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De cols péruviens en forteresses incas

Bruits du jour levant : Périclès qui s’ébroue après avoir avalé la moitié de sa gourde en pleine nuit avec un Aspégic ; les Allemandes d’à-côté qui froissent leurs sacs, tirent les fermetures éclair, font tinter gourdes et gobelets – et qui rient. Au petit-déjeuner, rien n’est prêt. La famille belge, un peu plus loin, est déjà à table, le père entre ses deux plus jeunes fils. Ils regardent la montagne au loin, déjà sous le regard chaleureux d’Inti – le soleil. Le père passe le bras autour des épaules de son adolescent en pleine mue, attendri par sa fragilité et son enthousiasme de jeune poulain. Ils partent sur le sentier bien avant que les derniers de notre groupe ne se lèvent.

Aujourd’hui, il nous faut partir plus tard « pour éviter les groupes ». Nous prenons alors tout notre temps pour attendre que le soleil vienne caresser le fond de la vallée, puis pour grimper jusqu’à la forteresse aperçue hier soir. Kunturagay, tel est son nom, offre une vue imprenable sur les deux cols. Elle est arrondie en forme d’œuf, construite de grosses pierres, augmentée d’avancées. L’entrée est vers l’amont ; elle est étroite pour être mieux défendue et débouche sur une place centrale serrée qui donne sur les redoutes. Cette forteresse est un tambo, un relais pour les chasquis, ces coursiers de l’inca. Chaque tambo devait avoir un contact visuel avec le prochain pour communiquer. En deux jours – nous dit Juan – on pouvait faire porter par ses coursiers un poisson depuis la mer jusqu’à Machu Picchu. Un autre chemin se tient au-dessus du principal : c’est un sentier de surveillance militaire. Des patrouilles régulières, des postes de garde de loin en loin, c’est tout un système d’alarme qui était mis en place aux abords des grands centres incas. Machu Picchu semble se rapprocher de plus en plus.

Nous montons au col par une série de marches aussi épuisantes qu’hier en raison de leur hauteur. Le grand soleil offre une vue dégagée sur les montagnes au loin. Quelques nuages flottent sur le glacier du Puna. Nous effectuons au col une pause grenadille, ce fruit rond qui contient une centaine de graines au goût acidulé de groseilles à maquereau. On n’avale pas les graines mais on se contente de sucer la pulpe qui les entoure ; comme le citron, elle désaltère. Le chemin sent la merde depuis un moment. « Ce ne sont pas les trekkeurs », nous affirme Choisik, mais une plante grasse aux longues feuilles épaisses et brillantes, couleur bordeaux à leurs extrémités, avec une fleur en grappe au bout d’une tige droite. Personne ne sait son nom. Pour Juan c’est de la « mierda » – mais ce n’est qu’un surnom. Au-delà du col commencent à pousser les premières essences amazoniennes. Un « mariposa » volette – c’est un papillon. Un « picaflor » butine – c’est un colibri aux ailes bleu électrique. L’espagnol est une langue aux sons harmonieux sur les bêtes et les fleurs.

Nous atteignons la forteresse suivante de Sayakmarqa, construite sur une roche naturelle. Ce site contrôle la route entre le col précédent et le col suivant (comme d’habitude, mais Juan aime se répéter). L’eau qui l’alimentait était canalisée depuis la montagne. Une tour ovale représente le soleil, la construction est en balcons successifs pour épouser les reliefs de la pente. La ruine en face s’appelle Conchamarqa – la conque. Sur l’esplanade de la forteresse une pierre orientée est-ouest indique la course du soleil.

Le sentier retombe dans la forêt déjà tropicale avec ses diverses sortes de bambous, ses mousses, lichens et autres saprophytes. Restauré par endroits, le chemin largement pavé serpente sous la sylve humide. Surgissent à l’esprit des réminiscences de Tintin dans le Temple du soleil.

Nous pique-niquons avant la remontée vers un autre col. Les deux Américains rencontrés hier matin dans la montée, arrivés bien après tout le monde au camp du soir, nous dépassent lors de la sieste. L’homme et la femme, la quarantaine avancée (au sens camembert), font partie d’un groupe plus jeune. Ils marchent en sandales avec un bâton, pour cause d’ampoules, haletant comme s’ils étaient cardiaques, avec la constance masochiste de pèlerins ayant à expier quelque crime abominable : celui d’exister ?

