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Cerro de la Muerte

Nous nous levons à six heures pour partir tôt. Le petit déjeuner buffet est assez désert. Nous rencontrons le cuisinier belge, content de parler français.

Le bus nous monte de 2200 à 3450 m, au sommet à antennes du Cerro de la Muerte, la colline de la mort. Son nom vient des nombreux paysans trépassés en tentant de traverser lorsque le lieu était encore sauvage. Il est aujourd’hui civilisé par la route et la construction d’antennes relais de communication. Justin monte sur un rocher pour être encore plus haut que le point culminant de la route et prend le groupe en photo ; il aime bien faire mieux que les autres.

Nous sommes au-dessus des arbres qui restent prisonniers des nuages. Le ciel au-dessus de nous est bleu et clair, la lumière tranchante, le froid assez vif. Nous sentons l’altitude et toute montée essouffle vite. Le programme de la randonnée décrivait surtout la descente, mais nous commençons par monter 300 m. Puis nous prenons un sentier de chèvre dans la pente parmi les buissons.

Les arbustes espacés laissent peu à peu la place à des arbres plus grands qui ne tardent pas à créer une forêt dense un brin mystérieuse. C’est la forêt brumeuse qui commence avec ses mousses vertes au sol, ses lichens barbus aux branches, ses épiphytes sur les troncs.

Il y a, au hasard du sentier, de belles compositions florales de troncs morts, de fougères et de mousse. Tout est vert, brumeux, dans une atmosphère tempérée. Les fleurs blanches que nous apercevons s’appellent « samir » selon Adrian. Des écureuils venus du Canada gardent les mêmes habitudes de cacher les graines en prévision de l’hiver, bien que le Costa Rica ne connaisse pas de saison ; cette manie fait de ces animaux les plus grands planteurs d’arbres du pays.

Nous pique-niquons dans la forêt aux trois quarts du chemin, assis sur la mousse. Chacun a un demi-pain garni de poulet mayonnaise ou de jambon fromage, un sachet contenant une feuille de salade et une tranche de tomate pour ne pas imbiber la mie, une tranche de pastèque à part, une brique de jus de fruit individuelle, un sachet de graines, une barre de céréale et deux bonbons. Le tout a été préparé par l’hôtel.

La descente promise fera 1344 m jusqu’à l’hôtel de ce matin. Nous avons marché 13,5 km mais surtout en forêt et en dénivelée, soit quand même quatre heures. La randonnée est belle mais abîme fort les genoux. Descendre tout le temps fatigue les tendons, la dernière pente très forte sur 1 km de route surtout.

Aux abords de l’hôtel, des pommiers, des pêchers, des fleurs cactées sont plantés, donnant un aspect riant. Il faut cependant ensemencer les pommiers à la main pour qu’ils produisent des fruits car les insectes ne vivent pas à cette altitude et à cette température ! La pluie se met de la partie sur le dernier kilomètre de marche, nous obligeant à enfiler les capes jusqu’à l’hôtel. Elle durera jusqu’à la capitale San José, 2h30 plus tard.

Toilettes à l’hôtel, bus, pluie et brouillard. San José est assez vite atteint mais des embouteillages retardent le voyage à ses abords. Nous retournons à la civilisation assez brutalement. La conduite est sans règles, sous le règne du droit du plus fort dans la lignée américaine de l’esprit Trump. La double ligne jaune centrale sert de marque mais n’empêche pas de doubler, la piste cyclable sert de seconde voie et doubler par la droite est la norme.

Adrian a une application qui montre à tout moment où il se trouve, de même pour sa femme ses enfants. La vie privée n’est pas leur préoccupation, ils forment un réseau familial où chacun sait où est l’autre, voire ce qu’il fait. Chez lui, sa fille de 10 ans vit avec les bêtes : elle prend les araignées à la main pour les remettre dehors et trouve parfois l’un des deux serpents de la maison dans son lit. L’intérêt du serpent est qu’il chasse les souris. Quant aux chiens, dehors, ils surveillent.

