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A l’est d’Eden d’Elia Kazan

Salinas, près de Monterey en Californie, 1917. Un adolescent est malheureux (James Dean, 24 ans). Il n’est pas aimé, il n’a pas de mère, son père et son frère se liguent contre lui en l’accusant depuis l’enfance d’être « mauvais ». Au sens de la Bible, car ces bigots superstitieux savent tout grâce au Livre donné aux médiocres grâce à Dieu. Or la Bible, pour les protestants, est à lire au sens littéral et par chacun sans filtre ; les cinq livres juifs comptent donc plus que les quatre évangiles car ils sont placés au début. Le message du christianisme est justement l’inverse : Jésus est venu dire aux docteurs de Jérusalem, puis aux marchands du Temple, que le judaïsme se fourvoie dans la superstition des rites et des formules et que Dieu réclame mieux que ça.

Chacun peut mesurer, en Europe, les ravages du biblisme aux Etats-Unis : obsession névrotique du texte, croyance assurée en sa propre vertu, obéissance sans recul aux Commandements. Autrement dit, singer le règlement pour se faire bien voir dans l’au-delà, au lieu d’aimer ici-bas ceux qui nous sont proches et faire le bien autour de nous. Le catholicisme, malgré son détournement d’église vers le pouvoir, a au moins le mérite de replacer le Pentateuque dans l’ensemble du Message, celui du Christ, qui déclare qu’aimer (à l’image du Dieu créateur père de tout ce qui existe) suffit à la foi – et que les rites, tabous et gloses autour du texte ne sont que simagrées.

Tiré d’un roman de John Steinbeck paru en 1952, le film rend plus nette la parabole de Caïn et Abel. Caleb et Aaron sont deux frères jumeaux que leur mère a abandonnés tout bébés. Le père Adam (Raymond Massey) dit qu’elle est morte, puis qu’elle l’a quitté pour aller dans l’est. Mais Cal n’y croit pas ; un homme lui a parlé dans un bar et il sait sa mère proche, il veut la voir, la connaître, savoir qui il est et d’où il vient. Le père est un monument de Vertu qui ne jure que par la Bible et la cite à tout propos. Il croit à l’obéissance, au travail, au progrès du bien. Cal ayant toujours été rebelle et sauvage n’est pour lui qu’un rebut, au contraire de son frère Aaron (Richard Davalos, 25 ans), modèle de bon fils obéissant au Père.

Aaron porte cravate en civilisé conforme, Cal garde le col ouvert (et plus dans l’excitation) en jeune animal proche du naturel ; Aaron travaille bien à l’université, Cal se moque de l’école ; Aaron a déjà une fiancée, Cal laisse tourner autour de lui les filles sans s’attacher – et ainsi de suite. Le père n’est ni violent ni même autoritaire, il est seulement sûr de lui, de son bon droit, de sa vertu. C’est pour cela que sa femme l’a quitté, après avoir pondu deux fils ; elle ne supportait plus qu’il veuille diriger sa vie au nom du Livre.

Cal est éperdu de solitude. Personne ne le reconnait pour ce qu’il est, lui-même doute puisque tous répètent le père et le frère qui disent qu’il est « mauvais », seul le shérif (Burl Ives) se montre plus humain. Mais un enfant mal aimé ne peut qu’en vouloir à la société entière, non ? James Dean lui-même a été élevé dans une ferme sans mère et sans amour de son père. Ce pourquoi il semble le seul naturel et vivant dans le film ; les autres acteurs sont si conventionnels… Mais parce que le scénario le veut. On imagine mal aujourd’hui le conformisme et la bigoterie de cette population américaine d’il y a un siècle – ou même un demi-siècle ! Seule la fiancée Abra (Julie Harris, 20 ans) comprend l’adolescent. Elle doute elle-même d’aimer vraiment Aaron, sentant que ce lien est socialement bien vu mais de circonstance, alors que la profondeur de son promis lui échappe. Il apparaît trop comme un clone de son père, aussi assuré d’être dans le bon, le droit, le vrai parce qu’il obéit au père comme au Père et applique les ordres tels qu’ils sont donnés et le Livre tel qu’il est écrit.

