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Samarcande, mosquée Bibi Khanoum et nécropole de Chaki-Zinda

Le lendemain matin, nous nous dirigeons vers la mosquée Bibi Khanoum. En chemin, nous passons devant un grand hôtel nommé Afrosiyob, dont la vue s’étend sur une belle étendue gazonnée. C’était une ancienne usine de vodka qui a été rasée pour juguler la production pléthorique, nous dit Rios.

Bibi Khanoum était l’une des femmes de Tamerlan. La mosquée a été construite très vite dès 1399 et les années qui ont suivi ont dû éviter les briques qui tombaient des murs… comme à la roulette russe. Son portail est haut de 33 mètres, sa cour fait 130 m sur 102, elle pouvait accueillir 10 000 fidèles. Les gens qui entrent sous le porche, paraissent minuscules à quelque distance. A la géométrie carrée du porche et des murs répond la rondeur toute féminine de la coupole. Rigueur ici-bas, félicité au-delà. « Sa coupole serait unique si le ciel n’était pas sa réplique », écrivait d’elle l’historien de la cour Cherefeddin-Ali-Yiezdi. Mais elle était tellement énorme qu’elle a commencé à s’effriter dès son achèvement.

Son architecte, dit-on, était fou de la belle Khanoum. Celle-ci lui opposait que toutes les femmes se valent. Il lui dit que l’eau et le vin blanc se ressemblent beaucoup mais ne procurent pas la même ivresse. Elle lui accorda un baiser, pas parce qu’il avait raison mais parce qu’il menaçait de ne pas terminer l’édifice avant le retour de Tamerlan. Inopportunément le baiser traversa la main qu’elle avait interposée entre sa joue et les lèvres de l’obstiné. On dit qu’il se marqua dans sa chair. Persuadé de l’infidélité de son épouse, Tamerlan la fit jeter du haut de la mosquée mais ses jupes et falbalas lui sauvèrent la vie en la faisant atterrir sans dommage.

Coupoles acoustiques, galeries, estampages de papier mâché, la mosquée a été restaurée depuis 1964 mais l’ensemble est trop vaste, souvent décati par les tremblements de terre. Modulation d’oiseaux dans les mûriers. Ces arbres sont chaulés sur 1 m de hauteur, sans doute pour empêcher fourmis et insectes de venir les saccager.

Un lutrin pour poser le Coran trône à l’air libre au centre de la cour, il date du 7ème siècle. Le troisième calife est installé en pierre au milieu de la cour. Sa couverture en peau de gazelle a été volée par Tamerlan. Celui ou celle qui réussit à passer dessous sera fécond. Toutes les mères incitent leurs enfants à accomplir le rite et deux petits garçons en débardeurs orange jouent à cache-cache entre les ouvertures.

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Nous allons faire un tour dans le bazar proche. Il est moderne, tout de béton et d’étals. Un magasin dédié à la vodka paraît un bijoutier de loin, tant le cristal des flacons brille dans sa vitrine.

L’artisanat individuel côtoie le luxe industriel. En face, une autre boutique est dédiée à la saucisse. Ce ne sont que pendaison de chipolatas, merguez, saucissons, salamis, mortadelles, du rose clair au rouge sombre. Les cylindres renflés des préparations sont précieux comme des bijoux d’artisan.

Au pied d’un minaret, une fillette en robe vert fluo regarde en l’air, dans les bras de sa mère. Des garçonnets brandissent des pistolets jouets et sont coiffés de casquette en jean marqué N Y.

Un mariage sort d’une mosquée ; les deux mariés sont vêtus très classique, costume croisé à rayures, chemise blanche et cravate pour l’époux, robe de mousseline blanche à dentelle et traîne pour l’épouse.

Place à la nécropole de Chaki-Zinda, « le roi vivant », qui régnait spirituellement jusqu’en 675. Il s’agit d’un saint musulman, cousin de Mahomet, décapité par les adorateurs du feu zoroastriens. Un mausolée a été bâti sur sa tombe au 11ème siècle. Par la suite, les riches musulmans ont pris l’habitude de se faire enterrer autour du tombeau du saint.

La nécropole, au versant sud-est de la ville, comprend 11 mausolées, dont ceux de la famille proche de Tamerlan. Le mausolée de sa mère s’appelle Shadimulk Aka. Il date de 1372. Celui de la sœur de Tamerlan Shirinbeka Aka, du 14ème siècle aussi. Terre cuite ciselée, carreaux de céramique brillante aux couleurs fraîches, brique, l’endroit est pur comme une salle de bain et monumental comme une église romane. Les carreaux de majolique bleu vert et l’ocre blanc de la brique brute rafraîchissent.

