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Marie Balmary, Le sacrifice interdit

Relire la Bible après Freud est le pari de Marie Balmary. Ancien et Nouveau testament sont de la même culture juive, restée différente au long des siècles, ancrée dans la Parole. Pour elle, le diabolique détruit le symbolique, c’est le premier acte du serpent. Or le symbolique nomme, il différencie, et seule la différence permet de dire « je », donc d’exister comme un être à part entière, de se défaire des liens fusionnels de soumission ou de placenta. « La parole n’a lieu qu’entre des sujets différenciés » p.94. Par exemple, « Sodome est la ville de la perversion, de la ‘sodomie’. Ville où les hommes sont tellement pris dans l’indifférencié et la violence qu’ils exigent de Lot, le neveu d’Abraham installé là, qu’il leur livre pour les violer ses hôtes, les trois visiteurs divins d’Abraham » p.202. Les lois religieuses sont des lois de relations (re-ligere).

Pour aimer, il faut être autre ; il faut se sentir coupable pour pardonner, il faut reprocher pour aimer car c’est en exprimant sa souffrance que l’on peut l’évacuer. Ainsi faut-il interpréter « tu aimeras ton prochain comme toi-même » : se libérer de sa fausse culpabilité pour ne pas commettre les mêmes actes, répétitifs. « Si je porte l’offense que tu m’as faite, je n’aimerai ni toi – le véritable fautif – ni moi sur qui la faute est transférée » p.74.

Comment faut-il interpréter un autre aphorisme célèbre des Evangiles : « si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tend-lui l’autre joue » ? Ce n’est ni masochisme, ni passivité, analyse Balmary, c’est « ne pas se placer en face de l’autre comme on le fait dans une bagarre » p.219. Eviter la symétrie qui tourne en rond. Le « pervers » est celui qui (étymologiquement) est dans la peine, tendre une « autre » joue n’est pas comme « œil pour œil » mais déplacer la relation vers autre chose, éviter le mimétisme pour aller de l’avant. « Je lui présente l’altérité » p.220.

« Si celui qui est appelé l’Eternel est bien le dieu des alliances, son travail doit préparer chaque cœur à être en présence de l’autre, sans dévoration ni possession ; pour que la relation ait vraiment lieu (…) grâce à la Parole qui fait loi, la frontière entre les êtres » p.251. Le « paradigme de toute différence : celle des sexes ; le paradigme de toute faute : la destruction d’une différence ; le paradigme de toute angoisse : l’angoisse de dédifférenciation » p.323.

Babel, c’est le fusionnel, l’idéal vers lequel tendent toutes les idéologies totalitaires – y compris la généreuse des Droits de l’Homme et de la République universelle. Au contraire, Dieu a brisé la tentative babélienne pour redifférencier tous les hommes : ils ne parlent plus la même langue pour exister comme sujets autonomes, pas comme ouvriers dominés d’une fourmilière. « Quand ‘tu’ n’est pas un autre, ‘nous’ n’est personne » p.91.

Les chapitres se succèdent, limpides, Marie Balmary a entrepris d’apprendre l’hébreu et le grec pour rester au plus près de la Parole – car les traductions sont des trahisons. Et si je me souviens bien de mes années de catéchisme, que d’approximations et de faux-sens nous a-t-on inculqués sur la Bible ! Par exemple qu’Abraham se soumettait à Dieu lorsqu’il lui ordonnait d’égorger son fils comme un vulgaire barbare élevé aux holocaustes. Or le mot « holocauste » ne figure pas dans les termes hébreux du texte ; il s’agit de « montée vers », d’élévation. Abraham part avec « son » enfant, il revient avec « un » adolescent ; c’est bien le même Isaac, mais reconnu pour lui-même, comme différent – grandi, affranchi. Le « sacrifice interdit » est celui d’Isaac. De même l’enfant prodigue des Evangiles doit-il consommer sa part de la fortune du père, la détruire, pour être enfin lui-même et exister de façon autonome.

Ce qui parle à Abraham, l’ancêtre : « Il ne s’agit pas là d’un ‘Dieu’ mais du divin qui a parlé à l’homme, qui parle en l’homme ; et de quoi parle-t-il ? De ce qu’il est nécessaire de changer ‘à’ la parole des humains et ‘par’ elle pour que leurs relations, que leur vie soient possibles » p.196.

L’étude de Marie Balmary prouve un peu plus combien la psychanalyse est de culture juive, qu’elle est une « science juive », ce pourquoi, si elle guérit, n’est-ce pas parce que nos arcanes culturels sont formatés par la Bible ? « La psychanalyse elle-même s’est crue grecque (les cendres de Freud reposent dans un vase grec). Je n’ai jamais été convaincue de cela et ma chance ici a été de rencontrer la parole de Lacan à laquelle je rends cet hommage : il a vu que le biblique était la véritable source. (…) En Grèce, chez Sophocle la parole éclaire, nettoie, détruit. Elle ne guérit pas. (…) Freud a tout de même bien reconnu dans la technique qu’il mettait au point du judaïsme (…) Il sait bien que la psychanalyse est un usage juif de la parole » p.179. Le fait est que la psychanalyse en Chine accroche peu… La parole n’y est pas toute-puissante car « ça » ne vaut pas la peine de dire, et parler fait écran puisque les problèmes surgissent.

Dans notre civilisation occidentale existent d’autres sources que la juive : la gréco-romaine, la celto-germanique. La nudité est une honte dès la Genèse, au paradis ; elle est une gloire en Grèce ancienne dans les stades, les gymnases, sur le forum, dans l’image des dieux. Notre culture n’est pas la leur, mais la Bible a pris en Occident une place immense qui définit, guide et impose à la fois ses mystères et ses méthodes – en bref sa façon de voir le monde. Notamment aux Etats-Unis, bien plus « ancien » Testament que nouveau. Pour comprendre, il faut faire avec cette histoire de civilisation. L’ouvrage de Mary Balmary est éclairant à cet égard, très salubre et fort intéressant à qui se préoccupe de savoir qui il est et d’où il vient.

