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Les garçons sauvages de Bertrand Mandico

Cinq ados d’une quinzaine d’années, obsédés de sexe comme ils l’étaient après 68 du fait de la société autoritaire répressive – et pires encore dans le roman de William Burroughs paru en 1971 dont est librement inspiré le film – boivent, déclament du Shakespeare, bondent, violent et tuent dans l’ivresse dionysiaque leur prof de lettres (Nathalie Richard) dans un champ de maïs. Déférés devant le procureur (Christophe Bier), ils plaident l’irresponsabilité de leur état d’ébriété, des pulsions sexuelles irrésistibles de leur âge, des invites de la femme. En bref ils n’assument pas.

Plutôt que le centre de redressement, un capitaine (Sam Louwyck) se propose de les adoucir comme il en a adouci d’autres, en les emmenant tous faire une croisière sous ses ordres. La croisière éducative en bateau était fort à la mode dans les années post-68 pour faire retrouver aux adolescents (surtout garçons) l’accord de leur être avec la nature et avec leur nature – selon le projet philosophique de Marx. Il s’y passait d’ailleurs des choses du sexe aujourd’hui réprouvées mais qui allaient de soi dans la mentalité libertaire d’époque. Les parents l’acceptent, sauf une mère mais son fils Tanguy rejoint in extremis ses copains. Ils sont donc six sur le bateau plus le chien du capitaine. La voile est un sport dur, surtout lorsqu’il n’y a à manger que des fruits. Selon la doxa vegan, inspirée des philosophies orientales, les fruits diminuent l’agressivité et abaissent le taux de testostérone – ce pourquoi les ayatollahs écolo interdisent de manger de la viande sous divers prétextes plus ou moins contestables. Le capitaine ne ménage pas les garçons, curieusement toujours en uniforme de collège, pantalon noir à bretelles et chemise blanche cravatée.

Pour les mater, il les attache comme des chiens avec une corde au cou, surtout le meneur Romuald (Pauline Lorillard), qui est le plus dangereux de tous. Diviser pour régner est un autre talent. Son privilégié est Hubert (Diane Rouxel) à qui il montre sa bite toute tatouée d’une carte. Le garçon suit toujours les autres mais tombe peu à peu épris du capitaine ferme et barbu. Les ados ont besoin de se mesurer aux limites d’un modèle autant que d’imiter leurs pairs.

Pour refaire provision de fruits, l’équipage aborde une île étrange qui n’est pas sur les cartes. Tropicale, luxuriante, vénéneuse, l’île recèle quelques mystères. Notamment ces arbres à bites qui délivrent un vin doux crémeux au bout de ses branches, ces fruits ramboutans qui ressemblent à des couilles ou ces plantes vulvaires qui offrent un réceptacle au plaisir. Les garçons s’enivrent de vin et de sexe, avides de jouir et de se perdre. Sauf un, Hubert, qui suit le capitaine qui va à ses affaires. Il a envie de lui. Mais il découvre le docteur qui commande au capitaine (Elina Löwensohn), celui qui a eu l’idée d’exploiter les propriétés des plantes particulières de l’île pour adoucir les jeunes mâles. Le docteur est devenu femme et même le capitaine a vu pousser sur sa poitrine un sein. Hubert horrifié se recule et se perd, ne retrouvant pas les autres lorsqu’ils quittent l’île pour rejoindre le bateau.

Le garçon ne sera pas abandonné, contrairement à ce dit aux autres le capitaine pour les effrayer, mais recueilli par le docteur qui le surnomme Friday (Vendredi, comme le copain de Robinson). Devant cet sacrifice qui révulse leur sens de la bande, les quatre qui restent profitent d’une tempête où ils ne sont pas attachés pour maîtriser le capitaine qui tombe à l’eau. L’équipage tente alors de regagner l’île paradisiaque où le sexe est roi (comme Tahiti dans l’imaginaire occidental).

Les quatre se saoulent avec le rhum du bord après naufrage lorsqu’ils se retrouvent sur la plage, se donnant des bourrades affectives comme des gosses, puis hallucinent leurs fantasmes secrets : ils se chahutent, s’arrachent les chemises, s’embrassent, se roulent et se font l’amour convulsivement par couples sur une musique ensorcelante. Une vraie partouze. Le film est en noir et blanc expressionniste mais les hallucinations sont filmées en couleurs. De même la langue est le français mais certains propos adultes sont en anglais (sous-titrés). Le roman de William Burroughs est plus clairement homosexuel et drogué mais le réalisateur élude cet aspect pour insister sur l’indétermination adolescente tentée par les pairs mais échauffé par l’idée qu’ils se font des femmes.

D’ailleurs, le propre de l’île est de féminiser les mâles car l’île tout entière est une gigantesque huître, dont l’odeur est sexuelle et les fruits ou le lait d’arbre évocateurs du sperme. Les garçons ne tardent pas à s’en apercevoir, les seins leurs poussent et leurs attributs masculins tombent comme des fruits secs au grand désespoir de ceux qui se croient les plus virils. Mais la nature est là qui les invite et qui les aiment, androgyne de sexe, et ils ne tardent guère à accepter leur nouvelle apparence. Elle comble le besoin qu’ils ont de se donner tout en refusant l’homosexualité, et élimine le besoin qu’ils ont aussi d’en rajouter sur la virilité pour prouver à tous qu’ils sont bien des garçons. « Rien n’est bon ou mauvais en soi, dit le docteur devenue femme, tout dépend de ce qu’on en pense ». En ce sens le film est porté au féminisme, bien plus que le livre du romancier américain camé qui ne rêve que de fusions garçonnières. Seul Tanguy (Anaël Snoek), le plus blond et le plus frêle du groupe, ne se voit pousser qu’un seul sein et fuit devant cet entre-deux.

Des marins débarqués sur l’île où un feu des garçons les a attirés trouve le jeune garçon, lui découvrent la poitrine et le violent, avant d’être attirés par les quatre autres sirènes torse nu qui les baisent avec ardeur avant de les massacrer avec le pistolet du docteur Séverine. Tous sauf Tanguy embarquent pour rejoindre le bateau et ils promettent au demeuré sur l’île de revenir le chercher lorsqu’il sera devenu entièrement femme. Et les garçonfilles défilent torse nu devant les marins comme de jeunes mousses désireux de se faire croquer. « Mais écoutez un conseil, Mesdemoiselles, dit encore le docteur, ne soyez jamais vulgaires ».

Ce film onirique et érotique est bienvenu dans la production de plus en plus politiquement correcte inspirée des Etats-Unis. Il pervertit même le mythe américain en osant reprendre son auteur sulfureux post-68 vautré dans la drogue et le sexe le plus débridé de gaîté. Mais quelques éléments gênent un brin l’histoire. Faire jouer les rôles de garçons par des filles donne des scènes peu réalistes : une fille ne court pas comme un gars et cela se voit, les gars après la puberté et entre eux ont la vêture plus libre et n’hésitent pas à s’empoigner plus vivement, les visages et notamment la façon de manger n’est pas celle de garçons. Les filles n’agissent à peu près comme des gars, sans hésitation et torse nu, que lorsqu’elles sont toutes devenues femmes et sont face aux marins. Dans tout le corps du film, les actrices font plus déguisées que transgressives, sauf peut-être Tanguy, personnage plutôt réussi qui a eu un oscar. Malgré cela, il faut se laisser emporter par l’atmosphère, même si les débuts donnent envie de baffer ces sales gosses, plus cyniques au fond que pervers, prêts à tout pour assouvir leur besoin de baise, seule façon de les calmer selon Wilhelm Reich, le psy favori de ces années post-68.

Prix Louis Delluc 2018 du premier film.

Sur Arte au 15 avril 2021, en replay durant quelque temps

DVD Les garçons sauvages (The Wild Boys), Bertrand Mandico, 2017, avec Pauline Lorillard, Vimala Pons, Elina Löwensohn, Anaël Snoek, Sam Louwyck, Mathilde Warnier, import mais langues français ou anglais, 1h45, €19.86 blu-ray €25.02

William Burroughs, Les Garçons sauvages : Un livre des morts (The Wild Boys: A Book of the Dead) 1971, 10-18 1993, 248 pages, €7.90

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Les anges de la nuit de Phil Joanou

Film noir des bas-fonds de New York où les gangs irlandais et italiens se disputent le marché des bars et de la drogue, film de la violence gratuite aux extrêmes, typique des années libertariennes post-Reagan, film de double-jeu et de trahison, Les anges de la nuit va au-delà des apparences.

Hell’s Kitchen est le quartier populaire irlandais de plus en plus exproprié pour faire de la place aux bourgeois nouveaux riches des années fric. Terry Noonan (Sean Penn) revient après douze ans. Il y est né, y a grandi avec son ami Jackie Flannery (Gary Oldman), et y a connu son premier amour d’adolescent avec Kathleen (Robin Wright), la sœur de Jackie. Ce dernier appartient à la bande de son frère Franckie (Ed Harris) et invite Terry à les rejoindre. Franckie est une caricature d’Irlandais, grande gueule, toujours bourré, émotif et cyclothymique mais fidèle en amitié et tireur expert. Kathleen et Franckie sont restés froids et au plus près de leurs intérêts égoïstes.

Terry se fait connaître en descendant deux dealers qui voulaient le braquer lors d’une transaction avec un comparse. Tout se sait très vite dans le petit milieu de la pègre et le voilà intronisé. Il se révèle très vite que le beau Terry est un flic infiltré pour faire tomber les bandes, un sous-marin dont la violence est à blanc. Comme Franckie, qui a peu d’envergure et le sait, veut s’allier à un parrain de la pègre italienne, il va devoir prouver son « respect » au Rital. Ce qui veut dire faire la justice lui-même auprès de ses hommes, anarchistes et romantiques dans l’âme. Il va descendre Stevie (John C. Reilly), qui a le tort de devoir une petite somme, 8000 $, à un prêteur de la mafia ; il va descendre son propre frère Jackie, qui a le tort d’avoir dû se faire respecter par trois Ritals au bar. La mafia a la discipline et le nombre pour elle et Franckie ne comprend pas qu’en décimant ses propres troupes il se met à sa merci.

Mais il fait pire dans cet engrenage où il s’engage à l’aveugle : il sème la zizanie dans son propre camp. En cherchant à camoufler son égorgement de Stevie en acte des rivaux italiens, il pousse son frère à riposter avec les premiers venus de l’autre camp ; en cherchant à camoufler son assassinat de Jackie sur un quai désert, il pousse Terry à outrepasser ses pouvoirs de flic et à user de la loi du talion. Il y passera, après toute sa bande, par le seul pistolet du flic qu’il a eu le tort de sous-estimer.

Le rêve n’est jamais la réalité et l’intelligence est de l’y adapter. Il semble que les Irlandais de New York en soient incapables, d’où leur élimination darwinienne : par les bourgeois sur leurs logements, par les Ritals sur leur territoire de racket, par leur indiscipline face aux rivaux. Franckie est un faux chef qui a besoin d’être seul avec du café pour réfléchir alors qu’il faudrait consulter et agir ; Jackie est un faux mec inapte à toute vie en commun, qui cherche à s’oublier dans l’alcool, la clope et la violence, et qui finira selon sa trajectoire annoncée ; Kathleen est une fille qui a de l’ambition mais qui n’a pas la capacité à quitter ce quartier et ses fréquentations pour refaire sa vie ailleurs, incapable d’aimer tout en restant viscéralement attachée ; Terry est un faux flic qui se déguise en faux truand avant de se perdre dans ses masques et de résoudre l’affaire par le pire : tuer tout le monde. Les frustrations adolescentes ne sont jamais surmontées et, dans les Etats-Unis de Reagan, c’est une condamnation à mort.

L’espace urbain est à tout le monde, à chacun d’y faire son trou. New York est la ville cosmopolite, à chaque peuple d’y faire sa loi. Aucun Noir dans le film, aucun Juif ; tout se passe entre Blancs, entre nord et sud, Irlandais et Italiens. La Ville vit la nuit, hantée par ses « anges » noirs, leur violence, leur alcoolisme fumeur et leur baise. Le passé…

DVD Les anges de la nuit (State of Grace), Phil Joanou, 1990, avec Sean Penn, Ed Harris, Gary Oldman, Robin Wright, John Turturro, Rimini éditions 2019, 2h08, €11.90 blu-ray €9.98

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Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves

Un roman de science-fiction contemporain qui s’interroge sur la conscience des IA (intelligences artificielles), sur le pouvoir des machines, sur la démission des libertés au profit du confort protecteur – en bref sur le libre-arbitre, donc sur l’amour, Dieu et l’univers. C’est gros… et passionnant à lire, dans une belle édition cartonnée sur papier crème, malgré une traduction IA très plate qui connait mal la langue française.

Le lecteur ne peut que rester dubitatif devant une phrase telle que : « Leur angle de repos se déplaça lorsqu’elle le tira sur elle, et leurs regards se verrouillèrent » p.432. C’est une description de baise bien cryptique… En philosophie, c’est pire, les concepts étant difficilement traduisibles sans intuition humaine : « La méta-idée de l’analogie est que la chambre chinoise n’instancie pas de sémantique, car il n’y a pas de sens ici, et donc que la syntaxe est insuffisante pour la mentalité » p.110. Comprenne qui pourra, malgré le lexique à la fin. De même le « point tournant » pour dire le point clé, « les Etats » pour les seuls Etats-Unis (comme s’il n’y avait qu’un seul « Etat » dans le monde entier !), les « platonistes » pour platoniciens, le « wagon » pour le véhicule et ainsi de suite.

Malgré ces défauts de robot, l’aventure se lit bien. Car il s’agit d’une aventure, même si elle grimpe dans les hautes sphères de la philosophie et de l’astrophysique parfois aux limites de la compréhension humaine. Il faut dire que nous sommes en 2160 et que le monde s’est stabilisé en Etats après les guerres du climat à la fin du XXIe siècle. L’économie a régressé, la mondialisation s’est quasi arrêtée et les Etats sont devenus administrateurs autoritaires pour assurer à leurs citoyens le minimum vital. Les robots ont remplacé les humains pour la plupart des tâches de production industrielle et de services et les gens sont classés par « niveaux » de 1 (le plus haut) à 99, en fonction de leurs aptitudes et de leurs études. Ils ne voyagent plus (pas bon pour la planète) – sauf les ultra-privilégiés des niveaux 1 à peut-être 10. Ils ne mangent plus de viande mais de l’alt-meat (viande alternative, tout comme les vérités à la Trump). Leur « thermomix » du futur leur synthétise les plats qu’ils veulent, les robots ménagers font l’approvisionnement et le nettoyage, leur application interne Medflow leur diffuse les substances médicamenteuses requises par l’analyse de votre métabolisme en continu…

Joe est chercheur pour le Ministère de l’information mais il cherche la quadrature du bit dans la soi-disant « intelligence » des robots. Ces machines, aussi sophistiquées soient-elles, restent au fond des machines ; elles sont programmées et obéissent à une suite de séquences ordonnées par des algorithmes créés par des humains. Elles n’ont aucun sentiment ni aucune conscience d’elles-mêmes. Le débat a agité le Landerneau scientifique (très restreint en France) l’an dernier, il est donc très actuel. Joe est mathématicien et informaticien mais il tourne en rond et prend donc un congé sabbatique dans un campus universitaire californien pour étudier la philosophie et l’économie, de façon à ouvrir son esprit à d’autres façons de penser (comme l’auteur). Il éradiquera d’ailleurs une machine particulièrement méchante en exigeant d’elle une réponse à une formule mathématique insoluble : tournant en boucle, le théorème de Tarski, le robot en perdra son latin. Pas besoin d’être matheux pour comprendre.

Mais voilà, nul n’est déterminé en univers physique fermé, hypothèse la plus réaliste pour conforter les lois de la physique. Si un Dieu existe, il est extérieur à l’univers et laisse faire une fois créé (p.261, p.390). Même si toute cause a des conséquences, le hasard subsiste et se manifeste, permettant à chaque être doué d’un certain niveau de conscience de pouvoir choisir. En fonction de quoi ? De la morale pratique qu’il s’est forgé par l’exemple et l’expérience, et dans le but d’agir au mieux dans la collectivité. Joe rencontre Evie, par hasard, non sans frictions. Evie est d’un niveau inférieur et activiste pour revendiquer la suppression du régime des niveaux. Après une manifestation dans laquelle des drones de police et des robots-flics (copbots) ont surveillé puis pourchassé les manifestants, elle se lave de l’acide déversé dans la fontaine. Joe l’invite à venir se réfugier dans son appartement (sans arrière-pensées lubriques) : il est curieux. Ils ne baisent pour la première fois que page 207 sur 505. Là encore, le futur de la sécurité est la dérive de l’actuel : la surveillance est facilitée par les réseaux (ANPI, assistant numérique personnel intelligent) et le maillage des identités (ESNE, émetteur système neural-externe) implantées en chacun par une plaque de métal. Le confort se paye par l’exigence d’être conforme ; à l’inverse la liberté engage la responsabilité.

Ce pourquoi le Ministre de la Sécurité nommé Peightân (qui sonne comme Sheitan, le diable du Coran), exige de chacun une obéissance à la lettre aux lois. Il ne tolère pas l’à-peu près humain. Si la peine de mort est abolie, le manifestant peut être tué s’il résiste aux copbots. Une fois jugé, il est banni dans la Zone vide, un espace désertique au sud du Nevada, privé de toute assistance électronique et médicale. Il devra survivre par ses propres moyens. C’est ce qui arrive à Joe et Evie, devenu couple par apprivoisement progressif. Ils sont chassés du Paradis après la faute d’Evie pour se nourrir à la sueur de leur front et enfanter dans la douleur ; ils reviendront avec trois gosses : des jumeaux, Clay et Asher (Caïn et Abel), plus un troisième garçon prénommé Sage (non, ce n’est pas une erreur du logiciel de traduction, le prénom Sage existe bien aux US).

L’auteur, MBA de Harvard Business School, a travaillé dans la Silicon Valley avant de devenir le directeur financier d’e-Bay jusqu’à son introduction en bourse. Il a eu deux enfants (jumeaux ?), une maitrise de philo à l’Université d’Etat de San Francisco et produit du miel et du vin dans sa propriété. Mais le lecteur européen constate une fois de plus combien l’ornière mentale biblique handicape l’imagination des auteurs américains.

Le couple de Joe et Evie devient pionnier, retournant aux sources du ressort yankee ; il est aidé par un autre couple de manuels, exilé lui aussi. Ils reviendront tous plus fort à la civilisation, une fois révolue leur peine de trois ans. Joe se sera ressourcé au travail manuel et à la survie, il comprendra mieux l’univers. Evie se battra pour abolir les niveaux et pour ses enfants. Et tous deux changeront leur monde.

Ce que j’aime bien en ce roman est le côté pratique de Joe comme d’Evie, même dans les spéculations intellectuelles les plus hautes. Ils vivent l’aventure au coin de la rue et découvrent l’amour, dont la manifestation suprême réside en l’enfant. Ils sont nés dans une civilisation numérique avancée mais savent s’en dégager et réapprendre les gestes immémoriaux de la survie en milieu hostile. En bref ils sont humains et font chanter l’humanité face aux machines, aux vers informatiques et aux algorithmes. Telle est l’existence qui nous attend, l’imaginer en fiction permet de l’apprivoiser, et surtout de mesurer combien un équilibre est nécessaire entre la technologie et les bases mêmes de la vie.

Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves, 2020, Chiliagon Press (Napa, Californie) traduction automatique en français 2021, imprimé par Lightning Source UK Ltd, 505 pages, broché €17.92 relié €28.71 e-book Kindle €7.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Site en français de l’auteur

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Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux

C’est la guerre de 14-18 que raconte l’auteur : l’adolescence. La guerre des élans, des mélancolies et des colères des mineurs juste sortis d’enfance que la société laisse en friche, surtout dans la France périphérique déclassée par la désindustrialisation et le chômage. Seules les classes aisées parviennent à socialiser les adolescents en associations, sports et autres engagements ; pour les classes populaires, hier il y avait les scouts (pas toujours très catholiques mais aussi laïques et mixtes comme les Eclaireurs) ; dès les années Mitterrand ils sont laissés à eux-mêmes. Ils passent de bébés à BBB, cette trilogie ado de bière, bite et baston. Sortis de l’œuf, les meufs et la teuf. Pour faire comme les autres, pour exister, pour apprendre à être un homme – ou une femme. Car les filles ne sont pas en reste pour l’alcool et la baise, loin de là. Elles sont même pires que les mecs comme langues de pute, se moquant des autres filles et comparant les attributs des mecs qu’elles ont testé, en se faisant baiser « dans tous les sens ».

Sur les frontières de l’est, dans l’ancien bassin minier de la métallurgie sinistrée des années 1980, « Heillange » et « Métalor » (ces noms inventés mais transparents) constituent l’univers borné des fils d’ouvriers licenciés. L’été, cette période de vacance d’école, est un vide passé dans la cité ou au bord du lac, à tenir les murs ou à glander. L’auteur saisit Anthony sur le grill du sable brûlant dans le plus simple appareil. Il a eu « tout juste 14 ans » (en mai). Il va, avec « le cousin » de deux ans plus âgé, emprunter un canoë pour aller mater sur « la plage des culs nus ». Que faire d’autre quand on ne part pas en congés et que l’orage des hormones vous pousse à tout ? « Anthony filait tout schuss, pris de frissons, jeune à crever » dit l’auteur d’une phrase ciselée par l’émotion p.39. L’émotion, d’ailleurs affleure durant toute la première partie ; Nicolas Mathieu manifeste une tendresse pour ce vilain petit canard de 14 ans tout empli de contradictions, un autre lui-même peut-être qui ôte son tee-shirt toutes les trois pages. A moins que ce soit pour « Oscar » à qui ce roman est dédié. Les autres parties prennent plus de distance, racontées à la façon d’un entomologiste sur ces drôles d’animaux ados.

Mais pour tomber les filles, il faut être sexy, « mignon » disent-elles. A 14 ans, on est laid, difforme, dégingandé, le torse étroit, les membres démesurés, une « démarche de racaille ». Anthony admire chez le cousin les muscles fins, dessinés, et l’assurance qu’il n’a pas encore. 1992 : 14 ans ; 1994 : 16 ans ; 1996 : 18 ans – et 1998 : 20 ans, une partie superfétatoire qui gâche l’ensemble. L’auteur a voulu à toute force faire entrer la coupe de foot à l’acmé de l’ère Chirac (sous gouvernement Jospin), pour illustrer une thèse : que le 14 juillet, les congés payés et le foot-spectacle sont les hauts fourneaux du métal républicain, fusionnant à fort degré les origines d’aloi divers. Rien de pire qu’un roman à thèse, heureusement cantonné dans cette dernière partie croupion, la plus courte et la plus amère, comme une retombée d’acide. Or les personnages doivent pouvoir s’épanouir sans les contraintes de la théorie, laissez-les vivre !

Ils vivent par bonheur durant 493 pages sur 559. Anthony grandit, évolue, se forme. Il embrasse à 14, baise avant 16, se muscle à la perfection à 18. Fils de chômeur reconverti dans l’autoentreprise de bricolage, jardinage et nettoyage – un brin porté sur l’alcool – et d’une mère comptable, il est unique. Couvé par sa mère car il ressemblait au Grégory de « l’affaire » étant petit, il a mis du temps à s’étoffer. Son rival est Hacine, fils d’immigré marocain qui occupait le poste voisin de son père à l’usine. Hacine est aigri d’origine car mal intégré, entre un père moralisateur et autoritaire à l’ancienne et les nouvelles normes de la France moderne. Il vit son adolescence de petits vols et trafics, fumant de la beuh et rêvant de monter son business de trafiquant de haut vol, go-fast et réseau exploité selon le marketing. Il terminera employé dans une entreprise de démolition ; Anthony s’engagera dans l’armée. Avant que la dernière partie, décidément malvenue, ne remette tout en question.

Quant aux filles, Vanessa, Clem, Steph, l’une deviendra mère pondeuse, l’autre commencera médecine, la troisième entrera à l’ESSEC par rage de quitter ce bled de pauvres et de bornés où, si l’on se laisse aller, on devient vite « cassos » (cas social). Dans ce monde qui meurt, il faut vivre ; dans ce monde qui change sans cesse, il faut éviter de reproduire l’identique. La jeunesse s’adapte. Encore faut-il se sortir des déterminismes de son milieu, de « l’effroyable douceur d’appartenir » comme termine l’auteur, adepte des fins de chapitre fignolées. Le titre du roman est tiré d’un poème de Jésus Ben Sira dit le Siracide, dans un livre non canonique du Talmud.

