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Flaubert contre la manie sociale des écrivains

Écrivain à la mode, quel oxymore ; écrivain engagé, quelle vanité ; mais se croire écrivain alors qu’on n’en a pris que le titre – quelle pitié ! C’est ainsi que Flaubert s’élève contre la mode de son temps – la bourgeoisie triomphante sous Louis-Philippe – dans l’une de ses lettres à Louise Colet (18 septembre 1846, p.351).

« Il est facile, avec un jargon convenu, avec deux ou trois idées qui sont de cours, de se faire passer pour un écrivain socialiste, humanitaire, rénovateur et précurseur de cet avenir évangélique rêvé par les pauvres et par les fous. C’est là la manie actuelle ; on rougit de son métier. Faire tout bonnement des vers, écrire un roman, creuser du marbre, ah ! fi donc ! C’était bon autrefois quand on n’avait pas la mission sociale du poète. Il faut que chaque œuvre maintenant ait sa signification morale, son enseignement gradué ; il faut donner une portée philosophique à un sonnet, qu’un drame tape sur les doigts aux monarques et qu’une aquarelle adoucisse les mœurs. L’avocasserie se glisse partout, la rage de discourir, de pérorer, de plaider ; la muse devient le piédestal de mille convoitises. »

Écrire ne serait plus un métier mais une mission. L’objectif ne serait plus « d’aller à plusieurs siècles de distance faire battre le cœur des générations et l’emplir de joies pures. » Mais « ils s’animent contre toutes ces misères ; ils crient contre tous les filous (…) comme s’ils étaient venus pour cela au monde ». Non seulement « tout cela est petit », vilipende Flaubert, mais encore « que tout cela passe ! » Aller selon le vent ne fait pas de bon poète ; caresser la société dans le sens de son poil d’époque ne fait pas le bon romancier ; se poser en moraliste, en partisan, en écrivain engagé, ne fait pas le bon penseur. Pourquoi ? Parce qu’on reste collé à l’actualité, au présent qu’on ne voit pas à cause du nez dessus. Parce qu’il faut prendre du recul, le temps de la réflexion, pour dire des choses sensées – des choses autres que des braillements d’instinct grégaire ou des cris d’émotion du moment.

Certes, la question sociale reste criante à toutes les époques. Et l’on se souvient de ceux qui l’ont chantée – décrite, dénoncée, rendue exemplaire. Mais il y faut le recul de l’esprit et la chimie de l’imagination pour reconstituer une peinture sociale qui « fasse vrai » ; il y a de nombreux évrivaillons mais très peu de Balzac ou de Proust. Aucun journaliste n’égale un écrivain. Le journaliste, même très bon, décrit, recoupe, analyse – mais dans l’instant, sans recul. L’écrivain opère une alchimie – c’est ce qui rend son œuvre universelle, au-delà de son temps. Pour Oscar Wilde, né une génération après Flaubert, « La Renaissance a été une grande époque parce qu’elle n’a pas cherché à résoudre de problèmes sociaux et que ces préoccupations ne l’intéressaient pas ; elle a permis à l’individu de se développer librement, naturellement, dans la beauté ; c’est pour cela qu’elle a produit des artistes immenses et singuliers et des hommes immenses et singuliers. »

C’est que nous sommes, entre 1750 et 1850, à cette charnière du passage de la religion à l’idéologie. Nous passons du temps social légitime tourné vers le passé – la tradition fixée par la foi – au temps tourné vers l’avenir – le mouvement de la société par elle-même dans l’histoire. A l’époque de Flaubert, l’idéologie commence à prendre la place de la religion. Avec la même intransigeance doctrinaire, le même militantisme missionnaire, le même aveuglement de caste. Camus le disait lui-même à Jean-Claude Brisville en 1959 : « L’époque a fini par donner un visage si dérisoire ou si odieux à la ‘préoccupation sociale’ qu’elle nous aide à nous libérer un peu sur ce point » (Pléiade, Œuvres complètes 2008, t.IV).

Il a fallu attendre le début des années 1990 (et l’effondrement du communisme) pour sortir de cette période. L’histoire n’est plus objet de foi comme un Destin aux Lois déterminées ; l’histoire se construit par les rapports de force internationaux, par l’échange des idées démocratiques, par les unions de communautés régionales. Il n’y a pas de loi de l’Histoire, de Progrès linéaire, ni de Mouvement social que nous aurions tous à subir – ou à précéder pour avoir « raison » avant tout le monde. Dans la société post-idéologique, les idéologies ne disparaissent pas mais elles ne font plus religion. Elles ne sont que les reflets des intérêts des groupes sociaux, des positions qui permettent le débat ouvert.

Ce nouveau relativisme n’est pas une démission du rôle de citoyen ou de penseur (au contraire !) ; pas plus que le délaissement de la religion pour le privé intime ne pousse à l’anarchie morale. La perspective passe du « tout fait » au « ce faisant » du parti dogmatique au mouvement en marche ou insoumis : le citoyen, adulte, pense par lui-même en s’informant à plusieurs sources. Il ne se laisse pas faire par une foi ou une organisation, il donne son avis, vote selon ses convictions. La dénonciation des valeurs établies, ou de la moraline du temps, critique le « tout fait » ; l’affirmation de la vie est un appel à l’effort créateur.

Nous retrouvons chez Flaubert nos interrogations sur le rôle de l’artiste : passer de l’individuel à l’universel sans rester coincé dans le militantisme contingent et corporatiste. « Qui dira tous les tressaillements divins qu’Homère a causés, tous les pleurs que le bon Horace a fait en aller dans un sourire ? Pour moi seulement, j’ai de la reconnaissance à Plutarque à cause de ces soirs qu’il m’a donnés au collège, tous pleins d’ardeurs belliqueuses comme si alors j’eusse porté dans mon âme l’entraînement de deux armées. »

Qui se souviendrait encore de Louise Colet, poétesse et théâtreuse du temps, ou de Maxime du Camp, voyageur et journaliste à la mode d’époque – si Flaubert n’avait pas écrit une œuvre qui traverse le temps ?

Gustave Flaubert, Correspondance 1830-1851, t.1, édition jean Bruneau, Gallimard Pléiade, 1973, 1232 pages, €55.00

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Michel Déon, Le balcon de Spetsai

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En 1960 Edouard Michel (dit « Michel Déon ») et C. (sa femme Chantal), louent une maison sur l’île isolée de Spetsai (Spetses), non loin d’Hydra, à 52 miles nautiques d’Athènes. La flotte turque en 1822 subit au large de l’île une défaite qui aboutira à la sortie de la Grèce du califat musulman. Quinze ans après la guerre, l’île ne connait qu’à peine encore la modernité. Elle est alors un refuge contre le monde qui va, déplaisant, et un paradis pour qui sait apprécier la nature et l’histoire.

Michel Déon tient un « journal » du 1er janvier au 18 mai, décrivant les paysages de l’île, le pittoresque des gens, les échappées sur le continent, les célébrités littéraires qui viennent. Dans ce lieu clos par la mer, tout le monde se connait, commerce, s’entraide, ce qui n’exclut pas les tragédies. L’existence patriarcale se double de mœurs encore mauresques et les filles comme les femmes sont cantonnées à la maison. Seules les « étrangères » (à l’île) ou les « prostituées » (qui ne trouveront pas de mari) peuvent se montrer seules, aller au café ou – pire ! – se baigner comme les estivantes.

Mais ce monde de jadis a bel et bien disparu. Je suis allé en Grèce vingt ans plus tard sans avoir lu encore ce livre – et les mœurs comme les gens s’étaient déjà internationalisés. « Tout ce que l’on voit, c’est fini », disait Jacques Chardonne, ami que l’auteur recevra en sa maison de Spetsai, cité par lui au dernier jour (p.225). Le récit plus ou moins complété et enjolivé de ces six mois est devenu un témoignage historique et anthropologique. Une première postface de 1972 en fait le point, suivie d’une seconde postface de 1984…

Restent le climat méditerranéen et la terre rocheuse, le parfum du thym ou des amandiers en fleurs, le goût fruité de l’huile d’olive et les délices du mouton grillé (ou de la daurade farcie aux crevettes), l’amertume riche du vin résiné et l’âpreté apéritive de l’ouzo à peine voilé d’eau.

Reste aussi la philosophie d’un peuple querelleur et hanté d’indépendance, inventeur de la politique et de la cité : « une grande et difficile mission : muer l’anarchie et l’esclavage en liberté », dit l’auteur p.22. La Grèce moderne garde encore quelque chose de l’aura de la Grèce antique, « une victoire de la qualité, de l’intelligence, du courage, du beau et du noble, c’est-à-dire tout le contraire de ce qui mène le monde : la grossièreté, la bestialité, la lâcheté, la laideur et la foule » p.112. Le désastre de notre civilisation, née en Grèce, serait venu pour Michel Déon de Rome, la chute ultérieure de Byzance parachevant la défaite culturelle face à la barbarie. Pourquoi pas ? Si les Etats-Unis reproduisent aujourd’hui le schéma anthropologique de l’empire romain, multiethnique et multiculturel, traversé de religions antagonistes, on comprend comment la barbarie gagne à nouveau notre monde – le contraire même « de la qualité, de l’intelligence, du courage, du beau et du noble »

Spetsai en 1960 est une oasis contre l’envahisseur moderne. Du moins est-ce ainsi que la voit l’auteur, une décennie avant que les routards internationaux ne lui emboitent le pas pour fuir la morale et l’argent. « D’un côté la surexcitation à vide, la sentimentalité imbécile, l’inattention complète à tout ce qui importe. De l’autre, un univers où la pluie, le scandale du voisin, une harde en folie, le passage d’un banc d’anchois remplissent si bien le temps que les insulaires ont perdu toute antenne avec le drame qui se joue en-dehors d’eux dans la folie, l’abêtissement et la psychose de la technique » p.121.