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Ascension du Roraïma

La nuit sous la tente est un peu en pente mais plus fraîche que les précédentes, ce qui me permet de mieux dormir. La falaise d’un rose éteint, maculée de traînées blanches et vertes du Roraïma se dresse, dominante, sur la moitié de notre horizon. La forêt grimpe à l’assaut de la roche mais le chemin vers le plateau passe par une faille en diagonale sur la gauche. Nous l’avons aperçue de loin, hier, en dessous d’une forme rocheuse au sommet de la falaise qui a la forme d’une automobile de profil. Ce repère est le point le plus élevé du tepuy, les références hésitent, certaines déclarent 2810 m, d’autres 2772 m. On l’appelle ici Maverick (qui signifie « franc-tireur » ou « non-conformiste », en tout cas « veau non marqué » en anglais), un mot proche du mot indien qui le désigne. Le plateau se dresse 1000 m au-dessus de la gran savana et du camp de base dans lequel nous nous trouvons ce matin.

Sir Arthur Conan Doyle a fait de ce massif le théâtre de son roman de remontée dans le temps, Le monde perdu. Mais les « dinosaures » qu’il imagine préservés là-haut ne sont que de petits lézards d’un pouce de long, appelés oreophrynelia quelchii en latin. On dit qu’il s’est inspiré du récit que firent de leur première exploration les découvreurs anglais Everard Thum et Harry Perkins en 1884, mais un Allemand, le botaniste Richard Schomburg, l’aurait déjà grimpé en 1842. Formé il y a un milliard et huit cent millions d’années, ce massif de roches éruptives du Précambrien, de grès tabulaire et quartz, a été sculpté profondément par le soleil, la pluie et le vent. D’après les spécialistes, ce sont les algues et les champignons qui sont les principaux responsables de l’érosion. Un article d’Uwe George, dans The National Geographic de mai 1989, apprend que « Roraïma » signifierait « chant des cascades » en langage Pémon.

Nous entamons la montée par un sentier étroit qui passe entre les arbres, sous la forêt. La première partie est rude, elle monte très fort. Dans la moiteur de savane, nous coulons vite de transpiration. Mais la première heure est la plus dure parce que la plus pentue, voici qu’à mesure que l’on monte, il fait plus frais. L’ombre de la falaise et l’humidité retenue allègent la température. La roche s’élève verticalement au-dessus de nos têtes et les fait tourner lorsqu’on la regarde d’en bas. Nous nous demandons bien où est le passage, d’ailleurs le sentier redescend. Ce n’est qu’une fausse piste, car il remonte bientôt. Nous croisons des touristes allemands, américains, vénézuéliens, qui redescendent.

Un nuage monte. Il nous cache le soleil et nous engloutit dans une sorte de brume de montagne, presque une pluie. Nous passons sous une sorte de cascade et l’eau qui tombe fait comme s’il pleuvait, mouillant le haut du sac et le tee-shirt. Il fait froid, désormais, d’autant que nous sommes mouillés. Nous grimpons les hautes marches composées des blocs erratiques du chemin, en nous arrêtant de temps à autre « pour attendre les autres » et aussi pour nous reposer. Un petit moineau local, gorge rousse, tête et dos beige rayé de noir comme un chat de gouttière, nous tient compagnie. Il attend sans doute les inévitables miettes que tout randonneur se doit de laisser tomber à chaque pause. L’oiseau n’est pas sauvage et reste à sautiller autour de nous. Le sommet du plateau n’est pas loin. Nous entendons déjà les jeunes Américains, partis avant nous ce matin, qui rient et gueulent en jouant aux cartes à l’arrivée comme de vrais collégiens.

José, Laurent, Arnaud et moi sommes les premiers au sommet. Nous nous installons sur un rocher au débouché du sentier qui monte pour sécher et pour attendre le reste du groupe. Le plateau est creusé, tourmenté, les roches découpées en plaques érodées de lichens, de pluie et de vent. Certaines, taillées par les siècles, présentent des profils de bêtes ou d’humains, c’est très étrange.

L’auteur du National Geographic dit qu’il avait l’impression de « marcher dans une ville bombardée ». C’est assez vrai, la couleur gris sombre de la roche, l’atmosphère fumeuse, le silence de mort, rappellent que ce lieu reste préservé de la vie de la plaine depuis des millions d’années. Quelques dix mille espèces de plantes seraient originales et l’on n’en a pas encore fait le tour.

Des droseras, des bromelias, des heliampheras insectivores, des orchidées… Nous prenons un en-cas quand les autres arrivent, pas si longtemps après nous en fait. Nous goûtons même le bas charnu des feuilles de plantes grasses qui poussent ici. Elles sont fades, vaguement sucrées comme l’herbe au printemps, mais gorgées d’eau. Ce sont des stegolepsis qui se croquent comme les feuilles d’un artichaut. Les Indiens Pémon disent qu’elles sont très nutritives.

