pas la roue. Beaucoup de tentatives d’explications mais « rien au bout ». Signalons qu’entre deux blocs de pierre ajustés avec précision sans ciment on ne peut rien glisser, pas même une lame de couteau.

La construction de trois enceintes successives en zigzags était percée de trois portes d’accès étroites successives. Elles étaient munies d’huisseries énormes, séparées par des terrasses couronnées de tours. Cette citadelle aurait abrité la garnison chargée de défendre la capitale. D’autres pensent que ce bastion était probablement un centre cérémoniel très ancien, une maison du Soleil ? Qui sait ?

Kenko est un sanctuaire rupestre. Un canal en zigzag débouchait autrefois sur une sorte de grande cuve creusée dans le roc, à pic sur le vide. La grotte de Kenko abrite une table en pierre qui faisait sans doute office d’autel pour le sacrifice d’animaux (ou plus si imagination).

Lago est une grande roche fendue en deux par Viracocha, le dieu des Incas, avec deux chambres souterraines. Un lieu de méditation d’offrande, de cérémonies occultes.

Kusilluchayoq est encore un lieu de culte pré inca qui possède des labyrinthes, cavernes avec des sculptures de singes.

Pukapukara est un site très très rustique, au sommet d’une colline. Reste un ensemble de fortifications (la forteresse rouge). On murmure qu’elle gardait l’entrée de la vallée sacrée des Incas et la route de Cuzco.

Tambu Machay est appelé « le bain de l’Inca »  il est alimenté par des sources d’eau froide. Un système hydraulique qui constitue une véritable prouesse technique alimente encore en eau cristalline une série de bassins rituels réservés jadis à l’Inca et son épouse. Des murs de pierres polygonales perchés de niches trapézoïdales ont été érigés autour d’une source naturelle où l’on célébrait un culte des eaux.

Hiata de Tahiti

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Les îles flottantes des Ouros

Parmi les îles, 80 sont habitées par les indigènes. Ce sont des amoncellements de totoras (joncs) qui constituent ses îles. Ils servent accessoirement à construire des barques ou de fourrage pour les bêtes ; ils sont également coupe-faim pour les hommes. Le cœur de la tige de totora, très riche en iode et sert d’aliment aux adultes et aux jeunes.

L’île de Taquile fait 5,5 km de long, 1,5 km de large, elle est à 3 heures de bateau de Puno. Gare aux coups de soleil ! Il faut monter 525 marches pour accéder à l’unique village sis au sommet de l’île, à 3950 m. Ile de rêve, pas d’auto, pas de vélo, pas de chien.

Des paysages magnifiques. Les villageois tricotent gilets et bonnets. Les femmes tissent une grosse toile. L’homme célibataire porte un bonnet à pointe blanche. L’élégance masculine, c’est ici : une large ceinture, un petit baise-en-ville, un pantalon bleu marine droit, une chemise blanche à manches bouffantes et des savates. Les habitants de Taquilé vivent en communauté.

Si vous tracez une ligne droite entre Potosi (Bolivie) et le Machu Pichu, vous lirez la « ligne spirituelle » : Ollantaytambo, Cuzco, Pucara, Taquilé, Tiwanaku, Ouro.

Direction Cuzco. Le haut-plateau andin avec l’Isillustanichu, de rares touffes d’herbes drues, des lamas et alpagas, et si vous avez de la chance des vigognes.

Un arrêt à Sillustani pour visiter les chullpas, tombeaux pré-incas situés au bord d’un lac volcanique aux eaux émeraude, le lac Umayo. Le site de Sillustani sur une presqu’île du lac Umayo est réputé par le grand nombre de ses chullpas, étranges tours funéraires que l’on peut rencontrer en différents endroits des Andes. Ces tours coniques, dont l’une s’élève à 12 m, datent vraisemblablement du milieu du 13e siècle. Elles se composent de gros blocs de pierre, polis et travaillés selon la technique du bossage. Elles contiennent les momies des nobles Colla.

