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La piscine de Jacques Deray

Tourné en 1968, ce film intimiste ne sort jamais de la villa de Ramatuelle sur les hauteurs de Saint-Tropez, où ce petit monde à la jeunesse avancée jouit et panse les blessures de la vie. Car il s’agit bien de grandir, dans cette histoire en coïncidence avec l’explosion hédoniste de mai 68. L’ancien monde se télescope avec le nouveau, la carrière sociale avec la vie égoïste.

Jean-Paul (Alain Delon) est un écrivain raté qui tente de faire carrière dans la publicité ; Marianne, sa compagne depuis « deux ans et demi », songe à quitter son travail pour se consacrer à leur couple. Les deux vivent comme des enfants au bord de la piscine, à moitié nus et jouant, se caressant au jour avant de baiser la nuit.

C’est alors qu’intervient le trublion : Harry (Maurice Ronet), un ami d’enfance de Jean-Paul mais ex-amant de Marianne. Il dirige une maison de disques, affecte de communiquer en anglais et roule en Maserati Ghibli ; il est flanqué d’une fille de 18 ans (Jane Birkin) dont il n’a jamais parlé, ne s’y intéressant que lorsqu’elle a été assez grande pour être crue sa nouvelle copine.

Ce trublion, c’est Marianne qui l’a invité, on ne sait pourquoi. Pour mettre du piment dans sa vie ? Pour titiller Jean-Paul, très introverti ? Pour renouer avec cet ancien amant fêtard qui la change du huis-clos de la villa ? On ne sait, mais ce que l’on sait immédiatement est qu’elle joue volontairement avec le feu. Elle est d’une légèreté de bonne femme qui prend pour rien les états d’âme des hommes sensibles, qui s’amuse avec leurs désirs, qui n’envisage aucune conséquences parce qu’elle est toute d’immédiateté.

Elle sait Jean-Paul fragile ; il a besoin d’elle. Ce qu’elle ne sait pas et que Harry lui apprend, est que Jean-Paul était casse-cou à 17 ans pour fuir une angoisse existentielle, et qu’il a tenté de se suicider. Jouer avec ces abîmes ne peut que mal tourner.

C’est évidemment ce qui arrive : Harry le fêtard invite des pique-assiettes dans la villa prêtée par des amis où le couple Marianne et Jean-Paul vivaient jusqu’alors à l’écart du mondain ; lors de cette fête, elle danse tendrement avec son ex, Harry, alors que Jean-Paul s’ennuie et que la fille de Harry, Pénélope, s’emmerde carrément. D’où jalousie de Jean-Paul envers Harry, mépris de Pénélope pour Harry, rapprochement des deux marginaux… au bord de la piscine. Puisque Marianne s’éloigne en apparence, Jean-Paul va céder à l’attrait de la femme-enfant Pénélope ; il va coucher avec elle sous le prétexte d’aller se baigner à la mer. Ce qui va vexer Marianne et mettre en colère Harry.

Celui-ci décide de partir le lendemain, mais pas sans avoir salué son ami Fred à Saint-Trop. Il rentre très tard en voiture, bourré, heurte le portail d’une aile, et trouve Jean-Paul, insomniaque, qui a décidé de coucher tout seul en bas et s’est remis à boire du Johnny Walker à grands verres. La confrontation s’avère décisive, Harry dit ses quatre vérités à Jean-Paul, qu’il est enfant gâté, qu’on l’a trop protégé après sa tentative de mourir, qu’il est un raté, mettant en regard sa tentative de création littéraire nulle avec sa réussite à lui de producteur de chansons, sa R8 Gordini du commun avec sa Maserati Ghibli, son célibat papillonnant alors que lui a déjà une fille adulte, qu’il ne mérite pas Marianne et que s’il a couché avec Pénélope c’est pour l’atteindre, lui, se venger.

Tout est vrai, tout est outré. Le faux ami se mue en ennemi. La faute à qui ? A cette Marianne qui se divertit avec les passions et veut pour Jean-Paul une vie rangée socialement acceptable. Par instinct, sans vraiment le vouloir, Jean-Paul tue Harry. En l’empêchant de sortir de l’inévitable piscine, bouillon de sorcière où tout fermente, l’amour comme la haine. En lui enfonçant la tête sous l’eau alors qu’il est déjà vaseux d’alcool et engourdi de froid.

Son erreur est d’avoir déshabillé Harry pour poser des vêtements propres au bord de la piscine, comme s’il avait voulu se baigner. Pourquoi ne pas l’avoir laissé habillé tel quel, le verre et la bouteille de whisky dans la piscine, comme s’il était tombé ivre mort ? Ce pourquoi la fin est artificielle.

Après la mise au cimetière très 1968 où les femmes circulent en minijupes, après avoir fait mettre à l’avion sans aucun contrôle autre que des billets Pénélope qui va rejoindre sa mère, un inspecteur de Marseille se présente. Il soupçonne un meurtre et, faute de preuves tangibles, garde en conserve le couple pour voir si la pression monte entre eux. Marianne dit les soupçons du flic, déclare que les vêtements portés ont peut-être été cachés. Jean-Paul croit qu’elle les a trouvés et avoue. Il a tué mais ce n’était pas prémédité, et Marianne sent confusément que c’est un peu de sa faute.

La fin aurait pu être sur ce constat, laissant l’avenir dans le flou. Mais le réalisateur en rajoute une couche pour un happy-end peut-être d’époque mais peu vraisemblable. Les deux amants se retrouvent enlacés après avoir failli se quitter, comme si le sexe fusionnel pouvait tenir lieu « d’amour », ce choix d’amitié à deux qui dure au-delà des feux du désir. Cette fin me gêne, comme une verrue sur un film jusqu’ici implacablement monté.

Les enfants terribles renouent avec leurs jeux félins tandis que l’adulte qui a réussi termine dans l’alcool et la violence. La piscine est ce rectangle bleu du plaisir au soleil qui peut tuer, cette caresse de l’eau sur le corps nu qui enveloppe, mais qui pénètre aussi les poumons jusqu’à l’asphyxie. Un vrai liquide amniotique d’où renaître ou se noyer. Quant aux animaux humains qui rôdent autour d’elle, ils valent surtout par leurs regards, leurs gestes, leurs non-dits. Marianne se fait fouetter par Jean-Paul et elle jouit ; Harry regarde Marianne allongée en maillot deux-pièces et sa fille en est troublée ; Jean-Paul observe Pénélope gamine, déambulant en minijupe au bord de la piscine, et en est titillé…

Dans ce concours d’animalité, Alain Delon l’emporte, magistral, tandis que Maurice Ronet apparaît trop civilisé donc hypocrite, bavard et superficiel, et que Marianne ne sait pas ce qui la séduit le plus : l’apparence sociale ou le désir animal. Jane Birkin est adolescente et pas finie (elle a 22 ans lors du tournage mais en paraît 16), emplie de désirs inavoués et de perversité sensuelle lorsqu’elle s’exhibe chemise ouverte et sans soutien-gorge devant l’inspecteur de l’Evêché, corsetée mais disponible. J’en étais amoureux en 1968, avant même que sorte le film; il faut dire qu’elle était à peine plus âgée que moi.

Un grand art de l’image, de l’expression au-delà des mots.

DVD La piscine de Jacques Deray, 1969, avec Alain Delon, Romy Schneider, Maurice Ronet, Jane Birkin, 117 mn, M6 vidéo 2009, blu-ray 18,48€

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L’Arrangement d’Elia Kazan

Elia Kazan est cinéaste ; il est aussi écrivain. Il a publié un livre intitulé L’Arrangement en 1967, il en fait un film sous le même titre deux ans plus tard. Dans cette histoire, il parle de lui, de son père immigré grec autoritaire et commerçant, de sa trahison (il a dénoncé ses petits copains cocos à la commission des activités anti-américaines dans les années 50), des femmes et des relations tourmentées d’amour.

Eddie (Kirk Douglas), être anxieux et glacé, a une vie « de rêve », c’est-à-dire normale aux critères américains : métier dynamique dans la pub, admirable femme amoureuse (Deborah Kerr), une grande fille, une vaste villa à piscine dans un quartier calme de Los Angeles sous le climat californien, avec orangers, gouvernante, cuisinière et deux jardiniers, trois voitures dans le garage. Pourquoi, à 44 ans, en a-t-il soudain assez ? Il désire tout remettre en cause, s’arranger avec la vie pour repartir de zéro.

Est-ce un hasard si nous sommes en pleine remise en cause mentale, sociale et économique de l’époque 1968 ? Être contre la guerre du Vietnam, vouloir vivre en hippie au naturel dans la nature (Faye Dunaway nue hante les alentours de sa piscine dans ses fantasmes), changer de partenaire selon son désir, être ce que l’on souhaite et non ce que la société vous impose – notamment les parents puis la famille – tout cela est dans l’air du temps. Le modèle classique patriarcal-moral-autoritaire a fait son temps.

Ce pourquoi Eddie, après un réveil automatisé par la radio, la douche séparée de son épouse et de lui chacun dans sa bulle, le petit-déjeuner standard, les publicités omniprésentes pour la cigarette et autres futilités, dérape sur la route vers le boulot. Il se retrouve dans les embouteillages célèbres de Los Angeles, aussi vains qu’usants. Il enfile les rocades et les autoroutes, se trouve coincé dans sa petite voiture de sport entre deux gros camions, s’enfile dans un tunnel… Le voilà de toutes parts coincé ! Physiquement, affectivement, mentalement. Il commence par lâcher prise, les mains hors du volant, laissant faire le destin. Mais comme la petite voiture de sport tient la route, programmée pour aller droit elle aussi, il braque brusquement sous le train du camion voisin. C’est l’accident.

Il en ressort sans graves séquelles, mais changé. Il ne veut pas revenir travailler mais écrire, il ne veut plus vivre en couple avec sa femme comme si de rien n’était, il s’éloigne de sa fille toujours plus proche de sa mère et dont on apprend qu’elle a été adoptée. A l’inverse, il rêve à l’autre monde possible, l’autre vie qui a dévié, l’autre femme qu’il a aimée.

C’est à ce moment que le film prend sa dimension tragique et toute sa beauté. Les acteurs sont extraordinaires, ils investissent leurs rôles – peut-être parce que l’époque les y pousse. Kirk Douglas révèle son âme tourmentée, prise entre le respect du Père et son désir de vivre pour lui-même, entre son épouse aimante et bien parée Deborah Kerr (Florence) qui ne tient pas plus que cela au fric, et son amante d’il y a un an pulpeuse et sensuelle, Faye Dunaway (Gwen). Il quitte son boulot par un pied de nez, en proposant le cancer en pleine campagne de pub pour la cigarette ; il quitte la Californie pour New York ; il quitte sa femme pour son amante.

Mais celle-ci, accrochée hier et exigeante elle aussi, a été déchirée lorsqu’Eddie l’a quittée alors qu’elle jouait la nymphomane pour se faire désirer. Elle a eu un bébé, un garçon, dont elle affirme par dépit qu’il n’est pas d’Eddie alors que certains traits physiques témoignent du contraire et que son protecteur en titre est impuissant. Le bonheur n’existe que si l’on est en accord avec soi-même : tel est son credo, tel était celui d’Eddie avant que la réussite sociale ne l’emporte. Si l’on ne s’aime pas, peut-on changer ? Les liens familiaux et sociaux sont-ils trop forts ? Briser l’hégémonie du père, devenir lucide sur les évitements de sa mère, remettre en cause le mariage d’il y a des années – ce sont autant de ruptures qui font la question de la quarantaine.

Peut-on « s’arranger » avec la crise ? Cette façon de voir est très américaine, portée au libéralisme, à la négociation, au négoce. Pour une fois Dieu n’est pas présent dans le film – d’autant que la morale sociale des années 50 vient tout droit du machisme testamentaire. Sauf en repoussoir avec le prêtre d’hôpital qui « fait son boulot » au chevet du père qui devient sénile… mais qui préfère un pope ! C’est à chacun de régler ses problèmes, la Morale transcendante n’y aide pas, encore moins le code de conduite biblique.

Ce pourquoi le film alterne les scènes du présent et celles du passé, incruste dans l’image l’adulte d’aujourd’hui et l’adolescent d’hier, celui qui désirait et que l’existence a brimé. C’en est trop pour « la famille » : la mère veut faire interner le père avec l’aide de sa fille (la sœur d’Eddie), sa femme veut faire interner Eddie avec l’aide de sa fille et de son avocat-amant. Kirk Douglas va-t-il finir en asile, renfermé en lui-même comme s’il devait faire l’œuf pour éclore à nouveau ? Ou va-t-il fuir avec Faye Dunaway et son petit, comme il semble le désirer au fond de lui ?

Elia Kazan montre la violence de l’American dream, le formatage familial et social qu’il impose. Et combien la remise en cause globale des années 60 avait de profondes racines en chacun. Un peu hystérique, un peu haché, il faut un certain temps pour entrer dans le film – mais il laisse des traces durables grâce aux acteurs.

