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Kom Ombo

Le réveil a lieu vers sept heures, dans la transparence du matin. Le soleil fait se lever un voile sur la campagne et sur les eaux. Les couleurs sont plus douces, comme au lavis. Je n’ai pas le talent pour décrire la poésie de ces matins du Nil, bien plus beaux que les soirs à mon avis. C’est l’heure où le ciel se lève sur les eaux ; bientôt s’égosilleront les oiseaux ; le tout préparant la venue de l’astre du jour, frais comme un gamin sorti du lit.

petit dejeuner en felouque

Nous prenons le petit-déjeuner sur le bateau alors qu’il se met en marche pour remonter une heure durant le Nil. Le moteur tue la conversation ; il est trop bruyant. Et la longueur de la table ne permet pas d’avoir une conversation à plus de trois ou quatre. Chaque felouque a un équipage de deux felouquiers. La nôtre porte le chef de tous, un « vieux d’au moins 40 ans » (sic) à la belle prestance, et un « mousse » de 16 ans maigre et souple, fasciné par les fragments de chair nue des femmes qu’il peut apercevoir de temps à autre. Dérivent les rives vertes d’où émergent, ébouriffées, les palmes. L’eau, sombre et transparente comme un cul de bouteille, est – pourquoi pas ? – vert Nil. Le soleil y transforme les calmes en papier d’argent. Il fait bon au matin.

temple Kom Ombo

Nous sommes à 160 km de Louxor, dans une courbe du fleuve. L’eau a rongé la rive, dressant une falaise au-dessus du lit. Les felouques nous déposent dans une décharge près de la ville où sont ancrés les bateaux-usines. Nous marchons quelques centaines de mètres jusqu’au temple de Kom Ombo. Nous n’y pouvons pénétrer car il nous faut un guide : un étranger n’a pas le droit de guider, pour ne pas enlever les dollars de la poche des Égyptiens. Notre guide locale, une femme, s’est dégonflée, ou c’est son pneu, je ne sais plus, et nous l’attendons en buvant un thé dans de charmants jardins au bas de la terrasse du temple.

kom ombo personnages

De hauts-reliefs ornent les murs ; des bas-reliefs sont sculptés sur les colonnes. La ligne de coupe des blocs passe sur le nez pour la part Horus du temple ; elle passe sur l’œil dans la part Sobek. Ce temple d’époque ptolémaïque (332 BC) est en effet double. Il comprend deux sanctuaires dédiés au faucon et au crocodile, la puissance du ciel et la puissance des eaux. Horus est l’œil qui crée et fait ; il contrôle ainsi Sobek qui est museau dévorant, agressivité et fureur.

kom ombe bande dessinee

Ce temple était lieu de soins pour le corps et l’esprit. Une vaste cour aux colonnes portant encore des couleurs vives, puis deux salles successives aux colonnes ornées de bas-reliefs saisissants de vie.

kom ombo steles

Si l’architecture est massive et présente esthétiquement peu d’intérêt, les stèles sont de vraies bandes dessinées. Sur le mur d’enceinte sont figurés des instruments de chirurgie, dont « des pinces pour tirer les vers du nez ». Isis est assise sur un siège d’accouchement. Un pavillon à l’entrée contient la momie de deux crocodiles du Nil embaumés et desséchés. Ils attendent sous verre les visiteurs dans la chapelle d’Hathor.

kom ombo vautour

Les détails des mains entrelacées et du pied aux doigts tous sur le même plan sont délicieux ! Ils disent toutes les règles obligatoires de l’art égyptien : ne rien oublier des corps dans l’éternité.

kom ombo mains et pied

Plusieurs classes d’écolières visitent le site et nous regardent avec curiosité. Elles ont douze ou quatorze ans et portent le foulard. Leur goût est peu éduqué mais on sent dans leur vêture une recherche de parure. Les garçonnets en visite, de deux classes plus jeunes, paraissent plus bruts. Certains portent deux pulls malgré les 30° de cette fin de matinée. Un gavroche se distingue par sa chemise ouverte sur la peau et exhibe des pectoraux effrontés. Il n’a pas dix ans et il joue déjà au petit mâle.

kom ombo bas reliefs

Les abords du temple font tiers-monde. Alors que nous regagnons les felouques, ce ne sont que gravats, sacs plastiques au vent, béton inachevé ou constructions extravagantes, tel ce « Café Horus » multicolore et tarabiscoté.

colonnes temple kom ombo

Une heure de felouque nous permet de consulter les guides de voyage pour en savoir un peu plus sur le temple que l’on vient de voir et pour rédiger quelques pages de carnet. Il fait chaud. Adj et l’un des felouquiers se sont mis nus entre hommes et s’arrosent ; ils rient comme des gosses.