Mais qu’en est-il de cette jeunesse un brin hors sol, revisitée par le souvenir ? Anthony a exactement l’âge de son auteur, né dans les Vosges fils unique de parents ouvrier et comptable. Nicolas Mathieu en tire une image d’Epinal dans laquelle les filles ne sont pas violées, les garçons jamais pédés, où nul jeune ne va au cinéma pour se peloter ni ne connait d’accident ou la case redressement, où ne sévit ni le sida ni la grossesse à 15 ans. L’orage adolescent passe aussi vite que ceux d’été dans le climat continental ; les ados deviennent adultes naturellement.

« Ces gens-là », petits blancs ouvriers à manies, vivotent et leurs enfants après eux. « Leurs idées sur tout, simples, honnêtes, d’éternels cocus. Cette probité benoîte qui les laissait toujours interdits devant le cours du monde. Les trois ou quatre idées fortes qu’ils tenaient de l’école communale ne leur servaient à rien pour comprendre les événements, la politique, le marché du travail, les résultats truqués de l’Eurovision ou l’affaire du Crédit lyonnais. Avec ça, ils ne pouvaient que se scandaliser pauvrement, dire c’est pas normal, c’est pas possible, c’est pas humain. (…) Et pourtant, alors que la vie contredisait sans cesse leurs pronostics, décevait leurs espérances, les dupait mécaniquement, ils restaient vaillamment dressés sur leurs principes de toujours. Ils continuaient à respecter leurs chefs, à croire ce que racontait la télé, ils s’enthousiasmaient quand il faut et s’indignaient sur commande » p.510.

Ce deuxième roman publié est une vraie réussite dans le réalisme social, sans misérabilisme ni idéologie, ce qui n’est pas si courant pour un Goncourt. Ton qui déplaît à certaines lectrices qui ne se sentent pas prises, préférant le bon vieux bien et mal des séries télé yankees. Les dialogues sont en langage d’époque. Sauf la dernière partie, qui peut n’être pas lue, j’ai bien aimé ce roman d’une époque vécue, celle de la génération des fils.

Prix Goncourt 2018.

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, 2018, Babel poche 2020, 559 pages, €9.90 e-book Kindle €9.49

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Alan Hollinghurst, L’enfant de l’étranger

Dès le premier quart du roman, le lecteur se dit que c’est un livre qu’il va relire. Ainsi sont les classiques et il est rare d’un distinguer un au moment de sa parution. L’auteur, né en 1954 et gay, qualifié de « l’un des plus grands romanciers anglais contemporain » en quatrième de couverture, brosse le panorama complet d’un siècle : 1911-2008. Son titre vient d’un poème de Tennyson que les parents de Daphné et de George ont connu brièvement. La scène s’ouvre en 1913, l’évocation de 1911 aura lieu en cours de texte. Elle présente le meilleur de l’aristocratie du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du nord, chef de l’Empire à son apogée. Cette Belle époque, qualifiée outre-Manche d’Edouardienne en référence au roi régnant Edouard VII, a sonné le glas de la race et de la culture anglaise, comme le démontre l’auteur.

Nous saisissons les personnages principaux dans un manoir du Middlesex proche de Londres nommé Deux-Arpents. George Sawle, le fils cadet d’une famille de grande bourgeoisie sans être titrée, invite durant les vacances son ami et mentor Cecil Valance, qu’il connait en première année d’université à Cambridge. Cecil, à 22 ans, est un modèle pour George, 18 ans et plutôt timide qui entretient pour lui un « culte du héros » comme le dira sa sœur de 16 ans, Daphné. Mais nous sommes dans une société masculine, individualiste et aristocratique vouée au modèle grec de l’éducation. George est « choisi » par son « père » Cecil pour adhérer à « la Société » (dite des apôtres) qui est un club secret d’étudiants. On est sensé y « échanger », comme on dit maintenant sans préciser s’il s’agit de seules conversations et d’idées. Cecil, en père viril, l’a « introduit » comme dit joliment George, le mot ayant le même sens ambigu en anglais qu’en français.

Le lecteur comprendra vite combien ces sous-entendus convenables sont en réalité crus : Cecil, durant son bref séjour à Deux-Arpents, contemple, caresse, embrasse, enfourche et sodomise son jeune camarade dans les bosquets, sur la pelouse, au bain, sur le toit… Il multiplie « les galipettes à la manière d’Oxford », comme il le décrit avec humour p.125, il « s’agitait en rythme sur lui » si vous n’aviez pas compris, comme le précise l’auteur p.124. « George raffolait de l’assurance avec laquelle il s’exhibait, même si elle l’effrayait un peu, une frayeur presque agréable » p.123. La jeunesse athlétique de Cecil adore se déshabiller et se repaît de la beauté des jeunes mâles qu’il élit. Une photo resurgie des décennies plus tard le montrera torse nu et musclé sur le toit, près d’un George « la chemise entrouverte, l’air timide mais excité » p.633.

En gentleman, fils de baronnet et diplômé de Cambridge, poète publié, résidant au manoir victorien de Corley Court avec ses plafonds « en moules à gelée », Cecil mène la danse ; ses us et coutumes ont force de loi sociale pour ses pairs comme pour les domestiques masculins dont le jeune Jonah, 15 ans, vigoureusement constitué et qui se méfie des femmes. Ces dernières sont, à cette époque rigide, les gardiennes de la morale et des convenances sociales. Ce pourquoi Cecil joue avec Daphné, la jeune sœur de George ; il la circonvient, la courtise officiellement, lui dédie sur son carnet d’autographes un poème ambigu en fait destiné à George et intitulé « Deux-Arpents ».

Le roman est construit en cinq actes comme une tragédie et montre en un seul siècle la dégradation du paysage, la décadence de la culture et la dépravation démocratique de la morale sur l’île d’Albion.

  • La première partie, viride et lumineuse, est l’Arcadie 1913 et la poésie à la Cecil qui déclame « l’amour n’entre pas toujours par la porte d’entrée » p.100.
  • La seconde, en 1926, montre les dégâts de la guerre, Cecil tué à 25 ans comme capitaine, George rassis devenu historien et marié à une hommasse historienne comme lui, Daphné mal mariée à Dudley, le frère cadet de Cecil, beau mais pédé comme un phoque, la poésie « de second ordre » récitée par les élèves en classe pour ses évocations de la guerre.
  • La troisième partie en 1967 saisit le moment où l’homosexualité est dépénalisée au Royaume-Uni (sauf pour la marine marchande, les forces armées, en Écosse et Irlande du Nord) et où explose la marginalité tandis que le prof à tout enseigner Peter Rowe, diplômé d’Oxford et pédé, n’enseigne justement ni les maths ni la gymnastique, ces piliers de l’éducation grecque antique, montrant ainsi la décadence des collèges anglais. Les garçons, gardés des filles, même en couverture du Docteur No où sévit James Bond, s’embrassent toujours « dès 13 ou 14 ans » sur le toit de la demeure même de Cecil transformée en collège privé. Peter fait visiter à Paul Bryan le jeune banquier pédé la chapelle où se trouve le tombeau en marbre pompeux de Cecil.
  • La quatrième partie en 1979 commence à la veille de l’ère Margaret Thatcher et voit un retour à la rigueur moraliste et au déni des « horreurs » (Jonah, 81 ans) du passé. « L’esprit de la fin des années 1970, dans un contexte où tant de choses finissaient par remonter à la surface, (…) « gay » à l’anglaise, c’est-à-dire réprimé – « niable » comme aurait dit Dudley » p.546. Paul Bryan a décidé d’écrire une biographie scandaleuse de Cecil Valance.
  • La cinquième et dernière partie, en 2008, la plus courte, achève le portrait des générations gâchées par la ruine des bâtiments, où un enfant de 6 ans brûle les derniers vestiges de la maison vouée à la démolition, l’oubli des poèmes et le culte réduit à quelques spécialistes bibliophiles de Cecil et de sa famille dans une société qui se numérise de plus en plus et lit de moins en moins tandis que les gays se marient officiellement.

La façon d’écrire participe au plaisir du vrai lecteur. L’auteur évoque par allusions certaines choses qu’il ne précise qu’ensuite, plusieurs centaines de pages plus loin, laissant libre d’imaginer avant de se voir confirmé ou non. Ce style rebute beaucoup de lectrices et de lecteurs français, trop rationalistes et pressés de comprendre le foisonnement des personnages et leurs déterminants. Sans parler de la longueur des phrases. Mais c’est justement ce qui fait pour moi le charme d’Alan Hollinghurst : il exige le temps de savourer. A l’époque du fast-food, c’est beaucoup demander et les prix littéraires français montrent combien la longueur et la complexité deviennent étrangers aux rares qui lisent encore aujourd’hui. Raison de plus pour rester entre Happy few.

Si les hommes sont libres au début du XXe siècle en Angleterre, surtout en leur jeunesse, les femmes sont constamment contraintes et ce n’est pas un hasard si l’époque édouardienne a vu l’essor du féminisme. Daphné sait que Cecil était amoureux de son frère George mais a feint de croire qu’il était amoureux d’elle par son poème dédié et dans ses lettres du front. Elle entretiendra cette fiction volontairement jusqu’à ce que sa mémoire soit façonnée à la façon d’Orwell dans 1984, et donnera des entretiens aux biographes en ce sens. « Ce qu’elle ressentait alors ; ce qu’elle ressentait maintenant ; et ce qu’elle ressentait maintenant par rapport à ce qu’elle ressentait alors : voilà qui n’était pas facile à expliquer, loin de là » p.257. C’est ainsi que se construit le souvenir, par la déformation, la sélection, l’idéalisation et le formatage des convenances. « Il exigeait des souvenirs, trop jeune qu’il était pour savoir que les souvenirs n’étaient que des souvenirs de souvenirs. Il était très rare de se rappeler un moment de première main » p.677.  L’auteur saisit combien les faits vécus sont racontés, diffusés, remémorés et deviennent des légendes.

Deux-Arpents sera avalé par la grande banlieue de Londres et démolie, ses jardins lotis. Des deux enfants du baronnet, Cecil sera tué à la guerre de 14, son cadet Dudley épousera Daphné mais ne lui donnera qu’un enfant, Wilfrid, qui demeurera célibataire, les deux autres étant les enfants probables de Cecil (Corinna) et de Mark (Jenny), un ami peintre. Car, obsession de l’auteur, son premier mari Dudley comme son second mari Revel étaient gays… La race glorieuse s’éteindra. Du côté de George, son frère aîné Hubert (seulement lieutenant) sera tué également à la guerre et lui-même n’aura pas d’enfant. Tous étaient gay comme l’énumère drôlement l’auteur en fin de volume et aucun n’aimaient les enfants, considérés par eux comme des « gênes » personnelles et sociales. De même que leurs biographes tels Sebastian Stokes, Peter Rowe et Paul Bryan, tous gays, qui ne chercheront qu’à traquer cette manière de vivre dans les lettres, documents, souvenirs et photos rescapées, cachées et peu à peu détruites. La morale victorienne aura eu raison du gentleman et de sa culture. Le dernier descendant mâle du côté de Daphné, Julian, adolescent magnifique à 17 ans, finira marginal dans l’après-68. Les dernières parties voient les biographes pacsés avec un Noir ou un Chinois tandis qu’un Indien, étudiant fasciné par les gays, passe en conférence.

Tout un univers disparu qui fascine aujourd’hui, raconté comme si la reconnaissance du désir grec avait précipité l’Angleterre dans le grand mix d’une modernité où les différences disparaissent.

Prix du meilleur livre étranger 2013

Alan Hollinghurst, L’enfant de l’étranger (The Stranger’s Child), 2011, Livre de poche 2018, 767 pages, €8.90 e-book Kindle €9.99

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Tombe les filles et tais-toi d’Herbert Ross

Woody Allen joue Allan, le personnage principal, après avoir écrit le scénario d’après sa pièce de théâtre Une aspirine pour deux. Nous sommes en 1972 et le film expose les affres du couple post-68. L’aspirine, comme toutes les petites pilules psy, font recette aux Etats-Unis où consommer du gadget participe du bonheur : il faut toujours « agir », même contre la déprime ou la gueule de bois.

C’est que l’épouse d’Allan s’est tirée après huit ans de mariage. Nancy (Susan Anspach) désire tout brutalement quitter la vie intello de San Francisco et son mari, malingre critique obsédé de cinéma, pour s’éclater : skier, biker, nager, visiter l’Europe, baiser avec un acteur musculeux torse nu sous sa veste de peau à franges. En bref tout ce que le couple et le machisme traditionnel l’empêchent de faire. Allan, le roux complexé qui a su se marier avec la blonde bien roulée est désespéré : comment retrouver une fille aussi belle et aussi bien adaptée à lui ? Même la fille avec qui il est sorti au lycée, il y a onze ans, a demandé à ses amis à ce qu’ils ne communiquent surtout pas à Allan son numéro de téléphone.

Ses deux amis Linda (Diane Keaton) et Dick (Tony Roberts) vont l’aider, non sans ironie car l’animal est aussi timide et nerveux qu’exigeant, imaginant toujours le pire dans des scènes fantasmées qui l’empêchent d’être lui-même au moment décisif. Dick fait « des affaires » et a la manie de donner en tous lieux à son bureau le numéro de téléphone où il se trouve pour qu’on puisse le joindre (c’était avant la mode des portables) – ce qui donne un comique de répétition. Il attire aussi l’attention sur son obsession personnelle : se croire indispensable alors qu’il réfléchit peu en achetant par exemple 50 hectares de terrains en Floride dont 40 sont des sables mouvants… Linda, à sa remorque, s’ennuie et elle prend en main les affaires d’Allan, y compris son service trois pièces – ce qui donne un comique de surprise. Il attire l’attention sur la solitude de la femelle américaine laissée pour compte par les monomanies des maris, le cinéma pour Allan, la promotion immobilière pour Dick.

Car, aux Etats-Unis, il s’agit d’aller jusqu’au bout de ses talents pour réussir en société. Tous ceux qui faiblissent sont récupérés par le système affairiste via les psys (et l’industrie pharmaceutique). Ce ne sont que séances d’introspection interminables et petites pilules en tous genres dont Allan a un tiroir plein et qu’il avale comme des bonbons (les flacons sont tous vides). Reste alors l’aspirine, ce recours ultime alors en vente libre malgré ses ravages sur l’estomac désormais bien documentés. D’où le titre de la pièce d’Allen – qui est le Woody nommé Allan.

L’auteur écrit ses Précieuses ridicules des intellos de la côte ouest avec leurs recettes d’aspirine accompagné de jus de pomme ou d’anxiolytiques au jus d’orange, ou encore le discours émancipé des jeunes femmes sur le sexe mais le recul effarouché de la petite bourgeoise qui se fait sauter dessus.

Le film est aussi un hommage au cinéma avec Humphrey Bogart (Jerry Lacy) dont le fantôme viril et macho vient aider l’étriqué gaffeur Allan. Le beau gars est un Surmoi tuteur. Le film commence par la scène des adieux de Casablanca, sorti en 1942, où l’homme doit choisir entre la femme et l’honneur, aider ses copains à résister à l’Occupant plutôt que de céder à la baise. Le film de Woody se termine par la même scène jouée aujourd’hui où Allan choisit entre Linda qu’il a baisée et qu’il commence à aimer et son copain Dick qu’elle aime toujours et qui veut la récupérer pour mieux s’occuper d’elle. « Il y a autre chose de bien dans la vie que les bonnes femmes », dit à peu près Bogart à Allan, « par exemple être juste avec les copains ». La vertu ou le sexe – voilà qui étalait le dilemme des couples après 1968. D’où la déprime fréquente des faibles et le recours aux drogues et au suicide.

DVD Tombe les filles et tais-toi (Play it again, Sam), Herbert Ross, 1972, avec Woody Allen, Diane Keaton, Tony Roberts, Jerry Lacy, Susan Anspach, Paramount Pictures 2002, 1h22, €29.99 (version double en plusieurs langues dont le français ; il existe des versions originales moins chères mais seulement sous-titrées)

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Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi

Premier roman de l’enfant terrible des arts italiens, Pasolini raconte l’existence de débrouille des gosses de la banlieue de Rome après la guerre. Né en 1922, il avait 22 ans en 1943 lorsque débute le premier chapitre ; il n’a pourtant habité la banlieue de Rome avec sa mère qu’en janvier 1950. Il s’attache comme un grand frère au Frisé, un gamin de 12 ans qui fait sa communion et sa confirmation dans la foulée. Ici, dans la banlieue capitale, l’Italie reste traditionnelle, à peine sortie de la campagne malgré les usines qui attirent du monde. La mamma reste à la cuisine et à la lessive, cognée par son mari qui va se saouler après le boulot, couverte de gosses par absence de toute contraception – interdite par les eunuques d’Eglise.

Pasolini n’est pas tendre avec « les institutions », qu’elles soient politiques (le fascisme puis la chienlit démocrate-chrétienne), l’Eglise (où les curés expédient les messes et les enterrements), les syndicats (communistes) qui ne se préoccupent pas du Lumpenproletariat. Mais les gosses s’en foutent, livrés à eux-mêmes en bandes d’âges dès qu’ils savent marcher, comme dans les pays arabes. Le climat de Rome en été rappelle d’ailleurs le Sahara avec son soleil implacable qui décourage tout labeur et la poussière des rues qui donne constamment soif. Sa description de Rome vue d’un camion à ordures au chapitre V donne le ton : « Le camion, filant dans ce quartier chic, pris la via Casilina, frôla de sa puanteur toute fraîche des immeubles de pauvres gueux, dansa la samba le long de chaussées transformées en écumoires et dont les trottoirs prenaient l’aspect d’égouts, passa entre de grandes passerelles défoncées, des palissades, des échafaudages, des chantiers, des zones entières de masures, croisa la ligne du tram de Centocelle plein d’ouvriers en grappes sur les marchepieds et parvint par la via Bianca aux premières habitations de la Borgata Gordiani isolée au milieu d’un petit plateau, comme un camp de concentration, entre la via Casilina et la via Prenestina et fouettée par le soleil et par le vent ».

Les gosses vivent dehors tout le jour, en loques. Ils s’agglutinent au bord du Tibre et de l’Aniene pour se baigner à poil dans les eaux sales et huileuses où passent au fil du courant des caisses de bois et des cadavres de rats. En face, l’usine d’eau de Javel. On s’y ébroue, on apprend à nager, on s’y noie. Car les gamins veulent faire comme les grands sans en avoir toujours les moyens. Les petits sont bizutés, vêtements cachés pour qu’ils restent tout nu, claqués pour qu’ils chantent, ligotés et entourés d’herbes auxquelles ont met le feu pour faire comme les Peaux-rouges. Mais cela ne dérape jamais dans la violence mortelle comme chez les adultes qui jouent trop volontiers du couteau. Car, malgré tout, la société façonne les jeunes sauvages : dans le premier chapitre, le Frisé à 12 ans plonge et nage pour sauver de la noyade une hirondelle dans le Tibre ; dans le dernier chapitre, le même Frisé après « redressement » en prison et au travail, laisse finalement se noyer Gégène, un gamin de 10 ans qui voulait traverser le fleuve malgré le fort courant. Chacun pour soi, enseigne la société bourgeoise.

La violence est celle de la société : du manque de logements, du travail abrutissant sous-payé, du prix des denrées. Les familles réfugiées, déplacées, expulsées, habitent des bidonvilles, les écoles désaffectées (qui parfois s’écroulent sur eux), les habitations bon marché, les HLM qui ne cessent de se construire à la va-vite autour de Rome. Elles s’entassent à six ou huit dans une seule pièce, séparée du coin cuisine par un rideau. Les frères couchent avec les frères, tête-bêche, les sœurs avec les sœurs (ou parfois avec le père). La pudeur n’existe guère et les garçons baisent dès 13 ans. Ils chapardent, récupèrent, se servent, volent, se prostituent parfois pour quelques centaines de lires. L’amitié n’est guère que de la camaraderie solidaire, le sentiment ne pouvant s’épurer à cause des conditions matérielles. Nul n’hésite à voler son copain en l’attirant entre les cuisses d’une grue pour détourner son attention, comme le Frisé en fait l’expérience à 14 ans sur la plage d’Ostie.

L’univers suburbain est sous le règne du plus fort, la virilité affichée et les filles laissées de côté. Les garçons se regardent, s’admirent, se soutiennent. Lorsqu’ils roulent à poil dans la boue des rives, leur gourdin se dresse parfois ; lorsqu’ils sortent le soir, ils peignent leurs cheveux un peu trop longs de gouape et enfilent à cru des pantalons moulants et des marinières très lâches au col. L’homosexualité reste mal vue par l’Eglise, par la société, par le virilisme garçonnier, mais reste une tentation permanente et les très jeunes se livrent volontiers aux « pédoques » venus du centre pour gagner quelques sous comme il est dit plusieurs fois. C’est ce qui fit scandale à la parution en 1955, suscitant même un procès en pornographie de la part des catholiques bien-pensants comme jadis pour Flaubert, Baudelaire et Byron. Les communistes ont négligé le réalisme du sujet pour reprocher l’absence de perspectives (politiques). La justice italienne a été moins partiale et Pasolini fut acquitté parce qu’il se contentait de décrire la société des jeunes et leur parler franc. Aujourd’hui, le lecteur n’y voit rien de très scandaleux tant les mœurs ont évolué et qu’ont explosé les outrances des écrivants (souvent vains) qui veulent se faire remarquer.

Ils sont apolitiques, rebelles, sans famille – mais ils sont la vie, ces gamins laissés à eux-mêmes. Ils subissent le destin et s’y débrouillent. Pasolini ne les juge pas mais décrit de façon neutre leurs petites histoires et leur milieu. C’est ce qui rend le roman attachant malgré la langue, difficile à lire en italien et a fortiori à traduire. Car les ragazzi parlent l’argot du Trastevere, un romanesco abâtardi. Le jeune plâtrier Sergio Citti, de onze ans plus jeune que Pasolini et qui fut probablement son amant, l’a appris à l’auteur, initialement frioulant. J’ai lu Les ragazzi dans la traduction 1958 de Claude Henry parue en Livre de poche en 1974 à l’occasion de la sortie du film de Bolognini Les garçons (concentré sur les plus âgés), mais l’argot français utilisé a bien vieilli. Je ne connais pas la nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro mais elle est plus récente, donc probablement plus accessible aux lecteurs d’aujourd’hui.

Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi (Ragazzi di vita), 1955, Points 2017 nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro, 288 pages, €8.60 e-book Kindle €7.99

DVD Les Garçons (La notte brava), Mauro Bolognini, 1959, avec Rosanna Schiaffino, Elsa Martinelli, Laurent Terzieff, Jean-Claude Brialy, Anna-Maria Ferrero, Carlotta films 2010, 1h30, €6.22

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Piège fatal de John Frankenheimer

Voici un film américain habilement tissé mais moralement répugnant.

La trame est bien faite. Un jeune et beau détenu pour vol de voiture libéré de prison, Rudy (Ben Affleck) se fait passer pour son copain de cellule Nick (James Frain), poignardé justement la veille de sa sortie. Il emballe à sa place la copine de ce dernier Ashley (Charlize Theron), connue par correspondance, en se faisant passer pour lui. Mal lui en prend ! Celle-ci se révèle un appât pour une bande de routiers dirigée par le frère psychopathe (Gary Sinise) qui projette le casse d’un casino préparé par Nick avant d’être emprisonné et cherche en Rudy l’expérience d’un spécialiste. La fin verra un retournement de situation subtil et magistralement amené.

Mais le style n’est pas tout. Le film se vautre avec complaisance dans la peinture brute des plus bas instincts. Dans la prison, ne règnent que les rapports de force et le seul rayon d’amitié se révèle d’une machination intéressée. L’amour entre homme et femme est réduit à des galipettes bestiales sans préliminaires ni reconnaissance, la suite étant consacrée à emmancher la trahison. La seule fille plutôt jolie est une pute qui se sert de ces seins pour affoler les mecs et leur faire faire ce qu’elle veut. Elle en prend trois et en trahit autant, sans plus de sensibilité que s’ils étaient des Kleenex à jeter une fois usés. Les hommes, quant à eux, sont représentés en primates ignares et abrutis, fascinés par les armes, le fric et le cul. Ils tabassent et ils tuent comme ils baisent, tout en rigolant, sans que cela ait une quelconque importance.