DVD L’Arrangement (The Arrangement) d’Elia Kazan, 1969, avec Kirk Douglas, Faye Dunaway et Deborah Kerr, Warner Bros 2006, €6.99

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 4 – Instants coupables

theo-kosma-4Ce tome 4 est la suite des trois précédents (évidemment), déjà chroniqués sur ce blog, et il vient de paraître. La fin de cet opus est plutôt chaude pour les ligues de vertu, bien que très morale au fond.

Au centre naturiste des Trois chèvres, le naturisme n’existe pas – du moins pas le concept bobo urbain qui exige tout le monde à poil. Là, tout le monde fait plutôt comme il veut, écoute son corps. Être « nu » n’est pas une décision sociale mais un plaisir partagé selon les circonstances et la température. Au contraire, « Là où il y a obligation de vêtements, le culte de l’apparence revient. » Chloé et sa copine Clarisse ont 11 ans et sont tiraillées entre l’enfance sensuelle et l’adolescence présexuelle. Elles jouent à la poupée (vivante) et matent les garçons (timides).

Chloé adulte raconte sa préadolescence et cela dure un peu trop ; Tom, son amoureux du même âge tarde à apparaître. Il ne surgit que page 37 sur 107. Comme si l’auteur avait quelques réticences à sauter le pas des relations adolescentes. D’où les considérations générales, parfois de quelque intérêt, mais qui trainent en longueur.

La cinquantaine d’adultes et la cinquantaine d’enfants « du maternel au lycéen » dans le centre vivent au naturel. « Tu me diras, la sensualité est plus ou moins présente dans tous les rapports enfantins, quels qu’ils soient et où qu’ils soient. Certes, seulement ici la note était bien plus particulière. Le cocon dans lequel nous vivions rendait tout cela très spécial. En fait, nous étions tous très tactiles les uns envers les autres, bien plus qu’au premier jour. » Toutes les activités sont prétextes à se frotter, se bichonner, se câliner. Ce qui crée un champ magnétique d’affectivité, voire d’amour collectif. La pudeur ne vient qu’avec la société, et certaines vont jusqu’au puritanisme et à la phobie – ce qui rend vraiment con : « Je le dis, si de nos jours tant de filles sont si superficielles c’est que les garçons sont trop facilement séduits. Ils pètent les plombs dès qu’apparaît l’ombre d’une jambe fine ou d’un cul moulé. Pour l’avoir, ils sont prêts à tout. »

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Enfin, Tom vint ! Aux jeux d’eau, il est « une vraie statue grecque. Abdominaux dessinés, cheveux d’un blond de paille, jambes et bras fermes. Et son derrière mes aïeux, quel derrière ! ». Mais l’évitement continue, Chloé mate, dessine, mais ne fait rien, sauf rêvasser au grand saut, compulsive. « Et pourquoi ceux qui ont envie d’aller dans les bras les uns des autres, de se serrer, s’embrasser, être peau contre peau, pourquoi ne le feraient-ils pas en toute franchise, sans devoir passer par des ateliers massages ou de faux combats de catch ? » Oui, on se demande au fil de ces pages : pourquoi ?

Car ce tome avec Tom apparaît longtemps « plus un océan d’impulsivité et d’hystérie » que sensualité émoustillante des précédents. C’est que la perversité n’est jamais loin, même si Chloé, née en 1969, ne l’a pas subie : « C’est en ces années d’enfance que les lieux alternatifs se sont aperçus peu à peu que bien des oiseaux de mauvais augure étaient attirés par leurs concepts. Des marginaux, des gens croyant à une invasion extraterrestre ou à une fin du monde eschatologique, des extrémistes de tout poil, des agressifs, des manipulateurs… Ainsi que tout un lot de vieux tournant autour de très jeunes, mineures ou non. Personne ne le voyait encore, mais tout cela faisait en sorte que le milieu baba était en implosion programmée » p.61.

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L’instant « coupable » survient enfin page 69, mais pas dans la posture 69, dans une banale cabine de couche pour une personne. « Il suffit d’être attentive, intuitive et de prendre le temps », dit la Chloé adulte à propos des gestes spontanés qu’elle fit alors pour « tenir un garçon par le bout des doigts » – et pas seulement le bout que vous croyez.

Mais après l’extase, la redescente : Tom n’était qu’un fantasme, l’opposé du Charlie tendre et presque androgyne avec qui l’on est copain. « Si j’avais été impressionnée par ses savoirs et sa débrouillardise, nous n’avions jamais eu énormément à partager, autre qu’une attirance l’un envers l’autre. Ce genre de rapports, c’est bon pour les garçons d’un soir ». Le plus beau corps ne recèle pas forcément la plus belle âme et l’amour n’est pas le sexe, ou du moins pas seulement. « Moins de passion et d’attirance physique pour plus d’amitié, de tendresse et d’amour » ? Mais c’est ainsi qu’on apprend.

L’auteur ne connait toujours pas l’orthographe, écrivant les « maternels » pour les « maternelles » et « ballade » avec 2 L pour une promenade en forêt. Mais il embrase son héroïne sur la fin, en trio avec Charlie et Clarisse. La puberté du garçon n’est pas aussi mûre que celle de Tom, mais tout va très loin quand même, l’amour évoqué est très pénétrant. Le fruit de l’arbre de la connaissance est sans conteste cueilli : Chloé « sait » – et c’est plutôt mignon. L’amour non tel qu’il est (hélas! avec la génération Youporn), mais tel qu’il devrait être (libre).

Théo Kosma, En attendant d’être grande 4 : Instants coupables, 2016 e-book format Kindle, 113 pages, €2.99

Le site de l’auteur : www.plume-interdite.com

Son dernier opus, Chloé adolescente : Théo Kosma, Quick change, 2016, autoédition format Kindle, €0.99

Les trois premiers tomes chroniqués sur ce blog

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Samsâra de Pan Nalin

samsara de pan nalin dvd 2001 prestige
Ce film italo-franco-indo-allemand se passe au Ladakh, l’Himalaya indien. Il a été tourné par un Indien du Gujarat, Pan Nalin, en trois langues : hindi, ladakhi et tibétain – avant d’être doublé pour la diffusion internationale. Il met en scène des acteurs et des amateurs, les somptueux paysages d’altitude de la montagne à nu, vite verdoyante dès qu’il y a de l’eau, et la lumière crue qui ne veut rien laisser dans l’ombre. Il a pour thème le désir et le renoncement, le dilemme de la vie spirituelle ou de la vie charnelle.

Samsâra est le monde dans lequel nous vivons, où nul bien n’est sans mal et nul mal sans quelque bien. Irrémédiablement mêlé en bon et mauvais – tout relatifs – c’est l’univers de la majorité des humains, hommes, femmes, enfants, bêtes et plantes. La vie spirituelle fait échapper certains de cette existence matérielle en les vouant dès l’âge de cinq ans aux monastères. Des moines adultes, jeunes et vieillards, s’occupent des enfants et des adolescents, leur apprennent les rites et la méditation, les encouragent dans la Voie. Car chacun doit trouver la sienne : nul Dieu tonnant, jaloux et vengeur, pour vous commander une fois pour toutes ce qu’il faut que vous fassiez à chaque heure de la journée ! C’est à chacun de suivre son karma et de se réincarner de plus en plus haut dans la spiritualité avant le nirvana final, la fusion avec le grand Tout universel.

Le bouddhisme tibétain, antique, mystérieux et profond, nous change avec bonheur des religions du Livre, volontiers impérialistes, autoritaires et rigides. Tashi (Shawn Ku), jeune moine dans sa vingtaine, a été l’un de ces petits amenés à cinq ans au monastère. Il s’est retiré pour une méditation profonde dans un ermitage de montagne. Trois ans, trois mois et trois jours plus tard, une procession de moines à pied et à cheval traverse les hautes altitudes à plus de 4500 m pour aller le sortir de sa transe profonde. Il va mettre des semaines à récupérer l’usage de ses sens et de ses membres, et à renouer des relations sociales. La première est avec un chien noir qui l’a reconnu, la seconde avec son compagnon du même âge, la troisième avec son maître spirituel Apo, doyen du monastère (Sherab Sangey).

Mais avec le retour à la vie naturelle renaissent les pulsions corporelles. La nuit, il bande ; en jeune homme vigoureux, il éjacule dans ses couvertures comme un adolescent. Il en est étonné, fâché, puis s’interroge. Tous ses sens semblent avoir été exacerbés par sa retraite spirituelle ; s’étant retiré dans son monde intérieur, il goûte plus vivement et précisément le monde extérieur.

Lors d’une cérémonie bouddhiste auprès des paysans aisés qui font pousser l’orge nécessaire à la tsampa, cette bouillie consistante des tibétains que l’on mélange au thé et au beurre de yak, Tashi s’enthousiasme pour les mains et les pieds d’une belle fille qui le sert, Pema (Christy Chung). Lors d’un rêve nocturne, il lui fait l’amour, expérience qui laisse en son esprit une trace profonde.

Son supérieur, attentif à son élève et à ses doutes, finit par lui apprendre que le rêve était la réalité et que la fille Pema est venue volontairement baiser avec lui dans son sommeil. Il n’y a pas de « faute », nous ne sommes pas dans l’univers disciplinaire des religions du Livre ; mais il y a question : la voie du désir est-elle celle qui conduit au nirvana ? Pour approfondir la libre réflexion de son élève, Apo l’envoie consulter les textes et les images dans un monastère tantrique ; on y apprend la voie qui passe par le corps et les sens afin de les surmonter, pour s’en défaire si l’on veut accéder à la spiritualité. Ce pourquoi Tashi peut contempler des images érotiques qu’il suffit de tourner à la lumière pour voir ce qu’il devient de la chair : putréfaction et squelette. On ne peut fonder une éternité sur l’éphémère, ni le plus haut degré spirituel sur ce qui reste corruptible.

samsara tashi

Mais Tashi est jeune, énergique et, pour lui, intégrer le désir à la spiritualité semble possible. Gautama Bouddha lui-même, ce grand Exemple de libération spirituelle, n’a-t-il pas vécu durant 29 ans en homme ordinaire, marié, amoureux, papa ? Peut-on renoncer aux désirs tant que l’on ne les a pas connus et expérimentés ? Grave question que tous les parents connaissent avec leurs jeunes enfants. Et que les moines savent aussi, regardant avec indulgence les moinillons imiter avec forces mimiques les grands danseurs masqués du rituel. Saturer les désirs est semble-t-il le premier pas vers la modération… Il faut se brûler une fois pour savoir intimement que le feu brûle et contrôler son usage. Expérimenter permet seul d’apprendre, la théorie n’y suffit jamais.

Tashi quitte donc le monastère pour devenir paysan. Il recherche Pema, qu’il a « dans la peau » autant qu’elle hante son esprit. Car si elle est venue volontairement à lui, ne faut-il pas y voir un signe ? L’aigle qui plane haut dans le ciel ne fond-t-il pas de temps à autre sur une proie pour s’en nourrir ? Le jeune homme quitte donc ses habits de moine, symboliquement en passant un fleuve à gué. Son chien qui l’a suivi ne le reconnait plus et s’enfuit. Il est donc seul et s’engage comme ouvrier agricole pour rentrer la moisson ; le père reconnait le lama honoré qui est venu chez lui, l’embauche et lui envoie sa fille. Celle-ci ne sait plus que penser : est-ce un moment d’égarement qui l’a poussée ou le mouvement de l’amour ? Cet amour qui va au-delà du sexe et qui est union déjà, préfiguration de celle du grand Tout dans le bouddhisme. Le désir est énergie du monde et il faut l’intégrer aux forces de l’univers pour se réconcilier avec le Tout.

