Articles tagués : aguas calientes

Train local des Andes

Nous redescendons à Aguas Calientes par le bus de 13 h. Un gamin joue à nouveau au « good bye » dans les virages. Il fait si chaud qu’il ne porte qu’une tunique de laine brodée ouverte sur la gorge et les flancs, et des sandales. En bas, son visage ruisselle. Mais il ne fait pas recette dans le groupe.

Nous déjeunons dans une gargote plantée tout au bord de la voie ferrée qui traverse le village. Le patron de l’Intikalli (qui signifie soleil-lune) est le même que celui de l’hôtel Pachacutec d’hier soir. Avocat farci aux légumes, truite « à la macho » (avec oignons et piment !), sempiternelles bananes et papayes coupées en morceaux et mélangées. Mais le spectacle est dans la rue, sur la voie où ne passent que peu de trains dans la journée.

Les jeunes vendeuses s’empressent, tous colifichets dehors. L’un du groupe achète « pour des gamins » des pierres de Cuzco, taillées en croix carrées des trois mondes, à porter par un lacet autour du cou. Un petit vendeur vient me voir plusieurs fois. Il m’aime bien parce que je lui parle espagnol et qu’il est heureux qu’on s’intéresse à lui. Il est gentil, Juan-Carlos, fier de ses 7 ans et son pantalon léopard des commandos américains. Il porte de même un tee-shirt viril noté « escuela de comando ! » Il a de beaux traits et il est tout propre malgré la poussière. Un gros chien dort sur les rails où il est tranquille la majeure partie de la journée ; il a chaud. Passent devant nous des porteurs, des femmes énormes et vieilles aux jambes couvertes de piqûres de moustiques. Des tout-petits jouent avec rien entre les rails : deux bouchons de Coca qui se télescopent.

A l’heure prévue pour le train, on apprend que le Cuzco/Machu touristique n’a pas quitté le terminus. En panne, il est supprimé, tout simplement. Chacun alors de se rabattre sur le train local qui s’arrête à toutes les stations. Il sera bondé !

Lorsqu’il arrive, vers 16h30, après plusieurs manœuvres de wagons marchands, c’est la ruée, la prise d’assaut, l’abordage, tous bagages brandis ! Nous nous installons en force, sacs en avant, poussant sans pitié les gens dans le couloir. L’Amérique, c’est le Far-West, il faut y tailler sa place. Chacun fait de même avant qu’un équilibre précaire ne s’installe, faute de place supplémentaire. Nous réussissons à quelques-uns à bloquer quatre sièges en y entassant les sacs et en trônant dessus. Tant pis pour les « réservations ». Nous en avons bien, mais dans un autre wagon on ne sait où. Le train est bondé, pas question de quitter un tien pour un vague tu l’auras. Je sauve un ado de l’écrasement en lui proposant un coin de sac pour s’asseoir. Jorge, 12 ans, en est reconnaissant d’un sourire et d’un brin de conversation. Il porte baskets avec chaussettes, chemise et pull, mais son pantalon n’a pas été lavé depuis longtemps et il pue. Dans l’ambiance générale, ce n’est pas bien grave.

La longueur du trajet vers Ollantaytambo est suffisante, à peu près une heure et demie, et la cohue telle que nous lions connaissance avec un groupe de routards autrichiens qui parlent bien anglais. Plaisanteries, échanges d’expériences. L’un d’eux étudie l’économie à Vienne et nous parlons de bourse. L’humanité des Péruviens se manifeste, chacun s’arrange avec ses voisins, des bières passent de main en main, on aménage des places assises sur les bagages entassés çà et là, on aide à passer les enfants qui veulent aller pisser. Un adolescent s’endort quasiment sur les genoux du Viennois comme un chiot dans sa portée. La chaleur est lourde, le train se hâte lentement, surtout dans les côtes, et les fenêtres ne laissent filtrer que de rares courants d’air. Les odeurs de mal lavés stagnent.

