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Dans la campagne andine

Nous allons le long du fleuve, assagi après sa période rapide. Le chemin est campagnard, mais le périple sans grand intérêt. Choisik sait cependant avec bonheur éveiller l’intérêt pour les gens rencontrés. Nous allons ainsi voir de plus près se bâtir une maison en adobe. Les briques ont été préparées, malaxées de terre fluide et de paille, moulées, séchées au soleil. Les murs montent. On les assemble avec du mortier naturel, de la bonne boue gluante qu’un gamin de 11 ou 12 ans, le fils aîné de la maison, prend un plaisir manifeste à malaxer de ses pieds nus, en short, le polo déchiré. Il pellète ce mélange appétissant avant de le hisser tout frais et tout gluant au père, à l’étage, par un seau fixé à une corde passant par une poulie. Les deux petits frères regardent faire mais n’ont pas de tâches précises.

Plus loin, nous allons discuter avec les batteurs de quinoa, cette céréale des Andes très énergétique qui ressemble à de la semoule. Elle se bat comme le blé. La batteuse est ici une machine diesel, mais il faut enfourner les bottes coupées, recueillir la graine dans des sacs et dégager la sortie de la paille. La poussière, de terre et de brins de paille, est étouffante, et les hommes portent tous des foulards noués devant la bouche. Là aussi on travaille à partir de 12 ans à peu près. Sur ce champ, on récolte trois fois par an, nous dit le vieux, deux fois du quinoa et une fois du maïs en alternance.

Nous longeons ensuite des champs de luzerne, de petits pois, de patates. Certaines poussent encore alors que d’autres sont déjà récoltées dans de grands sacs. Bénédiction de l’équateur : l’absence de saisons marquées permet plusieurs récoltes par an. On plante à tout moment, il suffit d’attendre que cela pousse pour récolter, et recommencer aussitôt. Les patates cultivées ici sont belles, plus belles que celles de la montagne, grosses comme le poing. Un peu plus loin, les plants de patates sont en fleurs, de jolies fleurs violettes au cœur jaune.

Passage à gué. L’eau est fraîche à nos pieds nus ; elle court vite sur les galets glissants. Le rio prend des reflets bleutés, irisés, métalliques. Est-ce le ciel devenu gris ? Cette mystérieuse couleur serait plutôt l’effet d’une variété de schiste bleu qui affleure sur les rives. Nous croisons un homme portant sur l’épaule un araire comme à Ollantaytambo ; une femme porte un joug à bœufs ; un petit garçon porte un panier. Toute cette théorie va travailler les champs. Sur le chemin, nombreux sont les chiens, les cochons cherchant provende, les bouvillons broutant à l’attache, et même une chèvre.

Le camp est installé sur le terrain de foot du village de Chilea. C’est un pré bordé d’un chemin de terre et par la voie ferrée ; l’herbe y est grasse et fait les délices des vaches. Elles y ont laissé quelques traces et Gisbert fait « floc » lorsqu’il s’assoit dans sa tente. Il est obligé de la déplacer. Carène a deux belles bouses toutes fraîches dans son entrée. Les porteurs qui ont planté les tentes ne voient rien de particulier à ce voisinage, ni à ces odeurs très campagnardes. Il faut être de la ville pour en être offusqué ! Un chien dort en rond parmi les tentes. Il est affamé et peureux, comme tous les chiens d’ici qui servent de gardiens et pas de compagnons. Le ciel s’est couvert. Le vent a forci depuis le début de l’après-midi, apportant quelques minutes de pluie sur le chemin. Les trains de Machu Picchu à Ollantaytambo passent en face du camp. Les voyageurs de l’ENAFER regardent les tentes avec curiosité, sauf lorsque passe le train de luxe qui conduit les occidentaux de ruines incas en ruines incas.

