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Vladimir Nabokov, Regarde, regarde les arlequins

Voici son dernier coup d’archet avant sa mort en 1977, à 78 ans. Le roman suivant, L’original de Laura, resté à l’état d’ébauche et de fiches en désordre, ne sera pas chroniqué sur ce blog. Il figure édité chez Gallimard et dans les Œuvres complètes de la Pléiade après maintes polémiques sur être et ne pas être de la part des héritiers et des critiques.

Depuis Ada, Nabokov réécrit toujours le même livre, ou presque. Il s’agit de son autobiographie romancée, fantasmée, avec des personnages différents mais des scènes clés proches : la baise dès 14 ans, l’attrait pour les très jeunes filles, les tourments du couple, les affres de l’écriture, la dérision de l’enseignement, les jalousies des chers collègues. Et la critique féroce et impitoyable de Dostoïevski, que Nabokov n’aimait pas, dont « mon auteur trouve la politique odieuse et les romans absurdes avec leurs tueurs à barbe noire que l’on présente comme de simples négatifs de l’image conventionnelle de Jésus-Christ, et ces putains larmoyantes, empruntées aux romans pleurnichards d’un autre âge » p.1113. Ressurgissent les images de Lolita, d’Humbert Humbert, les jeux incestueux d’Ada « Béni soit mon premier et délicieux amour, une enfant dans un verger, jeu de mains fureteuses – et ses cinq doigts écartés dégoulinant des perles de surprise » p.1035 Pléiade), mais aussi du narrateur qui n’est pas l’auteur, ni le personnage. Vladimir se collette à son biographe Andrew Field, à qui il reproche des inexactitudes. Il a alors l’idée d’une parodie d’autobiographie, ce qui donne Regarde, regarde les arlequins !

Vadim Vadimovicth est Vladimir Vladimirovicth, né en 1899 dans l’aristocratie russe et chassé par la révolution bolchevique, études à Cambridge (UK) et vie dans la communauté russe blanche émigrée à Paris, exilé aux USA pour enseigner la littérature (russe) avant de revenir vivre en Suisse chacun de leurs romans écrits en anglais. Sauf que Vadim n’a jamais vécu à Berlin et se marie quatre fois, pas Vladimir. Pour l’auteur, l’homme réel est différent de l’homme du livre – il ne faut pas prendre l’image, distillée par la mémoire et l’écriture, pour l’homme vrai. Le narrateur (qui est différent de l’auteur et qui n’est pas le personnage principal) déclare écrire une « autobiographie oblique – oblique parce qu’elle délaisse l’histoire prosaïque au profit des mirages de la littérature et du romanesque » p.1099. L’auteur se vêt d’un habit d’arlequin, fait de bouts rapiécés, pour composer dans ses romans un rôle. Mais où est la vraie vie ? L’original ou la copie ? – Dans mes livres, répond l’auteur… Je est un autre, un double, une création par soi-même. « Seule l’écriture romanesque, l’éternelle recréation de mon moi changeant, pouvait conserver à mon esprit un semblant de santé » p.1110. C’est Vadim qui parle, pas Vladimir, mais quand même…

La baronne Brédov, alors que Vadim était enfant boudeur et renfermé de 7 ans : « Cesse de te morfondre ! S’écriait-elle. Look at the Harlequins ! – Quels arlequins ? Où ? – Oh ! Partout. Tout autour de toi. Les arbres sont des arlequins, les mots sont des arlequins ; et les situations et les additions. Mets deux choses ensemble – images, plaisanteries – et tu obtiens un triple arlequin. Allons ! Joue ! Invente le monde ! Invente la réalité ! » p.1035. Telle est la recette du romancier, un jeu d’enfant, une tambouille d’aliments collectés et cuisinés.

Ce roman est plutôt réservé aux spécialistes de l’œuvre ; seuls ils en goûteront tout le sel. Pour les autres, mieux vaut lire Ada ou Lolita.

Vladimir Nabokov, Regarde, regarde les arlequins ! 1974, Folio 1992, 308 pages, €2,86 occasion

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Ce plaisir qu’on dit charnel de Mike Nicols

La baise avant 1968 n’était pas une sinécure. Les garçons comme les filles attendaient l’université pour enfin avoir un rapport charnel. Auparavant, le rituel était « sortir », peloter, embrasser, mais jamais plus loin. On se montrait son zizi ou sa zézette à 10 ans, on se pelotait à 13, on n’embrassait qu’à 16… et le reste pas avant 20 ans ! C’est ce qu’explique au final Jack Nicholson, revenu de l’amour comme du sexe américain. Il y avait bien la capote, mais c’était un objet rare, pharmaceutique, qu’on avait honte d’acheter. L’avortement était interdit pour motifs religieux et la pilule n’existait pas encore.

Ce film, où joue un Jack Nicholson pas encore mûr (33 ans), nous en apprend de belles sur cette époque de pruderie éhontée – dont les plus ringards des réactionnaires ont aujourd’hui la nostalgie ! Là-bas comme ici, ne nous leurrons pas.

Jonathan (Jack Nicholson) et Sandy (Art Garfunkel) sont étudiants au Amherst College dans les années 1950. Ils sont très amis, dans la même chambre d’internat (mais pas dans le même lit), ils discutent des filles et de la baise. Aucun n’a encore franchi le pas. Cela leur semble un pensum, comme d’aller à l’école. Jonathan incite Sandy à lever une fille qui lui plaît lors d’une soirée étudiante où règne un ennui mortel : chacun danse vaguement la valse en costume cravate ou jupe tailleur tandis que d’autres discutent en faisant tapisserie. Sandy est le bon élève, gentil garçon, qui dort en pyjama ; Jonathan est le trublion, travailleur mais obsédé de sexe, dormant torse nu et se baladant à poil (jamais Nicholson n’a pris autant de douches que dans ce film – il sort constamment d’une salle de bain avec des effets de serviette).

Sandy finit par « sortir » avec la fille qui se prénomme Susan (Candice Bergen), en internat elle aussi de l’université ; elle veut devenir avocate, lui médecin. Jonathan veut être avocat d’affaires et gagner beaucoup d’argent. Sandy embrasse Susan à leur deuxième sortie, l’embrasse à nouveau à leur troisième, lui pelote ses seins à la quatrième bien qu’elle n’aime pas ça. Elle le lui permet finalement car il dit qu’il est ému et que c’est sa façon à lui d’aller selon les règles, progressivement. Ils ne couchent pas ensemble – au contraire, c’est le meilleur ami Jonathan, jaloux, qui entreprend Susan, la met sur la paille et la baise carrément. Elle disait à Sandy qu’elle était vierge ; elle ne pourra plus le dire. Quant à Jonathan, c’est enfin arrivé, il « l’a » fait et s’en vante auprès de Sandy, mais sans lui dire que c’est avec sa copine.

Mais il « n’aime » pas Susan, qui se rend compte d’ailleurs qu’elle ne l’aime pas non plus. Le sexe et l’amour, ça fait deux – c’est ce que comprennent les béjaunes de la pruderie organisée qui les laisse niais au bor de l’âge adulte. Chacun doit le dire à Sandy mais ils en sont incapables. Le film use d’ellipse, mais on comprend que Sandy se fait larguer doucement par Susan, qui ne revoit plus Jonathan non plus.

En tout cas, c’est dix ans plus tard que nous retrouvons les deux compères. L’un est marié, père de famille, prospère et vit une vie tranquille avec Cindy (Cynthia O’Neal) – une femme qui sait ce qu’elle veut. L’autre poursuit sa bohème, passant de fille en fille sans jamais trouver chaussure à son pied ; « j’ai baisé une douzaine de femmes cette année », annonce-t-il comme une évidence. Vous l’avez deviné, le premier est Sandy et le second Jonathan. Qui est le plus heureux ?

En fait, aucun des deux. Ils se comparent et échangeraient bien leur vie car tout passe, tout lasse. Un couple uni finit par se fissurer et l’ennui s’immisce ; un baiseur invétéré finit par ne plus bander car l’esprit n’excite plus la mécanique à force de ne trouver aucune mensurations, aucune paire de nichons, aucunes fesses, aucunes jambes à son désir. Crise de la quarantaine dix ans plus tard, il arrive à Jonathan de ne plus bander. Jusqu’à ce qu’il rencontre Bobbie (Ann-Margret), un mannequin (femelle) bien roulée qui lui va comme un gant : « Dieu sait ce qu’on a rigolé la première nuit ! » dit-il à Sandy. Et puis les mois passent, les agacements naissent : de la voir toujours travailler qu’elle ne réponde pas au téléphone parce qu’elle travaille, qu’elle ne travaille plus et dorme toute la journée, qu’elle n’achète pas la bière du soir et ne fasse ni le ménage ni le lit. En bref, rien de la bobonne qu’il fuyait pourtant depuis toujours, le Jonathan. Elle, à l’inverse, tient à lui et lui réclame le mariage.

Qui sera offert après une tentative de suicide, alors que Jonathan proposait à Sandy « d’échanger » leurs partenaires pour un soir. Cindy, l’épouse de Sandy, n’a pas voulu ; Sandy a essayé mais a trouvé Bobbie dans les vapes, le pilulier de somnifère vidé. Elle et Jonathan s’étaient violemment engueulés juste avant que le couple d’amis ne vienne les prendre pour une invitation à un cocktail.

Mais quelques années plus tard, ils divorcent et Bobbie obtient une substantielle pension alimentaire, peut-être ce qu’elle recherchait : l’argent sans les obligations sexuelles. Jonathan invite Sandy, qui a divorcé lui aussi, s’est mis avec Jennifer (Carol Kane), 18 ans, comme quoi la voie du mariage n’est pas droite ni sans épines. La mode est aux diapositives et Jonathan passe son montage de portraits qu’il intitule « la parade des casse-couilles » (ballbusters), montrant les filles qu’il a baisées depuis ses 10 ans, les premières n’étant violées que par le regard, les mains ou les lèvres, avant Susan – qu’il passe très vite pour que Sandy ne la reconnaisse pas. La jeune Jennifer est effondrée : déjà, en une demi-génération les mœurs ont changé et la collection de proies par les machos n’est plus acceptable.

Jonathan finit seul avec une pute, Louise (Rita Moreno), qu’il paye chaque soir 20$ pour lui réciter un rituel immuable : enlevé de veste puis de chaussures, phrases convenues, exaltation du mâle dominateur par tout un discours rôdé, enfin pipe bienvenue par une actrice qui a la bouche qu’on dirait faite au moule.

Pauvreté des relations, vantardise depuis l’enfance, séparation morale et religieuse des sexes afin que chacun se croit dans son droit et le meilleur, blagues machistes entre deux clopes et verres de whisky (Cutty Sark, Jack Daniels, peut-on distinguer sur les bouteilles). En bref, un « plaisir charnel » dévalorisé expressément par toute une éducation due à une croyance inepte qui préfère l’angélisme de l’au-delà à la chair ici-bas. Un film éducatif sur la bêtise yankee !

DVD Ce plaisir qu’on dit charnel (Carnal Knowledge), Mike Nicols, 1971, Zylo 2014, 1h35, €10,51 blu-ray €22,52

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Nous entrons parfois en folie, dit Montaigne

Le chapitre II du Livre II des Essais est consacré à « l’ivrognerie », mais Montaigne digresse volontiers. Il prend prétexte d’un thème pour en aborder d’autres, par association d’idées ou conjointement. En ce Livre II, il se sent moins contraint par la forme, plus libre d’aller par sauts et gambades comme il aime à le dire.

Il commence donc par l’ivrognerie, qui est un vice, mais pas n’importe lequel. C’est un vice « grossier et brutal », « tout corporel et terrestre ». Rien à voir avec l’esprit du vin mais tout avec la lourdeur de l’ivresse. Seuls les Allemands le tiennent en crédit, relate-t-il. « Les autres vices altèrent l’entendement ; celui-ci le renverse, et étonne le corps. » Rien de pire pour Montaigne, adepte de la tempérance et de l’équilibre harmonieux de l’âme et du corps, des passions et de la raison. « Le pire état de l’homme, c’est quand il perd la connaissance et gouvernement de soi. »

Exemples : non seulement le pris de vin titube et ne sait plus se tenir, mais il révèle les secrets les mieux enfouis dans sa conscience, trahissant sans le savoir comme cet ambassadeur, ou se livrant à la débauche sans conscience, comme Pausanias enivré par Attale, sa beauté abandonnée « aux muletiers et nombre d’abjects serviteurs de sa maison ». Une chaste veuve de village « vers Castres », rapporte Montaigne sur la foi du témoignage direct « d’une dame que j’honore et prise singulièrement », se trouve enceinte mais elle ne sait pas de qui, n’ayant fauté avec personne à sa connaissance. « Elle en vint là de faire déclarer au prône de son église que, qui endosserait ce fait en l’avouant, elle promettait de lui pardonner et, s’il le trouvait bon, de l’épouser. » Ce qui fut fait. Péché ignoré mais avoué, est à demi pardonné. « Un sien jeune valet de labourage, enhardi par cette proclamation, déclara l’avoir trouvée, un jour de fête, ayant bien largement pris son vin, si profondément endormie près de son foyer, et si indécemment, qu’il s’en était pu servir, sans l’éveiller. » Comme délicatement ces choses-là sont dites… Mettez, pas mitou. Montaigne conclut cette anecdote sobrement : « Ils vivent encore mariés ensemble ».

Un fois ces exemples posés, ce malheur de trop boire qui peut tourner en bien est-il un vice majeur ? « Il est certain que l’Antiquité n’a pas fort décrié ce vice », constate Montaigne. Il pèse toujours le pour et le contre avant de balancer pour le milieu juste. Il commence par le préjugé courant : s’enivrer est un vice (et un péché d’église), puis propose la contradiction avec les sages antiques, avant d’avancer ce qu’il pense de la chose.

Socrate et Caton s’enivraient parfois et même « Silvius, excellent médecin de Paris » dit de son temps qu’il est bon de faire un excès de boisson une fois par mois pour garder les forces de notre estomac. Nous tempérerions ce conseil de nos jours par sa version psychologique : se lâcher de temps à autre est bon pour le moral, pas pour le corps, même s’il le supporte. Mieux, dit Montaigne, plus on avance en âge, plus la boisson reste la seule consolation pour égayer l’esprit et le corps, les forces libidinales déclinant. La façon de boire à la française, durant les deux repas de la journée, est bien trop tempérée. « Mais c’est que nous nous sommes beaucoup plus jetés à la paillardise que nos pères », observe Montaigne. Les périodes de guerre, fussent-elle civiles et de religion, incitent à baiser par quelque compensation naturelle d’engendrer pour remplacer les morts. Les périodes de paix sont plus moralisantes et substituent au plaisir charnel la boisson ou la drogue, mieux socialement acceptées.

C’est à ce moment qu’est inséré un paragraphe sur son père, « très avenant, et par art et par nature, à l’usage des dames. » Il prisait Marc-Aurèle, « la contenance, il l’avait d’une gravité douce, humble et très modeste. Singulier soin de l’honnêteté et décence de sa personne et de ses habits, soit à pied, soit à cheval. Extraordinaire fidélité en ses paroles (…). Pour un homme de petite taille, plein de vigueur et d’une stature droite et bien proportionnée. D’un visage agréable, tirant sur le brun. Adroit et exquis en tous nobles exercices. » Un modèle pour son fils ; un modèle pour tout homme.

Revenant à la boisson, Montaigne ne voit pas quel plaisir il aurait à boire outre mesure. C’est « se forger en l’imagination un appétit artificiel et contre nature ». Son estomac n’y pourrait. La raison antique met des limites, comme c’est son rôle : « Platon défend aux enfants de boire vin avant 18 ans, et avant 40 de s’enivrer ; mais, à ceux qui ont passé les 40, il ordonne de s’y plaire ; et mêler largement en leurs banquets l’influence de Dionysos, ce bon dieu qui redonne aux hommes la gaieté, et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit les passions de l’âme, comme le fer s’amollit par le feu. » Mais on ne boit pas en guerre, ni pour les magistrats avant de proférer un jugement, ni si l’on veut procréer un enfant. Montaigne est pratique et humain. Il relativise le « péché » catholique par la vertu d’équilibre antique, il interdit aux jeunes pour leur santé et le permet aux vieux pour leur gaieté.

Attention cependant à notre vanité : l’ivresse est un relâchement, un abandon, une faiblesse. « Lucrèce, ce grand poète, a beau philosopher et se bander, le voilà rendu insensé par un breuvage amoureux. » L’ivresse rend fou, pas sage, car « la sagesse ne force pas nos conditions naturelles ». Elle est une maîtrise, pas une armure. Montaigne, incliné vers les Stoïciens durant tout le Livre I, s’en détache dans ce nouveau Livre II. Le stoïcisme est trop fier et trop sectaire, l’humanité n’est pas si roide. « Quand nous entendons en Josèphe [l’historien Flavius Josèphe évoquant le martyr des sept frères Macchabées] cet enfant tout déchiré des tenailles mordantes et percé des alênes d’Antiochus, le défier encore », « il faut confesser qu’en ces âmes-là il y a quelques altération et quelque fureur, tant sainte soit-elle ». Ces « extravagances » masochistes qui jouissent de souffrir et de défier le bourreau, ne sont point sagesse mais folie, comme l’ivresse mais en plus grand. La « sainteté » n’est-elle pas une ivrognerie, ose suggérer Montaigne sans le dire ?

Et de se réfugier aussitôt derrière les Antiques pour ne pas vexer l’Eglise et saint Augustin qui l’évoque, et de tempérer aussitôt son propos absolu par la relativité humaine :« Aussi dit Aristote qu’aucune âme excellente n’est exempte de mélange de folie. Et a raison d’appeler folie tout élancement, tant louable soit-il, qui surpasse notre propre jugement et discours. D’autant que la sagesse, c’est un maniement réglé de notre âme, et qu’elle conduit avec mesure et proportion, et la maîtrise. » Voilà donc ce que Montaigne pense, tout au bout du chapitre. Quand nous sommes hors de nous-mêmes, nous pouvons être poète ou prophète, ou combattant héroïque – mais aussi pris de boisson et traître ou débauché… Tout est possible lorsque nous ne contrôlons plus rien de nous. Notre jeunesse à nous, en raves et autres prises hallucinatoires, rêve de s’élever alors qu’elle se vautre trop souvent. La sagesse est bien éloignée…

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Philippe Huet, Cargaison mortelle

Un roman policier français qui se passe au Havre avec pour thème l’immigration illégale.

Les conteneurs à destination des Amériques sont scellés mais les passeurs s’empressent d’en scier la targette, puis de la recoller ni vu ni connu lorsque le migrant est à l’intérieur. Le Canada est réputé pour son humanité envers les migrants. Aussi, c’est à travers tous les gros ports d’Europe, Anvers, Rotterdam, Amsterdam – et Le Havre – que les migrants d’Europe de l’est affluent pour passer.

Évidemment ils sont aidés : par des « zassociations » d’aide aux « sans », mais aussi par des militants communistes qui étaient tout hier au temps du bloc soviétique, et qui ne sont plus rien aujourd’hui que le mur est tombé et l’URSS dissoute. Des Roumains ayant eu maille à partir avec la milice de Ceaucescu fuient. Certes, ils sont désormais libres, mais la milice est restée la même et aussi brutale. Ils viennent en Europe de l’ouest légalement, via un visa de tourisme. Mais ils s’empressent de chercher à partir.

La police française est là pour faire son boulot mais elle comprend les migrants. « Ces mecs ne voyagent pas pour le plaisir, dit un commissaire p.131, ils fuient pour ne pas crever ». Mais les lois canadiennes sont fermes : c’est une forte amende à la compagnie maritime pour tout clandestin embarqué sur leurs bateaux. Elles font donc appel à une société privée pour les débusquer avant le départ.

Tout se passe bien jusqu’à ce qu’un jour, un Roumain seul se trouve face aux enquêteurs. Il est calme, pas comme les autres, sort un poignard et tue pour fuir un ancien flic de la société de sécurité, ami du commissaire. Cette fois, c’en est trop, la chasse à l’homme commence, tous les Roumains découverts sont interrogés, le centre d’hébergement d’un ancien anarchiste surveillé.

Le journaliste Bassot, rédac’chef du canard local en plein mois d’août, flaire la grosse affaire. Il envoie son meilleur stagiaire fouiller un peu, un Mathieu grand et blond « coiffé en briard » dont les parents d’origine tchèque ont fui jadis « l’avenir radieux » du communisme. Mathieu se prend au jeu, le journalisme le passionne, enquêter l’amuse comme un gamin qu’il est encore à 23 ans malgré sa copine Flo qu’il baise à couilles rabattues dès qu’elle peut se dégager de son stage à elle, à la télé à Paris – où elle s’emmerde à faire les cafés et les photocopies. Tous deux sont en école de seconde zone en journalisme.

Mathieu cherche à lier conversation en se présentant au refuge pour dormir, mais les Roumains ne parlent qu’entre eux une langue qu’il ne comprend pas. Il connaît un soir la situation cocasse d’une pute qui le trouve presque à poil, un jean enfilé à la hâte à cru sans tirer la braguette, envoyée par le tôlier qui paye un peu de bon temps à ses pauvres. Mathieu est « mignon dans le genre roseau élancé », mais n’est pas près à coucher avec n’importe qui, surtout une grasse et plantureuse qui veut carrément le violer. Il laisse entendre qu’il préfère les garçons…

Mathieu file les Roumains qui partent chaque matin du refuge où ils dorment sur son scooter hors d’âge qui manque de rendre l’âme à chaque démarrage. Il connaît quelque succès lorsqu’il piste un grand Roumain qu’il voit monter dans une Mercedes noire du corps diplomatique. Il en parle à son chef, copain avec les flics, qui trouvent l’information intéressante. D’autant qu’un peu plus tard, le grand Roumain s’enfuit de la Mercedes et se fait tirer dessus. C’est Mathieu qui lui sauve la mise en l’enlevant en scooter.

Le trafic de vies humaines rapporte ; mais plus encore lorsqu’il se double d’un autre trafic. Les passeurs sont alors aux petits soins pour leurs migrants clandestins : voyage organisé, planque réservée, courses indispensables à la traversée effectuées, plan du port et containers préparés. Des indics payés, des militants de « causes » engagés, tout est géré comme une entreprise. C’est qu’il y a beaucoup d’argent au bout ! Même si les immigrés ne connaissent jamais le sol canadien…

La progression de l’enquête est bien construite, les personnages typés, un zeste d’humour et voilà le polar. Un bon cru.

Philippe Huet, Cargaison mortelle, 1997, Albin Michel 2016, 264 pages, €22,50

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Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim

Un mythe que ce film au mitant des années cinquante. Mythe de la Femelle revendiquant le droit au désir et la liberté de jouir ; mythe de Saint-Tropez comme village hédoniste au bord de la grande bleue ; mythe du nouveau cinéma qui sort des histoires de papa. Dieu a créé la femme on ne sait pourquoi ; l’homme asexué était bien, tout seul, dans la Bible, avec les Lilith pour s’amuser de son corps. Mais il a fallu que Dieu fasse le malin. Il a créé Eve pour que l’homme pèche et que le vrai Malin le tente, ce trop bel ange déchu de se croire l’égal du Créateur et qui se déguise en vil serpent pour faire croquer la pomme du savoir. Dès lors, l’homme vit qu’il était nu et Dieu ordonna qu’il travaille en le chassant du paradis.