Les reliefs et les brillances font descendre sur les monuments de terre l’ombre impalpable du ciel. Délicatesse de dentelle des décors géométriques ou littéraires cuits sur les carreaux glacés. Passent deux filles à l’aspect mongol accentué, peut-être ouzbek.

Par contraste, un crâne rasé blond russe de dix ans, en débardeur bleu mosaïque, a la robustesse rude du colon plus récent en la contrée.

Un escalier de 36 marches est à refaire à genoux si, en comptant les marches, on ne tombe pas sur le bon chiffre. Même chose à la redescente. Toute religion a ses superstitions. Le petit cimetière qui suit le mausolée, sur la colline, est d’un calme reposant. Les tombes représentent les portraits en photo des défunts, gravés au burin sur la stèle. Une autre est faite de deux plaques de marbre noir séparées audacieusement en forme de trait et de croissant – à mi-chemin entre le symbole lunaire de l’islam et la faucille soviétique !

Nombre de petits combis blancs qui sillonnent les rues sont de marque Daewoo et s’appellent ici les « Damas ». Ils servent de taxis privés qui suivent un itinéraire préétabli, mais qui s’arrêtent à la demande. Ce qui est pratique pour les femmes seules ou quand vous transportez des paquets.

Nous déjeunons au restaurant Tumos, cadre russe, cuisine classique locale, dont des brochettes de lapin marinées à la vodka. Phénomène de groupe, Christian s’exprime. Maintenant que Nicolas n’est plus là pour accaparer l’attention avec ses mimiques de Funès, Christian se révèle. Hier son expérience africaine, aujourd’hui son expérience lycéenne. Célibataire, il aime son métier de prof. Il voit approcher la rentrée avec plaisir. Bien sûr, il n’aime pas « ces petit connards » qui jouent les caïds, mais ils ne sont que deux ou trois dans chaque classe. Les autres aiment apprendre et lui aime enseigner. La pédagogie est son plaisir. Le respect du prof commence, pour lui, par la correction impeccable et détaillée des devoirs. C’est le signe que l’on aime ce qu’on enseigne, que l’on fait bien son boulot et qu’on respecte les élèves individuellement. Quelques colères savamment calculées pour des causes justes, établissent la relation d’autorité complémentaire au savoir. Avoir de la répartie pour réagir aux provocations aide, mais lui avoue n’en avoir guère. Il faut plutôt intervenir très tôt, avant que la discussion s’échauffe et que les têtes se montent. A Meaux, il a affaire le plus souvent à des élèves imbibés de fondamentalisme musulman (nous sommes en 2007 !).

Leurs parents croient aveuglément, selon les prêches wahhabites ou salafistes, que la terre est plate parce que c’est dit dans le Coran, que le créationnisme est la Vérité révélée. Remettre les pendules à l’heure, malgré le programme à remplir, est ce que Christian aime le plus. Il gère les discussions et répond aux questions, surtout hors mathématiques.  Pour lui, un cours se prépare « comme une émission de télévision ». Il lui faut une accroche, un thème et des effets audiovisuels.  Françoise, documentaliste dans un collège, n’apprécie pas les élèves « bourgeois » parce qu’ils sont méprisants. Enseigner deux matières ? Christian n’y voit aucun inconvénient, il enseignerait la physique en plus des maths. Il a eu une formation d’ingénieur avant de bifurquer vers l’enseignement. Françoise est plus dans la doxa prof : elle est forcément contre si ça ne vient pas de la gauche. « Et puis, documentaliste, ça ne s’improvise pas, ça ne s’apprend même pas en formation ». De même, « on ne devient pas prof comme ça » quand on est documentaliste. Hum ! Et comment font donc les profs débutants ? Sont-ils « formés » à la pédagogie avant d’enseigner ? On se permettra d’en douter. C’est bien ce sempiternel esprit négatif qui touche cette génération. Cet écart entre examen et résistance : « la crainte d’une dérive » bloque tout accueil d’une quelconque réforme et inhibe toute velléité de revoir quoi que ce soit dans les Zabitudes !

