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Raft initiatique sur les eaux sacrées inca

Un quart d’heure de bus nous conduit sur les bords de l’Urubamba, devant le départ des rafts. Nous devons glisser dans les jeunes rapides de l’endroit pendant environ deux heures. Dans le groupe, deux ou trois personnes seulement ont fait du raft, dont Peter bien sûr qui, à l’entendre, a fait tout ce qui est jeune et sportif. Nous voici vite déguisés en rafteurs : gilet de sauvetage directement sur maillot de bain, et sandales pour les fonds rocheux. Plus le casque – c’est rassurant ! Nous n’avons jamais été aussi peu habillés depuis le début du séjour, en ce pays où la température descend avec le soleil et où l’eau descend des montagnes glacées. Le raft n’est pas une activité acclimatée ici et les gens du pays qui nous voient depuis les berges ou les ponts nous regardent étonnés, un peu hostiles envers ce « sport de Yankees ». Cette expérience varie un peu de la marche et est bienvenue. D’autant qu’elle nous met en contact intime avec les éléments naturels du pays.

Nous sommes répartis en deux rafts de huit avec chacun un moniteur local. L’un d’eux est jeune et un peu dépassé par les événements ; il pilote le groupe avec lequel je ne suis pas. Choisik a décidé de traduire ses ordres d’espagnol en français pour son groupe, et m’a chargé de faire de même avec mon raft. Les ordres sont à exécuter à la pagaie rapidement et de façon synchronisée pour rester maître du bateau. La traduction simultanée et juste importe au plus haut point. Nous décidons vite que notre chef de bord donnera directement les ordres en français ; cela lui est plus facile d’apprendre quatre mots (gauche, droite, avant, arrière) que moi de réfléchir pour lancer un ordre en décalage, et qui n’est pas toujours le bon. Il faut être bovin, dans le raft. Seul celui qui dirige a le droit de penser, mais pas trop lentement. Il doit surtout hurler par réflexe. Heureusement, le passage que nous abordons n’est pas difficile. Nous commençons par descendre le courant paresseux d’un plat, pour apprendre doucement la manœuvre. Puis nous passons deux brefs rapides. Premières sensations. Griserie de vitesse. La négociation doit être exécutée avec minutie pour éviter les gros rochers placés en plein milieu du courant. C’est surtout le barreur chef de bord qui dirige ; nous, nous contentons de donner de la vitesse ou de freiner le bateau, sur ordres aboyés. Dans notre raft personne ne tombe à l’eau ni ne reste coincé entre deux rochers. C’est déjà bien ! L’eau bouillonne autour de nous tandis que nous sentons l’accélération du rapide. A la pagaie sans relâche, nous fatiguons un peu, mais c’est bon d’entraîner dans ce trek non seulement les jambes mais aussi un peu les bras !

La philosophie du raft, malgré son air bovin initial, est plutôt zen : il s’agit d’utiliser les courants, comme les forces au judo. A l’artiste d’éviter les rochers et de suivre l’eau. Dans les éclaboussures, nous sommes rafraîchis plus que mouillés et c’est somme toute agréable. Le passage, parce que nous sommes bien dirigés, nous apparaît plutôt facile. Ce ne semble pas le cas des autres, qui tournent sur eux-mêmes, perdent parfois un ou deux équipiers dans l’eau, ou restent même coincés un moment entre deux roches dans un passage particulièrement resserré.

Avant l’arrivée, un garçon d’une douzaine d’années émerge de l’eau où il vient de se baigner. Son père remballe sa canne à pêche. Le petit frère n’est pas mouillé. L’aîné a peut-être plongé non par plaisir, mais pour dégager une ligne prise dans une souche ? En nous voyant, le garçon qui avait surgi en caleçon enfile par pudeur son pantalon, puis ses chaussures. Importance du pantalon dans la culture macho espagnole : un mâle peut rester torse nu mais il doit absolument porter pantalon pour être un homme. Le gamin ne renfile pas sa chemise, il laisse sécher les gouttelettes sur sa peau caramel comme le jus sur un poulet sorti du four. Il a le squelette peu développé encore mais des muscles nerveux sur le dos. Il prend son petit frère par la main et s’éloigne, dédaigneux des « gringos ».

Nous pique-niquons en short de bain au soleil, dès l’arrivée. L’eau fraîche nous a donné faim plus que l’effort. Nous avons bien ri dans notre radeau, les autres ont ri plutôt frais, leur moniteur ne donnant pas d’ordres ou presque. Salade, fromage, pain et mortadelle disparaissent vite. Un fricandeau aux pommes est une surprise avant la banane, la mandarine et le raisin. Chacun va ensuite se changer dans le bus qui a gardé nos bagages. Certains y restent pour aller jusqu’au camp, les autres continuent la randonnée par quelques kilomètres de marche. Ceux qui prennent le bus installeront les sacs dans les tentes, laveront les mains des enfants rencontrés là-bas autour d’une école. Je suis de ceux qui aiment encore marcher deux heures.

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Luigi Comencini, L’incompris

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Ce film, sorti en 1966, conte l’histoire d’une incompréhension : celle d’un père et de son fils, celle de la mort d’une mère pour un enfant, celle du grand et du petit frère. Le consul britannique à Florence avait tout pour être heureux : reconnu par la Reine avec un titre de Sir, une femme belle et sensuelle, deux fils séparés par six années, un poste honorable dans la plus belle ville d’Italie… Sauf que le destin s’en mêle, surtout celui que l’on se forge soi-même.