Dieu a donc créé le mal, qui vient principalement du sexe avec le désir qui rend fou, la jalousie, le viol, le crime passionnel, l’adultère et tout ce qui s’ensuit. Brigitte Bardot incarne parfaitement cette grâce animale qui allume les regards mâles tandis que son petit visage chafouin, tapis derrière une chevelure de Madeleine, incite au péché, tout en masquant une tête de linotte conduite par le clitoris. Pas encore majeure à 18 ans, à peine sortie du couvent orphelinat, Juliette s’étale nue derrière les draps qui sèchent et roucoule devant l’homme d’affaires Carradine (Curd Jürgens) qui possède la seule boite de nuit du coin. Elle adore y danser au son du juke-box qui éructe les soupes sentimentales de Bécaud et la danse tam-tam mango de la nouvelle dictature cubaine chère au Tartre et à son Castor d’époque. Juliette est « le » sexe qui ne cherche pas son Roméo mais jouit de jouir d’elle-même. Certes orpheline et élevée par des bonnes sœurs frigides, certes sans amour et le désirant plus que tout autre chose, elle reste immature et se joue des toy-boys. Pourrait-elle vraiment obtenir ce « certificat de vraie jeune fille » qu’une enquêtrice de l’évêché aujourd’hui ridicule lui propose de demander ?

Juliette court pieds nus et reste nue sous sa robe qu’elle renfile avec réticence après le passage de Carradine sous les draps (qui sèchent). Une métaphore des draps de lit qu’elle laissera secs pour lui, trop vieux, trop père, trop moral pour elle. Carradine en effet la désire, mais il ne la touchera pas. C’est Antoine (Christian Marquand) qui la convoite et voudra se la faire, comme on se fait une fille ou un pastis, passade au palmarès, comme elle l’apprend dans les toilettes où elle entend les hommes. Juliette, qui était prête à le suivre à Toulon, s’aperçoit qu’elle n’est pour le mâle qu’un objet qu’on jette après usage. Elle veut donc se donner au premier venu, si ce n’est déjà fait. Le sexe la travaille, l’obsède, la domine.

Les trois frères Tardieu ont repris la cale de carénage des bateaux dans le petit port encore assoupi et voué à la pêche de Saint-Tropez. Bardot, qui y achètera une maison dans la vraie vie, achèvera de le détruire, comme elle a détruit dans le film et dans la vie les hommes qui la désirent. Michel (Jean-Louis Trintignant) le second frère, 21 ans et donc majeur, se dévoue. Il est amoureux d’elle, comme Antoine et comme tous, mais le troisième, Christian (Georges Poujouly, 15 ans au tournage) est trop jeune. Il reste d’ailleurs coiffé gamin, à l’inverse des autres, coiffés en hommes qui ont fait le service. Ce mariage est la seule façon légale, avec l’adoption, que Juliette ne soit pas renvoyée à l’orphelinat jusqu’à ses 21 ans. Carradine, qui veut la garder auprès d’elle comme objet de collection et comme objet de désir, n’a trouvé que ce moyen. Cette alliance permettra d’acheter enfin les terrains de la cale, qu’il convoite pour bâtir un hôtel à côté de son casino. Tous disent à Michel qu’il fait une erreur, que Juliette n’est pas une épouse mais une femelle soumise à ses caprices et qu’il sera cocu dès le lendemain, mais rien n’y fait. Il est amoureux et s’en convainc.

Juliette est touchée que quelqu’un l’aime enfin pour elle-même et pas seulement pour son corps ; elle commence à bien l’aimer aussi, mais d’abord pour son corps, lorsqu’elle lui ouvre la chemise : « sais-tu que tu es beau ! » Elle ne voit rien du sacrifice, du dévouement, de la tendresse de Michel. Ou pas grand-chose, encore prise dans les rets de sa passion avortée pour Antoine et fouaillée par les élans de son sexe. D’autant que ce n’est pas l’argent qui intéresse les Tardieu, mais la notoriété. « En possédant quelque-chose, ils ont l’impression de ne pas être pauvre », analyse la femelle maligne. Pour les convaincre, Carradine va donc leur proposer 30 % des actions et la direction du carénage, ce qui ramènera Antoine à Saint-Tropez, lui qui avait dû prendre un second travail à Toulon pour s’en sortir. D’un bien sort donc un mal, la tentation permanente de Juliette et d’Antoine.

Qui se concrétise très vite lorsque Juliette, tête de linotte invétérée, prend un bateau dont le moteur chauffe et brûle en mer. Antoine part en jeep la repérer le long de la côte, saute à l’eau et nage jusqu’au bateau en plein incendie d’où il la ramène. Rien de tel qu’une poigne ferme et une poitrine mâle pour faire se pâmer la belle, éperdue qu’on s’occupe d’elle. A moitié nue, la robe à demi ouverte collée par l’eau qui la moule, elle est irrésistible. Ils baisent à même le sable.

Tout se sait dans la famille et même l’adolescent, surpris au chevet de Juliette à lui tenir les mains et lui caresser les cheveux parce qu’elle se sent seule, sera soupçonné de l’avoir prise lui aussi. La mère la chasse ; Michel la cherche ; elle-même ne sait plus où elle en est. Elle a trahi l’homme qui l’a épousée pour la protéger et parce qu’il l’aime ; elle n’est aux yeux de tous qu’une pute de port qui aime aguicher et danser à s’étourdir, après avoir picolé pour oublier, et qui se livre à qui la désire. Elle erre pieds nus dans les rues avant d’échouer au « bar à putes », dixit Antoine, où un quarteron de musiciens négro-cubains répètent le mambo en sous-sol. Elle s’y précipite après avoir englouti deux double fines et se trémousse, jambes nues, toute soumise aux soubresauts sexuels du rythme. Une bête de sexe sans cœur ni raison.

Carradine, puis Michel, enfin Antoine et même Christian, contemplent sidérés le spectacle de la Femelle en rut, libérée de tout et même de la pudeur. Elle s’éclate. C’en est trop pour Michel qui a pris un pistolet dans le tiroir du frère et tire. Carradine fait dévier la balle au dernier moment et elle l’effleure, suffisamment pour le blesser, mais sans trop de gravité. Tandis qu’Antoine le conduit à Nice se faire réparer, Michel gifle Juliette, réagissant enfin en homme viril, ce qu’elle recherche depuis le début dans les bras des plus forts pour se sentir protégée, dit-elle. Il la ramène à la maison, domptée peut-être (interprétation morale du temps), mûrie probablement (interprétation d’aujourd’hui). Elle a compris que les autres comptent aussi, et pas seulement elle-même, et qu’il faut mettre du sien pour exister sans se laisser aller à tous ses désirs infantiles.

Le lecteur me pardonnera de ne pas apprécier Brigitte Bardot, dont je trouve le visage trop carré et la bouche trop grande. Le corps est superbe, je l’admets bien volontiers, mais les mœurs ciné de l’époque n’en laissent rien voir, seulement deviner. Les curés ont milité pour son interdiction au pays des puritains ricains, ce qui n’étonnera personne, et même la France catho bourgeoise l’a censuré puis « interdit aux moins de 16 ans » (on aurait pu mettre 18 ou 21 mais Poujouly avait déjà 15 ans et Bardot, malgré ses 21 ans, joue une Juliette de 18 ans). Le film reste aujourd’hui un mythe sexuel, et une vue d’un Saint-Tropez encore authentique. L’histoire contée est niaise et les acteurs peu intéressants, même Trintignant fait gnangnan, pas encore affiné par la maturité. Quant à la libération de la femme… mieux vaudrait se libérer d’abord de Dieu.

DVD Et Dieu… créa la femme, Roger Vadim, 1956, avec Brigitte Bardot, Curd Jürgens, Jean-Louis Trintignant, Christian Marquand et Georges Poujouly, TF1 Studios 2017, 1h31, €23,82 blu-ray €31,00

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Philippe Labro, Manuella

Une histoire de fille, une ado bourge à la fin du siècle précédent – il y a une génération. Manuella se sent mal dans sa peau, trop grosse, trop moche, trop frivole – trop nulle. Elle a 17 ans mais n’a encore jamais baisé alors que tout le monde autour d’elle en parle, des adultes qui semblent obsédés à ses copines qui « l’ont » fait et aux garçons qui ont regardé des pornos à 12 ans et qui voudraient bien reproduire. Un David, vers ses 15 ans, a tenté mais elle n’a pas compris, le connaissant depuis l’enfance ; elle a refusé, indignée. Elle reste hors des statistiques qui observent qu’en France « la première fois » se situe vers 17 ans (à cette époque).

Et Manuella réussit le bac ; elle a mal travaillé, trop zappé, incapable de se concentrer – mais elle l’a eu, et avec mention assez-bien. Comme quoi le fameux bac n’est depuis trente ans qu’un chiffon de papier qui ne sanctionne guère qu’une présence au lycée, pas l’acquisition d’un savoir. La chute en première année de n’importe quoi ensuite n’en est que plus dure !

Mais cette initiation réussie la pose enfin comme une pré-adulte. Elle n’est plus l’ado infantile qu’on doit surveiller, tanner pour qu’elle bosse, discipliner. Ce qui lui permet enfin d’abandonner son narcissisme de bourgeoise immature et d’expérimenter ailleurs : en vacances, au travail l’été. D’observer les autres avec moins de critique revancharde et plus d’indulgence. Cet épanouissement progressif fait beaucoup pour l’attrait du livre, écrit comme d’habitude au galop et captivant. L’auteur sait conter.

Et Manuella entre enfin dans les statistiques ; elle baise. Avec le trop beau Pietro, un garçon de peut-être 25 ans parfait, gracieux, séduisant, les muscles longs et les épaules vigoureuses, « athlète et ballerine » (p.108) qui sait parler. Il a le charme et l’énergie de la jeunesse et envoûte littéralement le monde autour de lui. Il a surgi brusquement des eaux au mouillage en Corse après un crawl souple, ruisselant, en slip sur le pont tel un jeune dieu. Femmes et hommes en ont été éblouis et il n’a de cesse de les enchanter de son bagout. Très sensible à l’impression qu’il donne et aux changements d’atmosphère, il s’adapte et ensorcelle de formules et de citations, avec toujours le sourire et le mot qu’il faut. Manuella a été subjuguée comme les autres.

Il l’a reconnue comme une égale car elle n’est pas dupe de son rôle bouffon et sent la fragilité derrière la comédie. Elle est « pure », Manuella. Il l’appelle Ella et pas Manu comme les autres, « pour contrer les vieux » – et leurs préjugés. Invité à un dîner de pâtes carbonara avec les dix-huit de la résidence de vacances (construite par le père de Manuella et son associé Chuck), le garçon vient pieds nus en pantalon blanc et veste rouge à boutons dorés de Sargent Pepper. Il ne porte rien dessous et les femmes n’auront de cesse de le déshabiller pour « essayer la veste » afin qu’il reste torse nu entre elles, « poitrine et muscles dehors ». Pietro est de suite surnommé « le haricot » par un Chuck trop épais et velu pour l’égaler en délicatesse physique et prestance de conversation.

Après ce moment de sensualité exacerbée auquel les hommes eux-mêmes ne sont pas restés insensibles, les commentaires et les ragots vont bon train : un vrai réseau social, cette résidence ! Pietro est accusé à demi-mots par les femmes de baiser plusieurs filles, en don Juan de plage éphémère qui aime ça, fier de son corps et de son éclat. Ce qui n’est pas vrai, mais les fantasmes explosent. Chuck, jaloux, suggère qu’il est probablement gay ou au moins bi, trop beau pour un vrai mâle, et qu’il se tape peut-être et le vieux et la vieille, riches Italiens qui l’accueillent sur leur bateau de grand luxe, d’où il est venu à la nage. Ce qui est faux là encore mais titille Manuella.

Lorsque le navire de croisière va partir, emportant Pietro sans qu’il ait dit qui il est ni ce qu’il fait dans la vie, Manuella n’y tient plus. Spontanée comme une ado, décidée comme une adulte, elle provoque le destin en se rendant en dinghy directement sur le bateau le soir, pour y rencontrer le jeune homme. Elle lui déboutonnera sa veste à boutons dorés pour toucher sa poitrine, il lui retirera son débardeur sous lequel elle ne porte rien, tous deux retireront d’un coup leur jean porté à cru et ils se retrouveront nus pour faire l’amour. Doucement elle sera pénétrée, progressivement ravie ; lui impressionné et ému, graduellement amoureux.

De retour à Paris, elle voudra l’oublier ; ils n’ont pas même échangé un numéro de téléphone. Son amie Daph, victime d’un accident de voiture avec le moniteur de colo Cédric surnommé Cèdre, accaparera son cœur ; un projet en Australie pour l’année post-bac monopolisera son attention. Puis elle reverra Pietro la veille du départ à Paris, dans la grisaille de l’automne, vêtu d’un pull et d’un imper, entouré de mômes qu’il surveille. Il lui avouera être prof de français et remplacer un collègue. Il voudra la revoir et elle dira peut-être.

Le frimeur a fait le bidon en vacances parce qu’il était dans un milieu de frimeurs, mais il est autre dans la vraie vie, plus profond. Elle l’a percé à jour et il l’aime pour cela car elle estime l’homme vrai et pas l’histrion. Se sentant inculte après sept années de collège et lycée (on le serait à moins!), elle lui demandera de lui envoyer en Australie un livre à lire tous les quinze jours durant ses huit mois passés là-bas. Après… c’est une autre histoire qui commencera peut-être.

Philippe Labro, Manuella, 1999, Folio 2001, 256 pages, €7,50 e-book Kindle €7,49

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Pierre Grimal, Mémoires d’Agrippine

La mère de Néron avait laissé des Mémoires selon Tacite. Elles ont disparu. L’histoire a parfois des soubresauts d’Alzheimer. Pierre Grimal, historien érudit du monde romain, le compense par ces Mémoires imaginées d’Agrippine la Jeune, fille de Germanicus, arrière-petite-fille d’Auguste, née en 15 et morte en 59 – sur ordre de son fils, le bel acteur blond paranoïaque…

Fille d’un général père de cinq enfants, elle sera sœur, épouse et mère de trois empereurs de Rome : son frère Caligula (appelé Gaius dans ces Mémoires), son oncle Claude et son fils Néron (appelé Nero). Tout était possible aux « dieux » sur terre et les familles des empereurs étaient considérées comme des divinités. L’inceste n’était donc tabou que pour les autres et tout était permis, selon les historiens idéologues du temps : la baise, le mensonge, le crime. La seule chose qui comptait était le pouvoir et la fin justifiait les moyens pour l’obtenir et le garder. Agrippine verra disparaître ses deux frères aînés Nero Iulius Cæsar et Drusus Iulius Cæsar, exilés et enfermés par Tibère l’empereur, et sa mère, Agrippine l’Aînée, condamnée à mourir de faim, puis sa sœur Livilla.

Agrippine la Jeune épouse à 13 ans Ahénobarbus sur ordre de Tibère et accouche neuf ans plus tard d’un fils, Lucius Domitius Ahenobarbus, futur Néron. Il sera en rivalité avec Britannicus, le fils que Tibère a eu quatre ans plus tard de Messaline, sa femme de 16 ans. Mais le jeune Néron ne tardera pas à faire empoisonner l’adolescent de 13 ans, son rival, une fois parvenu au pouvoir en 54 à 17 ans, grâce à sa mère Agrippine qui a su l’imposer. Caligula (Gaius), beau et dépravé, avait prostitué ses deux sœurs à son mignon Lepidus (qu’il fera mettre à mort pour complot) et les a baisé lui-même maintes fois, préférant quand même la plus jeune (12 ans à peine). Sénèque le philosophe, était devenu ami avec Agrippine, qui lui a demandé d’éduquer son fils Néron ; il en était peut-être le père. Qui le sait, dans ces turpitudes sexuelles maniaques qui agrémentaient les soirées de Rome ?

En mère abusive vouée à donner le pouvoir et à faire régner son seul fils, Agrippine s’est précipitée elle-même vers son destin. Un oracle (apocryphe?) avait prédit qu’elle aurait un fils empereur mais qu’il la tuerait. Ce qui advint… sur les conseils de Sénèque et sur ordre de Néron – selon les historiens romains qui ont écrit l’histoire quarante ans plus tard, histoire elle-même recopiée maintes fois (et modifiée à leur gré) par des copistes chrétiens.

Pierre Grimal, ancien professeur à la Sorbonne et ancien membre de l’École française de Rome, s’appuie sur les textes anciens de Tacite, Suétone, Dion Cassius et d’autres qu’il a traduits en Pléiade, en plus des inscriptions étudiées par l’archéologie. Il compose des Mémoires remplies de détails sur le temps et le monde romains qui raviront ceux qui aiment cette période. Malgré ce condensé de savoir qui peut séduire, son parti-pris de modifier certains noms (et pas d’autres) aurait pour but d’inhiber le biais de reconnaissance culturelle, de faire ainsi de Néron un fils plus qu’un tyran monstrueux et de Messaline une femme-enfant plutôt qu’une pute nymphomane. Je ne souscris pas à cette façon de faire qui induit en erreur le non érudit et qui n’apporte rien : les faits de monstruosité et de nymphomanie des principaux personnages ainsi renommés sont bel et bien cités dans le texte. Mais Caligula est gommé au profit du nom « Gaius » qui ne dit rien à personne, ce qui égare le lecteur pas aussi spécialisé que l’auteur dans les dynasties compliquées romaines où engendrements, adoptions et disgrâces se succédaient à un rythme effréné.

C’est pourquoi, malgré son talent de raconter une histoire de femme dans un monde machiste et les démêlés tragiques d’une fille, sœur, épouse et mère de grands personnages tous plus foutraques les uns que les autres, ces Mémoires sont à mon avis mal réussies et peu crédibles. Elles disent sur un ton posé des horreurs passionnelles et sexuelles comme si elles étaient raisonnables et gomment la personnalité plutôt volcanique d’Agrippine. Elles donnent un sens logique aux événements qui n’ont rien de logique mais ressortent plus de la force individuelle des protagonistes, comme un plaidoyer en forme d’excuse de la soi-disant autrice. Qui peut y croire ?

Lorsqu’il évoque des conversations d’Agrippine avec Sénèque, l’auteur distille cependant quelques éléments de politique intemporelle. Ainsi p.193 lorsqu’ils évoquent Caligula ou « petites bottes » (Gaius) : son « désir d’aller contre toutes les règles acceptées par les autres, d’exalter sa propre personne, de défier l’univers entier, bref, de se conduire comme un dieu ». On reconnaît sans peine Boris Johnson dans ce portrait barbare, ainsi que Donald Trump. Sénèque, selon Agrippine revue par Grimal, aurait dit de Caligula que « le meilleur, le seul service que l’on pouvait rendre à un tyran était de le faire mourir. Je savais bien que c’est là une vieille opinion, ancrée chez les philosophes » p.303. Notre époque a des instruments plus démocratiques pour chasser ses tyrans : Johnson a été acculé à la démission par les membres de son propre parti tandis que Trump, malgré sa tentative de coup de force, a été balayé par les urnes. Xi Jinping, un jour, sera peut-être lui aussi « renversé » par ses communistes. Mais Poutine ? Erdogan ? Le second a fait l’objet d’une tentative de putsch militaire mal ficelé ; le premier se maintient… jusqu’à quand ?

Pierre Grimal, Mémoires d’Agrippine, 1992, Livre de poche 1994, 368 pages, €7,20

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Eté 85 de François Ozon

Un été juste avant la déferlante du Sida, durant la queue de comète hédoniste de la libération des mœurs post-68, en 1985, François Ozon avait 19 ans. Il adapte le roman d’Aidan Chambers La Danse du coucou (Dance on My Grave) qu’il avait beaucoup aimé à l’époque (parution 1983 en France) pour en faire une tragédie légère. Cet oxymore résume tout le film, ce pourquoi il a sans doute déconcerté le public, en témoigne le nombre des entrées cinéma.

Il s’agit d’un amour adolescent, puissant, qui submerge l’âme dans une première fois. Mais c’est un amour pour le semblable, fait d’admiration et de désir, un amour fusionnel qui vise à dévorer l’autre. Ce que David (Benjamin Voisin), l’aîné, 18 ans (24 ans au tournage à cause de la loi sur la sexualité des mineurs), rejette de la part d’Alexis (Félix Lefebvre), 16 ans (21 ans au tournage). L’amour homo cherche ou bien le jeu des passades sans lendemain ou bien le couple fusionnel des gémeaux. Rien entre les deux comme avec une femme. D’où le trouble, la tragédie. L’adolescence est changeante parce qu’encore personnalité en devenir. D’où la légèreté, l’humour des situations. Ambiguïté du film. Ajoutez à cette dissonance un repli frileux sur « les valeurs » sûres qui sont celles des religions intolérantes du Livre dans notre époque marquée par la pandémie et la crise économique, et vous obtenez ce malaise social face à l’amour de deux jeunes garçons qui reproduit le modèle des éphèbes grecs, l’aîné et le cadet, le protecteur plus fort et plus musclé et la silhouette gracile au visage d’ange.

Alexis part en dériveur bronzer en mer. Endormi, il est réveillé par un orage qui gronde. Vite, en slip et chemise ouverte, il tente de hisser la grand-voile qu’il a laissée affalée n’importe comment ; la drisse coince, il s’énerve, le dériveur peu stable chavire et le précipite à la baille. Rien de grave mais impossible de remonter sur la coque retournée, trop lisse. A 16 ans, on attend encore les secours des autres plutôt que de se prendre en mains ; Alexis est passif, victime et vulnérable. C’est alors que surgit David son sauveur, le héros vigoureux qui lui conseille rationnellement d’agripper la dérive pour retourner le bateau à l’endroit, avant qu’il le remorque au moteur jusqu’à la plage où il pourra se sécher. David encore qui l’entoure, l’entraîne chez lui où sa mère le materne par un déshabillage de gamin, un bain chaud moussant dans le « sarcophage » de la baignoire, puis un thé brûlant ; David qui lui prête ses propres vêtements pour rentrer chez lui et qui va s’occuper de tout, même de ramener le bateau à son anneau de port. Il n’en fera rien, Alexis l’apprendra plus tard du copain de lycée qui lui a prêté le dériveur, première fissure dans l’image lisse et sculptée de son héros.

Car Alexis voit en David tout ce qu’il voudrait être, lui le fils de docker qui devra peut-être abandonner le lycée pour travailler et aider ses parents. Il n’a pas l’aisance de David, fils de commerçant juif à la mère permissive, son charme sans égal qui séduit tout le monde, profs (Melvil Poupaud qui enseigne le français au lycée), garçons, filles, du moment qu’ils sont jeunes et beaux. Un garçon bourré sauvé (lui aussi) des voitures parce qu’il divague sur la route et qu’il va coucher sur la plage avant de lui peigner tendrement les cheveux. Il couchera avec après avoir quitté Alex et celui-ci l’apprendra aussi plus tard – une lézarde de plus dans son amour inconditionnel.

Alexis, qui veut qu’on l’appelle Alex parce qu’il se sent un autre, plus libéré, plus dans le vent, est aveuglé par ses premiers émois d’adolescent. Il ne mesure pas la fêlure intime de David, fils unique couvé par maman et orphelin récent de père, obligé de reprendre le magasin familial d’articles de mer au Tréport plutôt que de continuer des études. Pour quoi faire ? L’avenir lui semble sans lendemain et il préfère donc vivre son plaisir au jour le jour sans s’attacher puisque tout passe, tout meurt, vite ennuyé par l’amour d’Alex qui veut l’ancrer, arrêter sa course vers la vitesse. Car c’est bien cette vitesse qu’il cherche à rattraper avec sa moto, comme il l’explique drôlement à son jeune compagnon. Il n’y réussira que trop, poussé à l’excès fatal par la révolte d’Alex qui ne comprend pas qu’il l’ignore toute une journée avec la jeune anglaise au pair, Kate (Philippine Velge) qu’il vient de lui présenter sur la plage. Rien de pire qu’un amour bafoué ; rien de pire que de s’en rendre compte et d’avoir dit des mots sur lesquels on ne peut revenir.

