Articles tagués : armoise

Vallée de l’Orkhon

Lorsque la steppe cède la place aux montagnes, le paysage devient le prolongement de la taïga sibérienne. Dans cette zone de forêts voisinent les pins, les sapins, les mélèzes, les bouleaux, les trembles et les saules.

« Si ce pays informe possède un cœur, peut-être est-ce là qu’il se trouve, dans la vallée de l’Orkhon. La région est l’un des pivots de la Mongolie depuis l’Antiquité. Ogodei, Guyuk et Mongka, les trois successeurs de Gengis Khan, passaient tous plusieurs mois de l’année dans cette vallée, où ils tenaient leurs quriltaï, ou rassemblement des tribus. Quand les armées mongoles ont renoncé à mettre à sac la ville de Vienne, comme elles l’avaient prévu, c’est ici qu’elles sont revenues. La vallée est hantée par les sépultures nomades et l’on y trouve des vestiges de villages pré-mongols. »  C’est ainsi qu’écrit Stanley Stewart dans son récit de voyage publié en français sous le titre L’empire du vent, page 332.

Stewart est un Irlandais qui a été élevé au Canada et qui vit en Angleterre. Il a gardé de ces déracinements successifs un humour ravageur qui lui permet de raconter ses voyages de manière imagée et irrésistible. Sur 399 pages, son périple mongol ne commence qu’à la page 141 mais ses prémisses, à Istanbul, sur la mer Noire et en Russie, avec un jeune de 15 ans amateurs de trafics et de femmes, sont un véritable délice. J’aimerais écrire comme lui de façon aussi détachée et indulgente, prenant les étrangetés et autres contrariétés comme des occasions de m’émerveiller devant autant d’absurdités. Le livre tout entier est un enchantement et je ne peux qu’en conseiller à quiconque la lecture !

Le pique-nique a lieu à une heure de Karakorum, dans les collines qui surplombent l’Orkhon, fleuve qui coule sur 1100 km. Nous sommes parmi un chaos de blocs gréseux, lunaires. S’élèvent de nos pas une odeur puissante d’armoise. Des edelweiss charnus se dressent entre les touffes comme sur les hauts plateaux du Tibet. Des milans voraces planent très haut dans le ciel. Ils attendent qu’on leur jette un morceau ; certains s’en saisissent en vol, paraît-il. Mais L’un d’entre nous a beau faire le sémaphore durant un quart d’heure, risquant plusieurs fois de perdre l’équilibre sur sa pierre élevée, aucun oiseau ne daigne s’approcher d’assez près pour lui enlever le morceau de la main.

Environ une heure de voiture dans le paysage plus tard, nous arrivons aux tombes « scythes » ornées de stèles de pierre sculptées au lieu-dit Temeen Tchulun sur la carte. Une série de cerfs « aux bois volants » – comme le décrivent les archéologues – précède une caravane de chameaux. Tout cela daterait du 6ème siècle (avant !).

Le site est sauvage, donnant vue sur la vallée et grimpant doucement vers un col.

Ces stèles de l’âge du bronze sont toujours en ces endroits reculés, comme s’ils représentaient des lieux de « refuge » symboliques du territoire, des « donjons » sentimentaux pour ces peuplades nomades de l’époque.

Encore un peu d’auto sur pistes et hors-pistes. Nous rencontrons quelques yourtes éparses sur les prés qui bordent la rivière, des troupeaux libres d’ovins et de chevaux broutant l’herbe bien verte. Une source pure coule en bas d’une falaise et nos cuisinières empruntent le sentier très raide avec des bidons pour aller faire provision d’eau. Celle-ci aurait des « vertus ». Des mélèzes et des pins poussent dans le méandre comme une oasis dans l’uniformité de la steppe jusqu’ici rencontrée.

Nous ne sommes plus dans les paysages steppiques mais bien dans cette fin de taïga sibérienne. L’endroit s’appelle Uurdin Tokhoï. Djalamba la cuisinière parle français. Elle l’a appris à Oulan Bator mais ne parle jamais en premier. Il faut lui poser une question pour qu’elle y réponde. Sa beauté est celle de la steppe chantée par les Mongols, « le visage large et plat ».

Le premier camp du soir est l’endroit où nous attendent les hippopodes, ces hommes « aux jambes de chevaux » cités par les Anciens. Saïn baïno ! – « bonjour ! » L’éleveur s’appelle Togo, ses aides sont deux hommes et son fils de 14 ans prénommé Tserendorj, du nom d’un révolutionnaire mongol reçu par Lénine en 1921 et qui est devenu Premier Ministre.

Vaste ambition pour ce petit gars à qui l’on donnerait 12 ans. Il est encore pré-adolescent avant la mue. Selon Biture, qui le connaît depuis qu’il a 4 ans, il a toujours été vif, espiègle et très observateur. Avec les touristes, il reste très attentif et règle efficacement les sangles et les selles. Ce qui ne l’empêche nullement de faire des farces quand il les connaît mieux – par exemple supprimer un étrier, ou arracher au vol la casquette. Pour l’instant, il se contente de sourire, comme un quartier d’orange sur une face ronde. Il attend son heure.

Catégories : Mongolie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Des kilomètres de steppe mongole

Le lendemain matin nous sommes reposés, prêts pour le long voyage d’approche de la steppe. Nous irons dans trois tout-terrains russes. Ces caisses rondes à la vague calandre de camionnettes Fiat des années 70 où toutes les portes, sauf celle du chauffeur, ne s’ouvrent qu’à droite, se révèleront étonnamment fiables et résistantes sur les terrains variés. L’épaisseur de leur carrosserie, la rusticité de leur moteur à essence facile à réparer sur le terrain, la robustesse de leurs pneus et la dureté de leurs amortisseurs, feront merveille. Seul inconvénient en été, le moteur situé entre les deux sièges avant chauffe un peu trop en régime élevé. Mais ce doit être confortable durant les longs mois de l’hiver russe.