Marie Balmary, Le sacrifice interdit – Freud et la Bible, 1986, Livre de poche essais 2002, 346 pages, €7.10

e-book format Kindle, €7.49 

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The Gosts of Mars, film de John Carpenter

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John Carpenter est musicien ; et il adore illustrer sa musique battante avec des images, prises dans une histoire de base bien frappée. Il nous entraîne ici sur Mars en 2176. Quelques 640 000 Terriens exploitent la planète pour ses ressources minérales, disséminant des cités minières ici ou là, reliées entre elles par des trains.

Particularité de la planète et de la nouvelle époque, Mars est régie par le Matriarcat : les femmes sont toutes à des postes de responsabilité, inversant la situation 2001. Ce décalage n’est pas sans intérêt, montrant les gros machos en sergents et jeunes recrues plus bêtes que la commandante (Pam Grier) et la lieutenante (Natasha Henstridge) qui les dirigent. Plus bêtes et plus obsédés sexuels, le sergent (Jason Statham), un tombeur appelé Jéricho (en hommage aux murailles à faire tomber ?) ne pensant qu’à baiser avant l’apocalypse. Mais la lieutenante aux yeux de glace ne l’entend pas de cette oreille ; si elle consent à l’embrasser entre deux portes, c’est bien le tout, car l’urgence commande et le pistolet-mitrailleur s’exhibe avant la queue.

Le détachement de flics, pas moins de cinq personnes dont deux chefs femelles, doit aller chercher un délinquant soupçonné d’horribles meurtres avec pendaison et décapitation, qui a été pris la main dans le sac de billets de la gare qu’il a braquée (il y a encore des billets en 2176 ?). James Williams, surnommé « Desolation » (Ice Cube), est un affreux Américain de minorité visible, signe que le futur est imaginé multiethnique, sinon mélangé. Ce mauvais gars deviendra bon par la magie de l’aventure, sauvant la vie de la lieutenante et réciproquement. Il a été bien sur accusé à tort, ces meurtres étant le fait des fantômes de Mars.

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Car une fois arrivés à destination par le train – qui doit les reprendre plus tard, mission accomplie – le détachement trouve une cité morte, les gardiens de prison décapités et pendus mais les prisonniers toujours enfermés vivants dans leurs cellules. Que s’est-il donc passé ? Une météorologue spécialiste des tempêtes de poussières sur Mars (Joanna Cassidy) s’est fait enfermer volontairement après avoir fui en ballon-sonde une mine où une étrange découverte venait d’être faite : un couloir souterrain barré d’une porte qui, ouverte, a laissé échapper un vent de poussière – rouge évidemment, comme la planète, comme le sang, comme la guerre, comme le diable. Et d’expliquer que, sur la Terre, des bactéries vivantes s’enkystaient lorsque l’eau venait à manquer, puis revenaient à la vie des centaines ou des milliers d’années plus tard, lorsque l’eau revenait. L’année 2016 a prouvé ce fait, le dégel dû au réchauffement climatique ayant libéré de bactéries d’anthrax dans la toundra sibérienne, puis un virus géant !

Ce sont ici les Martiens qui s’éveillent, une forme de vie indigène qui veut repousser les envahisseurs – comme les Indiens américains. Lesdits Martiens prennent le contrôle des formes de vie envahissantes, les mineurs, les transformant en zombies scarifiés et piercés, des sortes de loup-garou possédés… sauf la lieutenante qui, aidée d’une pilule de drogue que Desolation lui insère dans la bouche après l’avoir sortie du médaillon qu’elle porte, réussit à résister et à expulser la créature. Le LSD comme armure mentale, voilà une inversion très critique à la John Carpenter !

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Amazone, apprenti sorcier, hors-la-loi luttant pour sa liberté, esprit pionnier, possession par le démon – sont autant de mythes agités dans ce space-western. D’où son aspect à la fois primitif et profond. Ce qui compte, au fond, est la vie – et la lutte pour la vie par tous moyens. Du coup de karaté à l’explosion programmée d’une centrale nucléaire en passant par les fusils-mitrailleurs, les pistolets, les épées et les bâtons de dynamite, tout vaut mieux que les palabres, le droit et autres moralismes intellos. Le film ne manque ni d’action, ni de scènes de sulfateuses et d’explosions comme Hollywood adore.

Tourné un an avant les attentats du 11-Septembre, le film montrait que l’Amérique était prête à ce genre d’attitude. John Carpenter, auteur acide de la société dans laquelle il vit, a donné avec ces Fantômes de Mars une illustration actualisée de Christine, déjà chroniqué ici. La technique, comme toujours, asservit les humains et les rend bêtes, sinon des bêtes. Seul le héros, ici une héroïne avec lui, peuvent sortir l’humanité tout entière de ses dérives technologiques – sur un air de hard-rock, nouvel avatar d’opéra wagnérien.

DVD The Gosts of Mars (en français dans le texte), film de John Carpenter, 2001, Natasha Henstridge, Ice Cube, Jason Statham, Pam Grier, Clea DuVall, M6 vidéo 2009, €6.59

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Christine, film de John Carpenter

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Grand Prix 1984 du Festival international du film fantastique d’Avoriaz d’après le roman homonyme de Stephen King, ce film qui se passe en 1979 joue à la perfection des fantasmes américains : la peur du sexe, l’amour de la mécanique, la vengeance dans la peau.

Arnie Cunningham (Keith Gordon) est un ado mal à l’aise et couvé par sa mère ; il s’est inscrit après le lycée dans une section de mécanique. Avec ses lunettes carrées bordées de noir qui lui donnent un air de vieux et sa carrure d’avorton, il est la cible des machos qui peuplent cette formation d’ouvriers ras du front. Seul Dennis Guilder (John Stockwell), footballeur (américain) beau gosse et musclé, reste son ami et le protège mollement. Ces ados censés avoir 17 ans en ont 22 ans lors du tournage, ce qui rassit un peu trop leur jeu au détriment de la fébrilité immature propre à l’âge requis.

