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Jungle en pirogue indienne

Avant le soleil, les femmes viennent installer leurs paniers, colliers et autres objets en bois destinés à la vente. Plusieurs d’entre nous achètent, cela fait marcher le commerce et est une façon d’aider ces tribus. Trois garçonnets de 8 à 3 ans, vêtus pour tout d’une culotte, sont peu réveillés encore et ont froid dans l’humidité du matin. Le plus petit se serre contre le plus grand, frottant sa tête hérissée contre sa poitrine, prenant ses mains sur lui pour solliciter une caresse et un étroit contact.

Les deux plus grands feront un peu plus tard des acrobaties de gymnastes sur les rambardes de la paillote visiteurs. Le soleil les réchauffe et l’exercice les assouplit sur place de façon naturelle.

Le chien a repris sa place habituelle sous la table du petit-déjeuner ; il dégage une odeur intermédiaire entre le chien mouillé et le clochard. La paillote d’à côté a installé un foyer sur pilotis, à hauteur d’homme, juste au-dessus de l’eau. Une sole en terre est faite sur la claie et le feu est allumé par-dessus. C’est ingénieux et pratique ; il suffit de balayer les cendres dans la rivière une fois la cuisine faite.

Nous partons en pirogue « visiter la jungle ». Nous n’allons pas très loin. Nous quittons en effet notre grosse pirogue d’acier à moteur double pour nous couler dans de petites pirogues indiennes traditionnelles maniées à la pagaie. Quand je dis que nous nous « coulons », c’est au sens propre pour Julien et Christian : leur tronc évidé prend l’eau et Julien passe son heure à écoper le fond à la bassine émaillée. Ces barques légères sont instables, l’eau rentre dès que l’on se penche un peu trop à droite ou à gauche ; elle rentre aussi par les fentes mal colmatées.

Trois petites filles s’amusaient comme des folles avec l’une de ces pirogues pendant que nous prenions notre petit déjeuner. Toute petite, prévue pour deux enfants légers au maximum, la pirogue coulait peu à peu lorsqu’elles montaient à trois. Nues comme à leur naissance, elles riaient aux éclats de cette lente et sensuelle montée des eaux qui les livrait toutes entières à la rivière chatouilleuse. Une fois coulées, il leur suffisait de retourner la pirogue qui flottait, de la vider et de recommencer.

Nous partons dans un bras calme qui s’enfonce sous les arbres. Un long serpent jaune taché de noir nous attend, immobile sur une branche en arceau au-dessus du petit canal. La bête prend le soleil allongé de tout son long. Sur les quatre pirogues, la nôtre est menée par une femme.

Vingt minutes de pagaie plus tard sur l’eau glauque encombrée de branches mortes et de végétation pourrissante, nous mettons bottes à terre. L’humus est épais, spongieux, sans doute gorgé de bêtes rampantes. Cela n’empêche nullement les Indiens du village qui nous accompagnent d’aller pieds nus et l’un d’eux sans chemise comme un gamin. C’est lui qui taille un jeune palmier pour en extraire son cœur tout frais qu’il nous donne à goûter. C’est tendre et sucré comme une jeune laitue mais sans plus de saveur. Il nous coupe ensuite de la liane d’eau qu’il suffit de mettre à la verticale pour qu’elle suinte le liquide qu’elle retient entre ses fibres. Il nous montre aussi les fruits en forme de burnes du palmier favori des Indiens. Ces fruits à la coque piquante contiennent une eau acidulée très rafraîchissante. Ces « palmiers à burnes » se nomment moriche. Avec leurs palmes pliées en deux dans le sens de la longueur, il fait des tuiles pour les toits. Avec la feuille en bourgeon, il extrait la fibre qui, une fois cuite, servira à tresser des paniers et à réaliser des cordes résistantes. D’une feuille, on prend l’écorce très fine pour en faire du « papier » à cigarette. Le bois de balsa, très léger et facile à tailler, sert à sculpter tous les gadgets que nous voyons aux étals, dont les capibaras chers à Jean-Claude. Joseph nous montre une araignée au diamètre large comme la main mais au corps tout petit. Elle est toute en pattes. Volent dans la pénombre les blue chips des Morphées, ces grands papillons turquoise. Au loin grondent les singes hurleurs. Julien joue avec un scorpion au grand effroi de Françoise. Mais l’Indien lui a préalablement arraché le dard. José le remet dans la forêt : sans arme pour paralyser ses proies, il n’a pas beaucoup de temps à vivre. Sous la futaie, il fait sombre et moite.