Tashi s’immerge alors dans la nature productive des champ gorgés de blé, des étoffes tissées du poil de yak, des femmes à la peau couleur de fruit mûr. Il désire tout, avide de toucher, de palper, de sentir. Il se marie, procrée un fils, dénonce l’injustice du marchand qui triche sur la balance en achetant le blé, il entreprend lui-même d’aller vendre directement la récolte à la ville pour une meilleure somme, il honore avec appétit sa femme mais aussi une amie sensuelle de celle-ci, il mignote son fils Karma (Tenzin Tashi). L’amour est un bonheur renversant (la caméra met le bas en haut, symboliquement), produire aussi – bien que cela signifie reproduire l’éphémère, le réincarner sans cesse, au détriment de la fusion avec le Tout. Mais il suffit de voir le regard apaisé et heureux du gamin lorsqu’il voit ses parents s’embrasser nus sur la couche conjugale pour s’apercevoir que tout est lié. Le sexe n’est pas péché au Ladakh, mais lien plus intime dont le fruit est l’enfant.

samsara baise renversante

Nous sommes dans le conte philosophique aux images soigneusement cadrées, aux couleurs volontairement saturées, aux personnages de caractère noir et blanc – comme la lumière brute des hautes altitudes. Les jugements bobos condescendants à la sortie en France en 2002, qu’on peut lire encore sur les sites des Inrocks, de Libération ou de Télérama, montrent combien le gauchisme culturel reste colonialiste au fond, narcissique et imbu de sa supposée supériorité morale. Ces bonobos de bobos n’ont rien compris au film, n’y reconnaissant que de l’exotisme New Age ou une publicité documentaire pour voyagiste. Cela montre la pauvreté culturelle de ces pseudo-universalistes qui jugent de tout entre eux tout en restant confits en chambre. Je suis moi-même allé au Tibet, au Ladakh, au Népal ; j’ai côtoyé les moines et les paysans, je témoigne du réalisme de ce film et des exigences spirituelles qui règnent en altitude.

samsara de pan nalin dvd 2001

Certes, le film est long sur la fin, mais les questions qu’il soulève sont universelles, très loin des petitesses mesquines des religions du Livre aujourd’hui (ce ne fut pas toujours le cas). Pema revendique, comme l’épouse de Bouddha, le droit elle aussi de « renoncer » au monde. Mais si elle renonce, que va devenir l’enfant ? Est-il « déjà un homme », comme l’affirme son père ? Les liens charnels et les liens sociaux sont des liens qui enserrent. Peut-on faire son salut tout seul ? Bouddha lui-même y a renoncé, restant un sage qui donne l’exemple, retardant sa fusion avec le Tout pour attirer par son exemple le maximum d’autres humains. Tashi peut-il donc se retirer à nouveau en monastère, comme s’il n’avait rien vécu ? Le film s’achève sur cette interrogation… et sur cette réponse énigmatique :

« Comment éviter qu’une goutte d’eau ne sèche ?
– En la jetant dans la mer… »

DVD Samsâra de Pan Nalin, 2001, €10.98
Edition prestige 2 DVD, film Samsâra + documentaire Toulkous de Pan Nalin sur deux lamas réincarnés, Paradis distribution, €66.00 ou occasion €14.80
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Maurice Genevoix, Lorelei

maurice genevoix lorelei

Ce livre est magique. Il conte l’histoire entremêlée d’une amitié et d’un amour. L’amitié, par son exigence et son impossible plénitude, remet en cause l’amour d’un garçon et d’une fille. Il le rend moins naïf, moins épidermique, plus vrai peut-être ?

Magie de la simplicité : peu de personnages, décors bien typés, courte période, vivacité de l’action, réflexion claire droit au but.

Magie des mots : les descriptions sont lyriques et exactes à la fois, jamais banales ou enflées, puissamment évocatrices et sensuelles, une symphonie de couleurs, de sons, d’odeurs, de réminiscences conscientes, avec une grande maîtrise de la langue.

Magie des êtres : Julien, le jeune héros du roman, est vif et passionné, amoureux – aimable avec ses 17 ans. Gunther, étudiant allemand romantique, brave et exalté, couturé d’une balafre à la joue à la suite d’un duel au sabre à 22 ans. Britte, jeune française des bords de Loire, amie d’enfance et fiancée de Julien, est rieuse, aimante mais un peu superficielle, coquette comme toutes les femmes. Gabrielle, mère de Britte, veuve solide et femme de tête, comprend beaucoup de choses par intuition et calme les élans comme les colères ; elle est un phare, une figure maternelle protectrice, mais une femme aussi qui sait aimer et se faire aimer. Tous les autres personnages gravitent autour de ceux-là, plus ou moins falots, servant de repoussoirs ou d’hommes de main.

Magie du mouvement : les êtres aiment et se combattent, avec ce désarroi métaphysique de l’adolescence qui les trouble. Ce qui les rapproche, les sépare, les fait papillonner dans une quête constante d’idéale et impossible harmonie.

Car c’est bien d’harmonie en l’homme dont il s’agit dans ce récit d’une amitié virile entre un Français et un Allemand au début du XXe siècle. Harmonie inatteignable entre deux peuples proches, entre deux hommes jeunes, en chaque être même, toujours partagé. Tentative manquée qui débouchera – fatalement – sur la Grande guerre. Les obus, les gaz et les bombes tenteront de pallier ce désaccord fondamental entre deux tempéraments et deux conceptions du monde.

Au travers des dialogues entre les deux amis, le lecteur perçoit le choc des troubles obscurs de la passion, les tentations de l’inconscient, les abîmes du songe et de l’informulé. Mais aussi la froide logique de la raison, la paranoïa de la mesure, le contrôle des actes et l’analyse des mots. C’est un duel. Duel d’amis irréductibles, d’amants passionnés attirés l’un vers l’autre, d’aimants magnétisés par leurs racines. Duel de la forêt germanique et du val français, de l’étang et du fleuve, de l’éternel et du passage. Duel de la nuit brumeuse et du jour ensoleillé, lourdeur et virtuosité, instinct et discernement. Quel symbole en cet orage suspendu au-dessus du Rhin, ce très vieux fleuve romantique, frontière d’eau entre deux mondes ! L’Allemagne est dure, cruelle, sérieuse, profonde et dominatrice – cependant sentimentale et fragile. La France est légère, franche, rieuse et raisonnable – superficielle aussi, impulsive et vaniteuse.

L’auteur, lui, a la plume bifide. Il joue l’un et l’autre, Gaule et Germanie, Julien et Gunther. A l’heure où il écrit, il n’a pas opté pour un tempérament. Il est en-dehors, à l’équilibre apollinien. Il s’est trouvé un lieu supérieur, séparé du temps par deux générations. Si ses héros ont 17 et 22 ans, lui a dépassé les 80. Se conjuguent sans se combattre ces deux jeunesses d’Europe. Les adolescents balbutient la vie avec élan, avec amour, et le vieillard dont l’énergie décline les regarde, attendri. Leurs querelles le font sourire. En son domaine souverain, la passion s’est canalisée, la logique s’est affinée, ce n’est ni l’étang au cœur de la forêt, ni la terrasse ordonnée en plein soleil. L’auteur est ailleurs et partout, démiurge des deux paysages.

Car ce domaine s’appelle ‘Sérénité’.

Maurice Genevoix, Lorelei, 1978, Livre de poche 1990, occasion €0.01

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Yukio Mishima, Une matinée d’amour pur

yukio mishima une matinee d amour pur

Sept nouvelles sur vingt ans, la première écrite à 20 ans justement. Toutes tournent autour de l’amour – où plutôt (puisque le français amalgame toute la gamme d’un seul mot) – du sexe et du sentiment. La plus belle est probablement la première, la plus subtile la dernière. Entre deux, de bizarres histoires de jalousie, de cruauté, de domination, de gigolo, un pastiche de Médée.

Une histoire sur un promontoire, mise en premier à cause de l’ordre chronologique, sans que l’usage de donner son nom au recueil soit retenu pour le choix français, est une histoire de prime adolescent. Le gamin de 11 ans solitaire et rêveur, qui répugne aux sports, au soleil et à apprendre à nager, a tout de l’auteur. Il a notamment son extrême sensibilité, étonnante pour les mœurs japonaises, qui en fait un marginal irréversible dans cette société rude et hiérarchique, confite en codes et tradition. Akichan découvre l’amour. Non pas le sien, en rapport avec son corps qui commence à se transformer, mais celui d’un jeune couple. Le mythe Mishima est déjà né : tous deux très jeunes, très beaux, plein de santé – mais avec une destinée tragique qui les isole et leur donne comme un halo. Qu’a vu le gamin au pied des falaises, dans le soleil brûlant, face à la mer aveuglante de bleu et le ciel infini ? Ce n’est que suggéré, mais « quelque chose d’incomparablement grand » p.49. La réalisation de l’amour pur, sans aucun doute, invivable, non viable, appelé par l’éternité. Je laisse le lecteur intéressé découvrir cette nouvelle pure et sensuelle comme un texte de Le Clézio. Mishima, comme lui, a bien décrit les émois des jeunes garçons.

Une matinée d’amour pur, qui clôt le recueil, est écrite 5 ans avant son suicide, en pleine maturité. Mishima met en scène deux parties : un couple romantique qui s’est connu à 20 ans et dont l’amour dure encore à 50, et un couple réaliste de mauvais garçon et coucheuse garçe des années 60. Le choc des civilisations joue à plein : idéalisme et matérialisme, délicatesse et rudesse, civilisation et sauvagerie, années 40 et années 60. Qui est le plus dans le vrai de la passion, de ceux qui jouent ou de ceux qui font ? de ceux qui manipulent un théâtre ou ceux qui subissent et usent de leur plastique physique ?

Les autres nouvelles sont inégales, difficile d’en goûter le sel sans connaître Mishima en ses romans. L’écrivain a le chic pour se mettre à la place des personnages, pour jouer leur rôle en en rajoutant un peu, histoire de voir jusqu’où la psychologie peut aller. Ses nouvelles tiennent plus du théâtre que du roman. La palette est diverse et chatoyante. Mes deux préférées restent cependant la première et la dernière du recueil choisi par les traducteurs et mises en français directement du japonais sans passer pour une fois par l’anglais.

Yukio Mishima, Une matinée d’amour pur (nouvelles), 1946-1965, traduit du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccaty , Folio 2005, 295 pages, €7.79

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Anatole France, Thaïs

anatole france thais

Thaïs est une courtisane. Trop belle et mal aimée durant son enfance à Alexandrie, « elle se donna avant l’âge à des jeunes garçons du port » – elle avait 11 ans. Mais Alexandrie est ce bouillon de cultures romain où fermente l’Occident naissant dans un Orient qui meurt. Juifs et Grecs côtoient Levantins et Égyptiens dans une atmosphère futile et inquiète, propice aux croyances les plus folles. La vie vivace résiste encore et toujours aux doctrines de la souffrance. Il y a là message, en cette fin de siècle (1890) trop rationaliste mais travaillé de hantises. Thaïs résume en elle toutes les séductions du temps : femme, comédienne, putain, orientale. Elle est celle par qui tout est permis, la luxure comme la foi.

Anatole France était marié et amant de Madame de Caillavet, bien plus cultivée et sensuelle que sa femme. La maîtresse encouragea l’œuvre et Thaïs est un hommage qui reprend un vieux conte copte. Oh, certes, les cathos intégristes du temps, déjà fâchés de la république, ont manifesté dans les revues littéraires contre ce blasphème qui mêlait sexe et religion. Car Thaïs fut sauvée par la foi, tandis que son sauveur, le moine anachorète du désert Paphnuce, s’est abîmé dans les œuvres du diable.

Thaïs fut sauvée car, bien qu’ayant depuis l’enfance brûlé sa chandelle par les deux bouts, elle a reconnu ce qui meut toute sur la terre : le désir. Sans désir, nulle action, nulle connaissance, nul art, nulle science. Le désir est sexuel, mais pas seulement ; il est curiosité pour l’autre, goût pour l’ailleurs, conquête de l’impossible – tout ce qui compose le bonheur. Même l’épicurien Nicias, ami d’études de Paphnuce, n’est pas heureux car il ne réalise pas la vie même en ne connaissant rien aux vrais désirs. Pour lui tout reste tempéré, modéré, illusoire. Les humains n’étant pas des dieux, abolir les passions et les instincts ne se peut. C’est nier l’humain, choisir l’abandon, la mort, le néant. Ce n’est pas suivre la voie de Dieu, montrée aux hommes par son Fils unique Jésus.

Ce pourquoi les anachorètes qui se macèrent au désert, croyant vivre déjà hors de cette vallée de larmes, ne sont pas des hommes mais des rebuts. Ils sont des hommes déchus, en proie aux tentations des anges déchus que sont les démons. Le refoulement du désir aigrit et ferme l’esprit au réel. La maîtrise des désirs passe par leur reconnaissance et leur bon usage, pas par leur refus névrotique. C’est ce que dit Palémon, gai vieillard qui cultive son jardin en philosophe, à Paphnuce dévoré d’austérités.

N’est-ce pas par orgueil que ce moine quitte le désert pour la ville, afin d’aller arracher la courtisane la plus belle aux griffes du sexe ? Il va réussir, certes, et l’on saura pourquoi en écoutant son enfance. Mais il se prend pour Dieu et cet excès le perdra. « Il bondit, se dressa devant elle, pâle, terrible, plein de Dieu, la regarda jusqu’à l’âme, et lui cracha au visage ». Une telle haine de l’autre ne peut cacher qu’une haine de soi. Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre, exhortait pourtant Jésus. Lorsqu’on est « plein de Dieu » on n’est plus en soi, et le soi finit par vous rattraper lorsque Dieu s’éloigne. Car nul ne peut être rempli de Dieu constamment durant cette vie – l’être humain n’a pas été créé pour s’abolir, mais pour s’accomplir.

C’est ce que ne comprend pas Paphnuce, battu dans la foi par un fol, Paul le Simple, une innocence qui « voit » par le cœur bien mieux que par la raison tordue de désirs refoulés. Paphnuce devient néphélococcynien (une ville des nuées qui intercepte les offrandes aux dieux chez Aristophane). Pour se punir, Paphnuce se juche en haut d’une colonne et prend à lui tous les péchés du monde. Ne se prend-t-il pas pour le Christ ? Les mendiants, les malades et les illuminés affluent, une ville se crée. Le bouc émissaire s’enfle de sa souffrance pour se glorifier. Jusqu’à Satan, qui lui montre l’étendue à ses pieds, comme il a tenté Jésus au désert. Orgueil, tourments de luxures et doutes, est-ce cela vie bonne ? cela la vie grande ?