Arnold dit Arnie, lui qui n’a jamais osé aborder une fille, tombe raide dingue d’une carrosserie bien roulée aux lèvres sensuelles et à la robe rouge sang. Mais Christine n’est pas un être de chair, c’est une bagnole, une Plymouth Fury de 1957. Une série spéciale, puisque les Plymouth de l’époque sortaient de la chaîne en beige. Le culte de la mécanique, notamment de la voiture, est survalorisé chez les Yankees et Stephen King comme John Carpenter se moquent de ce travers machiste et carrément sexuel. Ne dit-on pas en français « rouler des mécaniques » ?

L’homme est plus amoureux de sa voiture que de sa femme ou de sa petite amie ; il la bichonne, lui donne un petit nom, lui parle doucement pour qu’elle démarre. Il la lustre et la caresse, la pénètre de clés et tubes divers pour la faire jouir à l’aide d’huile et de carburant, la fait ronronner dans les rues ou rugir sur l’autoroute jusqu’à la jouissance. On ne sait pas qui, de l’homme ou de la machine, connait le plus l’extase dans les pointes de vitesse ou dans le balancement déhanché de la suspension dans les courbes.

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La Plymouth est en ruines après 21 ans, mise en vente par le frère d’un homme qui s’est tué en elle, absorbant ses émanations volontairement par le biais du pot d’échappement. La voiture avait déjà assassiné sa petite fille de 5 ans puis sa femme – par jalousie ? Une scène préalable nous montre un ouvrier « Gros con » de la chaîne qui succombe sur son cuir, dans l’habitacle, après l’avoir souillée de son cigare et de ses pattes sales sans respect. Ce qui apparaît au départ comme un incident prend de l’ampleur à mesure que le film avance. Arnie répare son acquisition, faite en dépit de ses parents, délaisse son ami, devient sûr de lui jusqu’à l’arrogance. Il se transforme physiquement, quitte ses lunettes et s’habille pour se mettre en valeur. Comme s’il avait été pris en main par une femme – ce que l’on pensait indispensable pour devenir un homme dans ces années-là.

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Mais il est tombé sous la coupe d’une Christine jalouse qui se venge de tous ceux qui font du mal à sa carrosserie tels Clarence « Buddy » Repperton (William Ostrander), voyou renvoyé du lycée pour avoir menacé Arnie d’un couteau à cran d’arrêt et massacré sa tôle à coups de masse ; tel le gros Peter « Moochie » Welch (Arnie Malcolm Danare), copain de Buddy, qui prend les gens par derrière faute d’oser les affronter par-devant et jouit de leur écrabouiller les couilles. Lui finira écrasé… aux couilles, dans un garage, tandis que Buddy finira grillé vif par cette voiture satanique capable de rouler tout en feu. Sa couleur l’apparente au Diable, ce personnage qui hante l’inconscient biblique de ces Yankees décidément pas comme nous.

Leigh Cabot (Alexandra Paul), la plus belle fille du lycée, est draguée par Dennis avant d’être captée par la magie d’Arnie. Mais, après la surprise des premières relations, elle se voit délaissée au profit de sa rivale Christine. Si le sexe va à Leigh, l’amour va à Christine. La bagnole tente de l’étouffer dans l’habitacle, au cinéma en plein air où Arnie et elle viennent de s’engueuler. Pourquoi cet intérêt exclusif que le garçon porte à sa mécanique, de tôle, au détriment de la sienne, de chair ? Leigh n’a-t-elle pas des yeux de chiot et des seins en bombe comme tous les acnéiques en rêvent ? Sauf qu’Arnold est possédé par ce démon d’engin en robe rouge qui le venge et le rend invincible.

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Dans ces années, l’ayatollah Khomeiny en Iran a fait multiplier les prix du pétrole par trois entre janvier 1979 et décembre 1981 : consommer de l’essence sans compter avec des suceuses aussi goulues que les lourdes Plymouth montées dans les années 50 devient un péché. Confondre la matière inerte avec la création de Dieu est un autre péché, même si les yeux de Christine s’allument tout seul, si elle s’exprime par l’autoradio qui diffuse des vieux tubes, et si elle rugit de rage en écrasant ses ennemis. Pour punition divine, Dennis intervient en statue du Commandeur aux manettes d’un gigantesque Caterpillar (pendant viril de l’auto Christine), avec Leigh en appât pulpeux, hypnotisée par la lueur des phares. Arnie va finir empalé par un éclat du parebrise de sa maitresse et Christine se fera monter par l’engin mâle encore et encore, jusqu’à finir en cube compressé dans une décharge. Dans l’outrance, c’est très américain.

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Outre l’adolescence, la culpabilité du sexe, l’amour pécheur avec la mécanique, le film critique de façon acerbe les parents destructeurs au travers de leur hypocrisie. Les mensonges, proférés par bons sentiments, masquent l’égoïsme possessif de ces petits-bourgeois américains qui répugnent à voir leur enfant grandir et quitter le nid, aller aimer ailleurs. Ils veulent tout régenter, tout contrôler, tout orienter. La fille est en général le moyen de transgresser ; c’est ici la voiture.

Les personnages secondaires ne manquent pas d’intérêt, comme Will Darnell (Robert Prosky) en gras garagiste mâchouillant éternellement sa chique d’une lippe désabusée ou Regina Cunningham (Christine Belford), mère d’Arnie, vraie jument castratrice du genre qu’on appellera plus tard Executive Woman.

Toute la musique est composée par John Carpenter et Alan Howarth et rythme sur de vieux airs de rock’n roll cette alternance d’émotions et de frissons qui font vibrer le spectateur.