Nous retrouvons l’hôtel Royal Inka à Cuzco. Nous reprenons les mêmes chambres, avec les sacs d’affaires propres que nous avions laissés en partant. Se laver les mains est un délice et la douche qui suit un délire ! Nous sommes assoiffés de propreté comme le voyageur aspire à la source.

Catégories : Pérou-Bolivie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Aguas Calientes

Notre hôtel est le Pachacutec, situé assez haut dans les rues du village. Diamantin : « même pour l’hôtel, il faut encore monter ! » Il est vrai que depuis deux jours, nous sommes plutôt gâtés en termes de grimpette ! Fortune, qui aperçoit des chocolats à vendre sur un étal, poursuit Fortunat, son mari, pour lui agripper ses bourses. Lui ne veut pas  lui donner en entier parce que « tout va y passer, elle ne peut pas se retenir ». L’hôtel est confortable pour une nuit, chaque chambre a deux lits et sa douche, que nous nous empressons de prendre, et ses toilettes privées. Un autre avantage est que l’hôtel est tout proche de l’établissement thermal qui donne son nom au village. Un centre de bains municipaux a été aménagé au débouché des sources chaudes qui sortent de la montagne.

Je m’y rends un peu plus tard, par curiosité et désœuvrement. Les bains sont érigés en plein air dans une faille de la hauteur. Sortent ici plusieurs sources thermales soufrées. L’entrée coûte 5 sols. Un bâtiment en dur est muni de cabines de déshabillage pour « damas » et « caballeros ». Une fois prêt, on emporte tout et l’on dépose ses affaires sur des claies bien en vues des bassins. Des tuyaux d’eau chaude et froide permettent de se laver dans des bacs avant d’entrer se tremper dans l’un des quatre bassins. Le grand est agréablement tiède, les autres de chaleur croissante. Ne sachant quels sont les usages, je suis l’exemple d’un jeune natif qui entre dans le grand bassin pour y rester longtemps, le dos au mur, les bras étendus. On ne nage pas, on bouge peu, parfois on plonge la tête sous l’eau, mais le but est plutôt de se détendre dans la chaleur. Les adultes d’ici ont la peau foncée naturellement, mais n’ont de bronzées que les parties du corps non protégées par les vêtements ; ils travaillent et n’ont pas le temps de s’exposer. Et ce n’est pas dans les mœurs. Les gamins, par contre, sont bronzés partout ; ils doivent nager et se dénuder régulièrement. La montagne muscle le ventre et les cuisses plus que les bras ou la poitrine. En altitude, le travail des forces n’est pas le même qu’en plaine. Par contraste, ce jeune Américain d’une vingtaine d’années venu ici avec ses copains présente une musculature – certes cultivée aux appareils – bien mieux équilibrée et plus esthétique.

Arrivent Juan, Périclès, Gisbert et Mabel. Je les suis dans les autres bassins plus chauds et plus petits. Nous sommes bien à nous tremper à température du bain, jouissant de la caresse maternelle de l’eau. Etant là depuis un certain temps déjà, je finis par sortir, amolli. Je repars comme j’étais venu : sandales, short, serviette de bain, moins les seuls 5 sols que j’avais emporté. Je désinfecte mes plantes de pieds avec une serviette bactéricide avant de remettre les chaussures. Les bords de piscine et les vestiaires ne sont pas très sains et l’eau chaude favorise la vie bactérienne, même si l’eau est soufrée. J’ai vu une Américaine en faire autant avec un spray.