Son épouse décède de maladie, il en est bouleversé. Maladroit avec des enfants dont il ne s’est jamais occupé, comme tout père avant 1968, il croit le petit Milo (5 ans) – Matthew en version française… – plus fragile que le grand Andrea (11 ans) – Jonathan en VF. Mais comme il n’observe pas les enfants, il ne sait pas que les manifestations dépendent de l’âge et que, si l’on trépigne et hurle à 5 ans, on reste pudique même dans les plus grandes douleurs à 11 ans – par honte. Duncombe (Anthony Quayle), avec sa face de lune et ses lèvres minces, fait un piètre père. Il ne prête pas d’attention à ses fils ; ils sont pour lui des objets à protéger de la casse mais il a du mal à les aimer. C’est sa femme qui faisait tout et lui se contentait des activités extérieures.

l incompris comencini pere et fils

Nous sommes dans le drame d’une époque révolue, très difficile à comprendre pour les générations élevées après 68. L’époque d’avant était hiérarchique, autoritaire, machiste. L’homme apportait l’argent à la maison et la femme ne s’occupait que de l’intérieur (enfants, cuisine, église, dit le dicton allemand). Les relations entre époux étaient sous le signe de la soumission complémentaire, chacun s’en remettant à l’autre pour ce qui est de son domaine ; les relations entre mère et enfants étaient empreintes de tendresse et d’une certaine mollesse, maman craignant par-dessus tout cet extérieur dont elle n’a aucune maîtrise. Le pire étaient les relations entre père et fils : avant sept ans, aucun intérêt ; de 7 à 12 ans, un faire-valoir qui doit rester à sa place et rapporter des succès scolaires et sportifs ; après 12 ans un rival à dompter, mais une certaine complicité parfois après 16 ans dans les affaires sexuelles.

l incompris comencini pere et andrea

Le jeune Andrea (Stefano Colagrande) a le même âge que moi. Quand j’ai vu le film lorsqu’il est ressorti, à la fin des années 70, j’ai réagi comme un fils, en empathie avec le gamin. Quand je revois le film aujourd’hui, c’est après quelques expériences et je réagis comme un père, en critique acerbe de l’adulte. Non seulement Duncombe est content de lui, mais il est égoïste (réservant pour lui tout seul la voix enregistrée de sa femme) ; non seulement le père est absent pour ses fils (« va dormir » est son leitmotiv favori), mais il refuse de passer un moment avec chacun et de parler un peu. Il reste extérieur, ayant peur de ses émotions peut-être, peur de mal faire sans doute, peur des relations avec ses fils certainement. C’est un spécimen sociologique de lâche que les années 50 et 60 ont produit à la chaine.

Pourquoi ne prend-t-il pas son aîné dans ses bras lorsqu’il lui annonce, avec silences, suspense et précautions, la mort de sa mère (que le gamin savait déjà) ? Il le croit insensible alors que la surprise n’en est pas une, son fils lui apprenant une conversation à voix basse surprise chez les voisins. S’il l’avait étreint, nul doute que l’émotion du petit aurait éclatée et que lui, sir Duncombe, consul du Royaume-Uni à Florence, aurait eu à répondre et à prendre ses responsabilités – comme on dit en langue de bois sociale.

l incompris comencini regard andrea

Pourquoi ne veut-il jamais rester près du lit le soir pour échanger quelques mots, comme Andrea lui demande ? Ou écouter les versions des événements lorsque le petit frère (Simone Giannozzi) s’est retrouvé dans des circonstances dangereuses ? « C’est comme ça ! Tu n’as pas la parole ! Obéis ! » tels étaient les slogans faciles avec lesquels les adultes se défaussaient volontiers lorsqu’ils risquaient d’être déstabilisés à l’époque. Duncombe a réagi en réflexes conditionnés, pas en père ayant mis au monde des enfants.

l incompris comencini maman morte

Il n’est pas besoin d’être constamment présent, ni d’être en empathie tout le temps, les gamins – surtout garçons – ne demandent pas ce genre de comportement. Mais ils demandent que l’on s’intéresse à eux, à défaut même de les « aimer », qu’on les écoute lorsqu’ils veulent dire une chose importante pour eux, qu’on les associe à la vie de la maison. L’oncle Will (John Sharp) est le seul qui comprenne d’un regard ce que ressent son neveu. Lui « n’aime pas les enfants » – peut-être parce qu’il les aime trop et souffrirait de les voir malheureux. Il est là quand il faut, il donne de bons conseils à son frère de père : « il a besoin d’un maître » (non pas de la trique mais d’un guide). Mais il ne reste pas…

l incompris comencini stefano colagrande

Andrea se sent rejeté par un père absent, mal aimé par celui qui prend toujours la défense de Milo l’infernal petit frère, mauvais parce qu’il échoue à se valoriser. Il efface par inadvertance la voix de sa mère enregistré sur magnétophone parce que son père n’a pas voulu en partager le fonctionnement ; il est vaincu au judo parce qu’une seconde déstabilisé lorsque le consul, qui ne pouvait pas venir, est entré tout de même en retard dans la salle ; il est réprimandé pour avoir été à la ville en vélo avec son petit frère, alors qu’il voulait simplement acheter un cadeau d’anniversaire pour papa ; il est laissé de côté au bureau alors que son père lui avait promis de lui faire ouvrir son courrier ; il ne part pas pour Rome avec papa, parce que Milo s’est volontairement douché au jet dehors pour être malade et garder son grand frère près de lui ; il voit ses bleuets offerts en secret sur la tombe de sa mère jeté par le père qui les remplace par ses propres roses… Le père reste muré dans ses certitudes superficielles ; le fils est seul, à la merci du jugement adulte et des frasques du petit frère à la « méchanceté naturelle » (Comencini). Il est sans copain, sans confident, muré dans le monde clos de la villa bourgeoise isolée de la cité. Même au collège, il est « l’angliche », et son adversaire vainqueur au judo est italien. Dans la vie, il n’est pas à sa place.

l incompris comencini judo

Alors, que faire ? Prendre des risques personnels pour se prouver quelque chose ? Rejoindre maman au ciel puisqu’elle seule l’a aimé ? En poussant au-delà du quatrième crac l’audaciomètre d’une branche morte au-dessus de l’étang, Andrea joue avec la mort ; son infernal petit frère Milo l’y précipite sans vraiment le vouloir, poussé par quelque pulsion dont le sempiternel « moi aussi ! » du petit qui veut tout faire comme le grand, l’empêchant généralement de vivre… ici précipitant son destin.

l incompris comencini les deux freres

Ce film d’avant-garde en 1966 (il fut hué par les bien-pensants qui faisaient le cinéma français à Cannes en 1967) a été reconnu majeur dix ans plus tard… Les bobos étaient nés et avaient retourné la veste critique : désormais l’enfant comptait plus que l’adulte et le « mélo » qu’on avait reproché était devenu une suite de « signes » que l’adulte, désormais honni, refusait de voir.

