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Michel Déon, Les gens de la nuit

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Ecrit court et sec avec un aspect presque policier dans la lignée des Trompeuses espérances, cet opus de la fin des années 1950 n’a pas le charme de Je ne veux jamais l’oublier. Mais il décrit la vie frelatée de desperados pris entre la légitimité redoutable des pères après-guerre, qu’ils aient été dans le bon ou le mauvais camp, et l’absurdité des guerres coloniales offertes par les socialistes Guy Mollet et François Mitterrand sous la IVe République.

Le jeune homme dans le début de sa trentaine qui s’appelle Jean et dit « je » dans le roman est en proie à un violent et persistant chagrin d’amour pour une hypocrite manipulatrice qu’il a eu du mal à quitter. Il en est de ce chagrin comme de la migraine, il ne vous quitte plus. « Cette année-là, je cessais de dormir » est la première phrase du livre.

Les murs gris de Paris cachent les peines et sa nuit envoûte parce qu’elle fait oublier. Travaillant avec des amis dans une société de communication qu’ils ont fondée (ce qui est nouveau à cette époque), le personnage a du loisir. Il dîne avec ses amis ou seul, fait des rencontres, boit beaucoup et fume trop, écoute de la musique nègre dans les sous-sols de Saint-Germain des Prés, de Montparnasse ou de Montmartre – en bref arpente le Gai Paris qui s’assomme passées vingt heures dans les lieux interlopes.

Elle ne reste qu’un prénom, toujours à vif, dont le deuil prend du temps. Passent des demi-mondaines, des putes ou des paumées idéalistes, telles Maggy, Gisèle ou Lella. La première se suicide en se jetant de la fenêtre de son hôtel, écornant l’enseigne qui conservera un côté tordu ; la seconde se drogue et sert de passeuse à des Antillais louches qui tiennent un restaurant et jouent les gros-bras ; la troisième est la petite sœur de l’Antillais chef de gang et distribue des tracts communistes à la porte des facs, traquée par la police. Jean les sautera toutes, appréciant chacune plus ou moins.

Lors d’une bagarre, il fera la connaissance de Michel, un ex de la division Charlemagne, engagé par idéalisme à 19 ans, qui a purgé sa peine dans les prisons françaises et qui peint avec un réel talent. Mais cela ne l’intéresse plus ; il a pris sous son aile Lella, la mulâtresse communiste, et ce choc des idéologies ne choquera que les rassis : les sentiments et les passions sont bien autre chose.

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Le père de Jean, écrivain d’une certaine notoriété mais content de lui, postule à l’Académie française, où il sera élu au cours du roman. Il est désopilant de constater que l’institution n’en veut pas au jeune loup qui raille un peu les vieilles barbes lorsqu’il a 39 ans, puisqu’il y sera élu lui-même en 1978 dans sa 59ème année. Jean n’aime pas le milieu bourgeois conservateur dans lequel il est né et a été élevé. Ce pourquoi, bac en poche, il s’engage à 18 ans comme Michel – mais dans la Légion étrangère pour ne pas mêler le nom de son père à ses frasques de jeunesse. Il y passera trois ans avant de revenir mûri, mais pas guéri de son vague à l’âme dû à l’époque. L’armée fut cependant une armure protectrice dans ces années de post-adolescence où tout est trop sensible : « Nous étions les membres d’un corps solide, bien organisé, qui pourvoyait à notre santé physique, donc à la santé de notre esprit » p.81 (j’ai replacé la ponctuation là où elle devrait être).

Paris la nuit n’est pas ma tasse de thé, mais les noceurs aimeront ce livre du temps d’avant. « Atteindre le bout de la nuit est un sport dont la pratique exige de longs mois d’apprentissage et de savants perfectionnements. Il y fallait de la santé, de l’alcool un peu, pas exagérément. Il y fallait surtout beaucoup de tendresse, de patience et de curiosité à l’égard des êtres de rencontre que le hasard procure et dont le petit jour nous sépare à jamais. Et c’est l’essentielle attirance de la vie nocturne que ces amitiés soudaines qui naissent, brûlent et se consument en quelques jours » p.199. Le lecteur peut retrouver en cette remarque, comme dans tout le roman, le goût de l’auteur pour les gens et leur psychologie, qu’il excelle à tracer.

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Folio 1974, 213 pages, occasion €1.89

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Editions de la Table ronde, édition revue 2015, 192 pages, €17.00

e-book format Kindle, €11.99

Les oeuvres de Michel Déon sur ce blog

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Erskine Caldwell, Le bâtard

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Sans concession morale, rédigé au degré zéro de l’écriture, au ras des gens, le bâtard dont l’auteur retrace la vie est une créature du Sud américain, du machisme ambiant, du racisme ordinaire. Nous sommes à la fin des années 1920 qui verront la Grande dépression économique de 1933 suivre la crise boursière de 1929 puis la crise financière de 1930. Après la parution du livre, le capitalisme s’affolera dans la spéculation, préparé par le mépris des possédants pour les pauvres, qualifiés de perdants.

Le Sud, où l’auteur est né en 1903, recèle la quintessence du peuple perdant. Il a perdu la guerre de Sécession, perdu ses valeurs aristocratiques, perdu l’estime de soi sous les critiques de la presse du nord. Le « petit Blanc » est aussi pauvre que le Noir, mais ne peut se raccrocher à rien. Son sentiment de dégradation est peint ici de façon complète.

Gene Morgan est en effet « fils de pute » au sens littéral, haï par sa mère dès sa naissance parce qu’il l’empêche de se faire les dizaines de mecs dans la soirée qui la font vivre. Elle a failli le tuer et il est sauvé par une négresse qu’il lâchera à 11 ans pour se faire tout seul, en jeune macho sans scrupules. Pas étonnant qu’il soit phallocrate, usant des filles comme de « trous à boucher » (selon la métaphysique de Sartre). Pas étonnant qu’il soit raciste, les Noirs restant à cette époque illettrés et trop peureux pour s’affirmer. Pas étonnant qu’il soit violent, on ne peut se faire soi-même sans en vouloir et en rajouter sur sa virilité. Gonflé de désirs divers, s’abrutissant au travail physique torse nu dans un moulin à coton ou dans une scierie, s’assouvissant sur les femmes qui passent ou dans l’alcool malgré la Prohibition, n’hésitant pas à tuer (même à la scie industrielle), Gene est un jeune : brut, direct, sans pitié. Ce genre d’animal a-t-il une âme ?

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La peinture au vitriol de cette société qui – une grande crise plus tard – votera Trump sans plus d’état d’âme, est si réaliste qu’elle garde des échos aujourd’hui. C’est bien cette société-là qui revient, celle des déclassés, des oubliés, des loosers. Celle qui veut sa revanche sur les autres, sur la société et sur le monde entier. Celle qui marmonne Dieu en piétinant ses créatures, qui impose sa force tant qu’elle existe – puis disparaît par « sélection naturelle » dès qu’elle décline un peu. Une société à la Poutine, dure aux faibles, serviles aux forts.

Le sexe est soumis à cette revanche, pratiqué comme une prédation. Jusqu’au bouleversement de l’amour, qui peut arriver comme une grâce. Gene, en effet, après avoir pris, baisé, violé sans vergogne sa vie durant, tombe en amour d’une « enfant » de 15 ans, peut-être sa demi-sœur. Elle est fragile, vierge et l’émeut. Ce n’est pas une chose à jeter, comme les autres, mais un ange à protéger. Il la ravit, l’emmène loin de sa ville où elle pourrit, ils font un petit.

Mais nul ne vit en diable sans conséquences : le bébé est anormal, trop faible, épileptique et velu. Un vrai dégénéré. Le fils de pute sans âme peut-il engendrer autre chose qu’un monstre ?

Nous sommes en plein dans la psyché américaine, névrosée d’Ancien testament et de Morale biblique rigoriste (Caldwell est né presbytérien). Il y est dit que chacun a un destin et ne peut y échapper ; que les tares sont héréditaires ; que le rachat n’est qu’éphémère. Ce Blanc a une existence noire, telle est la malédiction du Sud. L’animal humain ne peut connaître la rédemption sans un effort continu – qu’il n’est pas prêt à faire le plus souvent, ou n’en a pas la capacité. Et cela, c’est le père qui la donne, lui qui élève le garçon au moins par son exemple, comme le Shériff a élevé son John.

Ici, l’homme ne fait pas l’histoire, pas même la sienne. Il est le jouet de forces qui le dépassent, l’hérédité, l’éducation, la société. La force de ce premier roman vient de l’écriture. Son détachement clinique suggère un cynisme qui fera interdire le livre à sa parution, mais c’est ainsi que les choses arrivent : par hasard, par accident, les circonstances. C’est ainsi que John, le copain de Gene, a couché dès ses 11 ans avec des filles de joie mais, avec Rose, « ils avaient commencé ensemble leur vie d’adulte » quelque part avant 14 ans, dit l’auteur avec naturel (chap. VI). Les choses arrivent, tout simplement, comme chez les bêtes, le meilleur (l’amour) comme le pire (l’avilissement, la mort).

L’auteur, connu plus tard pour La route au tabac, est un écrivain naturaliste. Il est mort en 1987, avant le premier des krachs qui ont jalonné la période récente.

Erskine Caldwell, Le bâtard (The Bastard), 1929, Livre de poche Biblio 2014, 168 pages, €5.90

e-Book format Kindle, €6.99

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Tilman B. Drüeke et Bernard Moinier, Le sel dans tous ses états

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Le sel a mauvaise réputation, il causerait de la tension. Rien de plus faux que cette allégation. Elle est née d’études mal menées entre 1950 et 1970, par des médecins qui ont trouvé un créneau populaire pour se faire mousser, rencontrant l’aspiration générationnelle des classes montantes à se différencier des vieux. Traditionnellement, en effet, le sel aidait à la conservation des aliments – en l’absence de frigo – et était présent dans le lard, le jambon, la morue, les anchois, les harengs saurs, les cornichons en saumure, les olives, en bref dans tous ces aliments de base de la consommation populaire de nos grands-mères (nées au début du XXe siècle). Pour faire « moderne », il fallait aller contre.

Le livre, écrit à deux, comprend trois parties : la première est économique, la seconde médicale, la troisième alimentaire. Le professeur Tilman B. Drüeke a été 40 ans néphrologue et reste directeur de recherche émérite de l’INSERM. Bernard Moinier a été 25 ans secrétaire général de l’European Salt Producers’ Association et le délégué général du Comité des Salines de France, auteur de Sel et société, Le sel dans l’antiquité. L’état de la recherche scientifique médicale sur le sujet est loin d’être aussi clair que l’opinion le croit et, même si un lobbyiste est co-auteur, les arguments présentés sont nuancés et emportent l’adhésion rationnelle.

Le pain et le sel étaient pourtant la base de l’hospitalité chez les Hébreux, et le chlorure de sodium était du sperme cristallisé selon Hésiode. Son pouvoir générateur était mythique, on l’utilisait volontiers contre les maléfices, les Egyptiens en momifiaient leurs défunts, et la mer – d’où sortit Aphrodite (son nom signifie écume) – en contient 35 g par litre (39 g pour la Méditerranée et 275 g pour la Mer morte). Le sel, dans l’antiquité, c’était la vie. Et les animaux qui n’en trouvaient pas naturellement en étaient friands.

Dès les prémices de l’industrialisation, le sel est intervenu comme matière première : dans la conserverie de viande et de poisson, pour élaborer des savons, traiter les peaux, pour le verre et la métallurgie. Plus récemment, pour produire de l’eau potable par désalinisation (Arabie Saoudite). Les villes de Lons-le-Saulnier, de Salisbury, de Salzburg, viennent du mot sel ; des caravanes de sel transportaient la précieuse denrée au travers du Sahara.

Le sel a été exploité dès la plus haute antiquité selon trois procédés : l’agriculture (marais salants, sel de mer), les mines (sel gemme), l’ignigène (évaporation artificielle, sel de flamme). Aujourd’hui, la consommation de sel est faible pour les ménages (10%) et l’agriculture (aliments pour bétail) 15%, l’essentiel étant l’industrie chimique dont les adoucisseurs d’eau (46%) et le déneigement (30%).

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Le rôle du sel sur la santé est important : il maintient l’équilibre homéostatique des cellules, il contribue à l’excitabilité et aux contractions des muscles, il contrôle les secrétions hormonales, il forme l’acide chlorhydrique nécessaire à la digestion, il participe à l’équilibre acido-basique et au transport des sucres et des acides aminés.

Son rôle sur la pression artérielle est dû à ce qu’un apport en sel augmente le volume sanguin. Mais le sel n’est que l’un des facteurs de la « tension ». Selon des études récentes, 30 à 40% seulement des hypertendus seraient sensibles à une augmentation du sel – autrement dit, 60 à 70% ne voient aucun effet. Seuls les obèses sont plus sensibles, tout comme les consommateurs d’alcool. Les auteurs citent la fameuse étude PURE, conduite sur 102 216 sujets adultes non obèses de 18 pays différents, âgés en moyenne de 50 ans, et publiée en 2014 dans le New England Journal of Medicine. Sa conclusion ? « Une diminution de la consommation de sodium de 3 à 2 g ou moins par jour, soit de 7.5 à 5 g de sel ou moins par jour, entraîne une baisse de la pression artérielle négligeable, voire nulle » p.99. Pour faire baisser la pression artérielle, il vaut mieux consommer plus de potassium (dans les fruits et légumes) que de réduire le sel… L’étude française Nutrinet, faite chez 8 670 volontaires, publiée en 2015, a montré que « la pression artérielle n’était corrélée à la consommation de sel ni chez les hommes, ni chez les femmes » p.102.

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Pour la santé – qui est un équilibre – trop comme trop peu de sel nuit. Le minimum vital des apports en sel est de 1 à 2 g par jour. L’OMS (2007) préconise 5 g et l’Agence nationale de santé alimentaire en France (2008) 8 g par jour pour les hommes, 6.5 g par jour pour les femmes et les enfants. Les sportifs, les ouvriers soumis à des efforts et les jeunes qui se dépensent ont besoin de plus de sel que la moyenne, car il s’élimine par la sueur plus que par les urines.

En revanche, les sédentaires, les vieux et les obèses ont besoin de moins de sel, car ils éliminent moins et moins bien. Les patients atteints d’affection des reins, du cœur (insuffisance cardiaque) ou du foie (cirrhose), du diabète de type II, doivent aussi surveiller leur consommation de sel. Le rôle du sel dans l’ostéoporose, l’asthme, les calculs urinaires et le surpoids n’est pas prouvé.

Méfions-nous cependant du sel caché : 70% des apports quotidiens proviennent des préparations industrielles (charcuteries, fromages, pains et viennoiseries, soupes, eaux minérales, conserves). Le jambon cuit contient par exemple 20 g par kilo, le boudin noir et le foie gras 15 g, les biscuits de 1 à 2 g, comme certains fromages. La plupart du sel mis dans l’eau de cuisson des légumes ou des pâtes n’est pas ingéré.

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Le sel peut être un vecteur de produits insuffisants dans la consommation publique : l’iode, le fluor, le fer, l’acide folique peuvent être adjoints au sel de table comme cela se pratique en Suisse, en Allemagne et dans d’autres pays où des carences ont été constatées.

Ce petit livre très complet, précis malgré un peu de jargon médical, comprend 148 références bibliographiques, la réglementation française relative au sel, nombre de tableaux et schémas, et des contacts utiles. Non, le sel n’est pas ce grand méchant aliment que l’on dit ; il est nécessaire au bon équilibre physiologique et avive le goût pour certains aliments. La sagesse est, comme pour toute chose, de tout un peu : pas d’excès, pas de tabou. Sauf si l’on est atteint d’une maladie des reins, du cœur ou du foie, évidemment.

Tilman B. Drüeke et Bernard Moinier, Le sel dans tous ses états – vrai/faux sur un aliment trop critiqué, 20165, EDP Sciences, collection Alimentation et santé, 205 pages, €24.90

e-book format Kindle, €17.90

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Karl Ove Knausgaard, La mort d’un père

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Né en 1968 en Norvège, Karl Ove vit en Suède mais écrit en norvégien. Après des débuts laborieux, car il n’a aucune mémoire, il en est à six tomes d’autobiographie romancée, intitulée Mon combat. Comme le titre, en français, est tout de suite interprété et déformé, l’éditeur s’est empressé de placer le sous-titre en premier. Mais « mon combat » n’a rien à voir avec Hitler, ni même avec la collaboration de Norvégiens durant la guerre ; il est l’expression favorite de la grand-mère paternelle lorsqu’elle raconte des histoires : « Ah, dit-elle, la vie est un compat, disait celle qui ne savait pas prononcer les b. Hihihi » p.484.

Le combat du petit-fils est d’écrire, ce qui veut dire traduire en mots des émotions parfois irrépressibles. Inquiet depuis l’enfance – à cause d’un père autoritaire et volontiers méprisant – il est très sensible, éclatant en sanglots pour de petites choses, même devenu adulte. La mort d’un père est le premier des six tomes de Mon combat, la lutte avec la mémoire qui revient brutalement par bribes, la canalisation dans les formes d’un émoi qui submerge, la fluidité du récit. Ce pourquoi l’auteur se noie de mots ; il a besoin de se mettre dans une ambiance pour faire émerger des ilots de souvenirs sans qu’il en soit bouleversé. L’aspect « proustien » de son œuvre est beaucoup moins dû aux réminiscences de la mémoire ou à la recréation d’un monde qu’à ces longues phrases balancées qui donnent un rythme et posent une atmosphère.

« C’était comme si deux façons d’observer allaient et venaient dans ma conscience, l’une avec ses réflexions et ses raisonnements, l’autre avec ses sentiments et ses impressions et, bien que côte à côte, elles excluaient l’éclairage qu’elles apportaient l’une l’autre » p.261 (la traduction n’est pas claire en français : « qu’elles s’apportaient l’une à l’autre » serait plus vraisemblable…). Toujours est-il que le mot ne va pas toujours avec la chose chez ce garçon, et que beaucoup de « non-dits » font sa part d’ombre. La mort de ce père qu’il aimait tout en le haïssant (ce qui est très courant pour cette génération née de la rupture 1968), et la venue de ses propres enfants qui font ressortir son tempérament et ses défauts qu’il voulait ignorer, ont remis tout en question. Cette question est son combat.

Il fallait ces explications préliminaires pour entrer dans le livre. Car il est épais, parfois longuement descriptif de l’instant, parfois plat. Mais il emporte. Alchimie de l’écriture, le style (mot préférable à « la forme » qu’emploie trop volontiers la traductrice) fait le livre. Dans ce premier tome, la première partie est un délice, racontant l’enfance et l’adolescence de l’auteur selon qu’il se souvient. Son père : « Rien chez lui ne me touchait. C’était comme ça, et puis un jour j’écrivis sur lui et les sanglots éclatèrent » p.530. Il décrit son humiliation à 8 ans face à son paternel, pour avoir vu un visage dessiné dans la mer lors d’un reportage sur un bateau naufragé et être rembarré ironiquement ; ses émois adolescents, sa solitude relative, son manque d’amis, ses tentatives de flirts, son amour éclatant – et impossible – d’une fille de sa classe à 16 ans, prise par un autre.

La seconde partie va pas à pas, lorsqu’il apprend la mort de son père, qu’il n’avait pas vu depuis un an et demi. Mort d’alcoolisme chez sa propre vieille mère, dans une maison qu’il avait rendu infecte à force de bouteilles et de crasse ; sa mort suspecte, la grand-mère étant un brin sénile et disant une fois qu’elle l’avait trouvé immobile dans son fauteuil, une autre fois qu’elle n’avait appelé l’ambulance que le lendemain, sans parler de tout ce sang visible à la morgue sur son visage dont elle n’avait jamais parlé… Avec son frère Yngve, plus âgé et plus doué, mais dont il est très proche par sensiblerie, Karl Ove va décrire ces moments où le père le hante, le doute sur sa mort, ses remords. Perdre son géniteur, c’est devenir adulte, et l’écrivain en a peur – comme si son passé d’enfance devait l’inhiber. Écrire est un défouloir, une catharsis, une psychanalyse. Ce pourquoi ces pages sont si prenantes, même si son existence fut si banale.

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Amoureux mais transi, il emmène celle qu’il ne doit pas toucher au cinéma ; il a 16 ans, est beau comme le Tadzio de Mort à Venise, disent les amis de son grand frère (p.402). Le film est français, intello, et s’appelle 37°2 le matin (pourtant sorti en 1986, l’auteur avait alors 18 ans…). Dès le début, un couple baise et ne fait que baiser… La fille qui l’accompagne est gênée, lui ne sait plus où se mettre. Scène cocasse et émouvante – salauds d’intellos qui déconstruisent jusqu’à la fleur bleue ! (Moi non plus, je n’ai jamais aimé ce film trop complaisant dans le fusionnel destructeur). Mais c’est le printemps : « Quand on a seize ans, tout cela impressionne, tout cela laisse des traces car c’est le premier printemps qu’on vit vraiment comme un printemps, sans toute sa sensualité, et c’est en même temps le dernier, en comparaison tous les autres printemps à venir seront plus pâles » p.208 (la traductrice ne sait pas où placer correctement les virgules).

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Karl Ove est de cette génération « cool » que la génération autoritaire de son père ne peut pas comprendre – d’où cette névrose qui a fait tant de mal à tant de gamins, entre interdit formel et interdit d’interdire – la transgression, le rock, l’alcool, le tabac, la drogue, la baise. Dans les pays nordiques, cela se produit à la fois plus tard en plus approfondi, tant l’anglais est une seconde langue et tant la tradition luthérienne avait étouffé la sensibilité qui désormais explose. « Moi, j’étais pour l’indulgence, contre la guerre, l’autorité, la hiérarchie et toute forme de dureté, je ne voulais rien apprendre par cœur à l’école en pensant que mon intellect se développerait plus organiquement [« naturellement » serait plus juste, traductrice !] ; bien à gauche politiquement, j’étais révolté par l’injuste répartition des richesses mondiales (…) J’étais persuadé que tous les hommes avaient la même valeur et que les qualités d’un être humain étaient plus importantes que son apparence » p.226. Voilà un bon résumé de la génération cool des années 70 et 80, qui deviendra bobo dans les années 90 et 2000. Mais cette banalité même est universelle parce que la littérature fait sortir de l’intime la vérité humaine que celui-ci contient. La vie est d’abord affective et, lorsqu’elle est mise en mots, elle devient miroir de tous.