A la nuit tombée, je fais un petit tour dans ce gros village. Il n’y a pas grand-chose à voir. Comme les stations de ski de nos régions, tout est voué au tourisme donc au commerce. Il s’y trouve de multiples babioles, des nourritures de toutes sortes, de l’épicerie, des boissons, des souvenirs… Gamins et gamines déambulent en proposant aux étrangers leurs colifichets, sans trop insister. Dans les conversations que les filles déjà grandes ont entre elles, on sent l’avidité commerçante, la rapacité pour les sols à grappiller. Le cafetier de la place les connaît bien et change quelques-uns de leurs dollars en sols, après les avoir regardés par transparence, par peur des faux. Je prends une bière à 3,5 sols. Des Argentins, assis à côté, achètent des cartes postales à un gosse, deux bracelets d’amour à une fillette, des brochettes de viande à une femme installée sur la place qui grille à la demande. Une mère et son jeune fils ont installé une loterie pour les enfants un peu plus loin. C’est un enclos entouré de barrières de cordes au centre duquel trône un étal de bonbons disposés par lots. Pour un sol, le gosse qui joue a droit à trois anneaux. Il doit les lancer un par un sur les bonbons qu’il convoite. Si l’anneau l’entoure, il gagne la friandise. Mais le plus souvent les anneaux – qui sont en métal – rebondissent sur le bois de l’étal et tombent par terre. Rares sont ceux qui gagnent, souvent par chance, parce que le rebond est retombé sur un autre lot. Le gain est manifeste pour le tenancier de la loterie, mais le jeu y est.

Avant le repas, prévu dans un restaurant, certains prennent l’apéritif dans un bar qui diffuse de la musique américaine. Ambiance de boite qui me rebute mais dans laquelle certains retrouvent leurs marques. Diamantin danse avec Salomé, en Parisien branché. Le son est trop fort, l’atmosphère artificielle ; je sors dans le jardin en attendant. Il y a là trois fillettes vendeuses de colifichets qui discutent entre elles de la recette du jour, un jeune local à la recherche « d’ambiance » qui ne s’attarde pas, grommelant en espagnol : « il n’y a là que des gringos. » Il ne soupçonne pas que je le comprends.

Repas banal : soupe aux pâtes (trop), truite grillée (panée), papaye-banane-confiture. Choisik, qui aime beaucoup le vin blanc, pousse un peu à la consommation mais force est de constater que le blanc est meilleur que le rouge. Lever tôt demain, aussi je vais me coucher sitôt l’addition laborieusement partagée. Les rues sont vides, hormis quelques enfants qui jouent encore sur le pas de leurs portes. Un tout-petit reste perdu dans un rêve de cerf-volant au milieu de la rue, en pleine obscurité.

Plusieurs heures plus tard, Périclès rentre très allumé d’une soirée dansante dans les bouges d’Aguas Calientes.

Catégories : Pérou-Bolivie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Machu Picchu par la montagne

Nous reprenons le chemin inca à flanc de colline. Il passe dans la forêt humide. Des arbres, pendent au long de leur fil des centaines de petites chenilles blanches. Nous marchons en silence. Le groupe s’étire. Choisik court devant. Une brusque montée de marches : est-ce derrière ? Pas encore, il s’agit d’un poste de garde. Le chemin continue. Une autre crête se profile. Rude montée raide en grandes marches. J’arrive sur la crête. Seule Choisik est en avant et elle a disparu derrière un portique de gros blocs.

Boum !

Machu Picchu est là, au loin encore, dans une brume légère, mais bien reconnaissable. Le panorama est grandiose, malgré le ruban clair de la route qui tranche sur les ombres de la montagne en serpentant jusqu’aux magasins à touristes qui bordent le site. Nous avons abordé Machu Picchu par le haut, à la « Porte du Soleil ». Elle est ainsi appelée parce que le soleil levant vient frapper par-dessus la crête, depuis cet endroit, le sommet de la pyramide du soleil dans la cité. Un triple crochet de pierre sert à l’attacher lorsqu’il aurait des velléités de fuir, au cœur de l’hiver. Le site, vu de loin (il est bien à un kilomètre à vol d’oiseau), paraît écrasé, gris, sur une crête, au-dessous de son piton chevelu d’arbustes. Mais nous y sommes. Pour Juan c’est le mythique El Dorado, le centre religieux du soleil, où les plaques d’or garnissaient les murs.