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Speos d’Horemheb

Après un mille de navigation, le bateau à moteur rejoint les felouques, amarrées près de « la surprise » promise par Dji.

paysage du nil

C’est le site éclairé d’un temple creusé dans la roche, un spéos, celui du couronnement d’Horemheb. Autour s’étendent les carrières de grès qu’il était facile de charger directement sur les radeaux du Nil. Nous dînons face au spectacle de lumière, le site étant éclairé de puissants projecteurs orange visibles pour les bateaux de tourisme qui passent au centre du fleuve. Une tourte aux restes de viande d’hier compose le principal, à la pâte-purée étouffe-chrétien (ce que nous sommes, justement).

papyrus speos horemheb

Après le dîner, nous descendons des felouques sur les passerelles branlantes qui sont de simples planches. Nous longeons dans la nuit les falaises éclairées, d’où étaient extraites les pierres. Une ombre, des yeux brillants : un chacal détale sous les lampes. La falaise est parfois creusée en grotte où trois personnages sont assis, figés dans la pierre. Sur le Nil, les bateaux-usines continuent de brasser l’eau à grands bruits d’hélices, illuminés comme des HLM. Les vagues qu’ils provoquent viennent balancer les felouques et entamer un peu plus les rives. Pierre Loti notait déjà, en 1907, la « kyrielle de ces bateaux à trois étages, pour touristes, qui font tant de vacarme en sillonnant le fleuve, et sont bondés en grande partie de laiderons, de snobs ou d’imbéciles. » Comme nous souhaitons n’être rien de tout cela, nous avons volontairement choisi une autre voie d’exploration des bords du Nil. Loti nous en rendrait-il justice ?

felouques bord du nil

La nuit est calme, plus chaude que les précédentes. Les gros navires ont envoyé dès le matin des vagues qui font grincer la felouque. L’intérieur du bateau aux deux couples a même été mouillé ! C’est le soleil qui nous éveille, de son doigt caressant. Sa bienfaisante chaleur est le sourire du matin. Selon les Égyptiens d’il y a 5000 ans, c’est la création tout entière qui se répète à chaque lever de soleil et, ce matin, je suis prêt à les croire. Le dieu créateur rend au monde la fraîcheur juvénile de son commencement. Une toilette sommaire – forcément sommaire aurait dit la vieille alcoolo – dans l’eau du Nil (chlorée pour l’occasion) et le petit-déjeuner nous attend sur le bateau-terrasse en bord de rive. Feta, omelette, galette.

speos horemheb bord du nil

Nous partons visiter le speos d’Horemheb. Comme cet ex-général, qui a pris le pouvoir après la mort de Toutankhamon, n’était pas de sang pharaonique, les murs revisitent la mythologie afin de lui donner une lignée digne de l’Égypte. Isis donne ainsi le sein à Horemheb, dessiné en enfant debout, en présence d’Amon. Imparable. Au-dessus, le vautour protecteur plane. Cet oiseau de proie symbolise paradoxalement la protection parce que la femelle protège très bien ses petits. Horemheb signifie « Horus est en fête ». Les scènes gravées en mouvement sont très vivantes – le réalisme était le style d’Akhenaton.

speos horemheb interieur

Ce réalisme ne durera d’ailleurs pas après Horemheb ; la tradition figée reprendra ses droits pour l’éternité ou presque, tant le conservatisme est la tendance naturelle de tout humain et l’objectif de l’art de la représentation égyptienne. Il s’agissait de conserver pour garder vivant dans l’éternité – une sorte de philosophie écolo avant la lettre. Champollion, de passage ici, a dessiné ces bas-reliefs pour ses archives et c’est heureux pour nous, car certains aujourd’hui sont détruits. La fresque des prisonniers révèle de jolis mouvements des corps. Amon donne la vie à Horemheb en dirigeant vers sa bouche la clé de vie, cette croix ansée qui représente sans doute une vertèbre de bovin. La moelle, croyait-on, produit le sperme, symbole de vie. Une autre interprétation veut que ce signe dessine un miroir de cuivre qui piège la lumière céleste comme la vie retient la lumière divine.