Lisez ce combat d’un Tadzio de Norvège, il vous envoûtera.

Karl Ove Knausgaard, La mort d’un père – Mon combat 1 (Min Kamp), 2009, Folio 2015, 545 pages, €9.20

e-Book format Kindle, €8.99

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Barbecue

Lorsque les beaux jours sont établis et que les vacances se terminent, la vie sauvage de la plage se poursuit parfois au jardin. Dans les maisons de campagne ou autour des piscines des villas de banlieue. Les enfants veulent conserver un reste de liberté et les parents l’illusion du cocon familial.

piscine gang de gars

C’est alors que prend place chaque dimanche la cérémonie du barbecue.

Barbecue

Finie la corvée d’oursins ou la pêche mouvementée sur un canot qui tangue. Tous sont gavés de sel et retournent à la viande. Le père, comme il se doit, reprend son rôle de chasseur protecteur. Il s’occupe du feu et de la viande ; sa femme des salades de fruits et des enfants.

Certes, Monsieur ne va chasser le steak qu’au supermarché, l’agrémentant de saucisses et de côtelettes, mais il prend un air préhistorique pour allumer les braises qui attirent les garçonnets, et allumer les appétits de tous dès que se dégage l’odeur de grillé.

Malgré le féminisme d’ambiance, les épouses ou compagnes s’occupent des gosses. En général en troupe d’âge. Les plus petits sont à nourrir avant, sous peine de déboires ultérieurs. La sieste bienvenue laissera les adultes dans un calme relatif. En attendant, pas besoin de vêtements ! Le gamin s’en met partout et adore ça. Le toucher par les mains et la bouche, la matière sur la peau, est ce qui lui convient.

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Cet atavisme perdure fort longtemps en grandissant. Les petits garçons, au sortir de la voiture qui les a amenés chez les cousins, se mettent en mode vacance : tee-shirt enlevé, pieds nus et culotte déboutonnée. Ainsi à l’aise, ils ne tardent pas à s’asperger d’eau au pistolet ou – mieux ! – de s’enduire le torse et la tête de mousse à raser. Les fillettes se montrent moins, mais les plus jeunes ne portent rien dessous la robe ; pour les adolescentes, seule une culotte peut être devinée, rien en haut comme dans les films des années 70.

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Quand ce n’est pas le retour à l’âge fécal de Freud, dès le début de l’adolescence. La moindre flaque de boue suffit à rendre les garçons gris d’exubérance. Ils adorent se rouler à poil dans la terre molle, se maculent avec enthousiasme la peau nue d’argile comme maman quand elle se met son masque pour être belle.

boue gamin nu

Mais pas question d’aller ainsi dans la piscine : passage au jet obligatoire. À leur grand bonheur d’ailleurs, tant l’eau et le gamin font bon ménage. Ce sont ensuite des défis, des comparaisons, des exercices.

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Les préados examinent leurs abdos, les ados leurs pectos.

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L’un d’eux enlève même le bas pour proposer une partie de ballon dans l’eau. La pudeur des voisins sera sauve tandis que la sensation sera exquise – et fera des émules, par défi. Tout ado est programmé pour tester les limites sociales, et éprouver la force des sensations brutes. Aux adultes de les poser, ces limites, et d’être indulgents pour les transgressions mineures.

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Avant qu’un autre défi appelle la vigilance : l’alcool. Tout interdit est fait pour être transgressé, mais tout interdit pose les bornes à ne pas franchir. Braver, tester, voir jusqu’où on peut aller – sonder aussi combien les parents et les autres tiennent à eux – tel sont les rôles utiles de l’interdit. Il permet de venir soi, de mesurer sa force, sa résistance, mais aussi l’amour qu’on vous porte.

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La vie sauvage à la maison résorbe ce que l’appel du large a pu offrir de libertés en tous genres. Le barbecue est cette cérémonie de passage entre la plage et l’école, un rituel de rentrée. De quoi rester nu encore un peu, nourri de gibier et de fruits comme aux temps immémoriaux, avant que les légumes-ragoûts ne reprennent leur place d’hiver.

 

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Mettez-vous au parfum

Un parfum est constitué de trois « notes » qui sont des senteurs particulières. Leur assemblage selon de savants dosages fait l’originalité d’un parfum. Le « piano » permet au nez de composer, tout comme un musicien avec ses notes.

Grasse usine Fragonard piano du nez

La plus volatile – mais aussi la première que l’on sent – est la note de tête ; composant près de 30% du parfum, elle disparaît rapidement. Légères, gaies, fraîches, on trouve des agrumes (bergamote, raison, citron ou citron vert, orange, pamplemousse), des conifères (pin, sapin, cyprès), certaines herbes aromatiques (basilic, laurier, romarin, menthe, coriandre) ou certaines fleurs (lavande, néroli – ou fleur d’oranger).

La signature d’un parfum est la note de cœur – à 50% de la dose, c’est ce qui rend le parfum boisé, fruité, ambré, floral et autres ; elle subsiste jusqu’à quatre heures de suite. Épicée (poivre noir, cardamome, cannelle, clou de girofle, muscade), boisée (sapin, genévrier, bois de rose) ou fleurie (camomille, jasmin, iris, néroli, rose, ylang-ylang, géranium), la fragrance constitue l’âme du parfum.

Le complément qui renforce et fixe la note de cœur est la note de fond pour 20% ; elle peut subsister plusieurs heures sur la peau et plusieurs mois sur un vêtement – voire plusieurs années, s’il est enfermé. Cette note est surtout boisée (cèdre, cyprès, bois de santal, pin) ; on utilise aussi des racines (iris, gingembre, vétiver), des herbes (patchouli), ou encore la vanille, le miel, l’ambre ou le musc.

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Ce sont les notes de fond qui commence un parfum ; le nez incorpore ensuite les notes de cœur puis les notes de tête. Le total des huiles essentielles n’entrent que pour 15 à 30% dans un litre de « parfum » (le reste est de l’alcool ou de l’huile et de l’eau distillée), de 8 à 20% pour une « eau de parfum », de 6 à 12% pour une « eau de toilette » et sous les 8% pour une « eau fraîche ». Le support du parfum peut être une huile végétale pour mieux tenir sur la peau (jojoba, amande douce, pépins de raisin), un alcool neutre pour se diffuser plus vite (vodka), ou de la cire d’abeille (ou cire de soja, ou beurre végétal) pour les baumes ou sticks.

Grasse usine Fragonard distillation

Le Comité français du parfum a classé les créations de parfums en sept familles :

  1. Hespéridés : zestes d’agrumes (orange, bergamote…), floral (chypré), épicé, boisé, aromatique.
  2. Floraux : (rose, tubéreuse…), en une seule fleur, lavande, bouquet floral, fleuri vert, aldéhydé, boisé, fruité.
  3. Fougères (rien à voir avec ces plantes), associent notes boisées et lavandées : fougère, fougère ambré doux, fleuri ambré, épicé, aromatique.
  4. Chyprés (selon le parfum « Chypre » créé par François Coty en 1917), odeurs de mousse de chêne accompagnées de notes fleuries et fruitées : chypré, chypré fleuri, fleuri aldéhydé, fruité, vert, aromatique, cuir.
  5. Boisés, plutôt destinés aux parfums homme : santal ou cèdre, patchouli, vétiver : boisé, boisé conifère hespéridé, aromatique, épicé, épicé cuir, ambré.
  6. Ambrés ou orientaux : fragrances chaudes et poudrées, parfois aux accents vanille : ambré fleuri boisé, fleuri épicé, doux, hespéridé, semi-ambré fleuri.
  7. Cuirs : davantage masculins, évoquent les odeurs de tabac, de fumée ou de peau tannée : cuir, cuir fleuri, cuir tabac.

Grasse usine Fragonard eaux de toilette

La visite de la boutique Fragonard à Grasse permet de voir et de humer la variété des déclinaisons cosmétiques et parfumées. Les Japonais sont ravis ; les Français en visite aussi. Un test permet de savoir quel parfum vous convient le mieux, des échantillons gratuits de les tester à la maison et de les faire goûter à d’autres, un site internet de commander en ligne. La Fleur de l’année est l’iris. De beaux cadeaux en perspective !

Catalogue et commande par Internet : www.fragonard.com (je n’ai aucune commission sur les ventes)

Grasse usine Fragonard boutique

  • L’usine historique : 20, bd Fragonard, 06130 Grasse, tél 04 93 36 44 65
  • Ouverte tous les jours de septembre à juin : 9h-18h00 (fermé de 12h30 à 14h de mi-novembre à mi-décembre), en juillet et août : 9h-19h00. Vente de produits à prix de fabrique.
  • Visites guidées gratuites toute l’année.
  • Groupes : contacter par téléphone du lundi au vendredi au 04 93 36 44 66, ou par courriel : tourisme@fragonard.com
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Parfumerie Fragonard à Grasse

Fragonard parfumsIl m’est arrivé récemment de visiter l’usine de la parfumerie Fragonard à Grasse, nommée en 1926 en hommage au peintre. Annexe à un palais-musée provençal du XVIIIe siècle et surmontée d’un musée sur la parfumerie, cette usine vous détaille toutes les étapes nécessaires de la fleur au flacon. La mode du parfum est venue d’Italie à la Renaissance avec Catherine de Médicis. Le « parfum » venait auparavant « par la fumée » (origine du mot), en brûlant des bois résineux ou autres matières qui dégageaient des odeurs agréables. La chimie en plein essor à la Renaissance (grâce à l’alchimie…) sait mieux extraire les essences et distiller les fragrances. Autrefois réservés aux dieux, le parfum participe désormais à l’hygiène corporelle, à la médecine et au plaisir.

La « capitale » française de la parfumerie ne se situe pas à Grasse par hasard. Géographiquement, la ville est entourée de terrains propices à la culture de fleurs (lavande, myrte, jasmin, rose, fleur d’oranger sauvage, mimosa) et baigne dans un climat idéal ; Chanel possède par exemple ses propres plantations de rose et de jasmin autour de Grasse. Historiquement, la spécialisation médiévale dans le cuir encourage le parfum – car le tannage sent mauvais. Les gants de cuir parfumés sont à la dernière mode à la cour au XVIe siècle !

A l’origine artisans qui bricolaient dans leur boutique, les parfumeurs sont désormais industriels. Ils spécialisent les métiers, de la culture des fleurs ou le négoce des matières au « nez » qui va assembler les extraits en un parfum unique au nom évocateur.

Grasse usine Fragonard enfleurage a froid

Les fleurs fraîches sont cueillies à maturité au lever du jour et à la main, à cet instant de grâce où leur parfum est le plus développé. Elles sont traitées immédiatement par enfleurage à froid pour donner ces matières premières naturelles qui entrent à la composition des parfums de haute gamme. Ces concentrés (huiles essentielles, huiles concrètes, huiles absolues, résines, distillation moléculaire) sont ensuite dilués dans environ 80% d’alcool pour obtenir le parfum lui-même. Mais ces « jus » bruts servent aussi d’arômes alimentaires à l’industrie.

Grasse usine Fragonard carte parfums du monde

Tous les parfums n’existent pas à Grasse, aussi sont-ils négociés dans le monde entier selon les spécialités. Aujourd’hui, les extraits de plantes ou d’autres matières végétales ne constituent que de 10 à 50% d’un parfum : elles sont chères à extraire et rares ; ce sont les molécules chimiques de synthèses qui forment le reste. Mais les « jus » n’entrent que pour environ 2% du prix public d’un parfum : tout le reste est le coût du marketing et la valeur de « la marque ».

Grasse usine Fragonard enflaconnage

L’enfleurage à froid est nécessaire aux fleurs très fragiles (jasmin, tubéreuse, jonquille) qui ne supportent pas d’être chauffées. Les fleurs sont directement mises sur de la graisse neutre, qui va capter le parfum. Ces pommades sont ensuite traitées à l’alcool pour obtenir une essence.

Grasse usine Fragonard alambics

L’extraction consiste à faire infuser les pétales ou les feuilles de la plante dans un mélange de solvant et d’eau, hier une huile, aujourd’hui de l‘éthanol, du benzène ou du dioxyde de carbone. Une fois le solvant évaporé, reste une matière à consistance de cire, la « concrète ». L’huile est éliminée par chauffage avec de l’alcool pour obtenir de « l’absolue ».

Grasse usine Fragonard filtre après distillation

La distillation consiste à extraire le parfum de la matière végétale par la vapeur d’eau dans un alambic. La vapeur entraîne l’odeur du produit (comme le savent les cuisiniers). Par refroidissement dans le serpentin, la vapeur condensée donne de l’huile essentielle. Pour 1 kg d’huile essentielle, il faut 3 tonnes de pétales de rose, 1 tonne de fleur ou 200 kg de lavande. Seul l’odeur du muguet est impossible à extraire, c’est toujours un parfum de synthèse ; mais c’est l’inverse pour le patchouli, que la chimie ne parvient pas à reproduire.

Grasse usine Fragonard assemblage

Le concentré sert aussi à parfumer des savons.

Grasse usine Fragonard savon parfums

De toutes les couleurs, une machine mélange les extraits avec de la base pour savon chauffée, puis sort un colombin souple qui, passé dans une emboutisseuse, permet des formes diverses : ici des œufs, présentés en boites de six.

Grasse usine Fragonard savon preparation

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  • L’usine historique : 20, bd Fragonard, 06130 Grasse, tél 04 93 36 44 65
  • Ouverte tous les jours de septembre à juin : 9h-18h00 (fermé de 12h30 à 14h de mi-novembre à mi-décembre), en juillet et août : 9h-19h00. Vente de produits à prix de fabrique.
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  • Groupes : contacter par téléphone du lundi au vendredi au 04 93 36 44 66, ou par courriel : tourisme@fragonard.com
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Arnaldur Indridason, Les nuits de Reykjavik

arnaldur indridason les nuits de reykjavik

Depuis la fin des années 1990, l’ancien journaliste diplômé d’histoire Arnaud fils d’Indridi, distille ses romans policiers islandais au rythme d’un par an. Une dizaine d’années après avoir commencé, et muni de tout l’enrichissement psychologique que son personnage de fiction Erlendur a imposé malgré lui à son auteur, il se préoccupe de ses débuts dans la police – comme pour mieux le comprendre.

La première enquête d’Erlendur est donc livrée au lecteur d’un ton intimiste, tout enrobé de nostalgie. L’île va fêter ses 1100 ans d’existence, nous sommes donc en 1974. C’est la grande période hippie où le monde change, s’ouvre, et où le système du capitalisme débute la succession de crises qui va culminer en 2008. L’Islande est encore une île assez préservée, malgré la présence des troupes américaines dans le cadre de l’OTAN. La pêche constitue la majeure partie de l’activité, avec les services publics.

La vie de la capitale, Reykjavik, se déroule dans la tradition : alcool, bagarres, accidents, disputes conjugales. La drogue commence à faire des ravages, importée par cargos depuis les Etats-Unis, mais ne touche que les jeunes désœuvrés qui, le plus souvent, lâchent les études après 14 ans. Certains adultes, éprouvés psychologiquement par un événement de la vie, sombrent dans la dèche, s’enivrent et clochardisent. Mais le crime nest pas que dans les basses classes.

Erlendur, policier de proximité, aime les « nuits de Reykjavik, si étrangement limpides, si étrangement claires, si étrangement sombres et glaciales » p.77. Il suffit d’avoir comme lui arpenté les rues lors des nuits blanches de l’été pour ressentir cette étrangeté faite du silence dans la ville et de l’obscure clarté du ciel, comme si l’on était sur une autre planète. Les gamins, qui n’ont pas grand-chose à faire le jour, sinon jouer dehors, construisent des radeaux de planches récupérées pour glisser sur les tourbières.

C’est là qu’un trio de 12 ans découvre le cadavre demi-immergé d’un clochard, Hannibal. De saisissement ils tombent à l’eau, mais ont bien plus peur que froid. Erlendur connaissait vaguement le clochard ; par empathie, il pose des questions ici ou là. L’accident qui a bouleversé la vie d’Hannibal est un peu comme celui qui a bouleversé la sienne lorsqu’il était enfant, la disparition de son petit frère dans une tempête de neige où ils étaient pris tous les deux, dans la lande bordant les fjords de l’est. Lui seul a été sauvé. Tourmenté de remords depuis, est-ce pour cela qu’il veut savoir ?

De fil en aiguille, il va dérouler la pelote sans vraiment le vouloir, n’étant en rien chargé de l’enquête. Mais il va attirer l’attention de supérieurs à la Criminelle, ce qui va orienter son destin.

Grave et pudique, dans l’atmosphère tranquille un peu nostalgique de cette époque encore préservée, dans une Islande qui ne connait encore ni fast-food ni pizza, l’enquête va son petit bonhomme de chemin, au rythme des patrouilles. Erlendur y connait sa future femme, qui attend un enfant de lui ; ils vont emménager dans un appartement commun. Il est remarqué pour ses dons d’enquêteur ; il va être recruté par un nouveau service.

Le Maigret nordique rumine ses enquêtes par intérêt pour les gens. Il sait combien ils sont vulnérables et peuvent tomber ; il ne leur en veut pas, il les empêche cependant de faire trop de mal aux autres. Une belle parenthèse dans la violence égoïste des jours présents.

Arnaldur Indridason, Les nuits de Reykjavik – La première enquête d’Erlendur, 2012, Points policier 2016, 354 pages, €7.70

e-Book format Kindle, €7.49

Les romans policiers d’Arnaldur Indridason chroniqués sur ce blog

Voyage en Islande sur ce blog

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A Noël dans l’île de la Cité

La Cité est un État dans l’État à Paris, un quartier préservé au cœur même de la Ville. Contrairement à Londres, la Cité n’est pas la City financière, mais le lieu du droit et de la religion.

noel a paris rue st louis en l ile

La rue Saint-Louis-en-l’Île, qui la traverse de part en part, garde une atmosphère quasi médiévale, surtout en hiver, lorsque la nuit tombe tôt et que les boutiques s’allument.

bistrot a paris rue st louis en l ile

Rien que le bistrot fait envie par son atmosphère quiète, toute de cuivre, de verre et de bois.

boucherie a paris rue st louis en l ile

La boucherie ferait presque aimer le bœuf, malgré les hormones, la vache folle et les injonctions morales des écolos sur le méthane.

charcuterie a paris rue st louis en l ile

La charcuterie, d’où sortent de savoureuses odeurs de cochon cuit, rappelle que la France n’est pas encore un pays musulman. Faudra-t-il, pour cause de politiquement correct et ne pas « choquer » les religions susceptibles, vendre bientôt le cochon sous le manteau – comme l’alcool au Pakistan ?

confiserie a paris rue st louis en l ile

Noël est le temps de la confiserie, dont quelques boutiques offrent le choix.

noel berthillon a paris rue st louis en l ile

Berthillon le glacier fait de nombreuses affaires, même en dehors de l’été. Les amateurs cherchent plus le goût du fruit et la légèreté en fin de repas que le froid sur la langue, après les agapes chargées de Noël.

restaurant a paris rue st louis en l ile

Le restaurant est prêt, les tables installées attendant les pratiques.

creche de noel a paris rue st louis en l ile

Une discrète crèche de Noël, dans une vitrine, évoque les traditions. Oui, la France est surtout un pays chrétien, dans sa longue histoire. Nous ne sommes pas Américains, pot mélangé de diverses provenances (après éradication des Indiens). Que les bobos mondialisés se le disent : ils ne font pas la Loi ; qu’ils se haïssent eux-mêmes de leur insignifiance : c’est leur croix. Pour le reste, les Français aiment le bon vivre avec Rabelais autant que vivre à propos avec Montaigne.

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Corps et esprit à Tahiti

Une maison close à Tipaerui, aux portes de Papeete. La madame Claude locale employait six vahinés âgées de 18 à 22 ans qui étaient bien traitées, avaient le droit de jeter un œil discret à l’arrivée du client et de refuser la passe si l’homme n’était pas à leur goût ou était une connaissance. Les clients ? Des hommes âgés de 30 à 70 ans pour la plupart mariés. Les tarifs ? Entre 10 000 et 15 000 XPF la passe (84 à 126€) en fonction des prestations demandées. 4 000 appels téléphoniques en un an ! 18 mois de prison – avec sursis- pour la tenancière.

tahiti fesses nues

Violence, violence : Il met deux hommes KO et frappe son frère à la tête au coupe-coupe. Il violait sa nièce de 11 ans tous les soirs : 12 ans de réclusion. En 2013, la brigade de prévention de la délinquance juvénile de la gendarmerie a eu à traiter 230 dossiers d’agressions sexuelles et viols sur mineurs. Il a 18 ans à peine, 13 condamnations, et s’en prend aux magistrats. Le juge lui demande « Vous faites quoi toute la journée ? » Le jeune homme « Je cambriole ».

Un papi de 67 ans tabasse son mo’tua de 8 ans et l’envoie à l’hôpital, 45 jours d’ITT un bras fracturé, parce que l’enfant s’en prenait à un chien qui l’avait mordu ! A Bora Bora, la perle du Pacifique, trois jeunes s’en prennent à un automobiliste, un le frappe à coups de poings, de pieds, l’homme est à terre inconscient. Il décédera peu de temps après. Pourquoi ? « J’ai pété les plombs ». Ses deux autres amis ne sont pas intervenus. Le frappeur avait beaucoup consommé d’alcool… Certaines communes, devant cette hausse de la violence, ont limité voire interdit la vente d’alcool le week-end. Elles sont allées voir les parents de ces jeunes violents, car beaucoup de parents n’éduquent plus leurs enfants ou se laissent aller. La solution ? « Il faudrait que tous se donnent la main » pour combattre cette violence.

La plantation de paka et son commerce se portent bien, merci. Le pakaculteur de Papara reconnaît avoir écoulé 1 200 pieds de cannabis en moins d’un an. Au prix de 60 000 et 125 000 XPF le pied de paka. La gendarmerie détruit régulièrement les pieds quand elle les découvre et l’on considère que Papara, Paea et la presqu’île de Taravao sont les greniers de ces cultures sur l’île de Tahiti. La gendarmerie estime qu’un pied de pakalolo d’1m50 pouvait produire de 20 à 25 boîtes (en général petites boîtes d’allumettes) telles que celles qui sont revendues à 5 000 XPF (42€) dans la rue et ainsi générer un bénéfice compris entre 60 000 et 125 000 XPF (1050€) le pied.

eglise adventiste tahiti

Comme antidote : trois semaines de conférences en soirée données par un pasteur évangélisateur de l’Église Adventiste venu spécialement de Nouvelle-Zélande… Beaucoup de monde, l’homme est un pro. Ses discours sont rôdés. Il est bilingue anglais-français, originaire des Seychelles. Le matin, dès 5 heures, il réunit ses paroissiens dans le temple afin d’écouter les enseignements de la Bible, remettre les points sur les i, re-booster leur foi, prier. Il semble qu’il y avait un relâchement dans l’église adventiste de Polynésie, certains croyants avaient besoin d’être secoués de leur torpeur. « Il faut prier à tout moment, être de bons enfants, de bons parents, pratiquer le jeûne, manger végétarien » – enfin une totale remise en pratique des consignes adventistes. « Jésus revient bientôt. – Il devait revenir en 1844 ? – Alors, il a du retard ». A mon humble avis, les croyants n’étaient pas encore prêts.

