Articles tagués : irlandais

Ray Bradbury, Un remède à la mélancolie

Bradbury est un poète, il l’a montré dans ses Chroniques martiennes déjà présentées. Ce recueil-ci présente 22 nouvelles douces et amères où la tendresse pour les jeunes, les filles et les enfants se montre à chaque page.

Le remède à la mélancolie qui forme la trame de la première nouvelle, est une langueur d’amour. Une jeune fille se meurt au XVIIIe siècle et chaque médecin y va de sa saignée et chaque rebouteux de sa pilule. Les parents n’y comprennent rien, mais c’est normal : « femme, mari, enfants sont sourds les uns pour les autres » p.15. Et c’est une autre jeune fille qui la voit sur le pas de sa porte et surtout un balayeur juvénile aux yeux bleus, qui comprennent de quoi se meurt l’adolescente. La lune devient pleine et les hormones la dépriment. Il suffit que le désir s’assouvisse pour que le mal disparaisse. Ainsi fut fait.

La seconde nouvelle évoque la rencontre d’un artiste américain avec le fameux Picasso sur une plage du sud. Cela revigore en lui le désir de créer, comme une obsession. Une troisième nouvelle décrit un dragon… moderne pour les visiteurs. Une nouvelle dit les affres du départ de la première fusée depuis la terre et l’espèce de crainte superstitieuse que cela provoque en même temps qu’un désir d’infini. Le lecteur trouvera également comment un costume peut faire exister un jeune homme, même s’il est trop pauvre pour l’acheter et doit le partager avec six autres, chacun le portant un soir par semaine. Une certaine fièvre peut être mortelle, un lit matrimonial antique inconfortable générer un enfant, un grenier ouvrir réellement la porte au passé. Le meurtre parfait est décrit dans la nouvelle numéro huit. Le tempérament irlandais offre une drôle de scène de mœurs sur les routes, la nuit. Il vaut mieux conduire en voiture et pas en vélo, une casquette sur la tête contre les chocs, en fonçant pour faire du bruit et avertir, et tous phares éteints pour ne pas hypnotiser ceux qui viennent en face ! Et lorsqu’on découvre une véritable sirène sur la plage, corps de fille nue et queue de poisson ? Faut-il aller acheter 150 kg de glace pour en faire une attraction ou la rejeter à l’eau pour qu’elle vive et continue de faire rêver ? Toute l’Amérique est là dans ce dilemme.

Mars ressurgit par une nouvelle égarée. La planète, vue comme parcourue de canaux remplis d’eau et occupée jadis par une civilisation disparue qui a laissé ses ruines, semble changer les terriens qui l’ont colonisée. Est-ce l’atmosphère, la faible pesanteur, les minéraux de son sol qui alimentent les végétaux cultivés ? Toujours est-il que la peau s’assombrit, le squelette s’allonge et les yeux deviennent dorés. En quelques années, les terriens deviennent différents, martiens. N’est-ce pas ainsi que l’on s’adapte à son environnement ? Ou est-ce la subtile façon que les Martiens ont de se venger ? Car les enfants les premiers ont un irrésistible désir de changer leur prénom et d’appeler les choses par des mots inconnus.

La civilisation n’est pas toujours bénéfique. Elle se résout trop souvent par une guerre que la technologie rend totale. Ce pourquoi les survivants de l’an 2060, après la guerre atomique, détruisent systématiquement les automobiles, font exploser les usines d’avions, refusent de vivre dans des appartements. Une queue s’est formée qui va cracher sur la Joconde comme les musulmans dans le pèlerinage à la Mecque vont lapider Satan. Mais un décret vient de paraître, lu par un héraut à cheval : à cette heure de midi, la foule peut désormais lacérer le tableau afin que toute trace disparaisse. Tom, un jeune garçon ébloui par la beauté de la Joconde, lui arrache son sourire qu’il garde précieusement dans sa main.

Pourtant, la quête dans les étoiles est une nécessité vitale qui pousse l’humanité vers l’éternité. Se reproduire et essaimer est le But, pour survivre à l’infini. Il faut seulement s’adapter ; c’est ce que découvre un Terrien arrivé sur Mars et que sa femme tanne par nostalgie de la Terre.

Le plus beau cadeau de Noël, plus merveilleux que le sapin illuminé de bougies (que la fusée ne peut emporter car trop lourd), n’est-il pas le spectacle de myriades d’étoiles par le hublot ? Un père le croit, un fils le découvre.

Vénus est une planète où il pleut tous les jours. Des enfants de 7 ans n’ont jamais connu que la grisaille, sauf une fillette arrivée trois ans plus tôt de la Terre. Les autres la harcèlent car elle est différente. Lorsque les savants annoncent deux heures de soleil sur Vénus, ils lui disent que c’est un bobard, la saisissent et l’enferment. Elle ne verra pas le soleil sur Vénus, les autres si. Les enfants sont cruels et la maitresse stupide : elle n’a pas compté ses élèves.

Mort à 91 ans en 2012, Ray Bradbury a enchanté la science-fiction par sa fantaisie, sa tendresse, son attention aux êtres avant tout.

Ray Bradbury, Un remède à la mélancolie (nouvelles 1959), Folio 2012, 320 pages, €8.40

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Braveheart de Mel Gibson

Sixième de onze enfants d’une mère irlandaise et ayant travaillé en usine en Australie, Mel Gibson aime à incarner l’aspiration à la liberté des opprimés : les Irlandais, les Ecossais, les survivants de l’apocalypse de Mad Max, les révoltés de la Bounty, les fédéraux contre la mafia en jouant Eliott Ness. Il a 39 ans et est en pleine maturité physique et professionnelle lorsqu’il incarne le légendaire William Wallace, héros de l’indépendance écossaise entre 1280 et 1305.

