Les dieux donnent aux humains, mais leurs dons sont toujours ambivalents, bénéfiques ou maléfiques. Zeus, dieu alors souverain, donne par exemple aux hommes de sa race de fer Pandora la femme (qui est un mal – la boite de Pandore), et Dikê fille de Zeus et de Thémis, la Justice (qui est un bien – distinguant les humains des animaux). Le tout ensemble, aux mortels de se débrouiller avec ces dons de dieu.

La Justice est une loi qui n’est pas celle des bêtes. Si les poissons, les fauves, les oiseaux, se dévorent entre eux du plus petit au plus grand, c’est parce qu’ils ne connaissent pas de justice. Ils subissent la loi animale où le plus fort dévore le plus faible. Or, chez les Grecs, peuple civilisé sorti de l’état de barbarie animale, Homo homini lupus n’est plus la vérité – l’homme n’est plus un loup pour l’homme. Seuls des bestiaux comme Trump ou des cyniques aux corps étroits comme les fascistes de la Tech veulent revenir à cet état de nature. Ils n’ont rien compris des Grecs, pourtant aux origines de notre civilisation occidentale, même devenue chrétienne, qu’ils prétendent défendre contre les hordes non-blanches. Le pape actuel L XIV apparaît plus humain, plus rationnel et plus civilisé que les Trump et consort.
Le don de la justice remet chacun à sa place : « les hommes ne peuvent manger les chairs animales qu’après les avoir justement consacrées – mais non offertes – aux dieux » Ce n’est donc pas de la prédation pure ; il s’agit de tuer pour se nourrir, pas de massacrer comme les Yankees ont fait des bisons – et accessoirement des Indiens, réduits à l’état d’animaux sauvages. Ou comme les chasseurs riches, la plupart Américains, le font encore des éléphants et autres « gros » gibier. Du moment que c’est « gros », les vaniteux sont contents. On sait aussi que certains, très riches, paient pour chasser de l’humain au fusil à lunette lors des guerres (en Bosnie, à Gaza, en Irak, au Liban…). De parfaits salauds qui se mettent hors de l’humanité, et qui devraient être traités sans merci comme des animaux, jetés aux bêtes, leurs semblables, plutôt qu’en prison humaine.

Les dieux donnent aussi Pandora, première femme humaine façonnée dans l’argile par Héphaïstos et animée par la Athéna. Bien que son nom signifie ‘celle qui donne tout’, elle ne plaît pas aux hommes, selon Euripide : ils étaient très bien entre eux, comme dans les collèges de garçon ou à l’armée. Mais la Femme Pandora était une vengeance de Zeus à cause du feu volé par Prométhée et donné aux hommes. La Bible dit que c’est parce que le mâle s’ennuyait que Dieu a sorti la femelle d’une de ses côtes, pour son divertissement. Comme quoi toutes les cultures ont un préjugé de genre.
Mais, comme tout en ce monde, la Femme est ambivalente, la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. Athéna lui a appris l’art du tissage, Aphrodite la beauté, Apollon le talent musical – mais Héra lui a donné la jalousie pour bien pourrir le plaisir des hommes, et Hermès lui a appris le mensonge et l’art de la persuasion, ainsi que la curiosité (qui lui fera ouvrir la boite de Pandore, celle de tous les maux – la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion, l’Orgueil ainsi que l’Espérance). Pour Hésiode, Pandora est « un beau mal » pour les beaux mâles. Fécondité et destruction, la Femme donne la vie en épuisant le désir et l’énergie des hommes. D’où les restrictions de la pudeur des trois religions du Livre, où l’abstinence est vue comme permettant un meilleur travail et une meilleure création. Chose qui n’est pas prouvée par l’expérience, où l’équilibre reste la meilleure des choses.