Me saute immédiatement aux narines une odeur familière, ce mélange d’essence ordinaire et d’huile de moteur propre aux chars que j’ai conduits durant mon service militaire, 27 ans auparavant. J’échange mes impressions avec un militaire de carrière, capitaine pilote d’hélicoptère en vacances avec sa femme. Notre chauffeur s’appelle Gana. Il a la carrure et la démarche d’un ours mais les mains légères sur le volant. « Bayartaï », au revoir ! Au départ, la femme du chef d’agence vient nous souhaiter un bon voyage et elle lance du lait sur les voitures. Vieille coutume mongole pour porter chance : « que votre route soit blanche comme ce lait ».

Nous sommes huit par voiture. La première, avec la grande antenne, est celle de « la » chef dont je tairai le nom par charité, nommons-là Biture, vous saurez vite pourquoi. Elle nous a enfin accueilli ce matin mais s’empresse par le choix d’une voiture à elle de s’isoler du groupe avec les cuisinières mongoles et avec son amie Cruella. Avec son chapeau de croquant, sa tête rentrée dans les épaules et ses multiples épaisseurs de pulls divers, on la prendrait pour une harengère égarée dans la steppe. Ce sont les bottes qui changent tout. Même en ville, comme dans les westerns, Biture porte de hautes bottes mongoles en cuir qui tentent de lui donner une allure cavalière. Fatiguée par déjà sept groupes depuis le début de la saison, usée par l’alcool qu’elle avale tout le jour comme de l’eau, son abord est acariâtre et peu avenant. Nous nous habituerons à la voir avec une demi-bouteille « d’eau minérale » d’une main et une cigarette dans l’autre, sous la tente comme à cheval. L’eau est en réalité de l’arkhi redoutable, titrant ses 40° comme la vodka. Elle a trop fréquenté les Mongols durant l’ère soviétique pour ne pas en avoir pris les mœurs rustres et l’autoritarisme prolétaire. Sa paranoïa et sa fermeture d’esprit a quelque chose de stalinien. Nous devrons faire avec.

Nous quittons Oulan Bator et ses faubourgs usineux. Un long train de marchandises s’étire sur la voie qui mène à Pékin, traînant à 40 km/h sa cinquantaine de wagons chargés de minerais. Une suite de silos ressemble à un haut fourneau. Les baraquements et les ordures marquent l’extrême banlieue comme dans tous les pays en développement. Et, comme dans les westerns, le vent déplace des herbes agglutinées en forme de roues le long des rues. Curieusement, comme si des rats les avaient rongés, les poteaux téléphoniques qui s’éloignent de la ville sont montés sur des piliers de béton enfoncés dans le sol. Nous sommes neuf dans la voiture, en comptant le chauffeur, et plusieurs à nous poser la même question sans apporter de réponse satisfaisante. Est-ce contre le dégel du printemps ? Contre les rongeurs ou les termites ?

La route que nous empruntons est garnie de trous et nids de poule entre lesquels les chauffeurs slaloment sans arrêt. A un moment, elle s’interrompt carrément, devenant « en construction ». Il faut alors passer par les pistes tracées comme des arabesques de poussière sur l’herbe rase de la steppe, de part et d’autre du ruban asphalté. Les stations d’essence et autres restoroutes qui jalonnent la voie sont bâties de bois. Il y a même quelques yourtes traditionnelles. Tout ceci est du provisoire, protoville fantôme comme au Far-West. Nous demandons à Gana de nous passer l’une des cassettes audio qui trônent sur son tableau de bord. Ce sont des chants mongols pas encore revus selon la manie du synthétiseur. Mais le son est un peu fort pour mes oreilles.  Ils sont emplis de cette nostalgie propre aux steppes et aux espaces infinis, tout en étant « politiquement corrects », emplis de cet optimisme de commande à l’époque soviétique.

Les chauffeurs effectuent de nombreux arrêts pour n’importe quoi, moteur qui chauffe ou chameaux de Bactriane autour d’une mare. Nous en profitons pour nous dégourdir les jambes mais nous n’avançons pas. De la steppe s’élèvent de délicates odeurs d’armoise, comme au désert. Le pays s’étend sur 1,6 millions de km², trois fois la France. Ses hauts plateaux coincés entre Chine et Russie ont une altitude moyenne de 1580 m. La police nous arrête à un moment pour vérifier les papiers des chauffeurs mais aussi pour prévenir que le prochain village ayant son bétail atteint de fièvre aphteuse, il nous est interdit d’y effectuer un quelconque arrêt. Après le village pesteux, la police nous arrête à nouveau pour faire rouler les véhicules sur un tapis imbibé de désinfectant. On ne rigole pas avec le bétail dans un pays d’éleveurs.

Le déjeuner à lieu fort tard, vers 16 h, dans un restau-yourtes à touristes, aux deux-tiers du chemin vers Karakorum. Il a pour nom Khögno Khan. Le menu ne variera désormais plus guère : à chaque repas nous seront servis une salade de chou et carottes râpés, un ragoût de mouton (ici, exceptionnellement, du bœuf) accompagné de riz et une barre chocolatée russe pour dessert (où entre vraiment très peu de vrai chocolat). La bière mongole a le même degré d’alcool que partout ailleurs mais peu de saveur. Elle n’est pas très chère hors d’Oulan Bator, coûtant autour de 2000 tugriks, soit 2 dollars.

Catégories : Mongolie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,