C’était un peuple héritier de la civilisation de Tiahunaco dont l’architecture est considérée par certains spécialistes comme plus accomplie que celle des Incas. Ce site à 4000 m offre de splendides panoramas sur le lac Umayo.

Hiata de Tahiti

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Du Pérou en Bolivie

Terre inca également, la Bolivie moderne compte 1 098 581 km² où demeurent 8 857 000 habitants.

Des Indiens quechuas pour 30%, des Métis pour 28%, des Indiens Aymaras pour 25%, des Européens pour 10% d’ascendance espagnole. Les Boliviens sont catholiques à 95%.

La Bolivie est Amazonie et Andes, nature et culture. Et si vous relisiez  les exploits du reporter à la célèbre houppette et de son chien ?…

Mêmes civilisations qu’au Pérou, même histoire : Inca, Inca, Inca.

Tout le monde connaît la musique andine de Bolivie, la vraie avec la kana, la zampona, le charango (guitare dans une carapace de tatou). Tous, avez-vous jamais dansé la lambada ?

Aux marchés, vous croisez les ponchos de différentes couleurs. Dessous sont les paysans venus vendre leurs produits ou acheter les denrées indispensables.

La religion catholique et le paganisme font bon ménage chez les Indiens. Ils adorent le soleil, la lune, la terre. Il m’a été donné t’entendre dans une église un Indien venu hurler à une statue qu’elle n’avait pas guéri son enfant alors qu’il avait prié, donné des offrandes… et rien ne s’était passé.

A genoux devant la même statue, ce paysan menaçait du poing l’objet de sa colère et lui adressait des insultes à haute voix dans l’église. Rien ne pouvait le faire sortir de sa hargne, même quand le prêtre a essayé d’intervenir. Il est parti  après son long monologue, seul et très malheureux.

Les Indiens viennent prier à l’église pour une guérison mais font venir à la maison le guérisseur (curandero) qui demandera des « honoraires » très élevés.

Hiata de Tahiti

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Arequipa

Envol vers Arequipa, seule ville du Pérou qui pourrait se suffire à elle-même. 2378 m d’altitude, climat sec, températures clémentes (moyenne annuelle 14-25°), nombreuses industries, vallées fertiles, jusqu’à trois récoltes de blé par an, ville dynamique.

Construite en sillar, pierre volcanique blanche au grain très fin provenant du Chachani, Arequipa est typiquement coloniale avec ses maisons d’un seul étage, munies d’un patio. Construite au pied d’un volcan, le Misti (5820 m) et proche de deux autres le Chachani (6075 m) et le Machu Picchu (5664 m). Près de là, l’Amazone, le plus long fleuve du monde prend sa source près du volcan Mismi. Né à moins de 150 km de l’Océan Pacifique, après plus de 7000 km il se jette dans l’Océan Atlantique.

Visite du Couvent de Santa Catalina, ville dans la ville. Fondé en 1580, il occupe 20 000 m² et abritait 500 religieuses carmélites issues des riches familles espagnoles de la région. Mais, d’après la féministe Flora Tristan qui visita le couvent en 1832, les couventines étaient (contrairement au double vœu de silence et de pauvreté de l’ordre) aussi douées pour la conversation que dépensières. Elles avaient leur propre domestique et mangeaient dans de la vaisselle de porcelaine, sur des nappes en damas, avec des couverts en argent. En entrant dans le couvent, on se retrouve au 16e siècle. Un entrecroisement de patios, de cloîtres ornées de fresques, de maisons particulières, de bâtiments monastiques séparés par des rues, bâtis en sillar, coloré de couleurs gaies, ocre, jaune et bleu. La plus grande partie est accessible aux visiteurs. Les novices devaient être d’origine espagnole et apporter une dot de 1000 pesos d’or pour être acceptées dans l’ordre. C’est réellement un enchantement de se promener à travers ce labyrinthe à l’allure andalouse.