Adam dans sa candeur de fils aimé d l’Eternel croit que mettre des laitues dans la glace permettra de les exporter jusque dans l’est ; Cal croit au contraire que planter des haricots secs est de meilleur rendement en raison de la proche entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Allemagne du Kaiser. Le père bourre un convoi entier de chemin de fer de ses laitues de Salinas Valley – mais un éboulement retient le train des heures durant et la glace fond. Il est ruiné. Cal, qui l’a aidé de tout son corps, de tout son cœur et de toute son intelligence en inventant une rampe inclinée pour le rangement des salades et en prenant l’initiative lui-même, est effondré. Il voudrait tant aider son père à se refaire pour être enfin reconnu comme fils égal à l’autre ! Mais le père temporel est aussi borné que le Père éternel du Pentateuque : il agrée les offrandes d’Abel mais ignore les offrandes de Caïn.

Cal, qui suit d’abord Kate sa présumée mère (Jo Van Fleet, 40 ans mais ravagée) avant de forcer sa porte pour se faire reconnaître d’elle, la convainc de lui prêter 5000 $ pour lancer son affaire. Touchée de son obstination et reconnaissant en lui un rejeton qui lui ressemble (beau gosse, rebelle, doué en affaires), elle consent. Aidé d’un adulte associé, Cal achète 5 cts le kilo de haricots secs pour le revendre 18 cts au bureau du ravitaillement de guerre anglais, dégageant un beau bénéfice. Mais l’argent, pour Adam, est fils du péché ; c’est voler le paysan qui a produit. Il ne veut pas de ce don du fils et Cal désespère de tout amour. Lui qui voulait bien faire est rejeté. La scène entre le père et le fils, sous les yeux du frère et de la fiancée, est un moment très fort du film. Le spectateur foutrait volontiers son poing sur la gueule du Vertueux et jetterait sa « Bible » au feu illico s’il était dans l’histoire. A quoi sert un « guide de se bien conduire » si l’on se conduit de façon aussi égoïste et obtuse avec tant de bonne conscience dévoyée ?

Alors Cal veut suivre l’exemple de Caïn qui « se retira de devant l’Éternel, et séjourna dans le pays de Nôd, à l’est d’Éden » (Genèse 4, 16). Il veut garder le don refusé et partir, faire ses affaires ailleurs, loin du géniteur qui ne l’aimera jamais. Mais avant, il veut mettre son jumeau face à la réalité : il le conduit chez leur mère. C’est dans un « bar louche » – en fait un bordel chic – que Kate se saoule dans son bureau. Aaron tombe de haut, lui qui s’est fait une image illusoire d’une mère belle et bonne. Du choc, et voyant Abra se détacher de lui, il court s’engager dans l’armée.

Cela cause au père une rupture d’anévrisme qui le laisse quasi paralysé. Il n’en a plus pour longtemps avant de passer en jugement devant l’Eternel son Dieu. Il devra rendre des comptes sur ce qu’il a fait ici-bas et expliquer comment il a confondu le cœur et la lettre. Abra le convainc non de « pardonner » au fils rebelle (ce qu’il a fait durant des années parce que cela renforçait sa bonne conscience sans en penser un mot) mais de lui demander de faire quelque chose pour lui afin de prouver qu’il tient à lui. Car il n’y a définitivement pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour !

Golden Globe du Meilleur film dramatique 1956.

DVD A l’est d’Eden (East of Eden), Elia Kazan, 1955, avec James Dean, Julie Harris, Raymond Massey, Jo Van Fleet, Burl Ives, Warner Bros 2008, 1h53, €7.99

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Hue and Cry de Charles Crichton

Etrange objet que ce DVD publié par StudioCanal avec un livret en français de Charlotte Courson et une couverture en français. Sauf qu’il est… entièrement en anglais – sans bande-son traduite ni même sous-titres (malgré ce qui est indiqué en couverture !) ou alors bien planqués par un technicien retord. Il fait partie de cette « collection » Tamasa classiques en langue originale qui réédite les comédies britishs des studios Ealing. L’accent un brin cockney et le parler rapide font que seuls les bilingues saisissent tout, mais les scènes sont suffisamment explicites pour que le locuteur moyen en anglais prenne plaisir au film.