Comme on le voit, Le balcon de Spetsai n’est pas seulement un récit de voyage, mais aussi une réflexion sur l’homme et ses fins. Le monde, depuis, est allé à son train, malgré le mouvement hippie et les récents écolos. La technique continue de triompher, le relais étant pris par l’Internet, comme toujours la meilleure et la pire des choses – car ce qui compte n’est pas l’outil mais ceux qui l’utilisent. Les objets connectés de la marque à la pomme qui séduisent tant aujourd’hui, que seront-ils dans l’histoire ? Sparte n’a rien laissé, qu’une légende et quelques anecdotes. « Si l’on n’écrit pas un beau vers, si l’on ne sculpte pas dans le marbre, si l’on n’exprime pas dans une forme parfaite une idée (…) on est perdu, qu’on soit un individu ou qu’on soit un peuple » note p.196.

Michel Déon a laissé le carnet vivant d’un long séjour à Spetsai, île grecque isolée du monde et vivante. J’en suis à ma troisième lecture de ce livre sur les décennies et je l’apprécie toujours. Peu importe que le temps ait passé et que la réalité d’aujourd’hui soit loin désormais de la réalité décrite. Ce qui compte est la forme, et l’humain qu’elle décrit.

Michel Déon, Le balcon de Spetsai, 1961, postface de 1984, Folio 1984, 252 pages, occasion €14.76

e-book format Kindle, €7.99

Repris dans Michel Déon, Pages grecques, Folio 1998, 640 pages, €9.80

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

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Frédéric Encel et Yves Lacoste, Géopolitique de la nation France

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Ce n’est pas un manuel de géopolitique mais un essai d’actualité replacé sur le temps long. Dans ce livre court et facile à lire alternent la vision géopolitique historique d’Yves Lacoste et la vue institutionnelle républicaine du professeur de science politique Frédéric Encel. Et c’est diablement intéressant ! Bien loin des idéologies plus ou moins téléguidées par les émotions victimaires, analysant dans la durée et par le droit, proposant quelques solutions. Car la patrie est en danger « attaquée. De l’intérieur comme de l’extérieur » p.38 – comme au moment de Valmy, où est née la nation.

Puisque la mode post-68 est restée de savoir « d’où » l’on parle, Frédéric Encel avoue être né en France de parents juifs polonais (ce qui ne peut que déplaire à certains lecteurs arabes et aux antisémites) ; Yves Lacoste déclare être né au Maroc de parents français et s’être marié à Camille Lacoste-Dujardin, ethnologue des tribus kabyles (ce qui ne va pas plaire aux souverainistes identitaires et aux ex-partisans de l’Algérie française). Ces origines revendiquées, pour mieux communier dans le creuset français de la nation comme choix à la Renan, sont un enrichissement.

Dédié à Cabu et à Camille, tous deux décédés, les auteurs écrivent un chapitre sur deux du livre, se répondant sur la conquête de l’Algérie, la société postcoloniale, la nation, l’immigration, la mondialisation, l’islamisme, la république. « Mon inquiétude », commence Yves Lacoste, « Que faire ? » termine Frédéric Encel. Malgré une bibliographie de quatre pages, le ton n’est jamais au jargon (sauf le pédant et inepte « et/ou » dont abuse Encel, déformé par la sociologie pseudo-informatique).

De l’extérieur, la nation France est attaquée par des groupes islamistes téléguidés par l’Etat islamique en Syrie et au Levant : Merah, les Kouachi, Coulybaly, Abaaoud, Hadfi, al Mohammad, Amimour, Mostefai, Mohamed-Aggad, Abdeslam… De l’intérieur, la nation France est attaquée par les gauchistes intellectuels, universalistes benêts ou exploitant un fonds de commerce, et par la lâcheté de la gauche en général jusqu’à François Hollande (à peine de gauche, si l’on en croit les socialistes).

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L’inquiétude est sur la nation, idée neuve en Europe à l’époque révolutionnaire, dévoyée par le nationalisme d’entre-deux guerres et le frontisme revanchard du FN. Les belles âmes de gauche, jamais en reste de bonne conscience pour eux-mêmes et de morale pour les autres, ont « déconstruit » en bons intellos des années 50 et 60 la nation pour l’accuser de tous les maux : pétainisme, colonialisme, autoritarisme, gaullisme, libéralisme (ultra), ségrégationnisme… en bref, la nation est devenue (je traduis) « discrimi-nation ». Elle est dénoncée par les descendants des combattants FLN (qui s’empressent d’immigrer en France où règne plus d’abondance et de liberté que dans leur patrie indépendante), par les ex-porteurs de valises jamais remis de la fin des colonies (dont l’accusation virulente était leur seule justification), par les ex-marxistes (qui veulent à tout prix remplacer la classe sociale par la « race sociale » pour continuer à égrener le dogme dans sa pureté), par les sans-frontières qui rêvent de fraternité universelle (beau programme mais auquel ne souscrivent ni les daechistes, ni les Chinois, ni les Américains, ni les Russes, ni même les Anglais…).

Or « nous ne sommes ni des clones, ni des êtres strictement neutres, aseptisés, sans racines ni épaisseur culturelle », rappelle Encel p.185. Langue, territoire, religion, histoire, traditions, mœurs – fondent une manière commune de voir et de sentir qui est légitime. De plus, « la nation française s’est constituée et choisie hors de l’emprise des religions (…) Avec, toutefois, l’attachement manifeste pour un substrat chrétien composé d’un épais réseau d’églises et de cathédrales, de quantités de termes et d’expressions issues des Evangiles ou du moyen-âge chrétien, d’une statuaire (…) d’une gastronomie incluant vins et viandes porcines en abondance… » p.200.

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Frédéric Encel vilipende donc justement tous ces « idiots utiles » (terme emprunté à Lénine) qui accusent « d’islamophobie » tous ceux qui leur déplaisent ou – pire – ne pensent pas EXACTEMENT comme eux : « Un démographe aigri et touche-à-tout, un journaliste-militant et soutien fanatique des dictateurs arabes (les Assad notamment), un ancien humanitaire pour qui tout ce qui est occidental est par nature immonde, des militants Frères musulmans, un philosophe maoïste et ancien soutien des génocidaires Khmers rouges » p.53. Le jeu est de mettre des noms sur ces descriptifs (j’ai pour ma part quelques idées).

Et Yves Lacoste de renchérir : « En France, à une époque où le marxisme est passé de mode, c’est encore une façon pour certains intellectuels d’attirer l’attention et d’avoir un brevet d’appartenance à la ‘vraie gauche’. C’est rejoindre la brigade de ceux que j’appelle les pourfendeurs du colonialisme (c’est-à-dire des fanfarons, puisqu’il n’y a plus de véritable adversaire de l’indépendance des colonies, celles-ci étant toutes devenues politiquement indépendantes) » p.114.

L’immigration postcoloniale est « au cœur du trouble » selon Yves Lacoste, qui retrace l’histoire des émeutes de banlieue en province, des premiers attentats du GIA à Paris, les conséquences géopolitiques mondiales de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, les émeutes de 2015 en banlieue parisienne. Et de faire du Maghrébin, puis du Noir musulman, des victimes – alors même que l’immigration (massive en 1975) des boat-people vietnamiens, eux aussi ex-colonisés, n’a engendré aucun trouble.

Yves Lacoste cite l’immense historien philosophe pieux musulman d’origine tunisienne Ibn Khaldoun « (1333-1406) qui apporte la preuve qu’une pensée rationaliste arabe est compatible avec l’islam » p.70. Ibn Khaldoun ne parle pas de djihad, « il est la preuve que l’invocation divine n’est pas très utile en géopolitique, c’est-à-dire dans les rivalités de pouvoirs sur les territoires » p.72. Ce n’est pas la volonté de Dieu qui explique les changements dans l’histoire, mais les changements progressifs des sociétés humaines.

Déstabilisées par la mondialisation, les populations croyantes musulmanes au Maghreb et au Moyen-Orient, se réfugient dans le texte littéral : la nation est détestée au profit de l’oumma (la communauté des seuls croyants – de la secte précise qui l’édicte). Les Etats-Unis et, en Europe, particulièrement la France, font de la nation un contrat social rationnel entre individus – l’inverse même de la croyance intégriste islamique. D’où le combat à mort envers ces pays, ainsi qu’envers les « koufars » (renégats) des pays arabes qui les suivent. Les assaillants islamistes chantaient « Concert au Bataclan, j’attaque en rafalant / Du sang de porcs giclant » : « C’est bien la nation française telle qu’elle est, avec son histoire, ses institutions républicaines et démocratiques, sa culture, ses libertés fondamentales, qu’exècrent les djihadistes », écrit Frédéric Encel p.81.

Ce n’est pas dans le livre, mais j’ajoute : comment, devant cela, ne pas comprendre le raidissement des citoyens français pour la réaffirmation de l’identité nationale avec Fillon ou Valls ? au détriment des Montebourg, Hamon, Peillon et autre Filoche – bien en retard d’une guerre sociale…

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Yves Lacoste de mettre en garde : « Cet éloge du vin et de la cuisine française auquel je me livre ici a pour but d’attirer l’attention des Français sur cet attachement qu’ils éprouvent ainsi à la France ; mais aussi sur ce qui pourrait se passer quand les musulmans qui vivent dans notre pays se mettront à voter pour un parti qui les représente (… obéissant à) l’obsession du mouvement islamiste qui ne manquera pas de faire pression » p.253.

Que faire ? Ou bien voter Front national (je rigole) ou bien « pédagogie et protection, revalorisation du français à l’école, encourager l’associatif laïque, secourir les jeunes femmes menacées, réprimer les ségrégations à l’embauche, restaurer l’autorité républicaine à l’école, surveiller et punir les extrémistes de tous bords, instaurer (peut-être) une garde nationale pour éviter les milices armées » – et la guerre civile (pp.259ss). Telles sont les propositions, un peu faibles et assez banales mais sans doute nécessaires, du géopolitologue de Science Po Frédéric Encel. Un programme pour Valls ou Fillon ? En tout cas un bel objet de réflexion plutôt que d’émotion.