Une demi-heure avant la nuit commence une partie de foot acharnée entre les porteurs et quelques trekkeurs qui n’ont pas peur de s’essouffler à 2800 m. Lorrain a fait du foot lorsqu’il avait 19 ans, « avant de rencontrer ma femme… ». Il fait merveille parmi ces amateurs des Andes. Mais dans l’obscurité qui descend brutalement les bouses comme les trous du terrain mettent à mal quelques chevilles. Périclès, qui ne se limite jamais, s’est fait assez mal. Diamantin ne joue pas au foot mais a eu « un orteil écrasé » en vidant le raft parmi les rochers boueux ce matin. Il s’inquiète des conséquences de ce bleu pour sa petite personne. Ne peut-on attraper le sida avec ça ? Le pisco sour apéritif n’atténuera qu’à peine ses récriminations médicales. Après un repas de soupe et de truite « du rio » (elles peuvent difficilement être surgelées…), Choisik offre un peu de pisco brut à ceux qui apprécient. La discussion roule alors sur l’alcool. Diamantin s’effare de ce que, à la cantine de sa « boite », « certains prennent une bouteille de vin pour quatre, le midi » ! Vous vous rendez compte ? Ce doit être le début d’une intoxication grave, n’est-ce pas ? « Quand même, nous, les jeunes (hic !) on prend de la Badoit le midi, même quand on va au restaurant. » Cette vision très XIXe siècle de l’alcoolisme « populaire » m’amuse. Boire du vin est plus un acte culturel pour accompagner le repas qu’une façon de se droguer. Il n’y a guère que les salons qui peuvent croire qu’un peu de vin « conduit » à l’alcoolisme lorsque l’on n’est pas « éclairé ». Car une bouteille pour quatre, cela ne fait guère que 19 cl par personne, à 12° d’alcool pour le vin moyen, cela fait 2.25 g d’alcool pur, à diluer par le poids de chacun et qui mettra des heures à passer entièrement dans le sang. J’ai beau commencer à le connaître, ce Diamantin, son snobisme bourgeois et son angoisse du politiquement correct me laissent toujours pantois !

Au matin, le soleil éclaire le massif de la Veronica aux glaciers immaculés. Des écoliers passent sur le pré, en route pour l’école un peu plus haut. Ils ont le visage et les mains lavés, les cheveux coiffés, la raie faite à l’eau. Deux chiens mendient du pain dont un beau noir et beige qui s’apprivoise rapidement, remerciant d’un coup de langue ses donateurs. Mabel et Gisbert content leurs mésaventures de la nuit, surtout cette omniprésente odeur de purin qui les a accompagnés dans leur sommeil, les vaches ayant agi avec enthousiasme et constance autour de leur tente.

Nous repassons le pont dans le village avant de grimper de façon abrupte. Le chemin suit longuement le flanc de la montagne. Nous croisons des cactus de différents types où sont accrochés des lichens appelés ici « barbes de vieux ». Un colibri noir au long bec en pipette aspire le nectar des fleurs rouges du cactus en voletant.

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Des rites du mariage catholique péruvien

Ce matin la gelée blanche a blanchi l’herbe rase des pourtours du stade. Le soleil ne paraît qu’après 8 h au-dessus de la montagne. Rêves peu agréables cette nuit, contraints par le mouton du soir et par le matelas trop fin pour dormir sur le côté. Dès avant le soleil, le coq vient faire des siennes près des tentes, à cocoricoter comme Artaban. Sale bête ! De petits enfants jaillissent des maisons, sifflent et chantent, curieux de la nouveauté que nous représentons. Avec ses braies, son poncho son chapeau, l’un d’eux semble sortir du moyen âge. Je lui donne la barre de céréale de la route.

Choisik nous précise au petit-déjeuner les étapes des rencontres hommes et femmes. Catholiquement, il y en a sept :

1 – la rencontre par le regard (Reksenacuy) ;

2 – l’approche, la préparation aux fiançailles (Sirninacuy). Les parents du garçon concoctent un plat spécial et l’offrent à l’autre famille ;

3 – les fiançailles, les parents du garçon demandent, les parents de la fille acceptent et préparent à leur tour un plat pour l’autre famille ;

4 – les rencontres officielles entre les jeunes gens (Munenacuy) ;

5 – le mariage local, la communauté entière construit en quelques jours la maison des nouveaux époux là où ils le désirent ;

6 – la vie de couple, les enfants (Tianacuy) ;

7 – l’homme va battre la femme et la femme l’homme, les problèmes surgissent dans le couple (Majanacuy). La femme retourne chez ses parents qui vont s’entremettre pour arranger les choses.

Happy end. En cas de veuvage, on peut se remarier.

