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San Juan Chamula : l’église

L’autre attrait de cette église est son paganisme affiché. Saint Sébastien est le patron de l’église de Chamula et il a du travail. Rien de catholique dans cette église, je ne sais si l’on y célèbre parfois une messe. Je comprends pourquoi il est interdit de filmer, de dessiner et même d’écrire ! Devant « l’autel », une vieille est en train d’égorger un coq en psalmodiant des paroles qui ne sont pas d’Evangile. De frêles bougies tentent d’éclairer cette scène de sacrifice, creusant les visages et amplifiant les ombres mouvantes des officiants à genoux. Les sorcières de Macbeth ne devaient pas être autres. Le sol est jonché de brassées d’aiguilles de pin qui donnent une atmosphère de crèche à cet endroit que les petites fenêtres rendent sombre. Pas de banc ni de chaise, « on ne s’assoit pas » est un autre de ces mandements menaçants affichés complaisamment en espagnol ET en anglais à l’entrée.

Les « saints » font tapisserie, j’en ai relevé (de mémoire) au moins une bonne vingtaine, pour tous les maux que vous pouvez avoir. Pas de problèmes sans solutions, même les cas les plus désespérés, « amour, affection retrouvée, retour immédiat de la personne aimée, fidélité absolue entre époux, mariage, travail, chance, désenvoûtement, impuissance sexuelle, résout les difficultés de famille, attraction de clientèle pour commerçants, neutralise toute adversité et influence néfaste ou maléfique, surmonte tout obstacle quel qu’il soit » – on croirait une litanie de griot africain dont les cartes vantent les mérites dans les boites aux lettres parisiennes.

C’est la même chose ici. Point de marabouts en cette église mais des saints qui pendent, visages de bois vers vous, prêts à écouter n’importe quelle élucubration d’un air docte et impassible, les lueurs de cierges coulés dans des verres à moutarde allumés à leurs pieds animant leurs visages de bois, leur donnant un œil qui voit tout. Les prières deviennent mélopées, la raison se perd dans le bercement chanté, la cure se fait dans la tête. C’est une psychanalyse vieille comme le monde qui fait « dire » à haute voix les maux qui, s’objectivant en mots, se rendent neutres, s’atténuent, disparaissent.

L’ambivalence des dieux païens et des saints chrétiens a permis de trouver avec pragmatisme un équivalent martyr catholique pour chacun des anciens dieux mexicains. L’ange luttant contre le Mal, saint Michel ou saint Georges, est un guerrier aztèque ; les guerriers morts au combat accompagnaient le Soleil dans sa course comme les anges compagnons de Dieu. Anne, mère de Marie est Toci « notre aïeule », Saint André le Cinquième Soleil, saint Barthélémy Xipe Totec, le dieu de l’écorchement, saint Christophe à tête de chien le dieu qui accompagne les morts.

Saint Jean-Baptiste est dieu de l’eau et protège les moutons alentours, saint Juanito serait son petit frère ; lui protégerait les saisonniers employés dans les fermes de la côte. Saint Jacques est le patron des bêtes de somme, face d’Espagnol têtue comme une mule (il y a de l’ironie méchante chez les Tzotzil). Saint Michel patronne les musiciens, on ne sait pourquoi ; peut-être parce qu’il est chargé de garder leurs femmes quand ils jouent (donc de terrasser le dragon de la luxure ?). Saint Nicolas protège les poules (!) – je ne sais s’il les ressuscite des saloirs bouchers. Saint Jérôme est appelé Jermino, il veille sur tous les guérisseurs par analogie avec son lion qui le garde, le « bolom » comme l’animal est appelé ici. Saint Manuel et saint Matthieu (dieu Telpochtli) veillent sur les gens et sur les enfants.

Saint Jean l’Evangéliste aurait été le premier à cultiver le maïs, il faut y voir la christianisation du dieu maya. Saint Laurent sur son grill a recyclé le dieu du feu Xiuhtecutli. Je trouve même un saint Judas mais ce n’est pas le roux de légende au nez crochu, appelé « pukujes » ici (Juif ou diable) et qui a vendu le Christ pour 30 deniers avant de se pendre. Il s’agit de Judas Tadeo. Il apparaît le dernier de la liste des douze apôtres selon Matthieu 10.3 et Marc 3.18. Sans doute était-il le frère de Jacques le Mineur.