Thaïs, qui a vécu, connait l’espérance et la crainte plus que l’orgueil ; l’amour total plutôt que la luxure avec chacun ; la foi unique plutôt que le doute perpétuel. Mais pour trouver la voie, il faut d’abord vivre et ne rien refuser. Albine, la mère abbesse, est bien plus sage que le moine Paphnuce : « j’ai pour règle de ne point contrarier leur nature ». Tout excès est orgueil car qui sait les desseins de Dieu ? Thaïs : « Mais pourquoi l’offenserions-nous ? Puisqu’il nous a créés, il ne peut être ni fâché ni surpris de nous voir tels qu’il nous a faits et agissant selon la nature qu’il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui prête bien souvent des idées qu’il n’a jamais eues. (…) Qui es-tu pour me parler en son nom ? » Tous les intégrismes sont contenus dans cette phrase : leur haine née d’un incommensurable orgueil, leur vanité de se prendre pour le glaive de Dieu – comme s’il en avait besoin, le Tout-Puissant… Les femmes sont plus sages que les hommes en ces matières, montre Anatole France : « Aussi les femmes qui, d’ordinaire, sont moins réfléchies, mais plus sensibles que les hommes, s’élèvent-elles plus facilement à la connaissance des choses divines. »

Thaïs est un conte comme la vie est un songe. Il montre que la folie et l’imagination supplantent trop souvent la raison ; que l’ignorance emplit de foi plus que la science ; mais que chaque fois le second doit dompter le premier pour le faire servir la vie. « Les uns cherchent la beauté éternelle et ils mettent l’infini dans leur vie éphémère. Les autres vivent sans grandes pensées. Mais, par cela seul qu’ils cèdent à la belle nature, ils sont heureux et beaux et, seulement en se laissant vivre, ils rendent gloire à l’artiste souverain des choses ; car l’homme est un bel hymne de Dieu ».

Anatole France, Thaïs, 1890, Dodo Press 2008, 148 pages, €9.37 (ou format Kindle €2.35)

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Pierre Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie

Après État civil, récit d’enfance, voici le roman familial, entrepris juste après la mort de son père. Drieu y romance la déchéance bourgeoise et catholique de ses parents et grands-parents. C’est une psychanalyse salutaire à propos de son père, qu’il aurait bien voulu aimer mais qui l’a rejeté avec indifférence et auquel il ressemble, et une vengeance envers sa mère, coincée entre l’appétit du sexe et les préjugés de son milieu. Ne vous moquez pas, rien n’est pire pour l’estime de soi qu’avoir été mal aimé enfant. Vous, aimez-vous assez vos petits pour leur éviter plus tard la drogue ou l’extrémisme dû à la mésestime ?

Pierre Drieu La Rochelle Reveuse bourgeoisie

Le ton du roman est proche de Balzac au début, de Zola à la fin. Mais le roman est trop long, la cinquième partie inutile, redondante. Elle fait redescendre le lecteur porté au paroxysme par la rupture de l’auteur et son double avec sa famille maudite ; elle se traîne en longueur, les dernières pages particulièrement bavardes. L’impression reste d’un souffle mal maîtrisé, d’un manque de cohérence d’ensemble. Drieu n’avait pas l’esprit architecte de son grand-père.

Comme Zola, Drieu voit dans l’hérédité la cause de ses malheurs. Un père faible, une mère sensuelle – aucune éducation ne pouvait forcer ces deux là à s’élever. Le père n’a jamais pu arriver en affaires, plein d’imagination mais calant sur toute réalisation concrète (l’inverse de son beau-père, architecte). Il vivait de luxure tout en renvoyant à demain les éternels problèmes d’argent. « Que vaut l’intelligence sans le caractère » ? p.691. La mère n’a jamais pu se défaire du sexe, qu’elle n’avait connu qu’avec son mari, prise jeune et « ravie » jusqu’à la fin. Elle n’a pas divorcé, n’a pas protégé ses enfants, n’a pas refait sa vie ailleurs, « lâche devant son désir, comme lui » p.762 et « victime de son éducation » p.693. Mais le milieu débilitant des villes n’arrange rien : « La mauvaise hygiène, cette longue retraite confinée au fond des appartements qui au siècle dernier a privé à un point incroyable presque toutes les classes de la lumière et de l’air les avaient rapidement réduits ; mais la lésine morale avait fait plus encore » p.686.

Comme Balzac, Drieu voit le Préjugé catholique et petit-bourgeois engoncer les gens dans la routine du malheur en ces années 1890-1914 dite « la Belle époque ». On ne dira jamais assez combien l’Église – comme toutes les croyances rigides – a tordu les âmes en les corsetant de tabous. Le curé maquignon plaçait les filles comme les chevaux, en mentant sur leurs dents. Le mariage était affaire d’argent, de dot et d’espérances, pas d’amour – il viendrait avec le sexe, peut-être, sinon tant pis, la vertu et la piété en tiendront lieu. D’où cet humour balzacien de l’auteur : avant les fiançailles, les deux familles se testent « pourtant, vers le milieu du repas, tout s’éclaircit d’un coup. Camille désira Agnès. Cela arriva entre le gigot aux flageolets et le foie gras avec salade » p.585. Chaque famille tente de renforcer sa position en s’alliant un peu plus haut. Divorcer, cela « ne se fait pas », et tout est dit. Mieux vaut la faillite que la séparation, il faut tenir son « rang social ». Ce pourquoi Drieu vomira toute sa vie cette inversion bourgeoise des choses : faire passer son intérêt avant ses besoins. « Les petites gens s’effraient de voir sortir les leurs de la régularité médiocre, temple de l’honnêteté dont ils se sentent dépositaires dans la société » p.639.

petits blonds

Drieu se réinvente en Yves, petit garçon mince et pâle, éperdu de sensiblerie et d’admiration pour Napoléon, mais au final lâche et faible comme son père, tenu par la luxure comme sa mère. Il souffre de n’être pas aimé : « Entendant son père l’interpeller, Yves avait attaché les yeux sur lui encore plus vivement qu’auparavant, avec soudain une gratitude éperdue. Alors qu’il croyait qu’enfin son père allait s’occuper de lui, il fut déçu comme à son entrée » p.595. On a de la peine pour le gamin. Autoportrait à vingt ans : « Il était long, mince, flexible au point de paraître fragile » p.735. Mais il enjolive par l’amour qu’il avait pour une fille de la haute son échec à Science Po, et se glorifie au final d’être tué à la guerre. Il se crée aussi une sœur, Geneviève, de deux ans plus jeune que lui, qui l’aime et l’admire, dédoublement narcissique du moi, et peut-être penchants homosexuels allant jusqu’à séduire par elle son meilleur ami. Mais il ne peut s’empêcher de se vautrer avec délices dans le mépris de soi. Suicidaire perpétuel, Drieu… qui cherchera le salut dans le fascisme, cette grande fraternité raciale qui voue un culte à la force – tout ce dont il a manqué dans sa famille.

Des rêveurs petit-bourgeois, pas des hommes d’action – que lui rêve d’être.

Pierre Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie, 1937, Gallimard l’Imaginaire 1995, 364 pages, €8.60

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Le numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

Tous les romans de Drieu La Rochelle chroniqués sur ce blog

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Yasunari Kawabata, Les belles endormies

 yasunari kawabata les belles endormies

« La petite de cette nuit est chaude. Pour un soir où il fait si froid, c’est exactement ce qu’il fallait » p.89. Nous sommes au Japon dans les années 1950 et le monde ancestral a changé : on ne trouve plus de filles complaisantes de 14 ans. L’âge est venu, lui aussi, et une fois vieillard, tout bonheur en ce monde se paie.

C’est ainsi que le vieil Eguchi, 67 ans, se retrouve dans le lit d’une très jeune fille nue (mais de plus de 16 ans), endormie. Par un ami de son âge, il a appris qu’une auberge de campagne offrait ainsi du réchauffant aux mâles lassés de la vie et n’en pouvant mais. Les filles sont mises en sommeil par un somnifère puissant. Les vieillards peuvent les toucher, les caresser, mais ils ne peuvent aller plus loin, devenus impuissants. Ils n’ont pas en face d’eux le regard dégoûté de la jeunesse en éveil envers leurs corps décrépits, ils peuvent serrer une dernière fois contre un corps lisse, chaud et souple. « Elle n’avait pas un fil sur le corps et ne se réveillerait en aucun cas » p.93.

Jouir en pensée et au toucher d’un corps vierge, quel bain de jouvence pour ceux qui voient la mort approcher ! Nous sommes dans cet hiver japonais où la nature se fige, saison chère au pessimisme de l’auteur. Tout se ralentit, tout ce qui vit est plus beau parce qu’il résiste. Le froid fait s’emballer la vie, les corps tout nu des gamins dans la neige (Pays de neige) ont cette vivacité de l’énergie interne, la coloration de la joue des jeunes filles est avivée par la température de glace. Pour vivre encore un peu, le spectacle de la jeunesse en feu est nécessaire. Même endormie.

La nature est omniprésente dans ce roman qui se passe dans une chambre. Il y a l’initiation avant la porte de l’auberge, les bruits naturels autour de la chambre, la température. L’auteur en rend compte de façon sensuelle. « Le ciel d’hiver, sombre depuis la matin, avait au crépuscule tourné à la pluie fine. Celle-ci avait fait place à son tour à de la neige fondue. (.. .) Ces flocons blancs étaient peu nombreux et semblaient mous. Ils fondaient dès qu’ils tombaient sur les pierres plates qui permettaient d’atteindre l’entrée » p.85.

Eguchi sommeille donc près de ces corps nus et sains qui n’en ont pas conscience. Il ne leur vole rien, ne les marque pas, il se contente d’être à côté. Juste pour le souvenir et les rêves qui viennent en foule durant le sommeil. Des fantasmes aussi, parfois atroces de destruction car qui veut quitter la vie voudrait que toute vie cesse autour de lui. Puisqu’il ne peut plus, il voudrait que plus personne ne puisse. Mais ce n’est pas comme cela que la nature fonctionne. La vie va, éternel recommencement comme ce bruit lancinant des vagues qu’il entend se briser sur la falaise dans le silence des nuits.

La nature, au Japon, donne des leçons de sagesse. Tel est le shinto qui croit que l’âme humaine est reliée aux âmes des sources, des arbres et des monts ; tel est le zen qui aspire à se fondre dans l’harmonie cosmique. Nous sommes dans la tradition nippone, et nous sommes pourtant à la fin des années 1950 où le Japon, vaincu, s’est vu imposer la vie américaine matérialiste, consommatrice, égoïste. Les belles endormies sont aussi un message à la jeunesse : ne vous laissez pas emporter hors nature !

La morale de quakers des puritains anglo-saxons ne vaut pas la sagesse immémoriale accumulée par les Japonais. Coucher avec de très jeunes filles n’est pas « moral » ? Mais quelle est donc cette morale qui délaisse les enfants tout seul, la clé autour du cou pour rentrer chez eux ? Qui laisse les adolescents enfermés dans leurs problèmes parce que les adultes immatures et égoïstes ont autre chose à faire ? Qui fait mourir les vieux isolés, entourés de machines ? L’auberge est-elle moins humaine que l’hôpital ? Passer doucement de la vie charnelle à l’existence de fantômes (p.100), n’est-il pas mieux que la brutalité occidentale qui tranche l’âme (invisible) du corps (devenu viande) ?

L’érotisme aboutit ainsi à une méditation sur l’existence. Ce qu’on a accompli, pas toujours très joli, la jeunesse que l’on a brûlée avec insouciance, les gens dont on n’a pas vu la beauté à temps, ni la tendresse. Le corps nu de la jeunesse à côté fait surgir des émotions qui incitent à penser. Tout l’être se met en mouvement pour le bilan final. C’est ainsi qu’une existence naturelle se boucle : le seuil de la mort ramène à la douceur d’enfance.

Un beau roman d’hiver, anachronique et amoral (mais loin d’être immoral !), qui fait pénétrer un peu dans la tradition japonaise.

Yasunari Kawabata, Les belles endormies, 1961, Albin Michel 2003, 192 pages, €13.11 

Kawabata a reçu le Prix Nobel de littérature en 1958.

Les numéros des pages font référence à l’édition 1992 du Livre de poche.

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Sexe et sensualité antique

Guilia Sissa Sexe et sensualite

Un titre séduisant pour un vaste programme qui parcourt un millénaire d’amours antiques. Ce qui est intéressant est que Giulia Sissa, tête chercheuse au CNRS soit aussi professeur de théorie politique et de civilisations de l’Antiquité à UCLA (University of California Los Angeles). Sans entrer dans la querelle de dictionnaire pour savoir qui est homo ou hétéro, sans entrer dans les chapelles de genre pour définir homme ou femme, elle revisite les discours « depuis la médecine jusqu’à la philosophie, la rhétorique, le théâtre, la poésie ou le roman » p.273 – et le droit comme les institutions.