Comme dans toute culture hiérarchique, on aime les distinctions dans ce pays. Un rapport espagnol de 1558 notait déjà comment les fonctionnaires de l’Inca répartissaient en catégories statistiques les habitants des communautés paysannes. Cette nomenclature est poétique dans son réalisme. De 1 à 3 mois on était « enfant couché » ; de 4 à 8 mois « enfant au maillot » ; de 8 mois à 1 an « enfant sans défense » ; de 1 à 2 ans « enfant marchant à quatre pattes » ; de 2 à 4 ans « enfant qui s’effraie » ; de 4 à 6 ans « enfant qui ne se sépare pas de ses parents » ; de 8 à 12 ans « enfant » (seulement !) ; de 12 à 16 ans « ramasseur de coca » (nos banlieues dealeuses reprennent le flambeau) ; de 16 à 20 ans « coursier » (sans scooter) ; de 20 à 40 ans « guerrier » (comme dans nos armées modernes) ; de 40 à 60 ans « homme d’âge moyen » ; plus de 60 ans « vieil endormi »…

Nous passons sur la route un moment ; elle se superpose parfois au chemin inca que nous nous efforçons de suivre. Le sentier serpente parmi les champs microscopiques installés sur les terrasses des pentes, parmi les buissons de chêne vert et divers arbustes. Parfois, entre deux bouffées de crème solaire émanant de celui ou celle qui précède, on peut sentir la menthe ou l’armoise. Près du rio, dans le thalweg, poussent les eucalyptus – et sévissent les moustiques ! Le parfum des arbres a ici des réminiscences de maquereau au vin blanc. La voie est tranquille, champêtre par rapport aux paysages arides que nous avons traversés ces derniers jours. Mais l’eau, qui vient des montagnes, demeure glacée lorsque l’on y plonge les mains. Sur la route goudronnée un peu plus loin, nous avons vu les porteurs passer au petit trot. Ils portent à peu près deux sacs et demi sur le dos, soit autour de 30 à 40 kg chacun.

Nous rencontrons une communauté en plein travail. Les femmes sont en mantes rouges avec leur assiette à soupe sur la tête et leurs jupes noires, les hommes en ponchos et bonnets. Quelques chiens et gamins courent autour comme les mouches autour du coche. Le groupe charrie de gros blocs de schiste pour réparer la route. Il n’est pas étonnant que le maoïste Sentier Lumineux ait connu quelque résonance dans les campagnes : l’entraide communiste est encore de tradition.

Plus loin, au bord d’une piste de terre, nous abordons une vaste école. C’est jour de rentrée, donc de grand nettoyage. Les enfants y sont accueillis de 3 à 12 ans. Ils sont 35 inscrits, dont une vingtaine qui viennent régulièrement. La directrice nous présente les petits, les grands travaillent à débroussailler et à rechauler un mur. Les petites classes fonctionnent par groupes et étudient les nombres, l’hygiène, les animaux. Nos enseignants sont à leurs affaires, même si, à part les nombres, ils n’enseignent rien comme ici.

Nous poursuivons la descente sur la route où un camion doit monter nous prendre. Nous visitons en attendant l’extérieur d’une petite église perdue. Elle est construite d’adobe, entourée d’un cimetière broussailleux dont certaines croix ont la forme de fourches.

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Tissages péruviens de Ccachin

Nous quittons le bois d’eucalyptus et la rivière murmurante pour grimper parmi la forêt de pins. Grimpée très raide qui nous laisse en eau. Nous passons en une couple d’heures du camp sis à 2700 m au village de Ccachin à 3900 m. Une côte de 1200 m en une matinée, ce n’est pas si mal pour se mettre en jambes ! Le village est installé sur une pente au-delà de la forêt. Il connaît un fort dénivelé entre les rues. Nous sommes accueillis par des cochons noirs et des gamins amicaux qui traînent dans le village en raison des vacances scolaires générales.

Nous visitons dans le haut du village une maison typique des constructions locales, mais assez « riche » pour le pays. Elle est celle d’un porteur qui nous présente sa femme et ses enfants. Construite d’adobe sur un soubassement de pierres brutes ramassées dans les champs, son toit en branchages est recouvert de chaumes. Elle comprend un jardinet entouré d’une palissade de pieux en bois et une seule pièce rectangulaire, éclairée par la porte toujours ouverte. Une petite fenêtre près du foyer éclaire l’endroit où l’on fait la cuisine. Le maïs sèche sous le toit et le seuil de la porte est surélevé d’une bonne vingtaine de centimètres afin que les cochons d’inde – les cuys – élevés à l’intérieur, ne quittent pas la maison. Ils se nourrissent des restes qui tombent et de quelques graines qu’on leur laisse. Ces petites bêtes constituent des réserves de nourriture. L’habitude de les élever ainsi en est prise depuis les Incas. Lorsque nécessaire, on en saisit un pour le tuer, le dépiauter et le faire cuire. Justement un cuy est prêt à être cuisiné dans une bassine en acier. Une fois le cuy cuit, ce sera fête pour la maisonnée.