Nous sommes en effet dans l’aventure. Un gamin de 15 ans, Joe (Harry Fowler – 21 ans au tournage), erre dans les ruines du Blitz en costume cravate tout en cherchant vaguement du travail. Une BD de The Trump lui tombe du ciel, confisquée par un pasteur dédaigneux qui dirige un chœur d’enfants. Hier comme aujourd’hui, The Trump est adepte des « vérités alternatives » : la fiction dessinée calque donc la réalité avec quelques modifications retorses.

Joe dévore avidement le feuilleton avec son gang de kids, The Blood and Thunder Boys (les garçons de tonnerre et de sang). Il entre dans l’histoire en reconnaissant dans la rue le numéro de plaque d’un camion – GZ 4216 – utilisé par des malfrats dans le dessin ! Il use alors d’un stratagème pour éloigner le boutiquier à qui l’on vient tout juste de livrer une grosse caisse – comme dans l’aventure – et fouille sa boutique. Il est pris et doit s’expliquer devant un policier qui, paternaliste, le renvoie jouer. Le fourreur qui a appelé la police a un accent français, autrement dit louche.

L’adolescent ne s’avoue pas vaincu et, s’il trouve du travail au marché de Covent Garden grâce au flic, il suit la suite de l’aventure dans The Trump. Comme il veut savoir, il réussit à découvrir l’adresse de l’auteur et va le voir, accompagné du petit Alec (Douglas Barr) – tout aussi costumé cravaté. Seul l’uniforme bourgeois donnait à l’époque l’air « comme il faut ». Immeuble cossu, silencieux, arabesques menaçantes des ombres, grilles de l’escalier, un mystérieux chat noir… Et une voix menaçante qui vient du haut en proférant des mots sadiques. Il n’en faut pas plus pour épaissir de peur le mystère. Mais Joe ne se laisse pas démonter – et monte en traînant son jeune compagnon par le col. L’auteur, un brin méfiant, les accueille lorsqu’il retrouve son chat (un siamois chassé par le chat noir) et leur sert une boisson. Frémissement lorsqu’il qu’il déclare, alors que le plus jeune prend un verre : « non, pas celui-là, c’est le mien ! » : les deux autres sont-ils empoisonnés ? Pas même. Comme la peur de l’escalier se dissipe dans le boudoir de l’auteur où trône un dictaphone, l’appréhension s’évapore lorsque le vieux déclare que son verre est avec du gin. Toutes les scènes sont jouées dans ce contraste permanent entre l’angoisse de la fiction qui enfièvre l’imagination et le bon gros réalisme de la vie courante.

Les « enfants » eux-mêmes (entre 12 et 18 ans) sont saisis par ce même réalisme social, inclus dans ce Londres aux quartiers détruits par les bombardements nazis dans lesquels ils jouent. Alec mime combats aériens, tacatac de mitrailleuse et explosions, assis sur les décombres. Poussière, gravats, bagarres, les costumes résistent mal à la fougue adolescente. Joe voit les accrocs se multiplier sur son pull, ses coudes de veste, sa chemise. La cravate même est ôtée dès le milieu du film et le second bouton de sa chemise, trop lâche, n’est pas toujours attaché. Tout le contraste, une fois encore, entre les apparences bourgeoises et la réalité adolescente, entre l’ancienne génération collet monté et la nouvelle au col ouvert, entre ceux qui se ferment sur leurs soucis et ceux qui s’ouvrent à la vraie vie.

Le film évolue sans cesse entre les pauvres et les puissants, les vertueux et les malfrats, la génération qui monte et celle qui descend, en bref David contre Goliath comme durant la guerre – mais cette fois à l’aide de la fiction dessinée. Un groupe de bandits détourne en effet le scénario de la BD pour communiquer leurs plans à leurs complices afin de livrer la marchandise, des fourrures volées. L’auteur, aventurier en chambre soucieux de son confort, se désole d’apprendre combien l’on dévie son scénario mais ne veut pas s’en mêler. Les parents ne pensent qu’aux fins de mois, les policiers qu’aux crimes sérieux, les taxis qu’aux clients cossus. Dur d’être un « enfant » (jusqu’à 21 ans) dans la société d’après-guerre.

Mais lorsque l’on n’a pas la force, comme le David biblique on use de la ruse. L’astuce déjoue les stratagèmes et le nombre véhicules et armes. Joe convainc l’auteur de créer un scénario qui envoie les malfrats à Ballard’s Wharf. Et c’est tout une armée de kids tels des rats surgis des décombres qui déferle pour la lutte finale sur les voleurs livreurs, rusés et mordants comme eux. D’où le titre du film : Hue and Cry, à cor et à cri.