Ce n’est pas un grand film, mais il révèle les dessous pas très propres d’une Amérique dominatrice et sûre d’elle-même – jusqu’à tenter de dresser ses propres rejetons au Bien. Orgueil, fanatisme, brutalité : nous comprenons pourquoi l’adolescence fragile pouvait, en ces années-là, préférer la machine à la femme. Et, en 2003, torturer et dézinguer sans état d’âme des Aliens – pourtant humains irakiens.

DVD Christine (John Carpenter’s Christine), film de John Carpenter, 1983, avec Keith Gordon, Roberts Blossom, Christine Belford,  Sony Pictures 2006, €7.99 

Stephen King, Christine, Livre de poche 2001, 411 pages, €7.90

e-book format Kindle, €7.49

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Tahiti, le paradis retrouvé et reperdu

bougainville voyage autour du monde

Lorsque Louis-Antoine de Bougainville aborde les côtes de Tahiti, il découvre une humanité édénique : point de vêtements, point de propriété, point de morale névrotique ; tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes, semble vivre à poil au jour le jour et de l’air du temps, dans la joie et les plaisirs. Cet hédonisme rappelle furieusement aux Occidentaux intoxiqués de Bible depuis un millénaire et demi le fameux Paradis terrestre, d’où Adam – le premier homme – fut chassé pour avoir cédé à sa côte seconde dont Dieu avait fait son épouse. Eve voulait « savoir » en mangeant les fruits de l’arbre de la Connaissance. C’est pourquoi son Voyage autour du monde, paru en 1771, a eu un tel retentissement sur les philosophes des Lumières.

L’île de Tahiti présente « de riches paysages couverts des plus riches productions de la nature. (…) Tout le plat pays, des bords de la mer jusqu’aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers, sous lesquels, je l’ai déjà dit, sont bâties les maisons de Tahitiens, dispersées sans aucun ordre et sans former jamais de village ; on croirait être dans les Champs Élysées. » Le climat est tempéré et « si sain que, malgré les travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens y fussent continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent sur le sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade ».

Polynésie 2016

« La santé et la force des insulaires qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu’ils conservent dans le plus grand âge, quelles meilleures preuves… ? » Le pays produit de beaux spécimens humains. « Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés ; pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d’aussi beaux modèles. »

Les gens y vivent à peu près nus, sans aucune honte mais avec un naturel réjouissant. « On voit souvent les Tahitiens nus, sans aucun vêtement qu’une ceinture qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux [les chefs] s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils laissent tomber jusqu’aux genoux. C’est aussi là le seul habillement des femmes. » Mais, pour accueillir les vaisseaux, « la plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les accompagnaient leur avaient ôté le pagne dont ordinairement elles s’enveloppent. (…) Les hommes (…) nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoquent démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. »

vahine seins nus

Pas de propriété, pas de mariage exclusif, pas de honte sur le sexe. Au contraire, cet acte naturel en faveur du plaisir et de la vie est un bienfait s’il ajoute un enfant à la population. « Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y admet point de mystère et chaque jouissance est une fête pour la nation. Ils étaient surpris de l’embarras qu’on témoignait ; non mœurs ont proscrit cette publicité. »

La hiérarchie sociale existe, mais reste cantonnée, les seuls soumis sont les esclaves capturés à la guerre. Car la guerre existe, mais pas la guerre civile ni la jalousie entre particuliers. L’engagement n’a lieu qu’avec les tribus des autres îles. « Ils tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats [donc pubères] ; ils leur lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée de victoire ; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les vainqueurs ne dédaignent pas de mettre dans leur lit ». Mais pour le reste, « il est probable que les Tahitiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à tous ».

Même les femmes, quoique des inclinations particulières puissent durer un certain temps entre deux individus. Mais « la polygamie parait générale chez eux, du moins parmi les principaux. Comme leur seule passion est l’amour, le grand nombre des femmes est le seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père et de la mère. Ce n’est pas l’usage à Tahiti que les hommes, uniquement occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les travaux pénibles du ménage et de la culture. »

Tout cet étonnement s’inscrit en miroir des Dix commandements du Décalogue, confirmés par le Sermon sur la montagne. Il semble que Bougainville, étant bien de son temps de Lumières et de Raison, ait trouvé à Tahiti le lieu des antipodes à la Morale chrétienne. Tout ce qui est interdit en Europe par l’Église et puni par ses clercs, est de l’autre côté de la terre permis et encouragé. Les relations charnelles sont l’inverse de l’amour éthéré du prochain voulu par le Dieu jaloux ; la loi naturelle entre personnes ici-bas est l’inverse de la loi divine qui exige d’obéir sans réfléchir pour gagner un monde au-delà. Tout ce qui fait du bien est licite, tout ce qui va pour la vie ici-bas est valorisé, tout ce qui est charnel est encensé. Diderot, en son Supplément au voyage de Bougainville fait de Tahiti la patrie du Bon sauvage, « innocent et doux partout où rien ne trouble son repos et sa sécurité ».

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Bougainville y découvre le peuple de la Morale naturelle qui se déduit des usages spontanés, vantée par le baron d’Holbach. Pas de Dieu jaloux qui commande n’avoir d’autre idole que lui, de ne pas invoquer son Nom, qui exige de se reposer le septième jour de par sa Loi. Il n’y a ni meurtre, ni adultère, ni vol, ni convoitise de la maison ou de la femme du prochain – puisqu’il n’y a pas de propriété et que les femmes sont encouragées dès la puberté à se donner aux hommes et aux garçons, qui se donnent en échange. « Nous suivons le pur instinct de la nature », fait dire Diderot au vieillard tahitien, « nous sommes innocents, nous sommes heureux ». Pas de honte chrétienne, antinaturelle ! Pas de névrose, ni de refoulement. « Cet homme noir, qui est près de toi, qui m’écoute, a parlé à nos garçons ; je ne sais ce qu’il a dit à nos filles ; mais nos garçons hésitent, mais nos filles rougissent ». Le christianisme, c’est la fin de l’âge d’or, la honte sur l’innocence, la chute du paradis… « Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature et contraires à la raison », ajoute Diderot.