Les conférences de soirée (19 heures-21 heures environ) sont traduites en tahitien par un bénévole laïc, à destination des ma’ohis. La majorité des présents sont attentifs sauf quelques énergumènes, surtout des ados qui, casquette vissée sur la tête, i-phonent à tout rompre. Cette lecture expliquée de la Bible est fort précieuse et nécessaire pour un grand nombre d’individus. A la fin de ces trois semaines de séminaire, un nombre important de demande de baptêmes a été annoncée et ont eu lieu sous le grand chapiteau. Certains catholiques, riches, ayant demandé le baptême aux Adventistes ont été pris « en chasse » par les membres du clergé. Les catholiques pauvres ayant été nouvellement baptisés adventistes n’ont pas reçu ces visites. On peut sauver toutes les âmes ou certaines seulement en fonction de l’épaisseur du portefeuille ?

Le concubinage, si courant en Polynésie française, est interdit de cité dans l’Adventisme. Les personnes ayant demandé le baptême par immersion au pasteur ont été priés de régulariser leur situation matrimoniale. D’abord se marier, ensuite le baptême. En attendant le mariage il ne faut plus vivre sous le même toit. Certains en profitent pour faire payer le repas de mariage à l’Eglise (en fait les généreux donateurs) repas où ils inviteront toute leur famille et amis, au bas mot une centaine d’affamés et ils emmèneront en plus les doggy-bags à la maison. Pour être belle la future Madame réclame des sous pour s’acheter des habits, de beaux habits aux couleurs qu’elle exige : pour elle ce sera blanc et mauve, fleurs itou. Pourquoi ne pas en profiter ? Pas de bijoux, c’est interdit dans l’Adventisme – heureusement sinon elle aurait demandé un diamant ou autre pierre précieuse, ouf !

Il y a neuf enfants à placer. La fille d’une paroissienne a pris un tane api (un nouveau mec) plus jeune qu’elle. Il ne veut pas des enfants de l’autre ! La mamy cherche à placer ses neuf mootua (petits-enfants) auprès des familles adventistes du village. Ainsi, dit-elle, je pourrai les voir au Sabbat. L’assistante sociale a la charge de placer ces neuf frères et sœurs délaissés.

Hiata de Tahiti

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Ça remue à Tahiti

Durant mon absence prolongée cet été, il s’est passé des évènements. Heureusement qu’à mon retour on m’a colporté des ragots. Pour le dernier, il s’agissait d’un vieil homme qui possède de nombreuses terres bien qu’il en aurait déjà comblé ses enfants. Mais l’avidité est un vilain défaut. Une de ses petites-filles, effrontée, à la voix puissante aurait – dit-on – conçu un plan machiavélique : il s’agissait de « cloîtrer » le vieux dans sa demeure pour disposer de sa signature et faire vendre ainsi facilement les terres à son seul profit. Bien vu, non ? Mais le vieux n’aurait pas accepté cet « hébergement ». Qu’à cela ne tienne, elle l’aurait alors fait déclarer incapable, et hop cela aurait été dans la poche. Pour faire « officiel et incontestable», les tutelles seraient la « couverture ». L’Harpagon en jupon était satisfait et riait à gorge déployée de son idée de génie. Le vieux n’ayant plus aucune ressource, il s’en serait allé mendier auprès des églises pour manger. Un petit tour de temps à autre et le tour serait joué, gagné ! C’était sans compter que, dans les districts, tout le monde se connait – et que le parau parau (prononcez propro) court très vite et monterait au ciel.

full contact gamins

Beaucoup de violence dans ces premiers jours de juillet. Et la geôle de Papeari qui n’est toujours pas prête à accueillir ses pensionnaires ! A Raiatea (Iles sous le Vent), après une beuverie au komo (alcool illégal artisanal de fruit) il bat sa concubine à mort. Elle n’avait que 20 ans et avait déjà subi des violences par son ex-tane. Ce couple vivait dans des conditions très précaires dans une cabane sans eau, sans électricité. Les témoins ne sont pas intervenus tandis qu’il la battait.

A Raiatea encore, il assassine son voisin à coups de marteau, prend la fuite et se rend 15 jours après à Bora Bora. Ce récidiviste avait déjà été condamné pour assassinat en 2007. Il avait été récemment libéré…

A Rikitea (Iles Gambier) deux hommes se sont battus et l’un a mordu sa victime. C’est l’un des adjoints au maire qui a mordu au visage, front, nez et oreille un retraité militaire de la Légion, tandis que le tribunal statuait sur le sort d’un cultivateur de cannabis pour payer son ice. Une descente aux enfers pour cet ex-champion de jiu-jitsu que le tribunal condamne à quelques années de mise à l’épreuve avec obligation de soins. Cataplasme sur une jambe de bois ?

tahitienne

Le mensuel Tahiti pacifique d’Alex du Prel devient hebdomadaire. Devenu propriété du groupe Fenua Communication d’Albert Moux (stations-service, club de va’a, journaux gratuits, et maintenant TPH) ce journal sera vendu tous les vendredis. AdP reste le directeur de la publication et ce TPH devrait rester fidèle à son grand frère, à savoir de l’info, de l’indépendance, de la neutralité politique – et rire des vicissitudes de nos politiciens. Et tout sortira d’une imprimerie sise à Papara dans la petite zone industrielle : le journal Tahiti infos pour 16 000 exemplaires, le magazine télé Fenua TV de 56 pages hebdomadaire, Tahiti Pacifique lui aussi hebdomadaire, un mensuel féminin, et d’autres plus encore. Les nuits seront courtes si je veux me tenir au courant de ce qui s’écrit et se publie au fenua ! Enfin, juste de quoi vous tenir au courant en vous envoyant quelques lignes de temps à autre.

L’État a versé les premiers 715 millions de XPF de son aide au RST (anciennement RSPF). C’est paru au J.O. Ben, c’est pas trop tôt ! Y avait des conditions pour recevoir ce Kado des contribuables français de métropole, certes, mais on espère que ces Kados seront pérennes, et puis « l’État » a également annulé la dette de la CPS (Sécurité sociale polynésienne) envers les hôpitaux publics parisiens, a aligné le tarif de facturation pour les malades évasanés ou les touristes polynésiens en France sur les tarifs des patients métropolitains. La CPS respire ! C’est que, pour le moment, cette aide en numéraire ne sera reconduite chaque année que jusqu’en 2017… On souhaite ici qu’elle soit prolongée ad vitam aeternam et qu’on n’ait à faire aucune réformes !

Hiata de Tahiti

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Le mal au paradis

La véritable femme de tout Polynésien est la bière Hinano qu’il consomme avec abus entre vendredi soir et dimanche soir. Le pakalolo (cannabis) et l’ice (metamphétamine) sont deux drogues dévastatrices ici, surtout lorsque mélangées à de la bière ou de l’alcool. Le résultat : des accidents de la route, des bagarres, des viols, des violences conjugales. Chaque fin de semaine voit des morts. Dans le cas des violences conjugales, la femme frappe avec un couteau son tane (mari) tandis que l’homme la bat à mort avec ses poings laissant, comme en juin, cinq orphelins de 10 à 2 ans. Ironie, le Français de Polynésie constate que le Français de France boit plus que lui sans être victime de tous ces maux ! Comme l’expliquent les journalistes en suivant les médecins, c’est que le Métropolitain boit certes trop aussi, mais sur huit jours – tandis que le Fenua (pays) avale la même quantité en deux jours, tout en le mélangeant avec d’autres drogues.

hinano biere tahiti

Pourquoi ? A cause du « fiu ». C’est un sentiment respectable et respecté. Quand un Polynésien vous dit : « je suis fiu », la Popaa que je suis se fait toute petite. Comment traduire : c’est peut être qu’il s’ennuie terriblement, qu’il est las de tout et que cela déclenche chez lui un sentiment de rejet, de ras-le-bol, et donc qu’il n’y a lieu de ne pas insister. C’est fiu de retourner acheter des allumettes oubliées chez le Chinois. Si le maçon est fiu, il s’arrêtera de travailler pour quelques jours ou pour plusieurs semaines. Si la serveuse du café est fiu, elle s’appuie sur son comptoir et reste là, donc pas de service. Je traduirais par mélancolie, langueur, dégoût de tout. Parfois, cela me gagne aussi. Est-ce que l’ennui n’est pas le revers du paradis ?

1932 lagon tahiti

Ne pas confondre le fiu avec le « burn out ». Une étudiante en médecine fenua, Sabrina Chan Lin, épouse Chanteau, a soutenu une thèse de doctorat sur l’épuisement professionnel. Il se manifeste par un épuisement émotionnel, une déshumanisation et la réduction de la compétence personnelle. A Tahiti, 12% des jeunes médecins présenteraient un tel syndrome.

Ils se suicident alors beaucoup aussi. Les jeunes de 15 à 35 ans sont les plus nombreux, même mariés, même chargés de famille.

Pour compenser, les festivités sont nombreuses, les dépenses en cadeaux importantes et les enfants gâtés pour la plupart. La nourriture d’exception, venue de Nouvelle-Zélande, prend ici de l’importance : les huîtres très laiteuses, les palourdes énormes, les moules vertes grosses comme des moules espagnoles, le veau débité en gros morceaux, le puaa (cochon) local grillé. On ne mange pas, ici, on bouffe.

Le mauvais cholestérol s’accumule car le Polynésien aime les moules farcies, les palourdes farcies, la volaille farcie et mange moins légumes et de fruits (produits locaux moins tentant). Le diabète apparaît avec les mœurs américaines de boire des sodas très sucrés, beaucoup et n’importe quand. Beaucoup de Polynésiens sont obèses, 30% selon les études, et 40% sont atteints de surpoids (soit 70% de la population au total !). Les jeunes et les vieux, les femmes et les hommes, les gamines et les gamins sont obèses, sauf ceux qui s’adonnent aux sports traditionnels comme aux sports introduits par la modernité, mais cela demande un effort.

bouffe barbecue Tahiti

D’autres font confiance aux horoscopes. Chaque jour dans « La Dépêche de Tahiti » ou hier dans « Les Nouvelles de Tahiti » (disparu…), vous pouvez consulter votre horoscope. Sur toutes les radios et sur les différents programmes de télévision on diffuse plusieurs fois par jour l’horoscope « normal » et, en plus, l’horoscope « chinois ». Les programmes de télé donnent tous les horaires.

Les nouvelles religions fleurissent. J’ai été conviée à assister à une conférence donnée par une voyante marseillaise qui invoque les « Maîtres », Ramtha, les archanges, les anges, qui soigne par les chakras et la respiration « essinienne » (?). Mais elle fait concurrence aux sorcières et prêtresses locales. Un sort a été lancé sur la Marseillaise par la meneuse de la prière à la cascade. En effet, chaque dernier samedi du mois, j’accompagne E. à la cascade de Faaone. Merci de ne pas rire, pas même de sourire. Il s’agit d’aller recevoir de l’énergie. Tous les participants se mettent en rond, pieds nus sur le sol, se donnent les mains, une main donnant, l’autre main recevant. La Prêtresse parle aux nouveaux adeptes, puis récite un Notre-Père. Les nouveaux en priorité s’en vont, huilés de monoï, dans le bassin pour recevoir l’eau de la cascade. Ils touchent la roche pendant que la Prêtresse prononce des paroles. Certains pleurent, certains crient. Quand tout est calmé, les participants font déborder le bassin et prononcent une autre prière. Séchage, rhabillage et le petit-déjeuner est pris en commun de l’autre côté de la route face à l’océan.

Hiata de Tahiti

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Maoris entre bonne et mauvaises nouvelles

On célébrait il y a peu le 218ème anniversaire de l’arrivée de la Bonne nouvelle (Évangile) en Polynésie. Cela fait un jour férié de plus ! L’arrivée des missionnaires anglais à la Pointe Vénus à Mahina (nord de Tahiti) marque le début de l’évangélisation de la population, autrefois tournée vers d’autres cultes païens.

pointe venus mahina photo tahiti heritage

Dépôt de gerbes sur la tombe du pasteur Henry Nott, du roi Pomare II. Chacun des arrondissements de l’Église protestante ma’ohi avait organisé une journée de prière et de fête.

pasteur Henry Nott timbre

Comme le précise M. le Procureur de la République, les combats de coqs sont tolérés par la loi, en Polynésie comme dans le nord de la France où ils sont organisés dans des gallodromes. En Polynésie, cela existe depuis de nombreuses années, à Papara, à Punaauia, mais aussi dans les îles comme Moorea, Huahine, Raiatea, Bora Bora, Arutua, Rurutu et Tubuai. Un combat de coqs peut drainer jusqu’à un million de XPF, ils démarrent généralement à partir de 100 000 XPF à Papara, de 20 000 XPF à Hitia’a. Certains éleveurs de coqs de combat sont des passionnés qui dépensent des fortunes pour se constituer un cheptel, préparer les coqs à se battre, les entraîner. Tout autour de ce petit monde gravite des parieurs, mais aussi de l’alcool, du paka (drogue, cannabis), le kikiri (jeu de dés clandestin), et tout cela gêne le coqueleur.

combat de coqs tahiti

Sordide faits divers à Mahina où l’homme après avoir très grièvement blessé sa compagne au couteau a mis le feu à leur fare puis s’est suicidé… Un nouveau drame familial toujours à Mahina, un autre homme complètement ivre s’est disputé avec sa compagne, l’a aspergée de pétrole puis a mis le feu transformant cette dernière en torche humaine.

gamin muscle tahiti

Une histoire de ma’ohitude :

  • le lieu : une bringue sur les hauteurs de la Mission, Papeete.
  • dialogue entre un gamin et sa mère :

Sa, le petit Pa’umotu nerveux : – Maman, c’est quoi la zoophilie ?
Maman agacée : – Iiiiaaa, Mon Dieu ! Je t’ai dit de pas rester seulement avec tonton Charles, sauf si y’a un autre adulte avec toi !
Petit Pa’umotu nerveux : – A pai (en fait) ! On avait ho’i (aussi) papa avec moi !
Maman agacée : – Iiiiiiaaaaa ! Pas bon ça ! On va repartir ho’i (aussi) dans les îles !

Hiata de Tahiti

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Sur les routes intérieures de Cuba

Ce matin au petit déjeuner les filles révisent leurs carnets de bal, évoquant leur « beau joueur de mombo » d’hier soir ou leur « danseur de salsa ». Elles ne peuvent écouter de la musique locale sans se faire inviter à danser par les locaux. Et c’est cela qu’elles aiment, plus que la musique même, ces attentions les émoustillent. Anne et Françoise sont en pointe dans ce jeu de séduction. À l’inverse, la Havraise s’ennuie, elle « tempère cet enthousiasme » et « trouve la musique d’hier monotone, le rhum infect et, pour la danse, il faut saisir » – j’ai pris note – « seuls les gens sont gentils, c’est vrai ». Le buffet offre du jus de corossol, une espèce d’anone de l’Amérique tropicale qui a le goût de fraise en un peu plus acidulé et moins parfumé, proche peut-être du goût de l’orgeat.

cuba instruments musique

Nous quittons Santiago. Le bus dépasse une bétaillère – un vieux GMC – qui sert de bus local. En sortent quelques adultes mais surtout une quarantaine d’adolescents en débardeurs trop grands et en shorts trop courts. Ce sont des écoliers mais ils ne sont pas en uniforme aujourd’hui. Sergio nous explique que, comme tous les écoliers de Cuba, ils « doivent » trois demi-journées par semaine de travail dans les plantations. Ordre du Grand Inspirateur, Roi Philosophe et Despote ; il imite les découvertes du Grand Timonier jaune. Zoé Valdès a écrit un curieux roman sur ce sujet, grandiose et sensuel, Rabelais à Cuba : « Cher premier amour » (1999, traduit chez Actes Sud).

escuela al campo cuba

Les macheteros des années soixante, après la révolution, avaient introduit le tracteur. Ils les achetaient aux pays socialistes. Mais, depuis la chute lamentable du soviétisme au début des années 90, que Sergio appelle pudiquement selon le politiquement correct local « la crise économique », les Cubains « en reviennent à la traction animale », principalement les chars à bœuf. Vive la révolution, vecteur du Progrès humain !

Le même plan de canne donne huit récoltes, à condition de laisser à chaque coupe un morceau de la tige pour qu’elle repousse. Dans les zones vallonnées, la coupe est humaine, à l’aide de la machette ; en plaine on utilise « des machines combinées ». Mais comme plus aucune pièce de rechange ne vient d’URSS (et que les Cubains n’ont même pas eu l’idée de fabriquer ces machines vitales pour l’industrie sous licence), une certaine Association des Innovateurs est chargée de pallier la bêtise bureaucratique du régime en imaginant l’usinage des pièces ou des solutions de remplacement.

tracteur de cuba

En 1986, à la mort du vieux Brejnev, 86% des échanges de Cuba se faisaient avec les pays de l’Est. Aucune prévision n’avait été faite en cas de chute du régime soviétique qui donnait pourtant des signes d’usure évidents, ne serait-ce que biologique ! Et pourtant, aujourd’hui encore, 43% des exportations sont le sucre et les dérivés de canne – mais aussi du pétrole « réexporté » du Venezuela en « aide économique » ! La Russie ne représente quasiment plus rien pour les exportations, le Canada arrivant en tête avec 16%, la Chine est montée à 15%, le Venezuela (« pays frère » en socialisme bureaucratique et despotique…) à 14% et l’Espagne reste à 8%. Les importations (le double des exportations) concernent surtout le pétrole, l’alimentaire (eh oui ! le socialisme reste incapable de nourrir correctement sa population), les machines et la chimie. Rien d’étonnant à ce qu’elles proviennent surtout du Venezuela pour 38%, de la Chine pour 12%, de l’Espagne pour 9%, du Brésil pour 5% et un peu du Canada  à 4%. La dette extérieure représente 25 milliards de dollars à fin 2014… Et la balance commerciale reste obstinément déficitaire de 1 milliard de dollars par an.

Nous croisons des HLM à la campagne, laides barres collectivistes en pleins champs. Ce sont des habitations qui regroupent les paysans des coopératives. D’autres sont logés dans des cabanes en béton, deux pièces en rez-de-chaussée perdues au milieu de nulle part, pour être près des plantations. Le travail prime sur tout, encore plus lorsque la bureaucratie n’a rien à faire de la productivité. Aux travailleurs, alors de trimer encore plus pour compenser l’incurie. C’est cela le progrès socialiste, toujours, la fausse « réconciliation de l’homme avec sa nature » dans la pauvreté. Les enfants qui ne sont pas à l’école jouent presque nus autour de ces baraques, n’ayant pour tous copains que leurs pairs alentour. Ils ont le corps vif et souple comme les cannes, la peau dorée comme le rhum vu dans le soleil. Je souhaite à ces petits une vie meilleure que celle que la castration castriste leur a pour l’instant préparée. Des magasins « de stimulation » permettent aux travailleurs « méritants » d’acheter en pesos des produits vendus habituellement dans les magasins en dollars. La caste partisane distribue ainsi des bons points comme chez nous les maîtres d’école du passé.

gamin foot cuba

Sur le bord de la route, des paysannes tentent d’arrêter notre bus pour qu’il les transporte un bout de chemin. Elles font cela avec le bras tendu. Mais « la responsabilité du transporteur officiel serait engagée », selon Sergio, et « ce n’est pas possible ». Le chauffeur fait alors un geste de refus de la main, paume vers le haut et doigts serrés, comme on signifie chez nous que l’on a « les boules ».

Nous passons Santa Rita et son marbre qui s’exporte partout en Europe et au Canada. Nous entrons dans la province de Granma, du nom du yacht à moteur de Fidel Castro, lorsqu’il a envahi son île depuis le Mexique. Passe un bus orange au gros museau marqué « écoliers » en français. C’est un don du Québec aux transports cubains. La révolution, quarante ans plus tard, vit encore de la charité du monde.

santa rita

Un troupeau de vaches traverse la route. Encore une information instructive de Sergio : à Cuba, on a voulu avoir le beurre et la viande en même temps (je traduis : faire du productivisme révolutionnaire – que la volonté soit et la nature suivra !). On a donc importé à grands frais des croisements de vaches Holstein. Las ! Ces bêtes merveilleuses nécessitent une nourriture adaptée que Cuba ne saurait posséder. Il faut donc importer des tourteaux spéciaux pour bétail d’Europe de l’Est. Quand « l’événement » est intervenu (restons dans l’hypocrisie « correcte) les Holstein n’avaient plus rien à ruminer ! Il a fallu abattre une partie du cheptel pour en revenir aux bonnes vieilles vaches adaptées au pays – donc rationner la viande pour le peuple : une demi-livre par personne et par mois, payable en pesos. Les privilégiés ont accès au bœuf en dollar, mais aux prix mondiaux, 6$ le kilo, un demi-mois de salaire moyen en équivalent pesos convertible. Les peines pour abattage clandestin ont augmenté dès 1996, toujours aux dires de Sergio, de 15 à 25 ans de prison aujourd’hui. Toujours la stupidité idéologique qui fait fi de la nature au profit de la « volonté », la conviction marxiste que « la technique permet de dominer la nature » (lettre de Che Guevara à ses enfants). Et toujours la volonté de contrôle politique sur toute économie, qui aboutit à l’inévitable incurie bureaucratique qui fabrique des usines à gaz clientélistes pour la production.