Elle n’hésite pas à critiquer les hypothèses hasardeuses de Michel Foucault et son « discours anesthésique », en se fondant sur les textes. Il s’agit du penser, parler et vivre des Grecs et des Romains et les interrogations sont cinq : « il y a deux sexes et deux genres ; les corps sont sexués, les corps sont exemplaires ; le désir, par sa nature insatiable, est ce qui met la pensée éthique au défi ; le désir désire le désir de l’autre. C’est le jeu de la séduction qui aboutit au plaisir des sens ; c’est l’échec de la réciprocité qui fait l’amour tragique » p.275.

ados nus garcon fille

Nous sommes avant la haine du corps terrestre, hérité de saint Paul (1ère Épitre aux Corinthiens). Dans la cité antique, les corps sexués s’affichent partout, fièrement, corps féminins et masculins nus, rappel constant de la différence des sexes et de leur complémentarité. Car ni les Grecs ni les Romains ne sont « tous pédés », comme la vulgate voudrait le croire. Ils sont indifférents à ce genre de distinction mais emplis de la sensualité des corps dans leur vénusté. « Seins ronds, ventres légèrement bombés, gestes langoureux ou pudiques d’une part ; muscles définis, maintien fier et allure martiale, de l’autre » p.281. La nudité chante le corps joyeux, la virilité et la féminité officiels. L’éducation physique était une façon de souligner l’anatomie en amplifiant le dimorphisme sexuel.

jeunesse nue athenes et olymppie

On ne naît pas homme, on le devient : par le climat, l’éducation, l’éveil à la puberté. « Or, parce que la féminité infantile fait partie de la mémoire du corps, ce n’est pas une inversion ni une perversion, mais la prolongation artificielle d’un état qui, par nature, doit évoluer – de même qu’il faut que jeunesse se passe. Ce n’est pas un drame non plus » p.286. Un homme fait est légitime à désirer un éphèbe, il lui faut seulement faire attention, par morale exigeante, à ne pas le déformer et à l’élever au niveau viril exigé de la société. La consommation sexuelle n’est admise que pour les esclaves, pas pour les futurs citoyens.

Se donner aux autres hommes peut être faute politique, tolérée si elle reste discrète, mais refusée si l’efféminé prétend aux charges de la cité. Le discours d’Eschine contre Timarque est un exemple ici largement analysé. Si les aristocrates sont réputés vertueux par naissance et éducation, les démocrates ne sont jugés adultes responsables que par le regard de tous. Actes et mœurs sont les seuls critères pour leur faire confiance dans les affaires publiques. Platon contre Eschine, Le Banquet vs Contre Timarque, la convivialité cultivée contre l’agora des travailleurs pères de famille – c’est tout l’écart des mœurs entre l’aristocratie de l’esprit et de la fortune (portés aux jeunes garçons) et les Athéniens ordinaires (plutôt hétéros conservateurs).

ephebe nus cybele de corinthe

« Dans une relation pédérastique de qualité (…) l’homme qui, du fait de son âge et de son expérience, prend l’initiative d’une liaison doit vouloir du bien à son partenaire, et lui faire du bien. L’intérêt érotique pour une jeune personne, et non pas pour une chair fraîche, doit se prolonger longtemps, ce qui projette l’amour bien au-delà de l’adolescence (…) Se fixer sur des garçons pubescents parce qu’ils sont tendres et duveteux, pour enfin les quitter l’un après l’autre, dès que leur virilité se confirme : voici un comportement ignoble » p.123. Dans la culture populaire d’Athènes, la féminisation du garçon est une obsession et un cauchemar. Car la femme a la luxure gourmande, sans limites.

« Ce que j’espère avoir ajouté », dit l’auteur, « ce sont d’abord les arguments sur la priorité du désir, sur la transformation de la puberté, qui est à la fois transsexuelle et sensuelle, sur le jeu de miroirs entre discours différents, d’éloge ou de blâme, sur l’inexistence d’un rapport à sens unique entre pénétration et pouvoir et, surtout, sur la véritable absurdité de la dichotomie entre actif et passif, alors que les textes célèbrent, ou dénigrent les couples » p.293. Impact de la beauté, contagion du désir, durée dans l’attachement amoureux, c’est tout cela qui mène du mécanique (qui fascine nos contemporains) à la sensualité (réhabilitée des Antiques). « Je définis la sensualité comme tout ce qui exprime l’intensité intentionnelle de l’érotisme ; comme son irradiation esthétique, c’est-à-dire sensible d’un corps à l’autre » p.295. Quel que soit son genre, la sensualité est toujours un peu féminine. D’où la balance entre l’hommage à la virilité et la crainte de la mollesse, qui perd les cités (Sparte) et les empires (Rome).

seins nu et foot nu ado

Mais tout commence par le désir insatiable des femmes : on serait tellement bien, entre hommes, à converser agréablement lors d’un banquet – dit le philosophe – s’il ne fallait assurer enfants, richesses et attentions à l’épouse pour perpétuer la société… « Il y a une Antiquité fluide et femelle, toute à redécouvrir, dans ses accents propres qui n’ont rien à voir avec le pouvoir, indûment surestimé, d’une virilité violeuse et conquérante sur une féminité triste, inerte et chosifiée » p.18.

En Grèce, au commencement était Éros, l’entremetteur des contraires, capricieux et volage comme un petit garçon. Mais il faut distinguer les siècles : au VIIème (avant), dans le monde homérique, le désir est le passé du plaisir (désir-besoin, plaisir-soulagement) ; au Vème siècle des tragédies, l’amour est chimérique et désespéré d’absence, d’indifférence ou d’infidélité de l’être aimé ; au IVème siècle, chez les philosophes, le désir est insatiable, le plaisir dérisoire, mais le marchepied pour l’élévation de l’âme (et du disciple).

Rome est née de Vénus qui a fécondé Anchise, Romulus et Rémus sont nés d’une esclave qui s’est enfilée seule sur un phallus dressé dans l’âtre du roi Alba. Les rustres Romains ont dû enlever des Sabines pour les violer et assurer leur descendance. Tout l’art érotique de Rome sera de civiliser ces soldats-laboureurs. Ovide invente donc l’Art d’aimer, où toutes les femmes ne demandent qu’à être séduites, mais où l’homme doit ruser, amadouer, faire le siège avant de pousser la capitulation. C’est le jeu du désir, l’exacerbation de la sensualité plutôt que le sexe brut. Magnifier la femme (ou l’éphèbe) est mensonge, mais les deux finissent par y croire un peu. Magie de l’amour qui transfigure. Mais attention à la mollesse, elle prépare la décadence.

« Le phallus est une obsession romaine » p.250. L’idéal masculin est une fermeté du corps entier, érigé comme le pénis, image du caractère droit et de l’austérité ferme. A Rome, « il n’y a rien de mal pour un adulte à faire la cour à des garçons, dans la mesure où ces actes accomplis sur ces membres encore proches du féminin – et sexuellement malléables – n’en compromettent pas le développement naturel et la future masculinité » p.253. Dès 12 ans le garçon découvre les premières pulsions érotiques et commence à désirer ; il séduit et les poèmes de Catulle le célèbrent. Mais si le désir est spontané, l’amour s’apprend, y compris entre sexes opposés, c’est tout le message du roman Daphnis et Chloé.

Nous avons gardé du latin cette obsession de la virilité affichée, si nette dans les banlieues ou dans les engueulades entre automobilistes. Les Grecs étaient moins machos, autrement plus subtils. Les figures complexes d’Ulysse et Pénélope, d’Achille et Patrocle, d’Agamemnon-Iphigénie-Clytemnestre, d’Antigone, d’Agathon et de Phèdre nous parlent toujours.

Un beau livre fort instructif, facile à lire, d’une écriture un peu bavarde, mais disons lyrique et sensuelle, qui renouvelle le sujet avec érudition.

Giulia Sissa, Sexe et sensualité – la culture érotique des anciens, 2011, Odile Jacob, 329 pages, €23.99

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Brunetti passe à table

Connaissez-vous Venise ? Oui, mais la Venise actuelle, celle où les habitants vivent tous les jours ? Rien de tel que de suivre Donna Leon, américaine qui travaille depuis 40 ans dans la ville. Elle a créé le personnage du commissaire Brunetti, plus vrai que nature, humaniste et gourmand, qui adore sa famille et Venise. Quoi de mieux que de suivre ses traces pour bien manger ?

« Mangia, mangia, ti fa bene », ce cri du cœur qu’on croirait sorti de la poitrine opulente d’une mamma italienne est en fait toute une philosophie : celle du bien vivre. Mange, mange, ça te fera du bien ! Goûter les produits est une pause sensuelle dans le cours d’une existence agitée ; un moment convivial à passer à table ou au comptoir avec ses enfants ou son collègue ; un amour revivifié pour l’épouse qui sait si bien concocter. A moins qu’on ne s’y mette soi-même, au risque de l’expérimentation. Vouloir bien manger est un acte positif, un élément de santé et une déclaration d’amour. A la nature qui offre ses produits, aux commerçants avec qui l’on discute, aux convives à qui l’on fait goûter, aux proches que l’on soigne par l’alimentation. Il y a du sens à être sensuel : c’est vouloir n’être pas que cérébral, mathématisé jusque dans le comportement comme l’Éducation nationale nous déforme. C’est vouloir être complet et jouer de toutes les notes du piano corporel ; c’est être dans le monde et ne pas se croire au-dessus.

Contre la malbouffe, l’Américaine d’origine irlando-allemande (et peut-être un brin italienne) Donna Leon s’est associée à son amie vénitienne Roberta Pianaro, orfèvre et ménagère, pour cuisiner simple et bon. Brunetti passe à table, il avoue : il aime bien manger et manger vénitien. Ce sont près de cent recettes qui sont détaillées ici, illustrées par les dessins désuets de Tatjana Haupfmann. Vous saurez tout sur les antipasti (entre apéritif et hors-d’œuvre), sur les premiers plats (souvent de pâtes, mais qui peuvent servir de plat principal), sur les viandes, poissons et fruits de mer, sur les légumes à la vénitienne, enfin sur quelques desserts au doux nom de dolci (prononcer dolchi).

Mais ce livre de recettes n’est pas qu’utile, il sait aussi se faire « lire ». Le détail des plats est entrecoupé de récits inédits de Donna Leon, bonne journaliste de la bouffe quand elle s’y met, et d’extraits des enquêtes du commissaire Brunetti, ces moments où il se met à table. Paola sa femme concocte des petits plats savoureux selon les saisons, les ados dévorent tout en testant leur roublardise, le commissaire se détend, après un verre de vin blanc ou autre dolcetto.

Que diriez-vous d’une omelette aux courgettes en apéritif (petites portions) ou d’une salade de crevettes, melon et roquette ? Nous pourrions poursuivre par des fusillis aux olives vertes que Brunetti déguste en terrasse dans ‘La petite fille de ses rêves’ ou (ma spécialité) des spaghettis aux moules. Brunetti préfère des tagliatelles aux cèpes, question de saison (‘L’affaire Paola’), de même que le risotto à la courge, bien vu en automne (‘Mort en terre étrangère’). Avec bien sûr du parmesan.

Pour l’hiver, les légumes ne sont pas en fête mais les endives au speck sont un délice. Sinon, laissez-vous tenter par les courgettes à la ricotta, tendres et crémeuses à souhait ! Quant aux « carottes savoureuses », elles sont le délice de Brunetti, d’autant qu’elles sont assaisonnées de tomates et de poireaux, relevés de raisins secs, de gingembre frais et d’huile d’olive.

En poisson, vous aurez le choix qui nage dans la lagune, notamment les lottes, cuisinées à la tomate (‘Requiem pour une cité de verre’) ou aux poivrons jaunes, les soles aux artichauts émincés et à la roquette (‘De sang et d’ébène’), l’espadon pané aux câpres – et le loup au four, un met d’exception dans ‘Une question d’honneur’. Mais si vous préférez le blanc de poulet aux artichauts, recette facile en 20 mn, pas de problème. Pas plus pour le lapin aux olives et à la saucisse, délicieux avec les copains des enfants dans ‘Une question d’honneur’. C’est dans ‘Le meilleur des fils’ que Brunetti déguste avec Chiara et Raffi du filet de veau aux graines de fenouil, ail, romarin et lard dont la simple énumération met l’eau à la bouche. Paola peut aussi cuisiner le veau en ragoût aux aubergines. Mais les frimas qui s’annoncent (Venise est proche des Alpes !) font apprécier un bon ragoût de porc aux cèpes et polenta dont vous me direz des nouvelles. Son évocation paraît d’ailleurs dans ‘Péchés mortels’, c’est dire !

Pour terminer en douceur, rien de tel qu’une demi-pomme au four avec crème pâtissière et crème fouettée, un peu long à faire mais facile et qui fait chaud à l’estomac comme au cœur. Vous avez aussi le choix entre une tarte aux pommes, citron, oranges et Grand-Marnier, célèbrée dans ‘Mortes eaux’, le gâteau aux poires à la crème pâtissière d’ ‘Une question d’honneur’, ou les cerises frites en beignets.

Toute cette énumération culinaire, élevée au rang d’œuvre littéraire entre deux meurtres sanglants, ne vous donne-t-elle pas envie de vous mettre au fourneau ? Rien ne coûte d’essayer, vous ferez des heureux, à commencer par vous.

Buon appetito !