Le gamin crasseux (James Robinson) de la ferme pauvre isolée dans les Highlands, voit son père et son frère aîné partir combattre l’Anglais qui vient piller le pays ; ils en reviennent cadavres, tranchés de coups d’épée et percés de coups de piques. Brutal, le réalisateur Gibson montre le sang, les blessures, les chevaux éventrés (des maquettes), toute l’horreur bouchère de la guerre. Pris par son oncle sous son aile, éduqué à l’étranger dans les lettres et les armes, le jeune garçon va devenir un homme. Ce qui compte, lui dit son oncle, c’est avant tout la tête ; le bras ne vient qu’ensuite. William Wallace adulte (Mel Gibson) revient sur ses terres et ne rêve de de pouvoir cultiver et fonder une famille en ne demandant rien à personne, en autarcie comme tous les pionniers que la politique indiffère.

Mais l’Anglais ne l’entend pas de cette oreille. Le roi Edouard 1er (Patrick McGoohan), dit le Sec pour son cynisme sans pitié, veut mettre à merci ces loqueteux rebelles et impose le droit de cuissage sur les jeunes mariées écossaises à tous les nobliaux anglais qui occupent le pays (droit inventé, qui n’existait pas en ce temps). Il tente ainsi une acculturation ethnique pour mêler les sangs en même temps que la contrainte imposera le pouvoir de Londres. Wallace, qui aime la belle Murron (Catherine McCormack), celle qui lui avait offert un chardon enfant sur la tombe de son père, la voit en passe d’être violée ; il la défend, la pousse sur un cheval, mais le terrain et l’Anglais empêchent sa fuite et elle est égorgée en public par le shérif (sans être violée, ce qui est catholiquement correct mais moyenâgeusement peu vraisemblable). Mel Gibson, en bon catho tradi, élimine ce qui le gêne dans l’Histoire. Mais il pratique le biblisme à l’américaine, qui privilégie l’ancien Testament au nouveau, en rendant œil pour œil et dent pour dent : il égorge lui-même le shérif égorgeur.

C’est ainsi que le jeune Wallace devient rebelle, et comme il n’est ni rustre ni bête – il sait même le latin et le français – il va donner du fil à retordre à Messires les Anglais. D’autant qu’Edouard 1er mandate son fils tapette (Peter Hanly) pour mater la révolte écossaise, afin de le viriliser (en vrai, le futur Edouard II est plus cultivé que pédé, mais Gibson aime forcer le trait entre « Bien et Mal »). C’est sa femme Isabelle de France (Sophie Marceau), la future reine, fille de Philippe le Bel, qui porte la culotte (bien qu’elle n’eût qu’environ 12 ans à l’époque de la véritable histoire et n’était pas encore mariée au prince de Galles…). Elle est envoyée par le roi pour soudoyer Wallace, mais tombe sous son charme ; en lieu et place d’un barbare qui ne connait que la violence, elle découvre son courage, son grand amour massacré et sa passion pour la liberté. Braveheart est traduit en québécois par Cœur vaillant, ce qui fait très scout catholique (et ravit Gibson) mais reflète assez bien la bravoure passionnée contenue dans le mot. Mel Gibson, en bon descendant d’Irlandais, dote plutôt la Française d’un amour de la révolution et de la liberté bien peu dans l’air des temps féodaux. Il pratique la post-vérité à l’hollywoodienne en réécrivant l’histoire qui convient à sa propre époque.

Cette séduction va aller très loin puisqu’Isabelle va trahir son roi pour renseigner Wallace afin qu’il évite les pièges qui lui sont tendus ; elle va même coucher avec lui pour donner un fils à son mari, trop tapette pour lui en faire un, même si le roi Edouard a jeté d’une ouverture de la tour de Londres le trop beau compagnon du prince de Galles (ce qui est historiquement incorrect, Peter Gaveston fut exilé avant de revenir à la mort d’Edouard 1er). Ironie filmique du renversement de situation : la guerre biologique que voulait mener Edouard le Sec par droit de cuissage pour engendrer des mâles anglais à droit d’aînesse se retourne contre lui, puisqu’Isabelle devrait donner naissance à un petit Wallace qui deviendra roi d’Angleterre. Telle est du moins la légende, un brin raciste (peut-être en réaction à la moraline trop politiquement correcte de l’ère Bill Clinton), véhiculée en 1995 par le film. Légende car William Wallace fut exécuté en août 1305, tandis que le futur Edouard III ne naitra qu’en novembre 1312. Mais ce qui compte est ici la symbolique : encore une fois l’œil pour œil de l’Ancien testament.

Wallace souffre de l’ordure politique et des chicanes entre nobliaux écossais, assez lâches et habilement stipendiés par les Anglais. Il fait gagner l’armée à Stirling avec les nobles, mais est vaincu à Falkirk, trahi par ces mêmes nobles. Pour se venger, il va exécuter lui-même les meneurs Lochlan et Mornay, tout en laissant à Bruce la vie sauve, reste d’une vieille fidélité et reconnaissance pour l’autre courage, celui de la politique, que lui-même n’aura jamais. Bruce deviendra le premier roi d’Ecosse en 1306, un an après la mort de William Wallace.