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Nick Hornby, A propos d’un gamin

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Autobiographique ? Le jeune Nicholas Hornby, lorsqu’il avait 11 ans, a vu ses parents divorcer. Hornby a écrit aussi sur le foot, la pop, la dépression, les relations humaines, notamment sur les adolescents. Il s’est marié deux fois et n’a eu que des fils ; il n’en avait encore qu’un seul – autiste – lorsqu’il écrit en 1998 About a Boy.

Nous sommes au début des années 1990 et Will est un solitaire rentier de 36 ans. Il s’est créé une bulle et des occupations routinières comme aller au pub, lire des revues branchées et regarder des films en vidéos. Pour mettre un peu de sel dans ses rencontres, il s’inscrit à une association de parents divorcés et s’invente un fils de deux ans. C’est dans ces circonstances compliquées qu’il fait la connaissance de Markus, 12 ans, cet âge où l’enfance se perd avant que n’explose l’adolescence. Markus n’est pas rebelle, ni geignard ; il observe, logique, et se demande quoi faire lorsque les adultes censés s’occuper de lui défaillent.

Les deux se cherchent, inaccomplis, solitaires. Markus est mal attifé, mal coiffé, mal intégré dans sa nouvelle école de Londres. On le prend pour un looser puisqu’il n’aime ni le foot ni les chanteurs à la mode des autres gamins. Des tortionnaires se font les muscles sur sa personne, piquent ses lunettes, se moquent de lui – façon d’exister et de s’affirmer.

Un jour, Will est en pique-nique avec les parents divorcés et doit broder sur l’absence de non fils inventé. Markus, le gamin d’une adhérente, lance des morceaux de baguette aux canards. Brusquement, il en tue un. On ne sait pourquoi, la bête coule – humour anglais de l’absurde. Le gardien croit que Markus est le fils de Will. Au soir de ce Jour du canard mort, la mère de Markus fait une tentative de suicide et Will assiste le gamin avec l’amie de sa mère. Ce coup double en un seul jour, est-ce le déclic ? Will considère autrement le gosse et Markus crée un lien avec l’adulte.

Obstiné, il va rompre la glace de solitude confortable de l’homme pour, chaque fin d’après-midi, aller le titiller à l’heure du thé qui coïncide – miracle anglais quotidien – avec la sortie de l’école. La conversation a du mal au début, puis s’engage ; Markus découvre qu’il existe d’autres adultes plus normaux que sa déjantée de mère, ex-hippie végétarienne qui enseigne la thérapie musicale… et que son père geignard qui l’a largué sans remord pour rester exilé à Cambridge où sa principale occupation est de tomber du rebord d’une fenêtre.

Le roman a du mal à démarrer car chacun est dans sa bulle d’individualisme tellement années 80 (notre génération Mitterrand). Puis les liens se tissent, sans en avoir l’air, jusqu’à former « une pyramide » de contacts mutuels et d’entraide, juste pour ne plus jamais être seuls. « Tu n’as pas tout inventé à propos de Markus. Tu es concerné, tu fais attention à lui, tu le comprends, tu t’inquiètes pour lui… », dit à Will sa nouvelle petite amie Rachel (p.241). Car Will n’est pas pédophile – précaution de l’auteur contre les préjugés du temps. Est-ce de l’amour filial ? Ou le début d’un lien plus vaste et moins fort, quelque chose comme la bienveillance envers un proche et les proches de ce proche ? « Il avait organisé toute sa vie de façon à ce que les problèmes de personne ne deviennent les siens, et à présent les problèmes de chacun devenaient les siens, et il n’avait de solution pour aucun » p.277.

hugh grant pour un garcon dvd

Pas grave. Le simple fait d’exister avec les autres et pour eux, en interactions, suffit pour que chacun trouve sa place en ce monde et dans cette société. Markus, 12 ans, devient ami avec Ellie, 15 ans, folle de Kurt Cobain ; Will devient ami avec Rachel et avec Fiona, la mère de Markus qui, lui, devient plus ou moins ami avec Alistair – dit Ali – le fils de Rachel… Ils se tiennent chaud, ils s’épaulent et n’ont pas besoin de ces grands sentiments gênants pour un Anglais moyen encore englué profond dans le puritanisme victorien.