La mère de David (Valeria Bruni Tedeschi) est heureuse que son fils tourmenté ait trouvé un ami ; elle ferme les yeux sur le fait qu’il soit devenu un amant car la société n’est pas prête aux amours déviants (elle ne l’est toujours pas). La mère d’Alexis (Isabelle Nanty) est indulgente à ce désir adolescent, voulant elle aussi que son fils soit heureux et trouve sa voie. Un oncle scandaleux, Jacky, était lui-même homosexuel mais c’est le père, ouvrier imprégné des valeurs virilistes de sa classe, qui le refuse. Il n’est pas présenté en négatif dans le film, il se doute que cette amitié brûlante et exclusive cache des désirs inavouables, mais Alexis ramène Kate à la maison, qu’il a rencontré sur la jetée et la psy comme le juge lui-même, croiront à cette fiction d’une dispute des deux amis pour la même fille qui n’en peut mais.

Car Alexis est jugé. Il le raconte en voix off dès le début, encore amoureux d’un cadavre. Il voudrait, comme les anciens Egyptiens, embaumer David son amant pour le conserver à jamais préservé de la mort. Il a d’ailleurs intrigué auprès de Kate pour aller voir son corps nu et froid à la morgue. Mort qui le fascine, il ne sait trop pourquoi, comme un vide abyssal en lui, obscurément conscient que l’énergie vitale a son revers fatal, le désir impossible – le joyeux et cruel Eros.

La scène de boite de nuit où David entraîne Alex pour danser est édifiante : il pose sur les oreilles de son éphèbe un baladeur où est enregistré Sailing, une chanson de Rod Stewart. Ainsi il l’isole, l’enferme pour lui seul, mais ne partage pas car il continue de danser sur la musique de boite. Alexis et David sont ensemble et solitaires, comme est au fond toute existence face au néant qu’est la mort. Alexis est jugé non pas pour avoir tué David, qui s’est crashé tout seul sans casque sur sa moto en allant soi-disant à la poursuite de son ami qui l’avait quitté après une dispute à propos de Kate ; il est jugé pour avoir dansé sur la tombe de son ami mort, tel David devant l’Arche (2 Samuel 6:14), une promesse solennelle qu’il lui avait faite à sa demande – une « profanation » selon la loi. Est-ce « avilir ce qui est sacré » que danser ? L’épouse Mikaïl, dans la Bible, avait déjà « honte » de son époux se livrant à une danse de joie frénétique en simple pagne de lin devant l’Arche d’alliance du Seigneur. Les vieux Juifs de la famille de David comme le juge laïc imprégné de mentalité catholique aussi. Mais David, le roi, assume sa joie et l’expression de son corps : elle est la vie contre la mort, elle célèbre le Créateur et son au-delà. Le David de Normandie a lui-même fait danser son Jonathan d’Alex sur la musique qu’il avait choisie pour lui ; c’est un hommage d’honorer sa promesse par-delà la mort.

Une fois condamné – à 140 heures de travaux d’intérêt général – Alexis, décillé de l’amour absolutiste adolescent, imite David en draguant impunément un garçon sur la plage. Mais pas n’importe quel garçon : celui-là même que David avait sauvé des voitures parce qu’il était bourré et qu’il a probablement baisé d’une heure à quatre heures du matin la nuit où il l’a quitté. Alex deviendra-t-il un cynique comme David ? Un Don Juan garçonnier comme lui, inapte à tout attachement ? Il n’a que 16 ans et le film laisse tout ouvert.

Le spectateur ressent le contraste entre les acteurs qu’il a connu, Melvil Poupaud barbu, lunetté, toujours à cloper et un brin ridé de maturité (47 ans au tournage) ou Isabelle Nanty vieille en mémère (58 ans) – et la jeunesse éclatante des corps des deux garçons qui irradient la vie, le désir, la joie. L’amour apaisé du prof pour ses élèves mâles, des mères pour leurs fils au bord de l’âge adulte, diverge de la soif de caresses et de sensations des jeunes que le plan-plan ennuie. Jusqu’à mourir par excès de tout.

DVD Eté 85, François Ozon, 2020, avec Félix Lefebvre, Benjamin Voisin, Philippine Velge, Valeria Bruni Tedeschi, Melvil Poupaud, Isabelle Nanty, Diaphana 2020, 1h36, €9.99 blu-ray €14.99

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Maxime Chattam, L’illusion

Recentré sur la France pendant le confinement, l’imagination reste un peu faible pour ce nouvel opus… jusqu’à la fin. Il faut en effet persévérer avant de voir brutalement, dans les toutes dernières pages, les pièces du puzzle s’assembler dans le tragique et le sadique – à la Chattam. Mais, durant tout le thriller, l’auteur se veut dans la mode tendance d’aujourd’hui, avec ésotérisme, terreur viscérale enfantine, isolement du monde et baise politiquement correcte. C’est un roman pour ados qui me rappelle la série des Mystères d’Enid Blyton avec aventures entre copains et copines et rebondissements convenus. Mais avec la patte du thriller à l’américaine et un montage adéquat. Ça se lit, ce n’est pas un grand cru, trop délayé du ventre avant le finale grandiose.

Hugo est un jeune homme sensible et inquiet, acteur qui n’arrive pas à percer et écrivain raté à ses heures perdues. Il vient de se ramasser dans son couple après sept ans et veut trancher son ancienne vie. Il répond pour cela à une petite annonce, aiguillé par un forum sur le net, qui consiste à être polyvalent d’entretien d’une station de ski familiale l’été dans les Alpes du sud, sur les hauteurs de Guillestre. Une avenante Lily l’accueille à la gare la plus proche, puis le conduit à toute vitesse par une route en lacets à vous rendre malade, vers la station désertée par les touristes de Val Quarios. Elle a été construite par un original, dit-on, Lucien Strafa, un magicien autrefois célèbre selon sa page Wikipedia, qui a brusquement quitté la scène pour créer la station il y a des années après sa 666ème représentation. Elle est en forme de gigantesque A avec un phare sur la pointe, le Vaisseau-mère en guise de trait et les deux bâtiments du Gros B et du Vioc en prolongement. A son habitude, l’auteur fournit un dessin pour situer le paysage. Et Hugo finit par découvrir que le plan est un pentacle.

Sitôt présenté à l’équipe, qui mêle tous les âges au-dessus de 25 ans ainsi que des locaux, Hugo se voit attribuer un appartement. Il peut faire ses courses à l’épicerie ouverte le matin ou manger à la cantine avec les autres, chacun faisant la cuisine à son tour. Sa tâche consiste au début à débiter des sapins trop vieux, malades ou susceptibles de tomber sur la station avec JL, un local, fils de Simone l’épicière. Il passera ensuite avec le vieux moustachu Max pour réparer les chaussures de ski à louer pour la saison.

En ce vaste lieu désert dans la nature, qui rappelle inévitablement Shining, d’ailleurs cité par Lily, d’étranges impressions lui viennent. Un je ne sais quoi de menaçant qui enflamme son imagination au point de parfois lui faire sentir des présences. Comme une araignée géante toute prête à le manger ; ou ce monstre dans la piscine de verre ouverte sur le paysage lorsque l’orage a fait claquer la lumière. « Toujours aller plus loin que la réalité, combler les manques, anticiper le pire, l’horreur de préférence… Si mon cerveau n’avait pas cette déviance, je ne pourrais pas écrire. C’est de ce genre de projections tordues que naissent les romans. Sinon, ce n’est que le monde tel que nous le connaissons, insipide, sans surprise, d’une banalité normalement suicidaire » p.129. Je n’adhère pas à cette conception à la Stephen King de l’existence, révélatrice des angoisses profondes de la psyché que la raison ne peut dompter. L’homme heureux n’a pas d’histoire ; il n’en écrit pas, ajoute Maxime Chattam. Mais Hugo l’impressionnable mal grandi n’est pas au bout de ses surprises.

Il est fasciné par le solitaire magicien qui vit non loin de la station dans un manoir interdit d’accès, gardé par d’étranges sculptures d’être torturés sur les troncs des arbres. Il ne peut que désirer le rencontrer, au point d’enfreindre les interdits, arrimé à la main amicale de Lily avec qui il couche après avoir hésité sur Alice qui s’en va. C’est très gamin, Chattam reprend d’ailleurs des expressions d’ado contemporain venu du vocabulaire gay en évoquant « les bras autour de son torse » alors qu’il ne s’agit que de sa poitrine – à moins d’avoir des tentacules aptes à faire le tour du tronc. Le chapitre 29 écrit en outre une somptueuse description de baise politiquement correcte après le mitou marketing, la montée de l’extrême-femme empêchant de jouir jusqu’au dernier moment, au cas où la fille aurait décidé, entonnée pendant l’acte, qu’il s’agit finalement d’un viol non consenti.

L’une des employée, Alice, est repartie en catimini après ses six mois, alors qu’elle devait dire adieu à tout le monde. Elle a anticipé avec un jour d’avance, soi-disant parce qu’elle n’aime pas les adieux. Mais ne voilà-t-il pas un mystère de plus ? Hugo regrette de l’avoir laissée seule son dernier soir alors qu’il aurait pu baiser – et peut-être en savoir plus. Car Alice ne répond pas au téléphone ni à sa boite mél. D’autres disparitions inquiétantes ont d’ailleurs eu lieu au fil des années dans la station. Quelques personnes sur des milliers, dit la raison, mais quand même, dit l’angoisse imaginaire. Hugo cherche, Hugo entraîne Lily – dont le prénom complet est Lilith, le démon femelle qui a précédé Eve aux côtés d’Adam dans la Bible, et qui peut-être joue Lily pute pour mieux enserrer Hugo dans ses rets. Le jeune homme entraîne aussi Jina dans son délire paranoïaque, l’autre fille qui aime à se faire peur mais pas trop, comme Annie dans le Club des Cinq. Luc Cifer est-il le diable ? Lucien Strafa est en effet un anagramme du démon. Val Quairos est-il conçu comme une gigantesque toile d’araignée qui emprisonne dans sa toile les proies dociles prêtes à être sucées dans leur âme et leur corps ? Hugo a de ces fantasmes d’arachnide géante tapie dans les recoins sombres. Ou y a-t-il plus prosaïquement un tueur en série qui sévit depuis des années, incognito ? Mais alors qui ?

A moins que ce soit pire… Mais tenez jusqu’au bout pour le savoir, si le chemin est banal et parfois répétitif avec ses hallucinations cassées nettes à la fin du chapitre, le finale vaut la lecture.

Maxime Chattam, L’illusion, 2020, Pocket 2022, 538 pages, €8,75 e-book Kindle €8,49

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Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu

La vie réaliste est condamnable par les suppôts de la suppression du vice – et l’association du même nom a poursuivi en justice l’auteur pour pornographie, en plein XXe siècle. Il ne fait pourtant que décrire la vie réelle de paysans blancs bornés de Georgie, dans le sud des Etats-Unis, après la crise de 1929. Ty Ty Walden est un patriarche à l’ancienne, croyant en Dieu mais guère en l’église. Il a engendré trois fils et deux filles et il est content ; le petit arpent dont il a réservé depuis toujours les revenus au bon Dieu l’a protégé. Mais il a rusé, déplaçant ledit arpent d’un bout à l’autre de ses champs au gré des plantations. Le pasteur n’a donc rien eu, même si Dieu, qui est au-dessus de tout ça, a bien compris l’intention.

Sauf que le Malin l’a pris d’une fièvre de l’or. Ty Ty creuse la terre sans cesse depuis quinze ans avec ses fils et ses nègres, délaissant les plants de coton ou de melons pour nourrir sa famille, ébranlant dangereusement sa maison. Chaque année, il sent que ça y est, il va trouver « le filon ». Or sa terre n’est pas rocheuse et aucun filon n’y peut courir ; elle peut tout au plus révéler quelques pépites descendues des montagnes par les alluvions et le ruissellement, cela s’est déjà vu, « dit-on ». Mais Ty Ty est borné, préférant « croire » que raisonner. En cela il est bien un bouseux du sud des Etats-Unis, du même genre de ceux qui votent aujourd’hui Trump et ses faussetés alternatives : ils préfèrent « croire » à la belle histoire que réfléchir aux faits sous leurs yeux. Ty Ty a la manie de répéter plusieurs fois ce qu’il dit, comme pour s’en convaincre, persuadé bientôt que c’est la seule vérité.

Des trois gars, seul l’aîné Jim Leslie a réussi dans la vie. Il a compris en bon capitaliste que la fortune venait non à celui qui produit le coton, ni à celui qui le transforme, mais à qui se met entre les deux. Courtier en coton, il a bâti une belle maison sur la Colline de la ville de filatures Augusta et a épousé une femme malade mais riche. Est-il heureux pour autant ? Pas vraiment ; comme les autres, il ne trouve son bonheur que dans le désir de la chair. Il envie Griselda, qu’a épousé son frère Buck, et dont le vieux Ty Ty, émoustillé de la voir de temps à autre quasi nue lorsqu’elle se change, toutes portes ouvertes, vante les formes et les douceurs. Buck est jaloux, agressif, il ne sait pas « aimer » sa femme, c’est-à-dire la baiser avec passion comme la nature le veut et le désir des femmes. Shaw, l’autre frère, le suit dans tout ce qu’il fait. Les garçons reproduisent donc leur père, chacun pour une partie. Sans culture ni argent, ils ne trouvent jouissance que dans l’alcool et le sexe. Si le père a son rêve d’or, les garçons n’ont que leurs rêves terre à terre de baise.

Quant aux filles, Rosamund est marié à Will, ouvrier de filatures à la ville, qui déteste la campagne et méprise la fièvre de l’or du beau-père. Mais, comme lui, il a un rêve, faire redémarrer l’usine en grève depuis dix-huit mois et rétablir le courant pour que les ouvriers puissent produire à leur profit puisque la compagnie ne veut pas les payer plus d’un dollar dix par jour. Le Syndicat, intermédiaire dont le rôle est de ne jamais décider, tergiverse, négocie, attend l’usure inévitable du conflit. L’or de Will est le tissu, sa ferme est son usine, où il travaille torse nu comme les autres dans la chaleur du sud, les poumons emplis de bourre de coton. Il reluque les jeunes femmes aux seins droits qui passent, empli de désir vital. Il en baise régulièrement une ou deux, au grand dam de sa femme, qu’il baise aussi. La sœur la plus petite est appelée Darling Jill – Jill chérie – et a déjà des formes ainsi que le feu qui les allume. Elle baise avec qui lui plaît, et son père considère que c’est la nature. Elle fait attention aux phases de la lune pour ne pas se faire bidonner. Courtisée par Pluto, un gros qui veut devenir shérif, c’est-à-dire fonctionnaire, elle « s’amuse » avec le nègre albinos, garrotté par Ty Ty pour l’amener à sa ferme comme porte-bonheur, et avec Will, dont elle aime le désir et la poitrine musclée. Lorsqu’elle sera en cloque, elle épousera Pluto.

Les passions sauvages se vivent librement dans ce climat contrasté du sud ; elles compensent les écarts sociaux sous l’œil sourcilleux des églises et des patrons. « Le défaut des gens, dit Ty Ty dans un de ses moments de philosophie, c’est qu’ils cherchent toujours à se tromper eux-mêmes, à se figurer qu’ils sont différents de ce que Dieu les a faits. Vous allez à l’église et le prêtre vous dit des choses que, dans le tréfonds de votre cœur, vous savez n’être pas vraies. Mais la plupart des gens sont si morts en dedans d’eux-mêmes qu’ils le croient et qu’ils s’efforcent de faire vivre tout le monde comme ça. Les gens devraient vivre comme Dieu nous a faits pour vivre. Réfléchir en soi-même, sentir ce qu’on a en soi, c’est ça la vraie façon de vivre » p.215. Le Dieu qu’on a dans le corps est plus vrai que celui qui est dans les églises, vivre est obéir à ce que l’on sent en soi-même : la pulsion, le désir, l’affection, l’imagination, la raison, la foi. « Dieu nous a mis dans le corps d’animaux et il prétend que nous agissions comme des hommes », proteste-t-il. L’être humain « peut vivre comme nous sommes faits pour vivre, et sentir ce qu’il est au fond de lui-même, ou bien il peut vivre comme les curés le disent et être mort au fond de lui-même. (…) Les femmes comprennent, elles, et elles sont toutes prêtes à vivre la vie pour laquelle Dieu les a formées. Mais les garçons vont écouter des racontars d’idiots » p.243.

Will veut Griselda et Buck veut le tuer mais c’est son usine qui le tuera ; Jim Leslie veut Griselda et Buck le tue ; Darling Jill veut tous les vrais mâles, les a, et fait l’orgueil de son père, le seul peut-être à ne pas l’avoir prise. Elle épousera Pluto tandis que Buck, après son crime de Caïn, se tue. Ne restent que le vieux Ty Ty, Shaw le frère insignifiant, et Griselda désormais veuve et flétrie.

Au lieu de se contenter de ce qu’ils ont et de l’exploiter au mieux pour l’accroître, les hommes convoitent toujours la femme du voisin, la fortune impossible et les lendemains qui chantent. Incultes, ils sont dans la croyance ; et la réalité les baffe. Un petit roman excitant qui amène à réfléchir aux contes, à la morale, aux relations d’exploitation, entre autres choses.

Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu, 1933, Folio 1973, 269 pages, €7,60

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Roberto Garcia Saez, Dee Dee Paradize

Le roman qui fait suite à Un éléphant dans une chaussette, chroniqué sur ce blog. Il est plus simple et plus déjanté, se terminant abruptement.

Nous avons laissé Patrick Romero amer, viré de l’ONU où il dirigeait un programme de lutte contre le SIDA et autres tuberculose en Afrique. Accusé sans preuves de s’être mis dans la poche des commissions occultes du fournisseur de médicaments par un flic anglais aigri et borné, il avait tout simplement mis fin à sa mission, permettant au bordel du Machin de ronronner à l’aise dans sa bureaucratie « transparente » mais inefficace. Ce coup de gueule d’un spécialiste en stratégie de santé était bienvenu et bien amené.

La suite est plus facile à lire, plus plaisante, mais moins efficace. L’auteur, comme gêné par son héros, tend à le diluer avant de le finir.

Romero s’est établi en Thaïlande, où il a acheté un appartement à Bangkok, la ville de tous les vices et de tous les plaisirs, avec son femme Isabella. Laquelle s’ennuie de jouer à rester jeune et branchée fêtarde alors que l’âge vient et l’envie d’enfants. Les deux ont bien parrainé un petit Sophea des rues, gamin cambodgien débrouillard et joyeux dans la misère, devenu adulte désormais. Mais Romero n’a jamais eu la vocation de père, bien trop occupé à ses plaisirs égoïstes et flamboyants. Il se voit en grand frère du gamin majeur, comme le Noir Bonaventure le fut pour lui lors de sa jeunesse en Afrique. Il s’affiche avec lui, loue ses services pour aller visiter un village de la frontière où des Chinois déforestent avec l’aval du gouvernement et où un programme de lutte contre le SIDA est en place avec l’association qu’il conseille.

Car il est revenu dans une direction de l’ONU avec un titre ronflant au profil sans objet, permettant à ceux qui l’ont embauché d’avoir un organisateur efficace pour dépenser l’argent facile de l’aide humanitaire. Une étude en double aveugle est entreprise par un labo américain afin de tester un gel intime pour les femmes, censé protéger à près de 80 % de la contamination par le VIH. Curieusement, dans ce village de la frontière où les ouvriers chinois baissent à couilles rabattues, la prévalence augmente au lieu de s’équilibrer entre les lots de placebo et les lots de soin. Y aurait-il une faille ?

Romero rend compte, ce qui le fait haïr de tout le monde, position qu’il adore. Se poser en justicier victime semble être sa tasse de thé. Le flic aigri Harrisson s’empresse de revenir à la charge et d’insinuer que le « pourri » pourrait bien faire du chantage afin d’obtenir encore plus de commissions occultes afin de nourrir son train de vie dispendieux. Sauf qu’on est en Thaïlande, où les prix des plaisirs ne sont pas ceux de Londres. Harrisson s’obstine, en bon puritain borné qui soupçonne le Mal en toute bonne œuvre. Ce qui l’empêche de s’occuper de lui (il sombre dans l’alcool), de sa femme (qui lui est devenue indifférente), de son fils de 14 ans (avec un père absent et une mère rigide, vite devenu pédé), de sa fille de 15 ans (qui veut faire de l’humanitaire en opposition frontale à papa).

Sa névrose rencontre les manigances d’un « révérend » d’une secte de « chrétiens talibans » – évidemment américains du sud – qui veut prouver au monde scientifiquement que tous les produits de soin et de prévention ne sont que des incitations à baiser, donc à « faire le Mal », à l’encontre des commandements de Dieu (qui ne dit rien). Pour cela il magouille les lots avec ses médecins infiltrés ; il veut fausser l’étude. Dommage que l’auteur passe rapidement sur la façon dont il sera contré, cela aurait développé le côté policier de ce roman un peu fade.

A l’inverse, l’auteur se fait une joie d’en rajouter côté baise tous azimuts entre garçons, entre filles, garçon et fille, dominateur et dominant, amis et prostitués. Agrémenté de doses de whisky à assommer un éléphant et de piquouzes diverses à assécher tout désir. Isabella finira par quitter la Thaïlande pour œuvrer en Afrique, quitter Patrick pour se faire monter par un Noir, quitter la vie de plaisirs pour se faire engrosser. Quant à Patrick, bien ravagé par tout ce qu’il consomme et entreprend, il finit mal. Et son Dee Dee bien pire.

Comme quoi le bonheur n’est jamais dans l’excès, qu’il soit de plaisirs ou de vertu.

Roberto Garcia Saez, Dee Dee Paradize, 2021, éditions Atramenta (Finlande), 229 pages, €22.00 e-book Kindle €9.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Christian Jacq, La pierre de lumière 1 Néfer le Silencieux

Ardent a 16 ans en Haute-Egypte il y a 3500 ans. Il est grand et musclé, empli d’une énergie que la baise des filles depuis quelques années ne parvient jamais à épuiser. Il en veut plus : savoir, créer, faire. Au lieu de garder les vaches comme paysan auprès de son père, il veut dessiner dans les temples.

Il existe pour cela, sous le règne de Ramsès le Grand, un village interdit de la vallée des Rois près de Thèbes (ville qui n’est pas seulement américaine ou grecque, comme le croient les ignares). En cet endroit vivent une trentaine d’artisans voués à leur art, chargés de bâtir et de décorer les tombeaux des pharaons, des reines et des enfants royaux. Il se nomme la Place de la Vérité parce que placé sous le signe de Mâat, la déesse du juste et du vrai, de l’harmonie du cosmos comme de la rectitude morale.