Le spectateur est transporté bien loin de la virilité des westerns où la lutte impitoyable pour la survie peut justifier la violence. Ici, au contraire, ne règne aucune morale en dehors du seul assouvissement des pulsions les plus immédiates. Chacun baise comme une bête, bâfre comme un cochon, se saoule à même la bouteille, tabasse sans remords à grands coups de crosse, massacre sans distinction au fusil-mitrailleur, embrasse avec d’ignobles chuintements mouillés. Quant au fric, typique de l’avidité primaire américaine, tout le monde en ramasse à plein sac. C’est répugnant, vous dis-je.

Et c’est cette Amérique-là, une année avant les attentats du 11 septembre, qui invoque Dieu et veut faire la morale au monde entier ? Piège fatal est le spectacle de l’abjection la plus basse, fièrement exhibée comme pour s’en vanter, comme si elle était le parfait exemple de la vitalité profonde des États-Unis.

Malgré l’intrigue et les coups de théâtre, un réflexe de pudeur éthique suscite en moi une vive aversion pour le film. Il est clairement immoral malgré son héros naïf qui passe dans le récit comme un innocent éternel toujours indemne, toujours sauvé, terminant l’histoire par un geste de conte de fées. Mais ce personnage ne rattrape pas le reste, cet étalage complaisant et empressé des pulsions brutes considérées comme désirables et sans frein. Le spectateur sort du film avec une piètre idée de l’humanité américaine – et que ce qui va lui arriver avec les attentats était au fond mérité. Ce n’est pas la première fois, en ce début des années 2000. Ce sera pire avec Trump et ses Trumpistes.

DVD Piège fatal, John Frankenheimer, 2000, avec Ben Affleck, Gary Sinise, Charlize Theron, Dennis Farina, James Frain, TF1 video 2001, 1h44, €3.00 blu-ray €14.72

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Corinne Hofmann, La Massaï blanche

Voici le récit d’une Suissesse de 27 ans aussi naïvement allemande qu’obstinément suisse. Cette écervelée tombe raide dingue en 1987 d’un guerrier Massaï qu’elle aperçoit à Mombasa en pagne, paré et torse nu. N’écoutant que sa vulve, elle n’a de cesse que de coucher avec lui. Après cela, de se l’attacher à la Suisse par les liens du mariage. Elle lâche tout, ses affaires, sa famille, son pays, pour s’immerger dans la brousse loin du monde. Ce qui lui importe est seulement d’être prise chaque soir et de passer la nuit entre les bras musclés à respirer l’odeur du mâle.

Moi, lecteur, forcément extérieur au coup de foudre féminin, je prends cet état de fait comme une donnée. Pour le reste, je ne peux qu’être partagé entre agacement et empathie. Agacement pour cette raideur calviniste qui veut que tout soit fait « dans les règles », même les plus manifestes dingueries. Agacement pour cette niaiserie du grand amour sous la case, ce romantisme godiche qui laisse de côté tout fonctionnement d’intelligence. Mais empathie pour cette attirance sexuelle brutale, pour cette puissance immédiate du désir qui sonne comme un destin. Que Corinne s’y abandonne, pourquoi pas ? La jobardise naît plutôt de toutes ses tentatives de justification idéalistes et profondément égoïstes dont elle enjolive le brut appel de la chair. Tous les mythes sont rameutés dans un brouet qui ne donne pas une haute idée de la Suissesse, ni de la femme : le bon sauvage, l’amour-qui-peut-tout, l’envoûtement de l’Afrique, la révolte hippie écologique, la rébellion anti-bourgeoise, le nivellement culturel de tout le monde il est beau tout le monde il est gentil… Le désir primaire ne suffisait-il pas ?

Pourquoi vouloir de force convertir l’Africain guerrier et volage à ses fantasmes de Blanche petite-bourgeoise mal baisée et rêvant au mariage fusionnel ? Les plus belles pages sont de la veine réaliste, les pires sont du rêve égocentrique de la midinette mondialiste. L’attraction virile des muscles Massaï est une évidence bien décrite : « Son visage est d’une beauté si harmonieuse qu’on dirait presque un visage de femme. Mais son attitude, son regard fier et sa musculature puissante ne laissent aucun doute quant à sa virilité. Assis devant le soleil couchant, il ressemble à un jeune dieu » p.9. Le portrait n’est-il pas bien troussé ? Et derechef, la donzelle le piste, le traque, le poursuit. Lui, guerrier de brousse étranger à la ville, en est tout désemparé. Il se laisse faire timidement, la volonté blanche ayant l’obstination d’un sortilège.

Les Massaïs, par coutume, n’embrassent pas, ne touchent pas les femmes sous la ceinture, ne baisent que par assauts brefs et répétés comme des lapins, ne mangent pas avec la gent féminine. Corinne nous énumère ces frustrations avec un souci horloger du détail. Aux femelles de s’occuper des enfants, les mâles passent le plus clair de leur temps avec des guerriers de leur condition. La vie d’une femme compte même moins que celle d’une chèvre. Naturellement Corinne se fait gruger, son capital fond parce que ce son mari ne comprend rien au commerce ni au bénéfice. A vivre en Massaï, Corinne s’anémie, son hygiène devient déplorable. Selon les mythes de la tribu à laquelle Corinne appartient désormais, toute femme est une goule et le fier Lketinga voit en tout autre homme, écoliers pubères compris, un amant potentiel. Il se saoule avec les stocks de bière et souhaite, à la Massaï, promettre la fille issue de leur union à un vieux dès ses 9 ans, après l’avoir fait exciser sans anesthésie… Le mariage « pour la vie » est un désastre.

Mais Lketinga, « avec son torse nu, son pagne rouge et ses longs cheveux roux, est d’une beauté éblouissante » p.32. « Savoir que sous le pagne se trouve directement la peau m’excite beaucoup » p.36. La voilà, l’évidence, et elle est humainement sympathique. Le désir surgit, brut et nu. Pourquoi, dès lors, Corinne veut-elle « se marier » ? Ce n’est pas devant Dieu, dont elle ne parle pas, mais devant la société et pour la bureaucratie. Le lecteur soupçonne, et cela lui est désagréable, une exigence égoïste de ferrer l’amant, d’enchaîner son nègre à son service exclusif. Elle transgresse pour cela les conventions sociales blanches et le revendique parce que cela fait « révolutionnaire » et tiers-mondiste. Mais elle accepte alors la polygamie, le rôle dominé de la femme et les mœurs Massaï d’excision, de baise avec les enfants, et là cela devient irrespectueux, aliénant, colonial. Elle veut garder pour elle « mon chéri » (ainsi écrit-elle sans cesse), l’obliger par contrat, l’enfermer dans une paperasserie irrévocable. Donc se soumettre à ce qui est à ses propres valeurs dégradant.

En Suisse allemande, Corinne ne peut vivre son désir librement, ni accepter la liberté de l’autre. Il faut que tout soit fait dans « ses » règles à elle, celles de la lourdeur précise de son pays : papiers, autorisations, tampons, robe blanche… Et tout cela pour se retrouver arroseuse arrosée, enchaînée à un mari qui a désormais des droits légaux sur elle et sur leur enfant comme sur son capital.

La passion morte, l’obstination l’ayant conduite droit dans le mur, Corinne se trouve obligée de fuir sa destinée comme dans une tragédie grecque, et de quitter le Kenya en usant de procédés illégaux. Une Blanche et un Massaï ne sont pas du même monde et c’est naïveté que de faire comme si, voulant en même temps tout régenter.

Si toutes les Suissesses sont comme cette Corinne, maris potentiels, fuyez !

Corinne Hofmann, La Massaï blanche, 1999, Pocket 2002, 399 pages, €7.60

DVD La Massaï Blanche – d’après le best-seller de Corinne Hofmann, 2005, Hermine Huntgeburth, avec Nina Hoss, Jacky Ido, Katja Flint, Lumière, 2h11

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Philip José Farmer, Les amants étrangers

En 1961, l’auteur né dans l’Indiana, nous projette en 3050. La Grande guerre apocalyptique partie des ex-Terriens de Mars a ravagé la Terre par un virus qui étouffe en quelques heures. Seules ont été épargnées quelques régions qui ont repeuplé la planète et se sont partagé les continents. Ainsi les Islandais occupent le nord jusque vers la Loire, les Israéliens le sud autour de la Méditerranée et jusqu’en Inde, les Hawaïens l’Amérique et les Australiens l’Océanie. Pour le reste de la planète, ce n’est pas très clair.

Mais l’ordre règne chez les ex-Yankees : le Clergétat est une théocratie hiérarchique contraignante, une sorte de communisme biblique issu des croyances protestantes exacerbées. Il est curieux que, mille ans après le XXe siècle, l’humanité en soit encore là… Mais le puritanisme, projection de celui des années cinquante et du Maccarthysme aux Etats-Unis, est bel et bien caricaturé. Un prophète autoproclamé (comme tous les prophètes) est un germano-russe appelé Sigmen ; il est mort il y a longtemps mais le système continue de faire croire qu’il est parti prospecter les étoiles pour l’humanité. Il enjoint ainsi à coloniser les planètes vivables et à éradiquer façon prophète biblique tous les peuples extraterrestres ou ex-terriens (forcément dégénérés) qui les occupent.

Hal Yarrow, linguiste « touchatout » est mandaté par le Sandalphon Macneff (dont le prénom n’est pas Gabriel) pour rejoindre la mission qui va aller « étudier » la planète Ozagen. Dans le dessein de créer un virus qui va exterminer toute vie non humaine et permettre de faire main basse sur la planète. Rien de nouveau sous les soleils : l’américain croyant reste un prédateur que Dieu a « élu » et que les prophètes encouragent à croître et attaquer. D’ailleurs, le mariage est obligatoire et faire des enfants nécessaire sous peine de rétrogradation sociale. Hal est « marié » contre son gré à Mary, qu’il déteste parce que frigide et moraliste, prête à le dénoncer aux autorités pour toute incartade même de langage. Les Etats-Unis n’ont pas changé, qui traquent le politiquement incorrect et le « racisme » partout et en tous lieux (sauf chez les Noirs). L’intérêt de la mission est que le voyage va durer quarante ans, et autant pour l’éventuel retour, donc que le divorce est automatique pour raison d’Etat. Hal est délivré de Mary, qui s’en consolera.

Mais son mentor depuis l’enfance, le disciplinaire Pornsen (au nom ambigu) fait partie du voyage. Hal s’est fait recadrer et fouetter maintes fois pour des écarts à la ligne que l’ange gardien interimaire (agi) est chargé de lui faire respecter. Il le hait. Car, dans cette société de morale surveillée et punie en continu, l’amour n’est pas possible, ni même l’amitié. L’homme est constamment un loup pour l’homme, allant « le dire à la maitresse » ou dénoncer les déviances aux agis pour se faire valoir plus vertueux. La méfiance règne et le chacun pour soi est de rigueur. La seule unité est donc d’attaquer les autres, ce qui ne peut avoir de cesse dans l’univers entier. Le lecteur d’aujourd’hui peut voir en cette doctrine distopique une critique aussi du communisme soviétique où un commissaire politique surveille toujours deux exécutifs, la troïka permettant des dénonciations croisées, et où le prophète Marx-Lénine-Staline-Khrouchtchev (etc.) donne la route et guide le peuple dans l’interprétation de l’Histoire. Au fond, Etats-Unis moralistes et URSS moralisante mènent le même combat. Ce que les années soixante vont justement secouer avec les manifestations anti-Vietnam.

Sur Ozagen, Hal est curieux des autres et se lie d’amitié avec Fobo le woh ozagénien qui l’emmène visiter les ruines d’une cité anciennement humaine, des Terriens venus de France s’étant échoué là au moment de la Grande guerre. Ils se sont métissés avec une population locale, une forme mimétique qui a pris leur ressemblance. Hal rencontre clandestinement à la nuit une femme qui l’appelle, Jeannette. Elle parle un français abâtardi que le linguiste réussit à comprendre avant de lui apprendre l’américain usuel. Il va tomber amoureux, la belle étant experte en plaisirs charnels (cliché facile sur les Françaises) que Hal n’a jamais connus.

Car le plaisir est un péché dans la religion Sigmen, plus proche du Talmud que des Evangiles, comme dans l’Amérique profonde depuis les origines. La nudité est proscrite sur terre et on ne fait l’amour que dans l’obscurité et tout habillé. Jeannette exige la lumière et la peau nue, ce qui scandalise et ravit Hal dont la transgression des normes semble de nature, en témoignent les cicatrices de fouet dont son dos et sa poitrine sont remplis depuis la petite enfance. L’agi qui surveille et punit n’est pas sans un certain sadisme, disant « aimer » son pupille d’autant plus qu’il le fait souffrir – comme dans les collèges anglo-saxons. La SF américaine était jusqu’ici héroïque et prude, en phase avec les valeurs yankees sorties de la Seconde guerre mondiale et du patriotisme ; Philip José Farmer change cela d’un coup avec Les amants. Baiser à poil et aimer ça sans avoir en tête l’obsession de la progéniture était nouveau et diablement excitant. Avec une humanoïde extraterrestre est encore plus osé, allusion peut-être à la ségrégation des Noirs aux Etats-Unis jusqu’à l’ère Kennedy. Les Peace and Love vont s’y ruer partout et dans toutes les positions, balançant slip, soutif et morale aux orties.

« Que vous ont-ils fait ? » susurre Jeannette à Hal lors d’une de leurs étreintes. « Ils vous ont appris à haïr au lieu d’aimer, et la haine, ils l’ont appelée l’amour » p.188. Comme le ministère de la Paix est celui de la Guerre dans 1984 d’Orwell… « Ils ont fait de vous des moitiés d’hommes, afin que l’ardeur emprisonnée en vous puisse se tourner contre l’ennemi ». Son ami Fobo le wog en rajoute : « Vous professez, vous autres Sigménites, que chacun est responsable de tout ce qui lui arrive, que seul le moi est à blâmer. (…) Si vous commettez un crime, c’est que vous le souhaitez. Si vous vous faites prendre, ce n’est ni que vous avez agi stupidement, ni que les Uzzites [les flics] ont été plus intelligents que vous, ni que les circonstances leur ont permis de vous capturer. Non : c’est que vous vouliez vous faire prendre. (…) Cette foi est très shib [super] pour le Clergétat car vous ne pouvez rien lui reprocher s’il vous châtie, s’il vous exécute, s’il vous force à payer des impôts injustes ou s’il viole les libertés civiles. Il est évident que, si vous ne l’aviez pas voulu, vous n’auriez pas permis que l’on vous traitât de la sorte » p.193. Etienne de La Boétie l’avait déjà théorisé : n’est esclave que celui qui se soumet et aucun tyran ne subsiste sans le consentement (tacite ou contraint) des sujets. Le Sandalphon Macneff qui obéit à l’Archuriélite ne lui dit pas autre chose lorsqu’il le convoque pour lui faire un sermon sur « la pureté » : ne pas désobéir, ne pas boire, ne pas baiser. Hal finira par l’étrangler.

L’amoureux humain Yarrow va faire le malheur de Jeannette l’humanoïde pour son bien car l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions dans la norme biblique. Mais Jeannette va le sauver de sa civilisation haineuse en lui permettant une autre vie. Le nom de Yarrow signifie en anglais l’Achillée, une herbe contre les fièvres et le prénom Hal, issu du germanique, signifie tourmente ; ce n’est sûrement pas par hasard. Le dénouement est rapide et clair, bienfaisant.

Philip José Farmer, Les amants étrangers (The Lovers), 1961, J’ai lu 1974 réédité 1999, 251 pages, €5.00

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La Neuvième Porte de Roman Polanski

Ce film à demi français est adapté d’un roman d’Arturo Pérez-Reverte intitulé Le Club Dumas. Il met en scène le libraire aventurier new-yorkais Dean Corso (Johnny Depp) qu’un riche client, Boris Balkan (Frank Langella), engage via son expertise pour une mission. Il a, les jours précédents, acheté l’un des trois seuls exemplaires subsistant du livre satanique Les neuf portes du royaume des ombres, écrit au 17ème siècle par un certaine Aristide Torchia brûlé en place publique par l’Inquisition pour pratiques démoniaques. Le livre, condensé d’un ouvrage plus ancien écrit, dit-on, par le Diable lui-même, permettrait de l’invoquer et d’acquérir invincibilité, pouvoir et immortalité.

Seuls les niais peuvent y croire et pas Corso une seule seconde. Et pourtant… le montant du chèque et le parfum de l’aventure séduisent cet homme jeune, expert dans sa profession mais bien solitaire dans sa vie. Il aime jouer pour gagner, convaincre les héritiers des collectionneurs de vieux livres que la bibliothèque vaut cher mais que quelques exemplaires ne trouveront pas preneurs – et il les emporte à bas prix. Sa mission ? Aller consulter les deux autres exemplaires des Neuf portes qui sont au Portugal et en France, pour comparer les éditions et savoir si celui que Balkan a acquis est un faux.

Le vendeur s’est pendu deux jours après s’être débarrassé du livre. Son épouse Liana (Lena Olin), une femme mûre de 43 ans qui adore la baise, tente de récupérer Les neuf portes en payant grassement Corso, sachant que Balkan n’y consentira pas. Ce n’est pas son mari qui l’a voulu pour sa collection mais elle qui lui a fait acheter ; les pratiques sataniques décrites lui permettent d’entretenir un club de baiseurs de la haute société en Europe et de s’envoyer en l’air avec n’importe qui, comme dans la pub pour une compagnie aérienne à bas coût (et basse réputation). Elle tente sa séduction sur un Corso de 35 ans, imberbe et musclé (qui va d’ailleurs épouser Vanessa Paradis après le tournage), mais ça ne marche pas : le courtier rusé n’a pas conservé le livre dans son appartement mais l’a planqué chez un associé, libraire de livres anciens.

Au moment de partir en Europe avec de légers bagages, il va pour reprendre le livre mais trouve la boutique ouverte et son ami tué, pendu par un pied selon une gravure du livre maudit. Ce n’est que le premier des morts qui vont jalonner sa route, comme si quelqu’un le suivait particulièrement pour effacer toutes les traces des autres livres.

C’est qu’à Tolède, ville mozarabe juive où l’on pratiquait allègrement la kabbale et l’alchimie (contraires aux pratiques chrétiennes soumises à la toute-puissante Eglise de Rome), que les jumeaux libraires d’un âge avancé ont détenu et vendu le livre au mari de Liana. Ils attirent l’attention de Corso sur les gravures : si tout le livre est imprimé pareil, les gravures présentent des différences entre les trois exemplaires : une tour en plus, des clés dans l’autre mains. Certaines sont signées AT pour Aristide Torchia et d’autres LCF – pour qui ? Ce n’est pas compliqué à deviner, même si c’est déroutant autant qu’irrationnel. Mais le livre est destiné aux con-vaincus.

Dans ses visites successives aux deux collectionneurs des autres exemplaires, Corso découvre que la signature LCF est répartie entre les trois livres. Seule la réunion des trois permettrait d’avoir la clé de l’énigme. C’est ce que pense celui ou ceux qui le suivent comme son ombre pour tuer les propriétaires, arracher les gravures et brûler le livre dépareillé. Quelqu’un veut être le seul, l’Unique disciple de Satan, si celui-ci peut être invoqué.

Mais le Malin n’est pas bête, même si son chiffre le fait croire (le livre aurait été écrit en 1666). Une fille suit Corso dans tous ses déplacements et intervient à chaque fois qu’il se trouve en danger immédiat, notamment de la part de Liana et de son sbire, un nègre oxygéné qui aime frapper. Elle (Emmanuelle Seigner, épouse de Roman Polanski en 1989) a 33 ans et est en pleine forme physique, semblant glisser sur le sol pour aller plus vite et experte en combat rapproché. Le spectateur s’apercevra vite qu’elle est peu de ce monde mais plutôt le Diable incarné avec ses yeux magnétiques, son plaisir devant la violence et – puritanisme bigot oblige – sa sexualité endiablée.

Si le Malin a un candidat dans la compétition entre Liana, Balkan et Corso, c’est bien ce dernier. Le jeune homme a cet avantage de ne pas croire en Lui mais de foncer comme un rebelle, beau comme un ange déchu avec sa petite barbichette et son torse huilé. « La fille » (qui n’a pas de nom) le baisera à même la terre dans la dernière scène, devant le château de Balkan en flammes, quelque part du côté des pays cathares (tourné au château de Puivert).

Car en suivant les gravures, Corse se fait voler l’exemplaire de Balkan par Liana. Il la suit avec « la fille » – qui a volé une Ferrari (évidemment rouge infernal) à un émir arabe qui l’a laissée devant un grand hôtel parisien. Dans le château ancestral des Saint-Martin (nom de jeune fille de Liana, tourné au château de Ferrières) se prépare une orgie satanique où les membres du club, entièrement nus sous leur cape noire caoutchouteuse comme une aile de chauve-souris, écoutent religieusement leur hôtesse pérorer, le livre des Neufs portes à la main.

C’est alors qu’intervient Balkan, qui était au courant du vol et de la voleuse sans rien en dire à Corso. « Blablablabla », dit-il pour se moquer des sectaires qui croient devoir invoquer le Malin pour baiser à l’aise. Il déclare avoir réuni les gravures des trois livres (grâce à son expert) et être désormais seul possesseur du pouvoir d’invoquer Satan. Il étrangle Liana devant tous et chasse les clubistes échangistes qui s’enfuient à poil vers leurs luxueuses autos garées au-dehors. Moment comique qui tourne en dérision les « pratiques » sataniques. Le Diable mérite mieux que de vulgaires baises qui peuvent se faire naturellement, sans avoir besoin de lui.

Corso s’empare de la Bentley de Liana et poursuit Balkan dans sa Range Rover (évidemment noire comme Satan – et le FBI). Ils parviennent, après quelques péripéties pour Corso, moteur noyé dans un gué que la Rover a passé sans problème) au château figuré sur une carte postale trouvée dans l’exemplaire de la baronne Kessler à Paris (Barbara Jefford). Celle-ci, handicapée, écrit une biographie de Satan fort érudite sans croire en lui ; elle est donc punie par le Diable, qui a inspiré l’un des compétiteurs (Liana ou Balkan). Etranglée (le spectateur découvre a posteriori son assassin), son exemplaire est brûlé sauf les gravures. Il ne reste à Corso que ses notes et des photocopies partielles, mais il a gardé la carte et retrouve Balkan en pleine activité.

Dans une tour de la forteresse, le collectionneur a placé les neuf gravures dans l’ordre et commence le rituel d’invocation après avoir réduit Corso à l’impuissance en le faisant « rentrer sous terre » (coincé au travers du plancher pourri). Mais l’orgueil punit ceux qui y succombent, les antiques le savaient bien qui condamnaient cet aveuglement sous le nom d’hubris – la démesure. Pas besoin de Diable chrétien pour savoir que présumer de ses forces est dommageable et se prendre pour plus qu’humain une erreur. Dans l’euphorie de son pouvoir imminent Balkan, qui a un spectateur apte à juger de son acte, s’asperge d’essence et commence à brûler : « je ne sens rien, hi, hi ! ». Jusqu’à ce que les flammes atteignent sa chair et alors il hurle. Corso, dégagé du plancher qui brûle, l’abat par charité d’un coup de pistolet.

Dehors, « la fille » l’attend devant le château en flammes, cachée dans la voiture du collectionneur occis. Elle lui explique pourquoi cela n’a pas marché : l’une des neuf gravures était un faux. Comment le sait-elle ? Le sel de ce thriller réside en ces évidences que le spectateur découvre peu à peu, sans que rien ne soit dit. Puis elle baise Corso à poil dans la poussière, prenant toutes les formes dans l’orgie, le faisant jouir comme jamais.

Dean Corso veut finir la mission, juste pour savoir. « Gagner quel qu’en soit le prix, c’est se rire des vicissitudes du destin », disent selon Balkan (qui interprète le latin à sa sauce) deux des gravures. Corso revient auprès des libraires de Tolède mais ils ont disparu. Leur boutique est en train d’être démantelée et deux ouvriers, en couchant une armoire, font tomber une feuille… justement la page de la gravure falsifiée. Elle représente la Grande prostituée de Babylone, chevauchant nue la Bête aux sept têtes de l’Apocalypse. Vue à la loupe, son visage ressemble fort à celui de « la fille ». Corso, qui a récupéré les gravures de Balkan avant que l’incendie ne détruise toute la tour, retourne au château où les neuf portes s’ouvrent pour lui dans la lumière. Grâce à son outil, il est jugé apte à se faire sataniser.

C’est un thriller d’énigme bien construit et tourné somptueusement, au galop. Les acteurs sont parfaits dans leur caricature, un Balkan possédé, une Liana vénéneuse, « la fille » ophidienne, un Corso en jeune pionnier viril qui n’a pas froid aux yeux bien qu’il ait cette agaçante pratique d’allumer une clope à tout bout de champ, notamment au-dessus des livres vénérables qui valent des milliers de dollars, et de se placer toujours le dos à un danger potentiel.