Et le peuple, en bout de chaîne, qui subit tout cela au nom des Principes !

paysan cuba

Il est vrai que, depuis 1959 au pouvoir, jamais une seule fois élu directement (mais par l’élite d’une assemblée à sa botte, à 100% communiste, où il toujours des suffrages à 100% !), Fidel Castro apparaît pire que Brejnev et Mao dans sa collection de pouvoirs : président de la République, président du Conseil d’État, président du Conseil des ministres, premier Secrétaire du Parti communiste et Commandant en chef des armées, il cumule tout. Il confond entre ses vastes pognes tous les pouvoirs législatifs, exécutifs, judiciaires et idéologiques ! Sans parler de son népotisme familial et de sa réputation de Macho en chef. Il se veut Père de la religion – laïque de gauche. Il est tourné vers l’Esprit Saint José Marti et a pour Fils Che Guevara, guérillero christique, assassiné par les Philistins. Tout cela transpirait du musée de la Moncada, où le conformisme pontifiant se doit d’édifier les foules. Depuis sa « maladie », il a laissé les rênes – mais à son frère Raul, à la fois Président, général et chef du gouvernement – lui aussi « élu » avec 100% des voix en 2013. Le fameux vote obligatoire cher à Bartolone montre à Cuba son vra visage socialiste : contrôler qui donne sa voix à qui.

fidel castro che guevara

Sur des panneaux le long de la voie est indiqué par endroit : « l’alcool tue » et le dessin figure une bouteille de rhum couchée, lâchant son bouchon comme une balle. La vitesse est officiellement limitée sur la route à 100 km/h et en ville à 50. Des guérites fixes de la police, le long de la route, contrôlent le trafic et le respect de la vitesse – sans doute à l’estime car les radars sont un luxe. Mais seules les voitures neuves, importées (donc réservées aux pontes du régime, privilégiés qui ne sauraient payer d’amendes) peuvent atteindre ces vitesses… L’interdiction est donc encore pour la seule façade « morale ».

Sergio nous raconte la vie quotidienne sous le socialisme. Depuis 1994, le marché a fait irruption à Cuba, tout comme un bigorneau perfore la coquille d’une huître pour la gober. Le bouleversement est déchirant. L’austérité révolutionnaire est remise en cause par les frottements permanents du tourisme, l’ouverture vers l’ailleurs, l’attrait du fric, l’apprentissage du service et du commerce. Il faut réinventer par exemple le taxi en tant que travailleur indépendant, faute de pièces pour entretenir à prix raisonnable la vieille flotte de bus hongrois. C’est pourquoi nous voyons tant de travailleurs faire du stop au bord de la route en agitant des billets pour appâter les chauffeurs.

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L’islam est-il soluble dans la démocratie ?

Tenter de répondre à cette question exige que l’on précise deux choses : ce qu’on entend par démocratie et ce qu’on perçoit de l’islam. Que l’on examine ensuite si le second est soluble dans la première.

1/ Démocratie :

Trois questions : notre modèle est-il “universel” ? est-il “idéal” ? est-il “avancé” ?

Universel ? La « démocratie » peut être entendue de plusieurs manières : elle a été « inventée » dans un endroit précis du monde (la Grèce antique) sous la forme qui s’est historiquement perpétuée comme idéale de nos jours. Mais elle peut être considérée aussi comme un modèle de rapports politiques entre les hommes. Sortie alors du contexte pur occidental, elle a existé ailleurs. Les tribus bédouines à l’origine de l’islam étaient composées de guerriers où chacun avait sa voix. Était-ce si différent de la cité athénienne où seuls les hommes étaient citoyens et seuls en droit de porter les armes ? L’occidentalocentrisme doit être systématiquement remis en cause : non pas pour le condamner – il compose ce que nous sommes – mais pour savoir que d’autres mondes sont « possibles » à côté du nôtre, sans qu’ils soient forcément inférieurs ou archaïques. – L’argument de « notre modèle » comme universel n’est donc pas recevable.

Idéal ? Entendons cependant « la démocratie » comme cet ensemble d’institutions modernes dont le principe est « un homme, une voix » et dont les élections de représentants constituent la pratique. Faisons même le pari que ce type d’organisation égalitaire et organisé est désiré par tous les êtres humains. Remarquons alors « qu’un homme, une voix » a longtemps été restreint à un impôt payé, à un niveau d’instruction ou au fait d’être mâle. Le suffrage est dit aujourd’hui « universel »… pour préciser de suite qu’il ne l’est pas ! Il faut en effet être majeur (18 ans) et de pleine capacité (ni fou, ni interdit par jugement) pour faire partie de cet « universel ». La radicalité ne vaut pas vérité : chaque peuple adapte les institutions à ses mœurs culturelles et historiques. – L’argument de la démocratie « idéale » n’est donc pas opposable aux pays musulmans tels qu’ils sont, pas plus qu’il ne l’est chez nous.

Avancé ? Le processus démocratique a pris du temps pour aboutir en Occident à ce qu’il est aujourd’hui. A supposer que cet exemple occidental puisse être un idéal pour tous (ce que je crois possible), la démocratie sophistiquée d’une société moderne ne se décrète pas d’un coup de baguette magique. Les femmes de France ont dû attendre 1790 pour avoir le droit d’hériter comme les hommes, 1863 pour accéder aux cours secondaires, 1881 pour ouvrir un livret de Caisse d’épargne sans l’autorisation de leur époux, 1907 pour le droit de disposer de leur salaire (mais pas de gérer les autres biens), 1924 pour que l’enseignement secondaire soit le même que pour les garçons, 1938 pour obtenir une “capacité juridique” restreinte (”ester en justice”, témoigner, etc.), 1945 pour avoir le droit de voter… et 1965 – sous De Gaulle – pour avoir le droit enfin de gérer leurs biens, ouvrir un compte en banque, et exercer une profession sans l’autorisation de leur mari ! Les restrictions faites aux femmes en Arabie Saoudite et en Iran aujourd’hui sont-elles si différentes (même si condamnables selon nos propres critères) que ce qui se passait dans un pays catholique développé comme la France il y a une génération seulement ? – L’argument du « modèle avancé » – le nôtre – vers lequel le monde entier devrait tendre n’est qu’une construction intellectuelle, à prétention impériale. C’est ce que disent les Chinois et ils n’ont probablement pas tort.

islam expansion carte

2/ Islam :

Évoquons maintenant la religion musulmane. Pas plus que le christianisme elle n’est unique. Déjà entre sunnites et chiites, l’importance donnée à l’interprétation des textes sacrés n’est pas la même, sans parler des variantes marocaines, égyptiennes, turques…

De plus l’islam n’est pas l’islamisme et le Coran s’interprète car il est la Parole de Dieu soufflée par l’archange Djibril (Gabriel) à l’oreille d’un prophète illettré qui n’a rien écrit, mais transmis oralement à plusieurs disciples – avant que le calife Othman (vers 650) convie des lettrés à ordonner tout ce qui se disait, en éliminant tout ce qui ne semblait pas cohérent. Le Message a pu être ainsi de nombreuses fois déformé, tronqué, dévié.

Ce sont les salafistes du courant djihadiste qui considèrent la démocratie comme un « péché » et veulent revenir aux mœurs et comportements des compagnons du Prophète (salaf). Le fait nouveau est que le wahhabisme, issu d’une Arabie saoudite riche des revenus du pétrole, a envahi la planète islam en se posant comme seul détenteur de la vraie religion. Phénomène classique de pouvoir, afin de s’imposer géopolitiquement dans la région sunnite (et contre l’Iran chiite tout proche et bien plus puissant) lorsqu’on est un très petit pays face aux masses musulmanes alentour.

C’est Ben Laden à la suite de Sayed Qotb (un Frère musulman égyptien) qui fait du djihad un devoir paranoïaque, individuel, obligatoire et permanent – pas « l’islam » en soi. Dans l’islam classique, un groupe peut choisir ses représentants. Le salafisme (issu du wahhabisme en plus sectaire) veut imposer sa loi à tous en menaçant tous les musulmans réformistes ou modernistes dont la parole est muselée. Comme les SA sous Herr Hitler, les braillards les plus frustes font du chantage aux nuancés et aux modérés. Comme le révèle Henry Laurens, professeur d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France dans le numéro de janvier 2015 de la revue Le Débat, « quant aux djihadistes venant d’Europe et des États-Unis, leur niveau de connaissance de l’islam, c’est ‘l’islam pour les nuls’. Ils n’y connaissent strictement rien ! »

islam religion et democratie

En politique, les croyants vont être attentifs à ce que leur régime politique soit compatible ou promeuve les valeurs islamiques. Cela comme tous les croyants du monde, y compris les marxistes ou les socialistes pour leur propre Vérité. Mais pas plus que ce que les catholiques réclamaient au 19ème siècle – ou réclament aujourd’hui sur l’avortement, le mariage gai ou la procréation pour autrui. ‘Démocratie’ et ‘laïcité’ sont deux mots différents et l’on peut parfaitement concevoir une société homogène de croyants adeptes d’une démocratie ‘mécanique’ selon nos critères occidentaux : que chacun ait une voix égale et le droit de vote ne remet nullement en cause la croyance qu’il n’est de Dieu que Dieu. C’est par exemple le cas en Angleterre où la Reine est chef de l’État et chef de l’Église – qui prétendra que l’Angleterre n’est pas une démocratie ? Pour les Musulmans classiques, ce n’est que durant la prière que le corps d’une femme ne doit pas pouvoir détourner les hommes de Dieu, pas durant l’exercice politique, qui est profane.

charia condamne

Qu’il y ait tentation de théocratie dans certains États musulmans (Arabie Saoudite, Maroc, Iran, Afghanistan des Talibans) n’est pas aberrant en soi : c’est le cas sous toutes les croyances qui se veulent totales (exemple feue l’URSS, ou encore la Chine cléricale du parti communiste aujourd’hui…). La théocratie est parfois la seule façon de faire l’unité de pays écartelés entre rivalités tribales (aujourd’hui Arabie saoudite et Jordanie, hier Iran et Afghanistan).

L’autre façon est la dictature militaire (Égypte, Irak, Syrie, Pakistan un temps, Turquie parfois, Algérie évidemment). C’est peu compatible avec ce que nous entendons aujourd’hui par ‘démocratie’ selon notre modèle, mais cela ne stigmatise pas l’islam plus que les autres croyances totales : c’était l’idée du monastère de Cluny dans le monde catholique que de réaliser la Cité de Dieu sous la houlette de l’Église, et la constante idée des papes de domestiquer empereurs et rois jusqu’à Canossa. Ce fut la réalisation de Constantin et des empereurs chrétiens de Byzance contre les païens. C’était aussi l’idée des Jacobins sous Robespierre de décréter le fusionnel de ‘la patrie en danger’ – tous les opposants étant des ‘traîtres’. Plus près de nous, c’est l’athéisme marxiste, mais considéré avec autant de foi que s’il était Vérité révélée, qui a fait de l’URSS, de la Chine, de Cuba ou de la Corée du nord des ‘partitocraties’ où les commissaires politiques étaient, comme les imams ou les curés, seuls détenteurs de l’interprétation correcte de « la ligne ».

Dans ce type de régime évidemment ‘non-démocratique’, tous les « hérétiques » sont de facto considérés comme fous à rééduquer ou comme irrécupérables à éradiquer – voire à pendre ou crucifier en public pour l’édification des foules (les grands procès staliniens étaient de ce type, après la guillotine Robespierre). Daech n’a rien inventé : il ne fait que récupérer cette façon de faire de la propagande en impressionnant les foules.

charia supporters

Notons qu’en notre France républicaine et laïque, cette attitude mentale subsiste, atténuée mais réelle : ceux qui contestent « la ligne » (à supposer qu’il en reste une…) sont mal vus au parti Socialiste, les Attali, Besson, Bocquel, Kouchner et même Védrine ont pris une « odeur de souffre » lorsqu’ils ont dit que ce n’est pas « trahir » que de servir la République, même sous un Président de droite. Ce n’est guère différent, en moins intellectuel, à l’UMP où le parti est considéré comme « godillot » à l’Assemblée et où presque personne n’ose provoquer un débat contre ‘le chef’…

Non, la démocratie n’est pas donnée en naissant : elle est une lutte constante pour équilibrer les pouvoirs et rendre libre l’expression. La démocratie se gagne, et la facilité, le laisser-aller, l’hédonisme en politique sont les autres noms de la lâcheté. S’il y a viol des foules, elles sont souvent consentantes… Seule la raison – mixte d’intelligence et de courage critique – permet d’assurer les libertés par l’égalité en droits de tous. C’est pourquoi si l’islam n’est pas incompatible avec la démocratie, il doit se prendre en main pour l’assurer en son propre sein. Les catholiques ont bien réussi à repousser la tentation théocratique (la Fronde), la tentation hiérarchique conservatrice (1789) et la tentation moraliste (loi de 1905) : pourquoi les musulmans n’en feraient-ils pas autant, dans les pays qui leurs permettent cette liberté comme la France ?

charia veut quoi

Ce qui compte est moins l’emprise d’une croyance (religion ou idéologie) que l’équilibre des pouvoirs. Dans un régime politique, seule l’organisation de l’État peut permettre l’expression des diversités d’opinions et la canalisation vers la décision. En ce sens, le régime iranien, pour qui l’étudie au-delà des slogans médiatiques, apparaît comme un réseau serré de poids et contrepoids bien loin de l’absolutisme byzantin ou louisquatorzien…

Car la raison n’est pas méprisée dans l’islam. Pas comme elle a pu l’être à certaines périodes du christianisme (chez saint Martin notamment, ou chez saint Bernard contre Abélard). Philosophie, mathématiques, histoire, médecine, ont eu leurs savants musulmans. Que l’orthodoxie wahhabite ou salafiste soit rigide et méfiante n’incrimine pas l’islam tout entier, pas plus que les Mormons chrétiens ou les partisans du créationnisme n’incriminent le christianisme tout entier. C’est en revanche aux autres courants de l’islam de NE PAS accepter l’intolérance menaçante des salafistes et wahhabites.

islam et moralite

Les causes du déclin de la pensée musulmane sont à chercher dans les contingences historiques, pas dans la foi elle-même : l’arrêt de l’expansion militaire, la Reconquista catholique en Espagne, le reflux arabe lors des croisades, les défaites de Lépante (1571) et sous les murs de Vienne (1683), l’ouverture au monde et au savoir des chrétiens avec les grandes découvertes et la Renaissance, puis les comptoirs et l’expansion coloniale. Les sociétés musulmanes qui vivaient de commerce et partageaient le pouvoir entre les guerriers qui les défendaient, les théologiens qui les justifiaient et les marchands qui les finançaient, ont vu la route de la soie dévalorisée par la découverte de l’Amérique et par le franchissement du cap de Bonne-Espérance. Moins de commerce signifie moins de fonds et moins de contacts, donc moins de pouvoir et moins de prosélytisme.

musulmans en europe

Assimiler le fondamentalisme islamiste à un nouveau totalitarisme du 21ème siècle, comme le font les néoconservateurs américains et la ligne dure israélienne n’est pas faux, mais ne touche qu’une frange étroite des Musulmans : les daechistes sont des fascistes.

Mais cette vue de combat, si elle est appliquée sans distinction à tout l’islam, sert souvent de sophisme intellectuel pour justifier une politique de guerre aux États (Irak de Bush, Afghanistan et Yémen d’Obama, Syrie de Hollande). C’est se tromper de cible car on sait bien que c’est le déracinement ou l’exclusion sociale qui induit chez les intégristes la quête d’une communauté imaginaire. Hors États considérés comme conservateurs et corrompus, cette communauté islamiste se trempe dans le combat anti-mécréant. La ligne néo-Cons, qui assimile tout leader fondamentaliste à Hitler et tout accommodement à Munich, n’est pas une réflexion mais une image motrice qui fonctionne en circuit fermé. Les néoconservateurs américains ont beaucoup appris de Lénine et de son activisme – mais rien retenu de ses échecs…

C’est pourquoi les ‘printemps arabes’ ont ouvert une fenêtre : la société civile se prenait enfin en mains, contre les  théocrates et les militaires; les musulmans pouvaient être démocrates. Las ! La maturité ne se décrète pas : les masses arabes sont bien peu éduquées encore, et les femmes trop peu émancipées des codes machistes, pour adopter des mœurs adultes en politique. La peur du chaos et la crainte de la modernité choquant les traditions ont fait élire parfois massivement les partis islamistes, plus ou moins virulents.

Seule la Tunisie aujourd’hui, et partiellement la Turquie et le Pakistan, répondent aux critères du choix démocratique. La Libye est un chaos, comme l’Irak et le Yémen, bientôt l’Afghanistan, l’Algérie reste tenue par les militaires comme l’Égypte et surtout la Syrie.

terrorisme non justifie en islam

3/ Solubibilité :

Si démocratie il doit y avoir, elle ne se décrète pas d’un coup. C’est toute une culture qui va avec, des habitudes de pensée et d’agir. L’Occident a introduit peu à peu en politique une laïcité de fait, depuis les audaces savantes de la Renaissance. Mais la séparation de l’Église et de l’État fut longue… Les crimes d’impiété et d’hérésie n’ont été supprimés en France qu’en 1791. Sans avoir eu besoin de « révolution », les régimes monarchiques (Angleterre, Pays-Bas, Danemark, Espagne) séparent de même la religion de l’État, même si les mœurs restent chrétiennes (on le constate surtout en Suède et aux États-Unis).

Si la Révolution khomeyniste iranienne prône le retour au passé mythique des origines, des démocraties modernes et laïques ont émergé en terres d’islam, notamment avec Kemal Atatürk, fondateur de la République Turque. On peut citer aussi la Tunisie laïque, la théocratie modérée (« presque anglicane ») du Maroc et l’oligarchie militaire non théocratique du Pakistan dont l’État s’est pourtant fondé contre l’Inde sur la seule religion musulmane. Gardons-nous d’une bonne conscience arrogante, comme nous avons trop souvent tendance à le faire – surtout à gauche. Montesquieu le libéral l’avait déjà raillé : « mais comment peut-on être persan ? »

Une minorité de musulmans français seulement approuvent les attentats islamistes : 16% au printemps 2006 (pour prendre exprès des chiffres avant Charlie), selon le Pew Research Center ; 72% de musulmans français ne voient aucun « conflit naturel entre le fait de pratiquer l’islam et le fait de vivre dans une société moderne. » Le support au terrorisme a d’ailleurs de nombreuses causes non religieuses : la démographie, l’attitude envers les États-Unis, l’éducation des femmes, l’état de développement, le laxisme moral des démocraties occidentales, etc.

Nombre de musulmans éduqués se sont mis au business et considèrent la richesse comme signe de ‘baraka’, d’élection divine – tout comme les protestants. Ils rappellent que Mahomet était entrepreneur de La Mecque et riche de sa réussite en affaires. Cette existence n’est pas incompatible avec la foi si elle permet de réaliser des œuvres pies. Et… elle ressemble au conservatisme compassionnel de nombre de chrétiens américains.

L’enjeu « démocratique » est largement une histoire de développement économique et de répartition des richesses. Les dirigeants des pays musulmans ont porté une plus lourde responsabilité que la religion dans l’immobilisme des États qu’ils ont dirigés si longtemps depuis la fin de la colonisation. C’est en effet la libéralisation de la société civile permise par l’essor économique qui induit l’éducation démocratique. Le libéralisme n’est pas un vain mot – et la gauche-à-la-mode devrait faire attention à ses « haines » pavloviennes : les libertés d’opinion, d’expression et d’association sont le socle du libre-arbitre, donc du libre choix, tant politique qu’économique. Ce n’est pas la mécanique de la démocratie qui importe (les élections, la répartition égale des impôts) mais un régime de droit et une mentalité laïque, avec contre-pouvoirs et droit des minorités, séparés de l’emprise religieuse et du clientélisme redistributif. Ce que les oligarchies foncières, de parti, ou les pouvoirs militaires de nombreux États musulmans ont réticence à établir. Ils ne sont pas les seuls : regardez les Birmans ou les Chinois – ou encore les profiteurs sexuels (DSK), fiscaux (Cahuzac) ou clientélistes (la réserve parlementaire) du parti socialiste. Par exemple – puisqu’il est au pouvoir et peut tout changer, et qu’il adore donner des leçons de vertu à tous… en se gardant de purifier ses pratiques.

L’islam n’a donc rien d’incompatible avec « la » démocratie, les Musulmans établis dans les pays occidentaux eux-mêmes le disent. La religion musulmane n’est pas moins soluble dans la démocratie que le catholicisme ou l’orthodoxie. En revanche, le salafisme daechiste est une secte mortifère, à combattre par tous les moyens, jusqu’en nos banlieues. Il ne faut baisser culotte devant personne, ni devant les injonctions de croyants en folie, ni devant les États qui flirtent dangereusement avec les voyous (Arabie saoudite, Émirats, Irak, Yémen, Pakistan, Turquie…). Notre démocratie doit être défendue dans son équilibre entre droit des minorités et exigences de la majorité. C’est la définition même de ‘la laïcité’ que cette neutralité entre les croyances, toutes étant libres d’expression, aucune n’ayant l’hégémonie légale.

Créer l’unité dans la diversité n’est probablement pas ce que la France jacobine a su réussir, mais le Royaume-uni communautariste ou l’Allemagne multiculti non plus. Car c’est la dose qui fait le poison : trop d’intégristes d’une quelconque croyance et l’équilibre national est rompu. Lorsque les mœurs civiles de discrétion prosélyte et de bienveillance pour la différence ne suffisent plus, c’est à l’État, dans chaque pays, de faire respecter l’équilibre en imposant la loi égale pour tous. Ce n’est que par cette égalité formelle que la liberté réelle peut exister et se maintenir. C’est valable en politique (par exemple sur le voile provocateur qui cache le visage), comme en économie (où le libéralisme n’est pas le laisser-faire). L’État arbitre débat des règles avec un large panel d’opinion, puis les fait approuver par la procédure démocratique ; il doit ensuite les faire respecter sans laxisme – car c’est trop souvent les passe-droits ou les excuses qui empêchent la loi d’être respectée, donc le principe même de l’égalité légale pour tous.