Que de rencontres, après le Seigneur de Sipan, voici Juanita, la belle fille du volcan Ampato. Découverte le 8 septembre 1995, cette jeune morte inca de 13 ou 14 ans a été offerte au Apu Ampato par les prêtres incas il y a environ 500 ans. On pense qu’elle dût aller à Cuzco, accompagnée par les personnages importants de la région, et qu’elle fût reçue par l’Inca lui-même. Après de grandes festivités et rites, Juanita a été soumise au jeûne. Elle fût endormie avant qu’on lui donne un coup dans le sourcil droit, ce qui provoqua sa mort. C’est l’éruption du volcan Sabacaya qui permit sa découverte. Elle fait l’objet de « soins » importants aujourd’hui et permettra aux chercheurs d’avancer dans la découverte de la culture inca.

En bus, nous nous dirigeons vers Copacabana en passant par Moquegua, petite ville située au milieu des vergers, en gravissant le Cerro Baül (colline de la malle). En traversant  le village de Santa Rosa, arrêt au belvédère d’Ilabaya d’où la vue plonge sur la vallée de Moquegna et ses terrasses et le Cerro Baül.

Direction la Bolivie.

Hiata de Tahiti

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Pérou, pays d’histoire

Hiata, de Tahiti, a voyagé au Pérou. Son récit commence aujourd’hui et durera onze notes les mardi et vendredi. Bon voyage !

L’aventure, pour qui l’ose, dans ce vaste pays de 1 285 216 km², peuplé de 29 millions d’habitants soit 22 habitants au km², demeurera à jamais inscrite dans la mémoire.

La population se compose de 45% d’Amérindiens, 37% de Mestizos (métis d’Européens et d’Amérindiens), 15% de descendants d’Espagnols, 3% de Noirs, Japonais et Chinois. Les langues sont l’espagnol, le quechua parlé par 10 millions de personnes et l’aymara. 81% des Péruviens sont catholiques, il y a 1,4% d’adventistes protestants.

Cuzco était la capitale de l’Empire Inca mais il y eût également les Nazca, les Chavín, les Chimus ou les Mohica dont le chef « le seigneur de Sipan » a été découvert il n’y a pas si longtemps avec son trésor funéraire.

Il y a aussi Lima, la cordillère blanche, le lac Titicaca, les fêtes quechua et aymara, le chemin de fer à l’assaut des cimes, le Machu Pichu et puis la forêt vierge, l’Amazonie…

Les premières civilisations sont apparues autour du lac Titicaca vers 3000-2000 avant J-C. Uru Chipaya et Wankarani au nord de La Paz.

Vers 2000-1000 avant J-C, début de la civilisation Tiwanaku sur le rivage du lac Titicaca, début de la civilisation Chavin dans la cordillère blanche.

Entre 1000 et 100 avant J-C, expansion de Tiwanaku et Chavin sur le rivage de Titicaca ; début de la civilisation Vicus au nord du Pérou ; civilisation Paracas  sur la côte péruvienne.

An 1 jusqu’à 1000 de notre ère : apogée de Tiwanaku. Fusion avec la culture Wari originaire d’Ayacucho au Pérou. Tiwanaku constitue le premier grand empire de la région. Cette civilisation construit la base du réseau de routes qui connecte les Andes avec l’Amazonie, connues aujourd’hui comme « chemins de l’Inca ». A partir de l’année 400, début des civilisations de Lima, Nazca, Moche et Cajamarca. Expansion de la civilisation Monos en Amazonie. Grands travaux hydrauliques dans la plaine du Béri.

Vers 1100 se produit un changement climatique (où l’industrie n’a rien à voir !) qui provoque l’effondrement de Tiwanaku et de Moxos. Plus au nord, début des civilisations Chimu et Chincha.

Le siècle 1200-1300 est une période de guerres de clans. Le manque de direction provoque l’anarchie dans le Pérou et la Bolivie actuelle.

Dès 1300, débute l’Empire Inca.

En 1527, débutent des explorations de Pizarro et de la conquête du Pérou.

Hiata de Tahiti

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