Articles tagués : centraliser

Poutine le modèle souverainiste

Dans le bal des populismes, Poutine n’est pas le dernier. Issu du système soviétique dans sa frange à la fois la plus disciplinée et la plus avancée (le KGB), Vladimir est un patriote. Il est russe et aime la Russie. Mais il est un pragmatique : qu’est-ce qui peut fonctionner pour conforter la mère patrie et lui rendre sa grandeur perdue en 1991 à la chute du socialisme réalisé ?

L’atout et la faiblesse de la Russie est son immensité. A cheval sur l’Europe et l’Asie, bourrée de matières premières mais surtout sous les glaces sibériennes, peuplée à l’ouest de l’Oural et presque vide à l’est face aux masses chinoises, la Russie est une mosaïque ethnique d’environ 120 nationalités. Il y a même des musulmans, 15% de la population, même s’ils sont russes pour certains depuis le XVIe siècle. Elle est donc forte et fragile ; pour durer, il lui faut une main de fer, croit Poutine (et le peuple avec lui).

Que faire donc pour assurer un destin viable à cette masse au XXIe siècle ? D’abord recentraliser, ensuite inféoder, enfin affirmer une idéologie claire, nette et patriote : souverainisme, nationalisme, populisme. C’est à cette trilogie que Vladimir Poutine va s’atteler.

poutine-torse-nu-a-cheval

Pour conquérir le pouvoir, rien de mieux que quelques attentats spectaculaires en 1999 (dont il ne semble pas innocent) ; l’homme fort attendu, qui jure de « buter les terroristes jusque dans les chiottes » (les Tchétchènes), survient comme auréolé d’un pouvoir que chacun est prêt à lui confier. La servitude volontaire des citoyens est un soulagement après l’anarchie intellectuelle, économique et politique des années Eltsine. S’il combat officiellement la corruption, il la tolère pour lui-même et son clan car elle est au service de la patrie – et dès lors tous les moyens sont bons. Le pouvoir, c’est d’abord le pouvoir central, l’affirmation du souverainisme en un seul chef.

Pour redonner du sens à la Russie, rien de mieux que de rejouer au grand frère slavophile, le pays fort qui menace et protège le glacis de pays satellites comme au temps de la guerre froide. D’où les escarmouches en Géorgie et en Abkhazie, d’où le coup de sang lorsque « la rue » a renversé l’inféodé ukrainien. Le nationalisme ne se porte jamais mieux que sous le communisme, Poutine l’a appris de Staline en 1941 et l’a vérifié sous les successeurs de Mao lorsque « la rue » est mobilisée contre le Japon ou les Etats-Unis. Pour cela, tous les moyens sont bons : rétorsions économiques, attentats, chantage, bombardements, invasion… Evidemment « au nom de la paix ». Bien qu’européen, Poutine s’est senti blessé par l’indifférence de l’Europe pour un système jusqu’à l’Oural et par le rejet des Etats-Unis après les attentats de 2001 ; il n’a de cesse que de réaffirmer qu’il existe. Laissé hors d’Europe, il réinvente l’Eurasie, bien que la Chine ne soit pas très demandeuse.

Pour conforter les masses, rien de mieux que de leur donner du pain (c’est le volet économique, pas très réussi) et des jeux (inféoder les médias et terroriser les indépendants), mais surtout rien de mieux que d’affirmer une idéologie (leçon kaguébiste bien retenue). L’idéologie, c’est le populisme, le conservatisme grand-russe : il est composé à la fois de morale familiale populaire, de religion chrétienne orthodoxe et du bouc émissaire facile de l’Occident décadent (blablateur, pédéraste, empêtré dans les règles de droit, putassier, égoïste, avide, soi-disant individualiste et laissant pour compte un nombre de plus en plus élevés d’exclus) – d’autant plus que Poutine parle et comprend très mal l’anglais. Il se vante de ses grands-parents paysans au nord de Moscou depuis le XVIIe siècle et de ses parents ouvriers qui ont résisté au siège de Leningrad durant 900 jours contre les nazis. Il s’est marié mais n’a que deux filles (gageons qu’il aurait préféré, comme Le Pen, au moins un garçon), et il divorce en 2013 (ce qui n’est pas très « moral » dans la tradition mais fait « moderne »).

poutine-torse-nu-avec-maman

Vladimir Poutine n’est pas un théoricien, il se moque de suivre Leibnitz ou Hegel, il laisse ça aux intellos qui l’entourent. Ce qu’il veut, c’est que ça marche, et rien de tel que de jouer les Rambo ou de montrer les muscles façon Schwarzenegger, pour menacer et protéger à la fois. Poutine se met volontiers en scène torse nu, chassant l’ours ou enfant sur les genoux de sa mère (Wikipédia) et se targue d’être 8ème dan de judo au 10 octobre 2012, commencé à 11 ans. Le souverainisme est d’être maître chez soi ; le nationalisme d’exalter sa patrie, son ethnie et sa culture ; le populisme de suivre les inclinations primaires du peuple en ayant l’air d’être leur chef. Avec cela, vous durez : deux mandats présidentiel, un comme premier ministre, et deux nouveaux probables mandats présidentiels. Va-t-il battre le record de Brejnev ?

2016-poutine

Voilà donc le portrait d’une brute rusée avec un idéal patriote : de quoi se faire admirer par tous les national-populistes, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon ou Donald Trump. Pas sûr que Nicolas Sarkozy ne soit pas tenté car, comme Poutine, tous les moyens lui paraissent bons pour obtenir ce qu’il veut – y compris la pire démagogie.