Frédéric Encel et Yves Lacoste, Géopolitique de la nation France, 2016, PUF, 287 pages, €19.00

e-book format Kindle, €14.99

Vient de paraître ce même jour sur Slate.fr l’interview de David Thomson sur les djihadistes, et surtout sur le déni très français de la caste médiatico-politique des menaces de l’islamisme. A lire absolument !

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Flaubert, la Tentation de saint Antoine 1849

flaubert tentation de saint antoine 1849
Cette œuvre baroque et peu lisible aujourd’hui est une première Tentation. Œuvre de toute une vie, remise inlassablement sur le métier, une autre paraîtra en 1874, plus réfléchie et plus posée. Mais, en ce premier jet, Flaubert déverse tous ses sentiments sur la vie et la mort, la croyance et la science, les passions et leur néant.

Dieu est-il possible ? S’il est le Créateur de tout ce qui existe, pourquoi le mal ? pourquoi la liberté ? pourquoi la mort ? S’il a créé les désirs, pourquoi les a-t-il aussitôt interdits ? S’il est Dieu unique, pourquoi les trois personnes ? « La Logique : Et où était le Fils [lors de la Création du monde] ? à ses côtés ? en lui ? en-dessous ? Dans ce temps-là, était-il le Christ ? Puisque le Christ était homme et qu’il n’y avait pas d’hommes… et l’Esprit, que faisait-il ? » Le jeune Gustave, à 28 ans, sort à peine d’un orage de passions ; il livre dans cette œuvre les désirs dont il veut se méfier.

brueghel jeune tentation de saint antoine a inspire flaubert

L’idée d’écrire une pièce de théâtre (la grande mode du temps) lui est venue lors de son voyage en Italie, devant le tableau de Bruegel le jeune intitulé La tentation de saint Antoine. Il a aimé le spectacle de tous ces monstres juxtaposés et ces femmes forcément nues, chacun dans leur logique propre – tous créés par le même Créateur, mais agissant dans un chaos diabolique. « Antoine : Le mal, c’est ce qui est défendu par Dieu. La Logique : A coup sûr ! tel que l’homicide, l’adultère, l’idolâtrie, le vol, la trahison et la rébellion contre la loi. C’est pour cela qu’il a ordonné à Abraham de sacrifier Isaac qui était son fils, à Judith d’égorger Holopherne qui était son amant, à Jahel d’assassiner Sisara qui était son hôte, à tout le peuple d’exterminer les autres peuples, de massacrer les animaux, d’éventrer les femmes enceintes ; c’est pour cela qu’il a fait forniquer Abraham avec Agar, Osée avec la courtisane, le serpent avec Eve, le Saint-Esprit avec Marie ». Flaubert se lâche, l’anticléricalisme ne fera que monter avec le siècle contre les catholiques conservateurs. Une leçon pour aujourd’hui contre les islamo-sectaires.

De retour à Paris, il achète une gravure de Callot représentant elle aussi la Tentation. Il songe devant elle aux antithèses de l’existence : l’enfant et le vieillard, la vie et la mort, Dieu et le diable, le temps qui passe et use. La réponse de la religion est aussi elliptique qu’insatisfaisante : « Croire toujours. Prier encore. Souffrir beaucoup ».

callot Tentation de Saint Antoine

Ce déversoir qu’il méditera longtemps, documentera des mois en bibliothèque et passera quatre mois à coucher et raturer, est aussi une étape de sa propre vie. Il hésite entre les tentations du monde et la vie en marge de l’artiste, entre les salons et la réclusion, les frivolités sociales et le nécessaire recul pour créer une œuvre. Puisque ses désirs sont démesurés (comme tous les désirs, sans limites ni fin), seule l’imagination peut les assouvir, bridée par rien, à peine par la décence (mais on peut trouver des périphrases ou suggérer sans le dire).

Antoine est donc l’humanité désorientée qui croit au ciel sans vivre pleinement sur la terre, qui se veut pure et tempérante mais que la folle du logis tourmente sans cesse. Pourquoi aimer ? pourquoi savoir ? pourquoi agir ? « Le chrétien n’est pas sur la terre pour en cultiver les joies, pour les donner, ni les recevoir, sa vie à lui est large et détachée. Il a la foi pour épouse, le monde pour famille, la pénitence pour patrimoine. Il doit continuellement sentir dans son âme quelque chose de béant et d’inassouvi, quelque chose qui déborde l’existence et qui n’y puisse appartenir. Affamé du ciel, il perdrait le désir de Dieu si la terre une seule fois pouvait rassasier son espérance ».

flaubert a 25 ans

L’ascète égyptien Antoine a fondé l’érémitisme chrétien au IVe siècle ; ses reliques, ramenées de Terre sainte, sont à Saint-Antoine-l’Abbaye en Dauphiné. L’antiquité tardive offrait à Flaubert une époque de transition foisonnante entre l’ancien monde païen et notre nouveau monde chrétien. Une époque de doutes, de réflexions intenses, de débats passionnés. Il met en scène les Hérésies pour argumenter, les sept péchés capitaux plus deux qu’il ajoute avec la modernité : la Logique et la Science. Il crée des hallucinations comme transitions entre l’ancien et le nouveau, le monde de la matière où tout était à sa place et le monde de l’esprit où tout va dans tous les sens. La Science contre la Foi : « Tu es la négation, l’étouffement, la haine. Moi je suis le grand amour inquiet qui s’avance pas à pas dans le chemin de l’esprit que tu plais à bouleverser ».

Pour le style, il choisit la couleur, il suggère par l’excès. Sa profusion baroque se déroule en phrases clamées, ciselées avec une gourmandise dont il se délecte à la lecture. Le texte est confus, symboliste, indigeste. Le jouer serait complexe et lassant, le cinéma pourrait peut-être en tirer quelque effet avec une débauche d’effets spéciaux, en raccourcissant et simplifiant…

Mais Flaubert était de son temps et avait un tempérament. Avant d’être critique envers le premier et de dompter le second, il s’est laissé aller à une rêveuse exubérance, cette tentative de Tentation. Pas facile à lire aujourd’hui, j’ai sauté de nombreuses pages. Mais c’est du Flaubert, toujours intéressant car rien n’est à jeter de son œuvre.

Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine, 1849, Forgotten Books 2016, 350 pages, €12.81
Format Kindle

Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 2 – 1845-1851, Gallimard Pléiade 2013, 1680 pages, €72.00

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Flaubert contre l’esprit bourgeois

Flaubert Correspondance 1

Flaubert haïssait l’étroitesse d’esprit de son époque, la mentalité d’épicier de son milieu, le cocoricotage sans raison de son pays. En cela, il est moderne. Ce qui signifie universel, historique, écologue. Il a le sentiment panthéiste d’appartenir à la Vie dans l’univers, à l’espèce humaine par-delà les époques, à la civilisation par-delà les frontières.

En témoigne cette lettre à sa maîtresse, écrite à 25 ans : « Oui, j’ai un dégoût profond du journal, c’est-à-dire de l’éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd’hui et qui ne le sera pas demain. Il n’y a pas d’insensibilité à cela. Seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu’ils ont poussé et qu’on n’entend plus. Je ne m’apitoye pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus ou tout autant. Je ne suis pas plus moderne qu’ancien, pas plus Français que Chinois, et l’idée de la patrie, c’est-à-dire l’obligation de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte et de détester les autres coins en vert et en noir m’a paru toujours étroite, bornée et d’une stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l’homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l’univers. » 26 août 1846 (Correspondance, Pléiade, tome 1)

Le « journal » (la presse quotidienne) est pour lui la quintessence de la bêtise parce qu’il monte en épingle l’insignifiant pour la seule raison qu’il vient de se produire. C’est moins la presse elle-même que ce qu’on appelle aujourd’hui « le médiatique » qu’il juge bête : ce règne de la mode, du zapping, du nouveau qui chasse l’autre.

C’est très « bourgeois » parce que le bourgeois n’a pas d’histoire, au contraire des aristocrates, des paysans ou des artisans, pas de lignée familiale à défendre, de terre à mettre en valeur ou se savoir-faire à transmettre (au contraire, il dissimule ses origines roturières sous les fastes de la « fortune »). D’où cet état d’esprit orienté vers le présent immédiat, sans tradition, sans profondeur historique. Tocqueville parlera ainsi de l’Amérique. Nul ne réfléchit plus sur rien, courant sans cesse d’un fait à l’autre, le plus récent étant le plus désirable. Alors que c’est le recul qui permet la « réflexion » et fait le jugement.

Il n’y a pas de « progrès » dans la civilisation si l’on veut dire que la réalisation du ‘bien’ serait linéaire. Les misères exemplaires, même si elles ont disparu, donnent plus de leçons que le dernier événement médiatique. La classe ouvrière (que Flaubert met au pluriel selon l’usage du temps) n’a pas plus de « message » à délivrer aux hommes d’aujourd’hui que les esclaves antiques n’en avaient pour les stoïciens ou les chrétiens. “Pas moins, mais pas plus” : toutes les exploitations, toutes les oppressions sont également haïssables. Le présent ne compte pas plus que le passé lorsqu’il s’agit des hommes. Sommes-nous moins « barbares » que les Romains ? Nous le sommes différemment, certes, ne jetant plus les chrétiens aux lions, mais notre barbarie existe, en témoignent le « surveiller et punir » des prisons, de la justice, de l’école, le rejet social, la bonne conscience de l’entre-soi…

Les États ont une prétention bien inique à régenter un petit coin de la carte, défendu par des frontières. « Je suis le frère (…) de tout ce qui vit ». Saint-Exupéry dira plus tard qu’il se sent le père de tous les enfants qu’il croise dans le monde. C’est le même message : nous sommes tous des êtres participant du même vivant, embarqués sur la même planète, avec nos qualités humanistes et nos défauts trop humains.