Trahi une dernière fois, par le père lépreux de Bruce (signe que la politique pourrit tout), Wallace sera torturé en public selon le trium médiéval (hanged, drawn and quartered – pendu, écartelé et démembré) parce qu’il refusera jusqu’au bout de demander pitié et de faire allégeance au roi d’Angleterre. Lequel meurt opportunément au même moment que Wallace, d’un feu intérieur qui le brûle et l’a privé de parole – deux symboles de l’emprise du Diable selon l’imagerie catholique, la parole symbole de l’humain et de la relation à Dieu, le feu, symbole de l’enfer et des tourments éternels.

Le film est bien réalisé, les scènes d’action alternent avec les scènes intimistes, la violence brute avec l’intelligence et l’humour. Le paysage rude des Highlands, qui rappelle souvent celui des fjords de Norvège, semble mettre aux prises les descendants des Vikings aux descendants des Saxons, la culture fermière du nord à la culture urbaine du sud, le peuple (pur) contre les élites (corrompues). Les urbains veulent dominer les fermiers – tout comme dans l’Ouest sauvage et durant la guerre de Sécession américaine – et les fermiers résistent, voulant rester « sires de soi ».

Beaucoup d’approximations historiques et d’anachronismes font de ce film plus un récit mythique hollywoodien qu’un document d’histoire. Mel Gibson délivre un message clair : la liberté avant tout ; elle est la condition de l’amour et de la droiture, elle définit toute morale selon la religion. Car si le Dieu catholique nous a donné la liberté de pécher, c’est pour mieux nous rendre responsables de notre destin ici-bas et au-delà. A bon entendeur…

DVD Braveheart de Mel Gibson, 1995, avec Mel Gibson, Sophie Marceau, Patrick McGoohan, Catherine McCormack, Twentieth Century Fox, blu-ray 2010 version longue 2h51 €11.80, édition single €7.20, édition Digibook Collector + livret €19.99

L’histoire romancée de Bruce, qui deviendra premier roi d’Ecosse

Catégories : Cinéma, Ecosse | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais

lafcadio hearn pelerinages japonais
Alors qu’un cerisier du Japon est en train de fleurir dans le jardin, j’ai eu le goût de me replonger dans ce pays qui m’a toujours séduit et dans lequel j’ai effectué trois séjours. Lafcadio Hearn a eu la chance de connaître un Japon qui venait juste d’émerger de siècles de fermeture, et qui s’ouvrait au modernisme. En ce livre, suite d’articles traduits et parus dans la revue le Mercure de France, il conte ses premières impressions du Japon. « Tout est inexprimablement agréable et nouveau », note-t-il.

Lafcadio Hearn, irlandais de père mais de mère grecque, a été élevé à Dublin par une tante. Non seulement ses parents meurent très tôt, mais le gamin perd un œil à 13 ans en jouant avec ses copains. Orphelin, déraciné, exilé à 19 ans aux États-Unis (où il épouse une métisse en dépit de l’interdiction légale des mariages mixtes), il découvre le Japon avec l’ambassadeur, qui devient son ami. Après un passage créole, il se rend en 1890 au Pays du soleil levant pour y travailler comme journaliste, écrivain et professeur, épouser une fille de samouraï et en prendre la nationalité en 1896. Ami avec le président américain Theodore Roosevelt, il introduira même le judo aux États-Unis. Il mourra d’une crise cardiaque à Tokyo en 1904 – à 54 ans. Il s’était converti au bouddhisme.

Un tel personnage, né Hearn et décédé Koizumi (son nom japonais), débarque 36 ans après l’ouverture forcée du Japon au commerce international par les navires noirs du Commodore américain Perry. Il vit le meilleur de l’ère Meiji, où le Japon ancien côtoie encore le Japon qui se modernise. Ce livre, non réédité aujourd’hui (l’édition que j’ai date des années 1930), plonge cependant le lecteur dans une atmosphère surannée, celle d’une époque où les distances étaient réelles sans les avions ni l’Internet, celles où l’exil à l’autre extrémité du monde était une aventure.

En huit articles qui sont autant de chapitres de découverte, Lafcadio Hearn explore ce pays nouveau pour lui, qui le séduit tant qu’il en deviendra citoyen. Il parle de Kobodaishi et de son expertise en écriture, de Kitsuki le sanctuaire le plus ancien du Japon, de la grotte des fantômes d’enfants dédiée à Jizo à Kaka-ura, des chevelures des femmes, des âmes dont le peuple croit que chacun peut en avoir plusieurs, des fantômes, et des étudiants à qui il enseigne, qui lui font des adieux touchants lors de son départ pour le sud du pays.

Kyoto Daikakuji

C’était l’époque où la servante d’auberge, à Mistu-ura, « jolie jeune femme nue jusqu’à la ceinture, avec les seins d’une Naïade, descend la rue en courant vers l’hôtel à une allure surprenante » pour accueillir le visiteur (p.147). Et où la foule du gros village de pêcheur se presse pour regarder l’étranger par les shoji (écrans de papier à glissière) : « ce sont presque tous des jeunes gens et des jeunes filles, à demi nus à cause de la chaleur, mais frais et propres comme des boutons de fleurs. Beaucoup de visages sont extraordinairement jolis » p.150.

Outre les personnages, le paysage aussi est séduisant au voyageur. Ainsi vers Kitsuki, « il semble y avoir un sentiment de magie divine dans l’atmosphère même, à travers toute la journée lumineuse qui plane par-dessus le pays vaporeux, par-dessus le bleu irréel des flots – un sentiment Shinto » p.67.