Le véritable héros de l’histoire est Markus, ni enfant ni ado, qui va mûrir de trois ans en quelques mois, et entraîner avec lui la kyrielle d’adultes immatures chargé par les conventions sociales de veiller sur lui. « C’était un gamin compliqué et bizarre et tout ça, mais il avait ce truc pour créer des ponts où qu’il aille, et très peu d’adultes étaient capables de parvenir à ça » p.295. Les monomaniaques sortent de leur coquille, les familles déglinguées retrouvent un semblant de communauté. C’est drôle, émouvant, profond. Une réflexion existentielle sur le passage à l’adolescence, sur la paternité, sur le fardeau des mères, sur la société soi-disant « libérée » des années post-68, mais enserrée dans tout un tas de préjugés, manies et hystéries.

Hugh Grant a créé un beau rôle en endossant la défroque de Will, dans le film sorti en 2002. J’avais lu le roman avant d’aller voir le film ; puis j’ai relu le livre. Les deux se complètent sans fusionner. L’écrit est plus grave que l’imagier, mais l’acteur en beau spécimen de mâle anglais hétéro montre sa vulnérabilité touchante. Pour un gamin.

Nick Hornby, A propos d’un gamin (About a Boy), 1998, 10-18 2010, 317 pages, €7.50
Film DVD Pour un garçon, réalisation et acteur principal Hugh Grant, 2003, Studiocanal, €11.70

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Erevan, capitale d’Arménie le matin

Visite de la ville avec notre guide arménienne ce matin. Elle nous emmène sous « l’œil de Sauron », cette tour surmontée d’une feuille d’or ovale qui ressemble tant au maléfice du Seigneur des anneaux que je la surnomme ainsi. Je crois qu’il s’agit du monument aux 50 ans de l’Arménie soviétique…

De l’esplanade de béton en plein soleil, la canicule règne déjà à 10 h du matin. Nous apercevons les grues des quartiers en construction, la brume de la centrale thermique au loin. Plus près, la perspective en gradins souligne l’opéra, bâtiment rond et gris, puis la cathédrale saint Grégoire.

C’est l’endroit idéal pour mesurer la ville, enserrée entre ses collines de terre beige, desséchées par l’été. La coulée de verdure paysagère plonge vers le centre-ville, ornée d’œuvres d’art, hommage de ses fils à la capitale du pays. Nous descendrons lentement les degrés, très larges, dans la vaste lumière d’un ciel sans nuages. Peu de peuple sur ce monument; il s’agit d’un symbole, pas d’un endroit où l’on vit.

Nous descendons le jardin suspendu. Des statues contemporaines peuplent gradins et perspectives en bas. Les Trois plongeurs de Marc Waller, anglais, 1957, alignent leurs acrobaties au-dessus d’un bassin d’eau immobile, les muscles de métal luisant, les traits impassibles des techniciens de l’industrie.

Plus bas, A group of Three de la collection Cafesjian, deux statues mafflues de Botero, le chat de 1999 et le Romain de 1986 au petit zizi en tuyau malgré ses gros pectoraux, deux de Barry Flanagan, les Acrobates de 1988 (des lièvres) et Hare on bell de 1983, enfin les Stairs de Lynn Chadwick de 1991.

Les rues ombrées se peuplent de mères avec enfant. Les petits en débardeur, chemisette ouverte ou tee-shirt ont l’air apaisés de la promenade, ils sont aimés.

Nos pas nous mènent au Musée des manuscrits anciens, le Matenadaran. Devant la façade trône une statue éloquente du créateur de l’alphabet arménien en 405 de notre ère, le moine Mesrob Machdotz, inventeur des 36 lettres portées à 39. Une phrase écrite dans cette langue nous est traduite par notre guide arménienne. Elle signifie : « connaître la sagesse et l’instruction, comprendre les paroles de l’intelligence ». Édité sur quatre colonnes, l’alphabet fait correspondre à chaque lettre un chiffre : la première ligne donne les unités, la deuxième les dizaines, la troisième les centaines, la quatrième les milliers. Les chiffres arabes, utilisés aujourd’hui, seront adoptés plus tard.

A l’intérieur, une conférencière francophone nous débite d’une voix monocorde et avec des mots fleuris l’histoire de chaque manuscrit présenté en vitrine. Il y en a de très anciens qui ont échappé aux hordes mongoles, aux chrétiens, aux arabes, aux turcs… Il en reste quand même 17 500 si l’on en croit la notice de présentation. Toujours la mode des records : « le plus gros » manuscrit pèse 28 kg, rescapé du génocide en deux parties, il s’agit de l’Homélie des Mush de 1200-1202. Le « plus petit » est un calendrier religieux de 9 g datant de 1435. C’est en 1512 que paraît le premier livre en arménien, imprimé à Venise où vit une petite communauté. Ce n’est qu’en 1772 que le premier livre arménien sera imprimé en Arménie.