Reste la minorité très croyante qui ne se sent pas bien dans un pays laïc ouvert à la diversité des expressions et au relatif des points de vue. L’on peut concevoir que le puriste puisse être choqué sans arrêt dans sa vie quotidienne lorsque sa foi et ses mœurs sont agressés par la liberté ambiante. A lui de créer des communautés fermées (comme les phalanstères début XXe ou les communautés hippies des années 70) ou de partir vivre dans les pays qui appliquent sa foi sans licence (comme hier certains choisissaient l’URSS ou Cuba). Si cette phrase vous choque, posez-vous la question : vous sentiriez-vous à l’aise de vivre le restant de votre vie renfermé sur votre étroite famille et vos amis, comme vous expatriés, dans un État strictement musulman qui prohibe tout loisir, voile les femmes et interdit même les garçons, rend haram musique, alcool, films – jusqu’aux cerfs-volants de Kaboul – où la police religieuse surveille tous vos faits et gestes, et où l’éducation publique est presqu’exclusivement consacrée au Livre saint ? Mais il semble que quitter la France ne soit le cas que d’une infime minorité de Musulmans en France : dans les 2000 sur environ 8 millions, n’est-ce pas ?

musulmans vus par europeens 2014

Pour aller plus loin :

Le Coran, traduction de D. Masson, Pléiade 1216 pages. Sur le jihad II 190-191, III 169, IX 29, IX 111
Mohammad-Ali Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, Bouquins 2007
John Tolan, La guerre sainte, l’islam et la croisade, in Les Collections de l’Histoire n°38, janvier 2008, 10 pages
Olivier Roy, Enquête sur le nouveau jihad, in Les Collections de l’Histoire n°38, janvier 2008, 6 pages
Patrick Haenni, L’islam de marché, l’autre révolution conservatrice, Seuil, 2005, 110 pages
Gilles Kepel, Fitna, guerre au cœur de l’islam, 2004, Folio 2007
G. Martinez-Gros, Religion et politique, de Mahomet à Ben Laden, in L’Histoire n°281, novembre 2003, 8 pages
Bernard Lewis, L’Islam, l’Occident et la modernité, Gallimard Le Débat, 2002, 229 pages
Marc Ferro, Le choc de l’islam, Odile Jacob, 2002, 268 pages
Film de François Dupeyrron, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, avec Omar Sharif et le jeune Pierre Boulanger, TF1 Video 2004
Pew Research Center : The World’s Muslims: Religion, Politics and Society, April 2013
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Michel Houellebecq, Soumission

michel houellebecq soumission
S’il était besoin de le prouver une fois encore, il ne faut jamais croire les critiques de la mafia littéraire qui sévit dans les magazines de l’entre-soi engagé. Ce nouveau cru Houellebecq est un roman (c’est écrit dessus), il est houellebecquien en diable et très agréable à lire. Contrairement à la doxa des envieux aigris qui sévissent dans « les médias », Soumission est une belle fable qui appelle la réflexion. Car « seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain » p.13.

Le narrateur s’appelle François comme le pape, comme le président actuel (qui fera deux mandats) et comme le futur Premier ministre que l’auteur imagine être Bayrou. Tous ces François sont insignifiants, délavés par le cours de l’histoire, sans plus rien à dire au monde ni à eux-mêmes. Nous sommes, comme d’habitude chez Houellebecq, dans le grand vide intérieur. Le catholicisme s’est perdu au tournant du XXe siècle (comme en témoignent Joris Karl Huysmans et Léon Bloy), Hollande s’est perdu entre centre-gauche et centre-droit (autrement dit nulle part), quand à l’antihéros qui raconte, il a fait de vagues études littéraires qui lui ont permis une sinécure de fonctionnaire à l’université où il forme de futurs chômeurs à des auteurs oubliés (et sans grand intérêt) ; il est solitaire, vieillissant, adonné à l’alcool et au tabac, de moins en moins séduisant pour baiser.

Contre ce tropisme qui mène à une impasse, la fable imaginée par l’auteur est habile et pourquoi pas possible (bien qu’à mon avis improbable). Mais le propre des fables n’est pas de se réaliser ; il est de faire cogiter. Celle de Bernard Mandeville offre à penser les bases du libéralisme économique, celle de George Orwell expose la tentation totalitaire des États, celle de Michel Houellebecq montre combien l’esprit de soumission est au cœur de nos sociétés repues et mal à l’aise, sans foi par laïcité intransigeante, donc sans vitalité. On peut contester cette vision, elle a le mérite de la cohérence.

Mais Soumission est bien autre chose que le pétainisme larvé de la collaboration avec le plus fort, accompagnée de la dénonciation jalouse (et anonyme) de ses voisins. Il faut attendre la page 260 pour comprendre (page que rares sont les critiques à avoir atteinte, semble-t-il, pressés de livrer leur fiel). Encore une fois, Houellebecq plonge dans l’érotisme pour penser la société : « L’idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. (…) Il y a pour moi un rapport entre l’absolue soumission de la femme à l’homme, telle que la décrit Histoire d’O, et la soumission de l’homme à Dieu, telle que l’envisage l’islam. Voyez-vous (…) l’islam accepte le monde, et il l’accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel (…) la création divine est parfaite, c’est un chef-d’œuvre absolu. Qu’est-ce que le Coran au fond, sinon un immense poème mystique de louange ? De louange au Créateur, et de soumission à ses lois ». Les intellectuels de gauche qui reniflent dans ce roman des relents d’islamophobie ont le pif faussé par leur rhume idéologique, figés dans l’entre-soi confortable où tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont « fascistes ».

D’ailleurs, qu’y a-t-il de plus ringard aujourd’hui qu’un « intellectuel de gauche », ce fossile laissé sur la grève par le flot de l’histoire ? « Il semblait bien, à voir les faits, que les journalistes de centre-gauche ne fassent que répéter l’aveuglement des Troyens. (…) Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière » p.56.

L’auteur, par la voix de son narrateur, reste neutre, observateur ; il ne s’engage pas, il constate. Et tant pis si cela remue les professionnels du choqué, tant mieux même, puisque Houellebecq a gardé de ses années anarchistes le sens de la provocation. Sa fable a peut-être le tort d’être trop proche de nous pour être vraiment crédible. Il la situe en 2022, après les deux mandats de François Hollande réélu en 2017 contre Marine Le Pen, après le délitement de la droite UMP encombrée de politiciens médiocres selon Houellebecq : Copé, Sarkozy. La France en a marre du marasme, du no future, de la dilution dans le reste du monde par technocratie interposée et de la guerre civile larvée entre djihadistes et identitaires à coups de pistolets automatiques et de voitures brûlées. Les extrêmes montent, d’un côté les identitaires (que Houellebecq a le bon sens contre la gauche de distinguer des fascistes), de l’autre les traditionnalistes (catholiques, humanistes moraux, écologistes de terrain… et musulmans plus ou moins pratiquants). Les présidentielles de 2022 voient donc la conjonction imprévue de l’UMPS et de la Fraternité musulmane, nouveau parti qui a pris son essor aussi vite que celui de Grillo en Italie il y a peu – contre le Front national. FM contre FN, il fallait y penser. Et quoi de plus consensuel que de laisser gouverner Bayrou, catholique laïc, gauchiste du centre, expert en retournement de veste et prêt à tous les compromis pour arriver au pouvoir (p.152) ?

Mohammed ben Abbes est arabe polytechnicien énarque, il en existe déjà, issus de la méritocratie républicaine, tels Nacer Meddah ou Aïssa Dermouche. Ben Abbes est élu président par consensus des centres et des traditionnalistes, il a pour modèle l’empereur Auguste et pour ambition de reconstituer l’empire romain autour de la Méditerranée afin de compter enfin dans le monde. Il est aidé des capitaux saoudiens et qataris, ce qui lui permet d’imposer l’islamisation « modérée » de la société. Le cercle vertueux s’enchaîne : baisse immédiate de la délinquance et disparition visuelle des racailles ; effondrement du chômage par hausse des allocations familiales pour les mères qui renoncent à travailler ; décence dans les rues et les médias ; baisse drastique des dépenses d’éducation nationale, l’enseignement n’étant gratuit que pour le primaire, privé confessionnel pour le secondaire et le supérieur, l’enseignement technique encouragé ; baisse des dépenses sociales, le principe de subsidiarité voulant que ce soient les familles (cellule sociale de base) qui soutiennent leurs membres, chacun étant vivement encouragé à créer son autoentreprise ou à devenir artisan ; les exportations de luxe s’envolent avec les capitaux du Golfe et l’immobilier de prestige se porte bien, tous les Arabes riches voulant un pied à terre à Paris ou dans les villes du terroir français. Et lorsque l’économie va, tout va, les Français sont contents – les grands principes, l’universalisme et la morale laïque, ils s’en foutent au fond (d’après l’auteur).

Quelques affirmations gratuites, comme le fait de piller des thèses universitaires pour composer la sienne : or, depuis des années, existent des logiciels de vérification plutôt efficaces. Pourquoi écrire plusieurs fois « hallal » avec deux l alors qu’un seul suffit ? Par ignorance ou pour qu’il ressemble à Allah ? Pourquoi écrire p.153 « entreprenariaux » et pas entrepreneuriaux, mot correct ? Robert Rediger est-il un avatar de Robert Redeker connu pour sa dénonciation des aspects totalitaires de l’islam mais aussi pour la soumission du sport à la marchandise ?

D’autres choses me gênent ou me paraissent invraisemblables :

  • l’abdication des femmes qui retournent aux 3K des nazis : Kinder, Küche, Kirche ;
  • l’insignifiance de Manuels Valls pourtant porté en 2015 par le national-sécuritaire, et de Nicolas Sarkozy, évacué d’un mot par l’auteur alors qu’on l’a connu roquet pugnace ;
  • l’affirmation (fausse et gratuite par ignorance) que Jean-Marie Le Pen est « un abruti, à peu près complètement inculte » – alors qu’il est diplômé d’études supérieures de sciences politiques avec une thèse sur les courants anarchistes ;
  • la passivité des Français face à l’islamisation (« une acceptation tacite et languide » p.204), alors que l’islam reste associé sans recul au cléricalisme et au terrorisme par le peuple votant (que les élites trahissent, cela s’est déjà vu, avec la meilleure rhétorique du monde, mais elles ne forment qu’un quart des votants) ;
  • l’absence de réactions américaines et européennes (les Juifs français font leur Alya en masse sans protester, les Belges passent à l’islam parce qu’incapables de s’unir entre Flamands et Wallons – seule la religion transcende les particularités ethniques, mais les Allemands se laisseraient faire comme si de rien n’était ?).

L’hypothèse de l’auteur est l’implosion mentale d’une population française vieillissante, ayant épuisé l’élan de mai 68 et face à l’impasse de l’individualisme matérialiste. Sur l’exemple de René Guénon, les catholiques peuvent intégrer l’islam. La nouvelle génération née avec le siècle (atteignant l’âge de voter dès 2018) serait plus pragmatique, plus réaliste, mieux encline à accepter « la mondialisation » et la multiculture – donc l’islam s’il apporte des compensations. Or c’est le cas : mariages arrangés sans avoir à faire l’effort de séduire, jusqu’à quatre épouses selon le statut social (ce qui veut dire une de plus tous les dix ans pour les fonctionnaires aisés), la copulation dès 14 ans (une quatrième épouse jeunette lorsqu’on est barbon, cela mérite-t-il de brailler encore pour la laïcité ?), l’absence de solitude grâce à la famille, des emplois pour tous les mâles et des enfants pour toutes les femmes – chacun sa place bien définie -, l’apaisement des désirs par une vêture décente en public (mais affriolante en privé). Finie la provocation sexuelle, obsession de Houellebecq, « la détection des cuisses de femmes, la projection mentale reconstruisant la chatte à leur intersection, processus dont le pouvoir d’excitation est directement proportionnel à la longueur des jambes dénudées » p.177.

Mais bien contestable est le constat démographique : « L’humaniste athée, sur lequel repose le ‘vivre ensemble’ laïc, est donc condamné à brève échéance, le pourcentage de la population monothéiste est appelé à augmenter rapidement, et c’est en particulier le cas de la population musulmane – sans même tenir compte de l’immigration, qui accentuera encore le phénomène » p.70. C’est faire de la religion une quasi-essence, or on constate que si les musulmans de la seconde génération gardent peut-être un peu de la culture de leurs parents, ils sont attachés aux libertés laïques ; seuls les rejetés du système « retournent » à la religion à titre de compensation pour leur ressentiment. « La sous-population qui dispose du meilleur taux de reproduction, et qui parvient à transmettre ses valeurs, triomphe » (p.82) : c’est ainsi que s’opèrerait l’adhésion indolore au parti de la Fraternité musulmane selon Houellebecq. Mais les secondes et troisièmes générations ne font pas autant d’enfants que la première et tendent à suivre le modèle dominant, les démographes le constatent.

Malgré ces critiques, le roman est fluide, bien écrit, musical en quatre mouvements. Il allonge des phrases longues à la Proust, balancées de virgules, il place ces italiques qui soulignent avec bonheur les expressions toutes faites et les idées reçues contemporaines. Bien que subsistent quelques préciosités comme « terminaison » pour dire fin, ce roman se lit d’un trait égal. Vous ne vous ennuierez pas, même si vous n’aimez par le personnage ni l’auteur, plutôt ravagés de sexe et d’alcool. Soumission vous fera réfléchir sur la France aujourd’hui, sur les élites prêtes à trahir par égoïsme et esprit de caste, sur l’islam – meilleure et pire des choses selon le point de vue -, sur la politique – peut-être moins choisie qu’on le dit… Laissez vos préjugés au vestiaire et pensez par vous-même, telle est la grave leçon de cette fable. Surtout après les attentats contre Charlie et contre des Juifs, et après la marche des bobos accompagnés pour une fois par une grande part du peuple de France.

Michel Houellebecq, Soumission, 2015, Flammarion, 303 pages, €21.00 ou format Kindle €14.99

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Edgar Allan Poe, Histoires grotesques et sérieuses

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Histoires plus tardives, plus raisonnées, moins séduisantes que les précédents recueils réunis par Baudelaire en Histoires et Nouvelles histoires extraordinaires, ces « grotesques et sérieuses » poussent la logique à l’absurde. Car, n’hésite pas à écrire le poète français dans une note sur la vie de Poe (disponible dans l’édition Pléiade), « il y avait une immense masse de cervelle devant et derrière, et une quantité médiocre au milieu » – autrement dit « une énorme puissance animale et intellectuelle, et un manque à l’endroit de la vénérabilité et des qualités affectives » p.1015. Poe était peu croyant et peu amoureux des gens. Il faut dire que ses parents sont morts durant sa prime enfance et qu’il a été adopté par les Allan, riches marchands de tabac.

Le mystère de Marie Roget poursuit le Double attentat de la rue Morgue et l’agitation forcenée des petites cellules grises ; le crime est considéré de façon objective comme un problème d’échecs, sans aucune considération sur son horreur ou sur les sentiments.

Le joueur d’échecs de Maezel démonte une épate d’automate, démontrant en 17 points numérotés que ne sont pas les rouages mais un homme à l’intérieur qui joue les parties.

Eleonora est une histoire d’amour, mais abstraite et non charnelle. Deux enfants, cousins de sexe opposé, sont élevés seuls avec la mère de l’un d’eux dans une vallée écartée. La nature riante les enchante, peut-être colorée par leur cœur naïf qui voit tout en rose. Mais la fille meurt ; le garçon, désespéré, finit par quitter la vallée en ayant juré un amour éternel (et platonique) à la défunte. Mais il tombe amoureux d’une autre et les anges lui pardonnent « car l’Esprit d’amour est le souverain qui gouverne et qui juge ».

L’ange du bizarre est un méchant gnome dont les bras en forme de bouteille délivrent du kirsch. L’être grotesque et sérieux veut absolument que l’auteur croie en lui. Il faut dire que, bourré à ne plus savoir où il est, son imagination galope.

Une échappée vers l’asile est une bonne blague qui préfigure Alice au pays des merveilles. Dans Le système du docteur Goudron et du professeur Plume, la logique va jusqu’à l’absurde, les fous devenant les gardiens des infirmiers, qui eux-mêmes hurlent à la mort pour sortir. La naïveté du narrateur, jeune homme en voyage dans le sud de la France, ajoute au risible. Mais c’est un rire grinçant car l’humanité ainsi décrite apparaît sensée… bien que folle à lier. Poe n’aimait pas ses contemporains, sauf quelques femmes élues mais de manière éthérée. Il est vrai que trop d’alcool ou de drogue rend impuissant.

Le domaine d’Arnheim et Le cottage Landor sont deux escapades rousseauistes dans des paysages aménagés par l’homme mais dont l’homme est quasi absent. Le narrateur ne se préoccupe par de qui a élaboré et occupe ces domaines, mais simplement de décrire ce qu’il voit. En rêvant de vaste nature et de solitude au milieu des plantes, peut-être s’évade-t-il ainsi de son existence morne, empâtée par l’alcool, dans les bouges enfumés ?

La genèse d’un poème démonte les rouages de la création littéraire – la sienne. Ce n’est pas l’histoire la plus passionnante à lire, sauf pour les spécialistes de la littérature qui aiment à savoir comment elle est faite, faute de savoir eux-mêmes bien écrire, le plus souvent.

Edgar Allan Poe, Histoires grotesques et sérieuses (1836-1847), traduction française de Charles Baudelaire 1864, Folio 1978, 352 pages, €7.90
Edgar Allan Poe, Œuvres en proses traduites par Charles Baudelaire, Gallimard Pléiade 1951, 1165 pages, €46.70
Les autres livres d’Edgar Allan Poe chroniqués sur ce blog

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Camilla Läckberg, L’oiseau de mauvais augure

camilla lackberg l oiseau de mauvais augure

Le quatrième opus de la romancière n’a pas la fraîcheur du premier (chroniqué ici), mais fait évoluer les personnages. Le choc entre la banalité quotidienne des policiers, qui ont une vie personnelle normale, et l’exception des actes criminels souvent violents, est un procédé qui tient en haleine. Le lecteur s’habitue aux caractères de chacun : Erica la romancière, désormais mère de famille, Patrick inspecteur dans la trentaine, désormais son mari, Anna sa sœur divorcée, affublée de deux petits turbulents, le gros flemmard de commissaire Mellberg, toujours content de lui et aujourd’hui amoureux (mais oui !… avec une surprise à la fin).

Mais rien ne se passe jamais comme prévu, dans la vie comme dans l’enquête. Anna la dépressive, culpabilisant de s’être laissée faire trop longtemps par un mari violent, retrouve du poil de la bête brusquement avec Dan, ami d’enfance d’Erica. C’est un peu « bizarre » (comme aime à dire le nouveau prix Nobel), mais la Suède n’est pas la France et il faut se dépayser un peu pour comprendre combien le climat nordique peut influencer le moral : lorsque le printemps revient, les jours rallongent vraiment, la nuit éternelle recule, et l’on peut sortir du noir mental aussi vite qu’il est écrit. Incompréhensible pour ceux qui vivent à Marseille ou Toulouse, évidemment, mais s’ils acceptaient un peu les autres comme ils sont ?

L’auteur est trop sensible aux critiques, il est vrai que la Suède est un petit pays (à la population grosse comme le grand Paris) et que « tout le monde » se connaît ou presque. Elle réagit par la bouche de son héroïne : « Après les (…) livres précédents, elle avait eu à supporter certaines critiques dans les médias. Quelques-unes prétendaient qu’elle faisait preuve d’une mentalité d’hyène en prenant des cas réels comme base. Mais Erica n’était pas d’accord avec ça. Elle était toujours très attentive à donner la parole à tous les protagonistes, et elle faisait tout pour dresser une image aussi juste et nuancée que possible de l’événement. Ses livres ne se seraient pas vendus aussi bien s’ils n’avaient pas été écrits avec empathie » p.221.

Cette vision de ses œuvres est plutôt réaliste. Son empathie est réelle et le lecteur apprécie ; il y a du Simenon en Läckberg. Les criminels sont rarement des salauds absolus, ils ont eu souvent une enfance malheureuse (tropisme chrétien béat mais qui fonctionne encore). Mais aussi, quelle enfance peut-elle être harmonieuse dans ce pays luthérien, taiseux, coincé, où tout le monde épie tout le monde et n’hésite pas à le juger d’une bouche pincée ! La France sous Pétain était de cette eau… La génération suédoise actuelle (la nôtre un tantinet aussi) a du mal à se dépêtrer des non-dits et des abus passés. Cette fois, c’est une femme en mal d’enfant qui a rencontré une mère excédée, veuve alcoolique – ce qui s’ensuit a des conséquences jusqu’à aujourd’hui. Une épidémie de crimes portant le même mode opératoire sévit : à chaque fois une mort par abus d’alcool. L’alcoolisme est si courant dans les pays nordiques que les flics concluent souvent à un excès fatal ou à un suicide. Mais Patrick est opiniâtre et a retenu d’une conférence policière un cas non élucidé qui l’a intrigué. La lesbienne qu’il retrouve morte bourrée dans sa voiture défoncée a-t-elle été vraiment victime d’un accident de voiture ? Qui aurait pu lui en vouloir s’il s’agit d’un assassinat ? Sa fille, son ex-mari, son ex-concubine ?

L’enquête démarre sur ces bases incertaines et sur des indices flous, dans le même temps que Patrick prépare son mariage tout proche et que s’installe dans la petite ville une émission de téléréalité à la mode. Elle met en scène de jeunes fêtards déjantés (embauchés exprès pour leurs pectoraux ou leur seins) dont les exploits médiatiques (avidement regardés par toute la Suède) consistent à picoler, insulter et baiser sous l’œil constant des caméras. Il y a de la critique sociale chez Läckberg, et de la bonne. Le jeu des politiciens locaux et des pontes des médias, les exigences de l’enquête policière et des supérieurs sourcilleux qu’il n’y ait pas de vagues, la curiosité féminine et la balourdise masculine sont peut-être un peu convenus – mais traités ici avec maestria. Tout se mêle et tout dérape, parfois rattrapé in extremis. Cet art de composer les histoires à suspense est bien la marque de Camilla Läckberg.

Il est préférable de lire ses romans dans l’ordre (ce que je viens de ne pas faire) car, si chaque enquête est indépendante, l’évolution des personnages gagne à être suivie comme s’ils étaient des amis.

La traduction est un peu plate mais évite les grossières erreurs de français du premier volume.