Je ne tarde guère à ressortir sur la place pleine de lumière où se tient un marché aux légumes sur l’esplanade et des artisans dans une rue qui descend. Ce dernier endroit, plus libre et plus vivant offre quelques opportunités de photos. Les gens d’ici n’aiment pas cela, croyant toujours soit que l’on vole leur âme ou que l’on fait de l’argent sur leur dos. Il faut rester discret, agir avec naturel sans assaillir. La photographie est un art du regard, elle ne saurait être une agression. Pas de confrontation pour voler on ne sait quel scoop mais un accompagnement des êtres dans leur vérité d’attitude. Il faut pour cela être seul car je connais trop ce panurgisme des touristes, même des mieux intentionnés, qui, dès qu’ils voient un de leur congénère prendre une vue, se disent aussitôt : « tiens, pas mal je n’y avais pas pensé ». Et hop ! En un tour de main vous avez quatre ou cinq pékins alignés comme à la parade, l’appareil à l’œil. Pas de cela avec moi !

Trois-quarts d’heure nous suffisent largement pour humer l’atmosphère malsaine de l’église et explorer par contraste la place pleine de lumière et de trésors humains. Quelques notables sortent d’un conseil vêtus de la culotte courte, des sandales, du panama et de la tunique tzotzil en laine noire qui leur donne un vague air de yétis. Ils piétinent devant la maison commune que l’on reconnaît à son horloge. Ils portent les bâtons, signes de leur commandement annuel et instruments du respect de l’ordre.

Des gamins jouent, indifférents à l’univers, gavroches de 12 ans aux boutons défaits, petite fille traînant un bébé dans un chariot, petits patauds qui se roulent autour de leurs mamans commerçantes à étal. Passe un adolescent soigné en chemise bleu roi dessinée et en jean noir de noir. Lui aussi porte panama mais il ne doit pas vivre au village, plutôt connaître la grande ville. Est-il un rejeton de l’élite locale ? Le fils d’un fonctionnaire fédéral ou d’un cadre du parti nommé ici ?

Nous reprenons le bus pour une trentaine de minutes. Nous poursuivons à pied, parmi les villages. Le pays apparaît très rural, très fermé. Peu de « bonjour » de la part des paysans ; les enfants, à notre vue, se cachent. Des femmes s’enfuient en attrapant leur dernier né ou un agneau. Notre passage provoque un véritable choc culturel. Nous sommes le premier groupe du premier voyage. Dès la fin de l’année, les touristes qui marchent feront partie du paysage mais on nous prend encore pour des espions fédéraux ou pour des « passeurs » de clandestins vers les Etats-Unis. L’immigration sud-américaine qui traverse le Mexique est en effet très répandue.

Ici la fertilisation des champs se fait encore sur brûlis, méthode ravageuse bien qu’écologiquement « correcte ». A un moment, un verger entier de pêchers est en fleurs. Ces petits doigts roses au bout des branches, agités par la brise, semblent se tendre vers nous pour nous saluer. Ils sont plus amicaux que les gens.

Un champ de maïs séché sur pied dresse ses tiges mortes comme une malédiction vers le ciel. Nous parlons un peu avec le guide du jour ; il nous apprend quelques mots de tzotzil. Bonjour se dit « léoté », au revoir « tian mé », va doucement « oun koun », merci « kolaval » et – grâce à Hélène, qui est belge – nous apprenons que le chou de Bruxelles (appelé à Bruxelles « petit chou ») se dit « itah ».

Nous marchons 21 km en tout aujourd’hui, six heures coupées par la visite de Chamula. Le terrain connaît pas mal de dénivelés. Le groupe est plutôt fatigué de toutes ces pentes à monter puis descendre. Arrivés à la route, nombre veulent attendre que le bus, depuis la ville voisine, vienne nous prendre plutôt que de marcher encore un quart d’heure. Mais le bus, comme le Manitoba, ne répond plus (les amateurs d’Hergé comprendront). Nous poursuivons donc un quart d’heure le long de la route pour atteindre le bourg.

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San Juan Chamula : accueil tzotzil

Nous repartons à pied en traversant le village. Nous visitons à l’orée des maisons une vaste serre à roses où les employés sont en train de cueillir, d’égaliser, d’humecter et d’emballer des bouquets. Je leur demande si nous pouvons les prendre en photo et ils acceptent, heureux. Leur travail s’en trouve comme justifié.

Suit une rude montée, mais nous sommes habitués depuis hier. Il faut bien sortir de la vallée et les plissements volcaniques de la région sont jeunes. Nous aurons ensuite du plat. Le chemin nous conduit à longer une école primaire. Son bourdonnement continu se change en chant à notre vue : « lapiz ! lapiz ! » (des crayons !), crient les mioches. Le guide local du jour distribue des barres chocolatées emportées à cet effet. Les garçons se bagarrent pour les avoir mais dans un chahut plus joyeux que sanguinaire même si l’un d’eux est écrasé au sol par ses copains. Ce sont des garçons, ils aiment les jeux brutaux et savent encaisser. Ils distinguent aussi parfaitement ce qui ressort de la méchanceté ou de la simple exubérance.