Certains manuscrits de l’antiquité grecque n’existent aujourd’hui qu’en traduction arménienne, les autres ont été soigneusement détruits par les barbares chrétiens pour qui Dieu expliquait tout sans besoin de connaître. Des manuscrits de sciences exactes datent du VIIe siècle. Le savoir est resté révéré dans le pays, en témoigne cette miniature de 1417 montrant des élèves du primaire à l’étude. Un manuscrit original du poète Sayat Nova date de 1766. Nous verrons la statue blanche du troubadour sur une place de la ville.

Sur un Évangile du 13ème siècle, une miniature d’Ovanes représente le Paradis comme un jardin entouré d’une frise carrée, dans lequel Adam et Ève tournent la tête, attentifs, au diable serpent qui toque au mur, côté oreille d’Ève. Deux diablotins noirs et nus complotent sous la frise. L’Évangile Echmiadzen de 939, relié d’ivoire, présente une Annonciation. Mais c’est sur un Évangile du VIIe siècle que le Président de la République élu en Arménie prête serment.

Photos interdites dans le musée.

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Le Clézio, La ronde et autres faits divers

Voici onze nouvelles douces amères, dans le style ancien de l’auteur que poursuit l’horreur économique des années post-68. Toujours l’amour est ailleurs, toujours la civilisation embrigade, enferme, exploite. Ô civilisation ennemie, comme une vieillesse précoce qui atteint les enfants !

Ces nouvelles parlent de « faits divers » à la manière des chiens écrasés des journaux populaires. Les ‘chiens’ sont des gamins ou des adolescentes, des filles mères ou des immigrés, des vieilles chassées par le béton ou un chômeur obligé à voler. Le Clézio conte la sauvagerie dans la ville, la solitude au cœur de la civilisation : « elle emplit l’intérieur du mobile home, c’est elle qui vient maintenant, par vagues de plus en plus serrées, qui vient du fond de la nuit et qui vibre sur les étoiles bleutées des réverbères, et qui fait entendre son terrible silence… » p.42

La ronde est celle des vélomoteurs adolescents dans la ville indifférente, le vol à l’arraché d’un sac à main par une fille qui s’ennuie. La ronde est la tournante de ces garçons à moto, horde sauvage qui hante les parkings et qui entraînent Christine, 15 ans, dans une cave d’immeuble pour tous lui passer dessus. La ronde est le cycle de l’évasion de Tayar au retour en prison, qui croyait retrouver son enfance de berger kabyle alors qu’il ne revoit que les plateaux désolés du bled. La ronde est le temps qui passe sans qu’on s’en aperçoive, la villa Aurore au jardin hier paradis sauvage enfantin, aujourd’hui promise aux démolisseurs. La ronde est la répétition mortelle par son fiancé de la jeune fille happée par le vide, dans un virage de la corniche. La ronde est la réalité qui rattrape le rêve de fuite de deux orphelines mal grandies. La ronde est l’éternel retour de l’immigré qui rêve d’ailleurs quand il est chez lui et de revenir à la maison quand il est ailleurs… Enfermement et éternel sont les deux mots-clés du recueil. Le rat dans sa cage.

Les êtres créés par Le Clézio ne sont jamais bien dans leur peau ici et maintenant. Ils sont hantés toujours, soit par un âge d’or enfantin, soit par un avenir qui n’arrive jamais. Ils sont happés par le béton, le travail, l’administration, les gardiens, le système. Ils restent englués comme la mouche dans la toile, sans jamais espérer s’en sortir. Il ne fait pas bon être un fils de l’auteur, dans ce recueil daté.

Il me rappelle ces déprimes adolescentes, vers l’âge de 15 ans, où le regard détourné d’une fille dont j’étais amoureux suffisait pour assombrir tout ce qui survenait. Les personnages se voient toujours autres qu’ils ne sont : « Il le connaît bien, il le reconnaît. L’enfant lui ressemble, il est tout à fait comme un reflet de lui-même. Il porte les mêmes habits, la longue tunique de laine effilochée autour du cou, qui flotte sur son corps maigre et dessine la forme de ses jambes. Il est pieds nus sur les pierres aiguës, et ses cheveux bougent dans le vent, noirs et brillants comme l’herbe » p.77.