Camilla Läckberg, L’oiseau de mauvais augure, 2006, traduit du suédois par L. Grumbach et C. Marcus, Acte sud poche Babel noir 2014, 482 pages, €9.70 

Les romans policiers de Camille Läckberg chroniqués sur ce blog

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Plage des pêcheurs à Mirissa

Nous partons pour quelques kilomètres de bus jusqu’à la plage des pêcheurs où les bateaux traditionnels alignés, colorés, semblent n’attendre que la photo. L’heure n’est pas à la pêche, peut-être ne servent-ils plus que de décor ? Construits en bois, très effilés, ils sont équilibrés par un grand balancier d’un seul côté et dirigés par une godille.

mirissa bateau a balancier sri lanka

Au large, sont à l’ancre des bateaux plus gros et plus professionnels, avec de longues perches pour tendre les filets en haute mer.

mirissa bateau sri lanka

Des adolescents du coin viennent sur la plage jouer au cricket, sport très populaire en Inde (qui n’est qu’à 31 km au-delà du détroit de Palk), puis se roulent dans les vagues en se chamaillant, la plupart tout habillés. Ne sont torse nu que ceux qui sont fiers de leur corps. Même les petits garçons gardent souvent un tee-shirt.

cricket mirissa plage sri lanka

Une voilée attend à la lisière du sable, avec la plus jeune de ses filles, que son époux, son fils et sa plus grande fille terminent de s’amuser dans le ressac, tout au bord. Il ne s’agit pas de nager mais de se tremper ; ces enfants savent-ils nager, d’ailleurs ? Pour une fois torse nu, le garçonnet musulman d’une huitaine d’années prend beaucoup de plaisir à se rouler dans l’eau mêlée de sable, comme en témoignent ses gloussements et ses cris. Déjà replet, presque obèse, il est l’enfant gâté parce que le seul fils. Abus de sucreries et de Coca, favoritisme de mâle.

nager mirissa plage sri lanka

Le Seafood restaurant est un ancien bateau posé sur le bord de la plage. Du pont, on domine les baigneurs, les surfeurs et les joueurs de cricket. Un peu plus loin sont en effet proposées des leçons de surf et il y a deux élèves, une fille de 20 ans et un adolescent de 14 qui s’y essaient sous la direction d’un professeur à chignon. Les vagues sont ici propices à apprendre, ni trop hautes, ni trop puissantes. Douché, submergé, épuisé, le kid rejoindra sa mère, tout mouillé, en seul bermuda mais des étoiles dans les yeux. Ils s’installeront en bas sur les tables de la plage pour boire un Coca.

mirissa plage sri lanka

L’assiette de thon grillé, de riz et de salade est copieuse, je ne la finis pas. Le poisson est trop sec, frit trop longtemps. Il est bon mais dur à mastiquer, malgré la tentative culinaire de le cuisinier sauce ail et oignon. Il est vite 14 h, le temps passe.

seafood restaurant mirissa plage sri lanka

Nous sommes à la pleine lune et c’est la fête de Poya, comme chaque mois, durant laquelle on commémore la naissance, l’illumination et la mort du Bouddha. Durant cette fête mensuelle, des lampes sont allumées autour de l’arbre de la bodhi, le banyan de l’Illumination, et de la dagoba qui est un reliquaire ; on fait une offrande de fleurs à la statue du Bouddha ; des versets des écritures en pâli sont récités ; les fidèles se prosternent devant le moine et invoquent les trois figures du Bouddha, de la Dharma (son enseignement) et de la Sanghà (communauté des adeptes) ; ils citent les cinq préceptes du bouddhisme et écoutent un sermon sur le Bouddha et ses vies antérieures.

mirissa filets sri lanka

Inoj nous rappelle les cinq préceptes communs à tous, laïcs et moines :
1. ne pas nuire aux êtres vivants ni prendre la vie (non-violence),
2. ne pas prendre ce qui n’est pas donné,
3. ne pas avoir une conduite sexuelle incorrecte ─ plus généralement garder la maîtrise des sens,
4. ne pas user de paroles fausses ou mensongères,
5. s’abstenir d’alcool et de tous les intoxicants.

L’alcool est donc prohibé durant cette fête – mais nous Occidentaux sommes exemptés de cette contrainte à condition de nous cacher : bière dans un sac ou cocktail dans les chambres. Comme il n’y a que des Occidentaux dans l’hôtel, le bar fait une exception, les jus de fruit déguisant l’alcool qu’il y a dedans. Mais toutes les bouteilles habituellement étalées au comptoir ont été ôtées. Le jour étant férié, nous n’avons pas vu de bus rouges, service d’État ; seuls les bus privés circulaient, conduits par des non-bouddhistes.

Le dernier dîner du séjour est morne, à la nuit tombée, dans la cuisine internationale. Demain, le réveil a été fixé très tôt car les trentenaires sont avides de meubler leurs intérieurs de « souvenirs » pour quand ils seront vieux. Il y a longtemps que je me suis détaché des babioles qu’on rapporte et qui ne servent qu’à encombrer.

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Horton Plains et train des montagnes

Il y a 27 km et 1h30 de route en lacets serrés, très étroites, où deux véhicules sont obligés de trouver un terrain d’entente pour se croiser. Le chauffeur est parfois obligé de négocier les virages en deux fois tant l’épingle à cheveux est courbée.

Nous effectuons un bref tour en bus de la ville créée de toutes pièces par sir James Baker, comme le parc national des Horton Plains, dans un climat anglais. Il a appelé la ville Nouvelle Angleterre, signification de Nuwara Eliya en cinghalais. La poste est d’architecture victorienne, The Grand Hotel a la façade crème rehaussée de faux colombages bruns, le club des gentlemen est clos et gardé au milieu d’un jardin, le golf à la pelouse tondue ras est bien verte, il comprend 18 trous. Comment reconstituer la patrie à l’autre bout du monde… La résidence où la reine descendit est, depuis, l’indépendance la propriété du Premier ministre.

horton plains panneau ne pas sri lanka

Nous montons à 2090 m d’altitude, il fait un temps alpin en début de matinée, à peine plus chaud ensuite. Il pleut par intermittence, une bruine qui pénètre en raison du vent qui souffle en rafales. L’entrée du parc est payante, s’effectue à pied, et non sans être passé par la fouille des sacs à dos par des gardes soucieux d’éviter tout feu, tout déchet non organique et tout matériel de fouissage. Des panneaux comminatoires enjoignent de NE PAS, en slogans punisseurs style NPA (Nouveau parti anticapitaliste). « Do not »… suit une liste impressionnante et un peu niaise pour nous Européens, mais destinée à impressionner le local, peu au fait du souci de l’environnement. Ne pas : fumer, jeter des ordures, faire du bruit, déraciner les plantes, consommer de l’alcool, marcher hors des sentiers balisés, transporter des sacs plastiques… Les sacs plastiques probablement pour ne pas qu’ils soient jetés, mais que vient faire l’alcool là-dedans ? Est-ce par ce que cela incite à la déraison ? Ou par rigorisme islamique malgré les trois autres religions majoritaires dans le pays ?

horton plains pluie sri lanka

Nous suivons un sentier aménagé qui décrit flore et faune. Il va en direction de la « petite fin du monde », falaise au-dessus de la plaine où l’on ne voit… rien – pour cause de nuages bas.

horton plains fin du monde sri lanka

Nous nous dirigeons alors perpendiculairement vers la « fin du monde » en titre, précipice de 870 m dont on ne voit pas plus le fond – pour la même cause. Par beau temps, on verrait même la mer, dit-on.

horton plains fleur sri lanka

Enfin nos pas nous dirigent vers la cascade Baker à 2060 m d’altitude. Elle s’échevèle sur le granit noir en 20 m de haut dans un bruit de train à pleine vitesse. Les sous-bois sont humides, le chemin boueux, les pierres glissantes.

horton plains paysage ecossais sri lanka

Les plantes sont adaptées à ce climat d’altitude dont certains lieux rappellent l’Écosse : ajoncs, rhododendrons, fougères, fleurs et herbe grasse. Mais des fougères géantes évoquent Jurassik Park, tandis que ce claquement sec de bambou qui titille nos oreilles indique les grenouilles tapies sous les herbes. Des corbeaux noirs passent, le bec luisant acéré, tandis que s’enfuit un coq de Lafayette sauvage, plus élancé que les nôtres. Ce coq serait l’emblème du pays et fréquente aussi bien les broussailles arides de la côte que les forêts pluviales. Il ne mange pas de tout comme les nôtres, mais est surtout végétarien, comme s’il se calquait sur le bouddhisme…

horton plains cascade sri lanka

Le froid comme l’horaire obligatoire du train obligent les mordus de photos à réfréner leurs instincts et à se presser normalement. Nous rencontrons en sens entrant des groupes de jeunes et d’écoliers en sortie scolaire. Nous sommes samedi et ils ont l’habit des plaines : chemise ouverte, short et tongs. Seuls les écoliers sont en uniforme avec les chaussures noires, mais ont eu l’autorisation (exceptionnelle) d’enfiler un sweatshirt non conforme, qui jure sur la chemise blanche et le short bleu roi. Comme C. ne peut s’empêcher d’en photographier une bande, un collégien sort de sa poche un téléphone mobile et fait semblant de le prendre en photo lui aussi : « give me a pen », riposte C. sans se démonter. Le gamin a ri, démonté.

gare ohiya sri lanka

Le bus nous attend à l’orée du parc et nous propulse par les petites routes à lacets en 45 mn à la gare ferroviaire d’Ohiya, à 1774 m. Mais oui, nous allons prendre le train, occasion de voir d’en haut les plantations de thé et le paysage de moyenne montagne que nous n’avons pu voir des falaises de fin du monde. La voie ferrée fut construite de 1855 à 1860. Nous sommes en avance sur le train qui arrive en retard. En l’attendant, nous allons prendre un thé en face, en traversant les voies, occasion de découvrir qu’il n’existe pas seulement des billets mais aussi des pièces de 10 roupies. Il existe même des pièces de valeur plus faible, mais l’inflation est telle qu’elles ne permettent pas d’acheter quoi que ce soit, juste de faire l’appoint. Nous avons le temps de finir le pique-nique commencé dans le bus et j’exerce ma compassion bouddhiste pour les êtres en nourrissant une chienne de pilons de poulet usagés dont les autres ne veulent plus.

fillette gare ohiya sri lanka

Une petite fille en robe bleue est toute étonnée de voir des étrangers si nombreux. La chienne m’a suivi, croyant au père Noël. Le train montant dans l’autre sens, sur la voie unique, est tiré par une locomotive diesel conduite par un mécanicien blanc. La voie a été construite par les Anglais pour transporter le thé des plantations d’altitude aux ports de Galle et Colombo.

chef de gare ohiya sri lanka

Notre train arrive enfin, c’est une micheline bleue récente de marque indienne ou plus probablement chinoise. Rien à voir avec les trains indiens, ici tout est propre à l’intérieur, en troisième classe comme en seconde. Il est plein, non seulement de touristes, mais surtout des locaux qui vont visiter la famille ou les temples pour le week-end. Le ticket n’est pas cher, 50 roupies pour cinq stations en seconde classe. Nous restons debout les trois-quarts du trajet, occasion d’observer des couples, des familles entières portant de gros paquets enveloppés de papier cadeau, une fille seule en jean portant deux gros sacs et un ordinateur. Sont assis en face de la porte où je me trouve debout une jeune fille qui ne cesse de me faire des sourires à chaque fois que nos regards se croisent, et son frère de 15 ans qui remplit bien sa chemise mais détourne le regard par pudeur. Il a découvert sa gorge pour montrer son médaillon de Shiva peint sur cuivre.

train du the sri lanka

Direction Bandarawela, cinq stations plus loin, à 1080 m seulement. Il y fait plus chaud. Nous avons l’opportunité de contempler un beau paysage de collines plantées de thé, de légumes « anglais » (carottes, poireaux, pommes de terre, haricots verts et fraises), appelés ainsi par opposition aux légumes locaux. Il semble que dès que nous sommes à l’abri, le soleil brille ; il suffit de commencer à randonner pour que la pluie revienne. Grand soleil donc à notre arrivée à Bandarawela, une chaleur moite en décalage avec les Horton Plains. Nous sommes mille mètres plus bas et le climat à thé chaud succède au climat à whisky.

Nous avons le temps de courir à la boutique des thés, le Mlesna Tea Center, négociant au cœur de la ville, non loin de la gare, qui offre une grande variété de crus et de qualités comme d’emballages cadeaux. Beaucoup entassent les boites et paquets de thé, sans savoir manifestement distinguer ce qui est fort ou léger, parfumé ou à boire avec du lait, pour connaisseurs ou pour petit-déjeuner. Ils ont tout à apprendre sur les subtilités du thé, altitude, cépage, cru, feuilles ou bourgeons, verts ou fermentés. Prennent-ils le temps pour cela ?

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Martin Amis, Réussir

martin amis reussir
Il n’avait pas 30 ans, l’écrivain, lorsqu’il a réussi ce roman. Il évoque certes ces années 1970 disparues où alcool, drogue et sexe étaient les plaisirs à la mode – avec le rock’n roll. Mais « la crise » était déjà établie (montrant que ce n’était pas une crise mais un changement de monde). Londres en était déjà aux restructurations, aux « nègres » et aux quartiers de plus en plus mal famés. Dans ce décor, deux frères cohabitent, Gregory Riding et Terence Service, nés à un jour près, l’un dans une famille de la haute, l’autre chez les ouvriers. Terry a été élevé avec Gregory dès l’âge de 9 ans, après que son père ait tué sa mère, puis sa sœur ; Gregory n’a jamais admis de n’être plus le fils unique, beau et choyé.

Tout commence donc par le vilain petit canard dans la portée Riding. Gregory élancé, musclé, élégant dès l’âge de dix ans déjà – et l’autre, Terry, tassé, laid, mal fagoté depuis toujours. Tout réussit à Gregory, il câline sa sœur Ursula durant l’enfance, s’amusant tout nu dans une île du lac et dans le lit le soir – à caresser et sucer mais pas baiser. Il ne fait pas d’études, tout lui étant dû, sa prestance attirant les femmes aussi bien que les hommes. Il travaille dans une galerie d’art où les propriétaires, d’âge très mûr, voudraient bien baiser avec lui tous les deux. Tout foire avec Terry, il a du mal à baiser les filles, aucune ne lui redemande, il travaille comme vendeur sans qualifications dans une société commerciale qui envisage de licencier.

Chacun se raconte à tour de rôle, en chapitres alternés, avec le langage de tous les jours. Le lecteur est vite captivé par le lumineux Gregory, pris de pitié pour le looser Terry. Et puis, par petites touches, le maquillage fond, la façade se lézarde, la vérité se fait jour. Gregory n’est plus si jeune, ni assuré de son avenir ; sa sœur déprime, ne baise plus, choisit Terry ; son boulot est insipide, ses partenaires sexuels de plus en plus vulgaires, violents, rassis. Terry se voit au contraire valorisé, une Jan secrétaire envisage de frayer avec lui, le syndicat s’intéresse à son poste dans l’entreprise, l’argent rentre, Ursula trouve auprès de lui une épaule secourable. C’est que Gregory est imbu de lui-même et égoïste, trop gâté durant l’enfance ; et que Terry a appris à encaisser, tout en restant humain. Pas le genre à subir « qui vous prend votre argent, votre corps, votre temps, mais qui ne vous prend jamais en compte, vous » p.33. Gregory baise mécanique, avec Miranda ou Adrian, il n’aime pas. Même sa sœur, amie et amante d’enfance, n’est plus pour lui qu’un amusement.

« Qu’est-ce qui t’a changé ? » se demande Terry de Gregory. « Il s’est passé quelque chose. Quelque chose qui t’a volé ta sensibilité, ta tendresse, ton cœur, et qui t’a transformé en ce pauvre petit paquet de mépris, d’arrogance et de préjugés pour lequel tu te fais désormais passer » p.151. « Te voilà donc, Terence : je comprends ton passé, tes drames, tes craintes. Mais ce passé ne t’est plus d’aucun secours, ni à toi ni à quiconque : ce n’est rien qu’un obstacle (…) C’est pour cela que tu n’as pas d’amis ni personne pour te protéger ; c’est pour cela que tu ne réussiras jamais dans ton travail ni dans tout ce que tu pourras entreprendre » p.167. Mais chacun voit-il l’autre en vérité ? L’enfance lumineuse prépare-t-elle la responsabilité libre de l’adulte ? Les drames enfantins préparent-ils à l’inverse la névrose et la déchéance adulte ?

torse nu 12 ans

Non pas, démontre avec brio l’auteur. Trop gâté, Gregory reste immature ; abîmé, Terry est résilient. « Hautain, vaniteux, précieux, méprisant, arrogant, superficiel, corrompu, prétentieux, pédé – et insensible, par-dessus tout insensible », s’avoue Gregory p.286. Mais Terry sait s’adapter : « Les voyous sont en train de gagner. Et Terence, naturellement, se débrouille bien » p.317. Être beau et génétiquement aristocrate ne suffit plus dans l’ex-empire britannique : il faut savoir se débrouiller. Et Gregory ne sait pas, puisque tout lui a toujours été dû. Il est tonto – idiot en espagnol – mot à la mode à l’époque, que l’auteur répète à satiété tout au long du roman. Martin Amis contraste a l’envi ses personnages pour se moquer de la société de son époque, où les classes sociales sont encore opérantes dans l’imaginaire – mais de moins en moins dans la réalité. Mieux vaut être « cadre moyen issu des couches inférieures et muni d’un diplôme supérieur » qu’issu des couches supérieures sans aucun diplôme efficace.

La construction en duel alterné des personnages, chacun défendant sa vision de l’autre, de leur vie commune et de leur société, est puissante. Le lecteur s’y laisser attraper comme dans une toile. Surtout qu’après le maquillage, chacun se dévoile un peu plus, moins réussi dans le vrai qu’il ne le dit en premier. Tout comme aujourd’hui sur Facebook, les posteurs ont tendance à embellir ce qui leur arrive – au détriment de la réalité. Terry a perdu sa sœur puis son père durant l’enfance ; Gregory va perdre sa sœur, puis son père, à l’âge adulte. Des deux faux frères, l’un a mal commencé et bien fini ; l’autre accomplit le chemin inverse.

J’ai beaucoup aimé ce livre, plus philosophique qu’il en a l’air. La vanité de la forme et l’inanité de la baise – typiques des années post-68 – ne rendent pas heureux. Cette fausse « libération » est une contrainte de groupe sur les comportements individuels : il « faut » apparaître toujours en forme, jeune et frais ; il « faut » baiser avec tous et à tout moment selon le désir. Mais la vanité de la classe sociale supérieure et l’inanité de la génétique – typique des années avant 68 – ne fonctionnent plus. Être « né » ne suffit plus à assurer son avenir, encore faut-il acquérir des compétences autres que sociales, un vrai métier autre que de relations, un savoir-être autre que la superficialité mondaine.

Depuis 1978, date de parution du livre, le monde n’a cessé de changer – pour le pire. Terry y est plus adapté que Gregory, et pourtant, le lecteur ne peut s’empêcher d’avoir un faible pour Gregory – comme probablement l’auteur. Le monde adulte est laid, mais combien belle était l’enfance… La réussite n’est-elle vraiment que sociale ?

Martin Amis, Réussir (Success), 1978, Folio 2003, 387 pages, €7.51

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William Faulkner, Pylône

william faulkner pylone
Étrange roman tout de trépidation et d’éphémère, centré sur les acrobates aériens des débuts de l’aviation. Frustrés de n’avoir pu se battre durant la Première guerre sur les biplans poussifs, comme l’auteur, ils défient le destin sur des carlingues de contreplaqué emportées par des moteurs surpuissants. Ils inaugurent ici le nouvel aéroport du Juif Feinman à New Valois, sur les bords du lac Rambaud, dans cette contrée mythique de Franciana. Tous les lieux sont inventés, mais désignent la Nouvelle-Orléans et l’aéroport Sushan. On ne sait pas ce qu’avait Faulkner contre les Juifs, sinon qu’ils sont toujours décrits comme gras, citadins, affairistes et démagogues.

L’histoire met en scène deux aviateurs, un mécanicien, une parachutiste, un petit garçon et un reporter. Ces fétus de paille sont apportés par le vent pour le meeting aérien, puis emportés par le destin vers d’autres cieux. Sauf le reporter, dont on ne connaîtra – exprès – jamais le nom, qui reste attaché à sa presse comme le chien à sa niche. Il ne s’élèvera jamais vers les hauteurs du ciel littéraire tant son rédac chef exige qu’il reste à ras de terre : des faits, des infos, rien d’autre. Aucun grand mot en tous cas, non plus que ces phrases interminables où les métaphores fusent tandis que les mots se télescopent. Ce dont Faulkner en ce roman abuse, comme pour bien enfoncer dans le crâne du lecteur qu’il ne lit pas « une histoire » mais de « la littérature ».

Ce procédé est bien lourd, plus encore de nos jours, moins dévorateurs de papier imprimé qu’à la parution, et plus sensibles à l’économie en tout. Ce qui donne de ces longueurs qui donnent envie de laisser tomber avions et aviateurs vers le mitan du livre, surtout que ces volants se vautrent dans le terre à terre d’une interminable saoulerie à l’absinthe frelatée, sans manger ni baiser, tels des zombies.

Car les pilotes, en ce temps-là, étaient d’étranges personnes que l’humain avait à peu près désertées. Ils ne vivaient que pour la mécanique, se rêvant anges dans les cieux, trop bêtes à terre. Ce pourquoi le désir fou de Jiggs pour des bottes en vitrine, qui ouvre le roman, est une approximative métaphore de cet orgueil obstiné du désir. Comme la flamme attire irrésistiblement la phalène au point de s’y consumer, qui veut faire l’ange fait la bête et l’accident n’est jamais loin de la démesure ou des conséquences de l’ivresse. Faulkner, qui s’y connaissait en avions comme en alcools, assimile les deux dans une alchimie où la psychologie n’est pas ce qui brille le mieux. Les aviateurs sont des machines, poussant leur manche dans le ciel ou, lorsqu’ils redescendent, alternativement dans le vagin de leur femme commune, pute dès 14 ans et ne sachant duquel est l’enfant de 6 ans qu’ils traînent avec eux en combinaison maculée d’huile. L’un d’eux a même copulé en plein ciel avec la parachutiste, prise d’une nymphomanie subite avant de sauter. Seul le mécanicien Jiggs, associé avec eux par le hasard du meeting, n’a pas accompli sa mue complète en rouages ; il désire encore ces nourritures terrestres que les autres négligent.

us airplane stearman 1934

Le reporter, fasciné par les volants comme par la beauté fatale qui les accompagne, néglige lui son métier qui est de compiler l’info et de la retranscrire pour que quiconque comprenne. Il a d’ailleurs un regard critique – celui de l’auteur – pour le métier de journaliste, qu’il qualifie dans le dernier chapitre de « ramasseurs d’ordures » : « Et si jamais on supprimait la fornication et le sang, où diable serions-nous tous ? » p.552 Pléiade. Il s’occupe de l’enfant, il donne de l’argent à la femme, il propose sa chambre et son lit au trio. Il négocie même cette cruche d’alcool qui enfiévrera les esprits et conduira, peut-être, à la débâcle finale en inhibant toute raison au profit de la machine et de la gagne.