Trouvant le soleil trop chaud pour rester allongé sur les herbes dures à dormir, j’aborde avant le groupe la montée vers le col. Plaisir de la marche solitaire sur ce chemin antique pavé de blocs de granit, face au panorama si vaste de la montagne. Solitude romantique de la nature et des ruines, alors que le corps et l’esprit se mettent au diapason des alentours. Les sens se font plus aiguisés au chant des oiseaux, au bruissement des insectes, à la caresse d’un coulis d’air, au rayonnement chaleureux du soleil. Le silence est lourd, hors quelques pépiements ailés dans le lointain. De plantureuses plantes se gorgent d’humidité et de lumière ; elles osent quelques fleurs, jaunes ou mauves. De délicats bambous dressent leurs feuilles lancéolées en bouquets droits. Et ces barbes des arbres, ces vieux lichens qui pendouillent depuis des années, composent des silhouettes qui excitent l’imagination. Le sentier ondule au flanc de la montagne, il paresse dans la forêt. Soudain, un tunnel plonge dans la roche qui barre la voie. C’est une grande plaque de schiste inclinée sous laquelle les hommes ont aménagé des marches sur seize mètres de long. On suit à tâtons le chemin qui fait un coude avant de revoir la lumière. Peu de monde passe encore sur le sentier ; nous sommes partis ce matin après les autres. Quelques couples circulent, attardés, copains ensemble ou homme et femme.

Après le tunnel, Choisik nous a promis une « surprise ». J’attends là que le groupe me rattrape. La surprise est un peu plus loin. Un autre chemin inca a été dégagé l’an dernier seulement, après avoir dormi sous la végétation durant des siècles. Il vient rejoindre le chemin principal. En le suivant, nous remontons le temps pour tomber sur une construction camouflée dans la roche, un abri aménagé sous une avancée de la falaise. Deux murs de pierres grossièrement appareillées sont creusés de niches trapézoïdales. Il s’agit d’un poste de garde surveillant le chemin du col de Phuyupatamarqa, juste au-dessus de l’endroit où nous sommes. Le site est tintinesque à souhait, moussu, humide, caché. Une végétation avide s’accroche sur toute cette construction. De là on pouvait surveiller sans se faire voir le chemin principal en contrebas, et le rejoindre par des sentiers détournés.

Nous revenons sur le chemin pour gagner le col au nom qui signifie « la ville au-dessus des nuages ». De fait, sur l’arête qui le constitue, nous apercevons un vaste panorama de montagnes en ombres dégradées et un effilochement de nuages gris perle sur les vallées en-dessous.

Notre camp a déjà fleuri. Les tentes sont installées un peu partout sur les terrasses minuscules des pentes, au niveau même du col que nous venons de passer. Notre tente est si précairement plantée au bord du vide, sur une marche où l’on ne peut tenir qu’avec précautions, que Périclès décide Peter à l’accepter dans son home, situé un peu plus haut. Je peux ainsi dormir seul, en travers.

Au-dessus de moi deux porteurs sont assis en poncho à l’extrémité d’un rocher surplombant la pente. Ils méditent, face à la mer nuageuse et à l’immensité de l’horizon. Un autre grimpe sur une grosse roche du sommet derrière le col et s’y allonge à plat ventre. Jambes et bras plaqués contre la pierre, il boit de son corps la chaleur du soleil, mais tente aussi d’assimiler l’énergie formidable de la montagne, de s’en recharger comme une pile. Point n’est besoin de savoir pour être poète.

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Ollantaytambo

La route dans la benne du camion est poussiéreuse. Le chauffeur s’arrête de temps à autre pour charger un vieux et son ballot, ou deux jeunes à médaille d’or autour du cou. La boca de la montaña prépare l’arrivée dans la vallée sacrée. D’immenses falaises se resserrent de part et d’autre de la petite vallée d’où l’on vient. Des terrasses incas très appareillées ont civilisé les pentes depuis des siècles. Un escalier de 750 marches permet d’aller de l’une à l’autre. « L’heureux bambin » – le fleuve Urubamba – coule, joyeux dans le fond du paysage : nous sommes entrés dans la vallée sacrée.