Flaubert s’élève contre la tyrannie du présent (« le journal »), l’illusion que tout va de mieux en mieux (le progrès qu’il appelle « le moderne »), et que c’est à l’intérieur de frontières (la xénophobie, les castes, les classes) que l’on peut seulement être bien.

L’État, le Progrès et la Nouveauté sont les trois faces de cette même « bêtise » bourgeoise qu’il ne cessera de pourfendre toute sa vie durant. Nous parlons aujourd’hui de politiciens, de technocrates et de médias – mais c’est bien la même chose.

Gustave Flaubert, Correspondance – tome 1, Gallimard Pléiade, 1232 pages, €55.00

Il existe aussi une édition Folio de morceaux choisis en 864 pages, mais elle est évidemment incomplète, juste pour vous donner envie… 1998, €12.50 

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Libre échange : bienfait ou horreur économique ?

Le libre-échange est l’un des diables de la gauche. Posture idéologique réflexe – donc sans réflexion aucune – automatisme pavlovien qui fait haïr comme le chien dudit Pavlov, à l’ère soviétique, salivait par réflexe conditionné lorsqu’un bruit particulier l’avait habitué à le faire. La gauche, bien que ses représentants se veuillent « éclairés » (par les Lumières ?) voire intellos (s’ils ont fait quelques études) a gardé de ses années staliniennes des comportements de secte. Notamment que « le libéralisme » est le diable et que le « libre-échange » est la pire des choses (à l’exception de toutes les autres, ajoutent les gens de gauche réalistes).

Mais c’est un fait d’expérience que le libre-échange est plutôt favorable au pouvoir d’achat comme à la qualification des emplois. S’ouvrir aux échanges est bénéfique – tant pour les économies que pour les gens ! Pourquoi cette revendication « de gauche » que chacun doit « s’ouvrir à l’autre » serait-elle condamnée lorsqu’il s’agit d’un pays ?

Cette considération est loin d‘être la seule CONTRADICTION des gens de gauche, notamment des plus sectaires. La libre-circulation est exigée pour les personnes (les sans-frontières) – mais pas pour les biens. La culture est « universelle » – mais protégeons l’exception française. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil – mais les non-Blancs, non-mâles, non-cultivés sont les plus beaux et les plus gentils… La schizophrénie « de gauche » est due à sa paranoïa héritée des années Staline – il suffit de relire L’opium des intellectuels de feu Raymond Aron… On pourrait en dire autant à droite, si ce n’est que la droite, surtout en ses extrêmes, est bien moins considérée par les médias et a bien moins d’influence.

Un exemple de préjugé contré par les faits : selon France-Stratégie en février 2016, à propos du rétablissement éventuel des contrôles aux frontières, la généralisation des contrôles permanents serait équivalente à une taxe de 3 % sur le commerce entre pays de la zone Schengen. Ce commerce diminuerait de 10 % à 20 %, soit -0,5% de PIB pour la France et -0,8 % de PIB pour les autres pays de l’espace Schengen. Il toucherait surtout le tourisme de proximité, les travailleurs frontaliers, le transport routier de marchandises. Il aurait aussi des effets sur l’investissement étranger et la mobilité des travailleurs.

patrick artus zone euro export et import en volume 1980 2016

Un papier tout récent de Patrick Artus, l’économiste en chef de Natixis, prouve chiffres à l’appui la même chose dans la zone euro : « Au total, l’effet positif de l’ouverture des échanges (baisse des prix) est bien présent, mais pas les effets négatifs souvent évoqués ». CQFD : les gauchistes idéologues, bornés à leurs préjugés, sont hors de la réalité des faits.

L’ouverture de la zone euro envers le reste du monde fait peur. Mais elle a apporté une réelle baisse des prix, de l’ordre de 0.2% par an, avec l’importation de produits venus des pays sous-développés. Faut-il interdire le développement du tiers-monde parce que les « zacquis » de gauche européens sont remis en cause ? L’égoïsme syndical est un fait : mais aucun syndicat n’est représentatif d’un pays, il ne représente que ses cotisants – ils sont en outre très peu nombreux dans le système français.

patrick artus zone euro importations et prestations sociales 1980 2016

Cette ouverture a-t-elle « détruit » des emplois et de la protection sociale ? « Cassé » un modèle social-économique ? Certes, elle a remis en cause des rentes de situation, des positionnements trop chers de certains monopoles, des investissements de modernisation et d’innovation trop faibles. Mais « a-t-elle entraîné des pertes accélérées d’emplois ou de valeur ajoutée industriels ou exposés à la concurrence étrangère, une baisse des salaires ou de la protection sociale pour les emplois dans les secteurs concurrencés ? » – demande Patrick Artus. « La réponse est négative », prouve-t-il… Le poids de la valeur ajoutée industrielle en zone euro a peu baissé, la balance commerciale pour les produits manufacturés ne s’est pas dégradée ; le poids des prestations sociales a augmenté.

Qu’en a-t-il été sur la qualification des emplois ? « Nous voyons une déformation vers les biens d’équipement, ce qui est favorable, et pas de déformation de la structure de la valeur ajoutée vers des activités moins sophistiquées », répond Patrick Artus.

patrick artus zone euro emploi par branche 1980 2016

Le « degré d’ouverture » d’une économie se mesure à la somme de ses importations et exportations. Ce degré est passé d’environ 10% dans les années 1980 à environ 30% aujourd’hui en volume. Cet essor du libre-échange a donc été favorable – globalement – à la zone euro.

Mais il faut noter que l’Allemagne – avant tout – a su tirer son épingle du jeu en adaptant son droit et ses industries à la globalisation. Elle a créé de toutes pièces des « marques » de réputation mondiale, comme Audi, très bas de gamme dans les années 70. Et la France ? Qu’a-t-elle fait depuis l’ère Chirac pour adapter son économie et ouvrir ses mentalités au grand large ? Pas grand-chose, à part blablater « révolution » et se crisper dans l’idéologie, ou surtout ne rien changer sous les trop long règnes Chirac et Hollande… Et peu changer au fond sous le règne agité Sarkozy.

patrick artus zone euro cout salarial unitaire 1980 2016

La France archaïque arc-boutée sur « le modèle social » des années de reconstruction d’après-guerre, a un État trop dépensier et trop interventionniste. Elle laisse trop peu la société civile et entrepreneuriale investir et innover. Ce carcan, de règles et de règlements handicapent l’économie – tout au contraire de l’Allemagne, entre autres pays européens. Ce pourquoi la France a peut-être « perdu » à la croissance du libre-échange. Mais la faute à qui ?

Celui qui n’avance pas recule. Il en est pour les pays comme pour les gens. À trop vouloir « conserver », on en vient vite à dater…

Il n’est de pires boulets conservateurs que ceux qui, par méfiance, refusent de changer quand le monde autour d’eux change. Ceux qui croient que se dire « de gauche » les dispense de toute observation des choses telles qu’elles vont. Ceux qui ne réfléchissent pas mais agissent par réflexe « de classe ».

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Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse

alain finkielkraut l identite malheueruse
Un essai sur la France contemporaine et le délitement des élites. Alain Finkielkraut fut soixantuitard ; il a changé, mesurant combien naïf était sa jeunesse libertaire et perroquet son discours marxiste bien daté. La France entrée comme les autres dans une mondialisation rapide s’est trouvée plus que les autres bouleversée, parce les gens qui la gouvernent et ceux qui font son opinion préfèrent l’illusion à la réalité, l’idéologie aux faits.

Lucide sur la société bigarrée d’aujourd’hui, Alain Finkielkraut est amer sur le mythe du bon sauvage opprimé comme sur la culpabilité obligée des anciens colonisateurs. Combien de siècles devrions-nous expier ce qui fut fait par nos ancêtres, pourtant animés bien souvent par de grandes idées de gauche sur le développement des peuples enfants ? Pourquoi « la différence » est-elle exaltée par les intellos-médiatiques… pour les autres – et honnie par les mêmes dès qu’il s’agit de la nôtre ? Voltaire ne prônait-il pas la tolérance ? Diderot la pluralité des opinions ? Rousseau les règles qui seules peuvent fonder la liberté ? Pourquoi cette culture classique qui a fondé nos valeurs est-elle dénigrée au profit du futile à la mode ? Pourquoi y aurait-il « respect » à sens unique ?

Entre ignorance, ressentiment et bêtise, la caste qui prétend mener la France depuis des décennies appauvrit la culture, mine les valeurs du « vivre-ensemble ». Elle amoindrit le sens des mots et abâtardit la langue – sans laquelle, pourtant, on ne peut se comprendre.

Évidemment, ceux du déni accuseront l’auteur d’être un ronchon dont la frilosité s’accroît à mesure qu’il vieillit – mais lisez d’abord le livre avant de juger sans savoir.

Bien sûr, les sans-frontières crieront haro sur le Juif immigré d’hier qui conteste aux Arabes immigrés d’aujourd’hui leur place, au prétexte qu’ils en prennent trop, et trop bruyamment. Ils changent le pays, ses mœurs et sa civilisation même. Mais Alain Finkielkraut ne dit rien de cela, sinon que la machine à intégrer ne fonctionne plus aussi bien, laissant se développer « le morcellement et le ressentiment communautaire » p.22 – notamment parce que les politiques se défilent, que la justice est flottante et que l’école démissionne. Rien d’essentiel, donc, mais une paresse à redresser.

L’époque contemporaine privilégie la spontanéité (héritage 68), l’instant présent (effet télé accentué par le net), le moi-je égoïste du j’ai l’droit (approfondissement inéluctable du système démocratique). Dès lors, « est-il encore possible d’hériter et de transmettre » ? Cette interrogation est légitime et doit être pensée, malgré les cris d’orfraie des contents d’eux-mêmes, malgré le glissement à l’extrême-droite de moins en moins lent de la société majoritaire qui a envie de se sentir chez elle dans le mouvement du monde.