DVD La Neuvième Porte (The Ninth Gate), Roman Polanski, 1999, avec Johnny Depp, Frank Langella, Lena Olin, Emmanuelle Seigner, Barbara Jefford, StudioCanal 2001, 2h08, €9.10 blu-ray €17.03

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Maxime Chattam, Le coma des mortels

Ce thriller a ceci de bizarre qu’il commence par la fin : le lecteur sait qui a été tué, comment, et que le héros s’en est sorti. Les chapitres sont d’ailleurs numérotés ainsi, commençant par le 39 avant de terminer par le 1. Cela fait un peu potache mais a un sens caché. Le meurtre est le fantasme favori de l’auteur : éviscération, « mon amour avait été répandu sur les murs de mon appartement étalé sans pudeur avec rage » p.16. Le ton est donné, l’ironie, le décalage, l’originalité à tout prix. Ce pourquoi je crois (hypothèse toute personnelle) que ce roman a été écrit bien avant les succès et qu’il a été repris et toiletté une fois les succès venus. Il s’inspire en effet moins des auteurs américains (Connolly, Stephen King) que de certains romanciers français à la mode dans les années 1990 (et dont les noms sont déjà oubliés, le seul me venant à l’esprit étant Alexandre Jardin).

Il y a en effet peu d’action dans ce « thriller » qui ne fait même pas frémir (thrill). Il se veut plutôt cocasse, le personnage principal qui se fait appeler Pierre (autrefois Simon) – les éduqués repèreront tout de suite la référence – étant un jeune homme dans la trentaine, doté d’une bite et d’une complaisance un peu mièvre. Gentil et discipliné, bon élève, bon mari et tout, il s’est brutalement lassé et a « fait sa crise » de la trentaine comme il paraît que tout mâle doit le faire selon la mode psy des magazines pour coiffeurs. Il est reparti de zéro, a changé de quartier, d’amis (des faux, comme souvent), de boulot, de numéro de mobile, et même de prénom. Seul son psy le traque, le lecteur en aura la raison à la fin.

L’auteur semble avoir une dent certaine contre les « psys », leurs certitudes, leur étiquetage permanent, leur sentiment de toute-puissance à découvrir mieux que vous ce qui est bon pour vous. En bref, ils se prennent pour Dieu et vous le font savoir. Mais le niais répond presque toujours aux numéros inconnus (évidemment le psy), ne change pas une fois de plus son numéro (ce qui est tellement facile aujourd’hui), et ne raccroche jamais aux premiers mots quand il a reconnu son démon déguisé en dieu. Il est addict, dirait-on en mauvais français, peut-être parce nous n’en avons pas inventé d’autre aussi précis (drogué serait excessif et orienté, adonné trop bénin). Il apparaît surtout comme une personnalité faible qui se laisse mener par sa queue, donc par les femmes puisqu’il ne semble pas être pédé (sauf un dur fantasme : se sentir poursuivi par un lapin géant qui veut le sodomiser, reste d’une peur d’enfance peut-être).

Une manie névrotique de notre mâle esseulé est de composer des numéros au hasard pour remplir tout un carnet de lignes non affectées ou se voir rembarrer vite fait quand ça décroche. Et parfois non. D’où ces conversations surréalistes qui lui permettent des « rencontres » virtuelles, un moyen de jouer lui-même au psy. Il racole ainsi une fille, sans le vouloir, une bien timbrée qui est morte plusieurs fois. Ou plutôt qui a organisé minutieusement sa disparition quand elle en avait marre, bien mieux que notre Simon devenu Pierre… sans rien bâtir. « Ophélie » se fait désirer, la première baise est après préliminaires bavards et jeu de piste, évidemment dans un cimetière. Une autre la nuit aux Galeries Lafayette quand les gardiens ont fait leur ronde et le ménage passé. Il rencontre aussi le vieil Antoine, octogénaire qui retrouve tous les objets perdus dans l’instant par leurs propriétaires et qui fascine cette alouette de Pierre.

Lassé du commerce (dont il a fait école) et du marketing (qui ne sert à rien d’utile) a trouvé un petit boulot d’assistant au zoo de Vincennes, autrement dit de ramasseur de merde conchiée par les nombreux animaux. Le lecteur apprendra que la délicieuse peluche, le panda, est le plus gros défécateur du zoo et que le responsable de la sécurité ne songe qu’à dévisser les grilles au-dessus des rhinocéros nains pour y voir les sales gosses chuter dans la merde et se faire piétiner. Mais « l’action » s’arrête là et les « crimes » sont satellites. Le Pierre semble en effet l’objet d’une « malédiction ». En plein Paris rationaliste du XXIe siècle, cela fait un peu benêt, on n’est ni à Boston ni à Salem, que diable ! Tous les gens autour de lui meurent assassinés. Serait-ce lui l’assassin comme chez dame Christie ?

Arg ! Autant dévoiler la fin… même si l’auteur dit qu’il la dévoile au début. Mais ce n’est pas si simple et je m’en garderai bien. « Je ne veux pas vous mentir », commence l’auteur dès sa première phrase, tel un politicien. Ce qui signifie bien-sûr qu’il va le faire et il vous le confirme très vite : « Je ne vous dirai pas tout » p.9. Mettez-donc bout à bout les premiers mots de chacun des chapitres, bizarrement tous en italiques : vous aurez une surprise, je ne vous dis que ça. Mais faites-le une fois lu tout le livre, ce sera plus savoureux.

L’auteur avoue sur la fin sa vraie personnalité : « On vous a lu le bouquin à l’envers, on a érigé des principes à ne pas dépasser, on a appelé ça la civilisation, mais c’est un autre mot pour l’enfer. Vous vous êtes fait arnaquer. (…) Redevenez tous des êtres affranchis. Ecoutez un peu plus votre animalité, vos instincts. Soyez plus naturels. C’est bon ça, le naturel. C’est acceptable, c’est légitime, bien plus que les ordres et les codes stupides. Baisez. Bouffez. Buvez, Jouissez » p.348. Mais, là encore, c’est une clé. Ce roman est une énigme plus qu’un soi-disant « thriller » – mais vous vous amuserez.

Maxime Chattam, Le coma des mortels, 2016, Pocket 2017, 350 pages, €3.50 e-book Kindle, €7.49, CD audio €17.00

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Once upon a time in Hollywood de Quentin Tarantino

Une histoire d’amour d’un cinéaste pour le cinéma yankee qui ne chavirera que les fans. Car l’histoire est inexistante, un vague fil sur la fin menant à une distopie – une bifurcation de la réalité historique. C’est long (2h35 !) et ennuyeux jusqu’au premier tiers, amusant par le jeu d’acteur de Brad Pitt (bien meilleur à 52 ans que Leonardo di Caprio, déjà décati à 44 ans). Le film ne mobilise l’attention que lorsqu’il y a de l’action, c’est-à-dire seulement vers son milieu. Il n’y a auparavant qu’une célébration du vieux cinéma des bons contre les méchants, une dérision de Bruce Lee (Mike Moo) et de Sharon Tate (Margot Robbie), le premier couinant avant de faire des mouvements d’art martiaux pas très efficaces, la seconde souriant niaisement à se voir sur écran, les pieds (sales) sur le dos du fauteuil. Heureusement, la bande son pop et rock des sixties évite l’ennui.

Rick Dalton (Leonardo di Caprio) est un acteur de séries western des années cinquante, Le Chasseur de primes et Lancer, puis FBI des années soixante, Sur la piste du crime. Il fonctionne en duo depuis neuf ans avec son cascadeur attitré, dont on dit qu’il lui ressemble assez, Cliff Booth (Brad Pitt). Ce dernier fait la part la plus rude du boulot et le premier en retire la gloire et le fric. Mais cela convient au tempérament un brin rentre dedans de Cliff qui, dit-on, aurait tué sa femme, une pétasse agaçante entrevue en une scène sur la mer. Cliff vit sur la bête Rick, conduit la Cadillac DeVille 1966, répare la villa de Cielo Drive sur les hauteurs de Los Angeles, voisine de celle du couple Roman Polanski et Sharon Tate. Ces derniers deviennent peu à peu célèbres tandis que Rick décline.

Nous sommes en 1969 et le cinéma s’industrialise tandis que l’âge d’or de la télé est passé. Le mouvement hippie, né contre la guerre au Vietnam, bat son plein. Les filles du Flower Power sont jeunes, fraîches, habillées au minimum mais sales. Elles affectionnent de marcher pieds nus ou en sandales, manière gourou de sentir la terre par leur corps ; elles baisent dès le plus jeune âge avec la bite qui leur plaît et vivent en bandes matriarcales, usant des mecs comme de gardiens et de sex-toys. Elles préfigurent le féminisme, nonobstant leur ignorance crasse et leur anarchie où seuls leurs désirs sont des ordres.

Dans le film de Tarentino, un certain Charles Manson a vu tout le parti qu’il pouvait tirer de ce genre de harem et il squatte un ancien ranch qui a servi à tourner les feuilletons western des années cinquante. Cliff, qui prend en stop dans la Cadillac crème Pussycat (Margaret Qualley, 24 ans au tournage), une fille de moins de 16 ans à demi nue et aux pieds sales. Le jeune animal lui propose une fellation que, contrairement à Polanski adepte des jeunes filles de 13 ans, il refusera. Il va jusqu’au ranch Spahn pour et elle le présente aux femmes. Il veut revoir George (Bruce Dern), avec qui il a tourné huit ans auparavant mais celui-ci est vieux, aveugle et jalousement gardé sous clé par la horde femelle qui l’exploite en squattant les lieux et le paye en chevauchées sexuelles torrides qui le laissent à plat. Ce qui est amusant est que tout ce petit monde de tarés camés de la Manson family est accro au petit écran bleu de la télé noir et blanc. Il se gave de meurtres, de crapules et de justiciers de l’Ouest, ce qui ne va pas sans endommager les cervelles amoindries à l’acide. Une clope trempée dans le LSD ne vaut que 50 cts, un demi dollar de 1969, autrement dit quasiment rien.

C’est l’arrivée de Cliff dans le squat, son insistance à voir George, sa conviction que tout ne tourne pas rond et son altercation avec un torse nu idiot (James Landry Hébert) qui lui crève un pneu qui va déclencher la machine. Cliff rosse le bête et méchant et l’oblige à changer la roue devant les yeux de la horde femelle qui caquette peace and love. Mais il s’attire la haine de ces paranoïaques abrutis par la drogue et qui se montent la tête entre eux. Charles Manson le gourou a décrété qu’Hollywood devait payer. Les studios n’ont pas reconnu sa musique, ne l’ont pas embauché, il veut se venger. Il jette alors trois de la horde, Tex, Patricia et Susan, sur la villa de celui qui l’a évincé, Terry Meicher, occupée désormais par Polanski et Tate. Mais la présence de Cliff dans la villa d’à côté, qui vient d’enterrer la vie de garçon de Rick avec force cocktails et LSD, les détourne de leur projet initial…

Au fond, seul le cascadeur est réel dans le métier du cinéma, car il doit se colleter avec la réalité des scènes. Les acteurs ne sont que jeux de rôle, répétés à satiété, se gonflant devant le miroir pour se faire méchant ou glamour. Les actrices ne sont que des icônes dont le cul masque le godiche des scènes. Jeu de miroir, images démultipliées sur écran, affiche, télé, bus, le métier d’acteur rend schizophrène – sauf le cascadeur. Rien d’étonnant à ce que la famille Manson se soit reconnue en négatif dans ce virtuel hollywoodien.

DVD Once upon a time in Hollywood, Quentin Tarantino, 2019, avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt,  Margot Robbie,  Emile Hirsch, Margaret Qualley, Timothy Olyphant,  Julia Butters,  Austin Butler,  Dakota Fanning, Bruce Dern, Sony Pictures 2019, 2h35, standard €19.99 blu-ray €27.09

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François Bourgeon, Les passagers du vent

La fin des années 1970 était à la liberté. La France bourgeoise enfin faisait craquer ses gaines ! Le dessin, les histoires et les lieux de François Bourgeon chantaient l’émancipation des obscurantismes, le voyage, la vie qui court sous la peau. C’était l’histoire d’une fille qui découvrait le monde, les autres et combien la vie est remplie de contrastes. Belle et cruelle, mais unique ; tragique, mais à vivre avec appétit.

Isa est fille de nobles mais son père vit loin d’elle, il ne la connaît pas. Echangeant ses atours avec Agnès, une parente pauvre de son âge, elle est prise pour elle et exilée au couvent. Elle y apprend la vie recluse, les amitiés particulières et l’agilité de l’hypocrisie. Désormais, elle se veut libre. Libérée des carcans imbéciles, des conventions ineptes, des risettes trop tartuffes. Elle sera entière, Isa, et le vivra pleinement.

Elle séduit celle qui a endossé son nom puis s’enfuit avec elle sur la mer lointaine. La mer, espace de liberté, si fort dans ces années Moitessier et Tabarly. Mais la mer est sans pitié ; outre la tempête, il y a l’Anglais qui ne fait pas de quartier, et le capitaine, seul maître à bord après Dieu (qui, lui, ne dit jamais rien). Voilà Isa entichée d’un beau blond matelot et voilà son Agnès jalouse. Bien qu’elle partage ses caresses, tout se résout dans le drame et Isa, avec son Hoël, échouera sur un îlot caraïbe où l’Anglais viendra l’y cueillir. Hoël sera emprisonné dans un ponton, vieux vaisseau désaffecté, et Isa deviendra préceptrice d’une belle rousse qui a fauté, Mary.

Cette Mary aime les hommes, son beau Smolett qui garde le ponton, et Hoël qui plaît à sa copine. Elle ne dédaigne pas la bagatelle, Gainsborough d’un Gainsbourg d’époque. Son accent charmant est celui de Jane Birkin. Hoël évadé, les filles s’enfuient en France avec leurs mâles respectifs. Mary accouche sur la mer d’une petite Enora puis tous s’embarquent pour les îles. Mais le commerce à l’époque est triangulaire. Nous sommes en 1781, deux siècles avant la gauche morale – et le bois d’ébène est une marchandise comme une autre. Le Blanc ne vient-il pas sauver les nègres du vaudou, des roitelets tyranniques et de la guerre qui les soumet et les enchaîne sans fin ?

Nous saurons tous les détails de la traite, de la diplomatie nègre, des intrigues d’empoisonneurs, des manœuvres, ferrures et cordages des vaisseaux. Sachez-le, un senau n’est ni un brick ni une frégate ! Les fièvres du continent noir exacerbent les corps et les passions, noyant la raison des Lumières dans le torride du cœur et des peaux. Mary y perd son Smolett, Isa y sauve de justesse son Hoël. Pendant que les hommes sont pris de fièvres ou d’alcool, les femmes sont l’enjeu de paris entre cyniques. De la braise à la baise, il n’y a souvent que le cœur qui manque. Noirs musclés, lions féroces, pouvoir nègre retord et pouvoir blanc égoïste, les filles ont fort à faire pour se défendre. Bourgeon aime les corps, les formes physiques des négresses comme celle des mâles noirs sont à la fête.

Il dessine les matelots et les mousses dans le dernier tome, renouvelant fort bien son catalogue de trognes. La mer, à l’époque, n’est pas lieu pour les femmes. Elles doivent rester soumises et cantonnées en cabine. L’homme y est roi, du castor au capitaine. Et c’est là qu’on apprend que le surnom de « Castor » donné par ses condisciples sartreux à Simone de Beauvoir était un brin méprisant. Certes, les intellos ont noyé le poisson en évoquant ‘beaver’, phonème anglais proche de Beauvoir, mais le castor était bel et bien le mousse dans le vocabulaire à voile ! Donc le niais, l’apprenti, le giton, celui qui ne sera pas l’égal des « vrais hommes » sans se soumettre à la horde.

La traversée d’Isa et de Mary ne pouvait être sans nuages. La mer donne et reprend. Les esclaves se révoltent, menés par la jeune négresse donnée à Isa par le roi adipeux d’Abomey, que le capitaine a fouettée pour avoir répliqué. Un castor descendu dans la cale sans lumière succombe, torturé et châtré ; un matelot est harponné et jeté tout vivant à la mer ; un officier assommé subit le même sort. Seul l’aspirant, François le non-noble que Mary a initié au sexe, rétablit la situation, bien que blessé, en prenant le commandement. Les passions sont au comble, le sang, l’écume de tempête, la poudre, font violer Mary par les hommes sous les yeux d’un mousse blondinet. Il veut s’excuser ou imiter les autres, il ne sait pas. Mary, maternelle et néanmoins femme, le console de sa lâcheté et lui dit d’oublier, surtout que cela n’a rien à voir avec l’amour, celui qu’il n’a jamais fait encore.

Car si l’amour est cru, chez Bourgeon, s’il est libéré dans le ton des années post-68, il n’est jamais bestial. Les viols, évoqués pour un mousse et pour Mary, sont une réalité maritime, une domination de la force brute sur les esprits. Mais l’amour est autre chose, un accord, une fidélité, un avenir à deux.

Touchant Saint-Domingue, Isa perd tout : Mary est obligée de retourner en Angleterre pour toucher son héritage, Hoël, reconnu par ceux du vaisseau dont il a tué le capitaine pour sauver Isa dans le premier tome, choisit de fuir avec les Frères de la côte. Isa se résigne à rester l’hôte de Madame de Magnan, une colonialiste blonde, impitoyable avec les esclaves comme il est d’usage.

François Bourgeon aurait pu continuer la série, qui avait beaucoup de succès ; il l’a laissé tomber. Il y est revenu l’an 2009 avec La petite-fille Bois Caïman, puis la suite – mais l’élan s’est brisé. La joie des corps, l’espérance des cœurs et les lumières de la raison ne sont plus. Tout est devenu sombre, tout a vieilli – comme son auteur qui a trente ans de plus ! En ces années 20 du nouveau siècle, frileuses, prudes et morales, relire les cinq premiers tomes récemment réédités, revoir les dessins des corps libres, est un bain de jouvence.

François Bourgeon, Les passagers du vent, intégrale tomes 1 à 5, 1980-1984, Delcourt 2019, 240 pages, €39.50

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Patricia Macdonald, Personnes disparues

L’Amérique telle qu’en elle-même : un pays où les femmes sont la clientèle privilégiée des auteurs de polar, où les hommes sont en général nuls et où les pervers (des deux sexes cette fois) s’ébattent en toute liberté. Le thème est, en ce roman dense et bien monté, le kidnapping d’un bébé et le viol et l’assassinat de sa baby-sitter de 15 ans dans une petite ville banale. De quoi allécher le chaland.

Rebecca tend son pull pour faire ressortir le galbe hérissé de ses seins et attirer l’œil d’un adolescent de son âge qui évolue en skate non loin d’elle dans le parc. Celui-ci s’en fout, les filles sont trop bizarres pour qu’il cède à ce brut appel sexuel, au risque d’être accusé de harcèlement. Mais ce n’est pas le cas d’un fringant prof d’histoire du collège qui passe par là. Il engage la conversation, s’intéresse au bébé de 6 mois prénommé Justin, offre un cracker, effleure de sa main l’épaule de la jeune fille. Qui se lève d’un bond, outrée : elle s’exhibe mais ne veut pas qu’on réponde à ses avances – pas n’importe qui. C’est tout le paradoxe de la féministe yankee qui ne sait pas ce qu’elle veut en faisant ce qu’elle fait.

On la retrouvera tuée et violée, le bébé envolé.

Pete Cameron pète le feu ; il est le chef de la police et le parfait macho. Il mène ses subordonnés à la baguette, y compris la jeune Noire aux ongles manucurés, et a déjà sa petite idée préconçue sur le coupable. Sa fille de 15 ans, une ado mal dans sa peau un peu grosse, coiffée et vêtue comme l’as de pique, a accusé son prof d’histoire de harcèlement. C’est elle qui lui envoyait surtout des mots d’amour et l’avocat a plaidé sa cause assez fort pour qu’il soit blanchi. Mais il n’en pas moins été suspendu trois mois – sans salaire – et doit retrouver ses élèves ces jours-ci. Cameron le popu considère Henson l’aristo comme le flic de base l’avocat de la haute : le défenseur des privilégiés bourgeois. Ce pourquoi, lorsqu’un témoin du parc établit un portrait-robot qui colle pile avec le prof, il l’alpague aussi sec.

Nouvelle cause pour l’avocat qui pompe les économies du couple ; nouveaux soupçons sur le bellâtre, dieu des stades avant son accident à la jambe qui l’a rayé des compétitions à la fin de son adolescence. Le dieu est retombé dans la vile humanité et son inconscient se rebelle. Il désire toujours être l’enfant gâté d’hier, celui qui fait tomber les filles. D’où son attitude ambigüe devant le teint de lait, les seins fermes et les fines gambettes. Caresser, peloter, séduire, il aime ça. La grosse éconduite et la plus belle fille du collège lui tendant un piège devant caméra. De là à l’accuser de viol ou même de meurtre…

Mais les convenances sont plus fortes que la vérité : elles « croient » avant de savoir ; elles soupçonnent de noirs dessins et de bas instincts avant de faire confiance ; elles jugent d’opinion avant la justice. Ah, les convenances ! On ne saurait y déroger dans la société yankee démocratique, transparente, communautaire. Maddy l’épouse se sent obligée par les conventions, elle en perd son libre-arbitre et même sa volonté. Elle croit au fond d’elle-même que son mari n’est pas innocent avec les filles ; elle cède en son cœur à l’amour d’un prêtre catholique qui n’ose la toucher ; elle accepte contrainte et forcée un chaton (noir) donné par l’épouse de l’avocat qui causera un accident par sa stupidité de mère inattentive ; elle se sent obligée en contrepartie de sa responsabilité d’inviter chez elle le couple blessé et son bébé ; elle force sa pitié pour la femme sèche et peu maternelle que se révèle Bonnie. Même quand elle apprend que son Clyde (qui s’appelle Terry) est un ex-taulard à peine sorti, qui s’est marié en prison où il a passé cinq ans, accusé à tort.

Le décor est posé, les personnages campés. Aucun ne paraît ce qu’il est vraiment, les conventions obligent à l’hypocrisie sociale, l’action se déroule en quiproquos permanents. Ce qui en dit long sur la société américaine ; elle n’a guère changé en vingt ans, sinon en pire. Que penser en effet de cette affirmation tranquille de l’auteur, experte en psychologie sociale en son pays, que les filles ne demandent en 1997 qu’à être forcée pour l’amour ? Car passer outre aux conventions est signe de virilité, être en rébellion contre les normes gage d’attachement, prendre l’initiative se définir comme un homme. « L’adolescent [dans les 16 ans] (…) ne se rendait pas compte que son seul crime consistait à ne pas être assez entreprenant et que, s’il ne se décidait pas bientôt, il ne tarderait pas à la perdre au profit d’un garçon plus âgé à qui l’expérience avait enseigné qu’on ne demandait pas toujours la permission. En effet, elle ne voulait pas avoir à donner son consentement dans la mesure où entretenir des relations intimes avec un homme avant le mariage allait à l’encontre de ses croyances et même de sa religion. Et qu’il ne le comprenne pas, cela la mettait en rage » p.322. Hypocrisie toujours… « Non » signifie « oui », juste parce qu’ainsi on ne se parjure pas, on sauve les apparences de sa croyance et de sa religion – même si on désire très fort être baisée. Comme les autres, pour être bien conforme. Pauvre Amérique !

Mais c’est pour ces analyses fines et saignantes que j’aime les romans policiers de Patricia Macdonald : ils permettent de comprendre la société dans laquelle je ne voudrais surtout pas vivre.

Quant au roman, l’action se déroule de rebondissements en rebondissements, de chausse-trappes en impasses, de tir au pistolet en fuite avec otages. On ne s’ennuie pas – jusqu’à la chute.

Patricia Macdonald, Personnes disparues (Lost Innocents), 1997, Livre de poche 1999, 383 pages, €7.90 e-book Kindle €9.49

Les romans policiers de Patricia Macdonald chroniqués sur ce blog

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MASH de Robert Altman

MASH est l’abréviation de Mobile Army Surgical Hospital, hôpital militaire mobile de chirurgie, rien à voir avec la « purée » (mash en anglais). Encore que… la guerre de Corée (1950-1953) a inspiré en 1968 à l’ancien chirurgien militaire Richard Hornberger un roman satirique sous le pseudo de Richard Hooker, Mash : A Novel About Three Army Doctors. Faire une satire de l’armée en pleine guerre du Vietnam en prenant prétexte de la Corée est une façon de dénoncer la guerre.

