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Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux

C’est la guerre de 14-18 que raconte l’auteur : l’adolescence. La guerre des élans, des mélancolies et des colères des mineurs juste sortis d’enfance que la société laisse en friche, surtout dans la France périphérique déclassée par la désindustrialisation et le chômage. Seules les classes aisées parviennent à socialiser les adolescents en associations, sports et autres engagements ; pour les classes populaires, hier il y avait les scouts (pas toujours très catholiques mais aussi laïques et mixtes comme les Eclaireurs) ; dès les années Mitterrand ils sont laissés à eux-mêmes. Ils passent de bébés à BBB, cette trilogie ado de bière, bite et baston. Sortis de l’œuf, les meufs et la teuf. Pour faire comme les autres, pour exister, pour apprendre à être un homme – ou une femme. Car les filles ne sont pas en reste pour l’alcool et la baise, loin de là. Elles sont même pires que les mecs comme langues de pute, se moquant des autres filles et comparant les attributs des mecs qu’elles ont testé, en se faisant baiser « dans tous les sens ».

Sur les frontières de l’est, dans l’ancien bassin minier de la métallurgie sinistrée des années 1980, « Heillange » et « Métalor » (ces noms inventés mais transparents) constituent l’univers borné des fils d’ouvriers licenciés. L’été, cette période de vacance d’école, est un vide passé dans la cité ou au bord du lac, à tenir les murs ou à glander. L’auteur saisit Anthony sur le grill du sable brûlant dans le plus simple appareil. Il a eu « tout juste 14 ans » (en mai). Il va, avec « le cousin » de deux ans plus âgé, emprunter un canoë pour aller mater sur « la plage des culs nus ». Que faire d’autre quand on ne part pas en congés et que l’orage des hormones vous pousse à tout ? « Anthony filait tout schuss, pris de frissons, jeune à crever » dit l’auteur d’une phrase ciselée par l’émotion p.39. L’émotion, d’ailleurs affleure durant toute la première partie ; Nicolas Mathieu manifeste une tendresse pour ce vilain petit canard de 14 ans tout empli de contradictions, un autre lui-même peut-être qui ôte son tee-shirt toutes les trois pages. A moins que ce soit pour « Oscar » à qui ce roman est dédié. Les autres parties prennent plus de distance, racontées à la façon d’un entomologiste sur ces drôles d’animaux ados.

Mais pour tomber les filles, il faut être sexy, « mignon » disent-elles. A 14 ans, on est laid, difforme, dégingandé, le torse étroit, les membres démesurés, une « démarche de racaille ». Anthony admire chez le cousin les muscles fins, dessinés, et l’assurance qu’il n’a pas encore. 1992 : 14 ans ; 1994 : 16 ans ; 1996 : 18 ans – et 1998 : 20 ans, une partie superfétatoire qui gâche l’ensemble. L’auteur a voulu à toute force faire entrer la coupe de foot à l’acmé de l’ère Chirac (sous gouvernement Jospin), pour illustrer une thèse : que le 14 juillet, les congés payés et le foot-spectacle sont les hauts fourneaux du métal républicain, fusionnant à fort degré les origines d’aloi divers. Rien de pire qu’un roman à thèse, heureusement cantonné dans cette dernière partie croupion, la plus courte et la plus amère, comme une retombée d’acide. Or les personnages doivent pouvoir s’épanouir sans les contraintes de la théorie, laissez-les vivre !

Ils vivent par bonheur durant 493 pages sur 559. Anthony grandit, évolue, se forme. Il embrasse à 14, baise avant 16, se muscle à la perfection à 18. Fils de chômeur reconverti dans l’autoentreprise de bricolage, jardinage et nettoyage – un brin porté sur l’alcool – et d’une mère comptable, il est unique. Couvé par sa mère car il ressemblait au Grégory de « l’affaire » étant petit, il a mis du temps à s’étoffer. Son rival est Hacine, fils d’immigré marocain qui occupait le poste voisin de son père à l’usine. Hacine est aigri d’origine car mal intégré, entre un père moralisateur et autoritaire à l’ancienne et les nouvelles normes de la France moderne. Il vit son adolescence de petits vols et trafics, fumant de la beuh et rêvant de monter son business de trafiquant de haut vol, go-fast et réseau exploité selon le marketing. Il terminera employé dans une entreprise de démolition ; Anthony s’engagera dans l’armée. Avant que la dernière partie, décidément malvenue, ne remette tout en question.