Les premières impressions sont les plus fraîches, jeunes, printanières. Après plus de 125 ans, elles restent aussi vives qu’au premier jour sur un Japon disparu, étrangement humain. A lire pour mieux pénétrer l’âme japonaise, cette profondeur d’un peuple qui mérite à être connu et qui vaut mieux que sa façade industrielle moderne.

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais (Glimpses of Unfamiliar Japan), 1894, traduction de Marc Logé, Mercure de France 1932, 250 pages, occasion

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais à lire sur Gallica.fr
Lafcadio Hearn a Bibliography (anglais)
Lire en ligne Lafcadio Hearn (en anglais)

Catégories : Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Lafcadio Hearn, Le mangeur de rêves

lafcadio hearn le mangeur de reves
Curieux Lafcadio au prénom grec choisi par sa mère, portant le nom de son père Hearn, chirurgien irlandais de la marine anglaise. Né en 1850, il fut très tôt abandonné par son père, puis par sa mère, avant d’être élevé au Pays de Galles par une tante jusqu’à 16 ans. Lâché dans la nature, il connaît la misère, émigre aux États-Unis à 21 ans, puis en Martinique avant sa trentaine. Mais c’est au Japon qu’il trouvera des racines et la paix. Il se convertit au bouddhisme, se marie et a des enfants à demi-japonais. C’est en hommage à son pays d’adoption que ce déraciné recueille les contes populaires, encore très vifs à la fin de l’ère Meiji.

Le lecteur occidental peut prendre conscience de l’envers du Japon, cette vitalité populaire masquée ensuite par le militarisme et la discipline. Cela malgré une traduction ancienne (1980) qui fait précéder tout nom du terme « honorable » et saute pudiquement les phrases trop crues sur la sexualité.

Ces histoires ont été publiées dans diverses revues ou recueils, et Francis Lacassin en a opéré un choix thématique en six parties : songes et mensonges, amours et retours, horreurs et malheurs, vertiges et prodiges, enchantements et désagréments, du fini à l’infini. Le shinto qui révère les sources, les arbres et les montagnes, le bouddhisme qui vante l’impermanence des choses et l’illusion des êtres, tout en enseignant le karma et la réincarnation, ne peuvent que prêter leur doctrine au magique et à l’apparent impossible.

Un aveugle fait pleurer les morts, ils continuent d’errer sur cette terre tant qu’ils ne sont pas apaisés par les cérémonies requises, ils reviennent sous forme de fantômes pour tenter les vivants ou se venger. Car les passions violentes, amour, haine ou fierté, survivent à la disparition des corps. Avant même la réincarnation en nouvel enfant dans une autre famille, ils désirent fermer le cercle de l’inaccompli, éviter le remariage de l’aimé ou consommer sa ruine, remettre les comptes en ordre. C’est ainsi que l’on peut épouser deux fois la même femme, ou naître à nouveau sans avoir rien oublié, ou parler par l’intermédiaire d’un vivant qui ne se souviendra de rien, ou encore être condamné à se repaitre des cadavres pour n’avoir pas officié comme attendu dans son existence précédente. A l’inverse, le samouraï vertueux et courageux se verra accorder le don de la force, le gamin qui dessinait des chats sauvera le village d’un monstre dévorant, l’amoureux d’un portrait fera s’incarner son aimée, la fille sauvée de la peste unira deux familles.

Le temps lui-même est illusion, tout change et tout revient éternellement, jamais le même et pourtant jamais vraiment autre. La leçon philosophique de ces contes populaires est très classique : vivre selon la Loi, se mettre dans le courant, agir avec équité dans sa fonction. Les femmes ont du pouvoir, les enfants sont chéris, les hommes sont courageux, et les éphèbes (chigo) sont très beaux et disciplinés.

Ce remarquable recueil de contes qui se lit avec bonheur vous fera connaître le Japon autrement, découvrir la magie dans un jardin de temple, soupçonner l’âme d’un cerisier au printemps; il vous inspirera la crainte salutaire des étangs dormants et des bois épais la nuit, aux approches des villages. Pour saisir la substance de la culture japonaise, intimement mêlée à la nature, il vous faut sentir comme à « l’époque où l’enfance s’épanouit dans l’adolescence », dit Lafcadio Hearn : ce moment de transition où, tous les sens en éveil et l’émotion affleurante, la raison n’analyse qu’en second, poussée par la vitalité qui monte.

Une grande leçon nietzschéenne, bien plus ample et plus concrète que les pauvres chevrotements écolos des intellos rassis qui cherchent aujourd’hui leur boussole.

Lafcadio Hearn, Le mangeur de rêves, 1904, choix, préface et bibliographie de Francis Lacassin, traduction Marc Logé, 10-18 1993, 411 pages, €10.00 occasion

Catégories : Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

P.D. James, Les meurtres de la Tamise

Nous sommes à Londres en 1811 et l’histoire de meurtre est vraie. P.D. James n’a pas été qu’écrivain, elle a aussi travaillé dans un hôpital puis pour le ministère de l’Intérieur britannique de 1968 à 1979, à la section criminelle. Elle se replonge ici dans les archives, qu’elle cite en sources, tant celles du Home Office que celle ses journaux du temps. Avant Jack l’Éventreur, ces quartiers populaires de l’est de Londres, près des docks, recelaient des bars à matelots, des garnis et de petits commerces. Si la violence était omniprésente, les meurtres étaient rares. C’est dire l’émotion sociale qu’a élevée le massacre de deux familles, à douze jours d’intervalle, dont celui d’un bébé au berceau.