Le film se passe en 1951 au moment où deux « capitaines » chirurgiens débarquent dans l’unité de campagne du 4077e M.A.S.H., « Hawkeye » (Œil-de-faucon) Pierce (Donald Sutherland) et « Duke » Forrest (Tom Skerritt). Le grade de capitaine est donné automatiquement aux médecins dans l’armée, afin qu’ils aient le pouvoir hiérarchique nécessaire à l’exercice de leur métier qui exige souvent des ordres dans l’urgence.

Mais ces deux-là agissent comme des étudiants en corps de garde : ils défient les règles, parlent en même temps, draguent à tout va, picolent comme pas deux. C’est que « la guerre » est devenue ridicule après l’affrontement mondial des deux blocs entre 1939 et 1945 et que la Corée ne justifie pas les vies américaines. Dès lors prier Dieu la Bible à la main tous les soirs, respecter à la lettre les règles bureaucratiques imbéciles et faire révérence aux hiérarchies troufion n’est pas le principal. Mieux vaut bien faire son métier médical sur le terrain, opérer des blessés dans l’urgence et la fatigue lors des arrivages massifs après les combats. Les opérations à ventre ouvert, les mains baignant dans le sang, ponctuent tout le film. Or, pour faire bien son métier, il faut savoir se détendre.

Jeu de poker, martinis composés par le boy coréen à qui l’on apprend son métier d’homme (17 ans), flirt poussé avec les infirmières et gradées du camp, passage au lit pour une bonne baise, blagues en tout genre – voilà ce qu’il faut. Les gags sont convenus et ne font plus autant rire qu’à l’époque coincée où le film est sorti, mais certains marchent toujours.

Les deux compères commencent par « emprunter » une Jeep que le colonel Henry Blake (Roger Bowen) commandant leur unité ne rend pas, ordonnant seulement d’en changer les plaques. Ils se frittent presque aussitôt avec leur compagnon de tente, le major Frank Burns (Robert Duvall) – burns signifie brûlures – d’autant plus cul bénit qu’il se révèle mauvais chirurgien, préférant voir « la volonté de Dieu » ou la faute d’un sous-fifre – et jamais la sienne – lorsque l’un de ses patients meurt. Œil-de-faucon et Duke exigent du colonel qu’il fasse dégager Burns de leur tente et qu’il demande un chirurgien thoracique. Et c’est « Trapper John » (Elliott Gould) qui débarque, réservé et mystérieux, pas très heureux d’être mobilisé loin du pays. Mais Hawkeye l’a déjà rencontré et finit par reconnaître en lui le héros d’un match de football (américain) universitaire et il est intégré au duo.

Arrive en même temps que lui une infirmière major, Margaret Houlihan (Sally Kellerman), qui va chapeauter toutes les infirmières. Elle aussi est règlement-règlement et les chirurgiens ne tardent pas à la chambrer. Comme elle s’entend avec Burns (qui se ressemble s’assemble) pour dénoncer dans une lettre conjointe au général l’anarchie et le joyeux bordel que font régner les docteurs, ces derniers ne manquent pas d’aller tirer un micro sous la tente où elle baise avec Burns à grands cris, soupirs et aveux tels que « oui ! oui ! » ou « j’ai les lèvres en feu ». Elle en tirera son surnom car ses ébats sont diffusés en direct sur les haut-parleurs du camp et tout le monde sait qu’elle baise chaude comme l’enfer et trompe sans vergogne maris, femmes et fiancés. Sous la douche, elle voit brusquement la toile se lever alors qu’elle est à poil et l’assemblée alignée comme au théâtre (même le chien est assis comme les autres) pour se repaître du spectacle et vérifier si elle est une fausse blonde. Seul le boy est éloigné par une « bonne âme », probablement cul bénite, en arrière-plan (scène réjouissante) alors que le capitaine Œil-de-faucon lui avait donné le premier jour une revue porno pour parfaire son apprentissage de la lecture et son bon usage de « la langue ».

Lorsque le dentiste du camp Waldowski (John Schuck) reste impuissant avec une infirmière, il se croit devenir pédé et veut se suicider « puisqu’il ne peut plus être un homme ». Les trois docteurs lui demandent comment il voudrait procéder. La balle dans la tête ne le tente pas, « trop sale », et il demande plutôt « une pilule comme Hitler ». L’homosexualité assimilée au nazisme était d’époque, tout cela était « le Mal ». Mais les docteurs ne sont pas des meurtriers, plutôt des mystificateurs. Cérémonie est faite pour la mort annoncée en une Cène reconstituée où le dentiste tient le rôle de Jésus entouré de ses douze apôtres. Le traître Judas lui remet sa pilule et, après avoir rompu le pain et bu le vin, il se couche dans son cercueil sur la musique « Painless Suicide, Funeral and Resurrection » de Johnny Mandel. D’où il ressuscite à la troisième heure ragaillardi, Œil-de-faucon ayant soudoyé une caporale infirmière pour coucher avec le gisant soigneusement réparé par une bonne nuit de sommeil avec la pilule de somnifère. La fille est convaincue lorsqu’elle soulève le drap qui recouvre le gisant, le sommeil le fait bander raide.

Un lieutenant arrive en hélicoptère bulle destiné aux blessés (un sur une planche posée sur chaque patin). Il est porteur d’un ordre de mission pour Duke qui doit en urgence aller au Japon opérer le fils d’un député gravement blessé, sur demande de Washington. Duke emmène son compère Œil-de-faucon et leurs clubs de golf. Une fois encore, le colonel commandant l’hôpital américain au Japon veut la jouer règlement mais les chirurgiens ont noté une erreur de diagnostic qui aurait pu être fatale, l’éclat blessant n’ayant pas fait un caillot dans la veine mais dans l’artère allant au cœur, et leur compétence leur vaut d’échapper aux arrêts. Ils soignent de même un bébé américano-nippon du bordel associé à l’hôpital, ce qui est théoriquement interdit par le règlement. Mais un bébé est un bébé et une vie vaut autant qu’une autre.

La lettre de dénonciation étant parvenue au général, celui-ci débarque au 4077e M.A.S.H. et, en attendant le colonel, lie connaissance avec le trio de chirurgiens de retour au camp en train de déguster un martini préparé par le boy. Il les trouve sympathiques et, dans la conversation, propose un match de football américain entre unités avec pari en prime, 5000 $ au pot, la sienne étant bien préparée. Il n’existe aucune équipe au 4077e mais Œil-de-faucon décide de faire demander par le colonel un neurochirurgien. Ce sera Oliver Harmon « Spearchucker » (Fer de lance, traduit par « Bazooka » dans la VF) Jones (Fred Williamson), un ancien joueur de football professionnel… noir. Les Noirs comme les homos sont mal vus dans les années cinquante aux Etats-Unis mais seul le talent compte et, comme dit le colonel, « sur un terrain de foot, on est tous égaux ». Le match se déroule de façon burlesque, le « plan » étant de jouer la première mi-temps en amateur de façon à faire monter les paris, et d’introduire le professionnel Bazooka en seconde mi-temps pour rafler la mise. Ce qui est réussi de justesse, non sans ruse burlesque comme ce joueur qui dissimule le ballon ovale sous son maillot et profite que les autres se foutent sur la gueule pour courir tranquillement le porter au but.

Puis les chirurgiens sont démobilisés, ils ont fait leur temps de spécialiste. Ils repartent dans la Jeep « empruntée » qu’ils rendent ainsi à son unité. Ils ont œuvré en professionnels, ils se sont bien amusés, ils ont montré l’absurdité des guerres offensives qui écharpent les humains pour l’orgueil des politiciens et l’honneur du pays. Mais, un demi-siècle plus tard, les Yankees ne l’ont toujours pas compris. Nous-mêmes, que faisons-nous encore au Mali ?

Palme d’or du Festival de Cannes 1970. Une série TV est tirée du film au vu de son succès.

DVD MASH, Robert Altman, 1970, avec Donald Sutherland, Elliott Gould, Tom Skerritt, Sally Kellerman, Rene Auberjonois, Robert Duvall, Twentieth Century Fox 2003, 1h56, standard €7.64 blu-ray €8.46

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Jésus a-t-il existé ?

Selon Michel Onfray dans Décadence, naissance du christianisme, vol.1.2 – Brève encyclopédie du monde (volumes de 8 à 14) : « il n’y a pas de preuve de l’existence historique de Jésus. Aucune ». Si Jésus existe, c’est comme le père Noël : une fiction, une métaphore. On y croit ou pas, son existence réelle, historique, n’est pas la question.

Car les textes du Nouveau testament sont une vérité symbolique qu’il faut décoder.

Les quatre évangiles retenus ne donnent aucune description physique de Jésus. S’il avait existé, selon Michel Onfray qui n’a pas tort, « il aurait plus ressemblé à Yasser Arafat qu’à un aryen blond aux yeux bleus ». Car Jésus était juif, né dans le monde juif, de parents juifs de Galilée descendant du David de la Bible. Il était de son temps et de son peuple. Les évangiles ne disent non plus rien sur son enfance hors sa naissance (édifiante avec pauvreté, grotte, comète et mages) et ses 12 ans lorsqu’il donne des leçons aux grands prêtres du Temple juif (signe annonciateur de sa qualité et de sa mission, tout comme Moïse et Alexandre le grand). Il faut aller lire les apocryphes pour en savoir plus – mais le Dogme de l’Eglise ne les a pas retenus car « trop humains » (« Dieu est Dieu, nom de Dieu ! » éructait un catho-gauchiste des années 70).

Pas de corps donc pas de sexualité – d’où la gêne à ce sujet des pères de l’Eglise, à commencer par l’apôtre Paul (dont le nom Shaoul veut dire désiré en hébreu mais Paulus petit en latin). Du fait de son « écharde dans la chair » – peut-être l’impuissance, ou un désir homosexuel refoulé par la religion judaïque – la chair pour Paul est haïssable, les femmes des tentatrices et la chasteté un idéal auquel aspirer. Comme un écolo qui n’a pas les moyens veut imposer aux autres son austérité subie en clamant l’apocalypse, Paul récuse les caresses, le sexe, l’amour terrestre. Il suit en cela les traces du Jésus décrit par les apôtres.

Jésus tel qu’évoqué dans les évangiles ne baise pas, ne joue pas avec ses frères ni avec ses amis. Il ne rit jamais, sauf une fois gamin mais dans un évangile apocryphe pour se moquer son instituteur. Il ne mange ni ne boit – sauf des allégories : le pain qui lève comme la communauté chrétienne future, le poisson parce que son nom en grec correspond à Jésus, du vin car le sang de la terre préfigure le sang du Christ lors de la passion. Déshumaniser, c’est spiritualiser. Qui se nourrit de la Parole sera toujours rassasié. Et la Parole suffit : Dieu est Verbe, déjà dans la Genèse lorsqu’il « dit ». Que cela soit – et cela fut : Dieu est performatif.

Le Jésus des évangiles est donné comme le Messie attendu des Juifs qui vient réaliser le Dessein de Dieu : sauver les hommes. Le prénom Jésus signifie « Dieu sauve ». Tout l’annonce, et le récit de sa vie et de ses œuvres n’est que réminiscence de ce qui est déjà prédit. Onfray : « Le passé textuel (de l’Ancien testament) est devenu le présent de Jésus ». Le canevas est là : Sarah – stérile et veuve – engendre Isaac après une annonciation à Abraham, tout comme Anne et Joachim, les parents de Marie qui, elle-même mariée à 12 ans à un plus vieux qu’elle, Joseph, engendrera Jésus (à 16 ans disent les apocryphes) en étant vierge. « Tu concevras de Ma parole », dit Dieu à travers l’ange. « Et le Verbe était Dieu » dit l’évangile de Jean. Vendredi 7 avril 30, jour de la Passion. Jésus demande pourquoi Dieu l’a abandonné dans les mêmes termes que le psaume 22 de l’Ancien testament.

Comme toujours, Michel Onfray dit le vrai et le faux à la fois. Sa pensée est « radicale » – travers intellectuel de notre époque dont Mélenchon et Le Pen illustrent comme Trump la façon. Radicale, signifie « amplifiée et déformée ». La vérité devient « alternative », certaines parties soulignées, d’autres laissées dans une ombre propice au storytelling – à l’histoire que l’on veut conter.

Les sources historiques romaines sont décevantes et décrivent plutôt les effets de la croyance chrétienne, les troubles sociaux qu’elle provoque dans l’empire. Suétone (Vie de Claude) évoque cependant une mesure impériale d’expulsion des Juifs de Rome en 41 ou 49 soulevés « à l’instigation de Chrestus ». Même Flavius Josèphe, historien des Juifs, ne cite qu’un résumé de doctrine chrétienne trop beau pour être vrai ; il a semble-t-il été rajouté huit siècles plus tard par un copiste, selon « une thèse », dit Onfray. Les sources juives ne contiennent que des traces polémiques à l’égard de Jésus, dont il est dit d’ailleurs qu’il fut « pendu » et non mis en croix (Sanhédrin 43a). Toutes les sources sont donc idéologiquement orientées : chrétiennes.

« Aucun évangéliste n’a connu personnellement Jésus », affirme Michel Onfray. Mais Marc le premier évangéliste a été compagnon de Pierre, le disciple en chef ; il a transcrit et organisé vers 65 ce que racontait Pierre dans ses prêches. Paul, juif citoyen romain de la Diaspora, converti sur le chemin de Damas en étant « frappé » par la Révélation en 34 (4 ans seulement après la crucifixion du Christ), a connu un frère de Jésus (Jacques, qui dirige l’Eglise de Jérusalem). Il a connu l’apôtre Pierre lui-même, et ses épitres contiennent des informations sur Jésus dès 50 (20 ans après la mort). L’époque était à transmission principalement orale, de personne à personne, car peu savaient lire, surtout parmi les pauvres et les esclaves visés par le christianisme. Rien d’étonnant donc à cela.

La dogmatique peu à peu établie par l’Eglise va faire diverger la personne humaine de Jésus de l’allégorie du Christ comme Fils de Dieu. C’est dans son corps que Jésus va effacer la marque du péché qui vient des instincts, foncièrement désobéissants à la Raison dont une parcelle seulement a établi l’être humain comme Sapiens sapiens – fils de Dieu. Le Dieu biblique est seulement Raison et Parole, il a créé l’homme de boue avec une étincelle divine en lui due à Son souffle. Seule cette étincelle rejoindra le Royaume à la fin des temps. Telle est la croyance et Jésus, laissant torturer sa chair et vivant l’expérience de la mort physique, représente le Modèle absolu de la fidélité au Dieu transcendant aux dépens de la vie terrestre humaine. Ce sacrifice est présenté comme amour qui donne totalement et réclame un même retour : la glorification de Dieu par chacun dans son propre corps.

Mais cela est de la foi, pas de l’histoire. Chacun suivra ou non selon son tempérament et son choc de révélation. La grâce n’est pas donnée à chacun, sinon tous seraient croyants. Dieu est une projection humaine, un incommensurable qui ne se saisit pas par la raison. Le christianisme est une culture de 2000 ans qui a marqué pour le pire (plus peut-être que pour le meilleur), notre Europe et ses prolongements. Il y eu les persécutions des hérétiques et des sorcières, l’Inquisition, les condamnations à mort pour blasphème, l’insolente richesse des prélats, l’impérialisme de Rome, la justification de l’esclavage et la colonisation par les missions, les guerres de religion, la pédocriminalité des prêtres forcés à la chasteté, affecté la réflexion politique avec Robespierre, Hegel, Marx et ses épigones. Mais le meilleur existe, il a bâti les cathédrales, inspiré les peintres et la musique chorale, établi les mœurs, milité pour la paix et l’entente. Même les laïcs d’aujourd’hui sont chrétiens sans le savoir lorsqu’ils soutiennent « la morale » en vigueur et sont pris de « pitié » pour tous les sans (papiers, argent, dents, grade, logis, père, genre, frontières…) tout en rêvant d’une république « universelle » (catholique veut dire universel).

Passez un bon Noël.

Pour en savoir plus : Michel Quesnel (dir.), La Bible et sa culture, 2000, Desclée de Brouwer 2018, 1184 pages, €29.50 e-book Kindle €20.99

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Quatre mariages et un enterrement de Mike Newell

Comédie de mœurs très britannique qui eut un grand succès en 1994, et qui le garde, le film énonce avec légèreté des choses graves.

S’engager par le mariage est s’engager devant Dieu pour les croyants, renouvelant l’alliance du Christ avec les hommes selon le pasteur – ce qui laisse à penser qu’enterrer sa vie de garçon pourrait être un équivalent de la crucifixion. C’est en tout cas un sacrifice : laisser tomber les partenaires désirables qui passent pour rester fidèle à un seul. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Charlie (Hugh Grant à 34 ans) est un jeune homme de moins en moins jeune qui avoue quatre femmes baisées au compteur mais aucun amour de sa vie. Même si une amie de longue date (Fiona jouée par Kristin Scott Thomas) est amoureuse de lui depuis le premier jour, il ne la voit pas. Comme il avance en âge, ses amis du collège ou de l’université se marient à tour de rôle et il ne cesse, le samedi, d’aller de successivement aux cérémonies. C’est qu’un mariage engendre des rencontres… qui se traduisent par de nouveaux mariages. C’est ainsi qu’Angus et Laura engendrent Bernard et Lydia, puis Carrie et Hamish, telles ces généalogies interminables de l’Ancien testament.

Un enterrement vient en contrepoint rompre le rythme : celui de Gareth (Simon Callow), homosexuel barbu bon vivant et portant un gilet coloré, en couple avec Matthew (John Hannah), qui s’effondre d’une crise cardiaque en plein mariage où il avait bu et dansé. Si le mariage est fait pour engendrer des enfants plus que pour vivre l’Hamour (comme aurait dit Flaubert qui se gaussait de l’idéalisme Bovary), le compagnonnage est une vie ensemble dans la tendresse durable. Tels sont Gareth et Matthew, ce qui fait réfléchir Charlie et les autres. Matthew, devenu « veuf » de son ami le plus cher, récite avec une grande émotion aux obsèques un poème contemporain de W. H. Auden, Funeral Blues. Le mariage homo n’a été légalisé au Royaume-Uni qu’en 2013.

Henriette (Anna Chancellor), ancienne petite amie de Charlie et surnommée par une Fiona jalouse « Tronche de cane », voudrait l’épouser mais lui résiste ; il tient trop à sa liberté d’adolescent attardé qui se lève à 10 h pas toujours dans son lit mais souvent nu dans un autre. Il finit par céder lorsque le coup de foudre qu’il a eu pour Carrie lors du premier mariage n’aboutit pas à une relation durable. Carrie (dont on apprend incidemment qu’il s’agit du prénom Carolyn et non d’une mauvaise dent ou d’une hystérique incendiaire de cinéma), est une Américaine qui retourne aux Etats-Unis (d’où la première rupture), puis s’amourache d’un laird écossais plutôt riche et politicien avec qui elle finit par se marier (d’où la seconde rupture). Cela après avoir avoué à un Charlie éberlué s’être fait trente-trois mecs, dont sept avant l’âge de 17 ans. Charlie et elle baiseront trois fois (comme siffle l’arrière-train) avant que Carrie ne jure fidélité à son mari… pour un temps. Car ils finissent par se séparer.

Charlie l’apprend le jour de son propre mariage avec Henriette, l’émotionnelle qui veut absolument se caser et à qui il cède par pitié et vague affection car, s’il aime le plaisir, il n’est pas méchant. C’est lorsqu’il retrouve Carrie devant l’église qu’il comprend qu’il ne peut pas faire ça et jurer fidélité à une fille qu’il n’aime pas. Le pasteur, réaliste, lui conseille de bien réfléchir avant de s’engager et sa promise lui envoie son poing dans la figure. Un bon scandale devant tout le monde donne au théâtre du mariage toute sa dimension sociale. Elle est accentuée par le frère de Charlie, sourd et muet (David Bower), qui communique avec lui devant l’autel par la langue des signes, suspendant la cérémonie et suscitant l’attente pleine de mystère de l’assemblée.

Si se marier paraît impossible, l’exemple de Matthew et Gareth prouve que l’institution sociale du mariage n’est pas indispensable pour s’aimer ni fonder une famille. Un bon compromis est le compagnonnage ou concubinage. Le début des années 1990 y réfléchit avant que le « mariage gay » ne vienne faire régresser les mœurs. Si les gays s’embourgeoisent et revendiquent les mêmes « droits » à l’esclavage social et juridique que les autres, c’est au détriment de leur esprit de jeunesse et de leur liberté. Tant pis pour eux, ils vivront les séparations, divorces, procès, garde alternée, dépressions et autres héritages problématiques comme les autres. Question impertinente : si une lesbienne tue son « épouse », est-ce aussi un « féminicide » ? Le montage final du film montre les protagonistes tous désormais en couple, l’un par raison (Tom), l’autre par amour (Charlie), la troisième par convenances (Fiona), la quatrième par excentricité (Scarlett, sœur et colocataire de Charles).

Le film sonne la fin de la jeunesse des années post-68, la liberté reprise par les convenances, la rentrée dans le rang social de la jeunesse dorée. Charlie est léger, insouciant, se rendort au lieu d’obéir à son réveil qui sonne lors du premier mariage où il est pourtant témoin et dépositaire des alliances. Tout en ponctuant de « putain ! putain ! » chacun de ses actes, il va réveiller en caleçon sa sœur qui n’a pas mis son propre réveil, puis s’habille à la diable, fourrant son smoking dans la Mini avant de foncer vers la cérémonie. Il en oublie les anneaux et doit solliciter sa bande pour obtenir des ersatz désopilants : une bagouse de plastique colorée de gros cabochons, une tête de mort en bague. Lorsqu’il va choisir un cadeau de mariage pour Carrie dans une boutique chic de Londres, il est en culotte courte et chemise à peine boutonnée comme un gamin de 12 ans. Il gaffe, hésite, ne se décide pas à dire quand il aime et ponctue de « merde ! merde ! » la maladresse de chacun de ses actes manqués.

Hugh Grant est parfait dans ce rôle, tandis qu’Andie MacDowell et Kristin Scott Thomas lui donnent la réplique version féminine. La gravité du thème de l’engagement social dans le couple, de la traduction du coup de foudre sexuel en tendresse durable, est euphémisée par l’humour présent en chaque scène. Lors du premier mariage, un invité avoue que le marié l’a rudement enculé lorsqu’il lui était soumis au collège ; lors du second mariage, le prêtre Gerald (Rowan Atkinson qui donnera toute sa mesure en Mr Bean) déforme les noms et les formules, transformant épouse en pelouse (traduction française) ; lors du troisième, un petit garçon d’honneur durant la photo de mariage, se cache sous le jupon de la mariée… Et, comme souvent dans le cinéma anglais, la bande son est magnifique.

DVD Quatre mariages et un enterrement (Four Weddings and a Funeral), Mike Newell, 1994, avec Hugh Grant, Andie MacDowell, James Fleet, Simon Callow, John Hannah, Kristin Scott Thomas, MGM 2003, 1h53, €15.00

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Christian de Moliner, Les transhumains

Le transhumanisme prône une humanité augmentée à l’aide des techniques aussi bien génétiques qu’informatiques. Le Graal est l’éradication du vieillissement. Ce dépassement de « la nature » par l’orgueil technique est pour (entre autres) les chrétiens un défi à Dieu analogue à celui de la tour de Babel ; la Bible décrète la morale de ce qu’il s’en est ensuivi.

Christian de Moliner s’empare du sujet pour en faire un roman policier de science-fiction assez réussi, dont je regrette seulement qu’il soit trop court et à mon avis sommairement étayé.

L’intrigue est séduisante : un meurtre dans une tour très sécurisée de Manhattan sans que personne ne soit détecté par les caméras de surveillance. Il s’agit de plus d’un meurtre mis en scène à la façon d’une crucifixion avec clous dans les mains et les pieds et crucifix dans le cœur. Un message net pour les dirigeants : arrêtez le « progrès » ! Une illustration future possible des actions des écologistes activistes.