Quant aux filles, Vanessa, Clem, Steph, l’une deviendra mère pondeuse, l’autre commencera médecine, la troisième entrera à l’ESSEC par rage de quitter ce bled de pauvres et de bornés où, si l’on se laisse aller, on devient vite « cassos » (cas social). Dans ce monde qui meurt, il faut vivre ; dans ce monde qui change sans cesse, il faut éviter de reproduire l’identique. La jeunesse s’adapte. Encore faut-il se sortir des déterminismes de son milieu, de « l’effroyable douceur d’appartenir » comme termine l’auteur, adepte des fins de chapitre fignolées. Le titre du roman est tiré d’un poème de Jésus Ben Sira dit le Siracide, dans un livre non canonique du Talmud.

Mais qu’en est-il de cette jeunesse un brin hors sol, revisitée par le souvenir ? Anthony a exactement l’âge de son auteur, né dans les Vosges fils unique de parents ouvrier et comptable. Nicolas Mathieu en tire une image d’Epinal dans laquelle les filles ne sont pas violées, les garçons jamais pédés, où nul jeune ne va au cinéma pour se peloter ni ne connait d’accident ou la case redressement, où ne sévit ni le sida ni la grossesse à 15 ans. L’orage adolescent passe aussi vite que ceux d’été dans le climat continental ; les ados deviennent adultes naturellement.

« Ces gens-là », petits blancs ouvriers à manies, vivotent et leurs enfants après eux. « Leurs idées sur tout, simples, honnêtes, d’éternels cocus. Cette probité benoîte qui les laissait toujours interdits devant le cours du monde. Les trois ou quatre idées fortes qu’ils tenaient de l’école communale ne leur servaient à rien pour comprendre les événements, la politique, le marché du travail, les résultats truqués de l’Eurovision ou l’affaire du Crédit lyonnais. Avec ça, ils ne pouvaient que se scandaliser pauvrement, dire c’est pas normal, c’est pas possible, c’est pas humain. (…) Et pourtant, alors que la vie contredisait sans cesse leurs pronostics, décevait leurs espérances, les dupait mécaniquement, ils restaient vaillamment dressés sur leurs principes de toujours. Ils continuaient à respecter leurs chefs, à croire ce que racontait la télé, ils s’enthousiasmaient quand il faut et s’indignaient sur commande » p.510.

Ce deuxième roman publié est une vraie réussite dans le réalisme social, sans misérabilisme ni idéologie, ce qui n’est pas si courant pour un Goncourt. Ton qui déplaît à certaines lectrices qui ne se sentent pas prises, préférant le bon vieux bien et mal des séries télé yankees. Les dialogues sont en langage d’époque. Sauf la dernière partie, qui peut n’être pas lue, j’ai bien aimé ce roman d’une époque vécue, celle de la génération des fils.

Prix Goncourt 2018.

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, 2018, Babel poche 2020, 559 pages, €9.90 e-book Kindle €9.49

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Hue and Cry de Charles Crichton

Etrange objet que ce DVD publié par StudioCanal avec un livret en français de Charlotte Courson et une couverture en français. Sauf qu’il est… entièrement en anglais – sans bande-son traduite ni même sous-titres (malgré ce qui est indiqué en couverture !) ou alors bien planqués par un technicien retord. Il fait partie de cette « collection » Tamasa classiques en langue originale qui réédite les comédies britishs des studios Ealing. L’accent un brin cockney et le parler rapide font que seuls les bilingues saisissent tout, mais les scènes sont suffisamment explicites pour que le locuteur moyen en anglais prenne plaisir au film.

Nous sommes en effet dans l’aventure. Un gamin de 15 ans, Joe (Harry Fowler – 21 ans au tournage), erre dans les ruines du Blitz en costume cravate tout en cherchant vaguement du travail. Une BD de The Trump lui tombe du ciel, confisquée par un pasteur dédaigneux qui dirige un chœur d’enfants. Hier comme aujourd’hui, The Trump est adepte des « vérités alternatives » : la fiction dessinée calque donc la réalité avec quelques modifications retorses.

Joe dévore avidement le feuilleton avec son gang de kids, The Blood and Thunder Boys (les garçons de tonnerre et de sang). Il entre dans l’histoire en reconnaissant dans la rue le numéro de plaque d’un camion – GZ 4216 – utilisé par des malfrats dans le dessin ! Il use alors d’un stratagème pour éloigner le boutiquier à qui l’on vient tout juste de livrer une grosse caisse – comme dans l’aventure – et fouille sa boutique. Il est pris et doit s’expliquer devant un policier qui, paternaliste, le renvoie jouer. Le fourreur qui a appelé la police a un accent français, autrement dit louche.