Critchley est historien, James écrivain. Les deux complices livrent ici une enquête originale, sur documents d’archives et journaux quotidiens à grande diffusion. Les débats à la Chambre interpellent même le gouvernement, non sans un certain humour sur l’inertie pompeuse et bureaucratique du ministre de l’Intérieur. Le Premier ministre sera même assassiné par un révolté hurlant qu’on ne fait rien. C’est dire combien la police, dans ces années Napoléon, était rudimentaire et inadaptée en Angleterre.

Question d’idéologie avant tout. Les Anglais ont toujours été réfractaires à un État puissant, apte à surveiller leur vie privée. Leur haine va à Bonney, ce Bonaparte devenu dictateur de l’autre côté de la Manche, qui a repris l’unanimisme révolutionnaire pour lui faire servir l’État – donc sa personne. Son ministre Fouché a créé une police parisienne très efficace, mais qui ne recule devant aucune violation de la vie privée pour servir la politique. Tout ce que le peuple anglais a en horreur, lui qui a coupé la tête de son roi un siècle avant les Français. S’il y a une police fluviale à Londres, pour protéger le commerce mondial de la flotte des vols innombrables qui s’y produit, la sécurité de la ville n’est assurée que par des milices locales non armées, composée de vieux qui se font un complément de retraite en patrouillant dans les rues le soir, agitant une crécelle et égrenant les heures.

Par un jour sombre de décembre 1811, sept personnes en deux maisons vont être sauvagement assassinées à coup de marteau et de couteau. Le motif en serait le vol, bien que par deux fois l’assassin ait été dérangé. Brutalité et cruauté frappent la population ; la milice ignare et la justice impuissante s’empressent de trouver des boucs émissaires commodes aux passions de la foule : un Portugais, puis des Irlandais, enfin un matelot dandy qui, arrêté, se pend dans sa cellule. Sauf qu’en reprenant les indices laissés par l’histoire dans les procès-verbaux, les rapports au ministre et les journaux de l’époque, P.D. James ne croit pas la thèse officielle. On a voulu masquer les manques administratifs par la désignation à la vindicte publique d’un coupable idéal, jamais présenté dans un procès : Williams le suicidé.

Mais ne l’a-t-on pas « aidé » à se pendre ? N’a-t-on pas relâché trop vite le probable assassin ? Les « preuves » apportées, parfois deux mois après les faits, sont-elles fabriquées ? Sans céder à la théorie du complot, P.D. James laisse entendre que l’administration n’avait aucun moyen digne de ce nom et que la désignation d’un bouc émissaire était la seule façon de calmer les esprits. Le vrai coupable ne sera jamais retrouvé pour raison d’État : non qu’il cache un quelconque grand personnage, comme on l’a dit plus tard de Jack l’Éventreur, mais seulement pour mettre sous le tapis l’incurie policière du temps. Il faudra attendre 1829, dix-huit années plus tard, pour que naisse enfin une police métropolitaine digne de ce nom. Elle fut créée par Peel et les policiers, cette fois jeunes et formés, porteront pour la postérité le nom de Bobbies, diminutif du prénom du ministre, Robert dit Bob. Tout comme le préfet Poubelle a donné son nom aux récipients écologiques à Paris.

Les auteurs déroulent les faits rapportés et l’enquête poussive avant de livrer, dans un éblouissant chapitre 11, une critique moderne des balbutiements du temps. A part dans l’œuvre de la romancière anglaise fascinée par le meurtre, cet ouvrage de la Baroness James of Holland Park depuis 1991, a mis beaucoup de temps à être traduit en France (23 ans) et encore plus de temps à être reconnu en poche. Même la librairie en ligne Amazon ne référence pas sa réédition récente, quatre mois après sa parution, c’est dire ! Il mérite cependant d’être lu.

Phyllis Dorothy James et T.A. Critchley, Les meurtres de la Tamise (The Maul and the Pear tree), 1971, traduction française 1994, Livre de poche policier 2011, 285 pages – version antérieure Fayard disponible sur Amazon

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

John Connolly, L’empreinte des amants

Où l’on retrouve Charlie Parker. Non pas le jazzman bien connu mais le détective privé de Connolly, irlandais comme lui. Cette enquête très spéciale met en musique la vie même de Charlie. « On » lui en veut, il ne sait pourquoi ; « on » le protège aussi, mais il s’agit d’une autre entité indéfinie. Un journaliste veut écrire un livre sur ses enquêtes bien sanglantes, Charlie refuse, autant s’en charger soi-même quand le quotidien devient incompréhensible.

Tout remonte au suicide de son père, un policier du NYPD, après qu’il ait abattu deux adolescents. C’étaient un garçon et une fille presque du même âge que son fils. Charlie avait quinze ans et n’a jamais compris pourquoi le père avait tiré – c’était la première fois qu’il abattait un suspect – ni pourquoi il a mis fin à ses jours. Il va donc interroger les anciens collègues de son père et découvrir plusieurs choses. Un que tout est lié, deux que la violence qui le suit n’est pas due au hasard, trois qu’il y a plus de chose sur la terre et dans le ciel que ne peut en comprendre toute notre philosophie.

Ne dévoilons pas l’histoire. Disons qu’elle frise le fantastique et qu’elle fait appel aux mythes américains par excellence que sont le démonisme avant christianisme, la possession, la jeunesse dévoyée, l’éternelle lutte policière contre le mal. Surgit un rabbin, dont on peut se demander pourquoi il intervient dans ce milieu irlandais catholique.