Les lieux magiques sont toujours autres qu’ils n’étaient : la maison, « elle n’avait plus sa couleur d’aurore. Maintenant, elle était d’un blanc-gris sinistre, couleur de maladie et de mort, couleur de bois de cave, et même la lueur douce du crépuscule ne parvenait pas à l’éclairer » p.121.

Les choses ne se sont jamais réalisées telles qu’elles devraient : « C’est ici, pense-t-il, c’est ici, c’est ici… Ici quoi ? Il ne sait pas. L’enfance, l’adolescence peut-être, quand il réalise ce qu’il n’a pas osé faire, courir à travers les broussailles avec une fille, puis rouler tous deux sur la terre brûlée, odorante, parmi les arbustes qui déchirent les vêtements, qui font jaillir les perles de sang sur la peau » p.143. Trop corsetée, la vie ; pas assez sensuelles, les années. Quand la jeunesse peut, elle se brime; quand l’âge mûr ne peut plus, il regrette.

C’est entendu (scie des années 1970), la société est méchante, les ateliers répétitifs, et l’école est un bagne. « David marche jusqu’à la porte de l’école, sans même s’en rendre compte. C’est une vilaine bâtisse de ciment gris qui s’est insinuée entre les vieilles maisons de pierre, et David regarde la porte peinte en vert sombre, où les pieds des enfants ont laissé des meurtrissures, vers le bas » p.254. Avez-vous noté l’opposition ciment sordide et vieilles pierres ? vert espérance et porte de prison ? pieds d’enfants et meurtrissures ? Quoi d’étonnant à ce qu’« Annah manquait l’école presque tous les jours depuis trois mois, pour aller regarder la mer et le ciel » p.241. L’école… Je ne sais pas ce qu’a vécu Le Clézio dans sa pension anglaise, mais il n’aime vraiment pas l’école ! Dans la lignée de l’attitude 1968, certes, mais à ce point !

Le Clézio, La ronde et autres faits divers, 1982, Folio, 281 pages, €5.41

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Que faisiez-vous le 11-Septembre 2001 ?

Je rentrais de vacances, justement de trois semaines au Pakistan. Les attentats ont été préparés par Ben Laden et ses complices, cachés quelque part dans la zone floue entre Afghanistan et Pakistan. Cette zone tribale d’ethnie Patan déborde des deux côtés de la frontière, mêlant clanisme familial et seigneurs locaux de la guerre. Le Pakistan n’a jamais voulu s’aliéner ces ethnies montagnardes, soucieux de conserver une profondeur stratégique à son pays, s’il était menacé par l’Inde. Les États-Unis ont soutenu cette idée en finançant à tour de bras les islamistes contre les soviétiques.

Ce qui m’a surpris, le 11-Septembre, est que cette haine affichée de l’Occident n’existait absolument pas quelques jours avant dans les bazars de Peshawar, grande ville la plus proche de l’Afghanistan et de la fameuse passe de Khyber. Notre guide à moustaches, Karim, nous a emmenés à l’intérieur de la mosquée Jakeola. Les dalles de marbre étaient chaudes aux pieds nus en cette heure méridienne. Des gamins se poursuivaient sous l’œil protecteur des adultes qui les réprimandent rarement tant l’exemple joue pour ces gosses qui sont constamment mêlés aux hommes. Nombre d’adultes en turbans faisaient la sieste allongés sur les dalles, à l’ombre de la galerie ; quelques-uns priaient à l’intérieur de la mosquée. Le bruit dominant était celui des jeunes garçons ânonnant le Coran pour l’apprendre par cœur, en balançant le haut du corps en rythme. Un lettré barbu par groupe, baguette à la main, lançait les versets et reprenait la récitation fautive des élèves dans une indifférence agacée. Nul doute que notre présence ne perturbait les séances bien que nous tentions de nous faire discrets. Mais des petits quittaient l’école pour s’agglutiner autour de nous. Ils étaient mis en récréation, de toute façon ils ne pouvaient plus être à leur devoir. Ils nous disaient « hello ! » et «what’s your name ? » Ils n’attendaient pas vraiment de réponse car les plus jeunes ne savaient même pas ce que ces expressions anglaises voulaient dire. Ils copiaient les grands. Mais ils étaient en tout cas amicaux envers les Occidentaux et soucieux de faire la conversation.