Ni mélo, ni psycho – ces travers de jugement des intellos immatures – le film est de la plus pure tradition Comencini : il s’est toujours intéressé à l’enfance (Casanova, Eugenio…), à l’imagination spontanée, à la confrontation avec les réalités de l’existence, aux frivolités et lâchetés des adultes face à leur progéniture, au passage délicat à l’adolescence. Andrea, encore enfant, est poussé à la responsabilité adulte trop tôt, par un père irresponsable – c’est ce qui fait le drame, traité avec délicatesse.

DVD Luigi Comencini, L’incompris (Incompreso), 1966, Carlotta films 2011, €10.79

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Poutine le modèle souverainiste

Dans le bal des populismes, Poutine n’est pas le dernier. Issu du système soviétique dans sa frange à la fois la plus disciplinée et la plus avancée (le KGB), Vladimir est un patriote. Il est russe et aime la Russie. Mais il est un pragmatique : qu’est-ce qui peut fonctionner pour conforter la mère patrie et lui rendre sa grandeur perdue en 1991 à la chute du socialisme réalisé ?

L’atout et la faiblesse de la Russie est son immensité. A cheval sur l’Europe et l’Asie, bourrée de matières premières mais surtout sous les glaces sibériennes, peuplée à l’ouest de l’Oural et presque vide à l’est face aux masses chinoises, la Russie est une mosaïque ethnique d’environ 120 nationalités. Il y a même des musulmans, 15% de la population, même s’ils sont russes pour certains depuis le XVIe siècle. Elle est donc forte et fragile ; pour durer, il lui faut une main de fer, croit Poutine (et le peuple avec lui).

Que faire donc pour assurer un destin viable à cette masse au XXIe siècle ? D’abord recentraliser, ensuite inféoder, enfin affirmer une idéologie claire, nette et patriote : souverainisme, nationalisme, populisme. C’est à cette trilogie que Vladimir Poutine va s’atteler.

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Pour conquérir le pouvoir, rien de mieux que quelques attentats spectaculaires en 1999 (dont il ne semble pas innocent) ; l’homme fort attendu, qui jure de « buter les terroristes jusque dans les chiottes » (les Tchétchènes), survient comme auréolé d’un pouvoir que chacun est prêt à lui confier. La servitude volontaire des citoyens est un soulagement après l’anarchie intellectuelle, économique et politique des années Eltsine. S’il combat officiellement la corruption, il la tolère pour lui-même et son clan car elle est au service de la patrie – et dès lors tous les moyens sont bons. Le pouvoir, c’est d’abord le pouvoir central, l’affirmation du souverainisme en un seul chef.

Pour redonner du sens à la Russie, rien de mieux que de rejouer au grand frère slavophile, le pays fort qui menace et protège le glacis de pays satellites comme au temps de la guerre froide. D’où les escarmouches en Géorgie et en Abkhazie, d’où le coup de sang lorsque « la rue » a renversé l’inféodé ukrainien. Le nationalisme ne se porte jamais mieux que sous le communisme, Poutine l’a appris de Staline en 1941 et l’a vérifié sous les successeurs de Mao lorsque « la rue » est mobilisée contre le Japon ou les Etats-Unis. Pour cela, tous les moyens sont bons : rétorsions économiques, attentats, chantage, bombardements, invasion… Evidemment « au nom de la paix ». Bien qu’européen, Poutine s’est senti blessé par l’indifférence de l’Europe pour un système jusqu’à l’Oural et par le rejet des Etats-Unis après les attentats de 2001 ; il n’a de cesse que de réaffirmer qu’il existe. Laissé hors d’Europe, il réinvente l’Eurasie, bien que la Chine ne soit pas très demandeuse.

Pour conforter les masses, rien de mieux que de leur donner du pain (c’est le volet économique, pas très réussi) et des jeux (inféoder les médias et terroriser les indépendants), mais surtout rien de mieux que d’affirmer une idéologie (leçon kaguébiste bien retenue). L’idéologie, c’est le populisme, le conservatisme grand-russe : il est composé à la fois de morale familiale populaire, de religion chrétienne orthodoxe et du bouc émissaire facile de l’Occident décadent (blablateur, pédéraste, empêtré dans les règles de droit, putassier, égoïste, avide, soi-disant individualiste et laissant pour compte un nombre de plus en plus élevés d’exclus) – d’autant plus que Poutine parle et comprend très mal l’anglais. Il se vante de ses grands-parents paysans au nord de Moscou depuis le XVIIe siècle et de ses parents ouvriers qui ont résisté au siège de Leningrad durant 900 jours contre les nazis. Il s’est marié mais n’a que deux filles (gageons qu’il aurait préféré, comme Le Pen, au moins un garçon), et il divorce en 2013 (ce qui n’est pas très « moral » dans la tradition mais fait « moderne »).

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Vladimir Poutine n’est pas un théoricien, il se moque de suivre Leibnitz ou Hegel, il laisse ça aux intellos qui l’entourent. Ce qu’il veut, c’est que ça marche, et rien de tel que de jouer les Rambo ou de montrer les muscles façon Schwarzenegger, pour menacer et protéger à la fois. Poutine se met volontiers en scène torse nu, chassant l’ours ou enfant sur les genoux de sa mère (Wikipédia) et se targue d’être 8ème dan de judo au 10 octobre 2012, commencé à 11 ans. Le souverainisme est d’être maître chez soi ; le nationalisme d’exalter sa patrie, son ethnie et sa culture ; le populisme de suivre les inclinations primaires du peuple en ayant l’air d’être leur chef. Avec cela, vous durez : deux mandats présidentiel, un comme premier ministre, et deux nouveaux probables mandats présidentiels. Va-t-il battre le record de Brejnev ?

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Voilà donc le portrait d’une brute rusée avec un idéal patriote : de quoi se faire admirer par tous les national-populistes, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon ou Donald Trump. Pas sûr que Nicolas Sarkozy ne soit pas tenté car, comme Poutine, tous les moyens lui paraissent bons pour obtenir ce qu’il veut – y compris la pire démagogie.

Mais la soumission n’est pas réservée aux populistes, rappelons que c’est l’ineffable Jacques Chirac qui a fait  Poutine Grand-Croix de la Légion d’honneur en 2006…

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Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais

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Alors qu’un cerisier du Japon est en train de fleurir dans le jardin, j’ai eu le goût de me replonger dans ce pays qui m’a toujours séduit et dans lequel j’ai effectué trois séjours. Lafcadio Hearn a eu la chance de connaître un Japon qui venait juste d’émerger de siècles de fermeture, et qui s’ouvrait au modernisme. En ce livre, suite d’articles traduits et parus dans la revue le Mercure de France, il conte ses premières impressions du Japon. « Tout est inexprimablement agréable et nouveau », note-t-il.