C’est que le christianisme n’explique rien de l’avant raison humaine, rien de ces puissances créées dans le chaos primordial avant le Nouveau testament. Seule la Kabbale – selon l’idée reçue – le peut.

C’est ainsi que toutes les déviances, fussent-elles bénignes comme aujourd’hui l’homosexualité (celle d’un ancien flic nommé Jimmy), sont nécessaires à la société. « Nous présentons tous un visage au monde et en gardons un autre caché. Personne ne peut survivre autrement » p.230. Il faut y voir dans ce respect de la différence le ressort de la liberté américaine, ce qui distingue fortement ce pays de l’unanimisme citoyen et de convention sociale exigé par exemple en France. La jeunesse en Amérique peut se dévoyer mais ce n’est que provisoire… sauf si elle est possédée. La loi est alors impuissante mais il faut faire avec parce que l’on est humain, trop humain..

C’est ainsi qu’un ancien flic des flics (un bœuf-carottes dans le jargon français) expose son idée du jeu : « Parce qu’il y a une procédure à suivre. Il y a un système judiciaire. Il n’est pas parfait et ne marche pas toujours comme il devrait, mais c’est le meilleur que nous ayons. Et quiconque – quiconque – se met en-dehors de ce système pour s’ériger en juge, jury et bourreau est un ennemi de ce système. (…) On ne peut pas faire le mal au nom d’un plus grand bien, parce que le bien en pâtit. Il est corrompu et pollué par ce qui a été fait en son nom » p.207.

Parker le chasseur du mal n’est pas ainsi parce que sa vie fut violente (suicide de son père, mort de sa femme égorgée et de sa petite fille). La vengeance n’est qu’un but immédiat qui peut détruire un être. Charlie « ne se détournait pas facilement de la souffrance des autres (…) Il était tourmenté par l’empathie. Plus que cela, il était devenu un aimant pour le mal » p.287.

Privé de sa licence de détective au début de l’intrigue, la récupérant à la fin, Charlie Parker vit cette aventure comme une parenthèse sur les thrillers d’action qui ont précédés et qui suivront. Mais ce n’est pas pour cela qu’il ne se passe rien, au contraire ! L’action est prétexte d’entrer plus avant dans le personnage. Nous sentons sa profondeur. Est-ce un hasard si ce tome est le septième de la série écrite par l’auteur ? Comme Dieu, il s’est arrêté le septième jour pour contempler son œuvre. Et il vit que cela était bien…

John Connolly, L’empreinte des amants (The Lovers), 2009, Pocket avril 2011, 442 pages, €7.03

Catégories : Etats-Unis, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La Néerlandaise de Charleville, Australie

Article repris par Medium4You.

Sous sa conduite, Rob et son camion nous amènent sur le plateau dominant la station. 2010 est la seconde bonne année de pluie. Le paysage verdoyant déploie son long tapis entre les arbres et la terre ocre. Entre les branches fleuries d’eucalyptus le Moquelia pointe son nez : feuilles de houx de nos forêts et fleurs rouges ! Un peu plus loin, le fermier nous montre une « mine » de fer. Pourquoi aucune exploitation de ce minerai ? L’analyse qu’il en a fait faire indique une très faible teneur en fer. Et pour finir la matinée, nous cherchons des opales dans ce qu’il reste d’une petite « mine » à ciel ouvert tandis qu’au milieu du bush qui fleure bon, le fermier nous prépare un savoureux thé agrémenté de cookies ! Nous savons que la chance de trouver des opales commence à partir de 10/15 m de profondeur. Mais nous avons oublié nos pelles et pioches, alors… next time better ?

Adieu Carisbrook, nous quittons notre hôte par la piste. A 11h55, nous avons roulé pendant 300 km, rencontré aucune voiture. C’est pourtant une voie principale, de terre, certes, mais une voie principale ! Les estomacs crient famine, Rob nous arrête à Jundah pour l’achat d’un casse-croûte mais il n’y a rien à se mettre sous la dent. La région est inondée 3 semaines après les pluies tombées dans le Nord, quand il pleut bien sûr ! Par téléphone David nous commande des sandwichs ; à fond la caisse, Rob mène son destrier blanc, à 14h nous arrivons à Welfort.

L’en-cas est avalé en vitesse, et nous repartons, il reste encore 2h30 de route. Les paysages qui défilent, sont variés. Nous traversons d’abord le très large « delta » de la « rivière » Cooper Creek qui s’est étalée gourmande et généreuse à la fois dans cette plaine en recouvrant tout. Sur la route, des panneaux tous les 200/300 m indiquent la hauteur de l’eau, jusqu’à 1 m. C’est dire que l’eau tombée au nord de l’Australie il y a 1 mois a baigné les sols : tout est vert. Ici, on mesure la difficulté d’être paysan dans ce vaste pays. Au dire des paysans, ils préfèrent l’inondation à la sécheresse et on les comprend !

Le bruit du camion effraie beaucoup de kangourous : des petits, des grands, des roux, des gris, des émeus, des oiseaux. Les kangourous s’éloignent à grande vitesse, puis ayant pris de la distance face au perturbateur se dressent sur leurs séants et regardent passer ce drôle d’engin. Il nous reste encore 40 km à parcourir lorsque nous bifurquons à gauche de la route principale. Le soleil décline lentement dans une féérie de jaunes et oranges, direction Ray Station, là où nous passerons deux nuits.