La religion, c’est la tyrannie, la meilleure façon de culpabiliser les âmes innocentes pour manipuler les corps et exiger la dîme et l’obéissance. Prenez un peuple, clame Diderot, « si vous vous proposez d’en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre mieux d’une morale contraire à la Nature ; faites-lui des entraves de toutes espèces ; embarrassez ses mouvements de mille obstacles ; attachez-lui des fantômes qui l’effraient ; éternisez la guerre dans la caverne, et que l’homme naturel y soit toujours enchaîné sous les pieds de l’homme moral. Le voulez-vous heureux et libre ? Ne vous mêlez pas de ses affaires ; assez d’incidents imprévus le conduiront à la lumière et à la dépravation ». L’homme tahitien est libéral et libertaire ; il est le sauvage des origines non perverti par la civilisation chrétienne. Lui seul connait la liberté, alors que nous ne connaissons chez nous que contrainte et tyrannie (l’une disciplinant à l’autre).

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Denis Diderot n’est pas tendre en 1772 (date de rédaction de son Supplément) avec la société de son temps – dont il subsiste le principal de nos jours malgré la Révolution, les guerres de masse et mai 68 ! « C’est par la tyrannie de l’homme, qui a converti la possession de la femme en une propriété. Par les mœurs et les usages, qui ont surchargé de conditions l’union conjugale. Par les lois civiles, qui ont assujetti le mariage à une infinité de formalités. Par la nature de notre société, où la diversité des fortunes et des rangs a institué des convenances et des disconvenances. (…) Par les vues politiques des souverains, qui ont tout rapporté à leur intérêt et à leur sécurité. Par les institutions religieuses, qui ont attaché les noms de vices et de vertus à des actions qui n’étaient susceptibles d’aucune moralité. Combien nous sommes loin de la Nature… »

Bougainville avait découvert l’Ailleurs absolu, l’innocence édénique, l’humanité vraie délivrée des entraves. Il avait donné ses formes au mythe du bon sauvage, que Rousseau s’empressera de développer et que les voyageurs et les ethnologues tenteront d’aborder, avant le mouvement hippie de l’amour libre et de l’interdit d’interdire.

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Las ! Quiconque aborde à Tahiti découvre très vite combien les vahinés ne ressemblent en rien au mythe mais qu’elles ont le profil américain de la malbouffe ; que les tanés sont trop souvent bourrés à la bière, camés au paka, violeurs incestueux ou meurtriers ; que la nudité édénique n’est plus, devenue une phobie apportée par les missionnaires ; que la religion de nature est infectée de sectes protestantes en tous genres qui régentent votre vie quotidienne jusqu’à vous dire quoi manger et à quelle heure du jour, quand travailler et quand obligatoirement ne rien faire ; que l’absence de propriété est gênée sans cesse par les clôtures, les routes barrées, la privatisation des plages…

Le vieillard de Diderot avait raison, l’Occidental a infecté Tahiti, la religion a fait perdre l’innocence. Au nom du Bien ? Les gens sont plus malheureux aujourd’hui qu’il y a deux siècles. L’enfer, Chrétiens coupables, est pavé de bonnes intentions ; je hais comme Diderot les bonnes intentions.

Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, 1771, Folio classique 1982, 477 pages, €10.40

Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, écrit en 1772 et paru en 1796, Folio classique 2002, 190 pages, €2.00 

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De l’amour vers Katmandou

Nous effectuons la pause déjeuner dans une clairière, au cœur de la forêt. Il y fait un peu froid sans le soleil, mais c’est le moment le plus agréable de la journée. Je poursuis une conversation philosophique avec Liliane qui est parisienne et psychanalyste. Elle est drôle et m’évoque la Maud du film culte Harold & Maud avec les chansons de Cat Stevens. Elle porte ses 60 ans à l’américaine, avec la hantise de paraître vieille. Cheveux teints en blond, portant des couleurs vives, elle se veut « jeune » dans sa tête.

maison du nepal

« L’amour ? Platon a dit tout ce qu’il fallait dire dans le Banquet, n’est-ce pas ? » L’amour est une activité dialectique, y est-il écrit il y a 2373 ans. Ah bon ! Mais l’amour n’est pas bonté ou beauté, il est désir de, affirme-t-elle. Cette tendance à posséder peut être atteinte par des voies différentes, selon Socrate, la procréation des corps ou celle des esprits. La seconde est plus noble pour un grec. La vision d’un beau corps (d’éphèbe) laisse entrevoir une âme noble qu’il faut former par des discours sages et l’exemple du courage et de la probité. Ces liens d’amitiés seront plus puissants et plus durables que ceux qui lient homme et femme. L’amour, j’en suis d’accord, c’est donc bien autre chose que les feuilletons à l’eau de rose ou les pâmoisons romantiques : l’amour, ne saurait se réduire au sexe. Et peut-être la sexualité empêche-t-elle d’ailleurs le véritable amour, comme un voile de Maya sur les choses ? Dans l’amour sexuel reste une volonté de possession, d’assouvissement, qui laisse dubitatif sur le désintéressement de l’amoureux (ou amoureuse). A l’inverse, l’amour filial, maternel ou paternel, ou l’amitié pure, sont des « amours » sans sexualité. J’en suis convaincu, l’amour n’est pas désincarné ; je déclare à Lily que ne crois pas à « l’amour de Dieu » parce que « Dieu » n’est que fantasme et que l’amour exige réciprocité. Le « pur amour » n’est qu’exaltation personnelle, une pathologie du « moi ».