Du gamin au vieillard, les hommes portaient tous le pantalon large et la chemise longue ouverte sur la poitrine. Dans une société où les femmes et les mères sont confinées dans les intérieurs, les garçons vivent dehors dès qu’ils savent marcher. Comme tous les gosses, l’habillement est le dernier de leur souci, Les rues ne sont peuplées que de mecs dépoitraillés (il fait 40°) et les femmes mettent les voiles. Les très rares qui passaient rasaient les murs, en silence, voilées de la tête aux pieds avec un grillage serré devant les yeux. Élevés et éduqués sans jamais voir le sexe opposé, dans une théologie sexiste datant du 7ème siècle bédouin, les étudiants en religion (talibans) parviennent à l’âge adulte sans connaître la femme autrement que comme tentation, vulve à crocs, Satan incarné. Cet enfermement expliquerait leur peur de la simple vue d’une femme et les mesures délirantes qu’ils prennent pour conjurer leur immense émotion de puceaux tourmentés.

Si le Paradis promis aux croyants comporte « de jeunes serviteurs, pareils à des perles renfermées dans leur nacre » (Coran LII, 24) – jolie métaphore pour désigner le teint adolescent – il comprend aussi de jeunes vierges aux yeux noirs qui « ressemblent à l’hyacinthe et au corail » (LV, 58). Les musulmans ne sont pas insensibles à la beauté des femmes, mais ils la réservent à leur mari, leurs enfants, frères et neveux, pour lesquels tout inceste est prohibé. On considère, en islam, que la femme « encadrée » par le mariage et par les rites sociaux qui restreignent sa liberté, ne sera pas tentée de succomber à Satan et à ses pompes. « Les femmes sont votre champ ; cultivez-le de la manière que vous l’entendez » (sourate II, 223). Car « les maris sont supérieurs à leurs femmes. Dieu est puissant et sage » (II, 228) et en cas de partage des biens, « donnez au fils mâle la portion de deux filles » (IV, 12). En effet, « les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci » (IV, 38). C’est une tautologie, mais ce que Dieu veut… « Il ne convient pas aux croyants des deux sexes de suivre leur propre choix, si Dieu et son apôtre en ont décidé autrement » (XXXIII, 34). Le désir homosexuel existe inévitablement dans une société qui valorise tant le mâle et dévalorise tant la femelle. Si ce n’est pas le dessein de Dieu, c’est un péché véniel : « Dieu ne pardonnera point le crime d’idolâtrie ; il pardonnera les autres péchés à qui il voudra » (IV, 51).

Le fils de l’un de nos chauffeur de car, un Ali d’une beauté froide à 14 ans, restait debout alors qu’un siège lui tendait les bras. Ma compagne et moi avons bien mis une heure à comprendre, nous lui disions en anglais qu’il pouvait s’asseoir et il déclinait toujours. C’était la religion ! Nous avons échangé nos places, elle et moi. Ali s’est assis à mon côté presqu’aussitôt après : il ne pouvait supporter être assis près d’une femme, comme si elle était Satan en personne qui allait le violer.

Plus tard dans la montagne, un instituteur qui marchait avec moi pour revenir au village, m’a exposé son existence. Il ne faisait classe que le matin ici, l’après-midi ailleurs, faute de moyens. Il gagnait très peu, se faisant payer en nature par les paysans pour subsister. Impossible pour lui de songer à se marier car il n’était pas du clan, venait de la ville et restait trop pauvre. Comment résolvait-il ses problèmes de libido ? Il ne m’en a rien dit, mais on peut deviner avec tous ces jeunes garçons de la campagne curieux du plaisir…

J’ai lu une fois ‘The News’, le quotidien en anglais du Pakistan. Le numéro du lundi 6 août 2001 m’a permis de voir ce qui intéresse la fraction éclairée du pays. En première page, la fierté nationale : le Cachemire, la Palestine (où un chauffeur de car « a blessé dix Israéliens » en fonçant dessus), les Talibans (qui ont arrêtés dix membres d’ONG « prêchant le Christ »), un lama tibétain (« qui voudrait venir en visite »). On le voit, les « problèmes mondiaux » se réduisaient à l’islam. Le supplément hebdomadaire du journal laissait parler ses lecteurs : on y lisait les peines de cœur et les angoisses d’identité des filles et des garçons. Le conservatisme social et la morale – le « religieusement correct » – rendent les adolescents moins autonomes, Une fille qui utilisait internet s’étonnait que les tchats la conduise à « recevoir des propositions de rencontres directes » ! Réaction ingénue : les êtres humains sont-ils de purs esprits ?