Ce haut lieu secret du savoir suscite des convoitises des ambitieux de la cour, notamment de Méhy, simple lieutenant de chars au début du volume, devenu chef de l’armée de Thèbes et trésorier de la ville à la fin. Le général Méhy, proche du pharaon Séthi 1er, est attesté comme conspirateur contre Ramsès II dans l’archéologie. Il est avide, cruel, rusé et sans scrupules ; il assassine volontiers ceux qui en savent trop et ne lui servent plus à rien, comme son beau-père, non sans l’avoir préalablement fait soupçonner de démence sénile et de violences sexuelles sur de très jeunes filles. Son portrait édifiant nous est brossé chapitre 52 : « Le vieux monde des pharaons ne tarderait pas à disparaître pour être remplacé par un Etat conquérant, doué d’une foi inaltérable dans le progrès, et capable de s’imposer aux civilisations décadentes. Pour parvenir à en prendre la tête, Méhy utiliserait les talents de son ami Daktair qu’aucun scrupule moral n’embarrasserait. Grâce à un clan d’hommes neufs dans son genre, sans aucune attache avec la tradition, l’Egypte se transformerait rapidement en un pays moderne où régnerait la seule loi que respectait Méhy : celle du plus fort. Un habile maquillage juridique et quelques déclarations publiques bien senties apaiseraient les consciences réticentes de certains hauts dignitaires, vite conquis par le bénéfice personnel qu’ils retireraient de la situation nouvelle. Quant au peuple, il était fait pour être soumis, et nul ne se révoltait longtemps face à une police et à une armée bien organisée ». Ecrit en 2000, ce paragraphe sonne étrangement familier : le lecteur reconnaît sans peine le tyran Poutine et ses siloviki, ces dignitaires des organes de force ! Comme quoi la déchéance humaine dans le mal et l’ordure sont inscrits dans les âmes. Seule la civilisation permet une autre voie, celle de la justice et de la vérité.

Elle est celle que propose la cité de l’élite des artisans et du savoir d’Egypte, au plus près des mystères des mathématiques et des proportions, de la mort et de l’éternité. Une mystérieuse « pierre de lumière » éclaire les âmes et les cœurs et fait chanter les corps. Méhy donnerait cher pour s’en emparer. Surpris alors qu’il n’est encore que simple lieutenant à espionner le village fermé du haut des collines qui l’entourent, il tue le garde. Sobek le Nubien, chef de la police qui protège le lieu dont Pharaon est le suprême protecteur, enquête sans résultat. Il soupçonne successivement un postulant évincé, un artisan de l’intérieur aigri ou, pire, un haut dignitaire avide…

Après de multiples épreuves mais grâce à son courage et à son obstination, Ardent parviendra à se faire reconnaître comme dessinateur de la Place de la Vérité ; il prendre alors le nom de Paneb, « le maître ». Son énergie qui défonce tous les obstacles devra être domptée et canalisée, mais elle sera une force incomparable pour la communauté. La jeune Ouâbet la Pure décide qu’il sera son mari et s’installe chez lui, même si sa maîtresse insatiable est Turquoise – mais celle-ci ne veut surtout pas se marier et s’est dédiée comme prêtresse à Hathor. Paneb l’Ardent a bien assez de forces pour contenter les deux filles, qui trouvent chacune leur intérêt comme leur plaisir à ce partage du garçon.

Outre l’intrigue policière du roman et le récit d’initiation d’un jeune en homme accompli, l’auteur, en égyptologue averti, s’étend complaisamment sur les mœurs et façons de vivre de l’Égypte antique, beau complément aux voyages que l’on peut y faire en touriste aujourd’hui. Il ouvre surtout les clés de la spiritualité égyptienne . Au chapitre 70 sont ainsi détaillées les valeurs de tout créateur : « La prise de conscience de la vie sous toutes ses formes, la largeur du cœur, la cohérence de l’être, la capacité de maîtrise et la puissance de concrétisation. Mais elles n’ont de valeur que si elles mènent à la plénitude et à la paix, et nul artisan n’a jamais atteint les limites de l’art ». Ce qui ne va pas parfois sans phrases intellos assez drôles, comme au chapitre 72 : « Souviens-toi que grand est le grand dont les grands sont grands ». Il faut lire à deux fois avant de saisir le sens et d’acquiescer.

Reste que le roman se lit bien, même si l’intérêt surgit surtout lorsqu’Ardent est admis à l’intérieur de la Place de la Vérité, les chapitres d’exposition précédents et la mise en place des personnages au début étant parfois maladroits.

Christian Jacq, La pierre de lumière 1 Néfer le Silencieux, 2000, Pocket 2001, 415 pages, €7,95

Les 4 tomes de La pierre de lumière

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Marek Halter, La reine de Saba

Marek Halter, qui offrit des fleurs à Staline à 9 ans et fut mime Marceau à 15 ans et peut-être espion israélien adulte (mais il a beaucoup d’imagination), fut aussi, je m’en souviens, le chantre de mai 68 conjointement avec Edgar Morin. J’avais acheté pour une bouchée de pain dès 1971ce livre déjà d’occasion qui ne fut jamais réédité, et que j’ai donné rapidement. Le titre étonné sonnait comme le mê mê mê mê d’un mouton qui a vu Dieu (Mais mai, mai mais). Il n’est pas resté dans les mémoires, composé d’articles raboutés écrit à chaud et en aveugle, et a disparu des bibliographies. Juif, Halter a fait depuis beaucoup d’exercices d’histoire juives pour chanter la judéité. Ainsi sur Eve, Abraham, Jérusalem, le Messie, Sarah, Lilah, Tsippora, Marie, Bethsabée… Il livre en ce roman le peu qu’il croit savoir sur la mythique reine de Saba.

La malkat Sheva en hébreu était Noire et fille de roi, ce qui fait beaucoup couler d’encre. Elle a habité l’ouest du Yémen et le sud de l’Ethiopie, de part et d’autre de « la mer Pourpre » il y a trois mille ans, ce pourquoi les Français, ces incorrigibles blagueurs, en ont fait un gâteau au chocolat. Il est dense, croustillant dessus et humide dedans, tout comme le con di reines. Le ptit chef Pierre Hermé vous en livre sa propre recette – dit-on – sur un site.

L’auteur cueille la reine des prés yéménites à 6 ans, vive et impertinente en tunique très courte, comme il se doit. Elle deviendra femme de rêve aux tuniques translucides désirée par tous les mâles vers 16 ans, et reine impitoyable aux ennemis. C’est que de veules vassaux cupides ont chassé son père vieillissant du pouvoir de la moitié du royaume sis au Yémen et s’empressent d’attaquer l’autre rive éthiopienne dès que la nouvelle du décès est rapportée. Mais Makéda, reine de Saba non mariée désignée devant tous par son père, sait s’entourer de fidèles et écouter les étrangers. Elle tend un piège à la flotte du traître Showba, trop beau et trop blanc pour être honnête selon les préjugés de l’auteur.

Juste avant, la tempête (divine ?) a poussé sur ses côtes trois étrangers juifs, qui viennent du nord de la part du roi Salomon, fils de David, roi d’Israël et de Juba et moins copain avec Pharaon dont il a épousé une fille… parmi tant d’autres. Salomon est aussi juste qu’impitoyable et entretient un harem de plus de « mille » femmes (nombre exagéré sans aucun doute). Il épinglerait bien la belle Négresse de Saba à son palmarès… Réputé sage selon ce qu’en rapportent les émissaires, Salomon attise la curiosité de la reine. Notamment cette anecdote très biblique du bébé réclamé par deux mères que le roi décide de faire trancher en deux pour que chacune en ait la moitié. C’est alors que la vraie mère se révèle.

Les mois passent car il faut du temps pour communiquer en ce temps-là. La reine récupère Saba, châtie le traître et attend la réponse à sa réponse. Salomon la convie à Jérusalem et elle y court, se faisant tout un cinéma sur un tel homme aussi grand que beau et juste. Elle se trouve face à un homme de 60 ans, plus très frais mais encore vert et galant. Il tombe en amour car la femme se montre égale de l’homme, ce qui était étrange en ce temps-là, susurre l’auteur. Ils vivent trois jours de fièvre où la baise est amour (ce qui ne dure jamais), puis s’éloignent. Elle surtout qui rejoint son royaume elle est pleine d’un fils qu’elle prénommera Ménélik.

La reine se serait convertie à la foi juive dans le grand Temple de Jérusalem avec Yahvé pour Dieu unique, mais ce n’est qu’une supputation d’un Juif d’aujourd’hui soucieux de rameuter ses brebis si elles sont célèbres. « La sagesse (…) habite le corps des femmes comme le corps des hommes. La sagesse ne sépare pas, elle unit. Elle veut la paix et le ventre plein » (Epilogue). Marek Halter se veut le chantre de la paix entre les peuples et de l’interfécondation sous la main de Dieu et son imagination réécrit l’histoire qu’on ne connait guère.

Moins passionnant que les romans sur les reines d’Egypte d’autres auteurs et autrices plus inspirés, celui de Marek Halter sur la reine de Saba fait passer un moment. L’amour n’est jamais très loin de la guerre.

Marek Halter, La reine de Saba, 2008, Pocket 2009, 352 pages, €5.95 e-book Kindle €8.99

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Frank McCourt, Les cendres d’Angela

Cette autobiographie de l’auteur irlando-américain, né à Brooklyn en 1930, est un chef d’œuvre d’humour et de vitalité. Frank est l’aîné d’un couple mal assorti, elle de Limerick l’humide, lui de la province du nord. Il est Celte soiffard et hâbleur, elle est industrieuse et bonne mère. Immigrés à New York pour fuir une Irlande très pauvre après la guerre civile, ils tombent dans la Grande crise de 1929 et son cortège de chômeurs.

Le mari ne peut garder son travail et change toutes les trois semaines. S’il apporte la paye les deux premières, il se saoule et paye des pintes la dernière, ne rapportant rien à la maison que ses braillements patriotards et ses relents de bière. Il a déjà deux fils, Francis (Frank) et Malachy, car malgré sa pauvreté il ne cesse de baiser en missionnaire selon les bons principes catholiques. Il fait lever les bambins en pleine nuit pour brailler avec lui des chants en faveur de l’Irlande libre, les faisant jurer – à 4 ans ! – de « mourir pour l’Irlande », car il a lui-même combattu pour elle. Le troisième enfant est une fille, Margaret aux yeux bleus qu’il adore, mais elle meurt très vite de maladie. La pauvreté toujours…

La famille décide alors de rentrer en Irlande, où les liens familiaux pourront peut-être les sortir de la mouise. Ils ramènent de blonds garçons jumeaux en plus des deux aînés, Oliver et Eugene, mais les petits êtres meurent de phtisies à Limerick – et le père boit le don que lui fait son beau-frère pour les enterrer ! « Mon père est comme la Sainte Trinité, avec trois personnes en lui : celle du matin avec le journal, celle du soir avec les histoires et les prières, et puis celle qui se conduit mal, qui rentre à la maison en sentant le whisky et veut que nous mourions pour l’Irlande ». Frank ne lui en veut pas, il comprend vaguement son spleen. Le père ne le bat pas comme trop souvent le font les paters familias catholiques d’Irlande à cette époque arriérée d’Ancien régime (persistant jusque dans les années 1990). La mère est faible, rejetée par sa famille qui lui reproche son mari ; elle doit même céder aux avances de l’oncle Laman pour survivre à l’abri avec ses enfants encore trop petits.

L’attrait du récit est dans le style : tout est raconté d’un ton égal, comme si tout était normal, même le pire. Car tout est nouveaux donc la norme pour un enfant. Il vit comme cela vient, observant ses parents et ses copains, les autres adultes et les « exemples » que sont le prêtre et l’instituteur. Deux représentants d’institutions peu dignes, d’ailleurs, le premier imbu de son sacerdoce et comme au-dessus du troupeau bêlant des humains ; le second fâché de l’ignorance et des superstitions des gosses, ne trouvant que la férule pour se faire obéir. Frank n’a jamais été aidé par l’Eglise catholique, pourtant toute-puissante et éructant à longueur de prêches enflammés la charité chrétienne : il a été refusé comme enfant de chœur, refusé à l’école catholique, refusé au collège religieux. Pas assez présentable : l’Eglise s’est toujours mise du côté des bourgeois, du pouvoir. Même les institutions de charité font la morale et surveillent les familles nécessiteuses : pas question de vivre aux crochets de la bienfaisance.

Frank et Malachy son frère vivent en loques dans les ruelles des quartiers pauvres de Limerick, mais aucun misérabilisme : ils se débrouillent ; les deux autres petits frères – car il y en a encore – Michael et Alphonsus (Alphie), sont sous leur protection. Michael, qui est un cœur tendre irresponsable à l’image du père, ramène à la maison des chiens errants et des vieux décatis, à qui la mère offre un bout de pain rassis ou une tasse de thé. Le père finit par partir pour l’Angleterre, l’ennemi héréditaire mais où il y a du travail en temps de guerre. Il ne revient qu’une fois et n’envoie jamais d’argent : il le boit, comme toujours, oublieux de ses devoirs comme un lièvre de mars.

Dès 9 ans Frank est émoustillé par les filles, à 11 ans il en voit nues par la fenêtre des chambres, à 14 ans il a « la gaule » (normal pour un Celte) et, petit télégraphiste vacataire, se fait happer par une goule phtisique de 17 ans qui va bientôt mourir. Ils se déchaînent nus sur le canapé vert d’Irlande. Ces frasques sont contées sur même ton qu’un récit détaché : malgré le « péché » catholique, tout est normal (dans la norme) : la vie qui va, le corps qui vient, le regard qui furette et se pose. Une vie pauvre mais heureuse car riche en péripéties.

A 19 ans, Frank a amassé assez d’argent à la Poste pour payer son billet de bateau pour New York. Là se termine le livre, non sans une baise à l’initiative d’une femme lors d’une escale. Frank est faible comme ses parents, il se laisse faire mais, contrairement à eux, il sait accumuler ses observations et s’en sert pour en faire quelque chose : écrire. A force de travail du soir, il deviendra professeur, puis écrivain. Un grand livre – meilleur que le film, trop dans la victimisation à la mode.

Les cendres d’Angela obtiennent le prix Pulitzer 1997 et le National Books Critics Circle Awards – il est est adapté au cinéma en 1999 par Alan Parker.

Frank McCourt, Les cendres d’Angela – une enfance irlandaise (Angela’s Ashes), 1996, Pocket 2011, €17.00

DVD Les cendres d’Angela, Alan Parker, 1999, Elephant films 2019, avec Emily Watson, Robert Carlyle, Joe Breen, Ciaran Owens, Michael Legge, 2h22, €14.40 blu-ray €12.56

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Muriel Barbery, L’élégance du hérisson

Vous avez probablement lu ce livre, fort à la mode à sa sortie en 2006. J’ai attendu que la mode passe, pour voir ce qu’il en reste. La lourdeur médiatique des ignares, des jaloux, des visés, des toujours-dans-le-vent, des consensuels, des adeptes du tout le monde il est beau, finit par agacer. Je ne lis pas parce que tout le monde le fait. Quelques années après son badaboum médiatique, le livre fut oublié, l’auteur n’a rien publié d’autre et les médias, volages, sont allés se payer de mots sur d’autres. Eh bien, j’ai aimé l’élégance de ce roman. Sauf la fin, trop facile, conventionnelle et mélo.

Nous sommes en présence de deux personnages improbables : une concierge venue de la campagne, qui a 54 ans, lit Tolstoï et les philosophes et se passionne pour les natures mortes hollandaises du 17ème siècle – et une préado mal dans sa peau et surdouée de 12 ans qui songe à se suicider et à mettre le feu à l’appartement. Tout cela se passe dans un immeuble de la rue de Grenelle à Paris, chez les « bourgeois » du Ve arrondissement.

Il y a beaucoup d’air du temps et de sensiblerie sociale à la mode début 2000 dans ce décor. Les bourgeois sont (presque) tous des égoïstes, méprisants et incultes, en bref des « salauds » à la Sartre. Les gens du peuple sont (presque) tous des aristocrates incompris, bien plus soucieux des autres et amoureux de la culture qu’on le dit. Telle était la gauche idéaliste version années Jospin. Mais, s’il y a une Portugaise et deux Asiatiques, aucun Noir ni Arabe, restons entre nous quand même ! Donc le vrai peuple (de gauche) contre les fausses élites (de droite).

Le partage est cependant plus subtil que l’apparence. Il distingue ceux qui sont sensibles aux gens, au monde, au réel – et les autres, ceux qui ne vivent que pour le regard social, pour le statut social, pour la position sociale. Renée la concierge est du peuple, mais Paloma la collégienne est de la haute. Arthens père est bourgeois (mort de gastronomie), mais le fils Jean est ailleurs (ressuscité de la drogue). Le Japonais Ozu est richissime et ex-commerçant, mais soucieux de la vérité des êtres. Comme quoi chacun peut trouver une enfance en lui-même s’il le souhaite. « Moi, je crois qu’il y a une seule chose à faire : trouver la tâche pour laquelle nous sommes nés et l’accomplir du mieux que nous pouvons, de toutes nos forces, sans chercher midi à quatorze heures et sans croire qu’il y a du divin dans notre nature animale » p.299. Voilà qui est bien dit.

Pour résister à l’air du temps, aux injonctions de la mode, aux immixtions dans la vie privée, pour échapper aux regards inquisiteurs et moralisateurs des autres, une seule solution. Non, pas la révolution (les bobos vieillissants tiennent à leur confort) – mais le hérisson. « A l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont des petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes » p.175. Ernst Jünger (écrivain allemand fort aimé de François Mitterrand), avait inventé « l’anarque » qui est à l’anarchiste ce que le monarque est au monarchiste : quelqu’un qui ne revendique pas avec ressentiment mais qui règne sur lui-même, en dépit de la pression sociale. La mère Michel et la colombe Paloma sont des anarques : de ceux qui laissent la société à la porte et font semblant tout en n’en pensant pas moins. C’est cela qui est séduisant dans ce roman.

La mère de Paloma, grande bourgeoise et socialiste, voit son psy régulièrement depuis des décennies, sans résultat notable autre que de faire chic et de pouvoir en parler. La môme Paloma, 12 ans, démonte le psy en une phrase dans l’intimité du cabinet, en évoquant son pouvoir, qu’elle menace s’il ne la juge pas conforme. D’ailleurs, sont-ils conformes, ces collégiens qui se défoncent à tout ce qui peut s’acheter parce qu’ils n’ont pas de problème d’argent ? Qui baisent dès la sixième – Paloma le dit – parce qu’ils ont vu faire ça sur Canal+ après minuit ? Vous avez donc tous ceux qui se croient – avec bonne conscience – les Parisiens, les bobos, les bons bourgeois « de gauche » normaliens, psy, critiques dans les médias, donateurs aux bonnes œuvres. Tous sont impitoyablement éreintés. C’est tellement vrai que c’est toujours pour les autres et la bonne égérie parisienne en psychanalyse a encensé le livre : il l’a fait rire sans jamais la menacer. Nul ne se croit en vrai comme ça, bien sûr, ah ! ah ! Sauf que…

Muriel Barbery est normalienne et agrégée de philosophie, fascinée par le Japon et sa culture. Elle parle donc de ce qu’elle connaît bien. Elle revendique ses humeurs, ses menus plaisirs au quotidien, la culture comme bien commun qui n’est pas réservée aux riches et aux salonnards. Elle prône une philosophie bonne, faite non pour se prendre la tête ou flatter les mandarins de la caste intello, mais pour « trouver des toujours dans les jamais ».

Et c’est écrit joyeux, jubilatoire, d’une langue souple. Sauf la fin qui sombre dans le mauvais théâtre à la française avec drame et tremblement. La légèreté d’Ozu (le cinéaste japonais), est désertée au profit des grandes orgues de l’enflure Hugo (au triste Panthéon français). Malgré ce dommage, le lecteur passe un bon moment. Je ne suis pas sûr que la légèreté cultivée du texte passe bien dans le film qui en a été tiré (et que je n’ai pas vu).

2006 : Prix Georges Brassens

2007 : Prix Rotary International

2007 : Prix des libraires

2007 : Prix des Bibliothèques pour Tous

2007 : Prix Vivre Livre des Lecteurs de Val d’Isère 2007

2007 : Prix de l’Armitière (Rouen)

2007 : Prix « Au fil de mars » (Université de Bretagne-Sud)

2007 : Prix littéraire de la Ville de Caen 2007

Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, 2006, Folio 2015, 416 pages, €9.20 e-book Kindle €8.99

DVD Le Hérisson, Mona Achache, avec Josiane Balasko, Garance Le Guillermic, Togo Igawa, Anne Brochet, Ariane Ascaride, Pathé2010, 1h36, €3.80

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Craig Thomson, Blankets

Les Etats-Unis sont un monde à part, en avance, créatif. Si l’Europe a inventé la bande dessinée, elle l’a longtemps réservée aux gamins. Les Etats-Unis ont inventé le roman dessiné pour adultes. Ainsi Craig Thomson.

L’histoire est celle de deux frères, très proches depuis l’enfance, d’une famille chrétienne intégriste sans beaucoup de moyens. La middle-class traditionnelle. Le dessin, pour accentuer le trait, reste en noir et blanc dans la lignée claire. De quoi bien contraster les propos. Le lecteur suit les peurs nocturnes des petits, les chamailleries entre gamins où le sexe entre pour une part polymorphe, freudienne, et très vite le sentiment de n’être pas « comme les autres ». Notamment pas comme les pairs, gros garçons qui ne se posent jamais de question mais footent, foutent, fument, picolent ou baisent comme ça vient – comme « tout le monde ». Craig, plus sensible, plus solitaire, se sent autre – rejeté par son incapacité à rentrer dans le brut du muscle et de l’esprit lourd.

La tyrannie de la majorité a été notée par Tocqueville dans l’Amérique de 1860. Elle n’en est que plus forte dans les campagnes et dans la classe moyenne d’aujourd’hui, toujours en retard d’une génération pour les comportements. Dans les écoles, on appelle désormais cela le « harcèlement ».

A l’adolescence, voici l’amour, sa découverte timide, sensible, tellement loin de la religion de masse, de ses rituels routiniers et de son obsession morbide du péché. L’amour hétéro, précisons-le pour les pisse-froids (ou les freudiens hantés par la cathonévrose).

Le roman dessiné s’élève alors à la dignité de roman initiatique. Il pointe la difficulté d’être, la rage de grandir malgré la pression sociale infantilisante. Le dessin se fait fluide, plus en courbes qu’en traits. Trouver sa place parmi les autres n’est pas simple dans l’État-providence, ni dans la religion-qui-a-tout prévu dans les règles. D’autant que les parents – des deux côtés – ne sont pas des exemples : ils sont violents, hypocrites, séparés…

Blankets signifie couvertures dans l’Amérique du nord, état du Wisconsin. Elle est la chape de plomb biblique imposée par « les convenances », mais aussi la neige qui recouvre le paysage une grande partie de l’année en masquant d’immaculé la laideur du sol mort. Double froidure qui incite à se réfugier sous les couvertures, enfant quand on a peur, ado pour connaître la tendresse de l’autre. Comme quoi la chaleur est toute intérieure, nulle religion ne peut la donner, même si elle la promet.

Le Gamin, désormais adulte, aime beaucoup ce livre qu’il a découvert vers ses 15 ans. Il m’a conseillé de le lire comme une œuvre qui l’a marqué. J’en tire la leçon qu’il faut aimer les enfants, les siens comme ceux des autres ; le leur dire sans fausse pudeur, le leur montrer. Sans l’hypocrite retenue catho-bourgeoise qui a fait tant de mal aux êtres depuis deux siècles.

Même si l’on a ses propres problèmes, de couple, d’ego, de sociabilité. Les enfants et les adolescents sont des éponges, hypersensibles à l’environnement et avides d’exemples adultes auxquels se fier. Donner aux enfants l’estime de soi est peut-être la meilleure façon qu’ils parviennent correctement à l’âge adulte.

Comme quoi on apprend toujours de son enfant. Craig Thomson pourrait être en BD ce que J.D. Salinger fut pour le roman : un Attrape-cœur d’aujourd’hui.