Face à la porte d’entrée est placée une croix avec quelques images pieuses et une bougie. C’est le lieu saint de la maison. Les lits sont à droite de la porte, un pour les parents, l’autre pour tous les enfants ; en-dessous sont des coffres à vêtements. Le lit du bébé est près du foyer qui couve la nuit, pour qu’il ait chaud sans doute. Ni chaise, ni table, on mange accroupi ou debout. La maison n’est semble-t-il pas un endroit où résider, mais seulement où s’abriter, dormir et ranger ses affaires. Les choses sont dans un invraisemblable entassement, le plus souvent pendues aux murs dans des sacs en plastique pour éviter aux rongeurs du foyer la tentation de les grignoter. On vit dehors, dans les champs, les bois ou dans le jardin, sous l’auvent qui court le long de la façade. L’intérieur est plutôt sombre, y règne une odeur de suie et de graisse de cuisine.

L’un des enfants présents est un garçon, il s’appelle Rolandez et a dans les sept ou huit ans. Il porte des sandales de plastique à semelle de pneu, un pantalon couleur terre et un tee-shirt. Par-dessus cette modernité, il s’est enveloppé du vêtement traditionnel, le poncho de laine et le bonnet à oreilles. Mains noires de terre et bonnet de laine bleue qui lui couvre oreilles et nuque, il aurait besoin d’un décrassage. Mais sous les oripeaux il a les traits réguliers, des yeux en amande écartés qui adoucissent son visage et brillent d’un éclat sombre comme sa frange de cheveux sur le front. Un sourire lumineux lui creuse parfois des fossettes et allonge son regard qui se fait velouté. Curieux et amical, il m’accompagne un peu partout car je lui parle en espagnol. Il ne sait pas me dire son âge, mais m’apprend qu’il a six frères, tous plus grands que lui. Il est le « pequenito ». Lorsque nous quitterons le village, il fera le singe en me regardant, pendu à un arbre par les bras, puis les pieds, pour faire apprécier son adresse de garçon.

Les femmes du village tissent et vendent des bandes de tissu traditionnels colorés en rouge, noir et blanc. Auparavant elles teignaient elles-mêmes, mais il y a belle lurette qu’elles font acheter la laine teinte industriellement à la ville. Le décor est géométrique, semé d’animaux et de personnages. La précision des lignes et la richesse des motifs sont impressionnantes. Les œuvres sont produites sur un métier à tisser rudimentaire composé de traverses de bois que l’on peut voir dans le jardinet devant la maison. L’une d’elle sort en gilet de laine fuchsia vif, le chapeau de feutre en forme de morion espagnol sur ses nattes. Les femmes travaillent au soleil, assises par terre, les enfants autour d’elles. Elles composent des carrés d’un mètre sur un mètre.

Avec le passage de groupes successifs, très intéressés par cet artisanat, l’appétit commercial vient vite et les prix montent à chaque groupe. L’une d’elle voulait 200 sols d’un carré – fort beau – qui a dû représenter quinze jours de travail. 200 sols, cela représente une fois et demi le salaire mensuel d’un instituteur péruvien. Choisik nous dit qu’il ne faut pas encourager la surenchère, ce prix est trop élevé. La mamita lui déclare : « un autre groupe a acheté à 200 alors maintenant je vends à 200. » L’absence de bon sens du touriste moyen, du sens de la mesure, me sidère. Toujours le vieux fond de culpabilité chrétienne rentrée, serinée au catéchisme ? ou les séquelles tiers-mondistes avalées à l’université avec le reste des études ? La charité ne passe pas par la surenchère sur les prix des choses mais par l’aide à ceux qui en ont vraiment besoin. Sait-on que l’on déstabilise une société en payant n’importe quoi à n’importe qui, n’importe quel prix ? La femme au tissage va gagner plus que le mari aux champs ou que le frère instituteur, l’ensemble des relations traditionnelles va s’en ressentir sans transition. Il s’agit d’une prostitution par l’argent lorsque le quantitatif remplace le qualitatif. Ne pas avoir conscience de la valeur des choses, valeur relative à la société que l’on visite, c’est prostituer le talent, jouer de l’avidité des gens. Ce n’est pas plus glorieux que de profiter des corps ! A la sortie du village, dans les champs, l’une des femmes a pris un raccourci pour nous proposer loin des autres de négocier son carré pour moins cher. Elle descend jusqu’à 130 sols, mais l’esprit n’y est plus et personne ne fait affaire.