D’ailleurs, les dieux grecs n’ont aucune exemplarité morale. Ils couchent avec l’épouse d’un autre dieu, avec une vierge humaine, avec leur fille ou leur fils. Ils ne sont pas immoraux (transgressant la morale admise), mais amoraux (sans aucune morale autre que leur bon plaisir). Ils cachent la nourriture, que les humains doivent cultiver selon les rites secrets de Déméter, réservés aux initiés des Mystères d’Éleusis. Ils font le don de la mort, comme Apollon qui envoie la peste, ou Artémis ses flèches. C’est un « mal », offert en lot aux humains et aux animaux. Même l’accouchement peut être mortel. Seule la déesse donne la délivrance, Artémis Lokhia, l’Accoucheuse selon Euripide.
En bref, les dieux sont inconnaissables et indifférents aux humains, sauf pour les sacrifices qu’ils leurs réclament. Zeus n’est pas Dieu le Père, ni Aphrodite vierge Mère, ils sont les dieux. Une race supérieure aux humains car immortelle. Chacun sa place dans l’ordre du Cosmos. Ce qui laisse à l’homme une liberté : celle d’être pleinement ce qu’il est, ni bon ni mauvais, mais capable de jugement, apte à comprendre la justice par sa raison – à moins qu’il ne choisisse de l’abdiquer pour se soumettre à ses instincts, et ainsi se confondre aux barbares et aux bêtes.
Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)










































































Dix ans de blog !
Le 8 décembre 2004, sur l’invitation du journal Le Monde, j’ouvrais un blog : fugues & fougue. Ce curieux « journal intime » électronique venu des États-Unis était devenu à la mode avec l’élection présidentielle de George W. Bush et, dans la perspective des présidentielles à venir 2007. Comme pour renouveler l’intérêt des abonnements qui s’effritaient, le « quotidien de référence » voulait se brancher bobo.
Ma première note a porté sur le programme que je me proposais : « J’ai la conviction profonde que tout ce qui est authentiquement ressenti par un être atteint à l’universel. » Ma conviction était et reste toujours que « le monde est beau et triste ; les humains sont la plus grande source de joie et la pire source d’horreurs – nous ne sommes pas des dieux. Hélas. Retenons ce qui fait vivre. » Je m’y suis tenu, alternant lectures, voyages, témoignages et opinions. J’ai toujours pensé que le blog était l’alliance idéale entre écrit et oral, spontanéité et réflexion : « l’écriture devient dialogue, avec ce recul de la main qui fait peser les mots et garde l’écrit moins évanescent que la parole ».
Sauf que, comme beaucoup, je suis revenu des « commentaires ». Ce sont rarement des enrichissements sur l’agora, plutôt des interjections personnelles, l’équivalent du bouton « j’aime » des rézozozios (avec l’option « va te faire foutre » en plus), une « réaction » plutôt qu’une réflexion. Au départ libertaire (toute opinion est recevable), je suis désormais responsable (directeur de la publication), donc attentif à tout ce qui peut passer outre à la loi (insultes nominales, invites sexuelles, propos racistes, spams et physing etc.) – que je censure désormais sans aucun état d’âme.
L’intérêt du blog a été multiple :
• M’obliger à écrire quotidiennement, donc à préciser ma pensée et à choisir mes mots, évitant de rester comme avant (et comme beaucoup) dans la généralité et le flou pour toutes ces opinions qui font notre responsabilité d’individu, de parent, de professionnel et de citoyen.
• Exiger de moi un autre regard pour observer ce qui arrive, dans l’actualité, l’humanité et les pays traversés. Écrire oblige, comme la noblesse, rend attentif aux détails comme aux liens avec l’ensemble. Donc pas d’émotion de l’instant, comme ces naïfs qui croyaient que j’émettais mes notes en plein désert, lors du voyage au Sahara !
• M’offrir l’occasion de rencontres : littéraires (avec les livres qu’on m’envoie pour chroniquer), témoignages (serais-je allé à cette réunion ou à cet événement s’il n’y avait pas le blog ?), mais aussi personnelles (entre blogueur du monde.fr, puis d’autres).
• Donner aux autres – mes lecteurs – ce qu’ils recherchent sur les moteurs (images, lectures, méthode, idées). Enrichir, poser des questions, offrir une tentative de réponse.