Craig Thomson, Blankets – Manteau de neige, Casterman 2016, 592 pages, €27.00

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Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale

Frédéric Moreau est un jeune homme moyen ; en 1840 il vit sa jeunesse comme un dû. Moyen physiquement, il n’a aucune de ces fortes pulsions qui poussent un individu à agir ; moyen affectivement et moralement, il n’a aucune passion assez puissante pour lui permettre de s’imposer dans la vie ; moyen intellectuellement (et nul spirituellement), il n’est que velléitaire, sans études et sans métier, sans rien qui l’intéresse un tant soit peu : il ne peint pas, n’écrit pas, ne plaide pas. Frédéric Moreau est un raté et son « éducation sentimentale » durera toute sa vie. Il terminera fruit sec en se félicitant d’avoir connu un seul moment de bonheur : celui ou, avec son ami de collège Deslauriers, il va aux putes à 16 ans et décide par peur du ridicule de ne pas consommer…

Comme l’écrit Edmond de Goncourt, cela demeure « un roman qui raconte dans une sacrée nom de Dieu de belle langue l’histoire d’une génération » (lettre du 14 novembre 1869 citée p.618 Pléiade). Celle qui va de 1840 à 1851 et a vécu trois régimes, du légitimiste au bonapartiste en passant par l’orléaniste, sans compter « l’esprit de pion » du socialisme qui a flotté sur tout cela. Où les soubresauts de la société ont accouché du chacun pour soi ; où l’incertitude de tout lendemain ont incité à l’égoïsme, recentré sur le jouir ; où le peuple lâché dans les rues comme des barbares a conduit à voter pour l’ordre et le conservatisme. Tiens ! notre époque en serait-elle un reflet ? « La France veut un bras de fer pour être régie », fait dire Flaubert au père Roque. 1848 veut singer 1789 qui voulait singer les Romains : la somme des désillusions pourrit tout idéalisme politique dans un avortement général de l’esprit. La société est désormais condamnée au matérialisme bourgeois, à l’enrégimentement des convenances et à la platitude des idées reçues. Tout cela préparait le prurit égalitaire effréné de notre époque post-moderne, le triomphe de l’opinion que Tocqueville commençait à dénoncer, la loi du marché, la marchandisation de l’art comme des corps, la peur de tout. Eh ! nous y sommes.

Frédéric – dont le prénom signifie ‘protecteur de la paix’ en germanique – est un faible, velléitaire, lâche et impuissant ; un indécis travaillé de vastes illusions et qui se serait bien contenté de naître s’il eût été riche et noble. Mais voilà, dans ce siècle bourgeois il faut se faire par soi-même et le fils unique d’une veuve provinciale en est bien incapable.

Il tombe en amour à 18 ans sur le bateau qui le ramène en Normandie d’une femme adulte, déjà mère de famille, Madame Arnoux. Il gardera cet amour platonique sa vie durant, tel un chevalier courtois, sans jamais oser le réaliser. Monté à Paris pour étudier le droit (qui ne lui servira à rien), il soudoie une cocotte, puisque cela se fait par tout le monde dans le monde. Sa Rosanette, passée entre toutes les bites depuis l’âge de 15 ans où elle fut vendue par sa mère, est vulgaire et ignorante mais bonne fille ; l’enfant qu’elle met au monde est-il celui de Frédéric ? Rien n’est moins sûr car elle accueille plusieurs hommes, mais elle veut le lui faire croire et y croit peut-être elle aussi. Le marmot a la décence romanesque de mourir au bout de quelques mois d’une quelconque maladie, pauvre gamin. Ces deux femmes sont le jour et la nuit, l’amour et le sexe, encore que Frédéric soit peu ardent à la baise.

Deux autres vont se partager son cœur décidément irrésolu : Madame Dambreuse et Louise. La première est son idéal social, pas très belle mais sûre d’elle-même grâce à sa fortune et à sa position dans le monde. Elle n’aime guère son mari et préfère s’afficher avec de jeunes hommes qui lui font la cour, sans aller jusqu’à l’alcôve ; Frédéric est de ceux-là au bout de quelques années. La Dambreuse lui propose le mariage dès que son mari crève mais Frédéric l’indécis, flatté, finit par refuser sur un mouvement d’humeur lorsqu’elle acquiert par jalousie un coffret de Madame Arnoux vendu aux enchères après saisie des biens. Elle est l’intrigante et la bourgeoise, toute sociale, le contraire de Louise Roque, jeune oison campagnarde connue tout enfant par Frédéric, son voisin de Nogent. Le père Roque est riche car il a bâti sa fortune en maquignon avisé ; la mère de Frédéric verrait bien son fils épouser la donzelle, pas vraiment jolie mais vive et amoureuse, toute animale. Goncourt, dans sa lettre précitée, déclare « une scène bijou est la scène où la petite Louise, une de vos créations les plus délicieuses, envie la caresse que les poissons ressentent partout, on n’est pas plus cochonnement et plus enfantinement sensuelle, et le cri suave (voilà une épithète que je vous envie) qui jaillit comme un roucoulement de sa gorge. C’est du sublime de nature ». L’observateur Flaubert a su croquer les enfants, leur côté direct et animal, indompté socialement. Mais croquer n’est pas croquer et le dessin ne fait pas l’ogre : Frédéric est attendri mais préfère les mûres.

Entre ces quatre femmes, la jeune animale et l’adulte sociale, la femme idéale et la putain pratique, le jeune homme reste niais. Il ne peut choisir parce qu’il ne veut choisir. Décider en tout lui est un supplice, il préfère se laisser bercer par les événements comme un petit garçon dans les bras de maman. Dès lors, ce sera la société qui l’agira et non pas lui qui agira sur la société. Il subira et passera le siècle sans le vivre. Sans cesse il « aspire à » mais reste sans volonté, inapte à vouloir son désir.

Flaubert, en écrivain réaliste qui « fouille et creuse le vrai tant qu’il peut » (lettre à Louise Colet 12 janvier 1852 citée p.1043 Pléiade) – Zola en fera le précurseur du naturalisme -, montre comment un même tronc d’une génération de province peut se diviser dans la société : son ami Deslauriers épousera Louise et deviendra préfet raté, mal vu du gouvernement ; Frédéric, après avoir mangé les trois-quarts de sa fortune dans les futilités et les lorettes, deviendra rentier médiocre resté célibataire. Ces Bouvard et Pécuchet du grand monde illustrent la condition petite-bourgeoise du temps : beaucoup de désirs et peu de qualités, une ambition démesurée mais aucun entregent. L’Education sentimentale est le pendant des Illusions perdues balzaciennes (1843). Monsieur Frédéric, contrairement à Madame Bovary, ce n’est pas lui.

Gustave Flaubert, L’Education sentimentale, 1859 (relu 1880), Folio 2015, 512 pages, €6.30

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

Gustave Flaubert, Madame Bovary – L’Éducation sentimentale – Bouvard et Pécuchet – Dictionnaire des idées reçues – Trois Contes, Laffont Bouquins 2018, €30.00 e-book Kindle €19.99

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George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre 1

J’ai lu ce livre avant l’an 1984, au lycée tout d’abord par curiosité puis pour ma thèse de science politique sur l’Union soviétique. J’ai relu ce livre ensuite, après la sortie du film de Michael Radford… en 1984 justement. Puis je l’ai relu dans la nouvelle traduction de la Pléiade. Une traduction plus littérale, qui peut choquer les habitudes mais qui me semble plus juste. Car la langue est le sujet même d’Orwell : qui impose les mots impose la pensée qui va avec.

Quand vous êtes nul de banlieue et ne possédez que « 400 mots », comment voulez-vous comprendre les nuances de l’expression des autres et les complexités de la situation sociale ? Le néoparle est ce langage basique qui ne permet pas de penser et vous rend esclave de ceux qui savent, tout comme le globish est cet avatar d’anglais abâtardi qui permet de commander une pizza à l’autre bout du monde. « L’objet du néoparle ne consistait pas seulement à fournir un moyen d’expression de la vision du monde et des habitudes mentales des sectateurs du Socang [socialisme anglais], mais à rendre impossible tous les autres modes de pensée » p.1237 Pléiade.

Ce qui me frappe donc, à cette énième relecture de Mille neuf cent quatre-vingt-quatre (Orwell voulait le titre en toutes lettres), est donc son extrême actualité. Car le totalitarisme est une tentation permanente et la liberté un combat de chaque jour. Si Orwell visait surtout le totalitarisme soviétique, initié par Lénine, imposé par Trotski et bureaucratisé par Staline, il évoquait aussi Hitler (mais il a duré moins longtemps). Aujourd’hui Hitler revient chez les extrémistes à cerveaux étroits qui font du simplisme l’alpha et l’omega de la pensée humaine, mais s’étend aussi au « populisme » des forts en gueule qui injurient (style Trump, Mélenchon, Xi Jinping, Poutine, Erdogan), forts surtout de leurs « vérités alternatives ». Ce qu’Orwell appelle doublepenser. Pas mentir, non, mais pire : croire qu’il existe à la fois deux vérités en même temps, celle du la foi ou du Parti et celle du réel. L’islam dit que la terre est plate ? Le croyant affirme que la terre est plate même si, d’évidence, il arrive au même croyant de faire le tour de la terre ou d’envoyer dans l’espace un satellite qui montrent que la terre est ronde. « L’histoire s’est arrêtée. Rien d’autre n’existe qu’un présent sans fin dans lequel le Parti a toujours raison » p.1103.

Winston Smith est membre du Parti extérieur, autrement dit classe moyenne exécutante du Parti intérieur qui regroupe l’élite autour du Grand frère (qui peut-être n’existe pas). Car, tout comme au temps de Staline et dans la Chine actuelle de Xi, le régime est une oligarchie collectiviste. Il est employé aux Archives au ministère de la Vérité qui est celui de l’histoire falsifiée, de la propagande – car « le ministère de la Paix s’occupe de la guerre ; le ministère de la Vérité des mensonges ; le ministère de l’Amour est chargé de la torture ; et celui de l’Abondance, de la famine » p.1162. Il vit une brève idylle avec une jeune fille, Julia, qui l’aborde parce qu’elle désire baiser avec lui, ce qui est mal vu par le Parti.

Car l’amour est anarchie comme l’ont montré la Commune et mai 68 ; le Parti ne peut le supporter, pas plus que les religions du Livre. « Le Parti n’avait pas pour seul dessein d’empêcher les hommes et les femmes d’établir des liens de fidélité qu’il risquait de ne pas être capable de contrôler. Son objectif véritable, inavoué, était d’éliminer tout plaisir de l’acte sexuel » p.1023. C’est que le plaisir détourne de la foi et de la militance, ce pourquoi les scouts chrétiens, comme les pionniers communistes et les lionceaux islamistes sont élevés à la dure pour brimer les élans hormonaux et affirmer la Pureté de la jeunesse. « Le Parti s’appliquait à tuer l’instinct sexuel ou, s’il ne pouvait le tuer, à le gauchir et à le salir » id. Mais Julia ajoute p.1083 : « la frustration sexuelle induit une hystérie qui est désirable parce qu’on peut la transformer en ardeur guerrière et en culte du chef. (…) Tous ces défilés dans tous les sens, ces cris d’acclamation, ces drapeaux qu’on agite, tout ça, c’est rien d’autre que du sexe tourné au vinaigre » id. Et pan sur les braillards qui défilent à longueur de pavé à Paris et dans les grandes villes en croyant refaire le monde : rien que du ressentiment sexuel ! Du sexcrime en anglais, malsexe traduit en français. Mais Daech a très bien su orienter cette frustration exacerbée des jeunes musulmans interdits de sexe en leur fournissant des soumises à merci avec « mariage » express et polygamie licite pour engendrer des garçons qui seront des guerriers, récompense ici-bas du mâle après qu’il ait combattu. L’Eglise catholique a fait de même avec les « saints », comme Thérèse d’Avila, descendante de Juifs convertis qui voyait en extase apparaître un ange éphèbe lui dardant sa lance de feu au bas du ventre… Julia n’est pas intello mais meccano car, si elle travaille au même ministère de la Vérité que Winston, elle est au département des Romans, où elle répare et entretient les machines à produire des bluettes ou du porno à destination de la masse, des prolos (que le traducteur euphémise en proletos pour éviter – en néoparle – le sens « péjoratif » en français.

Bêtement, car Winston n’est pas très intelligent, le couple décide de « résister » en rejoignant une Fraternité mythique dévouée à l’Ennemi Goldstein, une sorte de franc-maçonnerie secrète dont O’Brien, le supérieur de Winston semble faire partie. Il les laisse venir – puis les fait arrêter, à poil, juste après leur baise illicite dans un réduit loué à un brocanteur qui les a dénoncés. Ils sont séparés, torturés, lavés du cerveau. Car le Parti ne cherche pas à éliminer ses ennemis mais à les convertir. Si l’Inquisition a fait des martyrs et les Procès de Moscou des dissidents dont on se souvient, le Grand frère veut de l’amour. Il FAUT que l’esprit cède à la contrainte et que la vérité en soi soit oubliée au profit de celle du Parti. Ce n’est qu’alors qu’une balle salvatrice pourra vaporiser le quidam, qui n’a aucune importance collective.

Car ce qui importe du Parti est de garder le Pouvoir. Il se justifie par le bien-être du peuple, ce pourquoi les statistiques de production sont toujours en hausse même si la vie quotidienne se dégrade. Il ne faut surtout pas que le peuple soit prospère car il revendiquerait du pouvoir, comme dans les démocraties « décadentes » (disent Poutine, Xi Jinping, Erdogan et Trump de concert). « Sans doute était-il possible d’imaginer une société dans laquelle la richesse – les biens que l’on possède, le luxe – serait également répartie, tandis que le pouvoir resterait entre les mains d’une petite caste de privilégiés. En pratique, cependant, une telle société ne pourrait pas rester longtemps stable. Car si tous jouissaient simultanément de loisirs et ’’une pleine sécurité, la grande masse des êtres humains ordinairement abrutis par la pauvreté ne manqueraient pas de s’instruire et d’apprendre à penser par elle-même ; dès lors, elle comprendrait tôt ou tard que la minorité privilégiée n’a aucune raison d’être, et elle la balaierait » p.1135. Xi Jinping n’a que bien se tenir… car tel est le cas en Chine contemporaine !

Mais l’Appendice de Mille neuf cent quatre-vingt-quatre suggère que le totalitarisme n’a pas réussi. La première phrase sur le néoparle est déjà au passé, et la fin montre que les grandes œuvres comme Shakespeare, Milton, Swift, Byron n’ont pas réussi à être traduites en néoparle version XI, définitive.

Peu importe qu’Orwell se soit inspiré de Swift, London, Huxley, Zamiatine, Koestler ou Burnham, il a écrit un grand livre car il est éternellement actuel.

Suite demain : Le collectivisme oligarchique

George Orwell, 1984, 1949, Folio 2020, 400 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

George Orwell, Œuvres, édition de Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

Le film 1984 chroniqué sur ce blog

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Les garçons sauvages de Bertrand Mandico

Cinq ados d’une quinzaine d’années, obsédés de sexe comme ils l’étaient après 68 du fait de la société autoritaire répressive – et pires encore dans le roman de William Burroughs paru en 1971 dont est librement inspiré le film – boivent, déclament du Shakespeare, bondent, violent et tuent dans l’ivresse dionysiaque leur prof de lettres (Nathalie Richard) dans un champ de maïs. Déférés devant le procureur (Christophe Bier), ils plaident l’irresponsabilité de leur état d’ébriété, des pulsions sexuelles irrésistibles de leur âge, des invites de la femme. En bref ils n’assument pas.

Plutôt que le centre de redressement, un capitaine (Sam Louwyck) se propose de les adoucir comme il en a adouci d’autres, en les emmenant tous faire une croisière sous ses ordres. La croisière éducative en bateau était fort à la mode dans les années post-68 pour faire retrouver aux adolescents (surtout garçons) l’accord de leur être avec la nature et avec leur nature – selon le projet philosophique de Marx. Il s’y passait d’ailleurs des choses du sexe aujourd’hui réprouvées mais qui allaient de soi dans la mentalité libertaire d’époque. Les parents l’acceptent, sauf une mère mais son fils Tanguy rejoint in extremis ses copains. Ils sont donc six sur le bateau plus le chien du capitaine. La voile est un sport dur, surtout lorsqu’il n’y a à manger que des fruits. Selon la doxa vegan, inspirée des philosophies orientales, les fruits diminuent l’agressivité et abaissent le taux de testostérone – ce pourquoi les ayatollahs écolo interdisent de manger de la viande sous divers prétextes plus ou moins contestables. Le capitaine ne ménage pas les garçons, curieusement toujours en uniforme de collège, pantalon noir à bretelles et chemise blanche cravatée.

Pour les mater, il les attache comme des chiens avec une corde au cou, surtout le meneur Romuald (Pauline Lorillard), qui est le plus dangereux de tous. Diviser pour régner est un autre talent. Son privilégié est Hubert (Diane Rouxel) à qui il montre sa bite toute tatouée d’une carte. Le garçon suit toujours les autres mais tombe peu à peu épris du capitaine ferme et barbu. Les ados ont besoin de se mesurer aux limites d’un modèle autant que d’imiter leurs pairs.

Pour refaire provision de fruits, l’équipage aborde une île étrange qui n’est pas sur les cartes. Tropicale, luxuriante, vénéneuse, l’île recèle quelques mystères. Notamment ces arbres à bites qui délivrent un vin doux crémeux au bout de ses branches, ces fruits ramboutans qui ressemblent à des couilles ou ces plantes vulvaires qui offrent un réceptacle au plaisir. Les garçons s’enivrent de vin et de sexe, avides de jouir et de se perdre. Sauf un, Hubert, qui suit le capitaine qui va à ses affaires. Il a envie de lui. Mais il découvre le docteur qui commande au capitaine (Elina Löwensohn), celui qui a eu l’idée d’exploiter les propriétés des plantes particulières de l’île pour adoucir les jeunes mâles. Le docteur est devenu femme et même le capitaine a vu pousser sur sa poitrine un sein. Hubert horrifié se recule et se perd, ne retrouvant pas les autres lorsqu’ils quittent l’île pour rejoindre le bateau.

Le garçon ne sera pas abandonné, contrairement à ce dit aux autres le capitaine pour les effrayer, mais recueilli par le docteur qui le surnomme Friday (Vendredi, comme le copain de Robinson). Devant cet sacrifice qui révulse leur sens de la bande, les quatre qui restent profitent d’une tempête où ils ne sont pas attachés pour maîtriser le capitaine qui tombe à l’eau. L’équipage tente alors de regagner l’île paradisiaque où le sexe est roi (comme Tahiti dans l’imaginaire occidental).

Les quatre se saoulent avec le rhum du bord après naufrage lorsqu’ils se retrouvent sur la plage, se donnant des bourrades affectives comme des gosses, puis hallucinent leurs fantasmes secrets : ils se chahutent, s’arrachent les chemises, s’embrassent, se roulent et se font l’amour convulsivement par couples sur une musique ensorcelante. Une vraie partouze. Le film est en noir et blanc expressionniste mais les hallucinations sont filmées en couleurs. De même la langue est le français mais certains propos adultes sont en anglais (sous-titrés). Le roman de William Burroughs est plus clairement homosexuel et drogué mais le réalisateur élude cet aspect pour insister sur l’indétermination adolescente tentée par les pairs mais échauffé par l’idée qu’ils se font des femmes.

D’ailleurs, le propre de l’île est de féminiser les mâles car l’île tout entière est une gigantesque huître, dont l’odeur est sexuelle et les fruits ou le lait d’arbre évocateurs du sperme. Les garçons ne tardent pas à s’en apercevoir, les seins leurs poussent et leurs attributs masculins tombent comme des fruits secs au grand désespoir de ceux qui se croient les plus virils. Mais la nature est là qui les invite et qui les aiment, androgyne de sexe, et ils ne tardent guère à accepter leur nouvelle apparence. Elle comble le besoin qu’ils ont de se donner tout en refusant l’homosexualité, et élimine le besoin qu’ils ont aussi d’en rajouter sur la virilité pour prouver à tous qu’ils sont bien des garçons. « Rien n’est bon ou mauvais en soi, dit le docteur devenue femme, tout dépend de ce qu’on en pense ». En ce sens le film est porté au féminisme, bien plus que le livre du romancier américain camé qui ne rêve que de fusions garçonnières. Seul Tanguy (Anaël Snoek), le plus blond et le plus frêle du groupe, ne se voit pousser qu’un seul sein et fuit devant cet entre-deux.

Des marins débarqués sur l’île où un feu des garçons les a attirés trouve le jeune garçon, lui découvrent la poitrine et le violent, avant d’être attirés par les quatre autres sirènes torse nu qui les baisent avec ardeur avant de les massacrer avec le pistolet du docteur Séverine. Tous sauf Tanguy embarquent pour rejoindre le bateau et ils promettent au demeuré sur l’île de revenir le chercher lorsqu’il sera devenu entièrement femme. Et les garçonfilles défilent torse nu devant les marins comme de jeunes mousses désireux de se faire croquer. « Mais écoutez un conseil, Mesdemoiselles, dit encore le docteur, ne soyez jamais vulgaires ».

Ce film onirique et érotique est bienvenu dans la production de plus en plus politiquement correcte inspirée des Etats-Unis. Il pervertit même le mythe américain en osant reprendre son auteur sulfureux post-68 vautré dans la drogue et le sexe le plus débridé de gaîté. Mais quelques éléments gênent un brin l’histoire. Faire jouer les rôles de garçons par des filles donne des scènes peu réalistes : une fille ne court pas comme un gars et cela se voit, les gars après la puberté et entre eux ont la vêture plus libre et n’hésitent pas à s’empoigner plus vivement, les visages et notamment la façon de manger n’est pas celle de garçons. Les filles n’agissent à peu près comme des gars, sans hésitation et torse nu, que lorsqu’elles sont toutes devenues femmes et sont face aux marins. Dans tout le corps du film, les actrices font plus déguisées que transgressives, sauf peut-être Tanguy, personnage plutôt réussi qui a eu un oscar. Malgré cela, il faut se laisser emporter par l’atmosphère, même si les débuts donnent envie de baffer ces sales gosses, plus cyniques au fond que pervers, prêts à tout pour assouvir leur besoin de baise, seule façon de les calmer selon Wilhelm Reich, le psy favori de ces années post-68.

Prix Louis Delluc 2018 du premier film.

Sur Arte au 15 avril 2021, en replay durant quelque temps

DVD Les garçons sauvages (The Wild Boys), Bertrand Mandico, 2017, avec Pauline Lorillard, Vimala Pons, Elina Löwensohn, Anaël Snoek, Sam Louwyck, Mathilde Warnier, import mais langues français ou anglais, 1h45, €19.86 blu-ray €25.02

William Burroughs, Les Garçons sauvages : Un livre des morts (The Wild Boys: A Book of the Dead) 1971, 10-18 1993, 248 pages, €7.90

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Les anges de la nuit de Phil Joanou

Film noir des bas-fonds de New York où les gangs irlandais et italiens se disputent le marché des bars et de la drogue, film de la violence gratuite aux extrêmes, typique des années libertariennes post-Reagan, film de double-jeu et de trahison, Les anges de la nuit va au-delà des apparences.

Hell’s Kitchen est le quartier populaire irlandais de plus en plus exproprié pour faire de la place aux bourgeois nouveaux riches des années fric. Terry Noonan (Sean Penn) revient après douze ans. Il y est né, y a grandi avec son ami Jackie Flannery (Gary Oldman), et y a connu son premier amour d’adolescent avec Kathleen (Robin Wright), la sœur de Jackie. Ce dernier appartient à la bande de son frère Franckie (Ed Harris) et invite Terry à les rejoindre. Franckie est une caricature d’Irlandais, grande gueule, toujours bourré, émotif et cyclothymique mais fidèle en amitié et tireur expert. Kathleen et Franckie sont restés froids et au plus près de leurs intérêts égoïstes.