Un duel se détache entre Joe et le malfrat en chef dans les ruines d’un immeuble. Mais Goliath est terrassé et la justice triomphe : celle de l’enthousiasme sur l’indifférence, celle de l’aventure sur le confort, celle de la vertu sur le laisser-faire. Le chœur final, qui boucle celui de l’ouverture, montre les gamins pochés, tuméfiés et bandés, rançon réaliste de l’aventure imaginaire. La jeunesse (british) est révolutionnaire, vingt ans avant 1968.

DVD Hue and Cry, Charles Crichton, 1947, avec Alastair Sim, Harry Fowler, Douglas Barr, Joan Dowling, Jack Warner, Valerie White, Jack Lambert, Ian Dawson, Gerald Fox, John Hudson, StudioCanal 2015, 1h23, €24.68

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Macron fait signes

Pour la présentation de ses vœux « aux Françaises et aux Français », le président Emmanuel Macron multiplie les signes non verbaux.

Sur le fond du discours rien de neuf, et c’est tant mieux pour la démocratie car le projet a été défini et les citoyens ont voté, et c’est tant pis pour les vautours des médias qui ne savent plus que ressasser quand ils n’ont plus de « nouveauté » à croquer.

Rien de neuf sinon, contre la gauche démissionnaire et laxiste la référence à John Kennedy (demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays et pas seulement ce que votre pays peut faire pour vous), et contre la droite productiviste ou nationaliste la référence pour une première fois dans des vœux présidentiels aux « scientifiques » et aux « citoyens européens ».

Le discours était clair mais terne. Le regard franc, droit dans les yeux, avec peu de clignements et pas de mouvements attachés au prompteur. Le personnage était parfaitement centré sur l’écran, rien à sa droite et les drapeaux à sa gauche, près du cœur. Puisque le fond était neutre, je me suis surtout attaché au contexte non-verbal.

Le décor n’était pas le bureau de l’Elysée mais le petit salon d’angle à la table de marbre, un peu froide mais classique et solide. Pas de livres ni de bibelots mais une feuille manuscrite et un seul stylo à sa droite. Seulement deux plans de prise de vue : l’élargi et le rapproché. Tout cela donne le symbole de la rigueur et de la sobriété.

Sauf que – peut-être était-ce oublié ? – les montants de la croisée derrière la tête du président, en plan rapproché, rappelait furieusement la croix du Christ, celle que les laïcards intégristes ont fait retirer au monument breton à Jean-Paul II et que le Conseil d’Etat a jugé comme un robot juridique (l’IA pourrait remplacer le Conseil, fort inutile s’il s’agit de perroqueter le droit sans l’adapter – cela ferait d’utiles économies). Cette croisée était-elle du subliminal pour rassurer une France de culture catholique dans l’histoire ? Une Europe majoritairement chrétienne ? Un centre tout à fait démocrate-chrétien depuis la frange raisonnable des LR jusqu’aux radicaux de gauche ?

En plan large, n’apparaissait de la devise républicaine que la troisième partie, le mot « fraternité » – le mot le plus centriste peut-être puisque la liberté est à droite et l’égalité à gauche. Et c’était bien dans le ton du discours, sauf que le réalisateur a hésité deux ou trois secondes de trop à passer au plan large lorsque le président a commencé à en parler – une faute d’attention. Il n’est de même pas resté longtemps dessus, comme s’il fallait marteler le mot écrit avant d’en revenir au plan rapproché familier… où aucune émotion ne se lisait sur le visage présidentiel – donc, quel intérêt ?

A gauche du président, mais à droite de l’écran, au-dessus de la fille qui agitait ses bras pour les malentendants comme un ludion humoriste en soulignant les mots qui importent, deux drapeaux : le français au plus proche du chef de l’Etat, l’européen au même niveau mais à côté. Notez que le rouge du drapeau français était trois fois plus visible que le bleu, signe qu’Emmanuel Macron veut se montrer de centre gauche plutôt que de centre droit. Et sur le bleu nuit européen apparaissaient cinq étoiles seulement : référence au mouvement réformateur italien du Grillo ? ou plutôt cinq pays au cœur du renouveau possible de l’UE ? Peut-être Allemagne, France, Belgique, Pays-Bas, Italie ?