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Parmi les champs du Nil

Après le petit-déjeuner de café, de pain et de fromage type feta, une heure de felouque dans le calme du paysage conduit la conversation. Nous débarquons au bord des marais, dans un univers presque breton. Le soleil chaud fait s’exhaler les odeurs des plantes. Des vaches broutent l’herbe et la luzerne.

champs de ble bord du nil

Des fellahs travaillent les champs à la houe. Ces purs Égyptiens n’ont pas vu changer leur type au cours des millénaires. On les retrouve tels sur les antiques bas-reliefs des temples : un profil fier, des lèvres gonflées, des yeux allongés aux paupières lourdes, une taille mince et des épaules en portemanteau. Pour nous, le peuple du Nil ne sera pas une partie du paysage comme il l’est pour ces touristes des bateaux-usines qui l’observent du haut du pont supérieur, en sortant de la piscine.

culture bord du nil

Nous longeons les champs en carré sur une hauteur artificielle qui sépare le Nil du canal secondaire. C’est là où, au cours des siècles, ont été déposées les alluvions grattées aux basses eaux pour conserver au Nil sa navigabilité. A nos pieds s’étend une mosaïque de plantations de choux, d’aubergines, de blé et de bananiers. Passent des gamins en galabieh, montés sur des ânes, sourire éclatant de dents blanches, image séculaire du monde arabe. Adj nous précède dans une longue galabieh bleu marine qu’il a passé par-dessus une blanche plus fine. L’interminable tissu sombre accentue l’aristocratique de sa démarche. Les filles l’avouent, c’est un beau gars. Il n’a que 16 ans. Nous passons notre chemin de poussière parmi les palmiers et les euphorbes, ces « pommiers de Sodome » aux fruits comme des roustons. De nombreux oiseaux suivent nos pas de leurs trilles de joie.

felouque a voile sur le nil

Un bateau de touristes du Nil semble s’être échoué bien à l’intérieur des terres, aux abords d’un village : mais c’est un dispensaire et une école construite par le gouvernement sur trois étages, tout en béton fonctionnel, carré comme un navire-usine. Des écolières en long foulard blanc d’uniforme vont y entrer et nous saluent d’une voix musicale.

chou et ble bord du nil

Au bord du fleuve, que nous rejoignons, joue un gamin noiraud au pull de laine sous la galabieh malgré la chaleur. Il porte dans ses bras un petit chien ébouriffé. Ce peuple du Nil semble d’humeur facile et aisé à connaître, gai dans sa misère et son assujettissement. L’insouciance, la joie tranquille de ce petit, me font oublier la stupidité religieuse. Les enfants sont des Murillos, disaient les voyageurs de l’autre siècle, ce qui voulait dire gracieux, bruns et en loques. Lady Lucy Duff-Gordon, qui a vécu parmi eux en 1862 les a aimés ; elle décrit ainsi l’un de ses mousses dans ses Lettres d’Égypte (Payot 1996) que je suis en train de lire : « une taille de cupidon antique libéralement montrée ». C’est joli. Ce livre est à lire absolument pour qui s’intéresse aux gens autant qu’aux pierres antiques.

nos felouques amarrees sur le nil

Le Nil étend ses tons pastel dans l’air translucide. La lumière est une douceur, comme la faible brise qui se lève parfois. Les roches qui bordent le fleuve sont gravées ou piquetées. On y distingue des animaux, des barques égyptiennes, des guerriers. Il y a là toutes les époques, jusqu’aux signes de carriers qui exploitaient le beau calcaire blond tout au bord du Nil. Mais elles révèlent que l’Égypte était une province de l’art pariétal d’Afrique du nord. Trois mille ans avant le Christ le désert libyque était fertile, riche d’arbres et d’animaux de la grande faune paléoafricaine : éléphants, girafes, autruches, gazelles, bovidés. Les gravures des rochers ressemblent à celles que l’on trouve au Hoggar et dans les Tassili.

Sur le chemin, nous avons rencontré plusieurs fois de vieilles chaussures plantées au bout d’un bâton. La semelle est toujours tournée vers le chemin. Dji nous explique que c’est ainsi que l’on éloigne le mauvais œil dans ce pays. La superstition s’étend à toute image : ce qui est dessiné est « capturé » et cette « possession » peut engendrer des pratiques magiques qui donnent un pouvoir. Telle est l’essence même de l’art égyptien antique, et il a perduré jusqu’à nos jours ! C’est pourquoi les photos sont parfois mal perçues par les victimes, il faut faire attention : « on leur vole leur âme. »

rive du nil

Nous remontons sur le bateau à moteur pour le déjeuner. En guise de café nous est servie une spécialité égyptienne, le karkadé, une infusion de sépales rouges d’hibiscus de couleur rouge vampire. Ce verre de sang est acidulé et sans grand goût. Je le préférerais froid. Certains ajoutent beaucoup de sucre.