Terry se fait connaître en descendant deux dealers qui voulaient le braquer lors d’une transaction avec un comparse. Tout se sait très vite dans le petit milieu de la pègre et le voilà intronisé. Il se révèle très vite que le beau Terry est un flic infiltré pour faire tomber les bandes, un sous-marin dont la violence est à blanc. Comme Franckie, qui a peu d’envergure et le sait, veut s’allier à un parrain de la pègre italienne, il va devoir prouver son « respect » au Rital. Ce qui veut dire faire la justice lui-même auprès de ses hommes, anarchistes et romantiques dans l’âme. Il va descendre Stevie (John C. Reilly), qui a le tort de devoir une petite somme, 8000 $, à un prêteur de la mafia ; il va descendre son propre frère Jackie, qui a le tort d’avoir dû se faire respecter par trois Ritals au bar. La mafia a la discipline et le nombre pour elle et Franckie ne comprend pas qu’en décimant ses propres troupes il se met à sa merci.

Mais il fait pire dans cet engrenage où il s’engage à l’aveugle : il sème la zizanie dans son propre camp. En cherchant à camoufler son égorgement de Stevie en acte des rivaux italiens, il pousse son frère à riposter avec les premiers venus de l’autre camp ; en cherchant à camoufler son assassinat de Jackie sur un quai désert, il pousse Terry à outrepasser ses pouvoirs de flic et à user de la loi du talion. Il y passera, après toute sa bande, par le seul pistolet du flic qu’il a eu le tort de sous-estimer.

Le rêve n’est jamais la réalité et l’intelligence est de l’y adapter. Il semble que les Irlandais de New York en soient incapables, d’où leur élimination darwinienne : par les bourgeois sur leurs logements, par les Ritals sur leur territoire de racket, par leur indiscipline face aux rivaux. Franckie est un faux chef qui a besoin d’être seul avec du café pour réfléchir alors qu’il faudrait consulter et agir ; Jackie est un faux mec inapte à toute vie en commun, qui cherche à s’oublier dans l’alcool, la clope et la violence, et qui finira selon sa trajectoire annoncée ; Kathleen est une fille qui a de l’ambition mais qui n’a pas la capacité à quitter ce quartier et ses fréquentations pour refaire sa vie ailleurs, incapable d’aimer tout en restant viscéralement attachée ; Terry est un faux flic qui se déguise en faux truand avant de se perdre dans ses masques et de résoudre l’affaire par le pire : tuer tout le monde. Les frustrations adolescentes ne sont jamais surmontées et, dans les Etats-Unis de Reagan, c’est une condamnation à mort.

L’espace urbain est à tout le monde, à chacun d’y faire son trou. New York est la ville cosmopolite, à chaque peuple d’y faire sa loi. Aucun Noir dans le film, aucun Juif ; tout se passe entre Blancs, entre nord et sud, Irlandais et Italiens. La Ville vit la nuit, hantée par ses « anges » noirs, leur violence, leur alcoolisme fumeur et leur baise. Le passé…

DVD Les anges de la nuit (State of Grace), Phil Joanou, 1990, avec Sean Penn, Ed Harris, Gary Oldman, Robin Wright, John Turturro, Rimini éditions 2019, 2h08, €11.90 blu-ray €9.98

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Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves

Un roman de science-fiction contemporain qui s’interroge sur la conscience des IA (intelligences artificielles), sur le pouvoir des machines, sur la démission des libertés au profit du confort protecteur – en bref sur le libre-arbitre, donc sur l’amour, Dieu et l’univers. C’est gros… et passionnant à lire, dans une belle édition cartonnée sur papier crème, malgré une traduction IA très plate qui connait mal la langue française.

Le lecteur ne peut que rester dubitatif devant une phrase telle que : « Leur angle de repos se déplaça lorsqu’elle le tira sur elle, et leurs regards se verrouillèrent » p.432. C’est une description de baise bien cryptique… En philosophie, c’est pire, les concepts étant difficilement traduisibles sans intuition humaine : « La méta-idée de l’analogie est que la chambre chinoise n’instancie pas de sémantique, car il n’y a pas de sens ici, et donc que la syntaxe est insuffisante pour la mentalité » p.110. Comprenne qui pourra, malgré le lexique à la fin. De même le « point tournant » pour dire le point clé, « les Etats » pour les seuls Etats-Unis (comme s’il n’y avait qu’un seul « Etat » dans le monde entier !), les « platonistes » pour platoniciens, le « wagon » pour le véhicule et ainsi de suite.

Malgré ces défauts de robot, l’aventure se lit bien. Car il s’agit d’une aventure, même si elle grimpe dans les hautes sphères de la philosophie et de l’astrophysique parfois aux limites de la compréhension humaine. Il faut dire que nous sommes en 2160 et que le monde s’est stabilisé en Etats après les guerres du climat à la fin du XXIe siècle. L’économie a régressé, la mondialisation s’est quasi arrêtée et les Etats sont devenus administrateurs autoritaires pour assurer à leurs citoyens le minimum vital. Les robots ont remplacé les humains pour la plupart des tâches de production industrielle et de services et les gens sont classés par « niveaux » de 1 (le plus haut) à 99, en fonction de leurs aptitudes et de leurs études. Ils ne voyagent plus (pas bon pour la planète) – sauf les ultra-privilégiés des niveaux 1 à peut-être 10. Ils ne mangent plus de viande mais de l’alt-meat (viande alternative, tout comme les vérités à la Trump). Leur « thermomix » du futur leur synthétise les plats qu’ils veulent, les robots ménagers font l’approvisionnement et le nettoyage, leur application interne Medflow leur diffuse les substances médicamenteuses requises par l’analyse de votre métabolisme en continu…

Joe est chercheur pour le Ministère de l’information mais il cherche la quadrature du bit dans la soi-disant « intelligence » des robots. Ces machines, aussi sophistiquées soient-elles, restent au fond des machines ; elles sont programmées et obéissent à une suite de séquences ordonnées par des algorithmes créés par des humains. Elles n’ont aucun sentiment ni aucune conscience d’elles-mêmes. Le débat a agité le Landerneau scientifique (très restreint en France) l’an dernier, il est donc très actuel. Joe est mathématicien et informaticien mais il tourne en rond et prend donc un congé sabbatique dans un campus universitaire californien pour étudier la philosophie et l’économie, de façon à ouvrir son esprit à d’autres façons de penser (comme l’auteur). Il éradiquera d’ailleurs une machine particulièrement méchante en exigeant d’elle une réponse à une formule mathématique insoluble : tournant en boucle, le théorème de Tarski, le robot en perdra son latin. Pas besoin d’être matheux pour comprendre.

Mais voilà, nul n’est déterminé en univers physique fermé, hypothèse la plus réaliste pour conforter les lois de la physique. Si un Dieu existe, il est extérieur à l’univers et laisse faire une fois créé (p.261, p.390). Même si toute cause a des conséquences, le hasard subsiste et se manifeste, permettant à chaque être doué d’un certain niveau de conscience de pouvoir choisir. En fonction de quoi ? De la morale pratique qu’il s’est forgé par l’exemple et l’expérience, et dans le but d’agir au mieux dans la collectivité. Joe rencontre Evie, par hasard, non sans frictions. Evie est d’un niveau inférieur et activiste pour revendiquer la suppression du régime des niveaux. Après une manifestation dans laquelle des drones de police et des robots-flics (copbots) ont surveillé puis pourchassé les manifestants, elle se lave de l’acide déversé dans la fontaine. Joe l’invite à venir se réfugier dans son appartement (sans arrière-pensées lubriques) : il est curieux. Ils ne baisent pour la première fois que page 207 sur 505. Là encore, le futur de la sécurité est la dérive de l’actuel : la surveillance est facilitée par les réseaux (ANPI, assistant numérique personnel intelligent) et le maillage des identités (ESNE, émetteur système neural-externe) implantées en chacun par une plaque de métal. Le confort se paye par l’exigence d’être conforme ; à l’inverse la liberté engage la responsabilité.

Ce pourquoi le Ministre de la Sécurité nommé Peightân (qui sonne comme Sheitan, le diable du Coran), exige de chacun une obéissance à la lettre aux lois. Il ne tolère pas l’à-peu près humain. Si la peine de mort est abolie, le manifestant peut être tué s’il résiste aux copbots. Une fois jugé, il est banni dans la Zone vide, un espace désertique au sud du Nevada, privé de toute assistance électronique et médicale. Il devra survivre par ses propres moyens. C’est ce qui arrive à Joe et Evie, devenu couple par apprivoisement progressif. Ils sont chassés du Paradis après la faute d’Evie pour se nourrir à la sueur de leur front et enfanter dans la douleur ; ils reviendront avec trois gosses : des jumeaux, Clay et Asher (Caïn et Abel), plus un troisième garçon prénommé Sage (non, ce n’est pas une erreur du logiciel de traduction, le prénom Sage existe bien aux US).

L’auteur, MBA de Harvard Business School, a travaillé dans la Silicon Valley avant de devenir le directeur financier d’e-Bay jusqu’à son introduction en bourse. Il a eu deux enfants (jumeaux ?), une maitrise de philo à l’Université d’Etat de San Francisco et produit du miel et du vin dans sa propriété. Mais le lecteur européen constate une fois de plus combien l’ornière mentale biblique handicape l’imagination des auteurs américains.

Le couple de Joe et Evie devient pionnier, retournant aux sources du ressort yankee ; il est aidé par un autre couple de manuels, exilé lui aussi. Ils reviendront tous plus fort à la civilisation, une fois révolue leur peine de trois ans. Joe se sera ressourcé au travail manuel et à la survie, il comprendra mieux l’univers. Evie se battra pour abolir les niveaux et pour ses enfants. Et tous deux changeront leur monde.

Ce que j’aime bien en ce roman est le côté pratique de Joe comme d’Evie, même dans les spéculations intellectuelles les plus hautes. Ils vivent l’aventure au coin de la rue et découvrent l’amour, dont la manifestation suprême réside en l’enfant. Ils sont nés dans une civilisation numérique avancée mais savent s’en dégager et réapprendre les gestes immémoriaux de la survie en milieu hostile. En bref ils sont humains et font chanter l’humanité face aux machines, aux vers informatiques et aux algorithmes. Telle est l’existence qui nous attend, l’imaginer en fiction permet de l’apprivoiser, et surtout de mesurer combien un équilibre est nécessaire entre la technologie et les bases mêmes de la vie.

Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves, 2020, Chiliagon Press (Napa, Californie) traduction automatique en français 2021, imprimé par Lightning Source UK Ltd, 505 pages, broché €17.92 relié €28.71 e-book Kindle €7.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Site en français de l’auteur

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Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux

C’est la guerre de 14-18 que raconte l’auteur : l’adolescence. La guerre des élans, des mélancolies et des colères des mineurs juste sortis d’enfance que la société laisse en friche, surtout dans la France périphérique déclassée par la désindustrialisation et le chômage. Seules les classes aisées parviennent à socialiser les adolescents en associations, sports et autres engagements ; pour les classes populaires, hier il y avait les scouts (pas toujours très catholiques mais aussi laïques et mixtes comme les Eclaireurs) ; dès les années Mitterrand ils sont laissés à eux-mêmes. Ils passent de bébés à BBB, cette trilogie ado de bière, bite et baston. Sortis de l’œuf, les meufs et la teuf. Pour faire comme les autres, pour exister, pour apprendre à être un homme – ou une femme. Car les filles ne sont pas en reste pour l’alcool et la baise, loin de là. Elles sont même pires que les mecs comme langues de pute, se moquant des autres filles et comparant les attributs des mecs qu’elles ont testé, en se faisant baiser « dans tous les sens ».

Sur les frontières de l’est, dans l’ancien bassin minier de la métallurgie sinistrée des années 1980, « Heillange » et « Métalor » (ces noms inventés mais transparents) constituent l’univers borné des fils d’ouvriers licenciés. L’été, cette période de vacance d’école, est un vide passé dans la cité ou au bord du lac, à tenir les murs ou à glander. L’auteur saisit Anthony sur le grill du sable brûlant dans le plus simple appareil. Il a eu « tout juste 14 ans » (en mai). Il va, avec « le cousin » de deux ans plus âgé, emprunter un canoë pour aller mater sur « la plage des culs nus ». Que faire d’autre quand on ne part pas en congés et que l’orage des hormones vous pousse à tout ? « Anthony filait tout schuss, pris de frissons, jeune à crever » dit l’auteur d’une phrase ciselée par l’émotion p.39. L’émotion, d’ailleurs affleure durant toute la première partie ; Nicolas Mathieu manifeste une tendresse pour ce vilain petit canard de 14 ans tout empli de contradictions, un autre lui-même peut-être qui ôte son tee-shirt toutes les trois pages. A moins que ce soit pour « Oscar » à qui ce roman est dédié. Les autres parties prennent plus de distance, racontées à la façon d’un entomologiste sur ces drôles d’animaux ados.

Mais pour tomber les filles, il faut être sexy, « mignon » disent-elles. A 14 ans, on est laid, difforme, dégingandé, le torse étroit, les membres démesurés, une « démarche de racaille ». Anthony admire chez le cousin les muscles fins, dessinés, et l’assurance qu’il n’a pas encore. 1992 : 14 ans ; 1994 : 16 ans ; 1996 : 18 ans – et 1998 : 20 ans, une partie superfétatoire qui gâche l’ensemble. L’auteur a voulu à toute force faire entrer la coupe de foot à l’acmé de l’ère Chirac (sous gouvernement Jospin), pour illustrer une thèse : que le 14 juillet, les congés payés et le foot-spectacle sont les hauts fourneaux du métal républicain, fusionnant à fort degré les origines d’aloi divers. Rien de pire qu’un roman à thèse, heureusement cantonné dans cette dernière partie croupion, la plus courte et la plus amère, comme une retombée d’acide. Or les personnages doivent pouvoir s’épanouir sans les contraintes de la théorie, laissez-les vivre !

Ils vivent par bonheur durant 493 pages sur 559. Anthony grandit, évolue, se forme. Il embrasse à 14, baise avant 16, se muscle à la perfection à 18. Fils de chômeur reconverti dans l’autoentreprise de bricolage, jardinage et nettoyage – un brin porté sur l’alcool – et d’une mère comptable, il est unique. Couvé par sa mère car il ressemblait au Grégory de « l’affaire » étant petit, il a mis du temps à s’étoffer. Son rival est Hacine, fils d’immigré marocain qui occupait le poste voisin de son père à l’usine. Hacine est aigri d’origine car mal intégré, entre un père moralisateur et autoritaire à l’ancienne et les nouvelles normes de la France moderne. Il vit son adolescence de petits vols et trafics, fumant de la beuh et rêvant de monter son business de trafiquant de haut vol, go-fast et réseau exploité selon le marketing. Il terminera employé dans une entreprise de démolition ; Anthony s’engagera dans l’armée. Avant que la dernière partie, décidément malvenue, ne remette tout en question.

Quant aux filles, Vanessa, Clem, Steph, l’une deviendra mère pondeuse, l’autre commencera médecine, la troisième entrera à l’ESSEC par rage de quitter ce bled de pauvres et de bornés où, si l’on se laisse aller, on devient vite « cassos » (cas social). Dans ce monde qui meurt, il faut vivre ; dans ce monde qui change sans cesse, il faut éviter de reproduire l’identique. La jeunesse s’adapte. Encore faut-il se sortir des déterminismes de son milieu, de « l’effroyable douceur d’appartenir » comme termine l’auteur, adepte des fins de chapitre fignolées. Le titre du roman est tiré d’un poème de Jésus Ben Sira dit le Siracide, dans un livre non canonique du Talmud.

Mais qu’en est-il de cette jeunesse un brin hors sol, revisitée par le souvenir ? Anthony a exactement l’âge de son auteur, né dans les Vosges fils unique de parents ouvrier et comptable. Nicolas Mathieu en tire une image d’Epinal dans laquelle les filles ne sont pas violées, les garçons jamais pédés, où nul jeune ne va au cinéma pour se peloter ni ne connait d’accident ou la case redressement, où ne sévit ni le sida ni la grossesse à 15 ans. L’orage adolescent passe aussi vite que ceux d’été dans le climat continental ; les ados deviennent adultes naturellement.

« Ces gens-là », petits blancs ouvriers à manies, vivotent et leurs enfants après eux. « Leurs idées sur tout, simples, honnêtes, d’éternels cocus. Cette probité benoîte qui les laissait toujours interdits devant le cours du monde. Les trois ou quatre idées fortes qu’ils tenaient de l’école communale ne leur servaient à rien pour comprendre les événements, la politique, le marché du travail, les résultats truqués de l’Eurovision ou l’affaire du Crédit lyonnais. Avec ça, ils ne pouvaient que se scandaliser pauvrement, dire c’est pas normal, c’est pas possible, c’est pas humain. (…) Et pourtant, alors que la vie contredisait sans cesse leurs pronostics, décevait leurs espérances, les dupait mécaniquement, ils restaient vaillamment dressés sur leurs principes de toujours. Ils continuaient à respecter leurs chefs, à croire ce que racontait la télé, ils s’enthousiasmaient quand il faut et s’indignaient sur commande » p.510.

Ce deuxième roman publié est une vraie réussite dans le réalisme social, sans misérabilisme ni idéologie, ce qui n’est pas si courant pour un Goncourt. Ton qui déplaît à certaines lectrices qui ne se sentent pas prises, préférant le bon vieux bien et mal des séries télé yankees. Les dialogues sont en langage d’époque. Sauf la dernière partie, qui peut n’être pas lue, j’ai bien aimé ce roman d’une époque vécue, celle de la génération des fils.

Prix Goncourt 2018.

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, 2018, Babel poche 2020, 559 pages, €9.90 e-book Kindle €9.49

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Alan Hollinghurst, L’enfant de l’étranger

Dès le premier quart du roman, le lecteur se dit que c’est un livre qu’il va relire. Ainsi sont les classiques et il est rare d’un distinguer un au moment de sa parution. L’auteur, né en 1954 et gay, qualifié de « l’un des plus grands romanciers anglais contemporain » en quatrième de couverture, brosse le panorama complet d’un siècle : 1911-2008. Son titre vient d’un poème de Tennyson que les parents de Daphné et de George ont connu brièvement. La scène s’ouvre en 1913, l’évocation de 1911 aura lieu en cours de texte. Elle présente le meilleur de l’aristocratie du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du nord, chef de l’Empire à son apogée. Cette Belle époque, qualifiée outre-Manche d’Edouardienne en référence au roi régnant Edouard VII, a sonné le glas de la race et de la culture anglaise, comme le démontre l’auteur.

Nous saisissons les personnages principaux dans un manoir du Middlesex proche de Londres nommé Deux-Arpents. George Sawle, le fils cadet d’une famille de grande bourgeoisie sans être titrée, invite durant les vacances son ami et mentor Cecil Valance, qu’il connait en première année d’université à Cambridge. Cecil, à 22 ans, est un modèle pour George, 18 ans et plutôt timide qui entretient pour lui un « culte du héros » comme le dira sa sœur de 16 ans, Daphné. Mais nous sommes dans une société masculine, individualiste et aristocratique vouée au modèle grec de l’éducation. George est « choisi » par son « père » Cecil pour adhérer à « la Société » (dite des apôtres) qui est un club secret d’étudiants. On est sensé y « échanger », comme on dit maintenant sans préciser s’il s’agit de seules conversations et d’idées. Cecil, en père viril, l’a « introduit » comme dit joliment George, le mot ayant le même sens ambigu en anglais qu’en français.

Le lecteur comprendra vite combien ces sous-entendus convenables sont en réalité crus : Cecil, durant son bref séjour à Deux-Arpents, contemple, caresse, embrasse, enfourche et sodomise son jeune camarade dans les bosquets, sur la pelouse, au bain, sur le toit… Il multiplie « les galipettes à la manière d’Oxford », comme il le décrit avec humour p.125, il « s’agitait en rythme sur lui » si vous n’aviez pas compris, comme le précise l’auteur p.124. « George raffolait de l’assurance avec laquelle il s’exhibait, même si elle l’effrayait un peu, une frayeur presque agréable » p.123. La jeunesse athlétique de Cecil adore se déshabiller et se repaît de la beauté des jeunes mâles qu’il élit. Une photo resurgie des décennies plus tard le montrera torse nu et musclé sur le toit, près d’un George « la chemise entrouverte, l’air timide mais excité » p.633.

En gentleman, fils de baronnet et diplômé de Cambridge, poète publié, résidant au manoir victorien de Corley Court avec ses plafonds « en moules à gelée », Cecil mène la danse ; ses us et coutumes ont force de loi sociale pour ses pairs comme pour les domestiques masculins dont le jeune Jonah, 15 ans, vigoureusement constitué et qui se méfie des femmes. Ces dernières sont, à cette époque rigide, les gardiennes de la morale et des convenances sociales. Ce pourquoi Cecil joue avec Daphné, la jeune sœur de George ; il la circonvient, la courtise officiellement, lui dédie sur son carnet d’autographes un poème ambigu en fait destiné à George et intitulé « Deux-Arpents ».

Le roman est construit en cinq actes comme une tragédie et montre en un seul siècle la dégradation du paysage, la décadence de la culture et la dépravation démocratique de la morale sur l’île d’Albion.

  • La première partie, viride et lumineuse, est l’Arcadie 1913 et la poésie à la Cecil qui déclame « l’amour n’entre pas toujours par la porte d’entrée » p.100.
  • La seconde, en 1926, montre les dégâts de la guerre, Cecil tué à 25 ans comme capitaine, George rassis devenu historien et marié à une hommasse historienne comme lui, Daphné mal mariée à Dudley, le frère cadet de Cecil, beau mais pédé comme un phoque, la poésie « de second ordre » récitée par les élèves en classe pour ses évocations de la guerre.
  • La troisième partie en 1967 saisit le moment où l’homosexualité est dépénalisée au Royaume-Uni (sauf pour la marine marchande, les forces armées, en Écosse et Irlande du Nord) et où explose la marginalité tandis que le prof à tout enseigner Peter Rowe, diplômé d’Oxford et pédé, n’enseigne justement ni les maths ni la gymnastique, ces piliers de l’éducation grecque antique, montrant ainsi la décadence des collèges anglais. Les garçons, gardés des filles, même en couverture du Docteur No où sévit James Bond, s’embrassent toujours « dès 13 ou 14 ans » sur le toit de la demeure même de Cecil transformée en collège privé. Peter fait visiter à Paul Bryan le jeune banquier pédé la chapelle où se trouve le tombeau en marbre pompeux de Cecil.
  • La quatrième partie en 1979 commence à la veille de l’ère Margaret Thatcher et voit un retour à la rigueur moraliste et au déni des « horreurs » (Jonah, 81 ans) du passé. « L’esprit de la fin des années 1970, dans un contexte où tant de choses finissaient par remonter à la surface, (…) « gay » à l’anglaise, c’est-à-dire réprimé – « niable » comme aurait dit Dudley » p.546. Paul Bryan a décidé d’écrire une biographie scandaleuse de Cecil Valance.
  • La cinquième et dernière partie, en 2008, la plus courte, achève le portrait des générations gâchées par la ruine des bâtiments, où un enfant de 6 ans brûle les derniers vestiges de la maison vouée à la démolition, l’oubli des poèmes et le culte réduit à quelques spécialistes bibliophiles de Cecil et de sa famille dans une société qui se numérise de plus en plus et lit de moins en moins tandis que les gays se marient officiellement.