Les habitués de l’émission Répliques sur France Culture retrouveront sans peine les thèmes et propos de l’auteur au fil des années, sur le sanctuaire que devrait être l’école p.42 et les trois ordres de Pascal p.43, sur la galanterie française p.59, sur l’Europe après Auschwitz p.94, sur les bobos qui revendiquent métissage et nomadisme mais se protègent soigneusement de cela même p.122, sur les limites à l’antiracisme données par Claude Lévi-Strauss p. 127, sur le livre p.133, sur le respect p.162, sur ce qui ne se fait pas chez Orwell p.188… Mais ne manquent jamais les références des auteurs ni les objections de ses interlocuteurs. Alain Finkielkraut écrit avec précaution, il avance ses idées en marchant sur des œufs, il se couvre par des citations d’auteurs classiques comme de contemporains publiés. Cet essai est plus une réflexion qu’un guide pour l’action et si la langue est belle, ce que l’on dégage des propos est plus nuancé que politique.

gamin soleil parents frileux

Mais cela n’enlève rien à la mise en lumière au nom des Lumières des obscurantismes contemporains, qu’ils viennent d’islam ou du gauchisme résiduel, de l’arrière fonds chrétien ou d’un rousseauisme romantique traduit par l’écologie politique. Alain Finkielkraut se met à la place de ses critiques les plus virulents (ce qu’eux se gardent bien de faire !). Il tente de les comprendre : « Et ce ne sont ni des idiots ni des méchants mais des hommes et des femmes de bonne volonté qui ont besoin de croire que la scélératesse a une seule adresse, le racisme un seul visage, les événements un seul paradigme et que nous sommes tous des Juifs allemands, des Noirs, des Arabes, des réfugiés et des clandestins. Sans la grande illusion du ‘même combat contre le même ennemi’, ils seraient perdus, ils n’auraient plus l’énergie qu’il faut pour s’engager. Le souci d’autrui, en eux, céderait le pas au découragement puis à l’indifférence. Reste à savoir si le prix à payer pour la fidélité à l’idéal doit être, chaque fois, l’abrogation du monde réel. Le Juste reste-t-il juste, une fois délié du Vrai ? Qu’y a-t-il de vertueux dans une morale qui ne s’astreint plus au devoir de clairvoyance ? » p.178.

Un livre qui parle de nous et de notre époque, un livre à lire, à méditer et à critiquer – car ce n’est qu’ainsi qu’on avance et qu’on cesse de subir ce qui advient.

Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, 2013, Folio 2015, 222 pages, €7.10

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Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive

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Castoriadis fait partie de ces marxistes repentis qui ont su sortir de l’endoctrinement militant pour penser par eux-mêmes. Il faut dire que le destin de cet Européen est singulier : né grec à Constantinople en 1922, chassé par la purification ethnique des nationalistes turcs vers la Grèce, il entre dans les Jeunesses communistes à 15 ans contre le régime Métaxas puis adhère au parti en 1941 contre l’occupant nazi, avant d’opter pour les trotskistes. Émigré en France pour suivre des études en 1946, il devient économiste à l’OCDE jusqu’en 1970 où, après une formation, il s’installe comme psychanalyste freudien en 1973. Nommé en 1980 directeur d’études à l’EHESS, il meurt en décembre 1997 à 75 ans.

Le trotskisme va le faire évoluer vers la Deuxième gauche non stalinienne, surtout après la répression hongroise par les armées soviétiques en 1956. Il crée avec Claude Lefort le groupe Socialisme et barbarie dès 1946, qui prend son essor dix ans plus tard avec Georges Bataille, André Breton, Michel Leiris, Edgar Morin et Maurice Nadeau.

Ce recueil de textes courts permet d’aborder son œuvre simplement, sans jargon. La période embrassée propose tout d’abord un « itinéraire » en cinq textes, puis des « interventions » en vingt textes qui couvrent à peu près tous les thèmes de l’œuvre riche et diverse. Démocratie, partis politiques, marché, révolution, participation, mai 68, féminisme, immigration, racisme, gauche Mitterrand, guerre, religion, écologie – sont abordés selon les circonstances du réel, faisant de ces textes une pensée vivante. Une chronologie et une bio-bibliographie les replacent dans un itinéraire cohérent.

Ce qui intéresse Cornelius Castoriadis est l’humain dans ses relations avec les autres. La psyché ne serait rien sans la socialisation. Mais la socialisation est sans cesse tiraillée par le besoin de retrouver l’unité originelle égocentrée, fusionnelle avec le monde, où tout désir se confond avec le réel. Cet écartèlement psychique crée le religieux, l’artiste, le philosophe, le scientifique… qui cherchent tous, chacun selon leurs moyens, l’unité profonde de l’être. « La racine de la volonté est dans le désir : un désir qui est devenu conscient, réfléchi, délibéré, accepté comme volonté. D’autre part la pensée, en un sens, dépend de la volonté, parce qu’il faut ‘vouloir’ penser. (…) Il y a volonté d’élucider le monde de notre expérience. Et cette volonté est la condition de la philosophie » (Une trajectoire singulière, 1997)

Si les sociétés sont nécessairement historiques, elles se créent elles-mêmes en marchant. Elles ne sont pas déterminées (comme Marx le croyait) mais douées d’une certaine liberté institutionnelle que Castoriadis appelle « l’imaginaire social ». L’histoire faite et l’histoire se faisant entrent en constante dialectique, même s’il n’y a aucun but. Chacun se cherche, chacun s’adapte, les sociétés comme les humains. Il n’y a pas de transcendant, ni sacré, ni rationnel, mais simplement le mouvement. Comme l’a montré Nietzsche, à chaque groupe humain de poser ses propres normes, la condition ultime étant la survie.

athenes jacques martin

Cette auto-organisation des sociétés née de l’autonomie des hommes est née en Grèce antique, avant d’être ravivée dès le XIIe siècle et surtout à la Renaissance, prolongée par les Lumières. L’égalité des pairs engendre les débats, fonde la démocratie, encourage la philosophie et la science – contre tous les déterminismes : biologiques, familiaux, claniques, communautaires, religieux. Les Lumières sont cependant porteuses d’une dérive d’orgueil, une croyance qu’il faut mettre en question : celle que le monde tout entier serait réductible à la mathématique, donc que la nature serait à terme entièrement maîtrisable. Le marxisme a véhiculé cette illusion au XXe siècle ; l’écologie la conteste.

Cornelius Castoriadis est pessimiste sur l’évolution de la société occidentale contemporaine, mais fait malgré tout confiance à la raison pour conduire la liberté humaine, pour chacun et pour la société. Encore faut-il le vouloir et ne pas céder à l’aboulie du statu quo ou de la sempiternelle « synthèse » : « Les gens aujourd’hui ne croient pas à la possibilité d’une société auto-gouvernée, et cela fait qu’une telle société est, aujourd’hui, impossible. Ils ne croient pas parce qu’ils ne veulent pas le croire, ils ne veulent pas le croire parce qu’ils ne croient pas. Mais si jamais ils se mettent à le vouloir, ils pourront » (Une société à la dérive, 1993).

La politique – participation aux débats de la cité – permet de faire son histoire au lieu de la subir. Redonner du sens à la vie passe par le développement humain, pas par la seule croissance économique – dont la consommation pour elle-même est une aliénation. Mais si les citoyens avaient peur de la liberté, si les gens avaient peur des responsabilités ? « Les gens veulent ce mode de consommation, ce type de vie, ils veulent passer tant d’heures par jour devant la télé et jouer sur les ordinateurs familiaux. Il y a là autre chose qu’une simple ‘manipulation’ par le système et les industries qui en profitent. Il y a un énorme mouvement – glissement – où tout se tient : les gens se dépolitisent, se privatisent, se tournent vers leur petite sphère ‘privée’ – et le système leur en fournit les moyens » (Une exigence politique et humaine, 1988).

Ce qui est vraiment « politique » est moins de penser une société utopique que de « faire », en créant les conditions d’une dynamique collective. Action et réflexion entreront alors en dialectique positive, se confortant l’une l’autre. Mais pour cela il faut articuler désir et volonté : « Je ne pense pas que les hommes se mobiliseront jamais pour transformer la société, surtout dans les conditions du capitalisme moderne, et pour établir une société autonome, uniquement dans le but d’avoir une société autonome. Ils voudront vraiment et effectivement l’autonomie lorsqu’elle leur apparaîtra comme le porteur, la condition, l’accompagnement presque, mais indispensable, de quelque chose de substantiel qu’ils veulent vraiment réaliser, qui aura pour eux de la valeur et qu’ils n’arrivent pas à faire dans le monde actuel. Mais cela veut dire qu’il faudra que de nouvelles valeurs émergent dans la vie social-historique » (Les significations imaginaires, 1982). Si la réflexion peut être enseignée par le système éducatif, engendrant la possibilité d’action, le désir qui irrigue la volonté ne peut être transmis, il faut qu’il vienne des individus dans la société.

Et cette autonomie, pour quoi faire ? Tout simplement comme les Athéniens : « la création d’êtres humains vivant avec la beauté, vivant avec la sagesse, et aimant le bien commun » (Les carrefours du labyrinthe II, 1986).

Je ne peux évoquer, dans cette note déjà longue, ni les polémiques sur la prépublication pirate en anglais qui a semble-t-il forcé la main à l’heureuse publication en français, ni sur l’ensemble des thèmes abordés par l’auteur au gré des événements. Il manque peut-être un index des thèmes traités, qui aiderait à entrer, mais chacun pourra y trouver, malgré le recul des années, ample matière à réflexion !

Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive – entretiens et débats 1974-1997, 2005, Points 2011, 390 pages, €10.30

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France, fille aînée de l’église intellectuelle

L’exception française, en matière de réflexion et de pensée, n’est pas un vain mot.