Donna Leon et Roberta Pianaro, Brunetti passe à table – recettes culinaires de R.P et récits de D.L (A Taste of Venice : At Table with Brunetti), 2010, Points policier, Seuil janvier 2012, 307 pages, €6.65 ou – pour offrir un bon livre de recettes – l’édition Calmann-Lévy 2011, 275 pages, €21.13

Quelques romans de Donna Leon chroniqués sur ce blog 

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La France va-t-elle rater la postmodernité ?

Article repris sur Medium4You.

Au train où vont les choses, difficile de suivre. J’ai donc pris l’Express du 15 août pour me mettre sur les rails d’un sociologue décalé, Michel Maffesoli. Il analyse la postmodernité autrement que les autres, il remet la France en place dans un monde devenu global. Oh, certes, il n’encense pas Mélenchon comme « tout le monde » (comme l’avant-garde progressiste qui se croit le tout du monde), il est honni de la gauche à la mode, celle qui blablate dans les quartiers bourgeois en s’habillant peuple, se croyant révolutionnaire parce qu’habitant rue Daguerre plutôt que boulevard Saint-Germain. Mais il faut entendre Maffesoli parce qu’il touche juste – même si la traduction politique de ses dires reste l’affaire de chaque conviction.

Il expose que la modernité cartésienne des Lumières, inventée par la France au XVIIème siècle, arrive en fin de course. La chute des utopies globales, marquée par l’effondrement de l’URSS et par la conversion de la Chine populaire aux affaires, s’accompagne du krach de la raison pure, incarnée par la finance mathématisée qui a explosé en 2007. Nous entrons donc dans une ère de postmodernité qui s’invente sous nos yeux, aidée par les techniques de l’information et de la communication et par l’ouverture totale du monde – l’ex-tiers monde devenant pays émergents (à grande vitesse).

La France a vécu sur ses lauriers de raison, de progrès, de travail, croyant que la révolution périodique permet d’avancer socialement en droite ligne d’un horizon défini par les intellectuels. Où sont les intellectuels aujourd’hui ? Probablement plus aux États-Unis, en Inde et en Chine – ou même en Europe de l’est – qu’en France… Les valeurs hexagonales de certitudes, de positivisme et de commandement ne sont plus d’actualité. Elles ne sont plus des stimulants mais des pesanteurs. Les ères gaulliste et mitterrandienne sont bien du siècle dernier.

La nouveauté du monde veut le léger, peu embarrassé de principes, de morale ou de lois intangibles. La loi demeure, mais contingente et réformable ; la morale est remplacée par l’éthique, mieux adaptée aux situations toujours particulières ; les principes disparaissent au profit des expériences. Souplesse, intelligence, sensations supplantent rigidité, raison pure et bienséance. L’ère de la pensée unique a vécu. Dionysos est préféré à Apollon, bien que les deux doivent marcher main dans la main pour l’équilibre humain. Le balancier va vers l’ivresse immédiate, matérialiste et sensuelle, au détriment de l’ordre immuable et glacé des abstractions. Il s’agit de s’ajuster au coup par coup plutôt que d’avoir un plan. De s’appuyer sur ses proches, sa bande, son réseau, plus que sur des appareils, partis et associations, ou sur des gourous référents.

Ce pourquoi Michel Maffesoli voit en Nicolas Sarkozy un animal politique mieux adapté au monde postmoderne que François Hollande. Le « sale gosse » arriviste et agité est en phase avec l’ambiance de débrouille permanente qui est exigée d’un monde qui bouge. Combinazione et trafics permettent de s’adapter bien mieux que grands principes et morale intangible. Le mouvement permanent est tragique, l’aspiration à l’immobilité dramatique. Drame hollandais, tragique sarkozien : même si cette opposition du sociologue est un peu caricaturale à mon goût, elle a le mérite de placer les enjeux. La France lasse, qui a voté Hollande d’assez peu, surtout parce qu’elle avait le tournis, se veut « un pays de fonctionnaires avec, à la clé, la production de normes (…) Seulement notre pays risque de passer à côté de l’évolution du monde actuel, qui exige de l’audace, des prises de risques. » De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! N’était-ce pas le révolutionnaire Danton qui l’exigeait ?

Observez combien l’ambiance sociale est émotionnelle : musicale, sportive, culturelle, religieuse… Ce ne sont qu’humeurs, buzz, rumeurs. Naissent des solidarités nouvelles comme la colocation ou le couch surfing. Est affirmée la relation permanente en fonction des tribus : amicales, professionnelles, contingentes. L’iPhone, Facebook, Twitter, les réseaux pros tels Viadeo ou Linkedin, entretiennent horizontalement et dans l’immédiat permanent ce qui était hier vertical et fixe (« on se téléphone et on se fait une bouffe », le club de son école, les réunions formelles de l’association favorite, les banquets annuels d’anciens de ci ou ça). L’individu était Un, sous les Lumières ; dans le crépuscule postmoderne, il est plusieurs – selon les circonstances. Il aspirait hier à l’autonomie, base de sa liberté ; il a désormais peur d’être libre car ne se sent pas armé pour être seul. Il veut être avec, coller aux autres, bien au chaud. C’est dommage, mais c’est un fait social.

Pour moi, la philosophie est une méthode de connaissance parce qu’elle est le guide d’un voyage qui éloigne des régions obscures, l’enfer des passions et des illusions, et rapproche des régions lumineuses, science et réalité. La lumière était trop crue et a grillé des ailes ; la tentation de l’obscur revient avec la mode des vampires, des sorciers, des complots, de l’irrationnel et des « contre » médecines, « anti » économie et autres côtés obscurs de la Force. L’ère des tribus recommence… comme dans les années 1930. Ce qui veut dire moins d’État et plus de nations, moins de classes sociales et plus de communautés, moins de syndicalisme et plus de débrouille, moins de famille et plus de bandes, moins de vérité historique et plus de mythes qui confortent, moins de vérités scientifiques et plus de croyances…

Nous n’avons pas fini avec le changement du monde – autant commencer à le penser.

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Oriane Oringer, Brigitte Bardot – A la rencontre de B.B.

Après Anne Sinclair, Claude François et Jean-Paul Belmondo, la journaliste people Oriane Oringer livre un dossier sur le sex-symbol de la France des années 60 : B.B. Prononcez bébé à la française ou bibi à l’anglo-saxonne. C’est une guerrière que cette femme issue d’un milieu petit-bourgeois et découverte à 15 ans par un cinéaste sur un quai de gare. « Libre, sensuelle, insolente, consacrée en Marianne, canonisée par Vadim, Gainsbourg, Godard, Clouzot… Elle est la star absolue » p.134. Les geeks internautes ont même inventé un pseudo en hommage pour leurs happenings : Frigide Barjot. C’est dire la célébrité de celle qui incarna la France des années de Gaulle, la France du baby-boom, la France des Trente glorieuses ! Celle que certains regrettent aujourd’hui…

On peut aimer ou non les idées de la star, lorgnant volontiers sur celles de Marine Le Pen. Elle est de droite, c’est sûr, mais préfère surtout les animaux aux hommes. Blessée dans sa sensibilité, abhorrant l’hypocrisie de la comédie humaine et le machisme de ses maris successifs, elle est absurdement condamnée pour ses propos « racistes ». Est-ce « raciste » de dire que les animaux égorgés souffrent encore pendant plusieurs minutes après l’opération rituelle et qu’il serait « humain » de les étourdir avant ? Qu’une religion demeure archaïque si elle garde des pratiques barbares ? Il y a dans l’antiracisme forcené, idéologique, d’une part des bien-pensants, branchés et bien au chaud dans leurs convictions d’être la Vérité en marche vers le Progrès, une sorte de « racisme » ordinaire, inconscient, qui exclut de fait tous ceux qui ne pensent pas comme eux.

C’est ainsi que l’on déplore le martelage des tombeaux de saints musulmans à Tombouctou – mais qu’on ne veut pas voir la statue de Voltaire voilée depuis fin 2005 dans la cour de la Pyramide au Louvre… Hypocrisie de droite sous Chirac comme de gauche sous Delanoë : Voltaire, auteur du ‘Mahomet’ qui fut un pamphlet contre les Jésuites et contre tous les fanatismes, est mis sous le tapis pour ne pas fâcher les intégristes musulmans. Ces derniers sont à l’islam ce que l’Inquisition est à la chrétienté, c’est-à-dire une dérive sectaire – absolument pas la majorité des Musulmans ! Mais le dire est mal vu. Les bobos qui ne veulent pas d’ennui ni de prise de tête, aiment à se lamenter sur ce qui se passe au loin, sans se rappeler que les révolutionnaires de 1793 ont profané la sépulture des rois de France et coupé la tête aux statues de Notre-Dame – exactement comme les maoïstes idolâtrés par la gauche intello des années 70 et, plus proches, les talibans afghans et les Ansardines maliens. Les bobos aiment à se fâcher dans leur fauteuil – surtout sans rien faire de concret – tandis que leur propre culture est martelée tout autant par les résultats dérisoires au bac (donné chaque année à 8 élèves sur 10 pour ne pas les stigmatiser) que par l’abandon de l’histoire en Terminale (qui n’a dit-on aucune « utilité ») et par l’abandon de l’épreuve de culture générale à Science Po (pour ne pas stigmatiser ceux qui parlent mal le français). Il y a décidément une « bêtise » d’époque, au sens de Flaubert…

Le dossier Oringer sur Brigitte Bardot comprend quatre parties, comme tous les ouvrages de la Collection Privée de l’éditeur (Steve Jobs a été chroniqué sur ce blog). La première est une biographie résumée mais qui se lit très bien, au galop. La suite est un dossier de presse reproduisant des interviews donnée par BB, son thème astrologique (!), enfin des annexes sous forme de phrases culte, d’opinions sur elle, filmographie, discographie, tableau d’honneurs, et bibliographie. Sans oublier un cahier central de photos. Un livre imprimé gros pour les yeux du troisième âge et qui se lira à la plage pour se remémorer cette folle époque.

Oriane Oringer, Brigitte Bardot – A la rencontre de B.B., éditions Exclusif, juin 2012, 255 pages, €19.00 

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Musée Rodin

Auguste Rodin est un grand sculpteur à cheval entre le XIXème et le XXème siècle. Reconnu, officiel, puissant, il n’est pas sans zones d’ombres, revers de son talent. Ses relations avec Camille Claudel, rendue folle, en sont l’un des aspects.

Rodin exalte le mâle, l’homme dominant, musclé, penseur, énergique. Il est bien de son siècle qui croyait tout possible, de Jules Verne à Karl Marx. Il est monumental, aimant la nudité expressive.

Le corps en tension dit l’énergie intérieure, la volonté de faire. Même la pensée ne peut naître que par la contraction du corps sur lui-même.

En 1908, Rodin découvre l’Hôtel Biron par l’entremise de Rainer Maria Rilke, époux de Clara Westhoff, une élève du maître. Cet hôtel particulier bâti en 1730 est sur le point d’être démoli lorsque le sculpteur décide de le louer à bas prix à l’administrateur chargé de la liquidation.

Pour faire sa publicité auprès des marchands et collectionneurs, il coule dans le jardin de trois hectares, retourné à l’état sauvage, quelques-uns de ses bronzes vigoureux.

Proche des Invalides au centre de Paris, nous pouvons en contempler aujourd’hui quelques exemplaires imposants : les Bourgeois de Calais, la Porte de l’enfer, le Penseur sur son piédestal élevé.

Même un Balzac inspiré en robe de chambre et dopé au café, campé fièrement. Beaucoup plus que le VIH – Victor-Marie, comte Hugo – dont le sculpteur n’a retenu que la tête léonine d’un grant’homme content de lui.

Plus  Héraclès archer et quelques femmes nues… Rodin aimait beaucoup les femmes nues : la nudité révèle les êtres.

Le musée est aujourd’hui un établissement public, l’hôtel Biron a été acheté par l’État en 1911. Il assure depuis 1919 la conservation de la collection, deux ans après la mort de l’auteur et selon sa volonté.

Sculptures, dessins, peintures et photographies sont de Rodin ou issues des collections personnelles de Rodin. Il n’y a pas la place pour tout exposer et des expositions sont organisées par roulement, ce pourquoi il faut aller régulièrement au musée.

L’intérieur de l’hôtel vient d’être restauré et ses jardins sont accueillants dès le printemps. Le vert des feuilles domine et donne une aura sensuelle aux bronzes, adoucissant leur aspect athlétique, surtout pour les femmes.

Le plein soleil de midi en été, ou la neige d’hiver, donnent de la dureté aux muscles et rend la chair implacable. Ce sont deux visions extrêmes qu’un visiteur curieux de sensations aimera expérimenter.

Le jardin surtout, par son calme et son étendue, est un paradis pour étudiants en dessin. Camille m’a offert de présenter quelques-unes de ses œuvres ici, et je l’en remercie.

Dessins de Camille de La Comble © droits réservés

Photos Argoul mai 2012

Le site officiel 

Les dessins de Rodin, exposition 2012 sur Argoul.com

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Gauguin amoureux à Tahiti (version alpha : Tehura)

Après le désir pour l’éphèbe, maîtrisé in extremis en le voyant de face (voir note il y a deux jours), vient le désir pour la vahiné. Très jeune, comme de coutume là-bas en ces temps. Voyageant pour se changer les idées et quitter sa maîtresse trop de la ville, il rencontre au hasard une belle maorie d’une quarantaine d’années qui lui demande où il va.

