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Wolfskinder, les enfants-loups de Rick Ostermann

wolfskinder dvd

L’occupation de la Prusse-Orientale par l’Union soviétique vainqueur des nazis a été vengeresse. Viols, tortures, vols, meurtres – tout était permis à l’Armée rouge composée de rustres et de moujiks, avides de cochons à rôtir et de femelles à défoncer – souvent dès le plus jeune âge. Après le temps de la honte allemande d’adultes qui ont plus ou moins consenti au nazisme est venu le temps des petits-fils : eux veulent savoir, dire les faits. Or la barbarie soviétique n’a rien d’un mythe.

Les Wolfskinder sont les enfants sauvages, ceux que la guerre a rendu orphelins. Père mort au combat, mère violée puis tuée ou morte de maladie, grands-frères morts comme le père, grandes-sœurs violées et tuées comme la mère – ou mises au bordel militaire – rien ne leur fut épargné. Ils étaient entre 20 et 25 000, pour les Russes que de la vermine à exterminer, des « fils de nazis », louveteaux qui aiguisaient leurs dents. Il était interdit aux paysans lituaniens d’assister les enfants allemands.

wolfskinder hans et fritz

Deux frères de 14 et 11 ans, Hans et Fritz, voient leur mère mourir sous leurs yeux, de maladie, d’épuisement et de faim. Elle leur fait promettre de ne jamais oublier leurs noms et de rester ensemble ; elle leur donne un médaillon avec son portrait et celui de son mari, pour que les fils aillent demander asile chez un fermier lituanien de connaissance. Il leur faut pour cela marcher obstinément vers l’est (ce pourquoi le garçon regarde souvent les vols d’oies sauvages – qui indiquent le nord) puis traverser à la nage ou en barque le Niemen – qui marque la frontière entre la Prusse-Orientale et la Lituanie.

Rien ne se passe sans heurts, bien évidemment. Il faut aux gamins marcher dans les forêts et parmi les herbes hautes des champs pour échapper aux soldats soviétiques dont le sport favori est de poursuivre les gosses réprouvés en auto tout-terrain et de les tirer au fusil comme des canards. Hans perd Fritz dans une rivière où une irruption de soldats les oblige à plonger dans le courant ; Hans nage mais pas Fritz, qui se cramponne à une barcasse à demi coulée. Deux filles les accompagnent, qui ont failli subir un viol et se sont échappées in extremis ; la plus jeune est tuée d’une balle alors qu’elle est sur la barque et qu’elle rame des mains désespérément – Fritz, lui, disparaît. Hans (Levin Liam) se retrouve avec Christel (Helena Phil), une fille à peu près de son âge.

wolfskinder christel et les deux petits

Ils ne tardent pas à trouver deux autres petits, un garçon et une fille de 8 à 10 ans, qu’ils vont nourrir et protéger. Mais le plus jeune, Karl, se fait mordre méchamment à la jambe par un chien alors qu’il tentait de dérober une racine dans un jardin de ferme. Il est blessé, il boite ; Hans va le « vendre » à un fermier qui passe sur la route contre deux pommes : lui au moins sera adopté et sauvé. Nombre de fermiers lituaniens ont ainsi adopté des orphelins allemands ; ils les ont cachés, ont changé leur nom, appris leur langue. Mais la sœur du petit n’accepte pas ce marché, ni cette séparation, elle s’enfuit dans les marais. Hans va trouver à cette occasion un autre gamin blond dans les 8 ans, lui aussi fils d’Allemand, mais qui erre sans chaussures. Il va le porter, le protéger, lui donner à manger – substitut du petit frère qu’il a perdu de vue et dont il se demande s’il a lui aussi péri sous les balles soviétiques.

A un moment, les filles menacent de se faire violer par des partisans pourtant pro-allemands et Hans n’hésite pas à se saisir d’un fusil et à tirer pour défendre Christel dont il devient un peu amoureux. Les gosses parviennent à fuir à la faveur d’une attaque de soldats soviétiques que le bruit a attirés. Se joignent à eux un Alexis de 13 ans dont les Russes ont coupé la langue, affublé d’une mauvaise toux.

wolfskinder

Après de multiples péripéties les enfants sont séparés, d’un côté les filles, de l’autre les garçons. Christel ne veut pas s’attacher à Hans, et trouve qu’il devient trop le chef dans la petite bande. Lors de l’exploration d’une ferme où les habitants ont été massacrés, la femme et la petite fille violées comme en témoignent le sang entre leurs cuisses, les filles vont de leur côté. Alexis meurt étouffé parce qu’il tousse et que des soldats les traquent dans une roselière ; Hans n’hésite pas à lui serrer le cou pour les sauver.

