Articles tagués : pesanteurs

Hélène Carrère d’Encausse, Les Romanov

helene carrere d encausse les romanov
Trois siècles, douze règnes dont celui de deux femmes, des meurtres, des trahisons, des faux tsars, l’histoire russe est aussi mouvementée que celle des Rois maudits. Hélène Carrère d’Encausse, spécialiste de la Russie et de l’URSS, elle-même née en Géorgie et parlant russe et que j’ai eu l’honneur d’avoir comme professeur en Science politique, poursuit une érudition au galop très bien écrite. La Russie y est présentée par les personnes et par le haut, mais sans oublier les conditions ni le bas peuple.

En 1613, Michel Romanov monte à 16 ans sur le trône russe ; en 1917, Alexis Romanov périt à 13 ans sous les balles bolcheviques. Entre les deux, la pénible remontée de ce grand peuple aux multiples nationalités, enserré dans son immense espace continental, tourmenté du Dieu orthodoxe (chrétien des origines) – et écartelé constamment entre deux aspirations : l’Europe, l’Asie.

Le retard mongol ne sera jamais rattrapé ; aujourd’hui encore, le despotisme « asiatique » marque la fausse démocratie russe sous Poutine. Sans cesse, la Russie devra courir derrière l’Occident – et désormais derrière l’Asie. Le débat a fait rage entre slavophiles et occidentalistes, il dure toujours.

michel romanov

Les premiers se revendiquent de la culture paysanne, arriérée, superstitieuse, orthodoxe, byzantine. Les seconds ne jurent que par la culture des élites éduquées à l’européenne, valorisant le savoir scientifique et l’émancipation par le haut. Si le paysan est volontiers solidaire de sa commune, épris de justice et volontiers anarchiste par fraternité, l’élite est plutôt individualiste, méritocratique, valorisant l’éducation et le savoir. Qu’on lâche d’un côté et le pays s’agite ; seule une poigne forte peut maintenir ses tensions en certain équilibre. Ce que Vladimir Poutine tente à nouveau, après la période libérale d’Eltsine.

De ces tsars et tsarines Romanov, trois émergent : Pierre le Grand (qui bâtit Saint-Pétersbourg), Catherine II (qui ouvre l’intelligentsia) et Alexandre II (qui abolit le servage). Les autres sont plus conservateurs, effarés des réformes de leurs prédécesseurs. Nicolas II, le dernier tsar, en est le plus faible. Velléitaire, tourmenté par sa bonne femme hautaine, pondeuse de filles à répétition et d’un seul fils hémophile – inapte à régner –, sous la coupe du moine débauché Raspoutine, il ne mènera rien au bout, se lassant trop vite des hommes compétents qu’il a réussi à trouver. Ignorant du peuple malgré sa bonne volonté, ignorant ce qui se passe car effrayé des attentats, ignorant l’exaspération de l’intelligentsia qui va faire la révolution – il proposera toujours trop peu trop tard.

alexis romanov 13 ans

La révolution fait se rencontrer le peuple ignare et communal avec l’intelligentsia nihiliste, ascétique et vouée à tout ce qui est « utile » (p.315). Évidemment le premier va perdre, dominé par les seconds sous Lénine. Malgré ses malheurs, il a néanmoins pu évoluer à marche forcée vers la modernité sous Staline. Il fallait pour cela que la dynastie Romanov soit éradiquée – ce que Lénine ordonna sans état d’âme, pas plus envers les femmes qu’envers l’enfant. Il lui suffira de ressusciter l’État policier créé par Alexandre III pour contrôler le pays… que Poutine ravive en partie pour garder son pouvoir.

L’intérêt d’un ouvrage court sur le temps long est qu’il dégage fort bien les lignes de forces qui conditionnent l’histoire Russe. Il y a des changements, mais aussi des pesanteurs comme chaque pays en connaît (la France ne fait pas exception à cette règle !). Celles de la Russie ressortent de son état continental, fermé, immense, où tout ce qui existe semble là de toute éternité. Ce qui est peu propice à désirer autre chose que les choses comme elles sont.

Hélène Carrère d’Encausse (de l’Académie fançaise), Les Romanov – une dynastie sous le règne du sang, 2013, Poche Pluriel 2014, 440 pages, €10.00

Catégories : Livres, Politique, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La France va-t-elle rater la postmodernité ?

Article repris sur Medium4You.

Au train où vont les choses, difficile de suivre. J’ai donc pris l’Express du 15 août pour me mettre sur les rails d’un sociologue décalé, Michel Maffesoli. Il analyse la postmodernité autrement que les autres, il remet la France en place dans un monde devenu global. Oh, certes, il n’encense pas Mélenchon comme « tout le monde » (comme l’avant-garde progressiste qui se croit le tout du monde), il est honni de la gauche à la mode, celle qui blablate dans les quartiers bourgeois en s’habillant peuple, se croyant révolutionnaire parce qu’habitant rue Daguerre plutôt que boulevard Saint-Germain. Mais il faut entendre Maffesoli parce qu’il touche juste – même si la traduction politique de ses dires reste l’affaire de chaque conviction.