Nous entrons à pieds dans Ollantaytambo arrosé par l’Urubamba. Rues pavées, murs incas, ruines sur la montagne, gamins joyeux. Juan nous montre, sur une feuille de yuca, un nid de cochenille, cet insecte qui, une fois séché et pilé, sert à colorer en rouge la laine et certains aliments. Nous traversons la ville en flânant un peu, en attendant que se prépare le repas dans la maison du cuisinier Ruben. Nous pique-niquerons au frais autour d’une table de salade et fromage. Nous goûtons une variété locale de fromage de brebis un peu acidulée.

L’hôtel El Albergue se trouve à l’autre bout de la ville, carrément sur le quai de la station de chemin de fer qui passe par là. Nous sommes à dix minutes du centre-ville, au bout d’une longue rue bordée d’arbres, qui longe un rio. Nous croisons écoliers et écolières, libérés de l’école après 13 h. Ils sont en uniforme, chemise gris clair et pull gris sombre au col en V pour tous, pantalons pour les garçons et jupes pour les filles. Un petit de 6 ou 7 ans me sourit timidement et se cache derrière un poteau lorsque je lui souris à mon tour. Sa vêture ne correspond pas à sa timidité apparente ; il manque des boutons à sa chemise et son pull est déchiré au col. Comme nombre de petits garçons, il doit se battre et se faire agripper au collet ce qui laisse sa gorge à découvert. Nous dépassons ensuite un homme portant sur l’épaule un araire, charrue rudimentaire à manche en bois et soc en fer. « Croce et arace c’est la devise de ma famille », ne peut s’empêcher de lancer Diamantin, suggérant par là qu’il est de noblesse, même sans particule. Tandis que Fortune embraye : « vous croyez que l’eau va être chaude à l’hôtel ? » On a la noblesse qu’on peut.

L’hôtel en question a les murs blancs de chaux et des poutres en bois noir, un patio intérieur ombragé d’arbres. Un gros datura laisse pendre ses fleurs en cloches parfumées, un buisson de bougainvillées d’un rouge éteint pousse sur un mur blanc, sous les appartements du propriétaire. Il s’agit d’une américaine, Wendy Weeks, probable ex-hippie échouée là et tombée amoureuse du pays sinon d’un autochtone. Elle y a fait ses affaires, loin des marginaux mais très américaine. Les chambres sont spacieuses, vieillottes, à deux ou quatre lits, mais l’hôtel ne comprend en tout que deux douches et deux WC. C’est donc la queue.

Retour en ville, seul, pour une visite dans un moment de tranquillité dans les rues pavées de galets, bordées de murs de grosses pierres et de portes à linteaux. Quelques agaves ou cactus poussent au sommet des murs, sur fond de montagne où s’étagent les restes d’architecture inca. Les rues en damier, par fortune trop étroites pour les automobiles, sont rectilignes, sur le plan antique. Les rues qui sont en pente sont bordées d’un ruisseau dérivé de l’Urubamba qui servait de fontaine et d’égout dans les temps incas. Le plan général aurait la forme approximative d’un épi de maïs, plan sacré, cosmique, comme il se doit lorsque l’on est inca. Le Museo serait particulièrement intéressant s’il n’était ouvert, justement, que du mardi au vendredi. Le plus exaspérant est que nous sommes lundi !