C’est que la société américaine Transhuman Corporation, quelque part dans un futur proche, promet tout ce qu’on veut : vivre plus, vivre plus vieux, voire éternellement (sauf accidents et maladies). Les plus sont des implants techniques au poignet qui permettent de communiquer sans avoir à sa connecter à un mobile ou à un ordinateur, une valve au cerveau pour le haut débit direct exigé des chercheurs, une cape d’invisibilité réservée aux initiés, des mouches drones aptes à injecter des poisons ou à surveiller un objectif, des pièces sécurisées à l’aide du code génétique analysé par la respiration et qui diffusent un gaz mortel à tout contrevenant. L’éradication du vieillissement consiste en une puce spéciale, bientôt remplacée par une technique plus douce mais encore très secrète…

C’est ce projet baptisé Bixenta qui est, semble-t-il, en cause dans ce premier meurtre. Le patron de la firme, Dimitri Borag, fait agir ses relations politiques pour que soit nommé chef d’enquête le commandant John Dervin. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il peut avoir barre sur lui, le policier se disputant avec sa femme pour se faire augmenter. Peut-être aussi parce qu’en digne fils de l’auteur, ses obsessions sexuelles le poussent à clouer au mur la première secrétaire accorte qui passe. Sauf qu’il a cette fois une « excuse » : les phéromones diffusées par le poignet de ladite demoiselle, sur ordre de son patron, qui rendent la pulsion irrésistible. Les ébats, dûment filmés par caméra, feront un moyen de chantage efficace en cas de conclusions d’enquête qui dévieraient de la ligne voulue.

La Christian League américaine est violemment opposée à cet hubris humain mais l’auteur considère que c’est évident et n’analyse pas pourquoi. Ces chrétiens fondamentalistes militants se veulent plus que jamais soumis à Dieu en ses Commandements, avec cet arrière-plan à prétexte écolo qu’est le mythe de « la nature ». D’une nature comme ensemble des faits, ils passent à la nature comme norme morale indépassable. Il faudrait ne toucher à rien, « laisser-faire et laisser-passer » tout ce qui se fait et se passe « naturellement », la Main invisible (et divine) s’occupant de tout : il suffirait de naître. Une bonne traduction du capitalisme, si l’on y pense… Passer de l’homme primitif au transhumain serait transgresser les lois naturelles, donc aller contre nature ce qui est assimilé (comme l’inversion, l’avortement, l’adultère ou la GPA) à un crime de lèse-majesté divine, un défi diabolique à Dieu le Père. D’où les manifs – d’où peut-être le crime ? Les fanatiques sont prêts à tout puisqu’ils croient toujours détenir la seule Vérité, ou avoir des visions que leur envoie leur dieu.

C’est cet aspect idéologique qui n’est pas développé, ce qui est dommage. L’intrigue policière prendrait un sens plus actuel si elle explorait l’arrière-plan sociologique de l’opposition à Transhuman Corp. Au lieu de quoi tout se passe en vase clos, entre une équipe de chercheurs plus ou moins coupés du monde et paranoïaques, aspect psychologique qui n’est guère développé non plus. Je conçois qu’une intrigue policière se doit d’être resserrée pour que l’action continue de captiver le lecteur, mais le contexte social et humain est quand même ce qui distingue les bons romans, fussent-ils policiers.

Le lecteur apprendra, sur la fin comme il se doit, en quoi consiste ce mystérieux et anxiogène projet Bixenta, et comment « la société » régule ce qu’elle croit des transgressions de transhumains. Dominer la nature ? Peut-être – mais comment dominer sa domination ? Encore un abyme de sens pour ce roman d’anticipation très actuel que, malgré son inachèvement, je vous incite à lire comme stimulant intellectuel à propos de la société qui vient.

Christian de Moliner, Les transhumains, 2017, 153 pages, €9.00 e-book Kindle €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Manuel Vasquez Montalbán, Le labyrinthe grec

Deux enquêtes en même temps pour le détective qui se fait vieux après la mort de Biscuter tandis que Charo s’éloigne. Un certain Brando (qui ne se prénomme pas Marlon) lui confie la rude tâche de suivre sa fille de 17 ans pour savoir pourquoi elle baise avec tous les vieux qu’elle rencontre depuis ses 14 ans. En même temps, un couple de Français le convie à rechercher un certain Alekos, jeune Grec de trente ans au corps d’Antinoüs et au visage de pirate turc. Il était en couple depuis quelques années avec la dame puis a disparu ; on sait qu’il se cache à Barcelone.

C’est le Normalien, ancien ami d’études de Carvalho, qui a conseillé ses services aux Français, rencontrés en Thaïlande. Mais par où commencer ? Alekos est peintre et s’est enfui avec un autre Grec, un éphèbe d’à peine 17 ans, tels Verlaine et Rimbaud. Barcelone bruit des destructions et reconstructions schumpétériennes des Jeux olympiques car l’année qui va suivre, 1992, verra la consécration postfranquiste de l’Espagne : Jeux olympiques à Barcelone, Exposition universelle à Séville, Capitale culturelle de l’Europe pour Madrid. Les vieux quartiers sont détruits, tel le Pueblo Nuevo – quartier neuf au XIXe – et les derniers « artistes » anarchistes et fauchés y donnent les ultimes fêtes dans la fumée en souvenir de mai 68, baise à l’appui. Un jeune d’aujourd’hui bien monté « défonce la rondelle » de celle qui fut jeune 25 ans avant.

C’est probablement là que le détective trouvera Alekos et son mignon. Quant à la fille Brando, il l’aperçoit en train de chevaucher nue une bite de vieux puis de gifler un jeune musclé à petite bite avant de comprendre qu’elle cherche l’aventure « sociale » pour écrire des romans. Son livre préféré est naturellement Peter Pan, l’enfant qui ne voulait pas grandir.

Il y a plus de sexe et moins de cuisine dans cet énième roman du détective, la seule recette longuement proposée (p.115 édition 10-18 1995) étant un étouffe-chrétien à base d’aubergines frites à l’huile inondées de sauce à la tomate et à l’anchois, surmontées d’un œuf poché baignant dans la sauce hollandaise et d’une cuillerée de caviar par-dessus. Ce n’est guère appétissant… Peut-être une façon de se moquer de ses lecteurs gastronomes comme de ses lecteurs tout court. Le volume de rhum, whisky et martinis que s’envoie Carvalho est humainement impossible et renvoie à la caricature du détective new-yorkais de légende.

Car on sent l’auteur lassé des aventures et intrigues dans un monde qui change à toute vitesse, une fois le couvercle du conservatisme bourgeois ôté. Les « socialistes » font comme partout ailleurs : ils instaurent un néo-conservatisme, mais petit-bourgeois, à base d’imitation servile du libéralisme égoïste yankee. Le fils Brando, éditeur à la suite de son père et de son grand-père, ne s’y est pas trompé en changeant en cinq jours seulement la politique éditoriale au profit de ce qui se vend : de la mode, des paillettes et du cul, surtout pas de la littérature.

Carvalho se passionne pour la quête du couple de Français, lui directeur-adjoint de la télévision platoniquement énamouré de l’éphèbe et elle amante charnelle esseulée du beau Grec qui l’a entraîné. Il expédie en revanche la fille Brando, trop vieux pour tester ses talents sexuels. Les années 1990 qui débutent sont celles où il se sent devenir vieux, passé 50 ans, et aspire au repos dans sa propre maison. L’auteur est né en 1939 et l’on vieillissait dix ans avant aujourd’hui.

Manuel Vasquez Montalbán, Le labyrinthe grec (El laberinto griego), 1991, Points Seuil 2009, 224 pages, €6.60

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Christian de Moliner, Un monde repu

Dans un monde futur de science-fiction, les humains sont peu nombreux car ils ont tout : ils sont « repus ». L’auteur reprend ici une vieille antienne que seule la lutte pour la vie permet de « vivre », c’est-à-dire combattre, bâtir, créer. Certains vont plus loin en émettant l’idée que la rudesse des conditions climatiques incite à plus encore de vitalité. Plus c’est rude, plus on fait des petits.

Dans ce monde du 25ème siècle, aux Etats-Unis, les régions sont dépeuplées, l’Oregon empli de forêts ne comprend guère plus que cinq mille habitants. Ce pourquoi le gouvernement fédéral décide de supprimer le sénateur qui « représente » cet Etat – un casus belli pour le gouverneur, irascible et souhaitant avant tout garder son pouvoir.

L’un de ses amis est retrouvé mort chez lui, dans son bureau fermé, alors que nul n’est entré. Deux êtres seulement à proximité, potentiels suspects : son épouse et R-Elisabeth, son robot à tout faire. Qui l’a fait ? Le procureur honorifique Sirva, le seul de l’Etat, est tiré de sa transe virtuelle avec la femme de ses rêves pour enquêter. Il n’y connait rien, pas plus que le shérif, puisqu’aucun meurtre n’a eu lieu depuis 25 ans dans ce pays pacifié où chacun obtient tout ce qu’il lui plaît – même le droit de travailler plutôt que de ne rien faire.

R-Elisabeth est un robot perfectionné (faut-il dire robote ?) dont le capot présente toutes les caractéristiques physiques de la femelle désirable aux mâles blancs un brin machos. Sirva va d’ailleurs s’apercevoir qu’elle a été spécialement dotée d’un progiciel pour séduire, outre ses tâches de secrétariat efficace. Il va la faire monter en « niveau 3 » par l’entreprise de robotique qui l’a fabriquée pour l’aider dans son enquête en pratiquant toutes les analyses des scènes de crime. Car ce n’est que le premier, manifesté par un gigantesque 1 tagué au mur avec le sang de la victime.

Le procureur va nager, donc s’angoisser. Quoi alors de plus relaxant que le sexe ? La femelle désirable est là, toute proche, et il saute dessus. Elle est mécaniquement consentante et c’est l’orgie. Il la prend dans la voiture, dans un réduit, chez lui… Le lecteur retrouve ici les obsessions de l’auteur : l’addiction sexuelle mâle accompagné de « honte » et de « culpabilité ». Il devrait bannir ces mots de son dictionnaire tant ils réduisent au sordide une histoire qui n’en a pas besoin. L’acte sexuel est un exercice d’hygiène comme un autre, surtout avec un objet cybernétique. La « honte » ressort de la morale et du regard des autres, or Sirva n’est ni marié ni en couple et nul ne l’observe. Au 25ème siècle, malgré l’emprise de la Bible et de la Morale puritaine longtemps aux Etats-Unis, gageons que les attitudes de prohibition et de vierge effarouchée auront disparu ! Si tous les désirs sont satisfaits, en quoi la baise avec une machine plutôt qu’avec la main pourrait-elle être source de « culpabilité » ?

De crimes en complot le procureur, un brin veule mais asservi à la facilité avec laquelle son siècle le fait vivre, va découvrir que les robots ne sont pas ce qu’ils ont l’air. Ou plutôt la série limitée expérimentale dont R-Elisabeth fait partie, livrée en cinq exemplaires seulement. Une grande catastrophe, trois siècles avant, a fait limiter par la loi les capacités des androïdes pour ne pas submerger les humains. Mais la société US Robotics veut aller plus loin, poussée par l’orgueil technique et le goût du pouvoir plus que par l’argent : elle veut changer la loi pour que l’humanité puisse créer à nouveau et poursuivre le progrès technique.

Dès lors, pourquoi ne pas pousser à la sécession l’Oregon afin de disposer d’un territoire ami où la loi serait favorable ? Pourquoi ne pas proposer des faveurs sexuelles robotiques aux dirigeants aptes à parvenir à ce but ? Le mystère reste les crimes, trois en quelques jours, dont un spécialiste de l’Intelligence artificielle.

Aidé par un jeune agent du FBI et par R-Elisabeth, le procureur Sirva aura du mal à démêler les fils de cette histoire enchevêtrée où les passions se mêlent, dans un monde qui les a réduites pour la plupart au virtuel. Mais la nature humaine ne change guère, le sexe et le pouvoir règnent toujours en maîtres dans les esprits.

Ce court roman d’anticipation (qui demanderait à être relu pour les inversions de mots (p.42) et les omissions qu’il contient encore), part des réflexions d’Isaac Asimov, connu pour ses « lois de la robotique ». Il invente une intrigue originale qui met en scène les craintes que l’on peut avoir aujourd’hui sur le surgissement des androïdes dans l’univers des hommes.

Christian de Moliner, Un monde repu, 2017, éditions du Val, 154 pages, €9.00 e-book €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jeune et jolie de François Ozon

Isabelle (Marine Vacth) a 17 ans en été (22 ans en réalité) ; elle devient femme et veut baiser pour « s’en débarrasser », selon la mode. Elle mime le coït à cheval sur un oreiller et halète de fantasmes. Son jeune frère Victor de 14 ans (Fantin Ravat) l’observe, attentif à apprendre la technique de l’amour. Il confond encore affection et technique sexuelle, croyant selon le romantisme véhiculé par les medias que le savoir-faire physique conduit aux élans du cœur.

Mais lorsque Isabelle laisse faire Felix (Lucas Prisor), un copain allemand sur la plage un soir de sortie en boite, elle ne jouit pas. Pourtant, le garçon est bien bâti, armé de muscles solides et ne la brusque pas. Il prend son temps et de longues minutes de pilonnage fesses nues sont exhibées sous les yeux des spectateurs comme du double habillé d’Isabelle, passive. Rien ne vient ; Isabelle n’est qu’un sac de viande jeune et jolie qui se fait bourrer. Fin des illusions. Est-ce cela être femme ? Elle retrouve son petit frère endormi en slip dans son lit : il veut savoir « comment ça s’est passé » quand elle rentre ; il compatit pour apprendre. Mais, bof, qu’y a-t-il à dire ? C’est fait et on en est débarrassé, c’est tout. Ce n’est jamais génial la première fois, dit-on.

L’automne venu, de retour dans le quartier latin où vit sa famille aisée, Isabelle décide d’explorer les possibles après qu’un homme mûr l’eut abordée dans la rue pour lui donner son numéro de téléphone. Elle achète une autre puce pour mobile et s’inscrit sur un site Internet de rencontres. Elle s’y montre fort déshabillée et ment évidemment sur son âge. Mais comme elle est jeune et jolie, plusieurs clients la sollicitent. Pour 300 € la passe, elle se rend dans les chambres d’hôtel et se soumet aux désirs des hommes mûrs, pas toujours classe. Au début, ça la dégoûte, puis elle y prend goût. C’est surtout la surprise qui lui plaît, la nouveauté de se déguiser en femme bien vêtue à hauts talons au lieu de son infâme uniforme de lycéenne Henri IV : baskets, jean, tee-shirt et veste caca de surplus d’armée. Plus l’adrénaline de découvrir le désir mâle, jamais le même, souvent bête et parfois cruel (« pute un jour, pute toujours, ha ! ha ! ha ! »). Mais tel est le prix pour trouver la jouissance. « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans », déclame Rimbaud étudié au lycée.

L’hiver passe dans les passes ; les billets s’accumulent dans une pochette. Isabelle n’en pas besoin, sa mère lui donne de l’argent de poche et son père, divorcé, 500 € à chaque Noël et anniversaire. Mais se faire payer donne du prix au désir ; c’est se faire valoir au lieu de se faire avoir. Isabelle n’a pas de copain au lycée, elle les trouve immatures et peu séduisants. Le printemps survient et, avec lui, les émois du frère, Victor, travaillé d’hormones qui se branle sous les draps, à l’ébahissement complice du beau-père qui entre sans frapper, en bobo branché. Une copine au collège propose aux garçons des baisers profonds pour 5 €. « C’est pas cher, rétorque Isabelle, et pourquoi pas ? C’est un bon entrainement ».

Mais un jour de baise où elle chevauche son client favori Georges (Johan Leysen), un vieux littéraire qui s’est peu occupé de sa propre fille, elle le crève sous elle. Il claque d’une crise cardiaque en plein orgasme. Fuite, désarroi, elle décide d’arrêter : l’amour tue. Mais la police est bien faite, dit-on ; elle remonte sa piste grâce aux caméras de vidéosurveillance de l’hôtel et des transports. Sa mère Sylvie (Géraldine Pailhas), cadre d’hôpital, est atterrée de voir débarquer deux flics qui lui apprennent la double vie de sa fille encore mineure. Elle n’a rien vu, rien compris, surtout à l’époque qui avance et aux enfants tombés dans le numérique quand ils étaient petits. Quand elle ne comprend pas ou qu’un mot trop vrai la choque, forte de son statut social garanti de Mère, elle baffe : le garçon, la fille, le mari. A l’ancienne, persuadée de son bon droit et de son autorité.

Mais qui est-elle pour donner des leçons ? Divorcée du père de ses enfants, portant la culotte dans son couple recomposé puisqu’elle détient la progéniture dans la famille, leur ayant assuré des prénoms présomptueux comme Isabelle et Victor (la belle et le victorieux), baisant le soir venu avec le mâle noir d’un couple très ami, n’agit-elle pas elle aussi comme « une pute » ? Bobote branchée qui va au théâtre et aux comédies musicales, qui a lu le magazine Jeune et jolie dans sa jeunesse, n’est-elle pas une femme facile, qui aime plaire à tout le monde ? Or c’est cela une pute : trouver tout le monde beau et gentil, baiser à l’occasion, être toujours prête à admirer et à renchérir dans le sens du vent. Il y a des putes physiques, des putes de cœur et des putes culturelles, mais qu’est-ce que cela change ? Isabelle lui renvoie en miroir l’éducation laxiste qu’elle a donnée à ses enfants : baiser, divorcer, se faire le mari d’une amie, aller au théâtre parce que cela se fait et pose socialement, sans pourtant apprécier… Elle qui décide de tout, pourquoi ne laisse-t-elle pas décider sa fille, fruit de l’Internet et de l’accès à tout ?

Cela se passe donc mal avec Isabelle et le beau-père n’a pas son mot à dire, un brin émoustillé par la femme qui se révèle dans sa belle-fille. « C’est le psy ou l’hôpital psychiatrique » : car les Mères peuvent tout sur les enfants mineurs. Ce sera donc le psy (Serge Hefez), évidemment un juif mûr et bobo normatif qui parle d’une voix douce, relance et fait parler. Lui aussi ne fait-il pas « la pute » avec ses 70 € par séance (« c’est tout ? » s’exclame Isabelle). Elle parle mais n’a pas grand-chose à expliquer, c’est venu comme ça, pour voir, puis par goût : béance de sens. La mère encaisse ; elle a privé sa fille de téléphone, d’ordinateur et de sorties, mais cela ne peut durer qu’un temps.

Isabelle, invitée par une copine de lycée à une « boum » dans son quartier latin branché, déambule parmi les garçons qui se bourrent avant d’essayer de bourrer, et des filles excitées par la perspective de « la première fois » mais aussitôt déçues par l’acte – vu en vidéo cent fois mais sans cet amour romantique chanté par Françoise Hardy dans les tubes des années 60 et 70. Isabelle se laisse embrasser par un garçon pas très beau mais solitaire, Alexandre (Laurent Delbecque) ; elle veut lui faire plaisir. Elle commence donc à « sortir » avec lui, sous l’œil favorable de ses parents qui la retrouvent dans les normes. C’est cela aussi faire la pute : être facile aux normes et plaire à ceux qui les valorisent.

Mais cela ne dure pas car il n’y a pas d’amour : le garçon est gentil lui aussi mais elle le jette. Quand il ne bande pas, elle use d’un truc de pute : elle suce son majeur et l’enfonce dans le cul du garçon – c’est imparable, il jouit. Le petit frère est tout triste, il est prêt à se faire des amis des amants de sa sœur pour participer. Ce contrepoint d’un tout jeune mâle frais et maladroit, en apprentissage sexuel, fait beaucoup pour le film car Isabelle parle peu et sourit rarement. Les hystéries de la mère et les naïvetés du frère donnent de l’humanité, par contraste, à son exploration de la féminité.

Un soir, elle remet la puce de son téléphone bis et trouve pléthore de messages, instant drôle comme il y en a dans cette histoire. Le spectateur la retrouve allant dans le même grand hôtel où son miché est mort, pour un rendez-vous à 300 € avec… la femme du vieux littéraire, Alice (Charlotte Rampling). La boucle se boucle, les souvenirs remontent aux deux femmes, la jeune amante et la vieille épouse, marquant combien le désir des hommes se poursuit avec l’âge tandis que celui de la femme se trouve en butte au délabrement physique. Prendre son plaisir tant qu’il est temps est compréhensible ; l’amour a peu à voir avec le sexe, contrairement à l’image déformée qu’a laissé le siècle romantique. L’amour est un accord affectif, pas un emboitement forcé et mécanique répété, contrairement à l’image déformée qu’a laissée la soi-disant « libération » de mai 68 et l’essor du porno sur le net.

Après une heure et demie d’éducation physique à la baise et aux trucs du sexe, le spectateur édifié (et prévenu en introduction qu’il va voir des scènes « osées ») sait qu’isabelle n’est pas plus une pute que sa mère ou son psy, que chacun assouvit ses désirs comme il peut (le godemiché dans l’armoire des toilettes de l’amie du couple), mais que l’amour se construit, lentement et qu’il n’arrive pas tout cuit avec la jouissance. Naître au monde passe par l’exploration de ses possibilités d’individu, donc par son corps et par la transgression scandaleuse de l’adolescence – ensuite ? Les choses sérieuses commencent…

DVD Jeune et jolie, François Ozon, 2013, avec Marine Vacth, Géraldine Pailhas, Frédéric Pierrot, Fantin Ravat, Johan Leysen, Charlotte Rampling, Laurent Delbecque, Lucas Prisor, France télévision 2014, 90 mn, €13.49, blu-ray €10.33

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American History X de Tony Kaye

Le melting pot américain n’est en fait qu’une salad bowl : les ingrédients ne s’y mélangent pas et chaque communauté reste entre soi, haineuse à l’égard des autres. Ce pourquoi un pompier blanc parti éteindre un incendie dans le ghetto noir se fait descendre par un dealer noir : par simple haine. Ce pompier, incarnation du citoyen américain moyen, bon époux et bon père de famille, était le père de Derek (Edward Norton), alors bon élève en Terminale.

Celui-ci, dès lors, pète les plombs : à quoi cela sert-il d’obéir à la loi si l’ambiance sociale est à l’indulgence pour les délinquants ? Si le libéralisme féminin de gauche trouve toujours des circonstances atténuantes à une minorité noire qui n’est plus esclave depuis déjà 150 ans ? Si les aides sociales et la discrimination positive profitent toujours aux mêmes, qui ne font rien pour se prendre en main ? Si les Blancs démissionnent et se soumettent à la loi des Noirs qui occupent les terrains de sport près de la plage de Venice et font de leur quartier une zone de non-droit ? L’exemple récent de Rodney King (en 1992), tabassé par les flics de Los Angeles parce qu’il les agressait après avoir été arrêté pour rouler bourré à 190 km/h est exemplaire : le coupable ce n’est pas lui mais les flics qui défendent la loi et les citoyens ! Ce que Derek ne veut pas voir est que faire respecter la loi est une chose, abuser de sa force une autre. Ni les délits, ni les inégalités, ni les injustices économiques ne justifient de transgresser la loi ou de se séparer de la nation. Même si certains se sentent plus « frères » que les autres, les états sont unis et le patriotisme doit être plus fort. C’est ce que se dit l’intelligent Derek, à qui son père a pourtant appris l’esprit critique : tout ce qu’on lit ou apprend à l’école n’est pas à prendre au pied de la lettre ; la Case de l’oncle Tom, c’était il y a plus d’un siècle et demi.

Derak s’est sculpté un corps aryen sainement musclé mais sa jeunesse le rend vulnérable aux passions et la haine est la première, équivalente en intensité à l’amour. Il aimait son père, il aime son petit frère Danny (Edward Furlong), 14 ans, qui le voit comme un dieu et s’est rasé le crâne sans acquérir une carrure comme la sienne ; il aime sa mère cancéreuse et ses sœurs vulnérables. Cet amour centré sur la cellule familiale engendre en réaction la haine des Noirs qui l’ont écornée. Il cherche un coupable pour expulser sa hargne et le mécanisme du bouc émissaire agit à plein sur son âge influençable. Il suit les conseils insidieux d’un Blanc mûr qui révère le Troisième Reich et vit de la vente de vidéos pronazies. Cameron (Stacy Keach) a fondé un gang de jeunes Blancs musclés au crâne rasé avec pas grand-chose dedans qu’il a nommé Disciples du Christ ; il joue au führer mais reste dans l’ombre, se délectant de voir la pègre défiée.

Sur le fond, pourquoi pas ? A toute communauté qui se ferme répond une autre communauté qui revendique autant de droits. Les territoires se gagnent, le respect aussi. Lorsqu’il organise un match de basket sur le terrain en bord de plage, Derek fait gagner son équipe, ce qui expulse les Noirs de la zone. Jusque-là, rien que de légitime.