Nous poursuivons la route durant une heure sur le plateau, jusqu’à un abri sous roche assez vaste pour contenir les tentes, les porteurs et la cuisine. La végétation est presque alpine malgré orchidées et plantes carnivores qui tentent de piéger les rares insectes qui s’aventurent à si haute altitude. Le climat est terre-neuvas et l’atmosphère brumeuse, quasi-pluvieuse, me rappelle les landes de Norvège. Les porteurs arrivent un à un et, après cette rude montée, ôtent leurs tee-shirts et exhibent avec un plaisir évident leur musculature à la fraîcheur humide du lieu. Adelino et Gabrielo ne s’en privent pas, arrachant cette exclamation au vieux Christian : « tu as vu ces muscles, non d’un chien ! » Une soupe consistante aux lentilles, pâtes et viande nous reconstitue.

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De cols péruviens en forteresses incas

Bruits du jour levant : Périclès qui s’ébroue après avoir avalé la moitié de sa gourde en pleine nuit avec un Aspégic ; les Allemandes d’à-côté qui froissent leurs sacs, tirent les fermetures éclair, font tinter gourdes et gobelets – et qui rient. Au petit-déjeuner, rien n’est prêt. La famille belge, un peu plus loin, est déjà à table, le père entre ses deux plus jeunes fils. Ils regardent la montagne au loin, déjà sous le regard chaleureux d’Inti – le soleil. Le père passe le bras autour des épaules de son adolescent en pleine mue, attendri par sa fragilité et son enthousiasme de jeune poulain. Ils partent sur le sentier bien avant que les derniers de notre groupe ne se lèvent.

Aujourd’hui, il nous faut partir plus tard « pour éviter les groupes ». Nous prenons alors tout notre temps pour attendre que le soleil vienne caresser le fond de la vallée, puis pour grimper jusqu’à la forteresse aperçue hier soir. Kunturagay, tel est son nom, offre une vue imprenable sur les deux cols. Elle est arrondie en forme d’œuf, construite de grosses pierres, augmentée d’avancées. L’entrée est vers l’amont ; elle est étroite pour être mieux défendue et débouche sur une place centrale serrée qui donne sur les redoutes. Cette forteresse est un tambo, un relais pour les chasquis, ces coursiers de l’inca. Chaque tambo devait avoir un contact visuel avec le prochain pour communiquer. En deux jours – nous dit Juan – on pouvait faire porter par ses coursiers un poisson depuis la mer jusqu’à Machu Picchu. Un autre chemin se tient au-dessus du principal : c’est un sentier de surveillance militaire. Des patrouilles régulières, des postes de garde de loin en loin, c’est tout un système d’alarme qui était mis en place aux abords des grands centres incas. Machu Picchu semble se rapprocher de plus en plus.

Nous montons au col par une série de marches aussi épuisantes qu’hier en raison de leur hauteur. Le grand soleil offre une vue dégagée sur les montagnes au loin. Quelques nuages flottent sur le glacier du Puna. Nous effectuons au col une pause grenadille, ce fruit rond qui contient une centaine de graines au goût acidulé de groseilles à maquereau. On n’avale pas les graines mais on se contente de sucer la pulpe qui les entoure ; comme le citron, elle désaltère. Le chemin sent la merde depuis un moment. « Ce ne sont pas les trekkeurs », nous affirme Choisik, mais une plante grasse aux longues feuilles épaisses et brillantes, couleur bordeaux à leurs extrémités, avec une fleur en grappe au bout d’une tige droite. Personne ne sait son nom. Pour Juan c’est de la « mierda » – mais ce n’est qu’un surnom. Au-delà du col commencent à pousser les premières essences amazoniennes. Un « mariposa » volette – c’est un papillon. Un « picaflor » butine – c’est un colibri aux ailes bleu électrique. L’espagnol est une langue aux sons harmonieux sur les bêtes et les fleurs.

Nous atteignons la forteresse suivante de Sayakmarqa, construite sur une roche naturelle. Ce site contrôle la route entre le col précédent et le col suivant (comme d’habitude, mais Juan aime se répéter). L’eau qui l’alimentait était canalisée depuis la montagne. Une tour ovale représente le soleil, la construction est en balcons successifs pour épouser les reliefs de la pente. La ruine en face s’appelle Conchamarqa – la conque. Sur l’esplanade de la forteresse une pierre orientée est-ouest indique la course du soleil.