L’adolescent ne s’avoue pas vaincu et, s’il trouve du travail au marché de Covent Garden grâce au flic, il suit la suite de l’aventure dans The Trump. Comme il veut savoir, il réussit à découvrir l’adresse de l’auteur et va le voir, accompagné du petit Alec (Douglas Barr) – tout aussi costumé cravaté. Seul l’uniforme bourgeois donnait à l’époque l’air « comme il faut ». Immeuble cossu, silencieux, arabesques menaçantes des ombres, grilles de l’escalier, un mystérieux chat noir… Et une voix menaçante qui vient du haut en proférant des mots sadiques. Il n’en faut pas plus pour épaissir de peur le mystère. Mais Joe ne se laisse pas démonter – et monte en traînant son jeune compagnon par le col. L’auteur, un brin méfiant, les accueille lorsqu’il retrouve son chat (un siamois chassé par le chat noir) et leur sert une boisson. Frémissement lorsqu’il qu’il déclare, alors que le plus jeune prend un verre : « non, pas celui-là, c’est le mien ! » : les deux autres sont-ils empoisonnés ? Pas même. Comme la peur de l’escalier se dissipe dans le boudoir de l’auteur où trône un dictaphone, l’appréhension s’évapore lorsque le vieux déclare que son verre est avec du gin. Toutes les scènes sont jouées dans ce contraste permanent entre l’angoisse de la fiction qui enfièvre l’imagination et le bon gros réalisme de la vie courante.

Les « enfants » eux-mêmes (entre 12 et 18 ans) sont saisis par ce même réalisme social, inclus dans ce Londres aux quartiers détruits par les bombardements nazis dans lesquels ils jouent. Alec mime combats aériens, tacatac de mitrailleuse et explosions, assis sur les décombres. Poussière, gravats, bagarres, les costumes résistent mal à la fougue adolescente. Joe voit les accrocs se multiplier sur son pull, ses coudes de veste, sa chemise. La cravate même est ôtée dès le milieu du film et le second bouton de sa chemise, trop lâche, n’est pas toujours attaché. Tout le contraste, une fois encore, entre les apparences bourgeoises et la réalité adolescente, entre l’ancienne génération collet monté et la nouvelle au col ouvert, entre ceux qui se ferment sur leurs soucis et ceux qui s’ouvrent à la vraie vie.

Le film évolue sans cesse entre les pauvres et les puissants, les vertueux et les malfrats, la génération qui monte et celle qui descend, en bref David contre Goliath comme durant la guerre – mais cette fois à l’aide de la fiction dessinée. Un groupe de bandits détourne en effet le scénario de la BD pour communiquer leurs plans à leurs complices afin de livrer la marchandise, des fourrures volées. L’auteur, aventurier en chambre soucieux de son confort, se désole d’apprendre combien l’on dévie son scénario mais ne veut pas s’en mêler. Les parents ne pensent qu’aux fins de mois, les policiers qu’aux crimes sérieux, les taxis qu’aux clients cossus. Dur d’être un « enfant » (jusqu’à 21 ans) dans la société d’après-guerre.

Mais lorsque l’on n’a pas la force, comme le David biblique on use de la ruse. L’astuce déjoue les stratagèmes et le nombre véhicules et armes. Joe convainc l’auteur de créer un scénario qui envoie les malfrats à Ballard’s Wharf. Et c’est tout une armée de kids tels des rats surgis des décombres qui déferle pour la lutte finale sur les voleurs livreurs, rusés et mordants comme eux. D’où le titre du film : Hue and Cry, à cor et à cri.

Un duel se détache entre Joe et le malfrat en chef dans les ruines d’un immeuble. Mais Goliath est terrassé et la justice triomphe : celle de l’enthousiasme sur l’indifférence, celle de l’aventure sur le confort, celle de la vertu sur le laisser-faire. Le chœur final, qui boucle celui de l’ouverture, montre les gamins pochés, tuméfiés et bandés, rançon réaliste de l’aventure imaginaire. La jeunesse (british) est révolutionnaire, vingt ans avant 1968.

DVD Hue and Cry, Charles Crichton, 1947, avec Alastair Sim, Harry Fowler, Douglas Barr, Joan Dowling, Jack Warner, Valerie White, Jack Lambert, Ian Dawson, Gerald Fox, John Hudson, StudioCanal 2015, 1h23, €24.68

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