Lafcadio Hearn, irlandais de père mais de mère grecque, a été élevé à Dublin par une tante. Non seulement ses parents meurent très tôt, mais le gamin perd un œil à 13 ans en jouant avec ses copains. Orphelin, déraciné, exilé à 19 ans aux États-Unis (où il épouse une métisse en dépit de l’interdiction légale des mariages mixtes), il découvre le Japon avec l’ambassadeur, qui devient son ami. Après un passage créole, il se rend en 1890 au Pays du soleil levant pour y travailler comme journaliste, écrivain et professeur, épouser une fille de samouraï et en prendre la nationalité en 1896. Ami avec le président américain Theodore Roosevelt, il introduira même le judo aux États-Unis. Il mourra d’une crise cardiaque à Tokyo en 1904 – à 54 ans. Il s’était converti au bouddhisme.

Un tel personnage, né Hearn et décédé Koizumi (son nom japonais), débarque 36 ans après l’ouverture forcée du Japon au commerce international par les navires noirs du Commodore américain Perry. Il vit le meilleur de l’ère Meiji, où le Japon ancien côtoie encore le Japon qui se modernise. Ce livre, non réédité aujourd’hui (l’édition que j’ai date des années 1930), plonge cependant le lecteur dans une atmosphère surannée, celle d’une époque où les distances étaient réelles sans les avions ni l’Internet, celles où l’exil à l’autre extrémité du monde était une aventure.

En huit articles qui sont autant de chapitres de découverte, Lafcadio Hearn explore ce pays nouveau pour lui, qui le séduit tant qu’il en deviendra citoyen. Il parle de Kobodaishi et de son expertise en écriture, de Kitsuki le sanctuaire le plus ancien du Japon, de la grotte des fantômes d’enfants dédiée à Jizo à Kaka-ura, des chevelures des femmes, des âmes dont le peuple croit que chacun peut en avoir plusieurs, des fantômes, et des étudiants à qui il enseigne, qui lui font des adieux touchants lors de son départ pour le sud du pays.

Kyoto Daikakuji

C’était l’époque où la servante d’auberge, à Mistu-ura, « jolie jeune femme nue jusqu’à la ceinture, avec les seins d’une Naïade, descend la rue en courant vers l’hôtel à une allure surprenante » pour accueillir le visiteur (p.147). Et où la foule du gros village de pêcheur se presse pour regarder l’étranger par les shoji (écrans de papier à glissière) : « ce sont presque tous des jeunes gens et des jeunes filles, à demi nus à cause de la chaleur, mais frais et propres comme des boutons de fleurs. Beaucoup de visages sont extraordinairement jolis » p.150.

Outre les personnages, le paysage aussi est séduisant au voyageur. Ainsi vers Kitsuki, « il semble y avoir un sentiment de magie divine dans l’atmosphère même, à travers toute la journée lumineuse qui plane par-dessus le pays vaporeux, par-dessus le bleu irréel des flots – un sentiment Shinto » p.67.

Les premières impressions sont les plus fraîches, jeunes, printanières. Après plus de 125 ans, elles restent aussi vives qu’au premier jour sur un Japon disparu, étrangement humain. A lire pour mieux pénétrer l’âme japonaise, cette profondeur d’un peuple qui mérite à être connu et qui vaut mieux que sa façade industrielle moderne.

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais (Glimpses of Unfamiliar Japan), 1894, traduction de Marc Logé, Mercure de France 1932, 250 pages, occasion

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais à lire sur Gallica.fr
Lafcadio Hearn a Bibliography (anglais)
Lire en ligne Lafcadio Hearn (en anglais)

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Yasushi Inoué, Le fusil de chasse

yasushi inoue le fusil de chasse
Concis, sobre, percutant – tel est Inoué, peut-être parce qu’il a pratiqué assidument le judo – et c’est par ce livre que l’on peut aborder son œuvre. Le fusil de chasse l’a fait connaître et apprécier jusqu’à lui valoir le prix Akutagawa en 1950, à 43 ans.

Prenant prétexte d’un poème demandé par un ex-copain d’école qui dirige une revue de chasse, l’auteur reçoit un étrange dossier fait de quatre lettres : celle du chasseur (qui n’a jamais lu un poème avant celui-ci), et celles de trois femmes qui furent sa femme, sa maitresse et la fille de celle-ci. Nous sommes dans les poupées russes des sentiments et des passions, construction apte à révéler toute la complexité humaine.

Le chasseur solitaire a touché le poète, car le marcheur au fusil à deux canons luisants porté sur les épaules est une métaphore du dragueur qui, en son existence, chasse les femmes avec son engin. Ce qui compte est moins le coup que le chemin, ce pourquoi le chasseur tue rarement. Dans l’amour, chacun est seul, isolé comme un chasseur dans la montagne japonaise. Voire jaloux et perfide envers ses proies, car chaque être recèle en lui un serpent.

Mais, tandis que la majorité désire fébrilement être aimé(e), rares sont les meilleurs : ceux ou celles qui désirent aimer – prenant plus de joie à donner plutôt que recevoir. Car l’amour animal est simple, question de peau, tandis que l’amour humain est compliqué, chatoyant mais sous le regard social. L’épouse Midori fantasme ainsi sur un jeune homme nu et parfait, trouvé dans le désert de Syrie où il partageait la vie des antilopes. Mais elle sait – d’expérience – qu’« une nuque charmeuse et soignée, un corps jeune et robuste comme celui d’une antilope… peu d’hommes satisfont à ces deux simples conditions ». L’amour n’est donc pas seulement attirance.

Ceux qui donnent sont rares mais précieux. Tel est le cas de Josuke Misugi, l’auteur du dossier envoyé à l’auteur. Tel est le cas de sa maitresse Saiko, comme de sa femme Midori. Reste la fille de la maitresse, Shoko, trop jeune encore pour avoir connu l’amour, et qui souffre des treize années de secret entre les amants. Mais elle entrevoit un paradis dont elle est un peu jalouse ; à elle de faire sa vie et sa lettre en ouverture des deux autres (après celle du chasseur en présentation) donne un redéploiement à cette histoire qui se ferme.