  • Chacun sait que la France est un pays centralisé à Paris, et que le « milieu intellectuel » à Paris est centralisé encore plus dans les quartiers centraux, en gros entre Notre-Dame et Saint-Germain des Prés – deux églises comme vous pouvez noter.
  • Chacun sait que « le Français moyen » des sondages révère l’État et que le rêve de tous ses fils et filles est à 73% de « travailler dans la fonction publique ». Un peu moins globalement qu’en 2004 à cause de l’hôpital (désorganisé et stressé par les 35h), mais nettement plus qu’en 2004 dans la fonction publique d’État !
  • Chacun constate aussi que la moindre parcelle de petit pouvoir fonctionnaire fait gonfler l’ego de qui le détient – comme s’il était investi d’en haut d’une Mission de service public et de gardien de l’ordre (observez la guichetière, le flic, lisez la réponse du fisc ou de la Sécurité sociale ou de Pôle emploi…).
  • Chacun peut observer, comme le sociologue Philippe d’Iribarne, que celui qui exerce un métier en France sait mieux que tout le monde ce qu’il faut faire et comment il faut le faire, n’acceptant qu’avec répugnance des ordres venus de sa hiérarchie ou des autres métiers pourtant dans la même entreprise. Le « sens de l’honneur » dans le privé est équivalent à la « mission de service public » du fonctionnariat.

« Les intellectuels », en France, ne regroupent pas tous ceux qui pensent, qui réfléchissent à leur pratique, qui philosophent ou qui cherchent – loin de là ! Les intellectuels de droit se réduisent surtout à ceux que les médias nomment de ce nom, c’est-à-dire ceux que le quatuor de presse qui veut faire l’Histoire à Saint-Germain des Prés – donc à Paris, donc en France, donc dans le monde entier – érige en phares de la pensée. Ce quatuor est composé de Joffrin à Libération, de Kahn à la radio après Marianne, de Plenel à Médiapart, de Birnbaum au Monde. Ils sont leaders culturels, faisant la pluie et le beau temps pour désigner les livres que l’on « doit » lire et les pensées qui « méritent » d’être suivies.

Hier volontiers antiparlementaires et pourquoi pas fascistes (Maurras, Drieu La Rochelle, Brasillach, Céline, Jouvenel, Maulnier, Fabre-Luce…), les « intellectuels » ainsi proclamés sont aujourd’hui évidemment « de gauche », évidemment dans le vent, évidemment imbibés de Morâââle. Comme s’il n’y avait pas aussi des intellectuels à droite ou au centre – ou ailleurs.

Si l’on réfléchit un tant soit peu sur ce qu’il est convenu d’appeler ces « intellectuels », force est d’observer qu’ils agissent en bande comme des clercs d’une église. Ils pensent en meute, se veulent toujours « d’accord » avec les gens du même bord « moral » qui est le leur, répètent comme perroquets la doxa du moment, imitent leur leader légitime dont l’infaillibilité donne le ton. Pourquoi ? Pour exister publiquement, pour être reconnus par leurs semblables, pour se poser à la pointe du Progrès, des Droits de l’homme et de l’égalité, voire de l’Histoire en marche.

Rien n’a vraiment changé depuis la naissance de l’intellectuel au moyen-âge…

cure

À l’époque, quiconque n’était pas « bien né » ne possédait aucun pouvoir de fait. La seule façon « noble » d’arriver en société était l’Église. En faisant peur aux chrétiens, par la confession et les prêches enflammés, par la puissance temporelle de son organisation (qui fascinait tant Staline), l’Église « sainte, catholique, apostolique et romaine » se voulait seule légitime dépositaire du message même de Jésus-Christ – c’est-à-dire de Dieu. Sa voix était la voix d’En-haut, sa morale le Commandement-du-Père, son savoir issu des Saintes-Écritures – que nul ne saurait contester sous peine de blasphème, excommunication et damnation éternelle.

D’où la chasse aux hérétiques, l’instauration de l’Inquisition, la mise à l’Index et les bulles du Pape, déclaré « infaillible » en 1870, dès que la puissance de l’Église a commencé à décliner… Ce fut la même chose sous Staline, et les « compagnons de route » même pas membres du Parti communiste criaient haro comme les kamarad sur les boucs émissaires qui osaient critiquer un tout petit peu les « excès » du régime (Gide, Souvarine, Nizan, Camus, Kravchenko, Aron, Soljenitsyne, Simon Leys…).

Aujourd’hui, malgré les incantations à « la démocratie », aux « droits des minorités » – et à la « libre expression » après l’attentat contre Charlie – la posture intellectuelle garde la même trajectoire. Comme les clercs d’église, les intellos se posent comme :

  • Répugnant à l’argent (leur anticapitalisme ne va cependant pas jusqu’à refuser les piges ni les droits d’auteur scandaleusement au-dessus du SMIC lorsqu’ils sont conférenciers, chanteurs ou « artistes »)
  • Pour l’unité de tout le genre humain (ledit genre devant obligatoirement se calquer sur leur propre caste, eux-mêmes se voulant avant-garde du sens et du Progrès)
  • Aimant l’autorité (quand ils en font partie… donc pas De Gaulle tout proche mais Staline ou Mao au loin, oui à l’Écologie… mais pas dans leur jardin)
  • Adorant faire la Morale à tout le monde, investis du rôle de Commandeurs des croyants en leur église germanopratine
  • Poétisant sur « le peuple » et « la nature » en romantiques… urbains

Tout cela vient du dogme catholique et de la pratique séculaire de l’Église catholique. Même les athées, même les « marxistes », tous ces « progressistes » reprennent intégralement le programme catholique qui a si bien réussi dans l’histoire. Les intellos français sont les seuls à le faire en Occident, notons-le. Les Russes tentent de les imiter avec l’orthodoxie, mais cette église-là n’a aucune légitimité « universelle » comme la catholique.

Rousseau, Victor Hugo, Maurras, Sartre, Bourdieu, BHL, Badiou proclament leur répugnance à l’argent, leur aspiration à l’unité, leur préférence pour l’autorité, les commandements de la (seule) Morale, tout en se pâmant d’attendrissement sur les gamins sales et demi-nus du « peuple » des banlieues (ah, le mythe de Gavroche, le mythe de Cosette !), tout en rêvant de « la nature » simple, évidente et « faite pour l’homme » (à condition  de l’organiser en parcs protégés sous la « domination » de fonctionnaires acquis à la cause).

Si d’aventure vous avez le malheur de critiquer leur point de vue, de railler leur naïveté, de rappeler leurs constantes erreurs historiques – vous voilà catalogué : « de droite », « fasciste », « faisant le jeu du Front national » – en bref l’incarnation du Diable comme dans l’Église ! Michel Houellebecq, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, en font l’expérience, vrais intellectuels (contrairement à Eric Zemmour qui n’est que journaliste). Ils sont les nouveaux boucs émissaires de la violence mimétique chère à René Girard, les intellos dans le vent rejetant ainsi la part sombre d’eux-mêmes sur des sujets extérieurs voués à l’exécration – afin de « fusionner » bien au chaud dans le nid, avec leurs semblables.

Narcissisme du miroir, égoïsme forcené de la reconnaissance mutuelle, posture théâtrale en public : voilà donc ces « pseudo-intellectuels » – comme dit la ministre, qui n’en fait pas partie. Ils sont donnés en exemple par le quatuor médiatique, en opposition aux autres intellectuels, critiques mais non adulés par les médias. Ne sont-ils pas en carton-pâte  ? Car leur pensée se racornit à mesure qu’ils se posent, tant la soif d’être reconnus et à la mode appauvrit toute réflexion. D’où les tabous du « débat » intellectuel français, les cris d’orfraie à la mention de certains mots, la « reductio at hitlerum » des commentaires sur les blogs. Les invectives moralisatrices remplacent l’argumentation, la violence toute raison. Il s’agit moins de débattre que de se poser, moins de considérer l’autre et ses interrogations que de se considérer soi, comme si beau en ce miroir et surtout devant les autres.

Mais comme le dit Michel Onfray, avec son art si populaire de mettre les pieds dans le plat, « interdire une question, c’est empêcher sa réponse ».

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Des temples, monastères et pension du Népal

Nous partons au soleil, les nuages ont filé pendant la nuit. Le temps change très vite. Nous apercevons en rose la chaîne des Himalaya et les terrasses se drapent à nouveau d’écharpes de brume. Quelques photos sont tentées car nous avons envie de capturer dans nos boites un peu de la magie de cet instant, pour nous le remémorer sur nos murs ou dans nos albums, plus tard, des années plus tard (comme aujourd’hui), nostalgiques de la jeunesse et de la sensation.