Restés seuls, Hans et le petit garçon se réchauffent torse nu dans la cabane d’un pêcheur, mais ils sont au bout de la route. Pour en sauver au moins encore un, Hans donne le petit au pêcheur lituanien, qui a l’air bon, mais ne veut pas les suivre. Il doit accomplir sa mission.

Il retrouve Fritz par hasard, adopté sous le nom de Ionas par un couple de fermiers ; il a une chemise neuve et mange à sa faim. Il ne veut pas suivre son grand frère chez les agriculteurs recommandés par leur mère et Hans part seul, après avoir une nouvelle fois échappé à une incursion de soldats soviétiques…

wolfskinder hans et le petit

Le féroce réalisme des scènes rappelle le film Sa majesté des mouches ; leur vie d’enfant se réduit à manger, dormir et fuir ; ils sont maigres, sales et perpétuellement sur le qui-vive. Tout adulte est une menace en puissance, de vraies machines à tuer ou à réduire en esclavage. La seule chose qui leur reste est leur langue, mais surtout leur nom. Même le reflet de leur visage dans l’eau d’un ruisseau apparaît trouble, comme leur pays en déliquescence, et cette Prusse qui part à vau l’eau. Il s’agit pour eux de ne pas se dissoudre dans la sauvagerie, ni dans la soumission. Et le spectateur ne tarde pas à être séduit par cette vitalité en eux. Même les attachements ne peuvent être durables, chacun le sait et l’accepte, ce qui est pour nous poignant, mais très réaliste dans les conditions qu’ils connaissent. Les bases de la survie sont à ce prix.

Ce pourquoi Fritz est justifié : il a protection, nourriture et vêtements. Plus jeune que Hans, il sait le prix de ces éléments de base. Ce pourquoi Hans est un héros : il refuse d’abolir son identité pour du pain et des chiffons.

DVD Wolfskinder, les enfants-loups de Rick Ostermann, film allemand 2013 avec Levin Liam, Helena Phil, Port-au-Prince Pictures 2015, allemand sous-titré anglais, €19.87 (ne semble pas exister en VF)

Le site de l’histoire vraie des Wolfskinder, photographies de Claudia Heinermann (en anglais)

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Un État peut-il quitter l’euro ?

Fraude grecque, faillite bancaire irlandaise, laxisme budgétaire portugais, bulle immobilière espagnole, évasion fiscale italienne, addiction française au déficit public… La zone euro peut-elle résister aux tensions qui la parcourent ? C’était la thèse des économistes américains à la naissance de l’euro, un peu jaloux de voir se créer une monnaie concurrente du dollar. Une monnaie, disaient-ils avec raison, ne peut être commune que si un certain nombre de questions sont communes. Ils citaient la libre circulation des travailleurs, une fiscalité proche (sans être identique), des budgets homogènes. En bref une atténuation des écarts de concurrence plus un mécanisme de compensation entre États et régions dans la zone.

Ils n’ont pas tort, mais pas tout à fait raison. La centralisation est un vieux rêve révolutionnaire, éminemment français mais repris avec enthousiasme depuis les origines par le fédéralisme américain. Cela donne un État efficace, mais qui doit être doté de vrais contrepouvoirs pour laisser de l’initiative. Or Government Sachs n’est pas plus vertueux que la cacophonie à la tête de l’Union européenne.

[Depuis la parution de cet article, ont rejoint la zone euro : l’Estonie en 2011, la Croatie en 2013, la Lettonie en 2014 et la Lituanie le 1er janvier 2015. Voir le site Toute l’Europe]

carte zone euro 2015

carte zone euro 2015 afp

Dans les faits, l’Europe se cherche et les élargissements successifs, trop rapides, n’ont pas contribué à lui donner une assise solide. Qu’est-ce que ce « gouvernement » à 28 où le Luxembourg a autant de pouvoir ou presque que l’Allemagne ? Qu’est-ce que cette anarchie entre les 19 pays de l’euro et les 28 pays de l’Union hors euro [chiffres 2015] ? Où l’UE freine une harmonisation fiscale exigée par l’eurozone ? Heureusement, existe une Banque centrale indépendante. Mais cela ne suffit pas. Les visées électoralistes à très court terme en Allemagne ballottent la gestion de la crise et renchérissent les coûts d’intervention. On se souviendra longtemps des palinodies de Madame Angela Merkel à propos de la Grèce : l’Allemagne a fini par payer, comme les autres, mais après quatre mois qui ont coûté fort cher ! Sur l’Irlande, mêmes palinodies, mais en plus resserré.