Mais si l’alcool précipite les choses, comme l’eau versée sur l’absinthe trouble le liquide, chacun suit son destin comme s’il était écrit, poussé par une force à laquelle il ne peut résister : le pilotage pour les deux aviateurs, s’envoyer en l’air sans culotte pour la femme, l’alcool pour Jiggs, la littérature pour le reporter. « Oh, d’accord, il aurait bien pris l’argent. Mais ce n’était pas pour ça qu’il pilotait ce zinc là-haut. Il se serait engagé même avec rien d’autre qu’une bicyclette, pourvu qu’elle décolle du sol. Mais ce n’est pas pour l’argent. C’est parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, de même que certaines femmes ne peuvent pas faire autrement que d’être des putains. Ils ne peuvent pas s’en empêcher » p.589.

Écrit en deux mois, selon l’auteur, ce livre est loin d’être son meilleur, mais le lecteur est gagné par la fièvre de l’écriture et emporté par la passion mécanique, bien qu’englué durant trop de pages dans la saoulerie centrale.

William Faulkner, Pylône (Pylon), 1935, Folio 1984, 339 pages, €8.90
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 2, Gallimard Pléiade 1995, 1479 pages, €58.90

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William Faulkner, Sanctuaire

william faulkner sanctuaire
Encensé par Malraux, récupéré par Sartre, pour Camus un chef d’œuvre, ce livre est un roman policier noir qui se passe dans le sud, ce Mississippi cher à l’auteur. L’intrigue est simple : une étudiante se fait violer par un pervers de la pègre ; un avocat humaniste tente de sauver celui qui est accusé à tort mais rien ne fonctionne. La vie est une fatalité et chacun doit aller au bout de son destin.

Écrit sans les tentatives expérimentales du Bruit et de la fureur, Sanctuaire est l’application au XXe siècle des rigueurs de l’Ancien testament : Popeye le caïd est le serpent du mal pur, Temple l’étudiante de 17 ans est une oie blanche aussi niaise que travaillée de la vulve. Quand les deux se rencontrent, ça fait boum, le sanctuaire est violé et le paradis perdu ; tous les lecteurs de la Bible connaissent la suite…

Mais le viol est à plusieurs étages, ce qui complique l’affaire : Popeye est impuissant depuis l’enfance et c’est un épi de maïs qui fait office avant qu’un homme (un vrai), au nom de Red, soit choisi pour officier devant lui en servant d’étalon. « Tiens, t’as un nom de garçon ? » s’étonne devant Temple la tenancière d’un bordel dans lequel Popeye a mené sa conquête. Il est vrai que l’auteur adore donner des noms de garçon aux filles (ainsi Quentin dans Le bruit et la fureur) : pour mieux les traiter de garces ?

Car toute femelle ne pense qu’à « ça », même les oies blanches couvées en pensionnats séparés. « Dans leurs yeux à toutes, cette expression de froideur innocente et effrontée » (chapitre 19) ; elles aiment la bite, dira-t-on dans les années 1980 (Les Bronzés), mais il s’agit bien des mêmes. « Cette curieuse petite chair (…) en qui semblait fermenter peu à peu quelque chose de ce bouillonnement qui l’identifiait à la vigne en fleur » ch.19. Le lieu du mal est la chair, le temps du mal est le printemps, le prétexte du mal est l’alcool. L’oie blanche, malgré trois frères, ne connait rien à la vie, enfant trop gâtée, trop égoïste et hédoniste, déjà prototype de « conne américaine » que la littérature plus récente a consacrée : « Elle n’avait qu’à s’habiller et, quelques instants après, quelqu’un venait la chercher » ch.18.

Tout commence en avril, dans ce sud des États-Unis où le printemps explose en luxuriance, pour se terminer en automne dans le gris uniforme du Paris bourgeois. Entre temps, la nature aura fusé, la soupape aura été refermée, et la « bonne » société retrouvé sa morale, cette discipline étouffante qui est sa seule culture. Tout commence à la source, qui jaillit naturelle, et se termine au Luxembourg, devant un bassin maîtrisé.

Le roman ne cesse d’alterner exprès la fausse innocence féminine et la pseudo virilité, le hors la loi et l’homme de loi, la maison coloniale isolée et la maison de famille urbaine, le libertarisme campagnard détournant la Prohibition et la morale étriquée des « paroissiennes » en ville et de ceux qui ne veulent jamais d’ennuis – « tous d’excellents chrétiens » ch.20, le citoyen normal, professionnel et égalitaire, et celui qui veut péter plus haut que son cul. « Parce qu’ils ont un veston cintré et qu’ils ont accompli le merveilleux exploit de fréquenter l’Université de Virginie, ces gens-là parcourent la terre impunément… » ch.19. Le contraste de l’avocat humaniste et de l’avocat « juif » montre l’antisémitisme latent d’époque dans les romans de Faulkner, même s’il prête les propos à des personnages peu recommandables. Peut-être est-ce moins contre la « race » que contre la soi-disant « élite », le peuple travailleur contre les financiers enrichis, le Mississippi contre New York, les états du sud contre ceux du nord ?

Roman grinçant, pessimiste sur la nature humaine, imbibé de bible et d’horreur de la chair – une sorte d’envers de l’Amérique optimiste, braillarde et superficielle dont on garde l’image. Faulkner avoue, dans son introduction à l’édition de 1932 : « Je (…) spéculai sur ce que pourraient êtres les problèmes actuels pour un habitant du Mississippi. Je m’arrêtai à ce que j’estimai être la réponse correcte, et inventai l’histoire la plus effroyable qu’on puisse imaginer ». Temple sera violée, son violeur est impuissant et un autre est accusé à tort, qu’il laissera lyncher, avant que le destin du malfrat soit scellé par une condamnation à mort pour un crime qu’il n’avait pas commis… Vous avez là toute l’Amérique, balancée d’un coup, d’une plume de maître.

William Faulkner, Sanctuaire (Sanctuary), 1931, Folio 1972, 384 pages, €7.51
Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

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Mosquée, alcool et chienne à Tahiti

Mosquée, pas mosquée ? Le jeune imam serait-il au chômage ? Le micro-trottoir dernier laisse incertain le projet de construction d’un tel édifice, les confessions religieuses restent vigilantes mais ne seraient pas défavorables à l’installation d’une mosquée. Alors peut-être ben qu’oui, peut-être ben qu’ non ? Arriverait-il le temps des Tahitiennes voilées de noir, couvertes des pieds à la tête ? En attendant, le Centre islamique de Tahiti (CIT) sis au 11 rue Gauguin à Papeete, récolte des fonds en métropole pour la construction de la « grande mosquée de Tahiti ». Le jeune imam parti en France depuis 6 mois voulait prendre l’avion de retour à Roissy, peut-être pour démarrer le ramadan à Papeete, les USA lui ont refusé le transit à Los Angeles. Qu’à cela ne tienne, il est quand même arrivé à destination en transitant par la Nouvelle-Zélande ! Quelques jours auparavant, deux individus (non identifiés) avaient déposé une tête de cochon devant le CIT.

burqa

On va enfin pouvoir picoler sans faire des kilomètres pour acheter la gnôle et le uaina (picrate) ! Le tribunal administratif a annulé l’arrêté interdisant la vente d’alcool. Ouf ! L’arrêté pris le 5 août dernier par l’ancienne mairesse est caduque. Deux sociétés avaient contesté le texte devant la juridiction, la brasserie de Tahiti et le supermarché de Papeari. N’oubliez pas que nous n’avons toujours pas d’eau au robinet… alors, Manuia (A la vôtre) ! En fait, je suis une mauvaise langue, nous n’avons de l’eau que pendant les semaines précédant les élections ! Cette année, nous avons été très gâtés avec toutes ces élections, mais depuis, la source a tari !

vahine seins nus offerte

Une chienne était retrouvée sous une voiture la gorge tranchée. Une riveraine l’a conduite chez la vétérinaire de garde. La chienne surnommée Blanc-Blanc avait été opérée durant deux heures et sauvée in extremis. Elle n’aura survécu que trois jours. Plainte ayant été déposée par la sauveteuse et la vétérinaire, la Police après enquête a retrouvé l’égorgeur. Cet individu serait un chômeur de 47 ans, originaire du Vanuatu qui aurait expliqué que sa bête lui causait des problèmes, aboyait et courait après les jeunes du quartier. Il se serait mis en tête de l’abattre et de la manger. Après quelques bières, muni d’une lame bien aiguisée, il s’est rendu près de sa chienne lui a tranché la gorge. Il l’aurait relâché en attendant qu’elle meure. Mais la chienne s’est sauvée et a pu être secourue. L’article 521-1 réprime ces faits : deux ans d’emprisonnement et 3,68 millions de XPF d’amende.

L’ouverture de l’hôtel « The Brando » fait craindre aux prestataires de services qui proposent des excursions en voilier à Tetiaroa, de ne plus y avoir accès. « Aujourd’hui nous sommes surveillés. Quand nous arrivons, ils nous demandent le nom des bateaux, le nombre de passagers » indique P. Gasparini, gérant de l’Escapade Charter Tahiti.

Le dessinateur de « l’Actu vue par P’tit louis » dans la Dépêche a été « remercié ». Le groupe Auroy (Dominique Auroy) c’est : l’Eau Royale, les vins de Rangiroa, les barrages, la Maroto, les éoliennes, Hachette Pacifique, le Royal Tahitien, etc, excusez-moi si j’en oublie, qui a acquis 66% des parts du quotidien polynésien. La Dépêche du dimanche est « en deuil », surement plus de moni (fric) pour les encres de couleur, si mince qu’elle pourrait passer entre un mur et son affiche sans la décoller avec un tout petit peu de remplissage insipide.

Hiata de Tahiti

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Indépendance ou assistanat à Tahiti ?

150 militants du parti indépendantiste d’Oscar Temaru ont participé il y a quelques jours à la quatrième étape du Tavini tour, une marche en l’honneur du premier anniversaire de la réinscription de la Polynésie française sur la liste des territoires non autonomes de l’Organisation des Nations unies. Les pancartes « Pas de Justice, Pas de Démocratie » fleurissaient sur le parcours ainsi que des drapeaux des Nations Unies et on redit toujours les mêmes phrases du style : « Justice coloniale, nous voulons être libres, notre prison est remplie de petits voleurs tandis que ceux qui ont volé des milliards, etc, etc. Mais aussi : il faut continuer à profiter des fonds européens car on a encore beaucoup de travaux à réaliser, et l’Europe est aussi une opportunité pour aller porter notre message hors de l’océan Pacifique ». Le Tavini Tour s’est terminé en apothéose à Faa’a mais, sur les 5 000 sympathisants bleu ciel attendus, il n’y en avait qu’un millier. L’expert indépendant en matière de gouvernance et de développement constitutionnel auprès de l’ONU, Carlyle Corbin était présent à ce premier anniversaire. Ma vieille tête mélange un peu tout, ils veulent l’indépendance (c’est tout à fait leur droit) MAIS avec les sous de la France et de l’Europe. Ils clament pourtant partout qu’ils sont Ma’ohi et que leur pays est aussi grand que toute l’Europe. C’est à ne plus rien comprendre ou alors je ne pige rien !

Justice – coloniale bien-sûr : 28 ans de réclusion criminelle dont 18 ans de période de sûreté pour l’assassin marquisien d’un globe-trotter allemand. Une version invraisemblable où les 95 kg de muscles du charmeur des Marquises reconnaissaient avoir tué d’une balle dans la tête et brûlé le corps d’un Allemand pas trop baraqué, qui faisait le tour du monde avec sa compagne. Et cela parce que ce dernier l’aurait « violé ». A l’époque des faits, la presse internationale avait parlé de cannibalisme.

trois vahines seins nus

Loi des séries ou pas, une touriste allemande s’est fait violer à Rurutu (Australes). Pas très bon pour le tourisme tous ces faits divers au moment où Gaston Flosse et son gouvernement mettent le paquet pour les attirer – les touristes. Aux dernières nouvelles, l’agresseur a été arrêté, il était déjà connu de la justice pour des faits similaires. Il s’est suicidé en prison dès la première nuit de son enfermement.

Nouvelle tragédie conjugale, une mère de famille meurt sous les coups de son mari à Fangatau (Tuamotu). Fangatau, 5,9 km² de terres émergées, 11,1 km² de lagon, pas de passe, 135 habitants en 2002, tous catholiques, vivent du coprah. Une femme de 37 ans, mère de trois jeunes enfants, avait rejoint avec son tane (mari, homme, concubin) au village où une bringue était organisée. L’alcool, les disputes, violemment frappée par son tane, elle chute sur le sol et ne se relève pas.

A Faa’a, la communauté adventiste a organisé, en avril, des journées « vie de famille » avec le soutien de la mairie de Faa’a et la Direction des Affaires sociales. Sujets abordés : « Le rôle du père de famille auprès de son fils ; l’importance du respect de soi, des autres et de la jeune fille pour les ados ; bien-être et estime de soi pour les jeunes femmes ». Les enfants étaient pris en charge pour jouer calmement et les 34 petits jouissaient d’une nurserie afin de soulager les mamans. Un déjeuner en commun pour ces 70 familles, puis un concert avant de regagner leurs foyers avec comme cadeau un sac de vivres. La prochaine journée « Vie de famille » aura lieu en mai. Faa’a est la commune la plus peuplée de Tahiti, et un grand nombre d’habitants y vivent entassés dans des bidonvilles…

fleur 2

Le Kura Ora II est à quai à Papeete depuis plus d’une dizaine de jours pour effectuer des réparations urgentes et les atolls des Tuamotu meurent de faim. Le bureau Veritas a imposé d’effectuer des travaux indispensables sur cette goélette bloquée à Papeete. Les atolls attendent désespérément les marchandises commandées. Quant à mourir de faim cela semble très exagéré car il y a des cocos, du poisson. Evidemment les cartons de cuisses de poulet sont absents des rayons de la supérette, le lait pour les enfants manque, le fret par avion est très cher. C’est l’atoll de Raroia et celui de Takume qui crient le plus fort. Ce qui inspire P’tit Louis : « Tu t’rends compte, à Takume ils n’ont plus que du kaveu (crabe de cocotier), du poisson, du uru (fruit de l’arbre à pain), et du lait de coco ! A cause du bateau » et l’autre de répondre « Hé ! la situation est pratiquement désespérée, on se demande même s’ils vont survivre ! ». Aux dernières nouvelles, c’est le Tahiti Nui 1 (bateau de la flottille administrative) qui devrait assurer la desserte, le bateau incriminé n’étant toujours pas remis en état de naviguer.

Hiata de Tahiti

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Vassili Axionov, Les oranges du Maroc

vassili axionov les oranges du maroc

Dans la nuit glacée de Sibérie, la lune donne un ton bleu d’écran télé au paysage comme aux visages. Un prospecteur velu surnommé « le Morse » se roule tout nu dans la neige ; il accomplit ce rite par tous les temps, en compétition par correspondance avec un Tchèque. Victor, lui, écrit une lettre à une camarade dont il aimerait bien qu’elle devienne sa femme. Mais elle fait le coup à tout le monde et n’aime peut-être, en fait, personne. Brusquement, le jour n’est pas encore levé, on annonce des oranges. A 200 km de là, un bateau vient d’apporter tout un chargement de fruits d’or du Maroc !

On ne peut imaginer, en 1962, le luxe que pouvait représenter une simple orange dans une URSS où le rationnement était la règle. Et tout le pays alentour de se précipiter au port en camion, en moto, en auto, pour se ranger dans l’une de ses fameuses queues qui furent le symbole de l’égalitarisme communiste durant trois générations. Tel est le thème de ce court roman de 232 pages qui parle moins des oranges que du désir et moins du Maroc que de l’Union soviétique.

Nul n’écrit à 30 ans ce qu’il écrit à 62. Surtout pas en lorsque l’empire existait encore. En 1962, nous étions au temps de Khrouchtchev, un Russe de Koursk (et pas Ukrainien comme on le dit trop souvent). Le personnage fut berger, puis métallo, puis apparatchik, il s’éleva dans l’ombre de Staline avant de prendre sa succession en évinçant les autres. Bon vivant et coléreux, il n’hésitait pas à taper avec sa chaussure sur son pupitre à l’ONU pour se faire entendre tout en couvrant les voix de l’opposition. Il utilisera cette vieille tactique stalinienne contre son maître dans son fameux Rapport de 1956, sorti pour consolider son pouvoir. Mao s’en inspirera pour déclencher un peu plus tard sa Révolution « culturelle »… Axionov ne parlera de Staline que 32 ans après dans Une saga moscovite, une fois l’URSS défunte et enterrée. Il n’aborde le personnage que de loin et en biais dans Les oranges du Maroc. Comment faire autrement lorsque le décor est celui de la Kolyma, reconvertie en nouvelle frontière du Progrès pour « rattraper et dépasser l’Amérique », autre vantardise de « Monsieur K » (qui n’est toujours pas réalisée) ?

Car le « réalisme socialiste », figure de style obligée du roman soviétique théorisée par la propagande, oblige, pour être publié par les officielles Éditions du Peuple en ce temps-là, à célébrer et à chanter « le progrès ». C’était l’idéologie économique du Parti, donc « du peuple tout entier ». Glorieuse époque d’optimisme d’une humanité conquérante : « En tête partiront les bulldozers ; puis les tracteurs emporteront le matériel : miradors, machines, tuyaux… Un hélicoptère transportera peut-être sur place une partie des ouvriers, et ceux-ci commenceront à défricher la taïga en vue des nouveaux travaux » p.230. Faut-il y croire ? On s’en balance, suggère Axionov dans ce livre qui eut du succès en son temps parce qu’il révélait tout haut ce que chacun vivait tout bas.

Cinq personnages en quête d’histoire s’entrecroisent dans ce roman chaleureux où se qui compte, au fond, sont les relations entre hommes et femmes, entre femmes camarades et entre hommes au travail. Chacun sa fonction, plus ou moins bien remplie, chacun ses états d’âme, plus ou moins bien soignés au « cognac tchétchène », à la séduction ou aux grosses bagarres. La vie communiste n’est pas drôle, le travail souvent inutile car planifié par la théorie, les relations humaines hachées par les ordres de mission incohérents venus d’en haut, la paie versée quand le plan de fabrication pour les billets permet qu’il y ait le compte, la nourriture morne parce que décidée par une administration anonyme. Seul l’humain permet de la joie. Les copains, l’alcool et les femmes restent d’éternels bonheurs. Pas la Production industrielle, ni l’Exploitation de la nature, ni la réalisation du Plan.

Avec ce ton vibrant de la jeunesse et cet humour doux amer qui dénonce à petites touches l’ordre ambiant anonyme et contraignant, Axionov peint ici une société de pionniers d’une époque révolue mais où la vitalité n’était pas un vain mot. De quoi nous garder de tout collectivisme tout en réveillant nos sociétés fatiguées ! Car ce qui compte, au fond, ce sont les relations humaines.

Vassili Axionov, Les oranges du Maroc, 1963, Actes sud Babel 2003, 232 pages, €8.27

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Kiev Saint-André et Sainte-Sophie

Nous ressortons de la place Saint-Michel pour longer le Ministère des Affaires Étrangères et descendre la rue Desiatyna vers la vieille église de Saint-André, perchée sur sa terrasse. Quatre clochetons à bulbe entourent le dôme central, tels les minarets musulmans. Elle fut bâtie par Bartolomeo Rastrelli au milieu du 18ème siècle, après une visite de la fille de Pierre-le-Grand, Élisabeth, sur le site où l’apôtre André prêcha l’Évangile et érigea une croix. Nous sommes au cœur du vieux Kiev, dans une rue musée où les platanes ombragent des façades presque allemandes, assoupies dans un calme d’Europe centrale. Des étals de « souvenirs » touristiques proposent matriochkas, boîtes en papier mâché et laquées des principales Écoles russes, tee-shirts en cyrillique, la plupart en russe d’ailleurs, et autres babioles.

kiev ministere affaires etrangeres

L’heure étant venue d’aller déjeuner, Natacha nous emmène au self, à l’enseigne « Aux deux oies », qui nous assure un choix de plats typiques pour moins de 30 hryvnias (prononcez grivnia). Le nombre de jeunes serveurs et serveuses est impressionnant : les « petits boulots » semblent ne pas manquer à qui veut travailler ! Ces étudiants, en uniforme à la mode américaine, sont avenants et plutôt curieux de rencontrer des étrangers. Nous y déjeunons à notre gré de plats populaires locaux : une salade de pommes de terre et malassols (ces gros cornichons conservés au sel), une autre de concombre et aneth à la crème aigre, une assiette de légumes cuits comprenant courgette, aubergine, chou et navet, un filet de poisson grillé, diverses crèmes et parts de tartes. Il y a aussi du riz et quelques viandes, un choix plus large que dans certains selfs de chez nous.

kiev hetman Bogdan Tchielnitski tombe

Sur Volodymyrska s’ouvre, au bout d’une place, la cathédrale Sainte-Sophie. Devant elle gît Bogdan Tchielnitski dans sa tombe, Hetman de l’Ukraine (1593-1657), restaurateur et héros de l’État ukrainien. La tombe en photo ci-dessus est celle de Volodymyr Romaniuk (1925-1995) – comme il est écrit dessus en cyrillique. Ce personnage au goulag des années sous le régime soviétique, émigré au Canada, revint en Ukraine pour y mourir officiellement d’une crise cardiaque. Devant le refus des autorités religieuses de l’enterrer à Sainte-Sophie, plusieurs morts et une dizaine de blessés sur la place parce que Volodymyr était populaire, le compromis fut de mettre sa tombe sur la place devant Sainte-Sophie. [Merci à Joseph T. de ces précisions]. La photo de l’hetman Bogdan est celle de la statue en bronze à cheval plus bas.