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Nous passons dans Cipangau, moins animé qu’hier soir. Lily et Christine ont avoué avoir fait des rêves mystiques. Est-ce la proximité du bois magique ? Le spectre effrayant ? La sensualité des danseurs ? Le froid pénétrant de cette nuit ? « La mer s’ouvrait jusqu’à une grotte » et Christine y a entendu « la voix de Dieu ». Hum ! La psychanalyste n’en dit rien…

ado nepal bairajogini

Les paysages sont plus riants sous le soleil. Les fermes et les villages, aux gosses innombrables, nous font signe. Les enfants nous examinent avec curiosité, cette attention qui flatte et donne envie de communiquer, par le geste ou le sourire. Ils restent en groupe autour de nous, trouvant assurance dans leur nombre et dans la chaleur des frères. J’opère une saisissante photo d’une petite bande sur la crête. Christine est fatiguée, Lily définitive, Michel calmé, Christophe pressé, et Elle émerveillée. Moi, ça va. Le pays est rempli de beauté, le soleil brille en ce début de matinée, rendant plus vaste le paysage, la lumière plus transparente à cette altitude, les corps plus déliés, les peaux des enfants plus rayonnantes, comme les sourires des femmes.

gamins nepal

Nous traversons la Bagmati deux fois sur des ponts suspendus, au grand dam des filles qui n’aiment pas que le chemin bouge sous leurs pieds. Pharphaing : c’est une ville sale où l’on déjeune sur le « terrain de foot » entre les merdes humaines ou canines et les gosses loqueteux qui se démènent pieds nus avec une boule de chiffon. Nous visitons ensuite le monastère Ninchapa aux couleurs vives tout frais repeintes. Des moines en robe bordeaux, assis derrière leurs bancs le long des murs, psalmodient les feuillets du rituel. Le ton monocorde des voix est très prenant mais finit par assoupir. Aussi, tous les deux feuillets environ, l’un d’eux saisit la clochette, un autre les cymbales, un troisième la trompe, et l’ensemble réveille brutalement l’assistance par un bruit discordant (c’est du moins l’impression que nous en avons). Puis la psalmodie reprend, rythmée par le tambour lancinant.

nepal pharpaing

Tara consulte près de là un vieux baba dans sa cage vermillon. Il porte cheveux longs et barbe blanche comme l’idée qu’on s’en fait. Puis nous visitons trois monastères et deux temples dans la foulée. Les moinillons sont rigolards et curieux. Au temple de Vishnou Seshnarayan sont dessinés les pieds de Vishnou et là s’élève la vache sacrée Dhinu. Le temple contient un bassin avec des statues du dieu soleil du 12ème siècle. Au temple de Shiva erre un sâdhu et s’élève une statue de Shiva tout nu, sexe apparent, contre lequel les femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfant viennent se frotter selon la tradition. Les nôtres s’en gardent bien !

nepal temple pharpaing

La Royal Boarding Secondary School s’élève un peu plus loin. Elle est entourée d’un beau jardin où Tara négocie de pouvoir camper, au lieu du terrain vague et merdeux d’en face. Le directeur très posé, très british dans son intonation comme dans sa componction, nous accueille et parle en anglais. À notre surprise, il nous demande de traduire en anglais les cartes de vœux qu’il a reçu de François Mitterrand, alors Président de la République française, et nous montre sa photo dédicacée. Il nous laisse ensuite sa carte à chacun, Dhruba Bahadur Shrestha, « Head Master », Secondary Boarding School, Tribhuvan Adarsha M. Vidyalaya, Phurping, Kathmandu, Nepal.

carte school headmaster nepal

À l’heure de la prière nous entendons les monastères bouddhistes tibétains : bom ! bom ! bom !bom ! poing ! poing ! tooooon ! Et reprend la psalmodie automatique. « Cela » prie. Puis la grotte de Gurakhnat : Padmasambhava – le moine qui a introduit le bouddhisme au Tibet – y aurait médité. Puis le temple de Bajrajogini avec un nœud en poils de yack sur la tête de Bouddha, et « l’astamandal », le nœud des huit déesses mères qui ressemble à une suite de neutrons entourés d’électrons. Puis un temple aux 21 Tara, 21 poupées dorées en vitrine. La religion y est naïve, populaire, les rites répétitifs et simples, les objets de culte criards. Tout le précieux est sous vitrine. On ne touche pas avec ses pattes sales ! Certes, la philosophie bouddhiste est autre chose, une grande pensée humaine. Mais il faut de tout pour faire une religion, de la superstition pour gens simples aux plus hauts concepts philosophiques. Chacun doit y trouver à croire, selon ses capacités et selon ses besoins. Le rite simpliste va au paysan, la réflexion aux sages. Ainsi peut-on interpréter ce que nous voyons, qui est un peu décevant pour les idées que l’on s’en faisait. Leçon du pays : ne jamais se faire d’illusions mais vivre ce qui vient. Je soumets ce raisonnement à « Dominique », mais il me regarde d’un air bovin.

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Maladie de la politique française

En politique, un bon résultat peut être ignoré dans les urnes, voir Lionel Jospin en 2002. Les électeurs sont ingrats mais les politiciens en général promettent et ne tiennent pas, leurs mots sont déconnectés de la réalité. D’où l’impression de mépris que ressentent les citoyens dont les préoccupations ne sont à leur avis pas prises en compte par les élus. Monte alors le vote protestataire, de plus en plus extrémiste, l’appel à la vengeance par la démocratie directe contre la démocratie représentative.

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La faute en est au monde qui se complexifie, mais aussi aux politiques.

Le pouvoir est passé de leurs mains à l’Union européenne pour une part, aux régions pour une autre part, à l’administration et aux « autorités » indépendantes enfin (CSA, Hadopi, ARCEP, AMF, etc.). Ils l’ont désiré, ils l’ont voulu, ils ont signé.

Pour la marche du monde, la globalisation a donné du pouvoir aux marchés financiers pour la dette des États, aux grandes entreprises pour les emplois et la fiscalité, tous deux en concurrence ; l’essor de l’éducation et l’accès désormais à l’Internet permet aux citoyens, mieux formés, de se renseigner tout seul sans passer par les instances. Si l’information, c’est le pouvoir – le pouvoir est aujourd’hui bien plus dilué et moins bien contrôlé qu’auparavant (lanceurs d’alerte).

Les politiciens seraient-ils devenus impuissants ?

Pas vraiment, disons qu’ils tissent le plus souvent eux-mêmes la toile dans laquelle ils s’enserrent. Discipline de parti, aveuglement idéologique, tabous du politiquement correct, ils ne parlent plus « vrai ». Ni consciemment, ni surtout inconsciemment.

« Tout le monde » – dit-on (voir encadré p.24 de la publication) – sait ce qu’il faudrait à la France pour que son taux de chômage ressemble à celui de ses voisins : une flexibilité plus grande du travail, des coûts de production plus en rapport avec ce qu’elle produit (coûts qui concernent moins les salaires que surtout les charges sociales et les taxes gouvernementales), une meilleure formation initiale (lire-écrire-compter-s’exprimer) et professionnelle (accaparée par des syndicats très peu représentatifs ou privilégiant des intérêts « particuliers »).

Même chose sur le racisme musulman, minimisé au nom du « pas d’amalgame » alors qu’il y a autant de mauvais chez les musulmans qu’ailleurs – mais dont on mesure concrètement les effets (ravageurs) sur les bateaux de migrants en Méditerranée. Ou par l’alya des Français juifs, réelle et de plus en plus importante ces derniers mois (édifiante émission Interception sur France-Inter).

Or, rien de tout cela n’est dénoncé ou entrepris… par tabou idéologique et « peur » d’une éventuelle réaction de « la rue ». Mais « la rue » n’est pas aussi infantile que les élites le croient – si elles sont capables de donner le cap et d’expliquer le chemin. « La rue » n’est pas aussi stupide que les nantis au pouvoir le croient – s’ils ne manipulent pas les groupuscules braillards à leur seul profit politicien en vue d’un motion de congrès, d’une place à la primaire… ou d’une minute de gloire médiatique.

Les multiples exemples suédois, canadien, allemand, et même italien sont là pour montrer que quand on veut, on peut, quand la politique fixe un cap et une méthode, le pays avance. Pas le nôtre, malgré les analyses.

Pour qu’il avance :

  1. il serait nécessaire que les petits jeux de pouvoir n’accaparent pas la « cour » élyséenne – donc il serait nécessaire de bien définir par la Constitution les pouvoirs respectifs du chef du gouvernement et du président – et il serait nécessaire que la presse enquête systématiquement et dénonce (comme dans les pays nordiques ou anglo-saxons) tout manquement éthique ou manipulation politicienne ;
  2. il serait nécessaire que les parlementaires, dotés de meilleurs moyens d’enquête et de contrôle par la réforme de 2008 (sous Sarkozy, boudée par une gauche inconséquente), ne cumulent pas les mandats au point de n’en exercer aucun de façon efficace – donc il serait nécessaire de supprimer radicalement tout cumul, à la fois des mandats mais aussi des mandatures : un seul mandat à la fois, une seule réélection maximum : un peu d’air frais !
  3. il serait nécessaire que les élus et les nommés, tous responsables de l’argent des contribuables, soient mieux évalués et sanctionnés dans leur égoïsme individualiste (Big millions, Guérini, Vallini, Andrieux, Kucheida), leur légèreté ou irresponsabilité (Saal, DSK, Lamblin, Woerth, Lagarde), quand ce n’est pas carrément le flagrant délit de mensonge (Cahuzac, affaire Karachi).
  4. il serait nécessaire que les médias, fort paresseux et parisiano-centrés, cessent de voir dans de petits bouts de phrases autant de scoops à faire mousser, ou prétexte à rigoler lâchement, pour enfin offrir une réflexion sur le fond et dans la durée – ce pourquoi les journaux dits de réflexion voient leurs abonnés se réduire et la radio publique dite culturelle dilapide l’argent public en « directs » inutiles : ce n’est pas ce qu’on leur demande.

Est-ce beaucoup exiger de la république à la française ? Faut-il exiger la démocratie enfin « participative » ? Ou faut-il laisser les citoyens tenter n’importe quel grand méchant loup, sur sa réputation à remettre de l’ordre dans le bruit et la fureur ? Résistance ou soumission ?

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Michel Houellebecq, Soumission

michel houellebecq soumission
S’il était besoin de le prouver une fois encore, il ne faut jamais croire les critiques de la mafia littéraire qui sévit dans les magazines de l’entre-soi engagé. Ce nouveau cru Houellebecq est un roman (c’est écrit dessus), il est houellebecquien en diable et très agréable à lire. Contrairement à la doxa des envieux aigris qui sévissent dans « les médias », Soumission est une belle fable qui appelle la réflexion. Car « seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain » p.13.