Mais je ne parle pas de cela avec Elle, la philosophie l’ennuie très vite.

gamin nepal

Participe aussi Michel, professeur d’histoire et géographie au lycée français de Fribourg en Allemagne. Son indemnité d’expatrié, et les vacances scolaires lui permettent de voyager beaucoup. Il est très sensible au tiers-monde par mimétisme culturel avec ces Allemands écolos et un peu romantiques qu’il côtoie tous les jours. J’y suis moins sensible, plus réaliste et plus pragmatique, d’autant que je ne me sens nullement « coupable » des colonisations passées. Le monde change, à chaque époque ses marottes. Tout cela entraîne des discussions amicales mais fermes. Elle se tait, comme d’habitude. Elle pense lentement sur ces problèmes généraux et a peur de déplaire en affirmant des convictions. En fait, elle n’y a pas beaucoup réfléchi. Médecin réanimateur, elle est technicienne et ces vastes questions lui passent un peu par-dessus la tête. Elle préfère les gens concrets aux idées, ce pourquoi je l’aime bien.

neige a siwapuri nepal

Nous reprenons la grimpée sous les rhododendrons géants. Dans les clairières subsistent des plaques de neige, signe qu’il n’y fait pas chaud la nuit ! Et cela permet aux sherpas de repérer des traces de singes et de léopards, qu’ils nous montrent avec une certaine crainte. Ils parlent de « tigre », mais c’est vraiment petit pour un « tigre », même si le tigre du Bengale existe dans certaines parties du Népal. Un singe bien vivant paraît et disparaît presque aussi vite. Il a froid et s’élance se cacher. Quelques oiseaux volent de-ci delà, mais nous en voyons peu. Ils chantent moins en cette saison que dans les forêts européennes de l’automne.

nepal camp siwapuri

Le campement est installé à Siwapuri Dara, sur un plateau vers 2600 mètres d’altitude qui fait face aux Himalaya. Le thé sert d’apéritif au repas traditionnel qui suit, de riz sauce lentilles et légumes au curry. Comme hier, le feu crépite et nous nous serrons contre sa chaleur et sa lumière en sirotant le thé. Il fait froid comme d’habitude. Une fois la nuit tombée, les porteurs entonnent des chants locaux et se mettent à danser.

A la surprise de Christine qui lui donnait 13 ans, le plus jeune des cuisiniers non seulement en a plus, nous dit Tara (elle ne nous dit pas combien) mais danse remarquablement. Il a de la souplesse, un sens aigu du rythme, et la hardiesse de dessiner des figures originales. Il meut son corps jeune comme un peintre son pinceau, créant du volume en harmonie par ses mouvements encodés. Sa réputation est faite car les autres l’entraînent et l’incitent à danser. Sa jeunesse, sa fraîcheur, sa gentillesse, sa virilité encore neuve, le rendent sympathique aux Népalais plus âgés. En revanche, le jeune éphèbe à l’air chinois, mince comme une liane et au visage de poupée, qui porte le sac de Christine et est si résistant comme porteur, est resté ce soir très discret. Il sourit aux blagues des autres mais ne parle presque pas. Cela ne l’empêche pas de porter la journée ses trois sacs comme les autres, penché en avant, la corde passée sur le front, bien assuré sur ses tongs. Il a 20 ans nous dit Tara, mais il en paraît 15 ! Christine – apparemment obsédée par tous ces petits jeunes – n’en revient pas.

nepalais

La nuit est très froide et surtout très humide. Appareil photo, rasoir à piles et lampe de poche dorment avec moi au fond du duvet car les batteries détestent le froid humide. Sur deux lampes, une ne fonctionne déjà plus. Ne plus oublier en montagne d’emporter des piles de rechange.

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Parmi les champs du Nil

Après le petit-déjeuner de café, de pain et de fromage type feta, une heure de felouque dans le calme du paysage conduit la conversation. Nous débarquons au bord des marais, dans un univers presque breton. Le soleil chaud fait s’exhaler les odeurs des plantes. Des vaches broutent l’herbe et la luzerne.

champs de ble bord du nil

Des fellahs travaillent les champs à la houe. Ces purs Égyptiens n’ont pas vu changer leur type au cours des millénaires. On les retrouve tels sur les antiques bas-reliefs des temples : un profil fier, des lèvres gonflées, des yeux allongés aux paupières lourdes, une taille mince et des épaules en portemanteau. Pour nous, le peuple du Nil ne sera pas une partie du paysage comme il l’est pour ces touristes des bateaux-usines qui l’observent du haut du pont supérieur, en sortant de la piscine.

culture bord du nil

Nous longeons les champs en carré sur une hauteur artificielle qui sépare le Nil du canal secondaire. C’est là où, au cours des siècles, ont été déposées les alluvions grattées aux basses eaux pour conserver au Nil sa navigabilité. A nos pieds s’étend une mosaïque de plantations de choux, d’aubergines, de blé et de bananiers. Passent des gamins en galabieh, montés sur des ânes, sourire éclatant de dents blanches, image séculaire du monde arabe. Adj nous précède dans une longue galabieh bleu marine qu’il a passé par-dessus une blanche plus fine. L’interminable tissu sombre accentue l’aristocratique de sa démarche. Les filles l’avouent, c’est un beau gars. Il n’a que 16 ans. Nous passons notre chemin de poussière parmi les palmiers et les euphorbes, ces « pommiers de Sodome » aux fruits comme des roustons. De nombreux oiseaux suivent nos pas de leurs trilles de joie.

felouque a voile sur le nil

Un bateau de touristes du Nil semble s’être échoué bien à l’intérieur des terres, aux abords d’un village : mais c’est un dispensaire et une école construite par le gouvernement sur trois étages, tout en béton fonctionnel, carré comme un navire-usine. Des écolières en long foulard blanc d’uniforme vont y entrer et nous saluent d’une voix musicale.

chou et ble bord du nil

Au bord du fleuve, que nous rejoignons, joue un gamin noiraud au pull de laine sous la galabieh malgré la chaleur. Il porte dans ses bras un petit chien ébouriffé. Ce peuple du Nil semble d’humeur facile et aisé à connaître, gai dans sa misère et son assujettissement. L’insouciance, la joie tranquille de ce petit, me font oublier la stupidité religieuse. Les enfants sont des Murillos, disaient les voyageurs de l’autre siècle, ce qui voulait dire gracieux, bruns et en loques. Lady Lucy Duff-Gordon, qui a vécu parmi eux en 1862 les a aimés ; elle décrit ainsi l’un de ses mousses dans ses Lettres d’Égypte (Payot 1996) que je suis en train de lire : « une taille de cupidon antique libéralement montrée ». C’est joli. Ce livre est à lire absolument pour qui s’intéresse aux gens autant qu’aux pierres antiques.