Le président lui-même, vêtu de chic, n’avait la cravate ni bleue (comme à droite), ni rouge (comme à gauche) mais sur le même ton que le costume, ce gris-bleu anthracite qui fait sérieux et furieusement affaires. Il ne portait pas de montre pour que les niais ne glosent pas sur la marque et le prix, mais un anneau à l’annulaire de chacune des mains – donc ET droite ET gauche. A moins qu’il ne soit marié deux fois… l’une avec sa femme, l’autre avec la France ?

Il avait souvent les doigts joints pour l’union nationale, ou croisés pour la gauche et la droite ensemble, mais son corps était très peu en mouvement. Il n’était pas en marche mais installé, solennel, direct – jupitérien ? Il ne tonnait pas mais esquissait quelques gestes : le bras gauche étendu pour parler du travail, un mouvement des mains vers la droite pour évoquer le chômage. Et ces marques vers la droite ou vers la gauche sont revenues plusieurs fois selon ce qu’il disait.

Au total, il faisait sérieux mais pas tendu. Parlant peut-être trop lentement au début, avec des silences entre les mots assourdissants à l’écran, puis prenant assez vite un ton plus fluide, dégagé.

Qu’en retenir, sinon qu’il est lui-même et qu’il appuie ? Un peu trop à mon goût, mais le populaire a besoin qu’on insiste. Roland Barthes avait noté en 1955 combien la redondance était le propre du petit-bourgeois et combien le catch, parce qu’il appuyait les prises, avait la faveur du public. La génération électronique est peu capable d’attention et il faut ponctuer, marteler, répéter – tous les profs le savent bien.

Donc des vœux pour tous, égrenés dans la droite ligne d’un centrisme de gauche. Comme tous les citoyens éclairés, nous les mesurerons aux faits.

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Écoliers et éléphants du Sri Lanka

Nous commençons la matinée par croiser sur la route, à l’heure de l’école, des primaires en chemisette ocre et short ou jupette bordeaux, des collégiens en chemisette nylon blanche à col ouvert et short bleu, robe blanche à cravate bleue pour les filles, enfin des lycéens en chemise coton blanche à col ouvert et pantalon blanc, robe blanche à cravate noire pour les filles. Le premier âge se voit affublé du moins salissant, l’âge ingrat de tissu qui se lave bien et sèche vite ; il faut attendre 15 ans pour que le vêtement adulte soit de rigueur chez les garçons.

ecoliers primaires sous la pluie sri lanka

Comme au Népal, il n’est pas rare de voir un collégien fermer sa chemise par une épingle à nourrice, les boutons arrachés jusqu’au ventre par les bagarres. A l’aller pour 8h, ou à la sortie après 14h, collégiens et lycéens des deux sexes sortent en grappes et marchent en groupes séparés. Ils attendent les bus, s’y entassent jusque sur les marchepieds, tiennent dans un geste enfantin leur meilleur copain enlacés aux épaules, la copine pour les filles.

ecoliers torse nu sri lanka

La pudeur est grande parmi la population ; on ne voit pas de torse nu adolescent en public, seuls parfois des enfants dans le jardin de leur maison ou des adultes devant leur boutique ; on ne voit pas non plus de flirts entre garçons et filles en public avant 20 ans et plus.

collégiens main sur epaule sri lanka

Sur les 21,6 millions d’habitants recensés au Sri Lanka (estimation 2013), les enfants de 0 à 14 ans comptent pour 24.8% et les 15 à 24 ans pour 15.1%. Il y a 16.64 naissances pour mille et le taux de fécondité est de 2.15 enfants par femme, ce qui est le ratio d’un pays ayant achevé sa transition démographique. Seulement 14% de la population habitent les villes car 32% des emplois sont encore dans l’agriculture. Les dépenses d’éducation ne sont que de 2% du PIB, qui représente 6100 $ par habitant. 91.2% de la population au-dessus de 15 ans sait lire et écrire, un peu plus les garçons, à 92.6%.

