Randonnée au départ de Cuzco vers Chincheros

Après un solide petit-déjeuner d’hôtel composé d’omelettes, de diverses sortes de pains et de fruits coupés, le café concentré peu goûteux mais le jus de mangue bien épais, nous partons pour la randonnée.

Le bus s’élève sur les pentes de la cuvette où est enfermée Cuzco. La ville étend ses toits ocres comme les vaguelettes d’un lac ; n’émergent que les clochers des innombrables églises. L’engin poussif nous dépose hors de la ville, à l’orée d’un chemin de terre. Nous partons sac au dos. L’air est frais, le ciel lumineux, le soleil encore doux. Le chemin est bordé d’eucalyptus. L’odeur balsamique de l’arbre vient de temps en temps ajouter à l’austérité du paysage. L’air est sec, pauvre en oxygène, l’herbe pousse rase, peu arrosée, la poussière vole en permanence sur le chemin sous un vent presque constant. Quelques endroits pavés rappellent que cette voie fut construite par les Incas. A un virage du chemin, nous apercevons émergeant de la brume le pic étincelant de glace de la Veronica, l’une des bornes de la vallée sacrée, qui culmine à 5800 m. Etrange irruption du sacré dans le terre à terre de la marche. Alors qu’en ce premier jour nous sommes préoccupés de réapprendre à randonner, les pieds vissés au sol, cette vision flottant sur l’horizon nous rappelle que la marche est aussi un chemin spirituel, une rencontre avec une civilisation disparue, une autre approche de l’humain et de l’éternité.

Nous croisons des paysans aux mules chargées de foin, de petits troupeaux de vaches et moutons mêlés. Les gens nous souhaitent toujours le bonjour, plus avenants qu’en Bolivie. Seuls les chiens sont n’aiment pas les inconnus, gardiens vigilants aux crocs acérés qu’ils montrent allègrement dès l’entrée des villages. Nous sommes en période de vacances scolaires pour deux semaines. Les enfants de la campagne jouent entre eux, ou travaillent avec leurs parents, c’est selon.

Le pique-nique a lieu sur une éminence au milieu du paysage. Le chemin se poursuit derrière nous, un autre serpente devant nous, au loin un lac, et la barrière des montagnes qui s’élève haut dans le ciel. Nous la passerons demain. On déballe des légumes acidulés et du poulet froid cuit dans un bouillon d’herbes. Il a beaucoup de goût, c’est une recette péruvienne. La racine de yuca, qui veut se faire passer pour de la pomme de terre, est très étouffe-chrétien. Elle a la longueur d’une carotte, l’aspect du navet, et un goût de pomme de terre farineuse et sèche. Nous sommes en plein soleil et faire « la sieste » est plutôt abrutissant, malgré manches longues, casquette et crème protectrice.

Une bonne moitié du groupe est déjà fatiguée et choisit de rejoindre directement le camp du soir, installé au bord du lac de Piuray, à 3700 m d’altitude. De loin il apparaît comme une lagune vaseuse bordée de quelques roseaux. Grâce au ciel sa couleur est bleu profond. Je choisis l’autre partie du groupe qui poursuit jusqu’au village de Chincheros. Les maisons y sont construites d’adobe, ces briques de terre et de paille hachées séchées au soleil et assemblées avec de la boue. Les rues sont pavées avec une rigole centrale. Elles montent vers l’inévitable « place d’armes » où est bâtie l’église catholique, au centre de tous les villages occupés par l’espagnol. Aux abords du village, nous buvons des cocas dans un bazar qui vend de tout.

Les garçons du village jouent au cerf-volant, indifférents aux étrangers. Leur engin est bâti de sacs plastiques sur une armature en bois. Un essaim bourdonnant des petites filles excitées par le commerce tente de vendre aux touristes force colifichets. Nous nous réfugions dans l’église où elles ne peuvent nous suivre, le Christ en ayant un jour chassé les marchands. C’est une bâtisse carrée, paysanne, au clocher raide, au toit plat à quatre pans, aux murs chaulés. L’intérieur est baroque hispano-indien, tout en dorures et décors chantournés. Les plafonds sont couverts de peinture à fresque, les côtés recèlent des reliquaires à saints, Vierge ou Christ en torture. L’autel est surmonté de miroirs au cadre de bois doré pour augmenter la lumière. Saint-Sébastien, favori de la foi masochiste espagnole, porte l’incongru d’un pagne rouge vif à bretelle, mais son torse a déjà pris deux flèches. Il a le beau visage de la tentation diabolique. Le Christ est piqué, fouetté, courbé. La Vierge est majestueuse, mère idéale, et vous regarde personnellement. Mi-juive, mi-indienne, elle est la Mère de Dieu-fils et la Pachamama inca. Les messes, ici, se disent en quechua depuis Vatican II.

En contrebas de la place d’armes s’élèvent les ruines du site inca. Il ne reste que de gros murs appareillés, de vagues soubassements de bâtiments chargés de surveiller la vallée et de collecter le grain des terres ici fertiles. Plus loin, des terrasses aménagées à l’époque sont encore cultivées.

Nous prenons un chemin bordé de roseaux vers le camp. Le vent se met à souffler plus fort avec le soir, et nous avons presque froid. Le camp est installé au bord du lac, dans un pré bordé du chemin très passant qui mène au village. Les camions soulèvent la poussière. Des gamins curieux sont assis à regarder tentes et préparatifs du repas. La nuit tombe vers 18 h. Le groupe se réfugie dans la tente mess, sauf Salomé qui lit « le Guide du Connard » (traduction Choisik), et Périclès qui teste son espagnol débutant sur les petits enfants. Périclès est un bon vivant rigolard, gaffeur et bordélique ; il travaille chez Renault.

Le repas est excellent. Le cuisinier, Ruben de son prénom, a eu tout l’après-midi pour faire des prodiges : soupe aux légumes frais et au lait, poisson du lac (une truite) accompagnée de riz, papaye et ananas coupés en dessert. Il a été aidé par une jeune femme discrète au frais prénom, Nieve – la neige. Dès le repas achevé, altitude et fatigue physique oblige, chacun se retire sous sa tente.

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