La montée au soleil par la montagne est peu raide mais dure en raison de la chaleur qui augmente. Le pique-nique, sous les arbustes qui font à peine de l’ombre, est copieux : poulet grillé, riz, salade de tomates, oignons et radis. Il y a du fromage de France et de l’avocat bien mûr. La sieste est abrutissante tant le soleil donne dans un ciel incandescent. Deux faucons bruns planent un moment au-dessus de nous.

La reprise est pénible car nous montons toujours. A chaque crête atteinte, une autre se profile. Mon sac me paraît toujours trop lourd. Après la montée, nous longeons le flanc de la montagne, croisant plusieurs caravanes de mules qui transportent des ballots de paille. Le rio coule en contrebas ; nous devons descendre pour le traverser, puis remonter ensuite pour approcher les villages. Les champs cultivés par les paysans sont parfois très hauts sur les pentes en face. Le soleil les éclaire plus longtemps et les plantations doivent mieux y pousser. Nous traversons des prés marqués de trous réguliers en ligne, comme des terriers de taupes : ce sont des champs de patates, directement plantées à la main dans le sol dur. Mûres, « elles sortent toutes seules », nous dit Choisik sans que nous sachions s’il s’agit d’une histoire de dahu ou d’une réalité… Dans les villages d’ici, les maisons sont construites en pierres car la terre est trop dure et trop mêlée de cailloux pour faire du bon adobe. Les pierres, par contre, parsèment les champs, il suffit de les ramasser et c’est faire œuvre communautaire d’en débarrasser les endroits cultivés. Les toits sont de chaume. Les seuls bâtiments d’allure moderne sont les écoles. Leur toit est alors en tôle. Ils durent plus longtemps mais on ne s’entend plus lorsqu’il pleut dessus.

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Vers le col à 4300 m

La nuit a été fraîche, mais réparatrice pour tout le monde. Nous prenons le petit-déjeuner dehors, face au lac où planent quelques bancs de brume qui voilent les couleurs et adoucissent les formes. Nous reprenons le chemin. C’est une piste poussiéreuse où passent surtout camions et vélos. Nous longeons le lac dont l’humidité enveloppe le paysage comme dans une estampe chinoise. Une berge s’est écroulée il y a un mois, ce qui a mis au jour une couche de marne blanche, insolite dans ce pays de terre ocre. Les gens que nous croisons, les gosses comme les vieux, nous souhaitent tous une bonne journée, avec cette réserve attentive propre à la vraie politesse. Le reflet pastel des monts, sur le lac immobile, agrandit le paysage. Le calme du chemin est propice à la conversation. Mabel et moi évoquons Venise, la mort, et parlons littérature.

Nous traversons quelques hameaux paysans, tous construits d’adobe. Certaines briques fraîchement malaxées gisent au bord du chemin. Le soleil et l’air d’altitude les sécheront vite. Dans les cours des fermes, ânes et mules attendent que l’on ait besoin de leur dos, les poules picorent le sol. Sur le chemin, des chiens vaquent à leurs affaires, des cochons noirs et soyeux cherchent du groin leur provende. Des gamines guident des vaches à la baguette. De temps à autre, au bord d’un champ en cours de labour, un groupe entier de travailleurs se repose, des adolescents aux vieillards. C’est une communauté qui met en commun ses bras pour piocher et bêcher un lopin de terre. Le soleil est déjà chaud malgré un coulis de vent frais qui vient des monts.

Plus nous grimpons, plus la végétation se fait rare et plus les rencontres s’espacent. Les villages, qui ont besoin d’eau pour les hommes, les bêtes et les champs, se rassemblent près du lac. Nous quittons les pacages à moutons et leurs petits bergers. Nous marchons dans l’herbe sèche, de plus en plus rase, qui laisse place au lichen par tache sur les rochers où la terre ne tient plus. Le granit rose donne un aspect fauve à la montagne. Nous suivons une vallée qui descend vers le lac jusqu’au cirque qui la ferme. Sur les pentes, les Andiens (j’aime appeler ainsi les Indiens des Andes) ont creusé des rigoles perpendiculaires à la pente sur plusieurs centaines de mètres. Avec la terre récoltée, ils ont bâti des murets. Ce travail sert à diminuer le ravinement des sols lors des pluies abondantes. Tous les cinq à six mètres, les rigoles s’interrompent pour laisser couler l’eau accumulée vers le bas.