Il expose que la modernité cartésienne des Lumières, inventée par la France au XVIIème siècle, arrive en fin de course. La chute des utopies globales, marquée par l’effondrement de l’URSS et par la conversion de la Chine populaire aux affaires, s’accompagne du krach de la raison pure, incarnée par la finance mathématisée qui a explosé en 2007. Nous entrons donc dans une ère de postmodernité qui s’invente sous nos yeux, aidée par les techniques de l’information et de la communication et par l’ouverture totale du monde – l’ex-tiers monde devenant pays émergents (à grande vitesse).

La France a vécu sur ses lauriers de raison, de progrès, de travail, croyant que la révolution périodique permet d’avancer socialement en droite ligne d’un horizon défini par les intellectuels. Où sont les intellectuels aujourd’hui ? Probablement plus aux États-Unis, en Inde et en Chine – ou même en Europe de l’est – qu’en France… Les valeurs hexagonales de certitudes, de positivisme et de commandement ne sont plus d’actualité. Elles ne sont plus des stimulants mais des pesanteurs. Les ères gaulliste et mitterrandienne sont bien du siècle dernier.

La nouveauté du monde veut le léger, peu embarrassé de principes, de morale ou de lois intangibles. La loi demeure, mais contingente et réformable ; la morale est remplacée par l’éthique, mieux adaptée aux situations toujours particulières ; les principes disparaissent au profit des expériences. Souplesse, intelligence, sensations supplantent rigidité, raison pure et bienséance. L’ère de la pensée unique a vécu. Dionysos est préféré à Apollon, bien que les deux doivent marcher main dans la main pour l’équilibre humain. Le balancier va vers l’ivresse immédiate, matérialiste et sensuelle, au détriment de l’ordre immuable et glacé des abstractions. Il s’agit de s’ajuster au coup par coup plutôt que d’avoir un plan. De s’appuyer sur ses proches, sa bande, son réseau, plus que sur des appareils, partis et associations, ou sur des gourous référents.

Ce pourquoi Michel Maffesoli voit en Nicolas Sarkozy un animal politique mieux adapté au monde postmoderne que François Hollande. Le « sale gosse » arriviste et agité est en phase avec l’ambiance de débrouille permanente qui est exigée d’un monde qui bouge. Combinazione et trafics permettent de s’adapter bien mieux que grands principes et morale intangible. Le mouvement permanent est tragique, l’aspiration à l’immobilité dramatique. Drame hollandais, tragique sarkozien : même si cette opposition du sociologue est un peu caricaturale à mon goût, elle a le mérite de placer les enjeux. La France lasse, qui a voté Hollande d’assez peu, surtout parce qu’elle avait le tournis, se veut « un pays de fonctionnaires avec, à la clé, la production de normes (…) Seulement notre pays risque de passer à côté de l’évolution du monde actuel, qui exige de l’audace, des prises de risques. » De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! N’était-ce pas le révolutionnaire Danton qui l’exigeait ?

Observez combien l’ambiance sociale est émotionnelle : musicale, sportive, culturelle, religieuse… Ce ne sont qu’humeurs, buzz, rumeurs. Naissent des solidarités nouvelles comme la colocation ou le couch surfing. Est affirmée la relation permanente en fonction des tribus : amicales, professionnelles, contingentes. L’iPhone, Facebook, Twitter, les réseaux pros tels Viadeo ou Linkedin, entretiennent horizontalement et dans l’immédiat permanent ce qui était hier vertical et fixe (« on se téléphone et on se fait une bouffe », le club de son école, les réunions formelles de l’association favorite, les banquets annuels d’anciens de ci ou ça). L’individu était Un, sous les Lumières ; dans le crépuscule postmoderne, il est plusieurs – selon les circonstances. Il aspirait hier à l’autonomie, base de sa liberté ; il a désormais peur d’être libre car ne se sent pas armé pour être seul. Il veut être avec, coller aux autres, bien au chaud. C’est dommage, mais c’est un fait social.

Pour moi, la philosophie est une méthode de connaissance parce qu’elle est le guide d’un voyage qui éloigne des régions obscures, l’enfer des passions et des illusions, et rapproche des régions lumineuses, science et réalité. La lumière était trop crue et a grillé des ailes ; la tentation de l’obscur revient avec la mode des vampires, des sorciers, des complots, de l’irrationnel et des « contre » médecines, « anti » économie et autres côtés obscurs de la Force. L’ère des tribus recommence… comme dans les années 1930. Ce qui veut dire moins d’État et plus de nations, moins de classes sociales et plus de communautés, moins de syndicalisme et plus de débrouille, moins de famille et plus de bandes, moins de vérité historique et plus de mythes qui confortent, moins de vérités scientifiques et plus de croyances…

Nous n’avons pas fini avec le changement du monde – autant commencer à le penser.

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,