Col des Nuages

Le bus commence alors à monter par la route en lacets vers le col des Nuages qui sépare le Vietnam du nord du Vietnam du sud. Une forteresse est établie au sommet, car qui tient le col tient le passage. Vers l’ouest, en effet, ce ne sont que montagnes et très vite la jungle.

Des Viets jeunes font la course en moto vers les 495 m d’altitude du col, s’arrêtant de temps à autre pour se rassembler et s’entre-admirer, ou mesurer leur prestance devant les filles, assises toujours à l’arrière. La jeunesse branchée a des motos neuves au feulement de fauve. Ils sont pleins d’énergie, tout bardé de cuir, casque sur les yeux comme un heaume médiéval. Ils se sentent invulnérables, chevauchant la mécanique uniquement entre mâles ; ils ont lu trop de mangas aux super-héros musculeux.

Sur le sentier du panorama, en face de la forteresse et après les bars inévitables, un petit garçon de sept ou huit ans (difficile de donner un âge tant les enfants sont fin ici) est entièrement paré de branchitude gangnam style : chaîne au cou, bracelet au poignet droit, montre au poignet gauche, bague à chaton à l’annulaire droit, une autre au majeur gauche, casquette blanche sur les cheveux et T-shirt en faux Dior sur le torse. Il fait indiscutablement l’émerveillement de ses parents, plus modestes et plus vulgairement vêtus. Ils me sourient et me saluent après que j’ai pris leur petit prince en photo.

Il aurait dû faire brumeux et sans rien laisser à voir, d’où le nom de Col des nuages. Même Da Nang se laisse entrevoir sous les voiles. Il n’en est rien et il fait grand beau au col, ce qui est rare, nous dit Tom. « Je n’ai jamais vu ça » est l’expression habituelle de ceux qui n’admettent jamais que le monde puisse changer ; je l’entends depuis que je suis enfant, c’était l’antienne des paysans sur la météo dans les années cinquante. Les seuls nuages qui planent sont largement au-dessus. Il ne fait même pas froid.

L’ancienne citadelle et le bunker américain tiennent tous les deux la route. Cette Grande muraille du Sud-Vietnam n’a pas empêché l’invasion du Nord par la jungle de la cordillère et les pistes du Laos. La côte est à 8 % pour redescendre de l’autre côté.

Arrêt syndical du chauffeur de notre tacot – un bus de marque Thaco, Truong Hai Group Corporation, une marque du Vietnam fondée en 1997 qui produit des bus sur des châssis Hyundai. Quinze minutes au bord d’une lagune saumâtre en bas du col. Des barques de pêche, des pneus de vélo où l’on élève des huîtres, des cabanes sur pilotis, bordent la plage sur fond de montagne embrumée. Le col des Nuages s’élève en fond de tableau. Je découvre encore une paire de jumeaux garçon, ce n’est pas la première fois depuis notre arrivée. Ils ont un frère aîné mais ont dans les sept ou huit ans. Est-ce la chimie ou l’après-guerre avec la nature qui compense ? Il y avait souvent des jumeaux dans mes petites classes dans les années 1950 après la Seconde guerre mondiale. On en voit beaucoup moins depuis.


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