fresque sur ecole sri lanka

On y apprend l’anglais car les échanges commerciaux se font surtout à l’exportation vers les États-Unis (19.8%), le Royaume-Uni (9.2%), l’Inde (6.5%) – tandis que les importations proviennent surtout de l’Inde (25.6%), la Chine (15.9%), Singapour (7.1%), l’Iran (6.2%) et le Japon (5%), tous pays parlant anglais. Dans la population totale, seulement 10% parlent anglais correctement, ce qui doit être à peu près la même chose qu’en France car, entre apprendre et pratiquer, il y a un fossé.

collégiens sri lanka

L’école obligatoire, comme chez nous, commence à 6 ans. L’école primaire se compte à l’anglaise, de la 1ère à la 5ème année, le secondaire de la 6ème à la 10ème année. Après l’âge de 16 ans commence (à l’inverse de nous) le « collège » qui dure 3 ans. L’université dure maximum 5 ans, selon le système anglo-saxon que nous avons adopté récemment : licence, master, doctorat. Au Sri Lanka 65% des gens sont éduqués. L’école commence à 8h et termine avant 15h de janvier à mars, puis de mai à juillet et de septembre à novembre. La classe s’effectue jusqu’au collège à la façon traditionnelle, déjà décrite en 1889 par le voyageur Cotteau : « c’est un simple hangar, ouvert sur toutes ses faces, édifié sur une plateforme élevée de quelques mètres au-dessus du sol. » Cela n’a pas changé. Les mois intermédiaires d’avril, août et décembre pour cause d’examens, sont suivis d’un mois de congé. Les professeurs ont le droit de châtier physiquement les élèves, comme dans les classes anglaises avant 1945.

elephant plateforme sri kanka

Nous regardons aussi des cabanes bâties dans les arbres. Ce ne sont pas des rêves de gamins mais « pour observer les animaux prédateurs qui viellent fouiller dans les champs cultivés », nous dit le guide. Notamment des éléphants lors des périodes de sécheresse ; ils viennent chercher à manger près des maisons car il leur faut autour de 150 kg de végétaux à se mettre sous la trompe chaque jour. Comme ils ne peuvent se baigner deux fois par jour, ils deviennent agressifs et il faut les chasser à coups de pétard, voire de fusil. Chaque année, 250 éléphants sauvages meurent par accidents, notamment sur la route ; environ 50 humains aussi – à cause des éléphants.

Avant le déjeuner, en supplément, la promenade des éléphants. Je ne suis jamais monté dessus, voici une occasion. Qui l’a fait une fois ne voit pas l’intérêt de le refaire, surtout pour 3000 roupies par personne pour trois-quarts d’heure. Nous grimpons sur une plateforme aménagée dans un arbre pour accéder au carré qui surmonte l’éléphant.

elephant quetant une banane sri kanka

Le nôtre s’appelle Moutou. C’est un gros pachyderme placide qui aime beaucoup les bananes : il tend sa trompe vers l’arrière, à l’endroit du chemin où – pour un supplément de prix – un homme tend des bananes. Être sur un éléphant est un peu être sur un bateau, sauf que la houle est régulière. Vous subissez le roulis des hanches, parfois le tangage d’une pente. De courts poils en brosse poussent dru sur le crâne de l’animal et ses oreilles courtes d’éléphant d’Asie ventilent les mouches.

elephant promenade sri kanka

La bête est menée sur un chemin qui longe un lac, puis se baigne jusqu’au ventre, heureuse. Pas le nôtre, mais un facétieux, n’hésite pas à doucher ses passagers d’un coup de trompe. Heureusement, il fait chaud et l’eau fétide sèche vite. Sur les bords du lac aux eaux mortes, nénuphars, cormorans, ibis, poules d’eau ; sur le chemin, des caméléons, de gros varans déguisés en tronc d’arbre avec du lichen dessus.

Le déjeuner a lieu dans un lodge retiré au bout de plusieurs rues étroites à angle droit, au bord d’un champ.

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Carantec musée maritime

Entre l’église et la mairie, 8 rue Albert-Louppe, est caché le musée maritime. De l’extérieur, il ressemble à une boutique et les jours de marché il est presque impossible de le découvrir si l’on ne sait pas qu’il est là. En fait, le musée est double : la boutique officielle se trouve sur la droite en allant vers l’église, et l’annexe est juste en face, dans un bâtiment moderne. Ce petit musée ne paye pas de mine, et pourtant, il recèle une mine de choses : des souvenirs de l’ancienne marine à voile ; des souvenirs de la Résistance locale aux nazis.