La cathédrale a été élevée de 1017 à 1037 par Iaroslav-le-Sage sur le modèle de son homonyme de Byzance. Première bibliothèque de Russie, première école, place du couronnement des premiers tsars, cryptes des rois morts, cette cathédrale originelle du royaume de Russie est appelée à juste titre la « Mère de toutes les églises russes », c’est dire si les liens historiques ont été étroits entre l’Ukraine et l’ex-Grand Frère. La cathédrale a la rare particularité d’être plus large que longue, et pyramidale. Elle se compose de cinq nefs et de cinq absides, ce qui est inhabituel dans l’architecture byzantine. Elle est entourée sur trois côtés de galeries à deux étages et est dominée par un beffroi à bulbe doré surmonté de treize coupoles symbolisant le Christ et ses douze apôtres. La cathédrale a été la nécropole des premiers souverains de la Rus de Kiev, notamment Vladimir II Monomaque, Vsevolod Ier et son fondateur Iaroslav-le-Sage, dont la tombe est la seule qui ait survécu.

kiev eglise saint andre

Autour d’elle s’élèvent des bâtiments pas aussi anciens, du 14ème au 18ème siècle, de même que le clocher haut de 78 m. Les visiteurs entrent sur un plancher d’acier pour protéger la pierre antique. Un panneau de verre permet d’en voir les restes. Dans l’escalier qui mène à l’étage se voient de petits trous aménagés par l’architecte. Ils contiennent des pots en terre cuite pour assurer un système d’amplification des sons. D’en haut, les voix des officiants sont particulièrement claires. Fresques et mosaïques du 11ème siècle sont émouvantes en ce qu’elles témoignent de l’avancée de la civilisation gréco-romaine en ces contrées lointaines. Ces mosaïques, en 180 nuances de couleurs, représentent la Vierge et les Apôtres. Au plus haut intérieur, sous la voûte de la coupole centrale, trône le Christ Pantocrator, Maître du monde.

kiev eglise
Aucune photo n’est autorisée dans les églises orthodoxes d’Ukraine : une icône ne se reproduit pas, elle est le geste inspiré d’un artiste, intermédiaire entre le divin et l’ici-bas. Un escadron de matrones et de vieux gardiens veille pour empêcher tout manquement à cette interdiction. Ce contrôle incessant d’adjudant est fatigant mais l’emploi qu’il promeut oblige à la discipline. Nous sommes dans le monde des années 50, celui que certains regrettent de nos jours, « réacs » ou « souverainistes ». Une visite en Ukraine permettra aux nostalgiques de retrouver l’expérience in vivo.

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L’une des fresques représente les filles de Iaroslav-le-Sage, dont Anne, reine de France (1051) et régente au nom de son fils Philippe 1er. Après la Révolution russe de 1917 et la campagne de persécution religieuse des années 1920, le gouvernement planifia la destruction de la cathédrale et sa transformation en parc dédié aux « Héros de Perekop » (une victoire de guerre civile). La cathédrale fut préservée grâce aux efforts de scientifiques et d’historiens. Néanmoins, en 1934, le gouvernement confisqua le bâtiment pour en faire un musée avant de la rendre au culte à la fin des années 1980, « par roulement » selon les confessions.

kiev cafe

Nous prenons une bière à la terrasse ombragée d’un café ouvert sur une petite place avec fontaine. Nous ne sommes pas les seuls, les gens du cru badaudent comme en Italie. Un petit garçon de 3 ans joue avec les jets de la fontaine. Il en finit par mouiller son léger débardeur et revient vers sa mère, déconcerté. Celle-ci lui ôte et le laisse peau nue pendant que le vêtement sèche. Durant ce temps, elle fait goûter au garçonnet une demi-gorgée de sa bière Corona, toute dorée dans son haut verre tulipe, une première habitude sociale à cet alcool qui fait des ravages dans les populations slaves. Autour de nous, un couple de moins de vingt ans est isolé dans sa bulle, le garçon a l’air vraiment juvénile. Deux matrones épaisses, boudinées et mal attifées, issues tout droit de l’ère soviétique, échangent les derniers potins sur les voisines.

kiev biere et gamin debardeur

Poursuivant l’avenue, nous parvenons aux Portes d’Or, autre monument du 11ème siècle signalé dans les chroniques européennes comme porte d’entrée de la ville jusque vers le 17ème siècle. Détruite en 1240 lors des incursions tatares, elle a été rebâtie à l’identique en 1982, à l’occasion du 1000ème anniversaire de Kiev.

kiev clocher

L’Université de Saint-Vladimir a été fondée en 1835 et fut dotée dès l’origine de laboratoires, de cliniques, de collections diverses (médailles, antiquités préhistoriques, zoologie, minéralogie) et d’une riche bibliothèque. Dans le même quartier ont été construits les observatoires météorologique et astronomique, l’amphithéâtre d’anatomie et l’école de chimie. Le 19ème siècle a été, ici aussi, le temps de l’exploration de la nature et d’émerveillement pour la technique, dont il reste cet optimisme industrieux propre aux pays slaves. Face à l’université et à son vaste jardin botanique s’élève la cathédrale Saint-Vladimir. Elle fut érigée avec sept coupoles pour le 900ème anniversaire de la christianisation de l’Ukraine, entre 1862 et 1896. Nous n’entrons pas voir l’intérieur bien que ses murs soient couverts de peintures des artistes russes les plus connus du temps.

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Serguei Bolmat, Les enfants de Saint-Pétersbourg

serguei bolmat les enfants de saint petersbourg

Peintre et décorateur de films né en 1960 à Saint-Pétersbourg, Sergueï Bolmat s’est mis à écrire, des scénarios d’abord et puis deux romans. Les enfants de Saint-Pétersbourg est son deuxième, paru en l’an 2000. Il parle de la Russie d’aujourd’hui, de sa jeunesse à lui dans ce nouveau siècle – il avait dix ans à la chute de l’URSS.

Et nous voici découvrant les Russes qui découvrent l’underground, le style Ginsberg années 60 revu Charlie Hebdo années 70. La jeunesse aurait-elle été conservée sous naphtaline par les caciques embaumés de feue l’URSS ? Aurait-elle une génération de retard ? Sans aucun doute dans le style de ce roman déjanté. Le décor, lui est authentiquement contemporain, montrant Saint-Pétersbourg 2000, la ville la plus européenne de l’ex-empire livrée, comme le reste de l’Union, au démantèlement de tous les monopoles, à la chute de tout droit, à l’aversion envers tout ordre et toute autorité. C’est le Far West sans la naïveté, Mai 68 plus la féodalité, l’imitation du pire de cet Occident rêvé : fric et force.

L’auteur vous plante deux vieux ex-apparatchiks de la cinquantaine, reconvertis dans « les affaires ». Ils se retrouvent en butte à l’inévitable racket dès que l’entreprise marche un tant soit peu : la mafia a remplacé le fisc, aussi gourmande mais moins facile à gruger. Selon la loi du plus fort en vogue dans le Saint-Pé 2000, aucun scrupule : il faut tuer les tueurs avant que ceux-ci ne vous tuent. Pour cela, rien de plus facile, certains numéros de mobiles circulent, sous le manteau, qui se porte long et longtemps durant les hivers russes. Las ! Le tueur pressenti est tué par ses commanditaires tueurs, après une tuerie pour eux réussie. Vous suivez ? Ce n’est rien encore : son téléphone mobile, parce qu’il est « japonais dernier cri », résiste au looping du cadavre et est « récupéré » parce qu’il peut servir (vieux réflexe soviétique).

L’appel qui suit, pour une nouvelle mission, aboutit donc aux oreilles d’une bande de jeunes à eux tout seuls. Ils n’existent que pour eux-mêmes, le reste du monde n’étant créé que pour leur satisfaction (vieil héritage 68 décliné en moi-je-personnellement des ex-jeunes, bobos arrivés, dans nos médias). Marina, enceinte de son Tioma, ne sait si elle l’aime mais elle ne peut ni le lui dire ni se passer de lui. Le Tioma en question ne sait pas trop ce que veut dire d’être bientôt père et noie ses échecs divers dans les drogues et les autres filles qui se présentent à lui. Deux comparses complètent la bande, Coréenne Kho qui tient la chandelle et Anton, hacker friqué qui obtient tout sur les claviers.

Le décor est planté, aussi improbable que la vie à New-York avant la reprise en main. La tuerie va-t-elle se boucler ? Le scénario est aussi psychédélique que les descriptions de couchers de soleil : « Encore éclatant, scintillant de son feu inconstant et insistant qui transparaissait à travers son propre contour oscillant, séparé du reste de l’espace pourtant proche par la barrière noire d’un nuage, Hélios s’accroupit sur l’horizon, entouré de toute une végétation céleste incandescente dont les clairières laissaient entrevoir des amas de menues pierres précieuses, dessinées avec une précision scientifique, qui tombaient en pluie vers le néant. Une large arabesque… (etc., etc.) » p. 222. Vous voyez le style.

ado muscle nu

Mais ne vous arrêtez pas à lui, le roman est ironique, déjanté, rempli des tics obligatoires du « moderne » vu par un Russe moyen : muscles, joints, fringues, sexe, alcool, portable et pistolet. Sans ces accessoires, l’homme comme la femme est tout nu dans la jungle soviéto-urbaine revue Poutine. Les jeunes femmes ne songent qu’à coucher et les jeunes hommes qu’à tuer, pour arriver. Les seules « affaires » qui marchent sont celles que l’on pique à d’autres, l’imbécile restant bien sûr celui qui travaille pour de vrai. Le labeur a été tellement glorifié par l’ex-URSS que les jeunes Russes le rejettent en bloc, idéologie et principal.

L’attachant est la jeunesse : paumée mais pragmatique, immorale mais bien vivante. Voici la Russie 2000, sans droit hors celui du plus fort. Mais rassurez-vous, l’auteur n’est pas yankee et le vieux sentimentalisme russe ressurgit de lui-même sous sa plume, pour le happy end de rigueur dans les pays élevés au lait du socialisme… Même imitant les imitations, la Russie reste la Russie.

Sergueï Bolmat, Les enfants de Saint-Pétersbourg, Robert Laffont Pavillons 2003, 302 pages, €20.43

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Musulmans, Chrétiens et Juifs caraïmes de Crimée

Compliquée, la Crimée… Quittant Chersonèse et ses baigneurs, le bus nous mène à une heure et demie de là pour déposer nos bagages dans notre nouveau gîte. Il s’agit d’une ancienne capitale tatare, Bakhtchisaraï, réduite aujourd’hui à un gros bourg. Nous y déjeunons dans le restaurant musulman qui se fait appeler ingénument Karavansérail. Il y a bien sûr prohibition sur l’alcool, mais une bière plus chère est disponible, la Baltika désalcoolisée. Le prétexte religieux sert aux petits bénéfices.

panneau interdit alcool tatars musulmans

Nous y gobons les salades habituelles, chou, tomate concombre, puis nous sont servis des beignets au fromage et des mantek, gros raviolis au mouton haché et oignon. Ils sont gras et la pâte est trop peu abaissée, ce qui donne une consistance pâteuse à l’ensemble. Mais le gras et le pâteux sont les goûts de ceux qui ont un jour manqué. La sensation d’avoir du riche, et plein la bouche, est un plaisir que notre génération ne peut pas connaître.

monastere dormition chufut kale

Nous montons ensuite visiter l’antre des « troglomoines ». Leur monastère de la Dormition et leur église sont creusés dans la falaise d’une vallée secondaire. Pour leur confort, ces moines gras ont cependant fait bâtir un nouveau logement de bois à l’extérieur, un peu plus bas. Le site attire de nombreux touristes, presque tous venus d’Ukraine et des autres républiques de Russie.

monastere dormition chufut kale b

Deux couples d’allure hippie, à sac à dos et guitare, viennent par exemple de Saint-Pétersbourg. Ils traînent avec eux deux enfants d’environ 8 ans, dont un gavroche des villes, maigre blondinet bronzé par le grand air sous une salopette en jean de marque Gee-Jay. En Russie, pratiquement tous les jeunes garçons portent des vêtements Gee-Jay. « C’est confortable, à la mode et, ce qui est le plus important, pas cher », disent les consommateurs. Le gavroche blond s’élance sur les marches, observe, redescend, court de ci delà, entraînant son copain, empli d’énergie d’avoir quitté les faubourgs citadins. Les parents semblent plutôt avachis et blasés, sous l’emprise des fumettes.

gamin russe torse nu en salopette

Nous longeons le chemin à travers bois qui débouche sur la pente d’en face, une fois le ruisseau traversé. Il monte jusqu’au village troglodyte fortifié de Chufut Kalé. Ce site a été bâti par les Caraïmes, une peuplade juive à demi convertie à l’orthodoxie – et rejetée par chacune des deux communautés. Nous entrons par la poterne sud, élevée au 14ème siècle, tout comme le rempart à meurtrières qui la protège. Un étroit couloir creusé dans le roc est flanqué de caves servant de postes de réserve. La porte était bien gardée. La rue « du milieu », qui monte sur le plateau, traverse des restes d’habitations et les ruines d’une mosquée, puis un mausolée du 15ème. La forme en octaèdre du bâtiment vient de l’architecture d’Asie mineure. Le mausolée recèle une tombe à inscription qui montre qu’il s’agit de la sépulture de Junik-Hanim, fille du khan Toktamich.

village troglodyte chufut kale

Chufut Kalé a été fortifié entre le 8ème et le 10ème siècle. L’historien géographe arabe Abulfedi, au 14ème siècle, décrit des Alains vivant là, une tribu d’origine iranienne proche des Scythes et ancêtres des Ossètes actuels. Ils cultivaient les fruits et la vigne sur les pentes des vallées alentour, avant d’être assiégé et pris en 1299 par le Tatar Bey Yashlavski. Tous les mâles au-dessus de 12 ans furent défoncés à l’épée puis égorgés, le reste de la population réduit en esclavage. Bakhtchisaraï est resté longtemps un marché aux esclaves renommé chez les Tatars ; très jeunes filles et garçonnets pour le plaisir y étaient très prisés. L’endroit a pris alors le nom de Kyrk-Er (40 fortifications). Le premier khan de Crimée, Hadji-Girey, en fit sa résidence fortifiée au 15ème siècle lors des guerres entre khans pour secouer le joug de la Horde d’Or. Les Tatars, plus portés au commerce qu’autarciques, ont migré vers Bakhtchisaraï à 3,5 km de là, plus accessible. Seuls les Caraïmes demeurèrent sur le plateau, renommant la cité « Chufut Kalé » : en turc « la cité des Juifs ». L’endroit, vu son isolement, comprit aussi une prison tatare. L’ambassadeur de Lithuanie, Lez, l’hetman polonais Potozkiy et Vasilli Griaznoi, un ex-favori d’Ivan le Terrible, ont langui ici, entre deux séances en chambres de torture. Le voïvode russe Vassili Cheremetiev a passé 21 ans dans le donjon.

gamin chufut kale

Les 18 hectares comprennent l’ancienne et la nouvelle cité, partagées par un mur et protégées par des fortifications. L’annexion de la Crimée par la Russie a fait déserter Chufut Kalé, qui perdait de son intérêt défensif, au profit de Bakhtchisaraï. En 1834, le maréchal français Marmont note que les Caraïmes habitent les 300 et quelques maisons de la citadelle mais descendent chaque jour à Bakhtchisaraï pour leur travail. En 1839, les missionnaires écossais Bonar et McCheyne racontent que 1500 Caraïmes vivent là. De faibles communautés caraïmes vivent aujourd’hui encore à Simferopol et à Lvov.

jeune couple russe forteresse chufut kale

Le plateau fut déserté en 1852. Le dernier résident caraïme a été un érudit, A.S. Firkovich (1786-1875), qui a publié les épitaphes médiévales (dont la plus ancienne remonte à 1203) et collecté d’anciens manuscrits, aujourd’hui à la bibliothèque publique de Saint-Pétersbourg. Sa maison sur deux niveaux, perchée à l’extrême rebord de la falaise, est devenue un café et une résidence pour colonies de vacances, dont nous rencontrons les jeunes en polo bleu France qui peuplent une partie de la cour où nous allons prendre le thé.

chapelle chufut kale

Firkovitch, nationaliste, a voulu à toutes forces prouver l’origine khazar des Caraïmes. Pour ce faire, il a parfois « corrigé » les dates écrites sur les manuscrits et sur les tombes dans ses publications, ce qui a donné une image exécrable de la théorie Khazar parmi les érudits. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas un fond de vérité, mais difficile à prouver à présent. Une seconde théorie fait descendre les Caraïmes de marchands de Byzance, poussés ici par leur commerce sur la mer Noire. Leur trace la plus ancienne est dans le récit d’Aaron ben Joseph dans le dernier quart du 13ème siècle. Petahia de Regensbourg fait mention au 12ème siècle d’hérétiques juifs qui n’allumaient pas les chandeliers du Sabbat dans le « pays de Kedar ». Une troisième théorie stipule la conversion des locaux au « caraïsme » après l’invasion mongole, sous l’influence des nouveaux-venus de Byzance. Ceci pourrait expliquer la langue turque des Caraïmes du lieu, leur apparence tatare et leur mode vie, tout comme l’indépendance des Caraïmes de Chufut Kalé sous les khans tatars.

forteresse caraime chufut kale

Les pièces creusées à même la falaise côté vallées offrent une perspective vertigineuse, suspendue à une centaine de mètres du fond. Trois vallées profondes se rencontrent à cet endroit, faisant de cet éperon de falaise une forteresse naturelle que les hommes n’ont eue qu’à aménager. D’un côté on aperçoit Bakhtchisaraï, de l’autre la mer à l’horizon. De quoi voir venir les ennemis de loin et se cacher à temps, hommes et bêtes confondus, dans les entrailles de la montagne. L’écho de ces pièces troglodytes est agréable et Natacha nous régale d’une chanson russe de sa voix chaude, « moïa graya » dans l’une d’elle. Juste avant que ne surgisse une guide « à la russe », pète sec, autoritaire, formatée à l’ère soviétique, qui déclare : « Les autres occupants » – nous – « sont priés de quitter la place après avoir vu, chacun son tour » !

vallee caraime chufut kale

Heureusement, d’autres touristes ne sacrifient pas à la visite de groupe. Ce sont des familles aux petits cent fois pris en photo dans toutes les positions, devant tous les points remarquables, par les parents ébahis de leur progéniture. Ce sont des jeunes en bande qui se photographient dans des poses avantageuses ou à la mode pour épater les copains restés en ville. Ou encore des gamins émancipés qui grimpent partout, intenables, infatigables, alors que les fillettes restent sagement près des parents, effarouchées par tout ce mouvement et ce vide qui fait peur. Ou aussi des jeunes filles aux claquettes inadaptées aux pierres lisses du chemin et qui ont décidé de marcher pieds nus. C’est une fois de plus toute une sociologie de la Russie en vacances qui s’offre aux regards de qui veut l’observer. L’atmosphère est familiale, disciplinée, bon enfant – traditionnelle au fond, sans remise en cause des sexes ni féminisme – mais avec cet air de liberté récemment acquise qu’avaient les Italiens dans les années 50.

fille ensandales sur les pierres chufut kale

Nous reprenons à la descente le chemin forestier qui, puisqu’il mène aux ruines, est parsemé de stands d’artisanat de bois, de bijoux, de croix de baptême, de miel de la montagne, de tisane d’herbes alentour, de romarin, de noix, de tout ce qui fleurit lorsque quiconque est disposé à dépenser.

Nous dînons tatar dans notre gîte, sous la tonnelle du jardin. Aux poivrons grillés à l’huile succède du « délice de l’imam », ces aubergines frites farcies d’une purée de tomate et d’oignon aux épices, puis des frites, « courantes ici » nous dit Natacha, des champignons frits eux aussi, du genre trompettes de la mort, enfin des fruits. C’est délicieux.

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Social à Tahiti

Quinze ans de réclusion criminelle pour le père incestueux qui avait fait signer un pacte à sa fille l’autorisant à la violer. La victime a aujourd’hui 14 ans et le père incestueux avait sévi alors que la petite n’avait que cinq ans. Huit ans de réclusion pour le père incestueux qui déclarait à la Cour que violer sa fille est moins grave que d’avoir une maîtresse. Douze ans fermes pour le père incestueux, du sursis simple pour son épouse complice alors que leur fille n’était qu’une enfant. Les faits remontent au milieu des années 1990.

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Les pilotes des deux-roues paient un lourd tribut aux routes polynésiennes. Les chirurgiens de l’hôpital et des cliniques ne sont pas au chômage avec ces blessés, souvent jeunes, polytraumatisés. C’est d’abord le non-respect des règles de conduite, le défaut de maîtrise, et enfin l’alcool. On songe même dans les sphères gouvernementales à refondre le code de la route polynésien afin de renforcer l’apprentissage des règles de conduite des futurs conducteurs. Si les accidents des deux-roues s’accompagnent de leur lot de décès, ils traînent dans leur sillage des vivants « abîmés ». Sur leur deux-roues, les cyclomotoristes ne portent que peu de blousons, de gants, de chaussures renforcées. Il fait chaud en Polynésie alors ils sont en short, en tee-shirt, avec des savates (tongs), le plus souvent avec un casque qui n’est pas forcément homologué… alors en cas de chute : bobo ! Des fractures ouvertes, des jambes, des pieds avec des plaies spectaculaires qui faisaient dire à un chirurgien des plaies de guerre. Mais aussi des traumatismes crâniens, thoraciques, des dégâts à la conne vertébrale, des cas classiques certes mais qui aboutissent à l’amputation ou à la paralysie. Mais ici, au fenua, il y a une espèce de fatalisme, une inconscience du danger. L’an dernier 36 personnes ont perdu la vie.

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Ils seraient 6800 ressortissants de Polynésie française en… Nouvelle-Calédonie. Qui sont ceux qui posent le pied sur le tarmac de la Tontouta (aéroport de Nouméa). Ils ont tous l’espoir de trouver un travail, d’être mieux payé, de s’éloigner des conditions de travail déplorables de Tahiti. Ils sautent donc le pas, pressés d’en finir avec le marasme économique qui ronge Tahiti depuis quelques années. Chaque semaine, de nouveaux départs vers l’eldorado néo. Ils partent en famille. Souvent ils ont un parent qui est déjà installé ; ils veulent réussir. Ils changent de travail, peu importe pourvu que le salaire suive. Sur les 67 200 personnes provenant des communautés polynésiennes installées en Nouvelle-Calédonie, les 6 800 Tahitiens présents sur le territoire Néo représentent  près de 10,1% de ces  67 200 personnes en quête d’eldorado.

En Nouvelle-Calédonie, des mauvaises langues parleraient de balances (pour personnes) avertissant : « une personne à la fois ». C’est que 54% des Calédoniens adultes sont en surcharge pondérale et 27% sont obèses. Les enfants calédoniens sont dans une situation préoccupante : 42% d’entre eux sont en surcharge pondérable dès 12 ans. « Mange mieux et bouge »…

Hiata de Tahiti

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