Nous poursuivons par des hameaux où se construisent des maisons d’adobe (briques crues séchées) ou de pisé (argile et paille compressés) monté sur claie. Cela jusqu’au village bien connu de San Juan Chamula, chef lieu de la communauté indigène la plus vaste du Chiapas, celle des indiens Chamulas de langue tzotzil. Il chapeaute 84 villages alentours et réunit les 54 autorités indigènes et les 16 policiers locaux élus (ou plutôt « désignés ») pour un an.

Juan Perez Jolote le précise bien dans son autobiographie, Tzotzil, publiée en 1952 et traduite en français aux éditions La Découverte en 1981. Il raconte son existence d’enfant battu par son père ivrogne (qui ne le cognait que lorsqu’il était sobre) ; son départ à la fin de l’enfance pour découvrir le reste du Mexique et la révolution ; puis son retour, une fois adulte, pour se marier et vivre entre ses parents le reste de son âge. La vie des hommes Chamula, à l’entendre, tourne toute autour de l’alcool qu’on offre en toutes circonstances et qu’il est mal venu de refuser.

L’église blanche et bleue a un petit air méditerranéen. Elle a été reconstruite après un incendie et n’a rien d’ancien. Le parvis clos devant elle est la version christianisée de l’espace rituel préhispanique, l’ancien « mur des serpents » de chaque temple nahualt. Il figure le centre du monde avec des reposoirs aux quatre coins et son point central surmonté depuis le 16ème siècle d’une croix de pierre. Reposoirs et croix centrée dessinent le quinconce, signe du mouvement cosmique indien et de l’écoulement du temps.

L’attrait de l’église est tout autre. D’abord par l’interdit qui frappe toute photo à l’intérieur et toute photo sur le parvis lors des cérémonies. Si l’on voulait attirer les foules par ce « mystère », ce ne serait pas mieux ! A l’intérieur, nous constatons vite, cependant, qu’il ne s’agit pas d’une machiavélique opération de marketing mais plutôt d’une xénophobie ethnique que je n’ai aucun scrupule à dénoncer comme telle. Comme je prenais mon carnet pour noter tel ou tel nom de saint, un cerbère muni d’un bâton m’a intimé brutalement l’ordre de n’en rien faire. « Pas de photo, pas de dessin, pas d’écriture ! », m’a-t-il jeté dans un espagnol comminatoire, l’air rogue. Certes, le tourisme, notamment américain, est envahissant et la population a le droit de se préserver de ses atteintes les plus choquantes. Mais pas au prix de la vexation gratuite. La bêtise, suivie de la vanité, puis de l’hypocrisie, sont les défauts que je hais le plus en ce qu’ils changent l’homme en une version sans piles. L’Asie, ô combien plus subtile, a ses interdits touchant à la religion et aux coutumes ; mais ils sont délivrés avec un tact qui font paraître les Toztzil de cette campagne comme de venimeux barbares.

« Barbare » : je n’utilise pas ce mot gratuitement. S’il n’est pas dans ma conception du monde de déprécier les autres cultures sous le prétexte que « la mienne » serait la meilleure – mes critiques des rigidités françaises en témoignent – il n’est pas question d’en rester au très naïf « comprendre, c’est accepter ». Je pense au contraire qu’être clair dans sa tête est la seule façon de regarder les autres avec lucidité.

Les Indiens du Chiapas ne sont pas des agneaux bêlants : outre l’un des leurs déjà cité (Juan Perez Jolote) qui note leur méchanceté gratuite et leur penchant à l’ivrognerie chronique, Jacques Soustelle lui-même, ethnologue respectueux des populations et amoureux du Mexique, en témoigne. Dans Les Quatre Soleils (Plon Terre Humaine 1967, p.235), il narre cette histoire : « En 1868, les Chamula du Chiapas, convaincus que les ladinos (Espagnols) « avaient dans l’antiquité choisi l’un d’entre eux pour le clouer sur la croix et l’appeler leur Seigneur », décidèrent d’en faire autant. Ils choisirent à cette fin un garçon de dix ou onze ans appelé Domingo Gomez Checheb, du village de Chamula et, l’ayant conduit au lieu dit Tzajal-hemel, le clouèrent sur une croix par les pieds et les mains : le malheureux poussait des cris de douleur, tandis que les Indiennes au comble de l’exaltation recueillaient le sang de ses blessures et brûlaient de l’encens autour de lui. Il expira peu après sous les yeux de milliers d’autochtones accourus de toute la région. » Superstition, croyance au complot, exaltation mystique, comportement de secte, insensibilité collective – c’est bien de « barbarie » dont il s’agit.

Certes nous sommes cinq générations plus tard, mais le comportement des habitants du village de San Juan Chamula aujourd’hui ne m’a pas conforté dans l’idée qu’ils seraient désormais incapables de répéter de tels sacrifices démoniaques.

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