La grimpée essouffle nos poumons peu habitués encore à l’altitude. Selon l’altimètre, nous avons franchi la barre des 4000 m ! Le groupe s’étire très loin, le rythme des uns n’étant pas celui des autres. Et puis il est si agréable de marcher seul, parfois, ou en conversation à deux ou trois seulement. Sous le col, le silence est minéral ; l’oiseau qui pousse son cri en est d’autant plus impressionnant, avec cette résonance propre à l’air raréfié. Au soleil, sous le vent qui passe au-dessus du col, nous nous accordons une pause pour attendre les autres. Assis sur les rochers, je laisse sécher ma chemise. Deux tas de pierres branlantes indiquent le passage. Le col est à 4300 m. Il donne vue sur deux lacs en contrebas, d’un outremer profond, et sur les aiguilles glacées de 6450 m du Picu Sirey. Elles étincellent dans le ciel bleu pastel. De petits cumulus surveillent la vallée sacrée au bout de la descente que nous allons entreprendre. On l’appelle « sacrée » parce qu’elle est creusée par le fleuve Urubamba dont l’eau reflète la nuit la voie lactée. Près de ses rives sont construits de nombreux sanctuaires.

Nous descendons, lentement, puis de plus en plus vite, le corps euphorique de retrouver un peu plus d’oxygène. Les touffes d’herbe sèche et piquante sollicitent les chevilles et les genoux. Nous retrouvons la végétation, les arbustes, puis les arbres. Parmi l’herbe ichu, cette herbe coriace des hauts plateaux, paissent des lamas en troupeaux. Surgissent quelques champs labourés où pousse la pomme de terre.

Nous pique-niquons le long d’un ruisseau où nous pouvons tremper nos pieds. Le repas est composé d’aji de poulet (émincé aux oignons et piments), du sempiternel riz, d’une salade de crudités, et de la mimolette apportée de France dans nos bagages collectifs. Il y a même de l’eau chaude pour le café ! La montée du matin a été éprouvante et ici, au bord du ruisseau, à l’abri du vent, la chaleur est forte. Chacun se cherche un bosquet pour faire la sieste à l’ombre. L’eau attire les serpents et les cuisiniers en tuent un gros. C’est probablement une couleuvre ; elle est en train de digérer une grenouille entière proprement avalée. Les Andiens lui entaillent le ventre au grand dam des dames qui poussent des cris d’horreur devant une telle « animalité » ainsi crûment mise au jour.

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Randonnée au départ de Cuzco vers Chincheros

Après un solide petit-déjeuner d’hôtel composé d’omelettes, de diverses sortes de pains et de fruits coupés, le café concentré peu goûteux mais le jus de mangue bien épais, nous partons pour la randonnée.

Le bus s’élève sur les pentes de la cuvette où est enfermée Cuzco. La ville étend ses toits ocres comme les vaguelettes d’un lac ; n’émergent que les clochers des innombrables églises. L’engin poussif nous dépose hors de la ville, à l’orée d’un chemin de terre. Nous partons sac au dos. L’air est frais, le ciel lumineux, le soleil encore doux. Le chemin est bordé d’eucalyptus. L’odeur balsamique de l’arbre vient de temps en temps ajouter à l’austérité du paysage. L’air est sec, pauvre en oxygène, l’herbe pousse rase, peu arrosée, la poussière vole en permanence sur le chemin sous un vent presque constant. Quelques endroits pavés rappellent que cette voie fut construite par les Incas. A un virage du chemin, nous apercevons émergeant de la brume le pic étincelant de glace de la Veronica, l’une des bornes de la vallée sacrée, qui culmine à 5800 m. Etrange irruption du sacré dans le terre à terre de la marche. Alors qu’en ce premier jour nous sommes préoccupés de réapprendre à randonner, les pieds vissés au sol, cette vision flottant sur l’horizon nous rappelle que la marche est aussi un chemin spirituel, une rencontre avec une civilisation disparue, une autre approche de l’humain et de l’éternité.

Nous croisons des paysans aux mules chargées de foin, de petits troupeaux de vaches et moutons mêlés. Les gens nous souhaitent toujours le bonjour, plus avenants qu’en Bolivie. Seuls les chiens sont n’aiment pas les inconnus, gardiens vigilants aux crocs acérés qu’ils montrent allègrement dès l’entrée des villages. Nous sommes en période de vacances scolaires pour deux semaines. Les enfants de la campagne jouent entre eux, ou travaillent avec leurs parents, c’est selon.