La première force politique du Pakistan reste l’armée, la seconde le clergé musulman, viennent ensuite les propriétaires fonciers puis les industriels, enfin les petits commerçants. 44% de la population vit de l’agriculture (mais ne produit que 25% du PIB), 39% vit des services et 17% seulement de l’industrie. Poids de l’armée… L’industrie produit surtout du textile, de l’alimentaire et des boissons, des matériaux de construction, à destination du marché intérieur et, à l’exportation. Fait amusant : le Pakistan exportait en 2001 surtout vers les USA (22%), Hongkong, le Royaume-Uni et l’Allemagne (7%). Le Pakistan importait un peu plus qu’il n’exporte, principalement machines et pétrole, surtout des États-Unis et du Japon. Pays pauvre, surpeuplé, sous-éduqué, souffrant de disputes tribales et politiques internes, manquant d’investissement international et en coûteuse confrontation avec son voisin l’Inde, le Pakistan s’est constitué en entre-soi xénophobe. Il se voulait le Pays des Purs où seul l’Islam est permis.

Muhammad Saïd al-Ashmawy, ancien Président de la Haute Cour de justice du Caire, dit des fondamentalistes islamistes : « leur doctrine, système de vie total, sinon totalitaire, s’inspire de la même obsession d’une cité terrestre parfaite, conforme à la cité céleste dont ils déterminent l’organisation et la séparation des pouvoirs à travers les lunettes de leur lecture fantasmatique du Coran. » L’État n’est pas séparé de l’Église, ni la Morale du Livre : Dieu a tout créé, il veut tout. Pervez Hoodbhoy, professeur de physique pakistanais, déclarait à l’Express le 20 septembre 2001 : « cela me peine de le dire, mais l’Islam propose toujours des solutions faciles à des questions complexes. Voilà 700 ans que le monde musulman n’a pas produit un seul penseur marquant, dont les écrits auraient une valeur universelle. (…) Parce qu’elle a cristallisé une série de règles et d’interdits, l’orthodoxie islamiste nous rend introvertis, voire xénophobes. »

Cela dit, constatons que le fanatisme islamique a été encouragé par les États-Unis, notamment par Kissinger et Brezinski, ces brillants stratèges. Les États confessionnels non marxistes pouvaient résister efficacement aux sirènes soviétiques, cet ennemi de l’Amérique durant la longue guerre froide. La promotion de la vulgate coranique qui bloquait avec bonheur toute modernisation des pays musulmans ne pouvait que profiter au capitalisme américain, heureux de cette dépendance technique. La démographie galopante créait un marché pour les produits made in USA (armes, blé, machines) en échange de l’énergie vitale pour l’Amérique : le pétrole. C’est ainsi qu’ont été déstabilisés l’Égypte de Nasser, l’Iran du Shah et l’Irak de Saddam Hussein, brisant net leur développement. Mieux vaut reprendre la vieille diplomatie britannique impériale du « diviser pour régner ». D’autant que le fondamentalisme islamique ne saurait gêner les fondamentalistes protestants puritains…

Les attentats du 11-Septembre ont été un drame humain et un acte de terreur inacceptable qui a conduit à la guerre en Afghanistan puis en Irak, faisant des centaines de milliers de morts… surtout musulmans. Bravo Ben Laden, défenseur de l’islam, vous avez bien mérité d’Allah en tuant surtout ses fidèles. Convenons cependant que les États-Unis naïfs de Clinton ou cyniques va-t-en-guerre de Bush l’ont provoqué. La naïveté à courte vue est malheureusement le lot des experts de la CIA et des élites du pays. La priorité donnée aux liens commerciaux et financiers sur tout autre motif est la clé de la situation. Instrumentaliser les islamistes radicaux a peut-être protégé le pétrole un temps en contenant les appétits de l’URSS et en sous-traitant les problèmes en Méditerranée et en Asie centrale, mais l’apprenti sorcier se révèle avec le temps. La haine religieuse surprend les Américains, persuadés de leur mission sur cette terre ; il ne surprend hélas pas les Européens, habitués aux guerres de religion ou d’idéologie. Et les révolutions arabes, un mixte de 1848 et de 1968, sont une heureuse surprise… imprévue, comme le reste.

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