Mais la soumission n’est pas réservée aux populistes, rappelons que c’est l’ineffable Jacques Chirac qui a fait  Poutine Grand-Croix de la Légion d’honneur en 2006…

Catégories : Géopolitique, Politique, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Droite, gauche et guerres de religion

Article repris par Medium4You.

A chaque élection présidentielle française, la nation se déchire avec haine. Il y a ceux qui veulent tout bouleverser, batteurs d’estrades, histrions de télé ou agitateurs des mouvements sociaux. Il y a ceux qui veulent tout centraliser, technocrates avides de surveiller, politiques soucieux de contrôler, petits chefs affamés de punir. En bref les révolutionnaires et les conservateurs.

En général les révolutionnaires sont émancipateurs des individus : ils désirent libérer les hommes de leurs déterminismes sexuel, de naissance, de milieu, d’éducation, de pays – au nom de l’universel et de l’humanité.

Un peu partout les conservateurs sont ceux qui figent les individus dans des catégories, des groupes sociaux, des provinces traditionnelles – au nom du sang et du sol, de la continuité organique des générations sur une terre.

C’est ainsi que cela se passe dans le monde, y compris en Europe. Mais la France est compliquée :

  • souvent les conservateurs libèrent des attaches par libéralisme, trop souvent les révolutionnaires figent les individus dans leurs origines sociales ;
  • souvent les conservateurs sont fédéralistes, décentralisateurs, provinciaux, trop souvent les révolutionnaires sont jacobins, normalisateurs, parisiens.

Les communistes se retrouvent aux côtés des catholiques pour un régime autoritaire centralisé, où la morale est assénée et surveillée par des clercs jusqu’à l’intérieur des familles. La confession comme l’autocritique traque les déviances des consciences jusque sous les draps.

Certains socialistes, proudhoniens ou trotskistes, se retrouvent aux côtés de certains écologistes nostalgiques du local et des petites patries, et des sociaux-démocrates centristes de l’ex-UDF.

C’est que droite et gauche sont des notions historiques, qui ne sont pas dues au seul hasard de la répartition en 1789 des députés de part et d’autre du président d’Assemblée. Le schisme entre droite et gauche en France vient de plus loin. De la naissance de la modernité au XVIe siècle, plus précisément. Emmanuel Leroy Ladurie, né catholique social en province avant de devenir communiste à Normale Sup, puis socialiste sous Mitterrand, date la distinction sociologique entre droite et gauche en France du protestantisme.

Calvin, Picard émigré à Genève, bouleverse radicalement le culte chrétien en faisant de chaque individu l’interlocuteur direct de Dieu. Plus d’évêque ni de messe, encore moins de Pape infaillible, plus d’interprétation cléricale de la Bible, mais sa lecture par chacun et un culte communautaire à égalité entre les participants. Voilà qui conteste le dogme catholique romain et l’unanimisme fusionnel entre une foi, un roi, une loi !

C’est d’ailleurs Louis XIV, chantre de l’étacémoi, qui révoque l’édit de Nantes qui accordait la tolérance au culte protestant. Louis XIV, c’est la droite conservatrice, c’est aussi le régime communiste : chaque communauté est surveillée et les déviances traquées par des commissaires politiques zélés ou des jésuites inquisiteurs, une armée de trois cent mille dragons occupe les pays d’hérésie pour extirper la déviance sociale au cœur. Interdit de penser autrement qu’on vous dit. Le roi Louis sait la Vérité comme le tsar Staline, il l’impose à tous sans contestation. Les « malades » – ceux qui ne croient pas à cette Pravda (vérité en russe…) – émigrent comme jadis les dissidents ; certains sont emprisonnés pour être rééduqués ; d’autres sont fusillés brûlés.

C’est contre cet absolutisme clérical et politique que se soulève la Révolution. Contre les bastilles, qu’elles soient de pierres ou d’idées. La gauche est héritière de ce mouvement d’émancipation :

  • Il est né de la Renaissance avec la connaissance des Grecs et de leur liberté,
  • né des Lumières qui préfèrent la raison aux dogmes bibliques et le parlement à l’absolutisme royal,
  • né de la Révolution qui accordera, après un siècle de tergiversations, le suffrage universel à tous les citoyens majeurs,
  • prolongé par la Résistance aux nazis, après la faillite des élites bourgeoises avec droit de vote aux femmes et couverture sociale en 1945.

Le centre est héritier aussi de ce libéralisme politique, de l’autonomie des provinces, du fédéralisme européen exalté par Victor Hugo.

Mais ni le communisme, ni le socialisme jacobin, ni le bonapartisme gaullien ne sont de cette gauche là. Ils sont centralisateurs, technocrates, parisiens. Ils sont la droite. Le Mélenchon tribun qui veut tout changer est-il de gauche ? En apparence, dans le discours, quand il en appelle à la démocratie. Sauf que, si l’on creuse, sa démocratie est loin d’être « participative », elle est plutôt jacobine, mobilisation générale par le référendum, les citoyens en armes, l’éradication des déviances : comme au Tibet sous la république « populaire », comme en Bretagne pour les écoles Diwan. C’est lui qui l’a dit.

Guizot, Couve de Murville, Rocard, Jospin sont protestants. Henri IV aussi jusqu’à ce qu’il accepte le royaume pour une messe. Montaigne comprenait le protestantisme, proche du stoïcisme romain. Pascal était janséniste, un protestantisme catholique, comme lui augustinien. Au fond, les Français aiment bien ces modérés : des gens qui libèrent par le savoir, par l’exemple et par les libertés. Bien loin des hommes providentiels, des gourous de rue d’Ulm ou des tribuns de télé qui imposent leurs vues sans contrepartie, leur force sans contrepouvoir, leur politique unique comme Castro ou Chavez.

De gauche les Français ? En majorité probablement, mais pas de la gauche qu’on croit…

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,