Le pique-nique a lieu sur une éminence au milieu du paysage. Le chemin se poursuit derrière nous, un autre serpente devant nous, au loin un lac, et la barrière des montagnes qui s’élève haut dans le ciel. Nous la passerons demain. On déballe des légumes acidulés et du poulet froid cuit dans un bouillon d’herbes. Il a beaucoup de goût, c’est une recette péruvienne. La racine de yuca, qui veut se faire passer pour de la pomme de terre, est très étouffe-chrétien. Elle a la longueur d’une carotte, l’aspect du navet, et un goût de pomme de terre farineuse et sèche. Nous sommes en plein soleil et faire « la sieste » est plutôt abrutissant, malgré manches longues, casquette et crème protectrice.

Une bonne moitié du groupe est déjà fatiguée et choisit de rejoindre directement le camp du soir, installé au bord du lac de Piuray, à 3700 m d’altitude. De loin il apparaît comme une lagune vaseuse bordée de quelques roseaux. Grâce au ciel sa couleur est bleu profond. Je choisis l’autre partie du groupe qui poursuit jusqu’au village de Chincheros. Les maisons y sont construites d’adobe, ces briques de terre et de paille hachées séchées au soleil et assemblées avec de la boue. Les rues sont pavées avec une rigole centrale. Elles montent vers l’inévitable « place d’armes » où est bâtie l’église catholique, au centre de tous les villages occupés par l’espagnol. Aux abords du village, nous buvons des cocas dans un bazar qui vend de tout.

Les garçons du village jouent au cerf-volant, indifférents aux étrangers. Leur engin est bâti de sacs plastiques sur une armature en bois. Un essaim bourdonnant des petites filles excitées par le commerce tente de vendre aux touristes force colifichets. Nous nous réfugions dans l’église où elles ne peuvent nous suivre, le Christ en ayant un jour chassé les marchands. C’est une bâtisse carrée, paysanne, au clocher raide, au toit plat à quatre pans, aux murs chaulés. L’intérieur est baroque hispano-indien, tout en dorures et décors chantournés. Les plafonds sont couverts de peinture à fresque, les côtés recèlent des reliquaires à saints, Vierge ou Christ en torture. L’autel est surmonté de miroirs au cadre de bois doré pour augmenter la lumière. Saint-Sébastien, favori de la foi masochiste espagnole, porte l’incongru d’un pagne rouge vif à bretelle, mais son torse a déjà pris deux flèches. Il a le beau visage de la tentation diabolique. Le Christ est piqué, fouetté, courbé. La Vierge est majestueuse, mère idéale, et vous regarde personnellement. Mi-juive, mi-indienne, elle est la Mère de Dieu-fils et la Pachamama inca. Les messes, ici, se disent en quechua depuis Vatican II.

En contrebas de la place d’armes s’élèvent les ruines du site inca. Il ne reste que de gros murs appareillés, de vagues soubassements de bâtiments chargés de surveiller la vallée et de collecter le grain des terres ici fertiles. Plus loin, des terrasses aménagées à l’époque sont encore cultivées.

Nous prenons un chemin bordé de roseaux vers le camp. Le vent se met à souffler plus fort avec le soir, et nous avons presque froid. Le camp est installé au bord du lac, dans un pré bordé du chemin très passant qui mène au village. Les camions soulèvent la poussière. Des gamins curieux sont assis à regarder tentes et préparatifs du repas. La nuit tombe vers 18 h. Le groupe se réfugie dans la tente mess, sauf Salomé qui lit « le Guide du Connard » (traduction Choisik), et Périclès qui teste son espagnol débutant sur les petits enfants. Périclès est un bon vivant rigolard, gaffeur et bordélique ; il travaille chez Renault.

Le repas est excellent. Le cuisinier, Ruben de son prénom, a eu tout l’après-midi pour faire des prodiges : soupe aux légumes frais et au lait, poisson du lac (une truite) accompagnée de riz, papaye et ananas coupés en dessert. Il a été aidé par une jeune femme discrète au frais prénom, Nieve – la neige. Dès le repas achevé, altitude et fatigue physique oblige, chacun se retire sous sa tente.

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Machu Picchu

Article repris par Medium4You.

