Dix ans de blog !

Le 8 décembre 2004, sur l’invitation du journal Le Monde, j’ouvrais un blog : fugues & fougue. Ce curieux « journal intime » électronique venu des États-Unis était devenu à la mode avec l’élection présidentielle de George W. Bush et, dans la perspective des présidentielles à venir 2007. Comme pour renouveler l’intérêt des abonnements qui s’effritaient, le « quotidien de référence » voulait se brancher bobo.

Ma première note a porté sur le programme que je me proposais : « J’ai la conviction profonde que tout ce qui est authentiquement ressenti par un être atteint à l’universel. » Ma conviction était et reste toujours que « le monde est beau et triste ; les humains sont la plus grande source de joie et la pire source d’horreurs – nous ne sommes pas des dieux. Hélas. Retenons ce qui fait vivre. » Je m’y suis tenu, alternant lectures, voyages, témoignages et opinions. J’ai toujours pensé que le blog était l’alliance idéale entre écrit et oral, spontanéité et réflexion : « l’écriture devient dialogue, avec ce recul de la main qui fait peser les mots et garde l’écrit moins évanescent que la parole ».

Sauf que, comme beaucoup, je suis revenu des « commentaires ». Ce sont rarement des enrichissements sur l’agora, plutôt des interjections personnelles, l’équivalent du bouton « j’aime » des rézozozios (avec l’option « va te faire foutre » en plus), une « réaction » plutôt qu’une réflexion. Au départ libertaire (toute opinion est recevable), je suis désormais responsable (directeur de la publication), donc attentif à tout ce qui peut passer outre à la loi (insultes nominales, invites sexuelles, propos racistes, spams et physing etc.) – que je censure désormais sans aucun état d’âme.

fugues et fougue 2005

L’intérêt du blog a été multiple :
• M’obliger à écrire quotidiennement, donc à préciser ma pensée et à choisir mes mots, évitant de rester comme avant (et comme beaucoup) dans la généralité et le flou pour toutes ces opinions qui font notre responsabilité d’individu, de parent, de professionnel et de citoyen.
• Exiger de moi un autre regard pour observer ce qui arrive, dans l’actualité, l’humanité et les pays traversés. Écrire oblige, comme la noblesse, rend attentif aux détails comme aux liens avec l’ensemble. Donc pas d’émotion de l’instant, comme ces naïfs qui croyaient que j’émettais mes notes en plein désert, lors du voyage au Sahara !
• M’offrir l’occasion de rencontres : littéraires (avec les livres qu’on m’envoie pour chroniquer), témoignages (serais-je allé à cette réunion ou à cet événement s’il n’y avait pas le blog ?), mais aussi personnelles (entre blogueur du monde.fr, puis d’autres).
Donner aux autres – mes lecteurs – ce qu’ils recherchent sur les moteurs (images, lectures, méthode, idées). Enrichir, poser des questions, offrir une tentative de réponse.

Communiquer en plein désert

Je pensais au départ échanger des idées ou des impressions de voyages en forum – bien mieux que la triste réalité… car j’ai plus donné que reçu. Peut-être parce que mon blog est resté généraliste et non spécialisé dans ces micro-domaines dans lequel les commentaires aiment à se développer (la cuisine, la politique, les hébergements, les complots…). J’ai été beaucoup repris – et c’est tant mieux (si l’on indique la source).

Les rencontres avec les blogueurs ont été intéressantes, dès avril 2005 au Café de l’Industrie à Paris, puis à Montcuq en août. Des amitiés sont nées, qui résistent parfois au temps (Jean-Louis Hussonnois (hélas parti trop tôt), Virginie Ducolombier, Yann Hoffbeck, Véronique Simon, Alain Ternier, Daniel Baudin, Guilaine Depis…) et d’autres non (Frédéric, Laurence, Huu, Céline, Philippe, José, Gérard, Katrine, Jean-Pierre, Jean-Marie, Lunettes rouges, Versac, Arthur…). Le « jouet » blog a vite lassé la majorité des bobos du monde.fr. Leur narcissisme a trouvé plus ludique et moins fatiguant de lâcher une phrase, une photo ou un lien vidéo sur leur fesses-book. D’autres ont voulu faire de leur blog et des réunions de « blogueurs de référence » quelque instrument au service de leur ambition politique. La dernière rencontre a coulé à Coulon en 2007 ; personne n’a semblé regretter depuis lors.

Dix années m’ont permis d’apprendre ce qui convient et ce qui plaît, même si je n’applique pas forcément les recettes intégrales du marketing. Il est nécessaire :
• « d’écrire blog » : c’est-à-dire court, voire en points-clés qui reviennent à la ligne
• d’illustrer : les images (prises par moi, reprise sur les moteurs, ou retravaillées) sont les principales requêtes qui font venir les visiteurs
• de donner toujours les références : soit en lien, soit à la fin (même si certains blogs « interdisent » d’être cités…)
• de varier les plaisirs offerts aux lecteurs : en variant les thèmes – tout en les regroupant en « catégories » pour la commodité (colonne de droite, après « commentaires récents ») – même si certains lecteurs pas très doués « ne trouvent pas » (il y a toujours le carré « rechercher », juste sous la pensée, qui permet de trouver ce qu’on veut dans le blog avec un seul mot-clé).

fugues et fougue blog sélection du monde fr 2005

Je ne regrette rien, j’ai même été sélectionné dans les favoris du monde.fr… jusqu’au 17 novembre 2010 où lemonde.fr a planté tous les blogs. Sans rien dire avant deux jours entiers. L’explication donnée n’est pas plus intéressante : « Après vérification, il apparaît que certains éléments composant votre blog (photos ou sons) ont été effacés lors de cet incident et n’apparaissent donc plus. » Autrement dit, lemonde.fr n’a aucune sauvegarde, pas de back up. A se demander s’ils ont la compétence de leur ambition. Il fallait payer (l’abonnement au journal) pour bloguer. Malgré le plaisir des 2 446 040 visiteurs sur fugues & fougue en 6 ans, c’en était trop. L’indépendance technique était indispensable.