Tout dérape lorsque la haine en retour de certains Noirs de l’équipe vaincue aboutit à tenter de voler la voiture du père de Derek, garée devant la maison. Alerté par son frère Danny alors qu’il est trop occupé à baiser à grands ahans sa copine gothique Staecy (Fairuza Balk), il sort en caleçon, svastika noire glorieusement affichée au-dessus du cœur et défouraille, menacé par l’un des agresseurs qui tient un pistolet. Jusque-là, c’est de la légitime défense, rien à dire dans les mœurs américaines – même si les armes en vente libre constituent selon nous, Européens, un net danger social. Mais lorsqu’il achève volontairement le second Noir blessé, un membre de l’équipe adverse qui l’avait défié les yeux dans les yeux après l’avoir frappé en plein match au mépris des règles, il va trop loin. Il lui place la mâchoire sur le rebord du trottoir et, d’un coup de talon, lui éclate la tête devant les yeux horrifiés du jeune Danny. Est-ce un rite nazi ? Une pratique esclavagiste ? Il semble que le Noir sait de quoi il retourne avant de crever.

Les flics arrivent aussitôt, alertés par les voisins des coups de feu. Derek est inculpé d’homicide volontaire et écope de trois ans à la prison pour hommes de Chino. Trois ans seulement parce qu’il est Blanc et en état de semi-légitime défense ; son codétenu Lamont (Guy Torry), un Noir à la lingerie qui le fait rire et le prend en amitié, a écopé de six ans pour avoir seulement laissé tomber un téléviseur volé sur le pied du flic qui lui attrapait le bras. Deux poids, deux mesures ? C’est ce que comprend Derek en prison.

Il n’est pas au bout de ses surprises : son idéalisme suprémaciste blanc est mis à mal par l’un des durs de la Fraternité aryenne incarcérée. Derek le voit ostensiblement trafiquer avec des Hispanos, violant le code racial idéal. Dès lors, le jeune homme comprend que c’est l’égoïsme qui mène les gens, pas les principes, et que « la race » n’est qu’un prétexte pour gagner et réussir. On ne joue pas collectif comme dans l’équipe de basket, on en profite perso pour ses trafics. Renouant alors avec « les nègres », Derek est violé sous la douche par le plus macho des Frères aryens. Après cette mésaventure et six points de suture à l’anus, il reçoit la visite du docteur Sweeney (Avery Brooks), son ancien prof d’histoire en prison, le même que celui de Danny. Il fait partie du comité ayant à juger de sa libération conditionnelle. Derek lui expose ses doutes et sa désorientation. Et celui-ci lui demande s’il s’est posé les vraies questions. Par exemple : « Est-ce que ce que tu as fait a amélioré ta vie ? »

Tout est là. La haine engendre la haine en retour, comme une vendetta sans fin ; elle aveugle sur les qualités des autres, les différents – ce dont Derek se rend compte en prison, forcé de travailler face à Lamont ; elle ne permet pas de constater avant la sortie que Lamont le protège sans en avoir l’air des viols et des blessures mortelles des Noirs, bien plus efficacement que les soi-disant « frères » blancs. Le docteur Sweeney avoue avoir eu la haine lui aussi quand il était jeune, contre les Blancs qui avaient asservi sa race et maintenaient sa communauté dans le sous-développement social, contre la société et même contre Dieu ! Mais il s’en est sorti par les études, et la culture lui a montré que le racisme était une castration de l’être, inefficace en société. C’est une réaction primaire, qu’il faut surmonter si l’on veut avancer. L’identité oui, la haine des autres pour se la constituer, non.

Lorsqu’il sort de prison après trois ans, son petit frère Danny vient de remettre par provocation un devoir d’histoire sur Mein Kampf : le sujet était de commenter un livre, ce qui choque son prof, juif et ex-amant de sa mère. Le principal est le docteur Sweeny qui connait bien les deux frères ; il décide alors de prendre en main Danny et lui offre le choix : l’expulsion ou un cours d’histoire qu’il intitule American History X. En référence à Malcolm X qui reprenait le sigle appliqué sur le bras des esclaves ; en référence au Christ qui était désigné par cette abréviation (le « vrai » Christ opposé au « faux » de Cameron ?). Mais X est aussi la valeur inconnue en mathématique, ce qu’il faut trouver. Son premier devoir sera donc de relater l’itinéraire de son frère aîné et de l’analyser.

Derek est accueilli comme un dieu par le gang de skinheads et Cameron lui fait miroiter la direction de tous les gangs qui se sont développés sur la côte ouest et qui se rassemblent. Mais il n’en veut pas ; il veut rompre avec tout ce folklore pour demeurés, avec ce ressentiment sans avenir, avec cette haine qui n’aboutit qu’à reconduire la haine – tout en profitant aux affaires commerciales de Cameron. Il le frappe, maîtrise le gros Seth (Ethan Suplee qui déclare « je ne suis pas gros, je suis costaud ! »), rejette sa copine Stacey qui ne pense qu’à briller dans le gang, jouissant quasi sexuellement de la violence et des gros muscles. Elle ne l’aime pas puisqu’elle ne veut pas lui faire confiance et le suivre. Danny, 17 ans, ne comprend pas et le violente mais Derek le calme, lui explique son itinéraire en prison et pourquoi il en est venu à penser que tout doit être différent. Son petit frère, au contraire de Stacey, lui fait confiance parce qu’il l’aime. Il le suit. Edward Furlong est très bon acteur dans les rôles de petit frère soumis.

Il rédige donc dans ce sens le devoir que le docteur Sweeney lui a demandé pour le lendemain et sa conclusion, après que Derek lui ait raconté, est celle du discours d’investiture d’Abraham Lincoln : « Nous ne sommes pas ennemis, mais amis. Nous ne devons pas être ennemis. Même si la passion nous déchire, elle ne doit pas briser l’affection qui nous lie. Les cordes sensibles de la mémoire vibreront dès qu’on les touchera, elles résonneront au contact de ce qu’il y a de meilleur en nous. » Hélas ! Alors qu’il va pisser au collège, un Noir le descend d’un coup de pistolet, celui-là même qu’il avait défié d’un regard quelques jours auparavant. La haine demeure – la vendetta va-t-elle se poursuivre ? Le film reste sur ce suspens.

Mais l’on voit avec Trump, vingt ans après, qu’elle est sans fin parce que le ressentiment ne meurt jamais et que, plus courtes sont les idées, plus elles marquent les esprits obtus et faibles. Les Yankees ne forment pas un peuple mais une mosaïque, le patriotisme n’existe que s’ils sont attaqués sur leur sol. Entre temps, c’est chacun pour soi, le Colt dans une main pour expédier et la Bible dans l’autre pour justifier ; les financiers et le lobby de l’armement et du pétrole commandent, les riches se préservent de la racaille, les flics tuent plus de Noirs que de Blancs, l’école se délite dans le politiquement correct et la niaiserie sentimentale.

Qu’avons-nous encore de commun avec ces gens-là ?

DVD American History X, Tony Kaye, 1998, avec Edward Norton, Edward Furlong, Beverly D’Angelo, Avery Brooks, Jennifer Lien, Ethan Suplee, Stacy Keach, Fairuza Balk, Metropolitan video 2001, 2h03, standard €6.99 blu-ray €8.70

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Pulp Fiction de Quentin Tarantino

Une parodie des films américains jouée par une pléiade de grands acteurs, John Travolta, Bruce Willis, Samuel L. Jackson, Uma Thurman, Maria de Medeiros… C’est bien coupé, enlevé, dôle. Et dit en même temps beaucoup sur cette Amérique du terre-à-terre, du tout est possible et de l’égoïsme forcené.

L’univers est celui d’une bande de malfrats de Los Angeles dont le patron est Marsellus Wallace (Ving Rhames), un gigantesque Noir aux deux boucles d’oreilles. Il truque les matches de boxe pour encaisser le fric, il zigouille via ses mercenaires tous ceux qui tentent de l’arnaquer. Mais Butch le boxeur au prénom de boucher (Bruce Willis) le baise (dans son orgueil), refusant de « se coucher » au cinquième round, puis un flic pédé (Peter Greene) le sodomise (littéralement) alors qu’il avait investi la boutique d’un prêteur sur gage (Duane Whitaker) par hasard en poursuivant le boxeur.

L’histoire est celle des vicissitudes où la nécessité des armes et du machisme rencontre le hasard des gens ou des événements. Ainsi le duo Jules Winnfield (Samuel L. Jackson) et Vincent Vega (John Travolta) va récupérer une valise pleine de (probables) lingots d’or qui s’ouvre avec le code 666 (le chiffre de la Bête) dans un appartement miteux. Il troue trois adolescents apeurés qui tentaient d’exister et emmènent le troisième, le seul « nègre » de la bande (ainsi est-il traduit dans le film), Marvin (Phil LaMarr) qui est leur informateur. Mais Travolta, en se retournant dans la voiture le flingue à la main pour poser une question au garçon, lui explose la tête sans le vouloir. Les deux compères sont dans une merde noire avec du sang partout et des morceaux de cervelle dans les cheveux en poil de couille du Jules noir au volant qui aime citer les Ecritures avant de tirer. Comme s’il se croyait le bras vengeur de Dieu…

Il appelle au secours un copain du coin (Quentin Tarantino lui-même), au saut du lit à 8 h du matin. Mais sa meuf doit rentrer de l’hôpital où elle bosse – et pas question pour elle de découvrir « un nègre sans tête éclaté à l’arrière d’une voiture en bas de chez elle » ! On la comprend. Jules appelle donc le bon papa Wallace qui, s’il veut récupérer son or, doit les aider. Il envoie son spécialiste, un expert en organisation et dissimulation de traces de crime (Harvey Keitel). Il ordonne aux deux de nettoyer l’intérieur de la bagnole, de mettre le cadavre dans le coffre ainsi que leurs vêtements tachés de sang, puis de se récurer eux-mêmes aussi soigneusement que les sièges, à poil sous le jet d’eau sur la pelouse pour ne pas laisser de traces dans la salle de bain, avant de conduire la bagnole chez un casseur spécialisé. Tout disparaîtra.

Et les deux, déguisés en plagistes via short et tee-shirt trouvés dans les affaires du copain, poursuivent leur livraison d’or au père Wallace. Mais au lieu de prendre tout bêtement un taxi et de s’acquitter de leur mission, ils folâtrent, se prennent un petit-déjeuner dans un fast-food, discutaillant interminablement sur le hasard qui serait la main de Dieu. Dans l’appartement, en effet, le troisième jeune (un peu moins que les autres) qui était aux chiottes, sort en défouraillant mais rate à deux mètres les deux éléphants dans son couloir. Voilà le « miracle » : les tueurs sont indemnes et le défenseur est criblé de balles en riposte. C’est eux « en ont » et pas lui. Le machisme le plus gros est clairement affiché : celui qui a des couilles reste maître de celui qui a trop peur pour en avoir. Et plus on vieillit, plus on en a dans le mythe, contrairement à la physiologie : cela s’appelle l’expérience.

Les filles du film sont d’ailleurs considérées comme moins que rien : des putes ou des niaises. Tout se passe entre hommes, les vrais. Même la « femme » de Wallace Mia (Uma Thurman) agit comme une gourde, flirtant ouvertement avec Travolta à qui le patron a demandé de la sortir (ce qui ne veut pas dire « sortir avec », comme il l’explique à son copain le Noir un brin borné), puis se shootant une fois de trop avec les trois grammes d’héroïne trouvés dans la poche de l’imper du mec – pendant qu’il est aux chiottes (grande scène de piqûre dans « le cœur », situé largement au-dessus du sein pour les puritains !).

Les chiottes jouent un rôle prépondérant dans ces histoires, elles sont comme un destin suspendu, une bifurcation d’univers. Ainsi le boxeur, qui a fui dans un motel une fois le match terminé (en tuant son adversaire d’un coup de poing – « il n’avait qu’à apprendre à boxer »), ne trouve pas dans sa valise préparée par sa pétasse (Maria de Medeiros) la montre héritée de son père qui l’avait lui-même hérité de son père qui… Cette montre mythique avait séjourné dans le cul d’un capitaine, prisonnier des Viêt-Cong avec le papa qui y est resté, mort. Le boxeur l’a reçue tout enfant et y tient bien plus qu’à ses fringues mais la nunuche qu’il a racolé comme copine est tellement bête qu’elle a zappé. En retournant à l’appartement, où il sait qu’il peut être attendu par les sbires de Wallace, il ne se contente pas de récupérer sa montre oubliée mais entreprend de se griller des toasts ! Il avise alors un flingue à silencieux, aussi gigantesque que le Wallace, et perçoit un bruit de chiotte : le sbire est dedans et, quand il tente d’en sortir, il l’y renvoie d’une balle magnum dans le sternum.

Le problème de cohérence est que le sbire est Travolta en personne, alors que le film se poursuit avec Travolta toujours en vie. Mais l’histoire est volontairement éclatée en séquences non linéaires comme dans les magazines sur papier chiotte (pulp paper) destinés aux gosses ou aux demeurés. Travolta a déjà remis la mallette à Wallace auparavant. Il sort justement des chiottes du fast-food où son copain Jules a décidé d’arrêter après le « miracle » pour chercher le sens de la vie en nomadisant dans le monde en clochard céleste. Deux miteux, Ringo et « Lapin » (Tim Roth et Amanda Plummer), ont en effet décidé de tirer leur dernier coup ensemble en rackettant les clients et la caisse. Le Noir mate leurs envies mais les aide, bon prince, en ne les zigouillant pas à l’aide de l’Ecclésiaste comme d’habitude et en leur laissant les billets récoltés. Il n’est plus très certain d’être le bras vengeur de Dieu…

Tout a commencé dans un lieu miteux d’une aire de banlieue avec une paire de miteux qui se la joue au lieu d’entreprendre ; tout se termine de même, dans l’amoralité jubilatoire de la pop-culture yankee. Chacun repart à ses affaires comme a poor lonesome cow-boy, aussi minable qu’avant, après six morts de trop. C’est conté comme dans un magazine de pulp fiction (sexe, violence et ego surdimensionné), en récits à épisodes ayant chacun leur cohérence mais présentés comme liés.

Palme d’or au Festival de Cannes 1994, Oscar du meilleur scénario original 1995, ce film qualifié de « postmoderne » faute de le mettre dans les cases préétablies des critiques, a fait beaucoup gloser depuis sa sortie. Que m’importe : c’est un bon divertissement et il révèle le nihilisme viscéral de la culture américaine qui préfère agir plutôt que réfléchir, flinguer au lieu de discuter, se raccrochant à la Bible pour se justifier.

DVD Quentin Tarantino, coffret 6 films : Pulp Fiction 1994 – Jackie Brown – Kill Bill – Vol. 1 – Kill Bill – Vol. 2 – Boulevard de la mort – Inglorious basterds, TFI 2011, standard €52.66 blu-ray €69.96

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Gérard Muller, L’âme de la fontaine étourdie

La retraite venue l’auteur, ancien ingénieur aérospatial, met ses connaissances scientifiques et techniques au service de son imagination débordante. Il écrit de courts romans au présent qui illustrent, par le biais d’une intrigue policière, un concept de la physique. Celui-ci se préoccupe de physique quantique.

Une archéologue, évidemment toulousaine, berceau bien-aimé de son auteur, va fouiller au pied des parois à pétroglyphes en Namibie. Elle appartient à une équipe internationale privée que des sponsors financent. Le directeur est américain, l’informaticienne anglaise, les deux autres fouilleurs sont espagnol et namibien, plus un ouvrier du village voisin. Même adolescent, le public visé semble-t-il par ce roman, le lecteur peut logiquement supposer que les échanges entre les protagonistes s’effectuent en anglais, sinon en globish. Pourquoi, alors, faire déclarer à l’Américain que « le tutoiement est de rigueur » (p.32) ? Parleraient-ils tous français en Namibie ? Le tutoiement en anglais n’existe que pour s’adresser à Dieu, sinon on s’appelle tout simplement par les prénoms. L’auteur abuse de l’usage du sud de désigner la personne par un impersonnel comme « la Toulousaine », « la Française », pour la même personne : Lisa. Pourquoi ne pas utiliser son prénom ou dire « elle » ?

Ce n’est pas le seul passage où l’on tique, même si l’on est bon public. Les prélèvements des charbons de bois antiques pour une datation au Carbone 14 ne se font pas comme on verse du sable dans un seau mais nécessitent de multiples précautions afin qu’ils ne soient pas contaminés. Aussi, lorsqu’une datation est donnée trop proche du présent, l’archéologue professionnel (moi) s’attend à ce que l’on évoque au moins cette hypothèse fort courante ; il n’en est rien.

C’est au contraire au profit d’une autre hypothèse, très audacieuse pour des scientifiques, qui permet d’imaginer une transmission de pensée des chamanes locaux d’il y a 50 siècles ! Et l’explication de cette possibilité réside naturellement dans les mystères de la physique quantique. D’où « l’âme » qui serait une empreinte émotionnelle forte au moment de la mort : elle aurait modifié le champ de force pour l’éternité. Il suffit d’être médium, de respirer lentement et profondément dix fois de suite, pour entrer en communication avec les esprits prédestinés. Le bushman d’il y a 5500 ans parle comme vous et moi, il évoque sans sourciller son empreinte quantique et ses qubits ! Ce qui avait commencé comme une belle aventure scientifique se termine dans le délire le plus complet.

Bon, me direz-vous, il suffit d’y croire. Il y a un meurtre, une fontaine qui s’arrête et repart, un léopard qui serait un chamane déguisé, des policiers locaux savoureux. Sans compter le récit détaillé de baises torrides par des couples divins sortis tout droit des studios hollywoodiens, sains, musclés, bronzés, aimants… Tout ce beau monde se vautre alors dans les poncifs les plus à la mode médiatique immédiate chez « les jeunes » : aider les migrants, militer pour le climat, combattre le machisme. C’est un peu trop pour mon goût et n’égale pas Bob Morane, bien mieux écrit et qui reste, malgré les incursions dans les mythes et la science-fiction, dans les clous du rationnel tout en ne cédant rien aux dernières lubies – ce pourquoi on le relit encore un demi-siècle plus tard. Pourquoi par exemple appeler les particules d’âme des soul particles ? La langue anglaise seule pourrait-elle produire ce concept aussi intraduisible en français que humour, privacy et week-end ? Par snobisme globish ? Pour faire encore plus scientifique ? Plus ésotérique ? A cause de la musique 2011 de Quantum Force ? Ou pour copier un roman américain ?

Désolé de paraître trop aimer le beau langage et les récits vraisemblables : si je donne à manger du bio à mes enfants, la nourriture intellectuelle bien écrite et que l’imagination peut croire n’en est pas moins vitale pour leur santé. Le roman précédemment chroniqué était à mon avis meilleur.

Gérard Muller, L’âme de la fontaine étourdie, 2019, éditions Lazare et Capucine, 230 pages, €15.00 e-book Kindle €7.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Charles Morgan, Portrait dans un miroir

J’avais l’âge du narrateur, « l’année de mes dix-huit ans » (donc encore 17 ans), lorsque j’ai lu pour la première fois ce roman d’un Anglais né en 1894 ; il aurait pu être mon grand-père, venu au monde autour de cette année-là. L’univers victorien, l’élégie de « l’Art », la jeunesse passionnée réfrénée par les convenances victoriennes, la conception platonicienne de l’âme, convenaient à l’époque de ma jeunesse dans les années 1970. Je ne m’identifiais pas au narrateur mais à son univers ; il n’était guère différent de celui de mon temps car la révolution des mœurs de mai 68 a tardé à infuser dans la société. Quant au jeune homme, ses élans étaient les miens mais point sa famille, trop idéale pour ma réalité.

Aujourd’hui est différent et ce roman est rejeté vers le XIXe siècle, bien que paru en 1929. Les hobereaux comme les Frew, les Trobey ou les Fullaton, vivant en manoir campagnard, ne sont plus qu’un souvenir. La famille « libérale » qui aime ses enfants et les oriente par la force du raisonnable a sombré dans le décomposé, l’individualisme exacerbé, la compétition ou la drogue. Le monde a changé et « les convenances » ne conviennent plus. « Un jeune homme obsédé par la nudité féminine, et dominé par son imagination, une jeune femme renonçant à toute fierté, fouettée par le désir et la vanité, et voulant inscrire dans sa vie un chapitre faussement romanesque » – voilà toute l’histoire, racontée à la fin par le narrateur devenu vieillard.

Sauf qu’entre temps la jeunesse a vécu, et la fièvre est l’essentiel. Nigel Frew est cadet de famille mais dessine admirablement et peint à l’occasion. Lors de sa première sortie dans le monde, chaperonné par sa grand sœur acerbe Ethel et son grand-frère bienveillant Richard, il séduit la société. Sa jeunesse, son air lunaire, sa gaucherie, touchent les gens. Notamment Claire, qui doit épouser Ned, le fils de la maison Fullaton qui invite. Nigel tombe amoureux de Claire et celle-ci, de trois ans plus âgée que lui, en est émue et l’aime aussi – ou croit aimer l’image candide et pure qu’elle s’en fait. Mais ils ne sont pas en phase : pour Nigel, cet amour vient trop tôt ; pour Claire, il vient trop tard. D’où la tragédie d’un amour impossible qui se développe au long des pages.

Nigel doit être envoyé à Oxford sur les traces de son frère aîné mais il décide de n’en rien faire. Il rencontre en cela les avis de son maître en dessin plus celui de son hôte, le père de Ned, peintre acceptable et influent dans les beaux-arts qui l’invite à venir compléter son apprentissage auprès de lui. Le père de Nigel est ennuyé, une solide éducation prépare à tout, même à la peinture, et elle reste un bagage solide en cas d’échec. Mais Nigel ne peut rester chez les Fullaton à cause de la présence de Claire. Après quelques mois sur des charbons ardents, séduit par un ange de pierre dans l’église qui lui paraît l’idéal d’incarnation de la chair désirée en art éternel, Nigel s’écartèle entre l’art et l’amour, ou plus exactement le travail et la chair. Il tente de réaliser, sur demande de Ned, un portrait de Claire, mais celle-ci lui échappe car elle est sans cesse différente. Il ne réussit que des dessins épars, pas l’œuvre à l’huile ambitionnée. Son œuvre restera inachevée.

C’est que, dans sa conception issue de Platon, un portrait est « l’image d’une âme reflétée dans le miroir d’une autre âme ». Trop d’impressions fugitives viennent parasiter sa main pour que le portrait soit possible, au contraire de celui de la tante Fullaton, une vieillarde qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui a deviné sans peine les peines d’ardeur du très jeune homme. L’art ou l’amour ? Entre ces deux absolus, ces deux créations humaines, il faut dans la société de philistins qu’est la bourgeoisie anglaise fin XIXe, malheureusement choisir. Seule la fuite « à Paris » permettra de trancher le nœud gordien. Car la société bienveillante refoule toutes potentialités de conflits et noue les élans comme les aiguillettes, sous la conversation policée et les attitudes convenables. L’artiste seul y échappe, dans un milieu qui exclut l’art et ne considère la peinture que comme un substitut honorable et admis de la photographie. Qui peint la chair doit peindre l’âme, mais il faut pour cela transcender les convenances et lâcher les rêves dans la nature, eux qui ne sont que des ballons captifs retenus par la société.

Revenu trois ans plus tard, mûri et sa maîtrise d’artiste assurée, Nigel baisera Claire une fois dans la chambre d’enfant des Fullaton, manière d’exorciser à la fois leurs désirs à tous les deux et leur part d’idéalisme enfantin. La société reprend ses droits, dans la sagesse, et les convenances restent respectées malgré le feu qui a couvé sous la glace. J’aurais bien lu une suite où Claire donnait naissance à l’enfant de Nigel sous la paternité de Ned, mais cela aurait été trop osé pour les années 1920 et l’esprit « comme il faut » de l’auteur. Car il écrit bien, ses phrases coulent longuement et sans heurt, les descriptions psychologiques sont fouillées, avec quelques traits de paysage et de nombreuses sensations complaisamment éprouvées. J’ai trouvé bon pour rêver ce roman ancien ; il est toujours lisible, à la campagne, en vacances. Il me rappelle ma jeunesse et cet autre monde « d’avant » la libération des mœurs et la globalisation globish, le temps où les Anglais étaient des Anglais et les Français des Français.

Il a reçu le prix Femina en 1929.

Charles Morgan, Portrait dans un miroir, 1929, Phébus 2001, 256 pages, €7.44

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Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de fantômes

Il n’est pas sûr que l’auteur et son personnage de détective Pepe Carvalho, croient aux fantômes. Ce serait plutôt des fantasmes, l’imagination qui travaille, débridée, lorsque la raison ne lui dit rien. Ces trois histoires mettent en scène des fantômes différents et mythiques : une femme inconnue qui avertit d’un accident, un bateau fantôme, et deux cadavres qui ont l’air de ce qu’ils ne sont pas.