Machu Picchu signifie « vieille montagne ». La cité est bâtie à 2450 m d’altitude, à 112 km de Cuzco. Elle est à environ 3h30 de train de la capitale quand tout va bien ! Il faut « mériter » le lieu. Le départ est très matinal, la foule dense dans la gare, le train pas encore formé mais on échafaude des projets. Le point ultime du voyage, ce pourquoi on est venu de si loin.

Le train entre en gare, chacun gagne sa place, il fait encore nuit. Tiens, le conducteur a beaucoup d’aides, les uns avec des pelles, les autres avec des scies… On comprendra très vite ! Il y a bien sûr le mécanicien, les serre-freins, les bûcherons, les maçons. Le trajet vers le Machu Picchu réserve bien des surprises. Là un arbre tombé sur la voie unique, là un petit pont a perdu quelques troncs, là un glissement de terrain. Qu’à cela ne tienne, ce sont les risques du trajet. Les heures passent. On met pied à terre quand les aides travaillent. Un coup de sifflet, tout le monde rejoint sa place à bord. On redémarre. Un autre arrêt. Les aiguilles de la montre tournent à vous en donner le vertige.

Début d’après midi, arrivée au pied du Machu Picchu. Le train se déverse dans les bus qui vont nous monter par une route vertigineuse là-haut.

Enfin le site du Machu Picchu. Fabuleux, impressionnant, grandiose ! La visite est chronométrée. Le train nous a fait perdre beaucoup de temps.

Le Machu Picchu se divise en quartiers séparés en grande partie par l’esplanade centrale. Deux grands secteurs : la ville supérieure (mirador, garnison, terrasse) et la ville inférieure (greniers, temples, centres artisanaux). Les édifices religieux et les maisons des notables étaient en pierres parfaitement jointes. Les autres maisons (celles des agriculteurs) étaient en pierre grossièrement taillées jointes avec de l’adobe (chaux + terre). Les murs étaient inclinés vers l’intérieur afin de résister aux tremblements de terre. Ces murs robustes étaient recouverts de frêles toits de joncs et de roseaux. Il a été décompté 285 maisons en ruine où habitaient 4 personnes pour une population d’environ 1200 personnes.

On y cultivait fruits, plantes médicinales et fleurs. Le quartier des agriculteurs comprend des terrasses cultivées, un ingénieux système d’irrigation, des rigoles en zigzag.

Le mirador permet de dominer tout le site. Ingénieux système de fermeture de la porte principale de la citadelle : un anneau de pierre au-dessus et deux poignées dans les cavités sur les côtés.

Le tombeau royal est au-dessous de la porte de la citadelle, une caverne en-dessous de la tour centrale qui fut peut-être le tombeau d’un grand Inca.

La rue des fontaines est plutôt une ruelle. Elle est composée d’une série de petits bassins disposés les uns à la suite des autres. Pour des ablutions rituelles ?

La maison de l’Inca comprend des patios intérieurs, un appareillage de pierre particulièrement soigné et les restes d’un mortier.

La maison du prêtre est le temple dit ‘des trois fenêtres’. Le grand temple a sept niches au fond et la sacristie dans le quartier religieux.

Dans le prolongement des temples, une série d’escaliers mène à l’Intihuatana (le lieu où le Soleil est captif) l’observatoire astronomique. C’est le point le plus élevé de la ville et le plus mystérieux sur la placette. Sur cet autel se dresse une colonne tétraédrique servant de gnomon. Elle servait aux Incas à calculer la hauteur du soleil ainsi qu’à connaître l’heure, la date des solstices et des équinoxes.

De l’autre côté, le quartier des prisons, le quartier des Mortiers, le quartier des intellectuels et des comptables. A l’extrémité des ruines, un sentier mène au Huayna Picchu (montagne jeune). Pas de le temps de faire la grimpette, dommage ! Il paraît que l’on est récompensé des efforts fournis par un panorama époustouflant. C’est dur d’être touriste embrigadé en troupeau. Machu Picchu mérite qu’on s’y arrête, qu’on s’y pose, en oubliant la presse et le stress d’une civilisation moderne où le temps sans cesse grignoté exige qu’on passe sans cesse à autre chose.

Le retour tardif se fait quand même dans la bonne humeur. Le lendemain un petit vol pour Lima permettra la visite du musée de l’or. Je crains que ce soit nettement moins impressionnant que celui de Bogota. Et en route pour Ica.

Hiata de Tahiti

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