« — Je vais à Itia.

— Pour quoi faire ?

Je ne sais quelle idée me passa par la tête et peut-être sans le savoir disais-je le but réel, secret pour moi-même, de mon voyage :

— Pour y chercher une femme, répondis-je.

— Itia en a beaucoup et des jolies. Tu en veux une ?

— Oui.

— Si tu veux, je vais t’en donner une. C’est ma fille.

— Est-elle jeune ?

— Oui.

— Est-elle bien portante ?

— Oui.

— C’est bien. Va me la chercher.

La femme sortit.

(…) Elle rentra, suivie d’une grande jeune fille qui tenait un petit paquet à la main. A travers la robe, en mousseline rose excessivement transparente, on voyait la peau dorée des épaules et des bras. Deux boutons pointaient dru à la poitrine; sur son visage charmant je ne reconnus pas le type que, jusqu’à ce jour, j’avais vu partout régner dans l’île et sa chevelure aussi était très exceptionnelle, poussée comme la brousse et légèrement crépue. Au soleil tout cela faisait une orgie de chromes. Je sus dans la suite qu’elle était originaire des Tongas.

Quand elle se fut assise auprès de moi, je lui fis quelques questions :

— Tu n’as pas peur de moi ?

— Aïta (non).

— Veux-tu habiter ma case, toujours ?

— Eha (oui).

— Tu n’as jamais été malade ?

— Aïta.

Ce fut tout. Le cœur me battait pendant que la jeune fille, impassible, rangeait par terre, devant moi, sur une grande feuille de bananier, les aliments qui m’étaient offerts. Je mangeai de bon appétit, mais j’étais préoccupé, intimidé. Cette jeune fille, cette enfant d’environ treize années, me charmait et m’épouvantait.

Que se passait-il dans cette âme ? Et c’était moi, moi si vieux pour elle, qui hésitais au moment de signer un contrat si hâtivement conçu et conclu. — Peut-être, pensais-je, la mère a-t-elle ordonné, exigé ; peut-être est-ce un marché qu’elles ont débattu entre elles… et pourtant je voyais bien nettement chez la grande enfant les signes d’indépendance et de fierté qui sont les caractéristiques de sa race.

Ce qui surtout me rassura, c’est qu’elle avait, à n’en pas douter, l’attitude, l’expression sereine qui accompagne, chez les êtres jeunes, une action honorable, louable. Mais le pli moqueur de sa bouche, d’ailleurs bonne et sensuelle, tendre, m’avertissait que le danger était pour moi, non pour elle… une assurance du lendemain, sur la confiance mutuelle, sur la certitude réciproque de l’amour.

Je m’étais remis au travail et le bonheur habitait dans ma maison : il se levait avec le soleil, radieux comme lui. L’or du visage de Tehura inondait de joie et de clarté l’intérieur du logis et le paysage alentour.

Et nous étions tous les deux si parfaitement simples !

Qu’il était bon le matin, d’aller ensemble nous rafraîchir dans le ruisseau voisin, comme au paradis allaient sans doute le premier homme et la première femme.

Paradis tahitien, hâve nave fenua… Et l’Eve de ce Paradis se livre de plus en plus docile, aimante. Je suis embaumé d’elle : Noanoa! »

Paul Gaughin, Noa noa – voyage de Tahiti, 1924, chapitre VII, éditions Bartillat 2011, 135 pages, €9. 63 

Biographie de Gauguin

Peintures de Gauguin 

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Le Clézio, La ronde et autres faits divers

Voici onze nouvelles douces amères, dans le style ancien de l’auteur que poursuit l’horreur économique des années post-68. Toujours l’amour est ailleurs, toujours la civilisation embrigade, enferme, exploite. Ô civilisation ennemie, comme une vieillesse précoce qui atteint les enfants !

Ces nouvelles parlent de « faits divers » à la manière des chiens écrasés des journaux populaires. Les ‘chiens’ sont des gamins ou des adolescentes, des filles mères ou des immigrés, des vieilles chassées par le béton ou un chômeur obligé à voler. Le Clézio conte la sauvagerie dans la ville, la solitude au cœur de la civilisation : « elle emplit l’intérieur du mobile home, c’est elle qui vient maintenant, par vagues de plus en plus serrées, qui vient du fond de la nuit et qui vibre sur les étoiles bleutées des réverbères, et qui fait entendre son terrible silence… » p.42

La ronde est celle des vélomoteurs adolescents dans la ville indifférente, le vol à l’arraché d’un sac à main par une fille qui s’ennuie. La ronde est la tournante de ces garçons à moto, horde sauvage qui hante les parkings et qui entraînent Christine, 15 ans, dans une cave d’immeuble pour tous lui passer dessus. La ronde est le cycle de l’évasion de Tayar au retour en prison, qui croyait retrouver son enfance de berger kabyle alors qu’il ne revoit que les plateaux désolés du bled. La ronde est le temps qui passe sans qu’on s’en aperçoive, la villa Aurore au jardin hier paradis sauvage enfantin, aujourd’hui promise aux démolisseurs. La ronde est la répétition mortelle par son fiancé de la jeune fille happée par le vide, dans un virage de la corniche. La ronde est la réalité qui rattrape le rêve de fuite de deux orphelines mal grandies. La ronde est l’éternel retour de l’immigré qui rêve d’ailleurs quand il est chez lui et de revenir à la maison quand il est ailleurs… Enfermement et éternel sont les deux mots-clés du recueil. Le rat dans sa cage.

Les êtres créés par Le Clézio ne sont jamais bien dans leur peau ici et maintenant. Ils sont hantés toujours, soit par un âge d’or enfantin, soit par un avenir qui n’arrive jamais. Ils sont happés par le béton, le travail, l’administration, les gardiens, le système. Ils restent englués comme la mouche dans la toile, sans jamais espérer s’en sortir. Il ne fait pas bon être un fils de l’auteur, dans ce recueil daté.

Il me rappelle ces déprimes adolescentes, vers l’âge de 15 ans, où le regard détourné d’une fille dont j’étais amoureux suffisait pour assombrir tout ce qui survenait. Les personnages se voient toujours autres qu’ils ne sont : « Il le connaît bien, il le reconnaît. L’enfant lui ressemble, il est tout à fait comme un reflet de lui-même. Il porte les mêmes habits, la longue tunique de laine effilochée autour du cou, qui flotte sur son corps maigre et dessine la forme de ses jambes. Il est pieds nus sur les pierres aiguës, et ses cheveux bougent dans le vent, noirs et brillants comme l’herbe » p.77.

Les lieux magiques sont toujours autres qu’ils n’étaient : la maison, « elle n’avait plus sa couleur d’aurore. Maintenant, elle était d’un blanc-gris sinistre, couleur de maladie et de mort, couleur de bois de cave, et même la lueur douce du crépuscule ne parvenait pas à l’éclairer » p.121.

Les choses ne se sont jamais réalisées telles qu’elles devraient : « C’est ici, pense-t-il, c’est ici, c’est ici… Ici quoi ? Il ne sait pas. L’enfance, l’adolescence peut-être, quand il réalise ce qu’il n’a pas osé faire, courir à travers les broussailles avec une fille, puis rouler tous deux sur la terre brûlée, odorante, parmi les arbustes qui déchirent les vêtements, qui font jaillir les perles de sang sur la peau » p.143. Trop corsetée, la vie ; pas assez sensuelles, les années. Quand la jeunesse peut, elle se brime; quand l’âge mûr ne peut plus, il regrette.

C’est entendu (scie des années 1970), la société est méchante, les ateliers répétitifs, et l’école est un bagne. « David marche jusqu’à la porte de l’école, sans même s’en rendre compte. C’est une vilaine bâtisse de ciment gris qui s’est insinuée entre les vieilles maisons de pierre, et David regarde la porte peinte en vert sombre, où les pieds des enfants ont laissé des meurtrissures, vers le bas » p.254. Avez-vous noté l’opposition ciment sordide et vieilles pierres ? vert espérance et porte de prison ? pieds d’enfants et meurtrissures ? Quoi d’étonnant à ce qu’« Annah manquait l’école presque tous les jours depuis trois mois, pour aller regarder la mer et le ciel » p.241. L’école… Je ne sais pas ce qu’a vécu Le Clézio dans sa pension anglaise, mais il n’aime vraiment pas l’école ! Dans la lignée de l’attitude 1968, certes, mais à ce point !

Le Clézio, La ronde et autres faits divers, 1982, Folio, 281 pages, €5.41

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Dictionnaire amoureux des chats

De « Abyssin » à « Zen », Frédéric Vitoux nous offre 141 entrées sur les « tigres d’appartement » et autres félins domestiques. Il n’existe point de chats pitres, d’où la forme en dictionnaire. Il est dédié aux 5 ou 6 chattes lybiques qui, il y a 10 000 ans, se sont domestiquées pour engendrer les quelques 11 millions de chats français.

Attention ! l’amour des chats ne va pas jusqu’à l’encyclopédie ; il s’agit plus d’un vagabondage amoureux que d’un traité de A à Z. Mais l’on y trouve le chat du Cheshire et surtout ce qui reste de son sourire ; Bébert, chat de Céline, auquel l’auteur a consacré un livre, après sa thèse ; Belzébuth, le chat Fracasse ; le Chat Noir, enseigne du Cabaret du même nom dans le Montmartre 1900, dessiné par Adolphe Willette ; le chat sceptique de l’Annonciation de Lorenzo Lotto ; le temple aux chats de la déesse Bastet à Bubastis ; jusqu’aux « camarades chats » du musée de l’Hermitage à Léningrad, bouffés lors du siège de 1941-44, qui avaient été établis ès droits et qualités par décret de SM Elisabeth Première et importés à grands frais de Kazan – maintenus dans les lieux par Lénine pour défendre les œuvres des méfaits sournois des souris contre-révolutionnaires.

On y trouve de tout dans ce bric-à-brac pour chats. Y compris d’ailleurs des digressions innombrables qui ont empêché l’auteur de faire court et des raccourcis de la conversation familière comme cet étonnant « c’est eux qui… » (p.598) peu digne d’une signature « de l’Académie Française » ! Mais, comme dit l’auteur si volontiers, passons.

Le chat est un personnage à part entière, à la voix de clarinette selon Prokofiev. Une enquête de 2005 montre qu’un quart des ménages français héberge un chat et qu’ils sont 1,6 par foyer, à 23% trouvés, le reste donné ou acheté. On disait du chat qu’il était le croisement d’un singe et d’une lionne qui s’ennuyaient durant le Déluge (p.144). On l’a divinisé en Égypte sous ses traits femelles d’une fille du Soleil, symbolisant le foyer, la maternité et l’énergie charnelle. Souvent les peintres l’ont représenté dans un coin du tableau (p.137), en clin d’œil pas dupe qui s’amuse du sérieux humain, en démolisseur des illusions sociales, rappelant que l’instant est le seul absolu. Hédoniste, libertaire, goinfre, sensuel, territorial, le chat ancre dans la réalité et dans le maintenant. Cattus en latin, ailouros en grec, il est appelé myeou en vieil-égyptien, ce qui n’est pas mal trouvé.

Peintres, musiciens, cinéastes, photographes, auteurs de bandes dessinées ou de dessins animés, publicitaires, ont usé et abusé du chat. Qui ne se souvient de Félix le chat, de Grosminet, de Tom (& Jerry), jusqu’au Chat (tout court) et au chat du rabbin de Sfar ?

Mais ce sont les écrivains qui vivent le plus souvent une histoire d’amour avec leurs chats. Peut-être parce qu’ils sont rêveurs et silencieux comme lui, présence amicale, chaude et sensuelle ? Innombrables sont les écrivains cités, ils n’ont pas tous leur entrée pleine et entière mais sont évoqués de-ci delà, en passant : Arland, Aymé, Balzac, Banville, Bauchemin, Baudelaire, Buffon, Carroll, Céline, Champfleury, Chandler, Chateaubriand, Claudel, Colette, Dickens, Eliot, Fabre, Faulkner, Gautier, Giono, Hemingway, Hérodote, Highsmith, Hoffmann, Hue, Hugo, Kipling, La Fontaine, Léotaud, Lovecraft, Maillart, Mallarmé, Malraux, Maupassant, Michelet, Moncrif, Montaigne, Morand, Perrault, Poe, Shikibu (Dit du Genji), Van Vechten, Vialatte, Wells. Et l’auteur en oublie…

Il est rappelé que « la couleur noire nuit beaucoup au chat dans les esprits vulgaires » (Moncrif) et qu’en 1773 encore, on brûlait 13 chats à la saint Jean sur la grand place de Metz. Louis XIII enfant avait obtenu leur grâce auprès de son père lorsque cela fut fait pour la dernière fois à Paris. On croyait que les yeux des chats noirs étaient des braises de l’enfer et que les minets étaient les émissaires du Diable, accompagnant les sorcières au sabbat, la nuit venue, pour toutes les orgies de chair jeune fantasmées. La « chatte » , de même que de l’autre bord « les minets », restent des symboles sexuels bien connus que les peintres se font un malin plaisir à rappeler… Certains l’aiment chaud, en témoigne une recette gastronomique du 16ème siècle pour accompagner ces charmantes bêtes dont la chair a la consistance du lapin, rôti à l’ail et à l’huile (p.132).