Nous revenons entièrement à la pagaie jusqu’à Las Culebritas, nom du camp évoquant les serpents où nous avons couché hier soir. Le village va s’installer bientôt un peu plus en aval, dans un emplacement dont nous voyons les débuts du défrichement. Avec tous les enfants, le village familial actuel est devenu trop petit. Les adolescents sont partis à l’école ou au travail peut-être ; ne restent que les petits, dont les trois frères qui se ressemblent très fort, ayant le visage typique de leur mère, et qui jouent au singe sur les montants des paillotes.

Avant le déjeuner, comme il n’y a plus de bière, Le chef de pirogue nous prépare un Cuba libre de sa façon. Je n’aime pas le Coca Cola et le mien ne contient que du citron vert et des glaçons, en plus du rhum. C’est « un cocktail d’homme », dirait Jean-Claude – il est plutôt fort même s’il ne fait pas des trous dans le comptoir comme dans Lucky Luke ! Ce midi, la stéréo fonctionne ; elle passe des chansons populaires colombiennes parlant « de femmes comme des diablesses » et accompagnées à l’accordéon. Notre faim sera matée aux spaghettis bolognaise. Christian se rend propices les enfants autour de nous en les bourrant de tranches de pastèque. C’est un plaisir de voir les mômes dévorer le fruit avec le jus qui leur coule sur le menton et jusque sur le ventre. Les plus grands partagent gentiment avec les plus petits.

Nous quittons avec un petit pincement au cœur ces familles bien sympathiques, à la convivialité de nature, pour revenir au camp de base. Sur le chemin, une pirogue qui dérive nous fait des signes. Elle est immobilisée en panne d’essence. Elle est toute garnie d’enfants du village que nous venons de quitter, dont Luis numéro deux et d’autres que nous avons vus hier soir. Nous les dépannons. Nous repassons à toute vitesse devant le hangar à bateaux de notre pique-nique. La silhouette lointaine de Luis numéro un nous fait quelques signes, toujours en jean bleu, bottes jaunes et chemise blanche ouverte. C’est Javier qui s’initie à la barre et ça ne rigole pas.

Un peu plus loin a lieu une nouvelle tentative – désespérée – de pêcher des piranhas. Cela semble un jeu, comme le « dahu » pour les scouts de mon enfance. Personne, sur la pirogue, n’en voit la queue d’un ! Ne regrettons rien, il paraît que la bête se mange mais qu’elle est pleine d’arêtes.

De retour au camp, certains prennent leur douche de suite. Nous reprenons la pirogue pour nous rendre dans le Morichal largo, canal secondaire fort étroit où deux pirogues peinent à se croiser. Destination les singes hurleurs et divers oiseaux. Nous apercevons plusieurs singes en couples, en haut des arbres. Ils sont assez gros, d’un brun roux, et restent indifférents à nos sifflements et autres simagrées. Ils en ont vus, des touristes ! Quand ils sont en colère, entre eux, ils émettent un grondement qui, de loin, ressemble à une tempête qui se lève. Nous apercevons aussi des ibis, des colibris et une sorte de coq de bruyère. Une autre pêche au piranha reste tout aussi infructueuse que les précédentes. N’est-ce pas la blague classique pour touristes ? Un signe : nous n’avons jamais vu, dans les villages que nous avons traversés, un quelconque gamin pêcher le piranha. Au contraire, les gosses se baignent avec délice sur les bords.

Une pirogue à moteur nous dépasse à toute vitesse, conduite par un jeune père dont la femme tient le bébé au centre de la barque. Une plaine bien verte et bien grasse s’élève au-delà du fleuve. Dans le pré, un gros buffle nous regarde placidement. Les Indiens vivent ici plus en dur, faisant du fromage de l’espèce un peu acidulée que nous avons goûtée sur les pâtes. L’un d’eux vient voir ce que nous faisons là, avec nos cannes à pêche ridicules, à titiller le piranha évanescent. Trois petits garçons l’accompagnent sur le débarcadère, corps souples et cuivrés ; le plus grand n’a pas sept ans. Le crépuscule tombe assez vite et les moustiques s’élèvent. Cela ne gêne en aucune façon les gamins nus.