La vie de la mer est présentée par de vieilles photos, des vidéos, un cormoran empaillé. De jeunes colons du « Roi d’Ys », une sorte de HLM de béton bruyant sur le chemin de la ‘Chaise du Curé’, s’extasient devant le palmipède géant. Un petit blond d’environ 9 ans, étonnamment costaud, roulant des muscles sous son tee-shirt tendu qu’il n’a semble-t-il plus guère l’habitude de porter, semble le chef du groupe. Il parle peu, il donne le ton. Un petit Noir aux grands yeux émerveillés par le volatile semble son lieutenant.

Des cartes postales début de siècle montrent une plage du Kellen fort occupée, mais avec des baigneurs forts habillés – ce qui fait rire les gamins, fort peu vêtus en ce jour d’été. « T’as vu ? y’en a un qui joue au sable avec une cravate ! Y sont tarés, y seraient mieux à poil ! » La vie des goémoniers de l’île Callot est présentée et les questions des petits de fuser : « ça sert à quoi le go-machin ? ça se mange ? cékoi de l’engrais ? pouah ! ça pue ! »

L’’Alcide’ fut un fier corsaire malouin. Sa maquette reconstituée impressionne fort le blond. Las ! Il est venu se briser sur les rochers à l’entrée de la baie de Morlaix lors d’une violente tempête. Juste devant Carantec ; c’était en 1747. Les habitants ont recueilli ce que la mer a rejeté sur les plages, des pêcheurs remontant les casiers et des plongeurs plus récemment ont fait le reste. De nombreux objets du navire figurent désormais dans les vitrines du musée. Tout cela laisse les gamins à peu près indifférents : on n’a pas retrouvé de pistolets et le seul canon récupéré n’est pas ici mais au musée de Morlaix !

Mais comme leur chef ne dit rien, s’attardant à contempler les mâts et les voiles du navire miniature, l’air rêveur, ils tournent autour en grommelant, mais sans quitter la salle. Des maquettes, des panneaux, des outils, expliquent la construction navale, fleuron de Carantec durant plus d’un siècle. Les Carantécois furent marins-pêcheurs côtiers, mais aussi marins de yachts aux beaux temps de la « saison », de Napoléon III à la guerre de 14. Je ne sais, du blond vigoureux ou du Noir étonné, lequel se prénomme David ; ce que je sais, c’est que ledit David est un spécialiste des bêtises pour se faire remarquer et que le moniteur gronde.

Je laisse le groupe de gamins à leurs jeux pour me rendre en face, dans l’annexe résistante. Car la côte nord de la Bretagne fut le lieu de nombreux réseaux de résistance – par tradition irrédentiste, par religion contre le centralisme romain, l’athéisme parisien ou l’asservissement nazi. Profitant de leur parfaite connaissance des rochers, des courants et des lunes, Trégorrois et Léonards firent passer en Angleterre des clandestins et des aviateurs alliés abattus par la mer, au nez et à la barbe des Allemands, ces lourds terriens trop confiant dans leur technique et leurs patrouilleurs au large.

Le réseau Sibiril a réussi ainsi 193 évasions entre 1940 et 1944, en 15 départs. L’annexe du musée maritime en rend compte par des cartes, des photos, des lettres et des objets d’époque. Car l’évasion est aussi en rapport avec la mer. Le large, c’est la liberté ! Le ‘Requin’, court esquif manœuvrant, fut l’un des 16 bateaux de cette épopée. Le ‘Jean’, dont il subsiste une plaque, un goémonier de 6,50 m, a transporté 18 évadés le 29 septembre 1943 avec pour capitaine Jean Gestalin. La traversée vers l’Angleterre, port de Salcombe, a duré 23 heures par un fort vent du nord-ouest de force 8 à 9.

Un ‘Avis’ du général von Stulpnagel du 22 septembre 1941 déclare que tout mâle (sans distinction d’âge) qui aiderait un aviateur ou un parachutiste ennemi sera fusillé. Que toute femme de même sera envoyée en camp de concentration. Mais que tous ceux qui aideront à capturer un ennemi sera récompensé d’une prime « pouvant aller jusqu’à 10 000 francs ». Je ne crois pas qu’il ait eu beaucoup de Bretons qui s’enrichirent, à cette époque…

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