Évoquons, par contraste, la vie de Micetto, chat de Pape né au Vatican et qui finit ses jours heureux sur les genoux de Chateaubriand. De même Oscar, le chat qui accompagne les mourants dans un hôpital américain contemporain. Le premier chat timbré apparaît à la poste espagnole en 1927. La meilleure histoire belge sur les chats est authentique : un orgue d’où dépassaient les queues de chats aux voix de diverses octaves, pour célébrer Charles Quint. Le proverbe chinois le plus judicieux : « il est difficile d’attraper un chat noir dans une pièce sombre, surtout quand il n’y est pas » (les adeptes du libéralisme vaudou, qui aiment à inventer leur poupée « capitaliste » pour mieux la piquer sans craindre de représailles, devraient s’en inspirer).

Cocteau disait fort justement : « Si je préfère les chats aux chiens, c’est parce qu’il n’y a pas de chat policier. » Et pour rester dans le registre démocratique, citons ce mot de Churchill : « Les chiens vous regardent tous avec vénération. Les chats vous toisent tous avec dédain. Il n’y a que les cochons qui vous considèrent comme leurs égaux. »

Vitoux donne sa définition du chat à la page 489, aux deux tiers de son livre : « Avec son cerveau de 31 grammes et son indice de céphalisation 1/90, il a réussi à mettre l’homme dans sa poche, à s’installer chez lui, à lui voler son oreiller ou son meilleur fauteuil, à se faire servir des repas copieux à des heures régulières, à faire ses griffes sur son canapé et à mettre en charpie ses doubles rideaux, tout en continuant à être le roi de la maison. » Léonard de Vinci, qui est en épigraphe, disait de ces bêtes : « Chaque chat est un chef d’œuvre. » Ceux qui connaissent les chats seront d’accord ; ceux qui ne les connaissent pas ou les craignent (pour d’obscures raisons à psychanalyser) ont tort. Paul Morand : « les chats ne sont énigmatiques que pour ceux qui ignorent le pouvoir expressif du silence. »

Il y a même, en honneur d’un défunt blog, une Fugue pour chat en sol mineur de Scarlatti !

Frédéric Vitoux, Dictionnaire amoureux des chats , Fayard 2008, 721 pages

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Le Clézio, L’Africain

Colette Fellous, productrice à France Culture et directrice de collection au Mercure de France, avait sollicité des écrivains pour qu’ils publient leurs « Traits et portraits ». Le prix Renaudot 1963, Prix de l’Académie Française 1981 et Prix Nobel 2008 Jean, Marie Gustave Le Clézio s’est exécuté. Il nous livre un petit peu de lui-même dans ces 7 chapitres illustrés de 15 photos prises par son père.

Car l’Africain est son père, Anglais médecin tropical envoyé par l’Empire sur les franges du Nigeria et du Cameroun 22 ans durant. Ce père qu’il n’a connu qu’à l’âge de 8 ans, séparé par toute la guerre et l’Occupation. Ce père sévère qu’il acceptait mal et dont il n’a découvert les qualités humaines et sociales qu’une fois devenu adulte. « Ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m’a manqué, sans regret, sans illusion extraordinaire » p.121 Celui qu’il a connu en débarquant à Port Harcourt, en 1948 avec son frère d’un an plus âgé, « était dur, taciturne ». « Il était inflexible, autoritaire, en même temps doux et généreux avec les Africains qui travaillaient pour lui à l’hôpital et dans sa maison de fonction. Il était plein de manies et de rituels que je ne connaissais pas, dont je n’avais pas la moindre idée : les enfants ne devaient jamais parler à table sans en avoir reçu l’autorisation, ils ne devaient pas courir, ni jouer ni paresser au lit. Ils ne pouvaient pas manger en-dehors de repas, et jamais de sucreries. Ils devaient manger sans poser les mains sur la table, ne pouvaient rien laisser dans leur assiette et devaient faire attention à ne jamais mâcher la bouche ouverte » p.106. On comprend qu’avec un tel père anglais tendance Victoria les relations soient d’emblée difficiles pour deux gamins turbulents habitués aux femmes et aux « oncles » âgés.

Heureusement, il y eut l’Afrique, la violence des sensations, des éléments, des appétits, la présence intime des corps, de la végétation, des insectes. « En Afrique, l’impudeur des corps était magnifique. Elle donnait du champ, de la profondeur, elle multipliait les sensations, elle tendait un réseau humain autour de moi » p.13. Violence et liberté, telles furent les leçons de l’Afrique pour les petits Blancs débarqués. « L’Afrique était puissante. Pour l’enfant que j’étais, la violence était générale, indiscutable. Elle donnait de l’enthousiasme. Il est difficile d’en parler aujourd’hui, après tant de catastrophes et d’abandons. Peu d’Européens ont connu ce sentiment » p.21. C’est là « que j’ai vécu les moments de ma vie sauvage, libre, presque dangereuse. Une liberté de mouvements, de pensée et d’émotions que je n’ai plus jamais connus ensuite » p.24 Il racontera cette enfance en se poussant en âge et en imagination (et en éliminant toute trace de son frère…) dans ‘Onitsha’, un grand roman d’initiation. Il se plaira d’ailleurs à se dire conçu en Afrique, avant que sa mère ne vienne accoucher en Europe.

L’Afrique sauvage et belle, pas celle de la colonisation. Là, il rejoint intellectuellement son père. « C’est cette image que mon père a détestée. Lui qui avait rompu avec [l’île] Maurice et son passé colonial, et se moquait des planteurs et de leurs airs de grandeur, lui qui avait fui le conformisme de la société anglaise, pour laquelle un homme ne valait que par sa carte de visite, lui qui avait parcouru les fleuves sauvages de Guyane, qui avait pansé, recousu, soigné les chercheurs de diamants et les Indiens sous-alimentés ; cet homme ne pouvait pas ne pas vomir le monde colonial et son injustice outrecuidante, ses cocktails parties et ses golfeurs en tenue, sa domesticité, ses maîtresses d’ébène prostituées de quinze ans introduites par la porte de service, et ses épouses officielles pouffant de chaleur et faisant rejaillir leur rancœur sur leurs serviteurs pour une question de gants, de poussière ou de vaisselle cassée » p.68.

L’Afrique sensuelle et brutale est la madeleine proustienne de Le Clézio, le fouet des sens sur sa peau d’enfant, la brûlure sur son cœur, l’empreinte sauvage sur son âme. Il évoque page 119 comment aujourd’hui, en marchant dans les rues, il lui arrive de ressentir des bouffées d’Afrique sur une odeur de ciment frais ou de terre mouillée, le bruit de l’eau ou des cris d’enfants lointains. Un joli petit livre à lire – mais après Onitsha.

Le Clézio, L’Africain, 2004, Folio 2008, 124 pages, 5.23€

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Le Clézio, Onitsha

Entre un prologue et un épilogue, c’est le roman d’une initiation. Fintan, au curieux prénom irlandais, est un garçon pâle de 12 ans qui s’embarque avec sa mère, en 1948, pour rejoindre un père qu’il n’a jamais connu, au bord du fleuve Niger. Jean-Marie Gustave romance ici ses propres traces, faisant écrire dans un cahier d’écolier son Voyage, sauf qu’il se donne quatre ans de plus. La raison en est qu’il fait coïncider l’initiation à l’Afrique avec la puberté du garçon.

Ce n’est pas par hasard : l’Afrique est violente aux Occidentaux habitués aux vallées étroites et aux terres civilisées depuis des siècles. Onitsha est une petite ville au bord du fleuve, un comptoir colonial qui végète dans une fin d’empire anglais. C’est aussi le lieu où grondent des orages homériques, où la pluie est comme un rideau d’eau qui suffoque et fouette, où le soleil implacable fait bouillir l’eau sur les toits de tôle inadaptés. Peut-on rester « civilisé » dans cette Afrique héneaurme ?

Qu’est-ce d’ailleurs que « la civilisation » quand elle tord les comportements blancs au point de rendre méfiant, orgueilleux et inhibé ? Est-ce la contrainte des habits et des mœurs, l’anglais sans accent et le savoir lire, l’ignorance du passé lointain des Africains ? Est-ce l’exploitation de la nature, le mépris pour le climat et pour les bêtes ? Les Noirs donnent une impression de liberté, telle l’adolescente, sculpturale comme une déesse : « Oya était sans contraintes, elle voyait le monde tel qu’il était, avec le regard lisse des oiseaux, ou des très jeunes enfants. » p.152 Fintan, le gamin, est au carrefour de la puberté. Il quitte vite la voie parentale, la bienséance de salon du District Officer et ses chaussures de cuir pour courir pieds nus avec les jeunes Noirs, torse écorché, la chemise ouverte et le short déchiré par les épines. Il n’est définitivement pas conforme, pas « politiquement correct ». On le lui fait sentir, ainsi qu’à sa mère et à son père, rêveurs partagés, donc inadaptés au monde réaliste et technique de la civilisation occidentale.

Pour Maou, petit nom de fils pour Maria-Luisa (son mari l’appelle Marilou), l’Afrique est la fin des préjugés de classe, l’amour auprès d’un mari sans le sou. Pour Geoffroy le père, exilé de par la seconde guerre mondiale et rêveur d’une transhumance ultime de la reine Méroë depuis Égypte antique vers le fleuve Niger, l’Afrique est l’ailleurs. Pour Fintan le gamin, c’est une découverte et une initiation. Il ne juge pas, il prend. Il vit le présent, dévore des yeux, de la peau, de tous les sens. Pieds nus en permanence, torse nu le soir, en seul caleçon sous la pluie drue, il est à corps perdu en Afrique. La danse, le tambour, la peau, le sexe envoûtent. Il regarde les filles se laver nues au bord du fleuve, il constate son copain circoncis bander à son côté, il observe sans rien dire deux presque dieux, Oya et Okawha, faire l’amour dans la cale rouillée d’une épave au milieu du fleuve, il assiste à la naissance du bébé à même le sol. Il goûte les fruits, il se baigne, il court dans la chaleur. Il est tout entier à ce qui survient. « Visage brûlé, cheveux emmêlés », coiffure au bol qui fait casque, « l’air d’un Indien d’Amérique » p.153, le gamin devient un vrai sauvage. Il n’est plus renfermé et fragile, comme la guerre et la civilisation l’avait fait ; « son visage et son corps s’étaient endurcis (…) le passage à l’âge adulte avait commencé. »

Mais, éternel nomade, l’auteur sait bien que partout hors du chez lui historique, son peuple blanc est un intrus. C’est l’impossible métissage. Nul ne fait que passer (comme son père ou lui) ou sombrer (comme Sabine Rodes, vieil Anglais africanisé, symbolisé par une épave de bateau, balayée par le flot de la vie). Renvoyé, malade, son père doit rentrer en Europe ; Fintan est exilé en pension en Angleterre (comme l’auteur) pour y apprendre « sa » civilisation. « Au collège, les garçons étaient à la fois plus puérils, et ils savaient beaucoup, ils étaient pleins de ruses et de méfiance, ils semblaient plus vieux que leur âge » p.234.

Tout pour l’esprit, rien pour le corps, telle est la différence. La civilisation occidentale est abstraite, elle exploite la nature ; la culture africaine, sensuelle et affective, s’y confond. Cet écart justifie « l’enfermement des maisons coloniales, de leurs palissades, où les Blancs se cachaient pour ne pas entendre le monde » p.187 D’où l’impossibilité de l’empire, le rejet de toute greffe, le grand naufrage colonial des années 60.

« On appartient à la terre sur laquelle on a été conçu » p.242 Peut-être sa petite sœur inventée, Marima, aura-t-elle quelque chose de ce Biafra où elle fut en germe ? Pas Fintan qui ne peut, vingt ans plus tard, que se sentir coupable d’être parti, en lisant dans les journaux le drame du Biafra sur fond de pétrole. Le remord du civilisé, c’est l’humanitaire ; il a été inventé là, en 1971, dans les ruines d’Onitsha. Cet épilogue, décalé par rapport au reste, paraît comme un rajout bien-pensant au livre. Est-il vraiment utile ? Il fait retomber l’envoûtement dans la géopolitique et les bons sentiments – c’est dommage. Mais l’auteur, exilé d’origine, balance sans cesse entre ses découvertes magiques et son besoin éperdu d’appartenir à un courant qui l’aime, à se mettre dans la doxa « correcte ». N’est pas Rimbaud qui veut…

Brassant le spleen d’une époque de transition, d’une enfance déracinée et chaotique, rencontrant le politiquement correct de notre époque, Jean-Marie Gustave Le Clézio donne, 17 ans avant son Nobel, un roman plein de chair où la vie se mord à pleines dents. Ce qu’il faut sans doute à notre époque fatiguée, repentante et rêvant de se placer hors du monde…

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