nos felouques amarrees sur le nil

Le Nil étend ses tons pastel dans l’air translucide. La lumière est une douceur, comme la faible brise qui se lève parfois. Les roches qui bordent le fleuve sont gravées ou piquetées. On y distingue des animaux, des barques égyptiennes, des guerriers. Il y a là toutes les époques, jusqu’aux signes de carriers qui exploitaient le beau calcaire blond tout au bord du Nil. Mais elles révèlent que l’Égypte était une province de l’art pariétal d’Afrique du nord. Trois mille ans avant le Christ le désert libyque était fertile, riche d’arbres et d’animaux de la grande faune paléoafricaine : éléphants, girafes, autruches, gazelles, bovidés. Les gravures des rochers ressemblent à celles que l’on trouve au Hoggar et dans les Tassili.

Sur le chemin, nous avons rencontré plusieurs fois de vieilles chaussures plantées au bout d’un bâton. La semelle est toujours tournée vers le chemin. Dji nous explique que c’est ainsi que l’on éloigne le mauvais œil dans ce pays. La superstition s’étend à toute image : ce qui est dessiné est « capturé » et cette « possession » peut engendrer des pratiques magiques qui donnent un pouvoir. Telle est l’essence même de l’art égyptien antique, et il a perduré jusqu’à nos jours ! C’est pourquoi les photos sont parfois mal perçues par les victimes, il faut faire attention : « on leur vole leur âme. »

rive du nil

Nous remontons sur le bateau à moteur pour le déjeuner. En guise de café nous est servie une spécialité égyptienne, le karkadé, une infusion de sépales rouges d’hibiscus de couleur rouge vampire. Ce verre de sang est acidulé et sans grand goût. Je le préférerais froid. Certains ajoutent beaucoup de sucre.

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Anatole France, Le lys rouge

anatole france le lys rouge

Le poète romancier publie à 50 ans le roman de son amour charnel pour Madame Caillavet, fille de financier juif autrichien, maîtresse passionnément aimée jusqu’en 1888. L’amour est un tourment, seule la sensualité est vraie, car tout n’est que moment. L’amour idéalisé est une impossible possession, d’où la jalousie inévitable qui naît. Sensuelle mais passionnée, Madame Caillavet est traduite ici en balzacienne femme de 30 ans, mondaine affadie qui prend des amants parce qu’elle s’ennuie.

Le mouvement du roman est la torture du soupçon, chacun voulant toujours deviner le futur ou jalousant le passé plutôt que profiter du présent. Les mondaines supputent qui couche avec qui ; les amies si l’amant est digne ou non ; l’amant s’il a eu un rival dont les feux brûlent encore ; les maris s’il faut provoquer l’amant en duel pour faire taire les mauvaises langues… Dans la société bourgeoise qui se pique de « sentiments » et adore voiler d’idéologie les actes les plus organiques, le style fait le succès. Anatole France en eu beaucoup, jusque dans les années 1950, où tout l’art de baiser consistait à séduire, à vaincre la peur du gosse alors que ni la pilule, ni l’avortement n’étaient accessibles. C’est moins vrai aujourd’hui où les relations sont plus directes et plus crues. Mais les passions demeurent, dont l’art de plaire, de faire rire, de renouveler l’enchantement. La jalousie aussi, âpre et biblique comme Madame Caillavet.

L’auteur évoque son expérience et son monde, mais en surélévation sociale. Tous les personnages sont plus hauts qu’en vrai, d’où cette impression de flotter dans un monde de dieux. France la compense par toute une galerie de caractères secondaires bien vifs comme Choulette, anarchiste catholique qui finit sénateur ; Vivian Bell, anglaise garçonnière et poète vivant dans le luxe à Florence ; Montessuy, financier avisé qui s’est fait lui-même, faisant et défaisant sur la fin les gouvernements ; le sénateur Loyer, gambettiste popu et roublard, au nom sonnant et trébuchant ; le général Larivière, creux et ronflant ; le comte d’empire Martin-Bellème, mari de Thérèse, ambitieux et comptable, en politique d’une « inflexible modération ». Il y a aussi ce savetier sage de Florence qui se contente de répéter les gestes ancestraux dans la hantise du travail bien fait ; cette marchande de journaux « amusante et vicieuse », mais « trop instinctive pour faire une grande cocotte » ; ce jeune ouvrier anarchiste, sobre, chaste et surtout vertueux, « beau comme une fille » mais tueur sans pitié (méfiez-vous des vertueux qui veulent faire le bonheur des hommes malgré eux, dira toujours Anatole France). Nous avons des scènes de salon, le compartiment de train Paris-Marseille, la loge d’Opéra où les mondains sont plus préoccupés de se regarder entre eux à la lorgnette, voire à lorgner les danseuses demi nues, qu’à jouir du spectacle.

L’Italie est aussi le passage obligé de l’amour. Chanté par ses poètes, vanté pour ses opéras, illustré par ses peintures et sculptures, Florence permet d’évoquer la nudité et le sexe sous prétexte du Beau. Ce n’est pas par hasard si la bonne veuve Marmet reconnaît sur les tableaux des peintres tous ceux qu’elle a croisés dans les salons. Mais l’Italie sait conjuguer dans sa langue l’amor/la mort, depuis la tombe enchantée de Ravenne aux rencontres d’un enterrement de nuit sur les bords de l’Arno, jusqu’à la chambre où Thérèse est baisée, qui donne sur un cimetière.

lys rouge florenceLe lys rouge est le symbole sanglant de Florence, lys virginal de l’Annonciation porté par l’ange Gabriel, cruel couteau de la passion teinté du cœur saignant. Le lys rouge est le roman des ruines, comme Florence, comme l’amour à l’impossible fusion, voué à l’éphémère des sens, à l’inconstance des sentiments et aux reproches de la raison.