Car la maitresse déjà divorcée meurt, l’épouse divorce à son tour et le chasseur se retrouve solitaire ; même la fille de sa maitresse ne veut plus le revoir. Tragédie ? Probablement, mais à la japonaise : rien n’est jamais définitif puisque tout renaît sans cesse. Il s’agit d’observer et d’en tirer leçon pour les vies futures.

Ce court roman laisse une forte impression. Le réalisme du japonais et l’aptitude des littérateurs nippons à pénétrer le labyrinthe des âmes est dense et nutritif.

Yasushi Inoue, Le fusil de chasse (Ryoju), 1949, Livre de poche 1992, 87 pages, €4.10

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Gens insolites à Paris

A qui sait voir, Paris offre une belle brochette d’insolite. Comme cette femme seins nus au soleil, tranquillement à sa fenêtre.

femme seins nus a sa fenetre paris

Ou ce jeune travailleur qui attend la livraison torse nu.

torse nu paris

Quand en février il fait au-dehors 7°, l’ado parisien promène son chien en profond décolleté. L’air sec travaille les hormones, et ce sex-appeal lui rend facile les contacts au jardin. Une femme l’aborde pour lui parler du chien (beau prétexte), un homme un peu plus tard lui pose une question, manifestement pour l’approcher de près.

ado parisien par 7°

Mais l’apparence se cultive dès l’enfance. Il n’est pas rare de voir déambuler les petits gars en keikogi de judo sur le chemin du dojo…

petit judoka Paris place st sulpice

… ou de très jeunes indiennes en jupe rose et coiffure à plumes pour, on le devine, un goûté déguisé avec copines.

petite indienne paris

L’été tout récent incite à dépenser l’énergie accumulée, comme ce hip-hop acrobatique d’un tout juste ado qui exhibe ses abdos de béton sur les colonnes de Buren.

gamin hip hop colonnes de buren paris

D’autres minets sont perchés, regardant de haut les alentours.

minet rue de la harpe paris

De très haut parfois…

nettoyer les fenêtres paris

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Louis Jossa, Malheur à la ville où les princes sont des salauds

louis jossa malheur a la ville ou les princes sont des salauds

Un beau titre biblique retourné pour un roman policier qui se lit très bien. Dommage qu’il se passe probablement vers les années soixante-dix, sans que le lecteur n’en sache rien, et que la fin soit présentée comme un récit sans aucun suspense. Années 70 que cette guerre civile entre bourgeoisie coincée de province et jeunesse en minijupe (apparue en France pas avant 1965), cheveux longs et fumant des pétards ; années 70 encore ce naturel que la femme est soumise au mari. Sans suspense les révélations d’un bloc d’un trio de salauds qui tuent comme on respire, avec l’excuse de faire le bien des ratés. Il est dit dans la présentation que l’auteur a vécu l’expérience d’une accusation et d’un procès. Mais un procès ne fait pas un suspense. C’est ce qui manque au fond, et c’est dommage, car l’histoire est rocambolesque et le livre est plutôt bien écrit.

Un jeune homme, fils de pasteur, baise régulièrement depuis ses 15 ans une jeune fille qu’il connait d’enfance. Un sale jour, trois flics l’attendent chez lui, devant ses parents : sa maitresse, désormais 19 ans, a été tuée, elle était enceinte et lui seul est soupçonné. C’est alors le début d’une descente aux enfers dans une province égoïste, face à une gent juridique haineuse et un jury d’assises aussi jaloux que moutonnier. La description de la faune dans la salle d’audience, page 50, est une réussite digne de Balzac. Celle des psys page 85 est d’une ironie presque digne de Desproges. Jusqu’au final laissant apparaître une vaste manipulation qui remonte loin. C’est dire le plaisir que prend le lecteur au déroulé de l’histoire.

Quelques dérapages culturels incongrus choquent l’esprit. Lorsqu’on a un doute, pourquoi ne pas consulter Internet, puisque le livre paraît en 2013 ? Ou le dictionnaire classique de la langue française Larousse ou Robert – outil minimal de tout écrivain ? Cela éviterait la curieuse façon d’écrire « patacaisse » au lieu de pataquès page 41. Ou « de Carrick en scylla » page 94, au lieu de Charybde en Scylla, du nom de deux rochers cités dans L’Odyssée d’Homère et qui existent vraiment dans le détroit de Messine, entre Italie et Sicile. Mais confondre Aristote avec Platon est plus ennuyeux ; c’est en effet au célèbre mythe des ombres dans la caverne à laquelle semble faire allusion la page 45. Enfin fixer l’âge de la puberté à 16 ans pour les filles et 18 pour les garçons est carrément archaïque : c’est confondre avec l’âge légal du mariage ; la puberté, phénomène naturel, serait plutôt vers 11-12 ans pour les filles et vers 13-14 ans pour les garçons…

croix sur pectoraux

Le lecteur se demande aussi pourquoi un jeune homme si doué en tout, dans les études, le judo et les relations amoureuses, a pu braquer à ce point un jury et une assemblée de magistrats de province. Comment, avec ses 22 ans avenants et musclés, il a pu échapper aux tabassages et viols inhérents à toute prison. A moins que « le Grec », au nom équivoque et dont il semble le favori, ne l’ait protégé ?… Mais de tout cela, nous n’en saurons rien. Jean-Louis apparaît comme superman empêtré dans les rets des méchants, au détriment quelque peu de la vraisemblance.

Malgré ces détails, c’est un bon roman, bien écrit, à l’histoire captivante, même si « le genre » policier aurait demandé plus de technique en suspense sur la fin. Nous ne savons pas qui a manipulé qui durant le procès bâclé. L’auteur, autodidacte, baroudeur et adepte des arts martiaux, a quand même bien réussi son histoire. Il lui reste à en imaginer d’autres !

Louis Jossa, Malheur à la ville où les princes sont des salauds, 2013, éditions Baudelaire, 209 pages, €18.05

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Bouddhisme

Le bouddhisme est la seule grande religion dont le fondateur ne se proclame ni fils, ni prophète, ni envoyé d’un dieu – et qui rejette même l’idée d’un Dieu suprême comme sans « signification » pour l’homme. Car Bouddha est un homme.