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Felouques

Nous avons bien visé : lorsque nous quittons le temple d’Edfou, nous croisons les hordes de touristes tout rouge et en short qui déboulent des bateaux pour visiter le temple. Nous avons eu la chance d’y voir très peu de monde. Dommage qu’un gardien rustre se soit empressé de soulever de son balai des nuages de poussière en balayant l’intérieur juste quand nous visitions.

felouque du nil

Nous gagnons les bords du Nil, le troisième fleuve du monde long de 6671 km dont près de 1200 km en Égypte. Les felouques sont quatre, flanquées d’un bateau à moteur de taille respectable qui nous servira de salle à manger. Un déjeuner nous attend et nous prenons place tandis que l’engin décolle de la rive et commence à voguer sur le Nil pour rejoindre les esquifs à voile un peu plus loin. Le moteur n’a pas de coque et le bruit est assez fort mais nous parlons peu et mangeons bien. Divers plats sont apportés sur la table, rondelles de tomates et de concombre, aubergines grillées, larges frites à l’ancienne, pâtes, épinards.

inscription arabe sur felouque du nil

Dji nous présente les équipages : deux matelots par felouque, plus Adj, un juvénile de 16 ans qu’il a vu naître et grandir en prenant pension dans sa famille lors de sa première installation en Égypte. Aujourd’hui, c’est un jeune mâle vigoureux et de belle prestance, à la peau dorée et aux yeux noirs ornés de longs cils. Sa lèvre arbore une ombre de moustache, apanage du mâle arabe, sa démarche est royale. Il a toujours connu Dji dans sa famille et le considère comme un parent. Il a d’ailleurs un geste d’affection délicat en lui empruntant sa longue écharpe égyptienne pour la nouer autour de son cou.

felouquier sur le nil

Nous partons. Comme Gérard Labrunie, dit « de Nerval », voyageur désintéressé, sensible à la beauté des choses et des gens, qui fit le trajet en cange sur le Nil en 1843. Chaque felouque fait 13 m de long, 5 m au plus large, et porte un mât à corne de 23 m de haut une fois entièrement déployé. En dessous de la lourde barre de notre felouque, qui porte le nom de Louxor, est calligraphié en rouge d’un arabe appliqué : « Allah est le plus grand ». La voile est composée de bandes de grosse toile cousues ensembles. Elle est de forme trapézoïdale, tendue sur une longue corne qui se relie au premier tiers du mât. La brise est faible mais suffit à pousser les bateaux à contre-courant. Ils glissent avec lenteur et grâce sur l’eau à peine ridée, remontant sans effort le courant avec le majestueux silence des cygnes. C’est à peu près le seul moment du séjour où nous serons à la voile ! Par flemme, sous prétexte que nous somme toujours au plus près « des horaires », nous ne reverrons pas la voile, et nous le regrettons tous.

course en felouque sur le nil

Nous remontons lentement le long des rives, croisant des bateaux-usines dont les fenêtres des cabines nous apparaissent comme autant de grottes funéraires creusées dans les parois verticales de leurs bords. La lumière descend sous un ciel couvert. Elle devient nacrée. Un dernier rayon jette un éclat d’or sur le vert des rives où l’herbe, les roseaux et les palmes déchirent la couleur. Des oiseaux passent au ras de l’eau, tout blanc, le bec en avant : des ibis ? Hélas, il n’y en a plus sur le Nil ; ce sont sans doute des aigrettes. Un lourd vol de canards chasse vers la rive, nous les avons dérangés dans leur pêche.

felouque nil

La nuit tombe et nous stoppons sur une rive. Les felouquiers plantent dans l’herbe un gros crochet de fer en guise d’ancre et d’amarre à la fois. Nous dînons sur le bateau à moteur, arrêté enfin, dont les bancs sont aménagés et garnis de coussins. La conversation porte sur l’Islam, sur les temples, sur les interprétations classiques et sur celles recourant aux mystères de l’initiation.

notre felouque sur le bord du nil

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