Mais, moins que tout, le mariage n’a pas cette importance que la bourgeoisie parvenue a sacralisée dans le droit issu de la Révolution. « L’importance qu’on y donne dans notre société est une niaiserie qui eût bien fait rire les femmes de l’Ancien régime. Nous devons ce préjugé, comme tant d’autres, à cette effervescence des bourgeois, à cette poussée des fiscaux et des robins (…) car, dans un État policé, chacun doit avoir sa fiche » Pléiade II p.435. Les gais et lesbiennes qui ont revendiqué d’être « bourgeois comme les autres » devraient s’en méfier. Les femmes prennent des amants et les hommes des maîtresses parce que nul n’aime selon les convenances de dot ou d’héritage. Est-ce hypocrisie ? « une femme est franche quand elle ne fait pas de mensonges inutiles », déclare Thérèse (p.465). L’ancien amant ? « cela n’existe plus, n’a jamais existé », tant les femmes ont cette faculté de nier absolument tout ce qui n’est pas sens au présent.

« N’ayant gardé que la fine chemise rose, qui, glissant en écharpe sur l’épaule, découvrait un sein et voilait l’autre, dont la pointe rougissait à travers, elle jouissait de sa chair offerte. Ses lèvres s’entrouvraient sur l’éclair de ses dents humides. Elle demandait, avec une coquette inquiétude, s’il n’était pas déçu après le rêve savant qu’il avait fait d’elle » p.475. Pour cette langue magnifique, qui s’insinue sur les peaux nues avec une délicatesse d’artiste, nous aimons bien Anatole France.

Anatole France, Le lys rouge, 1894, Folio 1992, 384 pages, €6.60

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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John Connolly, L’empreinte des amants

Où l’on retrouve Charlie Parker. Non pas le jazzman bien connu mais le détective privé de Connolly, irlandais comme lui. Cette enquête très spéciale met en musique la vie même de Charlie. « On » lui en veut, il ne sait pourquoi ; « on » le protège aussi, mais il s’agit d’une autre entité indéfinie. Un journaliste veut écrire un livre sur ses enquêtes bien sanglantes, Charlie refuse, autant s’en charger soi-même quand le quotidien devient incompréhensible.

Tout remonte au suicide de son père, un policier du NYPD, après qu’il ait abattu deux adolescents. C’étaient un garçon et une fille presque du même âge que son fils. Charlie avait quinze ans et n’a jamais compris pourquoi le père avait tiré – c’était la première fois qu’il abattait un suspect – ni pourquoi il a mis fin à ses jours. Il va donc interroger les anciens collègues de son père et découvrir plusieurs choses. Un que tout est lié, deux que la violence qui le suit n’est pas due au hasard, trois qu’il y a plus de chose sur la terre et dans le ciel que ne peut en comprendre toute notre philosophie.

Ne dévoilons pas l’histoire. Disons qu’elle frise le fantastique et qu’elle fait appel aux mythes américains par excellence que sont le démonisme avant christianisme, la possession, la jeunesse dévoyée, l’éternelle lutte policière contre le mal. Surgit un rabbin, dont on peut se demander pourquoi il intervient dans ce milieu irlandais catholique.

C’est que le christianisme n’explique rien de l’avant raison humaine, rien de ces puissances créées dans le chaos primordial avant le Nouveau testament. Seule la Kabbale – selon l’idée reçue – le peut.

C’est ainsi que toutes les déviances, fussent-elles bénignes comme aujourd’hui l’homosexualité (celle d’un ancien flic nommé Jimmy), sont nécessaires à la société. « Nous présentons tous un visage au monde et en gardons un autre caché. Personne ne peut survivre autrement » p.230. Il faut y voir dans ce respect de la différence le ressort de la liberté américaine, ce qui distingue fortement ce pays de l’unanimisme citoyen et de convention sociale exigé par exemple en France. La jeunesse en Amérique peut se dévoyer mais ce n’est que provisoire… sauf si elle est possédée. La loi est alors impuissante mais il faut faire avec parce que l’on est humain, trop humain..

C’est ainsi qu’un ancien flic des flics (un bœuf-carottes dans le jargon français) expose son idée du jeu : « Parce qu’il y a une procédure à suivre. Il y a un système judiciaire. Il n’est pas parfait et ne marche pas toujours comme il devrait, mais c’est le meilleur que nous ayons. Et quiconque – quiconque – se met en-dehors de ce système pour s’ériger en juge, jury et bourreau est un ennemi de ce système. (…) On ne peut pas faire le mal au nom d’un plus grand bien, parce que le bien en pâtit. Il est corrompu et pollué par ce qui a été fait en son nom » p.207.

Parker le chasseur du mal n’est pas ainsi parce que sa vie fut violente (suicide de son père, mort de sa femme égorgée et de sa petite fille). La vengeance n’est qu’un but immédiat qui peut détruire un être. Charlie « ne se détournait pas facilement de la souffrance des autres (…) Il était tourmenté par l’empathie. Plus que cela, il était devenu un aimant pour le mal » p.287.

Privé de sa licence de détective au début de l’intrigue, la récupérant à la fin, Charlie Parker vit cette aventure comme une parenthèse sur les thrillers d’action qui ont précédés et qui suivront. Mais ce n’est pas pour cela qu’il ne se passe rien, au contraire ! L’action est prétexte d’entrer plus avant dans le personnage. Nous sentons sa profondeur. Est-ce un hasard si ce tome est le septième de la série écrite par l’auteur ? Comme Dieu, il s’est arrêté le septième jour pour contempler son œuvre. Et il vit que cela était bien…

John Connolly, L’empreinte des amants (The Lovers), 2009, Pocket avril 2011, 442 pages, €7.03

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