Après quelques moments de méditation, perturbés par des arrivées de vulgaires, des Occidentaux bavards, bouffant et camescopant, nous descendons lentement vers le site par le chemin toujours inca. Des orchidées roses en buisson s’accrochent aux pentes. Le climat leur plaît. Choisik tente d’en photographier de près quelques-unes, au prix parfois d’un montage artificiel, la bête étant tenue à la main sur fond de paysage… Ces orchidées roses sont appelées ici Winiay Waina, les « toujours jeunes ». Etrange sympathie de la jeunesse pour la jeunesse, de Choisik pour ces fleurs. Nous en avons pourtant rencontré d’autres, dans la forêt plus haut, des orchidées blanches poussant entre les roches. Mais ce sont les roses qui l’ont séduite, couleur du soleil levant. Mystère du lieu, séduisante empathie de l’humain pour le naturel, ici.

Le ciel, bien nuageux, s’éclaircit par endroit, ce qui permet au panorama d’acquérir un peu de relief. La cité sacrée est installée sur le col qui mène à un éperon rocheux très haut, presque complètement entouré par le rio Urubamba mille mètres plus bas. La rivière contourne le piton par une boucle. D’en bas, on ne distingue pas les bâtiments de la cité : l’art du camouflage est ici encore poussé à son extrême. Les Incas, en harmonie avec la nature, savaient s’y fondre en épousant les formes de son relief. D’en haut, d’où nous l’abordons par le chemin escarpé – et bien gardé – de la montagne, la cité apparaît organisée et magnifique.

De plus près encore, on distingue les différents quartiers. Le temple du Soleil émerge sur sa pyramide. Selon les chercheurs le site aurait été un palais impérial, un centre d’échanges commerciaux et un temple destiné à indiquer les cycles sacrés du Soleil. Nous ferons une visite approfondie demain, mais nous passons à travers les ruelles et les escaliers en pente de Machu Picchu pour en prendre un air. Il n’y a pas autant de monde que l’on aurait pu craindre ; nous sommes à la fin de l’après-midi.

Le village au bord de l’Urubamba s’appelle Aguas Calientes – les eaux chaudes. Là est notre hôtel prévu pour ce soir. Nous y descendons en bus. Attraction courante, même filmée à la télévision et diffusée en France : des gamins du cru attendent le bus à chaque virage en criant « good bye ». Ce sont les mêmes gamins à chaque fois, qui semblent avoir le don d’ubiquité ou voler plus vite que le bus.

Pour la couleur locale, ils sont vêtus « en chasquis incas », autrement dit en slip sous une lourde tunique de grossière laine colorée d’un seul tenant, serrée à la taille par une corde. Ils courent comme les courriers antiques et la sueur coule sur leurs visages et le long de leurs flancs nus à chaque virage. Mais il n’y a aucun mystère : le secret tient au sentier abrupt qui coupe tous les lacets de la route. En l’empruntant, on peut aller plus vite que le gros engin poussif qui, d’ailleurs, ne se presse pas. Le chauffeur du bus est de connivence avec les mômes : en bas de la pente, il ouvre la porte et le garçon (ce sont tous des garçons autour de 12 ans) monte pour faire la quête parmi les touristes gogos. A une trentaine de personnes par bus, ils peuvent récolter 10 à 30 sols par descente selon la générosité des étrangers, soit en une journée entière bien plus que leur père ne peut gagner habituellement ! Le gosse donne son pourboire au chauffeur du bus. Mais surtout, il ne va pas à l’école pendant ce temps-là tant l’activité peut être lucrative. Je ne suis pas Américain et ne donne rien : les gamins à l’école, pas au turbin.

Catégories : Pérou-Bolivie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,