La façon d’écrire participe au plaisir du vrai lecteur. L’auteur évoque par allusions certaines choses qu’il ne précise qu’ensuite, plusieurs centaines de pages plus loin, laissant libre d’imaginer avant de se voir confirmé ou non. Ce style rebute beaucoup de lectrices et de lecteurs français, trop rationalistes et pressés de comprendre le foisonnement des personnages et leurs déterminants. Sans parler de la longueur des phrases. Mais c’est justement ce qui fait pour moi le charme d’Alan Hollinghurst : il exige le temps de savourer. A l’époque du fast-food, c’est beaucoup demander et les prix littéraires français montrent combien la longueur et la complexité deviennent étrangers aux rares qui lisent encore aujourd’hui. Raison de plus pour rester entre Happy few.

Si les hommes sont libres au début du XXe siècle en Angleterre, surtout en leur jeunesse, les femmes sont constamment contraintes et ce n’est pas un hasard si l’époque édouardienne a vu l’essor du féminisme. Daphné sait que Cecil était amoureux de son frère George mais a feint de croire qu’il était amoureux d’elle par son poème dédié et dans ses lettres du front. Elle entretiendra cette fiction volontairement jusqu’à ce que sa mémoire soit façonnée à la façon d’Orwell dans 1984, et donnera des entretiens aux biographes en ce sens. « Ce qu’elle ressentait alors ; ce qu’elle ressentait maintenant ; et ce qu’elle ressentait maintenant par rapport à ce qu’elle ressentait alors : voilà qui n’était pas facile à expliquer, loin de là » p.257. C’est ainsi que se construit le souvenir, par la déformation, la sélection, l’idéalisation et le formatage des convenances. « Il exigeait des souvenirs, trop jeune qu’il était pour savoir que les souvenirs n’étaient que des souvenirs de souvenirs. Il était très rare de se rappeler un moment de première main » p.677.  L’auteur saisit combien les faits vécus sont racontés, diffusés, remémorés et deviennent des légendes.

Deux-Arpents sera avalé par la grande banlieue de Londres et démolie, ses jardins lotis. Des deux enfants du baronnet, Cecil sera tué à la guerre de 14, son cadet Dudley épousera Daphné mais ne lui donnera qu’un enfant, Wilfrid, qui demeurera célibataire, les deux autres étant les enfants probables de Cecil (Corinna) et de Mark (Jenny), un ami peintre. Car, obsession de l’auteur, son premier mari Dudley comme son second mari Revel étaient gays… La race glorieuse s’éteindra. Du côté de George, son frère aîné Hubert (seulement lieutenant) sera tué également à la guerre et lui-même n’aura pas d’enfant. Tous étaient gay comme l’énumère drôlement l’auteur en fin de volume et aucun n’aimaient les enfants, considérés par eux comme des « gênes » personnelles et sociales. De même que leurs biographes tels Sebastian Stokes, Peter Rowe et Paul Bryan, tous gays, qui ne chercheront qu’à traquer cette manière de vivre dans les lettres, documents, souvenirs et photos rescapées, cachées et peu à peu détruites. La morale victorienne aura eu raison du gentleman et de sa culture. Le dernier descendant mâle du côté de Daphné, Julian, adolescent magnifique à 17 ans, finira marginal dans l’après-68. Les dernières parties voient les biographes pacsés avec un Noir ou un Chinois tandis qu’un Indien, étudiant fasciné par les gays, passe en conférence.

Tout un univers disparu qui fascine aujourd’hui, raconté comme si la reconnaissance du désir grec avait précipité l’Angleterre dans le grand mix d’une modernité où les différences disparaissent.

Prix du meilleur livre étranger 2013

Alan Hollinghurst, L’enfant de l’étranger (The Stranger’s Child), 2011, Livre de poche 2018, 767 pages, €8.90 e-book Kindle €9.99

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Tombe les filles et tais-toi d’Herbert Ross

Woody Allen joue Allan, le personnage principal, après avoir écrit le scénario d’après sa pièce de théâtre Une aspirine pour deux. Nous sommes en 1972 et le film expose les affres du couple post-68. L’aspirine, comme toutes les petites pilules psy, font recette aux Etats-Unis où consommer du gadget participe du bonheur : il faut toujours « agir », même contre la déprime ou la gueule de bois.

C’est que l’épouse d’Allan s’est tirée après huit ans de mariage. Nancy (Susan Anspach) désire tout brutalement quitter la vie intello de San Francisco et son mari, malingre critique obsédé de cinéma, pour s’éclater : skier, biker, nager, visiter l’Europe, baiser avec un acteur musculeux torse nu sous sa veste de peau à franges. En bref tout ce que le couple et le machisme traditionnel l’empêchent de faire. Allan, le roux complexé qui a su se marier avec la blonde bien roulée est désespéré : comment retrouver une fille aussi belle et aussi bien adaptée à lui ? Même la fille avec qui il est sorti au lycée, il y a onze ans, a demandé à ses amis à ce qu’ils ne communiquent surtout pas à Allan son numéro de téléphone.

Ses deux amis Linda (Diane Keaton) et Dick (Tony Roberts) vont l’aider, non sans ironie car l’animal est aussi timide et nerveux qu’exigeant, imaginant toujours le pire dans des scènes fantasmées qui l’empêchent d’être lui-même au moment décisif. Dick fait « des affaires » et a la manie de donner en tous lieux à son bureau le numéro de téléphone où il se trouve pour qu’on puisse le joindre (c’était avant la mode des portables) – ce qui donne un comique de répétition. Il attire aussi l’attention sur son obsession personnelle : se croire indispensable alors qu’il réfléchit peu en achetant par exemple 50 hectares de terrains en Floride dont 40 sont des sables mouvants… Linda, à sa remorque, s’ennuie et elle prend en main les affaires d’Allan, y compris son service trois pièces – ce qui donne un comique de surprise. Il attire l’attention sur la solitude de la femelle américaine laissée pour compte par les monomanies des maris, le cinéma pour Allan, la promotion immobilière pour Dick.

Car, aux Etats-Unis, il s’agit d’aller jusqu’au bout de ses talents pour réussir en société. Tous ceux qui faiblissent sont récupérés par le système affairiste via les psys (et l’industrie pharmaceutique). Ce ne sont que séances d’introspection interminables et petites pilules en tous genres dont Allan a un tiroir plein et qu’il avale comme des bonbons (les flacons sont tous vides). Reste alors l’aspirine, ce recours ultime alors en vente libre malgré ses ravages sur l’estomac désormais bien documentés. D’où le titre de la pièce d’Allen – qui est le Woody nommé Allan.

L’auteur écrit ses Précieuses ridicules des intellos de la côte ouest avec leurs recettes d’aspirine accompagné de jus de pomme ou d’anxiolytiques au jus d’orange, ou encore le discours émancipé des jeunes femmes sur le sexe mais le recul effarouché de la petite bourgeoise qui se fait sauter dessus.

Le film est aussi un hommage au cinéma avec Humphrey Bogart (Jerry Lacy) dont le fantôme viril et macho vient aider l’étriqué gaffeur Allan. Le beau gars est un Surmoi tuteur. Le film commence par la scène des adieux de Casablanca, sorti en 1942, où l’homme doit choisir entre la femme et l’honneur, aider ses copains à résister à l’Occupant plutôt que de céder à la baise. Le film de Woody se termine par la même scène jouée aujourd’hui où Allan choisit entre Linda qu’il a baisée et qu’il commence à aimer et son copain Dick qu’elle aime toujours et qui veut la récupérer pour mieux s’occuper d’elle. « Il y a autre chose de bien dans la vie que les bonnes femmes », dit à peu près Bogart à Allan, « par exemple être juste avec les copains ». La vertu ou le sexe – voilà qui étalait le dilemme des couples après 1968. D’où la déprime fréquente des faibles et le recours aux drogues et au suicide.

DVD Tombe les filles et tais-toi (Play it again, Sam), Herbert Ross, 1972, avec Woody Allen, Diane Keaton, Tony Roberts, Jerry Lacy, Susan Anspach, Paramount Pictures 2002, 1h22, €29.99 (version double en plusieurs langues dont le français ; il existe des versions originales moins chères mais seulement sous-titrées)

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Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi

Premier roman de l’enfant terrible des arts italiens, Pasolini raconte l’existence de débrouille des gosses de la banlieue de Rome après la guerre. Né en 1922, il avait 22 ans en 1943 lorsque débute le premier chapitre ; il n’a pourtant habité la banlieue de Rome avec sa mère qu’en janvier 1950. Il s’attache comme un grand frère au Frisé, un gamin de 12 ans qui fait sa communion et sa confirmation dans la foulée. Ici, dans la banlieue capitale, l’Italie reste traditionnelle, à peine sortie de la campagne malgré les usines qui attirent du monde. La mamma reste à la cuisine et à la lessive, cognée par son mari qui va se saouler après le boulot, couverte de gosses par absence de toute contraception – interdite par les eunuques d’Eglise.

Pasolini n’est pas tendre avec « les institutions », qu’elles soient politiques (le fascisme puis la chienlit démocrate-chrétienne), l’Eglise (où les curés expédient les messes et les enterrements), les syndicats (communistes) qui ne se préoccupent pas du Lumpenproletariat. Mais les gosses s’en foutent, livrés à eux-mêmes en bandes d’âges dès qu’ils savent marcher, comme dans les pays arabes. Le climat de Rome en été rappelle d’ailleurs le Sahara avec son soleil implacable qui décourage tout labeur et la poussière des rues qui donne constamment soif. Sa description de Rome vue d’un camion à ordures au chapitre V donne le ton : « Le camion, filant dans ce quartier chic, pris la via Casilina, frôla de sa puanteur toute fraîche des immeubles de pauvres gueux, dansa la samba le long de chaussées transformées en écumoires et dont les trottoirs prenaient l’aspect d’égouts, passa entre de grandes passerelles défoncées, des palissades, des échafaudages, des chantiers, des zones entières de masures, croisa la ligne du tram de Centocelle plein d’ouvriers en grappes sur les marchepieds et parvint par la via Bianca aux premières habitations de la Borgata Gordiani isolée au milieu d’un petit plateau, comme un camp de concentration, entre la via Casilina et la via Prenestina et fouettée par le soleil et par le vent ».

Les gosses vivent dehors tout le jour, en loques. Ils s’agglutinent au bord du Tibre et de l’Aniene pour se baigner à poil dans les eaux sales et huileuses où passent au fil du courant des caisses de bois et des cadavres de rats. En face, l’usine d’eau de Javel. On s’y ébroue, on apprend à nager, on s’y noie. Car les gamins veulent faire comme les grands sans en avoir toujours les moyens. Les petits sont bizutés, vêtements cachés pour qu’ils restent tout nu, claqués pour qu’ils chantent, ligotés et entourés d’herbes auxquelles ont met le feu pour faire comme les Peaux-rouges. Mais cela ne dérape jamais dans la violence mortelle comme chez les adultes qui jouent trop volontiers du couteau. Car, malgré tout, la société façonne les jeunes sauvages : dans le premier chapitre, le Frisé à 12 ans plonge et nage pour sauver de la noyade une hirondelle dans le Tibre ; dans le dernier chapitre, le même Frisé après « redressement » en prison et au travail, laisse finalement se noyer Gégène, un gamin de 10 ans qui voulait traverser le fleuve malgré le fort courant. Chacun pour soi, enseigne la société bourgeoise.

La violence est celle de la société : du manque de logements, du travail abrutissant sous-payé, du prix des denrées. Les familles réfugiées, déplacées, expulsées, habitent des bidonvilles, les écoles désaffectées (qui parfois s’écroulent sur eux), les habitations bon marché, les HLM qui ne cessent de se construire à la va-vite autour de Rome. Elles s’entassent à six ou huit dans une seule pièce, séparée du coin cuisine par un rideau. Les frères couchent avec les frères, tête-bêche, les sœurs avec les sœurs (ou parfois avec le père). La pudeur n’existe guère et les garçons baisent dès 13 ans. Ils chapardent, récupèrent, se servent, volent, se prostituent parfois pour quelques centaines de lires. L’amitié n’est guère que de la camaraderie solidaire, le sentiment ne pouvant s’épurer à cause des conditions matérielles. Nul n’hésite à voler son copain en l’attirant entre les cuisses d’une grue pour détourner son attention, comme le Frisé en fait l’expérience à 14 ans sur la plage d’Ostie.

L’univers suburbain est sous le règne du plus fort, la virilité affichée et les filles laissées de côté. Les garçons se regardent, s’admirent, se soutiennent. Lorsqu’ils roulent à poil dans la boue des rives, leur gourdin se dresse parfois ; lorsqu’ils sortent le soir, ils peignent leurs cheveux un peu trop longs de gouape et enfilent à cru des pantalons moulants et des marinières très lâches au col. L’homosexualité reste mal vue par l’Eglise, par la société, par le virilisme garçonnier, mais reste une tentation permanente et les très jeunes se livrent volontiers aux « pédoques » venus du centre pour gagner quelques sous comme il est dit plusieurs fois. C’est ce qui fit scandale à la parution en 1955, suscitant même un procès en pornographie de la part des catholiques bien-pensants comme jadis pour Flaubert, Baudelaire et Byron. Les communistes ont négligé le réalisme du sujet pour reprocher l’absence de perspectives (politiques). La justice italienne a été moins partiale et Pasolini fut acquitté parce qu’il se contentait de décrire la société des jeunes et leur parler franc. Aujourd’hui, le lecteur n’y voit rien de très scandaleux tant les mœurs ont évolué et qu’ont explosé les outrances des écrivants (souvent vains) qui veulent se faire remarquer.

Ils sont apolitiques, rebelles, sans famille – mais ils sont la vie, ces gamins laissés à eux-mêmes. Ils subissent le destin et s’y débrouillent. Pasolini ne les juge pas mais décrit de façon neutre leurs petites histoires et leur milieu. C’est ce qui rend le roman attachant malgré la langue, difficile à lire en italien et a fortiori à traduire. Car les ragazzi parlent l’argot du Trastevere, un romanesco abâtardi. Le jeune plâtrier Sergio Citti, de onze ans plus jeune que Pasolini et qui fut probablement son amant, l’a appris à l’auteur, initialement frioulant. J’ai lu Les ragazzi dans la traduction 1958 de Claude Henry parue en Livre de poche en 1974 à l’occasion de la sortie du film de Bolognini Les garçons (concentré sur les plus âgés), mais l’argot français utilisé a bien vieilli. Je ne connais pas la nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro mais elle est plus récente, donc probablement plus accessible aux lecteurs d’aujourd’hui.

Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi (Ragazzi di vita), 1955, Points 2017 nouvelle traduction de Jean-Paul Manganaro, 288 pages, €8.60 e-book Kindle €7.99

DVD Les Garçons (La notte brava), Mauro Bolognini, 1959, avec Rosanna Schiaffino, Elsa Martinelli, Laurent Terzieff, Jean-Claude Brialy, Anna-Maria Ferrero, Carlotta films 2010, 1h30, €6.22

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Piège fatal de John Frankenheimer

Voici un film américain habilement tissé mais moralement répugnant.

La trame est bien faite. Un jeune et beau détenu pour vol de voiture libéré de prison, Rudy (Ben Affleck) se fait passer pour son copain de cellule Nick (James Frain), poignardé justement la veille de sa sortie. Il emballe à sa place la copine de ce dernier Ashley (Charlize Theron), connue par correspondance, en se faisant passer pour lui. Mal lui en prend ! Celle-ci se révèle un appât pour une bande de routiers dirigée par le frère psychopathe (Gary Sinise) qui projette le casse d’un casino préparé par Nick avant d’être emprisonné et cherche en Rudy l’expérience d’un spécialiste. La fin verra un retournement de situation subtil et magistralement amené.

Mais le style n’est pas tout. Le film se vautre avec complaisance dans la peinture brute des plus bas instincts. Dans la prison, ne règnent que les rapports de force et le seul rayon d’amitié se révèle d’une machination intéressée. L’amour entre homme et femme est réduit à des galipettes bestiales sans préliminaires ni reconnaissance, la suite étant consacrée à emmancher la trahison. La seule fille plutôt jolie est une pute qui se sert de ces seins pour affoler les mecs et leur faire faire ce qu’elle veut. Elle en prend trois et en trahit autant, sans plus de sensibilité que s’ils étaient des Kleenex à jeter une fois usés. Les hommes, quant à eux, sont représentés en primates ignares et abrutis, fascinés par les armes, le fric et le cul. Ils tabassent et ils tuent comme ils baisent, tout en rigolant, sans que cela ait une quelconque importance.

Le spectateur est transporté bien loin de la virilité des westerns où la lutte impitoyable pour la survie peut justifier la violence. Ici, au contraire, ne règne aucune morale en dehors du seul assouvissement des pulsions les plus immédiates. Chacun baise comme une bête, bâfre comme un cochon, se saoule à même la bouteille, tabasse sans remords à grands coups de crosse, massacre sans distinction au fusil-mitrailleur, embrasse avec d’ignobles chuintements mouillés. Quant au fric, typique de l’avidité primaire américaine, tout le monde en ramasse à plein sac. C’est répugnant, vous dis-je.

Et c’est cette Amérique-là, une année avant les attentats du 11 septembre, qui invoque Dieu et veut faire la morale au monde entier ? Piège fatal est le spectacle de l’abjection la plus basse, fièrement exhibée comme pour s’en vanter, comme si elle était le parfait exemple de la vitalité profonde des États-Unis.

Malgré l’intrigue et les coups de théâtre, un réflexe de pudeur éthique suscite en moi une vive aversion pour le film. Il est clairement immoral malgré son héros naïf qui passe dans le récit comme un innocent éternel toujours indemne, toujours sauvé, terminant l’histoire par un geste de conte de fées. Mais ce personnage ne rattrape pas le reste, cet étalage complaisant et empressé des pulsions brutes considérées comme désirables et sans frein. Le spectateur sort du film avec une piètre idée de l’humanité américaine – et que ce qui va lui arriver avec les attentats était au fond mérité. Ce n’est pas la première fois, en ce début des années 2000. Ce sera pire avec Trump et ses Trumpistes.

DVD Piège fatal, John Frankenheimer, 2000, avec Ben Affleck, Gary Sinise, Charlize Theron, Dennis Farina, James Frain, TF1 video 2001, 1h44, €3.00 blu-ray €14.72

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Corinne Hofmann, La Massaï blanche

Voici le récit d’une Suissesse de 27 ans aussi naïvement allemande qu’obstinément suisse. Cette écervelée tombe raide dingue en 1987 d’un guerrier Massaï qu’elle aperçoit à Mombasa en pagne, paré et torse nu. N’écoutant que sa vulve, elle n’a de cesse que de coucher avec lui. Après cela, de se l’attacher à la Suisse par les liens du mariage. Elle lâche tout, ses affaires, sa famille, son pays, pour s’immerger dans la brousse loin du monde. Ce qui lui importe est seulement d’être prise chaque soir et de passer la nuit entre les bras musclés à respirer l’odeur du mâle.

Moi, lecteur, forcément extérieur au coup de foudre féminin, je prends cet état de fait comme une donnée. Pour le reste, je ne peux qu’être partagé entre agacement et empathie. Agacement pour cette raideur calviniste qui veut que tout soit fait « dans les règles », même les plus manifestes dingueries. Agacement pour cette niaiserie du grand amour sous la case, ce romantisme godiche qui laisse de côté tout fonctionnement d’intelligence. Mais empathie pour cette attirance sexuelle brutale, pour cette puissance immédiate du désir qui sonne comme un destin. Que Corinne s’y abandonne, pourquoi pas ? La jobardise naît plutôt de toutes ses tentatives de justification idéalistes et profondément égoïstes dont elle enjolive le brut appel de la chair. Tous les mythes sont rameutés dans un brouet qui ne donne pas une haute idée de la Suissesse, ni de la femme : le bon sauvage, l’amour-qui-peut-tout, l’envoûtement de l’Afrique, la révolte hippie écologique, la rébellion anti-bourgeoise, le nivellement culturel de tout le monde il est beau tout le monde il est gentil… Le désir primaire ne suffisait-il pas ?

Pourquoi vouloir de force convertir l’Africain guerrier et volage à ses fantasmes de Blanche petite-bourgeoise mal baisée et rêvant au mariage fusionnel ? Les plus belles pages sont de la veine réaliste, les pires sont du rêve égocentrique de la midinette mondialiste. L’attraction virile des muscles Massaï est une évidence bien décrite : « Son visage est d’une beauté si harmonieuse qu’on dirait presque un visage de femme. Mais son attitude, son regard fier et sa musculature puissante ne laissent aucun doute quant à sa virilité. Assis devant le soleil couchant, il ressemble à un jeune dieu » p.9. Le portrait n’est-il pas bien troussé ? Et derechef, la donzelle le piste, le traque, le poursuit. Lui, guerrier de brousse étranger à la ville, en est tout désemparé. Il se laisse faire timidement, la volonté blanche ayant l’obstination d’un sortilège.

Les Massaïs, par coutume, n’embrassent pas, ne touchent pas les femmes sous la ceinture, ne baisent que par assauts brefs et répétés comme des lapins, ne mangent pas avec la gent féminine. Corinne nous énumère ces frustrations avec un souci horloger du détail. Aux femelles de s’occuper des enfants, les mâles passent le plus clair de leur temps avec des guerriers de leur condition. La vie d’une femme compte même moins que celle d’une chèvre. Naturellement Corinne se fait gruger, son capital fond parce que ce son mari ne comprend rien au commerce ni au bénéfice. A vivre en Massaï, Corinne s’anémie, son hygiène devient déplorable. Selon les mythes de la tribu à laquelle Corinne appartient désormais, toute femme est une goule et le fier Lketinga voit en tout autre homme, écoliers pubères compris, un amant potentiel. Il se saoule avec les stocks de bière et souhaite, à la Massaï, promettre la fille issue de leur union à un vieux dès ses 9 ans, après l’avoir fait exciser sans anesthésie… Le mariage « pour la vie » est un désastre.

Mais Lketinga, « avec son torse nu, son pagne rouge et ses longs cheveux roux, est d’une beauté éblouissante » p.32. « Savoir que sous le pagne se trouve directement la peau m’excite beaucoup » p.36. La voilà, l’évidence, et elle est humainement sympathique. Le désir surgit, brut et nu. Pourquoi, dès lors, Corinne veut-elle « se marier » ? Ce n’est pas devant Dieu, dont elle ne parle pas, mais devant la société et pour la bureaucratie. Le lecteur soupçonne, et cela lui est désagréable, une exigence égoïste de ferrer l’amant, d’enchaîner son nègre à son service exclusif. Elle transgresse pour cela les conventions sociales blanches et le revendique parce que cela fait « révolutionnaire » et tiers-mondiste. Mais elle accepte alors la polygamie, le rôle dominé de la femme et les mœurs Massaï d’excision, de baise avec les enfants, et là cela devient irrespectueux, aliénant, colonial. Elle veut garder pour elle « mon chéri » (ainsi écrit-elle sans cesse), l’obliger par contrat, l’enfermer dans une paperasserie irrévocable. Donc se soumettre à ce qui est à ses propres valeurs dégradant.

En Suisse allemande, Corinne ne peut vivre son désir librement, ni accepter la liberté de l’autre. Il faut que tout soit fait dans « ses » règles à elle, celles de la lourdeur précise de son pays : papiers, autorisations, tampons, robe blanche… Et tout cela pour se retrouver arroseuse arrosée, enchaînée à un mari qui a désormais des droits légaux sur elle et sur leur enfant comme sur son capital.

La passion morte, l’obstination l’ayant conduite droit dans le mur, Corinne se trouve obligée de fuir sa destinée comme dans une tragédie grecque, et de quitter le Kenya en usant de procédés illégaux. Une Blanche et un Massaï ne sont pas du même monde et c’est naïveté que de faire comme si, voulant en même temps tout régenter.

Si toutes les Suissesses sont comme cette Corinne, maris potentiels, fuyez !