Celle d’esprit aussi, car Le Monde prenait une tonalité « de gauche bien-sûr » tellement conventionnelle (intello-parisiano-bobo) que c’en devenait pénible. L’accaparement de Télérama puis du Nouvel Observateur ont ajouté à cette dérive de prêt-à-penser socialiste modéré bien « comme il faut ». On peut être de gauche sans être au parti socialiste ni lire Le Monde ou le Nouvel Observateur. On peut aussi ne pas être de gauche mais de droite ou du centre – ou d’ailleurs.

Argoul.com est humaniste et libéral, au sens des Lumières, volontiers libertaire mais pas naïf sur la nature humaine. Il n’est pas, pour moi, de fraternité sans liberté, alors que l’égalité ne permet aucun lien social quand elle est poussée aux extrémités jacobines ou collectivistes – ni, dans l’autre sens, du « j’ai tous les droits » anarchiste ou libertarien. Ce qui est trop souvent le cas ces derniers temps.

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6 réflexions sur “Dix ans de blog !

  1. L’anonymat était au départ la règle du jeu lorsque lemonde.fr a lancé les blogs en 2004. Il a servi ensuite à ne pas mêler la vie professionnelle et l’expression privée. Assez nombreux sont ceux qui m’ont rencontré de visu mais ce qui compte, à mon avis, sont les idées – non leur « origine ».
    Publier un florilège, pourquoi pas, mais sur quel thème ? Il faut une « identité » à un livre pour se vendre – ou une image de marque publique à l’auteur.

  2. Dix ans en toute discrétion et en toute exposition. Chapeau bas d’un blogueur débutant à un grand contributeur du Web intelligent. J’ai eu la chance et le plaisir de voir « Argoul » à visage découvert mais il est inutile de vouloir me soudoyer pour révéler un fifrelin d’indice sur son identité. Celle-ci est tellement apparente dans le ton, les tournures et les humeurs de ses articles.
    As-tu jamais songé à publier un florilège de tes écrits…

  3. Vous mettez moult bougies à cet anniversaire et je vous en sais gré. Argoul vient d’un vieux nom de terre celte qui veut dire à peu près « terrain délimité », si cela peut lever quelques ambiguïtés sur l’origine. Pour le reste, je maintiens la discrétion ; nombreux sont ceux qui m’ont rencontrés dans le cadre du blog et qui me connaissent, mais rester en-deçà de la scène permet une liberté d’expression sans égale – j’y tiens.
    Si vous regardez les « Catégories » dans la colonne de droite du blog, vous lirez sans peine le nombre d’articles publiés par thème. Vous y verrez que la première catégorie est « livres » (695) et la seconde « voyages » (283), avant « Polynésie » (224). Les articles sur Tahiti sont rarement de moi mais le plus souvent signés Hiata, une amie qui vit là-bas. Bien-sûr, les images de vahinés attirent l’oeil plus que toutes les autres… Peut-être est-ce l’origine de cette impression qui reste, mais c’est après tout une mise en page voulue.

  4. Je ne lis ce blog qu’occasionnellement depuis deux ou trois ans mais je vois arriver les articles chaque jour et je suis sidéré. Sidéré par le fait que vous arriviez à publier chaque jour. Sidéré par la diversité. Sidéré par le contenu.
    Je me suis souvent posé les questions : Qu’exerce-t-il comme travail pour publier autant ? Comment fait-il pour lire autant de livres ? Est-il Tahitien ?
    Mes questions n’appellent pas réponses elles sont curiosités simplement.
    Toujours est-il que je ne lis pas tout ce qui est publié ici, je fais un tri, mon tri et je viens lire. Ce qui est agréable c’est que lorsque vous lisez un auteur, vous ne lisez pas un livre mais tout de cet auteur… Et c’est une des principales raisons pour lesquelles j’erre sur ce blog de temps en temps.
    Tahiti à la louche doit représenter votre plus gros volume de billets en tout cas c’est l’impression que j’ai lorsque je vois passer les articles.
    Dix ans sans vous lasser, sans avoir obtenu ce que vous attendiez de ce support, quelle constance ! Bravo et bon anniversaire.
    Une autre question que je me suis posée est la signification d’Argoul mais il y a tant de mystères non élucidés qu’un de plus n’est pas gênant.
    Je suis persuadé qu’on peut vivre sans savoir mais sans savoir vivre nécessite l’intervention de la censure si j’ai bien lu.
    Bonne continuation.
    Jean-Charles

  5. Merci de me suivre, dans le sillage du regretté Jean-Louis; c’est un peu grâce à lui que mon blog a pris de l’ampleur.
    Le problème avec « fugues » était que les moteurs de recherche assimilaient volontiers le blog à l’adolescence en danger et autre social-psy à la mode. Et comme « argoul » était devenu une marque…

  6. Isabelle

    Joyeux anniversaire ! J’avais decouvert votre blog grâce à Jean-Louis . Toujours intéressant de vous lire et « d’explorer le monde et les idées ». Un petit regret: « Fugues et fougue », un intitulé qui « claquait ».
    Bonne continuation.

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