Siddharta Gautama est né prince, en avril ou mai 558 avant notre ère à Lumbini, dans le Népal du sud, dans la tribu des Sakyas, et mort en novembre 478 à l’âge de 80 ans de dysenterie et de fièvres à Kushinagar dans le nord de l’Inde actuelle. Bouddha venait d’une famille noble et il eut, à 29 ans, un fils : Rahula (prononcer Raoula). Vivant fastueusement sa jeunesse de golden prince, ses yeux se sont dessillés en rencontrant la misère, la maladie, la mort, dans cet ordre. Il quitte alors son milieu, son statut et son luxe, pour trouver la voie vers la vérité de l’homme. Il suit les yogis et les ascètes durant de longues années, mais leur quête conduit à une impasse. Il entre alors en lui-même et médite sur le sens du monde, jusqu’à le recevoir par lui-même : il devient Bouddha, l’Éveillé. Désormais, il sera tout naturellement guide et maître spirituel – puisqu’on interroge sa sérénité – pour délivrer les hommes de l’erreur.

bouddha ceylan

La réalité est que le monde est continuellement créé par les actes, bons ou mauvais, des hommes. Il faut donc se pénétrer des quatre vérités :
1 – tout est souffrance car tout passe (la vie, la santé, l’amour, le désir)
2 – l’origine de la souffrance est le désir, qui allume l’illusion
3 – la délivrance est dans l’abolition des appétits
4 – la voie pour y parvenir est la discipline du milieu juste : ni hédonisme, ni ascétisme, mais l’existence, ici et maintenant, selon la voie droite.

Le chemin vise à se « détacher », c’est-à-dire à discipliner le corps, à maîtriser les désirs, à aiguiser l’intelligence. Cela afin de devenir « ouvert », disponible, dans cet état où, selon Heidegger, on « laisse être les choses », où « le poète est le berger de l’être ». L’exercice, l’entraînement et la tempérance donnent la santé au corps, la discipline mentale est faite d’attention, de concentration et d’ouverture (les exercices yogiques y aident, tout comme les arts martiaux japonais, mais ils ne sont pas un but en eux-mêmes). Le tout engendrera une conduite « morale » (c’est-à-dire à propos, juste et équilibrée, pas venue d’ailleurs, mais de l’homme lui-même en relation avec ce et ceux qui l’entourent).

eveil bouddhiste troisieme oeil nepal

Pour l’esprit, l’usure de l’ego illusoire, la modestie et l’exercice de la lucidité déchireront craintes folles, espérances vaines, concepts rigides, feront voir « le vrai », et apporteront la paix de l’âme. Dès lors, la conscience grandira, part de cette conscience subtile du monde, préexistante aux corps matériels. L’intérêt pour ce monde-ci et la compassion pour les êtres engendreront sagesse et générosité. Car le sentiment d’interdépendance universelle et la conscience que rien ne dure, sauf nos actes qui ont des conséquences à l’infini, feront « bien » agir. Le bien est défini comme ce qui œuvre en faveur de l’intérêt général des hommes et des êtres vivants, comme de l’intérêt supérieur du cosmos. La sagesse est l’intelligence d’une situation. Il faut se faire confiance, se laisser être, c’est-à-dire demeurer ouvert et adaptable, réfléchi. Attitude « intelligente » au sens premier, celle qui définit qui l’on est, où l’on est, dans le présent.

La discipline mentale est une voie d’expérience, longue et non transmissible en mots : il faut s’y exercer pour la comprendre. La transmutation de la conscience survient par les exercices de concentration, de méditation, de recueillement, éclairés étape par étape par l’expérience d’un guide. La concentration (samadhi) permet de fixer la pensée sur certains objets ou notions, afin d’obtenir l’unification de la conscience et la suppression des pensées parasites. On peut s’asseoir en lotus sur un coussin, comme les méditants zen, ou tout nu dans la neige, comme les ascètes tibétains – on peut aussi, comme nous le faisons, s’asseoir la plume à la main et dérouler sa pensée par écrit.

La méditation (jhana) vise au détachement du désir et de l’intellect obsessionnel. L’esprit, lorsqu’il s’active tout seul, tourne à vide, il divise la réalité en concepts abstraits, en délires fantasmatiques, alors qu’il lui faudrait servir d’outil à la sérénité. L’esprit ne sert que par l’unification de la pensée et le détachement – tant de la joie que de la douleur.

La pleine conscience permet d’atteindre un état de pureté absolue : « l’indifférence » de la pensée éveillée. Non pas un retrait du monde, ni un nihilisme de tout ce qui fait l’homme, mais une libération. Car font écran, chez le commun des hommes, leurs sens, leurs émotions, leur intellect. Ils sont submergés d’avidité ou de désirs, hargneux ou amoureux, raisonneurs ou technocrates. Ils ne sont pas prêts à l’expérience qui est de s’ouvrir et de se donner à ce qui vient, pas prêts à voir les situations telles qu’elles sont par-delà « attrait » ou « choc », « confirmation de ce qu’on pensait » ou « infirmation », « bien » et « mal ».

Cela est plus difficile aux adultes que nous sommes, sans préparation. Les enfants parviennent assez bien à vivre dans l’instant, mais manquent de capacités intellectuelles pour dominer leurs instincts et leurs émotions afin d’acquérir la sagesse que recèle leur être spirituel. Le recueillement adulte (samapatti) peut survenir devant de grands paysages, ou à l’écoute de certaines musiques ; il vide la pensée de ses contenus volages, pour la concentrer successivement sur l’infinité de l’espace, l’infinité de la conscience, sur l’abolition de la dualité absurde « ni conscience, ni inconscience », enfin sur l’arrêt volontaire de toute perception et de toute idée, pour ne se faire qu’écoute, attention au monde, sans interférence. Cet état est très rare, et donc précieux, car alors le corps, le cœur, l’esprit, la nature, ne font qu’un. C’est une extase, un sentiment océanique d’identité avec tout ce qui existe – le nirvana indien, le satori japonais, la fusion mystique, la plénitude humaniste.