Corinne Hofmann, La Massaï blanche, 1999, Pocket 2002, 399 pages, €7.60

DVD La Massaï Blanche – d’après le best-seller de Corinne Hofmann, 2005, Hermine Huntgeburth, avec Nina Hoss, Jacky Ido, Katja Flint, Lumière, 2h11

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Philip José Farmer, Les amants étrangers

En 1961, l’auteur né dans l’Indiana, nous projette en 3050. La Grande guerre apocalyptique partie des ex-Terriens de Mars a ravagé la Terre par un virus qui étouffe en quelques heures. Seules ont été épargnées quelques régions qui ont repeuplé la planète et se sont partagé les continents. Ainsi les Islandais occupent le nord jusque vers la Loire, les Israéliens le sud autour de la Méditerranée et jusqu’en Inde, les Hawaïens l’Amérique et les Australiens l’Océanie. Pour le reste de la planète, ce n’est pas très clair.

Mais l’ordre règne chez les ex-Yankees : le Clergétat est une théocratie hiérarchique contraignante, une sorte de communisme biblique issu des croyances protestantes exacerbées. Il est curieux que, mille ans après le XXe siècle, l’humanité en soit encore là… Mais le puritanisme, projection de celui des années cinquante et du Maccarthysme aux Etats-Unis, est bel et bien caricaturé. Un prophète autoproclamé (comme tous les prophètes) est un germano-russe appelé Sigmen ; il est mort il y a longtemps mais le système continue de faire croire qu’il est parti prospecter les étoiles pour l’humanité. Il enjoint ainsi à coloniser les planètes vivables et à éradiquer façon prophète biblique tous les peuples extraterrestres ou ex-terriens (forcément dégénérés) qui les occupent.

Hal Yarrow, linguiste « touchatout » est mandaté par le Sandalphon Macneff (dont le prénom n’est pas Gabriel) pour rejoindre la mission qui va aller « étudier » la planète Ozagen. Dans le dessein de créer un virus qui va exterminer toute vie non humaine et permettre de faire main basse sur la planète. Rien de nouveau sous les soleils : l’américain croyant reste un prédateur que Dieu a « élu » et que les prophètes encouragent à croître et attaquer. D’ailleurs, le mariage est obligatoire et faire des enfants nécessaire sous peine de rétrogradation sociale. Hal est « marié » contre son gré à Mary, qu’il déteste parce que frigide et moraliste, prête à le dénoncer aux autorités pour toute incartade même de langage. Les Etats-Unis n’ont pas changé, qui traquent le politiquement incorrect et le « racisme » partout et en tous lieux (sauf chez les Noirs). L’intérêt de la mission est que le voyage va durer quarante ans, et autant pour l’éventuel retour, donc que le divorce est automatique pour raison d’Etat. Hal est délivré de Mary, qui s’en consolera.

Mais son mentor depuis l’enfance, le disciplinaire Pornsen (au nom ambigu) fait partie du voyage. Hal s’est fait recadrer et fouetter maintes fois pour des écarts à la ligne que l’ange gardien interimaire (agi) est chargé de lui faire respecter. Il le hait. Car, dans cette société de morale surveillée et punie en continu, l’amour n’est pas possible, ni même l’amitié. L’homme est constamment un loup pour l’homme, allant « le dire à la maitresse » ou dénoncer les déviances aux agis pour se faire valoir plus vertueux. La méfiance règne et le chacun pour soi est de rigueur. La seule unité est donc d’attaquer les autres, ce qui ne peut avoir de cesse dans l’univers entier. Le lecteur d’aujourd’hui peut voir en cette doctrine distopique une critique aussi du communisme soviétique où un commissaire politique surveille toujours deux exécutifs, la troïka permettant des dénonciations croisées, et où le prophète Marx-Lénine-Staline-Khrouchtchev (etc.) donne la route et guide le peuple dans l’interprétation de l’Histoire. Au fond, Etats-Unis moralistes et URSS moralisante mènent le même combat. Ce que les années soixante vont justement secouer avec les manifestations anti-Vietnam.

Sur Ozagen, Hal est curieux des autres et se lie d’amitié avec Fobo le woh ozagénien qui l’emmène visiter les ruines d’une cité anciennement humaine, des Terriens venus de France s’étant échoué là au moment de la Grande guerre. Ils se sont métissés avec une population locale, une forme mimétique qui a pris leur ressemblance. Hal rencontre clandestinement à la nuit une femme qui l’appelle, Jeannette. Elle parle un français abâtardi que le linguiste réussit à comprendre avant de lui apprendre l’américain usuel. Il va tomber amoureux, la belle étant experte en plaisirs charnels (cliché facile sur les Françaises) que Hal n’a jamais connus.

Car le plaisir est un péché dans la religion Sigmen, plus proche du Talmud que des Evangiles, comme dans l’Amérique profonde depuis les origines. La nudité est proscrite sur terre et on ne fait l’amour que dans l’obscurité et tout habillé. Jeannette exige la lumière et la peau nue, ce qui scandalise et ravit Hal dont la transgression des normes semble de nature, en témoignent les cicatrices de fouet dont son dos et sa poitrine sont remplis depuis la petite enfance. L’agi qui surveille et punit n’est pas sans un certain sadisme, disant « aimer » son pupille d’autant plus qu’il le fait souffrir – comme dans les collèges anglo-saxons. La SF américaine était jusqu’ici héroïque et prude, en phase avec les valeurs yankees sorties de la Seconde guerre mondiale et du patriotisme ; Philip José Farmer change cela d’un coup avec Les amants. Baiser à poil et aimer ça sans avoir en tête l’obsession de la progéniture était nouveau et diablement excitant. Avec une humanoïde extraterrestre est encore plus osé, allusion peut-être à la ségrégation des Noirs aux Etats-Unis jusqu’à l’ère Kennedy. Les Peace and Love vont s’y ruer partout et dans toutes les positions, balançant slip, soutif et morale aux orties.

« Que vous ont-ils fait ? » susurre Jeannette à Hal lors d’une de leurs étreintes. « Ils vous ont appris à haïr au lieu d’aimer, et la haine, ils l’ont appelée l’amour » p.188. Comme le ministère de la Paix est celui de la Guerre dans 1984 d’Orwell… « Ils ont fait de vous des moitiés d’hommes, afin que l’ardeur emprisonnée en vous puisse se tourner contre l’ennemi ». Son ami Fobo le wog en rajoute : « Vous professez, vous autres Sigménites, que chacun est responsable de tout ce qui lui arrive, que seul le moi est à blâmer. (…) Si vous commettez un crime, c’est que vous le souhaitez. Si vous vous faites prendre, ce n’est ni que vous avez agi stupidement, ni que les Uzzites [les flics] ont été plus intelligents que vous, ni que les circonstances leur ont permis de vous capturer. Non : c’est que vous vouliez vous faire prendre. (…) Cette foi est très shib [super] pour le Clergétat car vous ne pouvez rien lui reprocher s’il vous châtie, s’il vous exécute, s’il vous force à payer des impôts injustes ou s’il viole les libertés civiles. Il est évident que, si vous ne l’aviez pas voulu, vous n’auriez pas permis que l’on vous traitât de la sorte » p.193. Etienne de La Boétie l’avait déjà théorisé : n’est esclave que celui qui se soumet et aucun tyran ne subsiste sans le consentement (tacite ou contraint) des sujets. Le Sandalphon Macneff qui obéit à l’Archuriélite ne lui dit pas autre chose lorsqu’il le convoque pour lui faire un sermon sur « la pureté » : ne pas désobéir, ne pas boire, ne pas baiser. Hal finira par l’étrangler.

L’amoureux humain Yarrow va faire le malheur de Jeannette l’humanoïde pour son bien car l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions dans la norme biblique. Mais Jeannette va le sauver de sa civilisation haineuse en lui permettant une autre vie. Le nom de Yarrow signifie en anglais l’Achillée, une herbe contre les fièvres et le prénom Hal, issu du germanique, signifie tourmente ; ce n’est sûrement pas par hasard. Le dénouement est rapide et clair, bienfaisant.

Philip José Farmer, Les amants étrangers (The Lovers), 1961, J’ai lu 1974 réédité 1999, 251 pages, €5.00

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La Neuvième Porte de Roman Polanski

Ce film à demi français est adapté d’un roman d’Arturo Pérez-Reverte intitulé Le Club Dumas. Il met en scène le libraire aventurier new-yorkais Dean Corso (Johnny Depp) qu’un riche client, Boris Balkan (Frank Langella), engage via son expertise pour une mission. Il a, les jours précédents, acheté l’un des trois seuls exemplaires subsistant du livre satanique Les neuf portes du royaume des ombres, écrit au 17ème siècle par un certaine Aristide Torchia brûlé en place publique par l’Inquisition pour pratiques démoniaques. Le livre, condensé d’un ouvrage plus ancien écrit, dit-on, par le Diable lui-même, permettrait de l’invoquer et d’acquérir invincibilité, pouvoir et immortalité.

Seuls les niais peuvent y croire et pas Corso une seule seconde. Et pourtant… le montant du chèque et le parfum de l’aventure séduisent cet homme jeune, expert dans sa profession mais bien solitaire dans sa vie. Il aime jouer pour gagner, convaincre les héritiers des collectionneurs de vieux livres que la bibliothèque vaut cher mais que quelques exemplaires ne trouveront pas preneurs – et il les emporte à bas prix. Sa mission ? Aller consulter les deux autres exemplaires des Neuf portes qui sont au Portugal et en France, pour comparer les éditions et savoir si celui que Balkan a acquis est un faux.

Le vendeur s’est pendu deux jours après s’être débarrassé du livre. Son épouse Liana (Lena Olin), une femme mûre de 43 ans qui adore la baise, tente de récupérer Les neuf portes en payant grassement Corso, sachant que Balkan n’y consentira pas. Ce n’est pas son mari qui l’a voulu pour sa collection mais elle qui lui a fait acheter ; les pratiques sataniques décrites lui permettent d’entretenir un club de baiseurs de la haute société en Europe et de s’envoyer en l’air avec n’importe qui, comme dans la pub pour une compagnie aérienne à bas coût (et basse réputation). Elle tente sa séduction sur un Corso de 35 ans, imberbe et musclé (qui va d’ailleurs épouser Vanessa Paradis après le tournage), mais ça ne marche pas : le courtier rusé n’a pas conservé le livre dans son appartement mais l’a planqué chez un associé, libraire de livres anciens.

Au moment de partir en Europe avec de légers bagages, il va pour reprendre le livre mais trouve la boutique ouverte et son ami tué, pendu par un pied selon une gravure du livre maudit. Ce n’est que le premier des morts qui vont jalonner sa route, comme si quelqu’un le suivait particulièrement pour effacer toutes les traces des autres livres.

C’est qu’à Tolède, ville mozarabe juive où l’on pratiquait allègrement la kabbale et l’alchimie (contraires aux pratiques chrétiennes soumises à la toute-puissante Eglise de Rome), que les jumeaux libraires d’un âge avancé ont détenu et vendu le livre au mari de Liana. Ils attirent l’attention de Corso sur les gravures : si tout le livre est imprimé pareil, les gravures présentent des différences entre les trois exemplaires : une tour en plus, des clés dans l’autre mains. Certaines sont signées AT pour Aristide Torchia et d’autres LCF – pour qui ? Ce n’est pas compliqué à deviner, même si c’est déroutant autant qu’irrationnel. Mais le livre est destiné aux con-vaincus.

Dans ses visites successives aux deux collectionneurs des autres exemplaires, Corso découvre que la signature LCF est répartie entre les trois livres. Seule la réunion des trois permettrait d’avoir la clé de l’énigme. C’est ce que pense celui ou ceux qui le suivent comme son ombre pour tuer les propriétaires, arracher les gravures et brûler le livre dépareillé. Quelqu’un veut être le seul, l’Unique disciple de Satan, si celui-ci peut être invoqué.

Mais le Malin n’est pas bête, même si son chiffre le fait croire (le livre aurait été écrit en 1666). Une fille suit Corso dans tous ses déplacements et intervient à chaque fois qu’il se trouve en danger immédiat, notamment de la part de Liana et de son sbire, un nègre oxygéné qui aime frapper. Elle (Emmanuelle Seigner, épouse de Roman Polanski en 1989) a 33 ans et est en pleine forme physique, semblant glisser sur le sol pour aller plus vite et experte en combat rapproché. Le spectateur s’apercevra vite qu’elle est peu de ce monde mais plutôt le Diable incarné avec ses yeux magnétiques, son plaisir devant la violence et – puritanisme bigot oblige – sa sexualité endiablée.

Si le Malin a un candidat dans la compétition entre Liana, Balkan et Corso, c’est bien ce dernier. Le jeune homme a cet avantage de ne pas croire en Lui mais de foncer comme un rebelle, beau comme un ange déchu avec sa petite barbichette et son torse huilé. « La fille » (qui n’a pas de nom) le baisera à même la terre dans la dernière scène, devant le château de Balkan en flammes, quelque part du côté des pays cathares (tourné au château de Puivert).

Car en suivant les gravures, Corse se fait voler l’exemplaire de Balkan par Liana. Il la suit avec « la fille » – qui a volé une Ferrari (évidemment rouge infernal) à un émir arabe qui l’a laissée devant un grand hôtel parisien. Dans le château ancestral des Saint-Martin (nom de jeune fille de Liana, tourné au château de Ferrières) se prépare une orgie satanique où les membres du club, entièrement nus sous leur cape noire caoutchouteuse comme une aile de chauve-souris, écoutent religieusement leur hôtesse pérorer, le livre des Neufs portes à la main.

C’est alors qu’intervient Balkan, qui était au courant du vol et de la voleuse sans rien en dire à Corso. « Blablablabla », dit-il pour se moquer des sectaires qui croient devoir invoquer le Malin pour baiser à l’aise. Il déclare avoir réuni les gravures des trois livres (grâce à son expert) et être désormais seul possesseur du pouvoir d’invoquer Satan. Il étrangle Liana devant tous et chasse les clubistes échangistes qui s’enfuient à poil vers leurs luxueuses autos garées au-dehors. Moment comique qui tourne en dérision les « pratiques » sataniques. Le Diable mérite mieux que de vulgaires baises qui peuvent se faire naturellement, sans avoir besoin de lui.

Corso s’empare de la Bentley de Liana et poursuit Balkan dans sa Range Rover (évidemment noire comme Satan – et le FBI). Ils parviennent, après quelques péripéties pour Corso, moteur noyé dans un gué que la Rover a passé sans problème) au château figuré sur une carte postale trouvée dans l’exemplaire de la baronne Kessler à Paris (Barbara Jefford). Celle-ci, handicapée, écrit une biographie de Satan fort érudite sans croire en lui ; elle est donc punie par le Diable, qui a inspiré l’un des compétiteurs (Liana ou Balkan). Etranglée (le spectateur découvre a posteriori son assassin), son exemplaire est brûlé sauf les gravures. Il ne reste à Corso que ses notes et des photocopies partielles, mais il a gardé la carte et retrouve Balkan en pleine activité.

Dans une tour de la forteresse, le collectionneur a placé les neuf gravures dans l’ordre et commence le rituel d’invocation après avoir réduit Corso à l’impuissance en le faisant « rentrer sous terre » (coincé au travers du plancher pourri). Mais l’orgueil punit ceux qui y succombent, les antiques le savaient bien qui condamnaient cet aveuglement sous le nom d’hubris – la démesure. Pas besoin de Diable chrétien pour savoir que présumer de ses forces est dommageable et se prendre pour plus qu’humain une erreur. Dans l’euphorie de son pouvoir imminent Balkan, qui a un spectateur apte à juger de son acte, s’asperge d’essence et commence à brûler : « je ne sens rien, hi, hi ! ». Jusqu’à ce que les flammes atteignent sa chair et alors il hurle. Corso, dégagé du plancher qui brûle, l’abat par charité d’un coup de pistolet.

Dehors, « la fille » l’attend devant le château en flammes, cachée dans la voiture du collectionneur occis. Elle lui explique pourquoi cela n’a pas marché : l’une des neuf gravures était un faux. Comment le sait-elle ? Le sel de ce thriller réside en ces évidences que le spectateur découvre peu à peu, sans que rien ne soit dit. Puis elle baise Corso à poil dans la poussière, prenant toutes les formes dans l’orgie, le faisant jouir comme jamais.

Dean Corso veut finir la mission, juste pour savoir. « Gagner quel qu’en soit le prix, c’est se rire des vicissitudes du destin », disent selon Balkan (qui interprète le latin à sa sauce) deux des gravures. Corso revient auprès des libraires de Tolède mais ils ont disparu. Leur boutique est en train d’être démantelée et deux ouvriers, en couchant une armoire, font tomber une feuille… justement la page de la gravure falsifiée. Elle représente la Grande prostituée de Babylone, chevauchant nue la Bête aux sept têtes de l’Apocalypse. Vue à la loupe, son visage ressemble fort à celui de « la fille ». Corso, qui a récupéré les gravures de Balkan avant que l’incendie ne détruise toute la tour, retourne au château où les neuf portes s’ouvrent pour lui dans la lumière. Grâce à son outil, il est jugé apte à se faire sataniser.

C’est un thriller d’énigme bien construit et tourné somptueusement, au galop. Les acteurs sont parfaits dans leur caricature, un Balkan possédé, une Liana vénéneuse, « la fille » ophidienne, un Corso en jeune pionnier viril qui n’a pas froid aux yeux bien qu’il ait cette agaçante pratique d’allumer une clope à tout bout de champ, notamment au-dessus des livres vénérables qui valent des milliers de dollars, et de se placer toujours le dos à un danger potentiel.

DVD La Neuvième Porte (The Ninth Gate), Roman Polanski, 1999, avec Johnny Depp, Frank Langella, Lena Olin, Emmanuelle Seigner, Barbara Jefford, StudioCanal 2001, 2h08, €9.10 blu-ray €17.03

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Maxime Chattam, Le coma des mortels

Ce thriller a ceci de bizarre qu’il commence par la fin : le lecteur sait qui a été tué, comment, et que le héros s’en est sorti. Les chapitres sont d’ailleurs numérotés ainsi, commençant par le 39 avant de terminer par le 1. Cela fait un peu potache mais a un sens caché. Le meurtre est le fantasme favori de l’auteur : éviscération, « mon amour avait été répandu sur les murs de mon appartement étalé sans pudeur avec rage » p.16. Le ton est donné, l’ironie, le décalage, l’originalité à tout prix. Ce pourquoi je crois (hypothèse toute personnelle) que ce roman a été écrit bien avant les succès et qu’il a été repris et toiletté une fois les succès venus. Il s’inspire en effet moins des auteurs américains (Connolly, Stephen King) que de certains romanciers français à la mode dans les années 1990 (et dont les noms sont déjà oubliés, le seul me venant à l’esprit étant Alexandre Jardin).

Il y a en effet peu d’action dans ce « thriller » qui ne fait même pas frémir (thrill). Il se veut plutôt cocasse, le personnage principal qui se fait appeler Pierre (autrefois Simon) – les éduqués repèreront tout de suite la référence – étant un jeune homme dans la trentaine, doté d’une bite et d’une complaisance un peu mièvre. Gentil et discipliné, bon élève, bon mari et tout, il s’est brutalement lassé et a « fait sa crise » de la trentaine comme il paraît que tout mâle doit le faire selon la mode psy des magazines pour coiffeurs. Il est reparti de zéro, a changé de quartier, d’amis (des faux, comme souvent), de boulot, de numéro de mobile, et même de prénom. Seul son psy le traque, le lecteur en aura la raison à la fin.

L’auteur semble avoir une dent certaine contre les « psys », leurs certitudes, leur étiquetage permanent, leur sentiment de toute-puissance à découvrir mieux que vous ce qui est bon pour vous. En bref, ils se prennent pour Dieu et vous le font savoir. Mais le niais répond presque toujours aux numéros inconnus (évidemment le psy), ne change pas une fois de plus son numéro (ce qui est tellement facile aujourd’hui), et ne raccroche jamais aux premiers mots quand il a reconnu son démon déguisé en dieu. Il est addict, dirait-on en mauvais français, peut-être parce nous n’en avons pas inventé d’autre aussi précis (drogué serait excessif et orienté, adonné trop bénin). Il apparaît surtout comme une personnalité faible qui se laisse mener par sa queue, donc par les femmes puisqu’il ne semble pas être pédé (sauf un dur fantasme : se sentir poursuivi par un lapin géant qui veut le sodomiser, reste d’une peur d’enfance peut-être).

Une manie névrotique de notre mâle esseulé est de composer des numéros au hasard pour remplir tout un carnet de lignes non affectées ou se voir rembarrer vite fait quand ça décroche. Et parfois non. D’où ces conversations surréalistes qui lui permettent des « rencontres » virtuelles, un moyen de jouer lui-même au psy. Il racole ainsi une fille, sans le vouloir, une bien timbrée qui est morte plusieurs fois. Ou plutôt qui a organisé minutieusement sa disparition quand elle en avait marre, bien mieux que notre Simon devenu Pierre… sans rien bâtir. « Ophélie » se fait désirer, la première baise est après préliminaires bavards et jeu de piste, évidemment dans un cimetière. Une autre la nuit aux Galeries Lafayette quand les gardiens ont fait leur ronde et le ménage passé. Il rencontre aussi le vieil Antoine, octogénaire qui retrouve tous les objets perdus dans l’instant par leurs propriétaires et qui fascine cette alouette de Pierre.

Lassé du commerce (dont il a fait école) et du marketing (qui ne sert à rien d’utile) a trouvé un petit boulot d’assistant au zoo de Vincennes, autrement dit de ramasseur de merde conchiée par les nombreux animaux. Le lecteur apprendra que la délicieuse peluche, le panda, est le plus gros défécateur du zoo et que le responsable de la sécurité ne songe qu’à dévisser les grilles au-dessus des rhinocéros nains pour y voir les sales gosses chuter dans la merde et se faire piétiner. Mais « l’action » s’arrête là et les « crimes » sont satellites. Le Pierre semble en effet l’objet d’une « malédiction ». En plein Paris rationaliste du XXIe siècle, cela fait un peu benêt, on n’est ni à Boston ni à Salem, que diable ! Tous les gens autour de lui meurent assassinés. Serait-ce lui l’assassin comme chez dame Christie ?

Arg ! Autant dévoiler la fin… même si l’auteur dit qu’il la dévoile au début. Mais ce n’est pas si simple et je m’en garderai bien. « Je ne veux pas vous mentir », commence l’auteur dès sa première phrase, tel un politicien. Ce qui signifie bien-sûr qu’il va le faire et il vous le confirme très vite : « Je ne vous dirai pas tout » p.9. Mettez-donc bout à bout les premiers mots de chacun des chapitres, bizarrement tous en italiques : vous aurez une surprise, je ne vous dis que ça. Mais faites-le une fois lu tout le livre, ce sera plus savoureux.

L’auteur avoue sur la fin sa vraie personnalité : « On vous a lu le bouquin à l’envers, on a érigé des principes à ne pas dépasser, on a appelé ça la civilisation, mais c’est un autre mot pour l’enfer. Vous vous êtes fait arnaquer. (…) Redevenez tous des êtres affranchis. Ecoutez un peu plus votre animalité, vos instincts. Soyez plus naturels. C’est bon ça, le naturel. C’est acceptable, c’est légitime, bien plus que les ordres et les codes stupides. Baisez. Bouffez. Buvez, Jouissez » p.348. Mais, là encore, c’est une clé. Ce roman est une énigme plus qu’un soi-disant « thriller » – mais vous vous amuserez.

Maxime Chattam, Le coma des mortels, 2016, Pocket 2017, 350 pages, €3.50 e-book Kindle, €7.49, CD audio €17.00

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