Enfin la délivrance pour Rob et nous tous. Le propriétaire Marc nous accueille à la croisée d’un chemin. Distribution des chambres, toilette, excellent repas préparé par Sandra, l’hôtesse, et au lit. Oh ! Surprise, dans la cuvette des WC, une petite grenouille vert-émeraude prend son bain dans une eau de récupération couleur sable. Elle n’est pas sauvage, mais surveille l’intrus qui vient interrompre son bain.

Le lendemain, découverte des lieux après un petit-déjeuner fort copieux. Pour faire connaissance des lieux, le tour du propriétaire à bord de notre camion-bus. Visite des maisons familiales, rencontres florales, canines, ovine, découverte de la vie des Irlandais immigrés depuis le début du 19e siècle. Les maisons, blotties dans des oasis de verdure, sont pleines de souvenirs.

10 h, thé et gâteaux very british. Fin de la visite matinale, retour au réfectoire : une somptueuse assiette froide préparée avec amour et couleurs par Sandra. Pas de temps à perdre, on part découvrir des « mines d’opale » sises sur les 700 km2 de la propriété. La terre a été labourée en surface pour que nous puissions découvrir plus facilement les trésors enfouis. Les Aborigènes lors de leurs périples connaissaient les lieux où s’abreuver, tels ces trous d’eau naturels. What time is it? Four o’clock tea : thé rouge, gâteaux maison, bananes et biberon pour le bébé kangourou orphelin. Retour en flânant, un peu moins de soleil qu’hier mais aucune pluie. Sandra à nouveau aux fourneaux pour concocter le dîner. Préparons la valise.

Le lendemain matin, c’est fini, nous avons fait nos adieux à nos hôtes. Quelle expérience : 6300 moutons, 800 bestiaux, 3 enfants en pension, deux chiens, un bébé kangourou orphelin. Pour nourrir le bétail, 2 bulldozers, avec entre eux une grosse chaîne, avancent de concert pour ratiboiser les arbres qui deviennent du fourrage pour le bétail. Parfois, Marc et Sandra ont le blues alors ils partent se ressourcer à la ville pendant quelques jours, voir du monde, aller voir un film, faire AUTRE CHOSE.

La conduite sur les petites routes est spéciale. Rob roule au milieu de la chaussée. S’il aperçoit une voiture, un 4×4, il se serre un peu à gauche. En Australie, on conduit toujours à gauche ! S’il entrevoit un road tain venant en face, il va circuler sur le bas-côté gauche souvent aplani et désherbé et laisse ainsi la voie royale au road train avec ses 3 remorques. Sur les routes un peu plus larges et matérialisées, les voitures, les petits camions roulent à 100 km/h, nous sommes doublés allégrement par des road train à 3 remorques. Ici, en Australie, place aux road trains, qu’ils doublent, on ne se mesure pas à ces monstres !

En marchant à la recherche d’un casse-croûte, nous sommes hélés par une dame assise sur un banc : « D’où venez-vous ? ». C’est une Néerlandaise qui a vécu à Paris puis en Suisse, et qui habite maintenant près de Charleville, au centre d’une immense région d’élevage. Elle entendait parler français avec un drôle d’accent par des individus qui ne ressemblaient pas à des Français de France, trop bronzés et très mélangés ! Quelques phrases échangées tandis qu’elle attend Monsieur pour repartir dans leur station. Elle prend le temps de nous poser des questions sur notre origine, ce que nous faisons en Australie, avec le camion-bus qu’elle a aperçu. J’échange quelques mots de néerlandais avec elle. Elle n’en revient pas ! Une Parisienne qui vit à Tahiti, qui visite l’Australie, qui parle un peu le néerlandais… Mais comme toute bonne Néerlandaise qui se respecte elle n’oublie pas de me demander quel prix de pension nous avons payé dans les deux stations où nous avons séjourné ! Elle aimerait compléter ses revenus avec du tourisme à la ferme !

Hiata de Tahiti

Catégories : Australie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Un État peut-il quitter l’euro ?

Fraude grecque, faillite bancaire irlandaise, laxisme budgétaire portugais, bulle immobilière espagnole, évasion fiscale italienne, addiction française au déficit public… La zone euro peut-elle résister aux tensions qui la parcourent ? C’était la thèse des économistes américains à la naissance de l’euro, un peu jaloux de voir se créer une monnaie concurrente du dollar. Une monnaie, disaient-ils avec raison, ne peut être commune que si un certain nombre de questions sont communes. Ils citaient la libre circulation des travailleurs, une fiscalité proche (sans être identique), des budgets homogènes. En bref une atténuation des écarts de concurrence plus un mécanisme de compensation entre États et régions dans la zone.

Ils n’ont pas tort, mais pas tout à fait raison. La centralisation est un vieux rêve révolutionnaire, éminemment français mais repris avec enthousiasme depuis les origines par le fédéralisme américain. Cela donne un État efficace, mais qui doit être doté de vrais contrepouvoirs pour laisser de l’initiative. Or Government Sachs n’est pas plus vertueux que la cacophonie à la tête de l’Union européenne.