Le sentier retombe dans la forêt déjà tropicale avec ses diverses sortes de bambous, ses mousses, lichens et autres saprophytes. Restauré par endroits, le chemin largement pavé serpente sous la sylve humide. Surgissent à l’esprit des réminiscences de Tintin dans le Temple du soleil.

Nous pique-niquons avant la remontée vers un autre col. Les deux Américains rencontrés hier matin dans la montée, arrivés bien après tout le monde au camp du soir, nous dépassent lors de la sieste. L’homme et la femme, la quarantaine avancée (au sens camembert), font partie d’un groupe plus jeune. Ils marchent en sandales avec un bâton, pour cause d’ampoules, haletant comme s’ils étaient cardiaques, avec la constance masochiste de pèlerins ayant à expier quelque crime abominable : celui d’exister ?

Trouvant le soleil trop chaud pour rester allongé sur les herbes dures à dormir, j’aborde avant le groupe la montée vers le col. Plaisir de la marche solitaire sur ce chemin antique pavé de blocs de granit, face au panorama si vaste de la montagne. Solitude romantique de la nature et des ruines, alors que le corps et l’esprit se mettent au diapason des alentours. Les sens se font plus aiguisés au chant des oiseaux, au bruissement des insectes, à la caresse d’un coulis d’air, au rayonnement chaleureux du soleil. Le silence est lourd, hors quelques pépiements ailés dans le lointain. De plantureuses plantes se gorgent d’humidité et de lumière ; elles osent quelques fleurs, jaunes ou mauves. De délicats bambous dressent leurs feuilles lancéolées en bouquets droits. Et ces barbes des arbres, ces vieux lichens qui pendouillent depuis des années, composent des silhouettes qui excitent l’imagination. Le sentier ondule au flanc de la montagne, il paresse dans la forêt. Soudain, un tunnel plonge dans la roche qui barre la voie. C’est une grande plaque de schiste inclinée sous laquelle les hommes ont aménagé des marches sur seize mètres de long. On suit à tâtons le chemin qui fait un coude avant de revoir la lumière. Peu de monde passe encore sur le sentier ; nous sommes partis ce matin après les autres. Quelques couples circulent, attardés, copains ensemble ou homme et femme.

Après le tunnel, Choisik nous a promis une « surprise ». J’attends là que le groupe me rattrape. La surprise est un peu plus loin. Un autre chemin inca a été dégagé l’an dernier seulement, après avoir dormi sous la végétation durant des siècles. Il vient rejoindre le chemin principal. En le suivant, nous remontons le temps pour tomber sur une construction camouflée dans la roche, un abri aménagé sous une avancée de la falaise. Deux murs de pierres grossièrement appareillées sont creusés de niches trapézoïdales. Il s’agit d’un poste de garde surveillant le chemin du col de Phuyupatamarqa, juste au-dessus de l’endroit où nous sommes. Le site est tintinesque à souhait, moussu, humide, caché. Une végétation avide s’accroche sur toute cette construction. De là on pouvait surveiller sans se faire voir le chemin principal en contrebas, et le rejoindre par des sentiers détournés.

Nous revenons sur le chemin pour gagner le col au nom qui signifie « la ville au-dessus des nuages ». De fait, sur l’arête qui le constitue, nous apercevons un vaste panorama de montagnes en ombres dégradées et un effilochement de nuages gris perle sur les vallées en-dessous.

Notre camp a déjà fleuri. Les tentes sont installées un peu partout sur les terrasses minuscules des pentes, au niveau même du col que nous venons de passer. Notre tente est si précairement plantée au bord du vide, sur une marche où l’on ne peut tenir qu’avec précautions, que Périclès décide Peter à l’accepter dans son home, situé un peu plus haut. Je peux ainsi dormir seul, en travers.

Au-dessus de moi deux porteurs sont assis en poncho à l’extrémité d’un rocher surplombant la pente. Ils méditent, face à la mer nuageuse et à l’immensité de l’horizon. Un autre grimpe sur une grosse roche du sommet derrière le col et s’y allonge à plat ventre. Jambes et bras plaqués contre la pierre, il boit de son corps la chaleur du soleil, mais tente aussi d’assimiler l’énergie formidable de la montagne, de s’en recharger comme une pile. Point n’est besoin de savoir pour être poète.

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