Ce sont trois courts romans plutôt que trois nouvelles, tant l’intrigue y est détaillée comme dans une enquête de détective. À chaque fois, Pepe Carvalho est mandaté par les proches d’une victime pour en savoir plus sur ce qui est arrivé. Personne ne croit vraiment aux fantômes, mais l’histoire étrange, à force de se répéter et de se déformer, prend des allures légendaires que l’on somme le détective de bien vouloir ramener sur terre.

Une nuit sur la route, une jeune femme blonde et bien faite tend le pouce pour faire du stop. Ceux qui la prenne la voix mal, elle ne parle pas, sauf pour dire à un moment : « freinez, le virage qui vient est dangereux ». Le virage, en effet, sinue assez pour que la vitesse engendre un accident. Et le chauffeur, tout à son affaire, ne regarde pas derrière lui. Lorsqu’il se retourne pour remercier du conseil, la femme a disparu. Elle n’est plus dans la voiture, la porte ne s’est pas ouverte, et lorsqu’on revient sur la route et explore les fossés, nulle trace ne subsiste d’elle. Ce ne sont pas une mais plusieurs personnes qui l’ont aperçue et la Garde civile se remplit de dépositions toutes aussi fantastiques qu’inutiles. Pepe Carvalho va trouver une explication plutôt bancale, mais pourquoi pas ?

Le bateau fantôme est un cargo de pêche aux Canaries. Le poisson est là-bas une valeur sûre, ancestrale, mais convoitée désormais par les flottes modernes des pays gros consommateurs de poissons. Aussi, la concurrence fait rage. C’est pourquoi, lorsque le cargo Maria Asunción disparaît sans laisser de traces, la communauté canarienne est en deuil. Sauf que l’on aperçoit de temps à autre, par des nuits de brume, le cargo passer tous feux éteints alors que l’océan bouillonne autour de lui et que les pêcheurs sur le pont ont des faces blafardes de fantômes. Pepe Carvalho va découvrir les dessous de cette mise en scène, et les soi-disant fantômes n’ont qu’à bien se tenir.

Pablo et Virginia sont deux jeunes Espagnols hippies attardés du début des années 80, créés sur le modèle un peu niais de Paul et Virginie. Ils sont venus sur l’île de Tenerife après de multiples voyages en Asie. Ils sont frais, beaux, cools. A rendre jalouse la société bourgeoise madrilène mûre qui vient respirer le bon air de l’été. Un matin, un chevrier fou les découvre tous deux nus, éventrés, attachés et bien morts. Qui a fait le coup et pourquoi ? Un slogan sur le mur laisse penser à une querelle de secte, mais Pepe Carvalho n’y croit guère. Il découvre, dans le gourou d’une bande de drogués qu’il ramène dans le droit chemin, un ancien copain de fac qui faisait la fête avec leur bande. Celui-ci le met sur la piste et l’invite à observer ce qui se passe sur l’île. L’habillage imaginaire du meurtre est-il le masque de trafics plus matériels ?

Ces trois courtes histoires sont rondement menées, assaisonnées comme il se doit de gastronomie et de conseils culinaires, ainsi que de baise torride de femmes mûres. Le détective s’y révèle tel qu’en lui-même.

Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de fantômes (Historias de fantasmas) – nouvelles, 1986, 10-18 2000, 182 pages, occasion €3.45

Les romans de Manuel Vasquez Montalbán chroniqués sur ce blog

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Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

Gilles est le roman le plus connu de Drieu la Rochelle, celui dans lequel il se met tout entier, où son incertitude personnelle comme celle de l’époque, s’exacerbe et se résout. C’est l’heure du choix, tant pour les individus que pour les vieilles démocraties. Je livre si après mes impressions lors de ma première lecture à 42 ans. J’en ai opéré une seconde, parue sur ce blog en 2013.

Trois parties en ce roman, comme les trois coups du destin et les trois moments dialectique. Thèse : le mariage, la situation. Antithèse : le divorce, les tentatives avec les surréalistes, les révolutionnaires, la modernité. Synthèse : la rupture, le ressourcement dans la « force ».

La première partie s’intitule « la permission ». Elle est ringarde et déplaisante. Elle évoque pour notre époque une autre planète, celle où un jeune bourgeois jeté dans la guerre au sortir du collège revient pour prendre la société à l’abordage, par les femmes. Courage et veulerie, intrigue et détachement, sexe et continence, Gilles se vautre dans la richesse et le pouvoir, symbolisés par Myriam la juive laide et faible, rejeton d’un ex-entrepreneur vidé d’énergie. Gilles l’épouse, il hérite, entre au Quai d’Orsay. Il goûte la décadence. Mais la solitude est son lot, comme celui du soldat sous la mitraille. Il réfléchit trop, il exige trop, comme la guerre a exigé de lui. Indiscipliné, dilettante, velléitaire, Gilles est incapable de se fixer, reflet authentique de l’air de ce temps d’entre-deux-guerres où tout s’effiloche.

La seconde partie, « l’Élysée », est dérisoire mais se laisse mieux lire aujourd’hui. Coincé entre ses relations mondaines et politicardes de ses amis, la coterie surréaliste ou les révolutionnaires creux et vantards, Gilles explore. La bourgeoisie le répugne. Il goûte l’austérité libérale dans les bras de Dora l’Américaine. Elle se prête, il se prête : utilité, efficacité, observation neutre du jeu social. Il goûte le cynisme, mais son instabilité le pousse à rompre. Il ne peut se satisfaire du laisser-faire.

La troisième partie, « l’apocalypse », est pour moi la meilleure. Gilles démissionne du Quai, rompt avec ses faux amis, et comprend en février 1934 qu’il faut démolir ce régime où la bourgeoisie au pouvoir a perdu de sa légitimité. Il se ressource au désert, il découvre l’aristocratie, la « vraie » qui vient du peuple. La « force » et la « race » sont un trésor d’antiques vertus. Le peuple, redécouvert dans les tranchées, est resté sain tandis que la bourgeoisie planquée, avilie, débauchée, reste incapable d’un quelconque sursaut d’énergie dans l’après-guerre. Le peuple est personnifié par une troisième femme, Pauline, ex–espagnole, ex–pute, naïve et sauvage mais belle et aimante ; elle lui donne l’espoir d’un fils. Gilles crée un journal critique, indépendant des lobbies, qui prépare un nouveau courant d’idées, « national sans être nationaliste (…) social sans être socialiste » p.537. En bref, un journal anti–bourgeois et populiste. Il est obsédé par la décadence, par les masses contre la civilisation, par les foules qu’il faut dompter et dresser avec « une saine et féconde rencontre sexuelle » (p.556) entre l’orateur et son public. Sur les décombres, Gilles crée du vivant : un gosse, un journal, une action politique. Il retrouve le « sens du tout » en agissant.

Mais la décadence est dans l’époque, dans les mœurs, dans les esprits et dans les corps. Difficile de faire plus noir, d’apparaître plus suicidaire : le cancer tue son enfant encore embryon, puis sa femme la belle plante ; les radicaux tuent les velléités politiques révolutionnaires de son ami Clérences, l’anarchie de la pensée et le pessimisme sabordent son journal. Décidément, tout est pourri, éternelle rengaine de tous les perdants, de tous les réactionnaires qui croient que tout était mieux avant. Le négatif l’emporte : vieillissement, intellectualisme, mandarinat. La jeunesse, la force virile et la discipline deviennent des fantasmes. Le renouveau n’est aiguillé que vers l’inutile et le néfaste : la drogue, l’homosexualité, la peinture abstraite. Il est donc nécessaire de balancer ces élites qui n’en sont plus mais qui verrouillent, de foutre ce régime par terre « avec n’importe qui, à n’importe quelle condition » p.600.

Épilogue : Gilles entre « dans un ordre rigoureux » p.632, « militaire et religieux » p.174 ; il se veut le moine–soldat du « Christ des cathédrales, le grand dieu blanc et viril », pour défendre en Espagne « le catholicisme mâle, celui du Moyen Âge » p.658. Il retrouve au service du fascisme et dans l’action secrète, la fraternité des combattants : « rien ne se fait que dans le sang » p.687. Indifférence au feu, goût de la mort, comme à 20 ans.

Le cynisme du soldat de la Grande guerre, la vanité du petit-bourgeois rancunier de ne rien posséder, le dégoût de la jeunesse mâle pour la femme, simple réceptacle, et pour le bourgeois qui accapare et jouit, parade et verrouille la société – je me demande ce que l’on peut encore trouver d’intéressant à ce personnage de Gilles. Il est le miroir d’une époque révolue, il n’aide en rien à vivre. Il y a en lui toutes les immaturités, toute l’avidité, toute la rancune de Drieu envers la société. Son Gilles méprise et fait souffrir, il baise pour dominer, comme par revanche sur les femmes qui n’ont pas fait la guerre, ou pour profiter des fortunes et ainsi mieux « arriver ».

Ma répugnance est de tempérament. Drieu reste hanté par l’échec, l’impuissance, l’inachèvement. Son goût de la force est suspect, comme sa haine toute personnelle pour une bourgeoisie dévirilisée. Gilles s’efforce de se sentir subjugué par de grandes juments aux épaules de nageuse nordique tandis que Drieu est concrètement fasciné par le prolétaire musclé à grande gueule, Doriot. Cette quête de la force brute m’apparaît comme un manque personnel : manque d’un père, incertitude fondamentale de l’être. Gilles, comme Drieu, se monte la tête, cœur amer et esprit dans lequel il y a rien qu’un immense ressentiment pour sa médiocrité. Lui, le sain parmi les décadents ? Le saint parmi les pécheurs ? Quelle blague ! Ces considérations sur l’essence des femmes ou du Juif, ou du bourgeois, apparaissent aujourd’hui comme de vieilles lunes obsessionnelles. Pour lui, les Latins seraient sentimentaux et cochons tandis que les Nordiques révéreraient la force et la discipline.

Le fascisme apparaît comme la régulation du veule. Être faible, Gilles/Drieu a besoin de recevoir des autres ses structures comme hier le chevalier se revêtait de l’armure : ni les femmes, ni la société, ni les intellectuels de son temps ne les lui offrent. Quant à sa famille, qui aurait dû fonder sa personnalité, elle est évanescente. Drieu est fils de personne, adopté vaguement par un parrain qui paye son collège, tout comme Gilles. Beaucoup vient probablement de là dans sa pathologie adulte, à laquelle l’époque sert de résonance. Gilles/Drieu ne se sent bien qu’à l’armée, où la hiérarchie et l’autorité permettent la liberté morale et des mœurs fraternelles, « égales » entre égaux. Individu de l’ère des masses, déraciné sans père, perdu de solitude, Gilles/Drieu cherche réconfort et idéal dans la fourmilière où l’ordre est une mystique.

Paru l’année où se déclenche la Seconde guerre mondiale, le roman est daté, le personnage frustré, le style sans avenir. Drieu voulait égaler Flaubert ou Céline, il m’apparaît aussi passé qu’Henry Bordeaux. Las ! De gilets jaunes provinciaux aigris en jeunesse délaissant la démocratie pour révérer l’armée, il semble que l’époque de Gilles revienne. Peut-être faut-il relire ce gros roman préfasciste français, afin de mieux comprendre ce qui nous attend ?

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles, 1939, Folio 1973, 383 pages, €10.20 e-book Kindle €2.99

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Michel Houellebecq, Sérotonine

Ce roman d’un ton égal, apaisé, est au fond une exploration de l’amour : des différentes formes d’amour humain au début du XXIe siècle. Et de la façon dont les conditions matérielles de l’époque et de la société empêchent ou inhibent cet amour prêt à s’investir dans la vie et favoriser ou non la fonction de reproduction.

Le narrateur a 46 ans, l’âge de la mi-vie espérée, la décennie où l’on se retourne généralement sur le passé pour examiner ce que l’on a vécu et en faire le bilan. Pour Florent-Claude, qui n’aime pas son prénom « de pédé », c’est lamentable. Il a raté son premier amour (Kate), détruit son second grand amour (Camille) et fini avec une pute japonaise de luxe qui n’hésite pas à baiser en groupe et à se taper des chiens (Yuzu au prénom acide). Le narrateur déprime, on le comprend, il se shoote au Captorix, un antidépresseur qui aide à la sécrétion de sérotonine ou 5-hydroxytryptamine, hormone impliquée dans la régulation de la prise de risque et associée au « bonheur », plus crûment à la survie.

Or c’est bien la survie de l’espèce humaine, occidentale, blanche, française et même normande, agricultrice, qui est menacée aujourd’hui.

Car la société industrielle, mondialisée, urbaine, n’encourage pas l’amour mais plutôt le divorce par hyperindividualisme de compétition ; les familles « recomposées » sont en fait décomposées comme le dit joliment l’auteur. « Par son amour, la femme crée un monde nouveau (…) les conditions d’existence d’un couple, d’une entité sociale, sentimentale et génétique nouvelle. (…) L’homme, au départ est plus réservé, (…) il est peu à peu aspiré par le vortex de passion et de plaisir créé par la femme (…) sa volonté inconditionnelle et pure » p.71. C’est la femme qui fait le couple et les enfants, donc la famille – donc la socialisation et la société. Lorsque femme varie, mari chavire et société se délite.

Claire est une nobliote de la haute qui s’est fourvoyée avec un descendant de nobles vikings pour gérer une ferme laitière impossible à rentabiliser après la disparition des quotas laitiers par « Bruxelles » (et les technocrates hors sol du ministère français). Mariée avec Aymeric, le seul ami du narrateur connu à l’Agro lors de leurs études communes, elle est partie avec un pianiste londonien et a emmené les deux fillettes du couple, laissant le mari solitaire et désespéré. Elle ne fait plus famille, plus société.

La solitude est le lot de chacun, plus encore aujourd’hui avec le net et « les réseaux sociaux ». L’amour se déprave en sexe et chacun tourne sa propre vidéo qu’il place sur YouPorn, dans un amateurisme enthousiaste qui tue le film professionnel. Un Allemand ornithologue, seul dans un bungalow touristique de la ferme normande d’Aymeric, se fait cinéaste bandant en invitant une petite fille « dans les dix ans » comme actrice. Elle arrive à vélo, montée à cru sous son mini short de jean, et ne tarde pas à l’enlever pour s’exhiber et se pénétrer, dansant ensuite en jupette voletante avant de s’écrouler entre les cuisses de l’homme pour un biberon bien mérité. Cette scène sordide, où la gamine semble s’amuser avec une certaine gourmandise selon le narrateur qui fait une incursion dans l’ordinateur du Teuton, a fait bondir les critiques acerbes lors de la sortie du livre. Pour se valoriser, il leur suffit d’appuyer sur le bouton « indignation » et ils se montent le bourrichon entre soi, la bonne conscience mêlée à la morale, sans voir plus loin que la provocation. Car c’est une autre face de « l’amour » que décrit Houellebecq : la simple « activité » sexuelle réduite à avilir faute de partenaire particulière, faute surtout de conditions économiques et sociales permettant le couple selon la tradition. Cette déchéance dans le sexe le plus vil est suscitée par la société moderne avide de « maximiser les possibles » pour chacun, selon la nouvelle bible Emelien/Amiel récemment publiée.

Le couple ne rencontre plus les conditions matérielles nécessaires à sa survie, la baise en trio ou échangiste n’a qu’un temps, les attractions éphémères ne durent que l’espace d’une jeunesse – vite enfuie. Que reste-t-il lorsque le sexe torride ne peut plus devenir une affection indulgente avec le temps, comme jadis ? Il reste le divertissement, Internet et les fantasmes transgressifs en vidéo.

La dépression due à l’amour empêche de bander, donc de poursuivre dans la voie des relations affectives. « Je ne parvenais simplement plus à assumer la complexité du monde où j’étais plongé », dit le narrateur p.290. La société ne propose rien d’autre pour survivre que la chimie, les chaines de télé, le 4×4 puissant, la clope, le calvados ou le grand-marnier. Michel Houellebecq en profite pour faire la réclame à la box SFR et sa chaîne sports, à Mercedes pour son G 350, à Carrefour City pour sa variété d’houmous et aux centres Leclerc pour la consommation de masse mondialisée.

Autant dire que ce roman noir pointe la tare de l’époque : combien les conditions matérielles de l’existence rendent inaptes à la survie humaine. No future, élan vital brimé, simulacre marchandisé – et toutes les traditions moralement vilipendées : l’alcool, la clope, le diesel, la vitesse sur la route.

Houellebecq excelle à se moquer du monde et il a raison tant les nouvelles normes ont tout d’une religion transhumaniste. La santé c’est bien, la moraline c’est trop ! Aussi son personnage transgresse-t-il tout ce qu’il peut, sectionnant les fils des détecteurs de fumée, soudoyant le directeur de l’hôtel Mercure. Il est trop lâche cependant – ou trop déprimé – pour franchir les limites de la loi. Ainsi envisage-t-il de tuer le petit garçon qu’a eu Camille avec un mâle de hasard, son grand amour qu’il a détruit en s’affichant juste pour la baise avec une black d’équerre (« joli petit cul »). Il ne tuera point, c’était une tentative de résister de plus au courant qui tous emporte, une provocation de plus aux bobos moralistes confits en bonne conscience de gauche qui lisent le livre.

L’air du temps lui fait bien écrire, dans la lignée de Thomas Mann et de Marcel Proust. Bien mieux écrire en tout cas que nombre de ceux qui ont des prix aujourd’hui. Les « âmes mortes » qu’il peint ont tout du Gogol au sens non de l’écrivain russe mais de l’argot jeune d’aujourd’hui. Certaines lectrices m’ont dit s’être ennuyées jusque vers la moitié ; ce ne fut pas mon cas. Même si certaines phrases sont volontairement longues, comme dictées oralement, le lecteur met facilement la pause où il faudrait un point. Et certaines sont rythmées en alexandrins.

Ah, une dernière précision d’importance pour les shootés à l’espérance : le Captorix n’existe pas.

Michel Houellebecq, Sérotonine, 2019, Flammarion, 347 pages, €22.00 e-book Kindle €14.99

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Julieta de Pedro Almodóvar

C’est compliqué, la vie, surtout si l’on croit que l’individualisme moderne peut la maîtriser. Pedro Almodovar nous livre une histoire d’amour et d’égoïsme d’après trois nouvelles d’Alice Munro dans une Espagne en proie aux névroses contemporaines. Une femme andalouse, Julieta, professeur de littérature antique (Adriana Ugarte), est tombée amoureuse par hasard dans un train d’un pêcheur musclé du Pays basque (Daniel Grao). Elle était assise tranquillement dans son compartiment lorsqu’un homme a occupé la place en face d’elle et a cherché à engager la conversation. Ses yeux ne lui plaisaient pas, comme traqués derrière ses petites lunettes ; elle s’est levée et est partie au bar – où elle a rencontré son pécheur, Xoan. Après un court arrêt en gare, brutalement le train s’arrête : un homme s’est jeté dessous pour se suicider. C’était le passager qui voulait parler.

Julieta se sent coupable de ne pas l’avoir pressenti, de ne pas avoir parlé avec lui ; elle angoisse. Xoan la console et elle s’abandonne dans ses bras. Le spectateur a droit à une scène de sexe sauvage sur les coussins du train, plus physique qu’affective selon la conception actuelle de l’amour, car Xoan, en homme musclé, a de gros besoins. Il est marié mais sa femme est dans le coma ; il n’a pas d’enfant.

Chacun retourne à sa province, à ses affaires, elle en ville à Madrid, lui au Pays basque au bord de la mer, mais elle se retrouve enceinte. Elle profite d’une lettre que lui envoie Xoan pour s’inviter chez lui où sa femme vient de mourir. Elle l’ignore mais c’est le prétexte à rester. La bonne, l’inquiétante Marian au visage dissymétrique (Rossy de Palma), ne l’aime pas, probablement jalouse, ou seulement inquiète de Xoan. Lui est avec Ava, une amie d’enfance qui sculpte de puissantes statues sexuelles en bronze patiné d’argile (Inma Cuesta). Le couple baise à l’occasion, « mais en copains » dira Xoan plus tard. Julieta, vieux style, croit qu’il la « trompe » alors que les mœurs qui changent font de l’activité sexuelle une activité comme une autre. Tel est du moins le message du réalisateur.

L’enfant naît, c’est une fille, Antia. Julieta va la présenter à ses parents. Sa mère est alitée et malade (bis repetita placent…) et son père, un ex-instituteur en retraite (Joaquín Notario), a vendu la maison, acheté une ferme andalouse et cultive ses légumes avec une bonne à tout faire marocaine, plus jeune, qu’il baise à l’occasion (Mariam Bachir). Il aura un fils avec elle une fois sa femme décédée. Julieta n’a fait que l’imiter.

Mais après une dispute, ou Marian a distillé son venin en déclarant que Xoan est souvent avec Ava, Julieta sort de la maison pour « se promener » et Xoan va méditer en partant à la pêche. Une violente tempête se lève dans l’après-midi et sa « gamela » sombre ; il se noie. Quel est le péché originel du couple ? Est-ce l’amour qui n’est que sexe ? Est-ce la conception libertine du sexe dans la modernité ? Est-ce la jalousie d’une femme mal baisée qui croit protéger son mâle idéal en racontant des ragots ? Est-ce l’égoïsme de Julieta ?

Antia, au bord de l’adolescence à l’époque (Priscilla Delgado), est en colonie de vacances. Elle adore son père et voulait être marin-pêcheur pour être près de lui. Elle sent obscurément que l’amour de sa mère était plus centré sur elle-même que celui de son père, plus extraverti. Almodovar préfère les hommes. Julieta part la chercher mais Antia s’est entichée d’une copine, Beatriz (Sara Jiménez), et les deux adolescentes connaissent une amitié fusionnelle comme souvent à cet âge. C’est ainsi qu’elle est invitée chez son amie à Madrid par la mère de celle-ci (Pilar Castro) pour terminer les vacances. Et c’est dans l’appartement de Madrid que Julieta apprend à sa fille la mort violente de son père.

Puis elle sombre en dépression, seule avec sa fille et son amie particulière. Les deux adolescentes ont choisi pour elle un appartement à louer dans le quartier où habite Beatriz, afin de ne plus se quitter.

À 18 ans, une fois adulte, Antia (Blanca Parés) décide d’une retraite spirituelle de trois mois dans les Pyrénées. On ne sait s’il s’agit d’un monastère ou d’une secte, les deux semblant se confondre chez Almodovar dans un concept vague et rigide de « religion ». Antia disparaît à l’issue de sa retraite, elle ne veut pas revoir sa mère et ne lui donne aucune nouvelle adresse.

C’est par son ami Beatriz (Michelle Jenner), rencontrée par hasard dans Madrid, que Julieta vieillie de douze ans (Emma Suárez) apprend que sa fille va bien, est mariée, vit en Suisse et a trois enfants, deux garçons et une fille. Elle qui s’apprêtait à suivre son nouveau compagnon au Portugal (Darío Grandinetti), rencontré à l’hôpital où Ava se meurt d’une sclérose en plaques, renonce à le suivre. Elle reloue un appartement dans le même immeuble que sa fille avait choisi au cas où Antia enverrait une lettre. Ava, avant de mourir, lui apprend que sa fille sait tout du dernier jour de son père car Marian lui a parlé de la dispute et elle tient sa mère pour responsable. Elle veut la punir.

Julieta, désespérée, commence à tenir un journal qui retrace l’ensemble de son amour avec Xoan afin que sa fille puisse un jour comprendre. Ce n’est la faute de personne, la culpabilité est partagée. Car rien n’est tout blanc ni tout noir en ce monde mêlé.

Un jour, le destin ou la main de Dieu, on ne sait jamais trop avec l’Espagnol Almodovar, fait subir à Antia un sort proche de celui de sa mère et elle comprend ce qu’est l’amour et la perte. Et qu’aimer ne peut être égoïsme. Elle envoie alors à Julieta une lettre avec son adresse au dos – une invitation à faire la paix.

C’est une belle histoire sentimentale, pour une fois sans grande folle travestie ni maricón, mélodramatique – mais surtout tragique à l’espagnole, prenante.

DVD Julieta, Pedro Almodóvar, 2016, avec Emma Suárez, Adriana Ugarte, Daniel Grao, Inma Cuesta, Michelle Jenner, Darío Grandinetti, Rossy de Palma, Joaquín Notario, Pilar Castro, Pathé 2016, 1h35, standard €7.64 blu-ray €10.90

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