Je rencontre Lorrain et sa fille qui viennent de faire quelques achats et sortent d’un bar à bière. Je trouve l’idée bonne et je m’installe à la place qu’ils viennent de quitter, sur la place. Je suis servi d’une cervoise (tiède) par le fils du patron, 12 ans, au teint caramel, portant polo occidental, tandis que sort du juke-box un reggae américain. Le vent s’est brusquement levé, faisant voler la poussière et monter les nuages dans le ciel. Des touristes débarquent par cars entiers tandis que je sirote mon demi. Sur la place d’armes en face, les arbres sont, comme partout ici, entourés de grilles à hauteur d’homme. Est-ce pour empêcher les bêtes de venir brouter les jeunes feuilles ou l’écorce ? ou les hommes de pisser dessus ? Ce qui est dommage pour le site est que ces grilles soient ici peintes en bleu piscine ! Au centre se dresse la statue de bronze du général inca Ollantan, qui a donné son nom à la ville. Plus loin, deux oiseaux de bronze se bécotent, symbole de son amour pour la fille de l’inca Pachacutec. Juan nous a expliqué, avec son style inimitable : « el grran guerrrié rénéral, il volait l’amor de la fille. C’était la fille d’el grran inka Pachacutec. Mais c’était l’amor malheurrreux. »

Je rentre à l’hôtel. Un gamin portant ballon me croise, me sourit derechef et me souhaite le Olá ! latino-américain de bienvenue. Les petites filles, en ville, sont nettement plus réservées. Elles sont plus surveillées qu’à la campagne et le catholicisme est pour elle plus rigoureux. Si les garçons sont largement en vadrouille et plutôt délurés, les filles sont cloîtrées ou accompagnées. Arriba el tchoutchou et, depuis la fenêtre de notre chambre qui donne juste au-dessus du quai de la gare, nous pouvons contempler le débarquement anarchique de la flopée de touristes qui s’échappe du train. Les petits vendeurs de gadgets typiques s’activent ; des mamitas pénètrent en force dans les wagons pour proposer leurs beignets et leurs fruits. Une employée au service dans le train donne à quelques gamins dépenaillés qui la regardent des gâteaux qu’elle n’a pas distribués aux passagers.

Je lis quelques guides que me laisse Périclès, je discute un peu avec les autres dans le patio parfumé. Le repas du soir a des relents écolos avec ses légumes cuits al dente, sa soupe d’herbes vertes, sa goyave au jus et son maté de coca.

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Dans la vallée sacrée

La vallée sacrée est celle du fleuve Urubamba. En la suivant, on y découvre de magnifiques paysages, des fêtes villageoises, des restes archéologiques. En particulier le village arc-en-ciel de Chincheros, village d’une grande homogénéité, puis les salines pré-incas de Maras.

Ollantaytambo est un petit village indien installé au milieu de ruines précolombiennes. La forteresse  qui domine le village  a été bâtie à l’apogée de l’Empire Inca ; elle  est installée au sommet d’un escarpement surveillant l’entrée nord-ouest de la vallée sacrée. C’était un grand temple où les derniers souverains incas venaient peut-être de temps à autre avec la cour et les dignitaires. Un centre thermal ou un lieu sacré ? Les « magasins », accrochés au roc et adossés les uns aux autres étaient des constructions allongées et quadrangulaires, dotées de nombreuses fenêtres et devaient être coiffées d’un toit. Probablement des réserves pour denrées alimentaires.

A Pisac, c’est dimanche, jour de marché ! Après Machu Picchu, Pisac est le site archéologique inca le plus complet. On y voit plusieurs séries de terrasses agricoles, des habitations, des entrepôts défendus par des tours et forteresses. Le groupe monolithique qui domine l’ensemble serait un intihuatana (endroit où l’on attache le soleil). Ce quartier sacré aurait servi d’observatoire astronomique. Les constructions sont protégées par une enceinte et disposées sur trois terrasses. Les plus remarquables sont le temple du Soleil qui renferme un calendrier solaire et le temple de la Lune aux grandes portes en forme de trapèze. La vue depuis l’Intihuatana est splendide.

Les terrasses cultivées sont une des caractéristiques du monde inca dont l’économie reposait essentiellement sur l’agriculture. C’est probablement aux Huaris et à d’autres cultures plus ancienne que les Incas ont emprunté les techniques d’irrigation et de drainage des terrasses cultivées qui leur ont permis d’asseoir leur puissance économique sur les produits  de la terre. Parmi les quelques 40 plantes cultivées par les Incas dans leurs champs, citons : la pomme de terre, le maïs, les haricots, le manioc, l’arachide, le poivron, la tomate, le cacao, le riz de montagne, la courge, produits consommés régulièrement !

Hiata de Tahiti

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