[Depuis la parution de cet article, ont rejoint la zone euro : l’Estonie en 2011, la Croatie en 2013, la Lettonie en 2014 et la Lituanie le 1er janvier 2015. Voir le site Toute l’Europe]

carte zone euro 2015

carte zone euro 2015 afp

Dans les faits, l’Europe se cherche et les élargissements successifs, trop rapides, n’ont pas contribué à lui donner une assise solide. Qu’est-ce que ce « gouvernement » à 28 où le Luxembourg a autant de pouvoir ou presque que l’Allemagne ? Qu’est-ce que cette anarchie entre les 19 pays de l’euro et les 28 pays de l’Union hors euro [chiffres 2015] ? Où l’UE freine une harmonisation fiscale exigée par l’eurozone ? Heureusement, existe une Banque centrale indépendante. Mais cela ne suffit pas. Les visées électoralistes à très court terme en Allemagne ballottent la gestion de la crise et renchérissent les coûts d’intervention. On se souviendra longtemps des palinodies de Madame Angela Merkel à propos de la Grèce : l’Allemagne a fini par payer, comme les autres, mais après quatre mois qui ont coûté fort cher ! Sur l’Irlande, mêmes palinodies, mais en plus resserré.

C’est que l’Union européenne n’a pas vraiment le choix. Soit elle éclate, et nous nous retrouvons comme dans les années trente avec récession drastique, inflation brutale et tensions politiques dans la plupart des pays. Soit elle s’approfondit, ce qu’elle fait dans la tergiversation et la douleur, et elle réussit (dans dix ans ?) à émerger à peu près de la crise.

Un État peut-il quitter la zone euro ? En théorie oui, mais qui y a intérêt ? Ni les Grecs, ni les Allemands, les autres pays étant en situation intermédiaire…

• Les Grecs, les Irlandais et tous les endettés du budget ne vont pas voir leur dette s’effacer s’ils quittent la monnaie unique, au contraire ! Leur dette est et demeure en euros. S’ils recréent une monnaie nationale, la dévaluation inévitable et massive de leur monnaie va les plomber pour des décennies. De même tous leurs nouveaux emprunts pour financer le courant (10% des salaires des fonctionnaires et des retraités en France) se feront à taux élevés : déjà 6,7% pour le Portugal sur dix ans, contre 2,7% pour l’Allemagne. Que serait le taux d’emprunt d’un Portugal hors euro : 12% ? 15% ?

• Les Allemands, les Hollandais et tous les vertueux du budget exportent principalement dans la zone euro, qui est leur chasse gardée commerciale. En cas de sortie des pays les plus faibles, qui va acheter leurs machines, leurs voitures, leur produits alimentaires ? Puisqu’ils seraient payables en devise forte, inévitable serait la réorientation des échanges des pays sortis de l’euro vers les produits plus accessibles, du Brésil, de la Nouvelle-Zélande, de la Chine et de l’Inde. Quant aux banques allemandes, n’ont-elles pas de grosses dettes en emprunts des pays fragiles ? Un défaut de paiement ou un rééchelonnement sera inévitable : comment absorberaient-elles sans danger ce coup dur ? L’Allemagne a-t-elle intérêt à scier la branche sur laquelle elle reste assise ?

Quitter la zone euro ferait naître plus d’incertitudes qu’elle ne permettrait de régler les problèmes. Selon Nouriel Roubini, économiste américain médiatique qui exploite son créneau de catastrophe annoncée, ce sera inévitable dans les années à venir. Je ne le crois pas (d’ailleurs, nous sommes en 2015 et ce n’est pas arrivé… / note 1er janvier 2015). Parce que l’Europe, si elle reste mal gérée et peu unie, a quand même des marges de manœuvre.

• La locomotive allemande – mais pas seulement – exporte hors zone et crée ainsi de la richesse brute dans les échanges entre zone euro et zone dollar ou yuan.

• La dévaluation de l’euro existe. Si chacun des États ne peut la faire pour son propre compte, ce sont les marchés qui s’en chargent pour la zone en entier : l’euro a baissé contre dollar de 1,44 à 1,32 en quelques mois. Dans la guerre des monnaies, l’euro ne s’en tire pas si mal.

• La restructuration de la dette des États trop fragiles n’est pas encore d’actualité mais peut le devenir. Certains craignent la boite de Pandore qui contaminerait l’ensemble de la zone, les taux de marchés grimperaient pour tous, même les plus vertueux, puisque l’on oserait toucher au contrat d’emprunt initial. Mais rééchelonner la dette permet aussi de la rembourser intégralement, ce qui pourra faire réfléchir. Il n’y a pas que des traders à la journée sur le marché !

• La solidarité européenne n’est pas manifeste dans cette période de repli sur soi et de démagogie politicienne, mais elle existe. La Banque centrale européenne la pratique déjà au quotidien et elle peut décider d’un Quantitative Easing (qui consiste à prendre en pension des titres de dette privée ou même publique européenne). En termes budgétaire, donc politique, la solidarité devient forcée puisque chacun a intérêt à rester dans la zone euro… Donc les Allemands paient, même s’ils rechignent ; donc les Français font des économies, même s’ils râlent ; donc les Grecs et les Italiens rationalisent leur collecte fiscale, même si ce n’est pas dans leurs mœurs.

Il y a un milieu juste à tenir entre l’austérité brutale des budgets publics et la nécessaire rationalisation de la dépense publique. Il s’agit de ne pas laisser tomber l’économie dans la déflation, où une restriction du pouvoir d’achat handicape les entreprises en Europe, qui cessent donc d’investir et licencient, aggravant la chute des la demande, donc des prix et des rentrées fiscales…

Sauf volonté politique, il n’y aura pas d’État qui sortiront de la zone monétaire euro. Parce qu’ils n’y ont pas intérêt, tout simplement. Pas plus que leurs créanciers.

[note révisée au 1er janvier 2015]

Catégories : Economie, Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,