Nous rentrons à la nuit tombée pour la vraie douche. Dans le vent de la vitesse, les moustiques et autres mouches se collent aux yeux et fouettent le visage.

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Carantec le réseau Sibiril

Lorsque la France s’effondre en six semaines, en juin 1940, certains ne l’acceptent pas. ils ne sont pas tous à Londres.

carantec musee maritime

Le musée maritime de Carantec – dont j’ai déjà parlé –  créé par Yves Le Gall rend hommage depuis 1990 à ces héros de la résistance française.

drapeau a croix de lorraine

Jakez Guéguen, marin qui habite près de Caractec, au Pont de la Corde, effectue trois allers-retour vers Jersey, encore non occupée avec son sablier de 8 m, le Pourquoi-Pas.

sablier pourquoi pas 31 evades

Mais c’est le constructeur de bateaux Ernest Sibiril, à Carantec, qui va développer le réseau. Dès le 3 juillet 1940, il rapatrie quatre soldats anglais et plusieurs dizaines de jeunes français volontaires pour la France libre.

sablier pourquoi pas jacques gueguen

Guéguen est arrêté par la police allemande, relâché pour raison de santé, puis menacé d’être à nouveau arrêté pour purger sa peine ; Sibiril va l’aider à fuir avec son fils en février 1942. Le réseau réussira par la suite une vingtaine d’autres évasions, selon plusieurs routes maritimes : 4 par Jacques Guéguen, 14 par Ernest Sibiril, et trois autres évasions individuelles.

souvenirs d occupation musee carantec

Près de 200 évadés dont 4 aviateurs américains et 2 britanniques ont ainsi pu rejoindre l’Angleterre et emporter des renseignements sur l’armée allemande pour le deuxième bureau et le MI5.

evasions par mer a partir de carantec

Comme tous les bateaux en état de flotter avaient été recensés par l’occupant, il a fallu en construite de nouveau clandestinement, et remettre en état de vieilles coques de rebut. C’est ainsi qu’Ernest Sibiril construisit dans son chantier naval le Requin, un cotre de 5.99 m, pour s’évader lui-même avec toute sa famille et sept autres, dont un pilote anglais. Sibiril avait échappé par miracle à une arrestation en juillet 1943.

cotre le requin pour rallier angleterre

Il fallait aussi équiper et ravitailler les bateaux pour qu’ils puissent traverser la Manche, parfois sur plusieurs jours. Puis transporter à Carantec en camion sans se faire prendre les candidats à l’évasion. Les héberger et les nourrir en attente de la nuit propice. Piloter les bateaux pour sortir de la baie de la Penzé.

routes evasion réseau Sibiril depuis carantec

Les départs avaient lieu discrètement, de nuit, les dates sans lune et à pleine mer afin de profiter du courant sans mettre les voiles ni actionner le moteur. La météo n’était pas non plus toujours propice… Les gardes-côtes anglais ont arraisonné tous les bateaux sauf un, à l’arrivée dans les eaux territoriales ; ils craignaient les espions.

temoignage evade reseau sibiril

Armand Léon, goémonier de l’île Callot, jouxtant Carantec, fut le dernier à traverser, à la barre de son 6.75 m Amity. En février 1944 il emmena 21 volontaires, entassés comme on l’imagine. Malgré la tempête, tout se passa bien car « ils étaient assez nombreux pour écoper », déclara le tranquille marin à l’arrivée.

ici londre radio

Les messages codés de la BBC, dans l’émission Les Français parlent aux français, annonçaient l’arrivée à bon port des évadés.

bbc evades parlent aux francais

Les Anglais, fair play, disent que Carantec détient le record des évasions réussies. Le professionnalisme des marins, le bon sens breton et la prise de risques raisonnée a permis ce succès.

alain sibiril a 14 ans

Le fils d’Ernest Sibiril, âgé de 11 ans en 1940, s’est évadé avec son père à 13 ans en 1943. Il assurait les missions de surveillance aux abords du chantier, situé près du port en bord de mer, et a gardé toutes ces années ce lourd secret. Petit homme déjà, il n’a jamais eu le temps d’être adolescent.

de gaulle a carantec

Le général de Gaulle est venu, après guerre, rendre hommage aux Carantécois.

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