Je pensais au départ échanger des idées ou des impressions de voyages en forum – bien mieux que la triste réalité… car j’ai plus donné que reçu. Peut-être parce que mon blog est resté généraliste et non spécialisé dans ces micro-domaines dans lequel les commentaires aiment à se développer (la cuisine, la politique, les hébergements, les complots…). J’ai été beaucoup repris – et c’est tant mieux (si l’on indique la source).
Les rencontres avec les blogueurs ont été intéressantes, dès avril 2005 au Café de l’Industrie à Paris, puis à Montcuq en août. Des amitiés sont nées, qui résistent parfois au temps (Jean-Louis Hussonnois (hélas parti trop tôt), Virginie Ducolombier, Yann Hoffbeck, Véronique Simon, Alain Ternier, Daniel Baudin, Guilaine Depis…) et d’autres non (Frédéric, Laurence, Huu, Céline, Philippe, José, Gérard, Katrine, Jean-Pierre, Jean-Marie, Lunettes rouges, Versac, Arthur…). Le « jouet » blog a vite lassé la majorité des bobos du monde.fr. Leur narcissisme a trouvé plus ludique et moins fatiguant de lâcher une phrase, une photo ou un lien vidéo sur leur fesses-book. D’autres ont voulu faire de leur blog et des réunions de « blogueurs de référence » quelque instrument au service de leur ambition politique. La dernière rencontre a coulé à Coulon en 2007 ; personne n’a semblé regretter depuis lors.
Dix années m’ont permis d’apprendre ce qui convient et ce qui plaît, même si je n’applique pas forcément les recettes intégrales du marketing. Il est nécessaire :
• « d’écrire blog » : c’est-à-dire court, voire en points-clés qui reviennent à la ligne
• d’illustrer : les images (prises par moi, reprise sur les moteurs, ou retravaillées) sont les principales requêtes qui font venir les visiteurs
• de donner toujours les références : soit en lien, soit à la fin (même si certains blogs « interdisent » d’être cités…)
• de varier les plaisirs offerts aux lecteurs : en variant les thèmes – tout en les regroupant en « catégories » pour la commodité (colonne de droite, après « commentaires récents ») – même si certains lecteurs pas très doués « ne trouvent pas » (il y a toujours le carré « rechercher », juste sous la pensée, qui permet de trouver ce qu’on veut dans le blog avec un seul mot-clé).
Je ne regrette rien, j’ai même été sélectionné dans les favoris du monde.fr… jusqu’au 17 novembre 2010 où lemonde.fr a planté tous les blogs. Sans rien dire avant deux jours entiers. L’explication donnée n’est pas plus intéressante : « Après vérification, il apparaît que certains éléments composant votre blog (photos ou sons) ont été effacés lors de cet incident et n’apparaissent donc plus. » Autrement dit, lemonde.fr n’a aucune sauvegarde, pas de back up. A se demander s’ils ont la compétence de leur ambition. Il fallait payer (l’abonnement au journal) pour bloguer. Malgré le plaisir des 2 446 040 visiteurs sur fugues & fougue en 6 ans, c’en était trop. L’indépendance technique était indispensable.
Celle d’esprit aussi, car Le Monde prenait une tonalité « de gauche bien-sûr » tellement conventionnelle (intello-parisiano-bobo) que c’en devenait pénible. L’accaparement de Télérama puis du Nouvel Observateur ont ajouté à cette dérive de prêt-à-penser socialiste modéré bien « comme il faut ». On peut être de gauche sans être au parti socialiste ni lire Le Monde ou le Nouvel Observateur. On peut aussi ne pas être de gauche mais de droite ou du centre – ou d’ailleurs.
Argoul.com est humaniste et libéral, au sens des Lumières, volontiers libertaire mais pas naïf sur la nature humaine. Il n’est pas, pour moi, de fraternité sans liberté, alors que l’égalité ne permet aucun lien social quand elle est poussée aux extrémités jacobines ou collectivistes – ni, dans l’autre sens, du « j’ai tous les droits » anarchiste ou libertarien. Ce qui est trop souvent le cas ces derniers temps.