C’est que l’Union européenne n’a pas vraiment le choix. Soit elle éclate, et nous nous retrouvons comme dans les années trente avec récession drastique, inflation brutale et tensions politiques dans la plupart des pays. Soit elle s’approfondit, ce qu’elle fait dans la tergiversation et la douleur, et elle réussit (dans dix ans ?) à émerger à peu près de la crise.

Un État peut-il quitter la zone euro ? En théorie oui, mais qui y a intérêt ? Ni les Grecs, ni les Allemands, les autres pays étant en situation intermédiaire…

• Les Grecs, les Irlandais et tous les endettés du budget ne vont pas voir leur dette s’effacer s’ils quittent la monnaie unique, au contraire ! Leur dette est et demeure en euros. S’ils recréent une monnaie nationale, la dévaluation inévitable et massive de leur monnaie va les plomber pour des décennies. De même tous leurs nouveaux emprunts pour financer le courant (10% des salaires des fonctionnaires et des retraités en France) se feront à taux élevés : déjà 6,7% pour le Portugal sur dix ans, contre 2,7% pour l’Allemagne. Que serait le taux d’emprunt d’un Portugal hors euro : 12% ? 15% ?

• Les Allemands, les Hollandais et tous les vertueux du budget exportent principalement dans la zone euro, qui est leur chasse gardée commerciale. En cas de sortie des pays les plus faibles, qui va acheter leurs machines, leurs voitures, leur produits alimentaires ? Puisqu’ils seraient payables en devise forte, inévitable serait la réorientation des échanges des pays sortis de l’euro vers les produits plus accessibles, du Brésil, de la Nouvelle-Zélande, de la Chine et de l’Inde. Quant aux banques allemandes, n’ont-elles pas de grosses dettes en emprunts des pays fragiles ? Un défaut de paiement ou un rééchelonnement sera inévitable : comment absorberaient-elles sans danger ce coup dur ? L’Allemagne a-t-elle intérêt à scier la branche sur laquelle elle reste assise ?

Quitter la zone euro ferait naître plus d’incertitudes qu’elle ne permettrait de régler les problèmes. Selon Nouriel Roubini, économiste américain médiatique qui exploite son créneau de catastrophe annoncée, ce sera inévitable dans les années à venir. Je ne le crois pas (d’ailleurs, nous sommes en 2015 et ce n’est pas arrivé… / note 1er janvier 2015). Parce que l’Europe, si elle reste mal gérée et peu unie, a quand même des marges de manœuvre.

• La locomotive allemande – mais pas seulement – exporte hors zone et crée ainsi de la richesse brute dans les échanges entre zone euro et zone dollar ou yuan.

• La dévaluation de l’euro existe. Si chacun des États ne peut la faire pour son propre compte, ce sont les marchés qui s’en chargent pour la zone en entier : l’euro a baissé contre dollar de 1,44 à 1,32 en quelques mois. Dans la guerre des monnaies, l’euro ne s’en tire pas si mal.

• La restructuration de la dette des États trop fragiles n’est pas encore d’actualité mais peut le devenir. Certains craignent la boite de Pandore qui contaminerait l’ensemble de la zone, les taux de marchés grimperaient pour tous, même les plus vertueux, puisque l’on oserait toucher au contrat d’emprunt initial. Mais rééchelonner la dette permet aussi de la rembourser intégralement, ce qui pourra faire réfléchir. Il n’y a pas que des traders à la journée sur le marché !

• La solidarité européenne n’est pas manifeste dans cette période de repli sur soi et de démagogie politicienne, mais elle existe. La Banque centrale européenne la pratique déjà au quotidien et elle peut décider d’un Quantitative Easing (qui consiste à prendre en pension des titres de dette privée ou même publique européenne). En termes budgétaire, donc politique, la solidarité devient forcée puisque chacun a intérêt à rester dans la zone euro… Donc les Allemands paient, même s’ils rechignent ; donc les Français font des économies, même s’ils râlent ; donc les Grecs et les Italiens rationalisent leur collecte fiscale, même si ce n’est pas dans leurs mœurs.

Il y a un milieu juste à tenir entre l’austérité brutale des budgets publics et la nécessaire rationalisation de la dépense publique. Il s’agit de ne pas laisser tomber l’économie dans la déflation, où une restriction du pouvoir d’achat handicape les entreprises en Europe, qui cessent donc d’investir et licencient, aggravant la chute des la demande, donc des prix et des rentrées fiscales…

Sauf volonté politique, il n’y aura pas d’État qui sortiront de la zone monétaire euro. Parce qu’ils n’y ont pas intérêt, tout simplement. Pas plus que leurs créanciers.

[note révisée au 1er janvier 2015]

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