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Pour le zen japonais, branche du bouddhisme de laquelle je suis plus proche, il s’agit de se confondre avec ce qu’on fait, dans le seul présent, hic et nunc  – ici et maintenant. « Quand je bois, je bois, quand je dors, je dors », disait un maître zen. Nulle volonté d’imprimer sa marque héroïque sur le réel, mais plutôt intention de détecter la propension des choses, de se mettre en état de réception pour saisir spontanément la situation qui se présente (c’est tout l’art du judo). Dans chaque situation, rechercher le mouvement interne, la potentialité en devenir (c’est tout l’art de la dialectique). Se laisser porter pour utiliser le moment propice selon sa volonté, mais avec le minimum d’énergie (c’est tout l’art de la stratégie). Le sage est comme de l’eau : la pesanteur est sa volonté constante, tenace, profitant de la moindre faille. Ce n’est pas une démission de l’agir, mais un moindre effort très efficace. Point de grimaces de souffrance héroïque (théâtrales, épuisantes, inopérantes), mais le calme en tension de qui attend le bon moment pour se saisir du mouvement des choses.

Le sort des batailles, on l’apprend en combattant dans les dojos, n’est pas décidé seulement par le courage et l’ardeur, mais surtout par l’ouverture sans préjugé à la situation, à la lucidité qui voit cru, à la souplesse qui permet de saisir l’instant, utilisant les circonstances en développement, l’ordre interne qui se déploie dans le temps et dans l’espace. Le détachement n’est pas refus du monde ou paresse de la volonté, il est le jeu du réel, comble d’efficacité de l’acte puisqu’ouverture inépuisable à toute disposition spontanée. « L’homme est toujours parfait, sinon il ne pourrait jamais le devenir, mais il faut qu’il s’en rende compte », disait Vivekananda.

L’idéal à atteindre est l’affranchissement des contraintes du monde et de l’apparence du temps. Toute situation conditionnée peut être dépassée car le « soi » est une illusion, et « l’imago », un obstacle (les psychologues le disent). Par exemple, Argoul est le produit de gènes qui viennent de loin, d’une éducation qui ne se résume pas à celle que lui ont donnée ses parents, mais inclut l’école, les amis, la famille, les innombrables livres qu’il a lus, les paysages et les gens rencontrés, et ainsi de suite. Argoul n’est donc pas identifiable à un « soi » essentiel et figé de toute éternité, il est un « agrégat » sans cesse mouvant, un être plus vaste que la résultante de tous ses conditionnements, chaque jour un peu semblable mais chaque jour un peu différent. Non pas « très » différent, mais suffisamment pour que le « soi » ne soit réellement qu’un voile qui masque sa vérité. « Rien n’est plus difficile, songes-y, que d’être toujours le même homme », disait Sénèque dans ses Épîtres.

Ce « soi » apparent, mouvant, a une relative liberté qui lui permet de suivre la voie de l’Éveil. Il ne s’agit que de retrouver la capacité primordiale en nous. Il se dégagera alors de l’anarchie égoïste et vaine des désirs, ce petit ego qui exige et parade, pour conquérir la liberté de la conscience. Elle lui montrera que tout est vain, que rien n’est permanent, et que notre infime parcelle d’état conscient fait partie d’un grand tout qui est le monde. Dès lors, notre esprit étant calmé (les désirs étant pris pour ce qu’ils sont, des illusions, les émotions canalisées et maîtrisées pour servir, la claire lucidité de l’intelligence pouvant alors s’exercer pleinement), notre conduite sera l’ouverture, la générosité, la communication, la compassion, le respect du monde, la conscience intelligente des situations telles qu’elles se déroulent, cela dans la joie d’être en rythme avec les énergies de la vie. En bref l’harmonie recherchée par la vie bonne des philosophes antiques, la fin de l’aliénation par le retour à a véritable nature humaine des marxistes, l’accord de l’être avec l’existence qu’il mène de Camus.

Le Christianisme considère que l’homme a été créé par Dieu en lui donnant le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne, qui traitait l’homme de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané de l’humain pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. C’est pourquoi l’actuel Dalaï Lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances. Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Le Bouddhisme verrait plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré, qui me fait considérer que le Bouddhisme conduit à une conscience humaine plus haute, en l’absence de foi en un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte son sort tel qu’il est, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut (le karma). L’homme ne s’illusionne pas sur le monde ou sur l’avenir (l’espérance), il agit dans le présent, afin d’acquérir une conscience et une liberté plus fortes.

L’homme ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (mais qu’est le « soi » ?), tout cela avec une certaine condescendance, une sorte de retrait – mais il « compatit » parce qu’il se met dans le courant du réel, qu’il est touché par les maux d’autrui, humains, bêtes, plantes et même la nature en sa globalité. Il les ressent, comprend la souffrance dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres êtres. La compassion est alors ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père », et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime. Le devoir moral n’est pas la sagesse personnelle qui permet de comprendre.

« La religion d’un grand nombre est faite d’émotions, de sentimentalité, voilà pourquoi elle s’use si vite. Que voulez-vous attendre d’une religion, produit d’un esprit névrosé, vague poésie, dernier asile où se réfugie une âme tremblante, éperdue, en quête de consolation ? » écrivait si justement Alexandra David-Néel, cette grande dame adepte du bouddhisme. Au lieu d’attendre la fin de cette « vallée de larmes » et d’espérer des félicités éternelles dans un au-delà hypothétique, le Bouddhisme prône d’observer délibérément les souffrances d’aujourd’hui (lucidité), de les analyser (intelligence) et de les penser (sagesse) pour les dépasser (éveil). A mesure que décroît l’orgueil du « soi » (ce soi qui n’est que construction fantasmée), l’influence de l’illusion décroît et augmente le respect d’autrui et du monde. Telle est la liberté de la conscience éveillée. Pour le zen, la religion n’est pas un Dieu personnalisé (hypertrophie du « soi » illusoire), mais rien d’autre que la conscience de l’infini, à chaque instant de la vie. Être simplement ce qu’on est, dans le monde, dans la vie. Briller comme la lune, d’une sagesse sans ego, la folle sagesse de qui laisse couler la vie autour de lui et à travers lui, pour être pleinement dans son courant.

bouddhistes carte repartition

Bien sûr, je n’ai pas la prétention, en cette courte note, d’embrasser la diversité des écoles ni même des grandes doctrines du Bouddhisme. Non seulement existent le Petit et le Grand Véhicule, mais aussi le Tantrisme tibétain et le Zen japonais. Certaines écoles sont tentées par le renoncement au monde, d’autres par l’homme dans le monde. Comme en toute religion, la mystique et la morale se partagent les disciples. Le Bouddhisme est la pensée religieuse le mieux en phase avec le monde tel qu’il va, me semble-t-il. Il n’est pas un « nihilisme », comme le disait Victor Cousin en projetant ses hantises d’Européen du pénultième siècle. Le Bouddhisme analyse, depuis deux millénaires, l’évanescence de l’identité personnelle, le rapport de chaque humain au temps, à l’espace qui l’entoure et aux autres hommes, l’ancrage historique des principes moraux qui ne viennent pas d’une autre planète mais sont élaborés par les hommes pour gérer la société des hommes.

Notre « éveil », s’il devait toucher le plus grand nombre, bouleverserait sans aucun doute notre société telle que nous la connaissons ; peut-être cela viendra-t-il, l’écologie scientifique et la conscience du tout terrestre en prennent le chemin, le clonage et les manipulations génétiques aussi, remettant en question le « soi ». Malheureusement pas l’écologie politique, marigot en France d’arrivismes frustrés et de gauchisme déçu. L’humanisme occidental tel qu’il nous a été transmis est appelé à se transformer au contact des peuples nombreux et en développement accéléré, qui pensent autrement de nous. La dernière « décolonisation » ne fait que commencer. Pour le plus grand bien de la planète et des êtres vivants.

Pour approfondir :

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Haruki Murakami, 1Q84 tome 1

Dans ce gros roman en trois parties de près de 600 pages chacune, Murakami est à son meilleur. Ne vous effrayez pas de la longueur, sa prose est légère, son histoire captivante, le découpage maintient le suspense : on ne s’ennuie jamais. Hommage à la traductrice qui a su rendre en un français fluide tout le littéraire de l’auteur.

Murakami explique d’ailleurs dès la page 130 comment il faut écrire. Se lancer à la main, taper le texte, le relire. Puis l’imprimer – on a une autre vision. Opérer les ajouts nécessaires à la bonne compréhension, les descriptions de ce que le lecteur n’a jamais vu encore, les caractères des personnages. « L’opération suivante consistait à supprimer de la nouvelle version les ‘passages non indispensables’. » La réduction (comme en cuisine) peut aller jusqu’à 70% du nouveau texte ! L’équilibre est peu à peu atteint. « Les complaisances de son ego une fois élaguées, les qualificatifs superflus éliminés, la logique trop apparente se réfugiait à l’arrière-plan ».

L’histoire de ce tome premier commence par deux aventures parallèles, celle d’une tueuse et celle d’un écrivain. Ce sont leur vraie vie. Mais dans l’apparence sociale, l’une est monitrice de sport et l’autre prof de maths. Car le réel n’est qu’apparence, thème bouddhique favori de Murakami. Dès la page 23, un chauffeur de taxi prévient d’ailleurs l’héroïne comme le lecteur : « j’aimerais que vous vous souveniez d’un point, c’est que les choses et l’apparence, c’est différent. » Aomamé et Tengo en apparence vivent des existences parallèles – mais ils se sont déjà rejoints une fois, on ne l’apprend que page 308. L’un vit en 1984, premier semestre (1Q en anglo-saxon) ; l’autre passe dans une autre dimension du même monde, 1Q84, le rond du 9 ayant pris toute la place, comme en gestation, traînant une queue de Q. Et puis, dans le ciel nocturne, il y a deux lunes.

La fille comme le garçon ont un peu moins de trente ans, l’âge fétiche de Murakami. Ils sont en pleine possession de leurs moyens, jeunes mais indépendants. Difficile, l’indépendance, dans la société japonaise très hiérarchique, clanique, corsetée. L’auteur nous en offre les clés (valables aussi face aux bobos parisiens à l’ego toujours susceptible). Tengo, garçon grand et fort, adepte du judo et expert en beautés mathématiques, fuit les règles contraignantes et les obligations sociales. Sa méthode ? « Il s’efforçait d’atténuer sa personnalité, de ne pas exposer ses opinions, s’arrangeant pour ne pas se distinguer et rester en arrière-plan » p.450. De même, celle dont le prénom signifie « haricot de soja bleu-vert » est née de parents Témoins de Jéhovah, remplis de tabous, de devoirs et de mimétisme sectaire. Une fois émancipée, elle n’a qu’un désir : « qu’elle se métamorphose selon l’arrière-fond, qu’on la remarque le moins possible, qu’on s’en souvienne mal, voilà ce qu’Aomamé avait toujours recherché. Depuis qu’elle était enfant, c’est ainsi qu’elle avait réussi à se protéger » p.26.

jeunes japonais photo argoulRien d’étrange à ce qu’Aomamé éprouve « invariablement une profonde aversion à l’encontre des fondamentalistes, toutes religions confondues. » C’est là aussi l’un des thèmes fétiches de Murakami. « Songer à leur conception du monde étriquée, à leur condescendance, à leur arrogance et à leur insensibilité vis-à-vis d’autrui la submergeait d’une colère irrépressible » p.192. Colère qui va être l’un des ressorts de l’histoire… dont je vous laisse découvrir tout le sel. Il est question notamment de viols de fillettes par un gourou et d’étranges ‘Little People’.

Car 1984 est aussi un roman de George Orwell sur le totalitarisme. Big Brother serait-il devenu Little People ? On ne le sait pas encore dans ce tome 1, ce qui fait désirer la suite. Q est la lettre initiale du mot Question. Le totalitarisme aurait-il changé de sens ? Serait-il moins imposé par un tyran extérieur et plus désiré comme conviction intérieure ? Bonnes questions, non ?

D’autant que Tengo est appelé par son éditeur Komatsu à propos d’un texte soumis à un concours de premiers romans. La jeune Fukaéri, 17 ans, explose les scores. Sauf qu’elle a un style exécrable et qu’il faut réécrire (pourquoi la traductrice dit-elle sans cesse « récrire » ?). Tengo est le plus qualifié pour le faire, sensible, attentif, respectueux. Il découvre peu à peu l’existence en secte de la jeune fille…

Suite au prochain tome, j’ai hâte de le lire ! Vous aussi, probablement.

Haruki Murakami, 1Q84 tome 1 avril-juin, 2009, traduit du japonais par Hélène Morita, 10-18 septembre 2012, 550 pages, €9.12

Livre audio du tome 1 €23.18

Pour mémoire :

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