Le narrateur s’appelle François comme le pape, comme le président actuel (qui fera deux mandats) et comme le futur Premier ministre que l’auteur imagine être Bayrou. Tous ces François sont insignifiants, délavés par le cours de l’histoire, sans plus rien à dire au monde ni à eux-mêmes. Nous sommes, comme d’habitude chez Houellebecq, dans le grand vide intérieur. Le catholicisme s’est perdu au tournant du XXe siècle (comme en témoignent Joris Karl Huysmans et Léon Bloy), Hollande s’est perdu entre centre-gauche et centre-droit (autrement dit nulle part), quand à l’antihéros qui raconte, il a fait de vagues études littéraires qui lui ont permis une sinécure de fonctionnaire à l’université où il forme de futurs chômeurs à des auteurs oubliés (et sans grand intérêt) ; il est solitaire, vieillissant, adonné à l’alcool et au tabac, de moins en moins séduisant pour baiser.

Contre ce tropisme qui mène à une impasse, la fable imaginée par l’auteur est habile et pourquoi pas possible (bien qu’à mon avis improbable). Mais le propre des fables n’est pas de se réaliser ; il est de faire cogiter. Celle de Bernard Mandeville offre à penser les bases du libéralisme économique, celle de George Orwell expose la tentation totalitaire des États, celle de Michel Houellebecq montre combien l’esprit de soumission est au cœur de nos sociétés repues et mal à l’aise, sans foi par laïcité intransigeante, donc sans vitalité. On peut contester cette vision, elle a le mérite de la cohérence.

Mais Soumission est bien autre chose que le pétainisme larvé de la collaboration avec le plus fort, accompagnée de la dénonciation jalouse (et anonyme) de ses voisins. Il faut attendre la page 260 pour comprendre (page que rares sont les critiques à avoir atteinte, semble-t-il, pressés de livrer leur fiel). Encore une fois, Houellebecq plonge dans l’érotisme pour penser la société : « L’idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. (…) Il y a pour moi un rapport entre l’absolue soumission de la femme à l’homme, telle que la décrit Histoire d’O, et la soumission de l’homme à Dieu, telle que l’envisage l’islam. Voyez-vous (…) l’islam accepte le monde, et il l’accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel (…) la création divine est parfaite, c’est un chef-d’œuvre absolu. Qu’est-ce que le Coran au fond, sinon un immense poème mystique de louange ? De louange au Créateur, et de soumission à ses lois ». Les intellectuels de gauche qui reniflent dans ce roman des relents d’islamophobie ont le pif faussé par leur rhume idéologique, figés dans l’entre-soi confortable où tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont « fascistes ».

D’ailleurs, qu’y a-t-il de plus ringard aujourd’hui qu’un « intellectuel de gauche », ce fossile laissé sur la grève par le flot de l’histoire ? « Il semblait bien, à voir les faits, que les journalistes de centre-gauche ne fassent que répéter l’aveuglement des Troyens. (…) Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière » p.56.

L’auteur, par la voix de son narrateur, reste neutre, observateur ; il ne s’engage pas, il constate. Et tant pis si cela remue les professionnels du choqué, tant mieux même, puisque Houellebecq a gardé de ses années anarchistes le sens de la provocation. Sa fable a peut-être le tort d’être trop proche de nous pour être vraiment crédible. Il la situe en 2022, après les deux mandats de François Hollande réélu en 2017 contre Marine Le Pen, après le délitement de la droite UMP encombrée de politiciens médiocres selon Houellebecq : Copé, Sarkozy. La France en a marre du marasme, du no future, de la dilution dans le reste du monde par technocratie interposée et de la guerre civile larvée entre djihadistes et identitaires à coups de pistolets automatiques et de voitures brûlées. Les extrêmes montent, d’un côté les identitaires (que Houellebecq a le bon sens contre la gauche de distinguer des fascistes), de l’autre les traditionnalistes (catholiques, humanistes moraux, écologistes de terrain… et musulmans plus ou moins pratiquants). Les présidentielles de 2022 voient donc la conjonction imprévue de l’UMPS et de la Fraternité musulmane, nouveau parti qui a pris son essor aussi vite que celui de Grillo en Italie il y a peu – contre le Front national. FM contre FN, il fallait y penser. Et quoi de plus consensuel que de laisser gouverner Bayrou, catholique laïc, gauchiste du centre, expert en retournement de veste et prêt à tous les compromis pour arriver au pouvoir (p.152) ?

Mohammed ben Abbes est arabe polytechnicien énarque, il en existe déjà, issus de la méritocratie républicaine, tels Nacer Meddah ou Aïssa Dermouche. Ben Abbes est élu président par consensus des centres et des traditionnalistes, il a pour modèle l’empereur Auguste et pour ambition de reconstituer l’empire romain autour de la Méditerranée afin de compter enfin dans le monde. Il est aidé des capitaux saoudiens et qataris, ce qui lui permet d’imposer l’islamisation « modérée » de la société. Le cercle vertueux s’enchaîne : baisse immédiate de la délinquance et disparition visuelle des racailles ; effondrement du chômage par hausse des allocations familiales pour les mères qui renoncent à travailler ; décence dans les rues et les médias ; baisse drastique des dépenses d’éducation nationale, l’enseignement n’étant gratuit que pour le primaire, privé confessionnel pour le secondaire et le supérieur, l’enseignement technique encouragé ; baisse des dépenses sociales, le principe de subsidiarité voulant que ce soient les familles (cellule sociale de base) qui soutiennent leurs membres, chacun étant vivement encouragé à créer son autoentreprise ou à devenir artisan ; les exportations de luxe s’envolent avec les capitaux du Golfe et l’immobilier de prestige se porte bien, tous les Arabes riches voulant un pied à terre à Paris ou dans les villes du terroir français. Et lorsque l’économie va, tout va, les Français sont contents – les grands principes, l’universalisme et la morale laïque, ils s’en foutent au fond (d’après l’auteur).

Quelques affirmations gratuites, comme le fait de piller des thèses universitaires pour composer la sienne : or, depuis des années, existent des logiciels de vérification plutôt efficaces. Pourquoi écrire plusieurs fois « hallal » avec deux l alors qu’un seul suffit ? Par ignorance ou pour qu’il ressemble à Allah ? Pourquoi écrire p.153 « entreprenariaux » et pas entrepreneuriaux, mot correct ? Robert Rediger est-il un avatar de Robert Redeker connu pour sa dénonciation des aspects totalitaires de l’islam mais aussi pour la soumission du sport à la marchandise ?

D’autres choses me gênent ou me paraissent invraisemblables :

  • l’abdication des femmes qui retournent aux 3K des nazis : Kinder, Küche, Kirche ;
  • l’insignifiance de Manuels Valls pourtant porté en 2015 par le national-sécuritaire, et de Nicolas Sarkozy, évacué d’un mot par l’auteur alors qu’on l’a connu roquet pugnace ;
  • l’affirmation (fausse et gratuite par ignorance) que Jean-Marie Le Pen est « un abruti, à peu près complètement inculte » – alors qu’il est diplômé d’études supérieures de sciences politiques avec une thèse sur les courants anarchistes ;
  • la passivité des Français face à l’islamisation (« une acceptation tacite et languide » p.204), alors que l’islam reste associé sans recul au cléricalisme et au terrorisme par le peuple votant (que les élites trahissent, cela s’est déjà vu, avec la meilleure rhétorique du monde, mais elles ne forment qu’un quart des votants) ;
  • l’absence de réactions américaines et européennes (les Juifs français font leur Alya en masse sans protester, les Belges passent à l’islam parce qu’incapables de s’unir entre Flamands et Wallons – seule la religion transcende les particularités ethniques, mais les Allemands se laisseraient faire comme si de rien n’était ?).

L’hypothèse de l’auteur est l’implosion mentale d’une population française vieillissante, ayant épuisé l’élan de mai 68 et face à l’impasse de l’individualisme matérialiste. Sur l’exemple de René Guénon, les catholiques peuvent intégrer l’islam. La nouvelle génération née avec le siècle (atteignant l’âge de voter dès 2018) serait plus pragmatique, plus réaliste, mieux encline à accepter « la mondialisation » et la multiculture – donc l’islam s’il apporte des compensations. Or c’est le cas : mariages arrangés sans avoir à faire l’effort de séduire, jusqu’à quatre épouses selon le statut social (ce qui veut dire une de plus tous les dix ans pour les fonctionnaires aisés), la copulation dès 14 ans (une quatrième épouse jeunette lorsqu’on est barbon, cela mérite-t-il de brailler encore pour la laïcité ?), l’absence de solitude grâce à la famille, des emplois pour tous les mâles et des enfants pour toutes les femmes – chacun sa place bien définie -, l’apaisement des désirs par une vêture décente en public (mais affriolante en privé). Finie la provocation sexuelle, obsession de Houellebecq, « la détection des cuisses de femmes, la projection mentale reconstruisant la chatte à leur intersection, processus dont le pouvoir d’excitation est directement proportionnel à la longueur des jambes dénudées » p.177.

Mais bien contestable est le constat démographique : « L’humaniste athée, sur lequel repose le ‘vivre ensemble’ laïc, est donc condamné à brève échéance, le pourcentage de la population monothéiste est appelé à augmenter rapidement, et c’est en particulier le cas de la population musulmane – sans même tenir compte de l’immigration, qui accentuera encore le phénomène » p.70. C’est faire de la religion une quasi-essence, or on constate que si les musulmans de la seconde génération gardent peut-être un peu de la culture de leurs parents, ils sont attachés aux libertés laïques ; seuls les rejetés du système « retournent » à la religion à titre de compensation pour leur ressentiment. « La sous-population qui dispose du meilleur taux de reproduction, et qui parvient à transmettre ses valeurs, triomphe » (p.82) : c’est ainsi que s’opèrerait l’adhésion indolore au parti de la Fraternité musulmane selon Houellebecq. Mais les secondes et troisièmes générations ne font pas autant d’enfants que la première et tendent à suivre le modèle dominant, les démographes le constatent.

Malgré ces critiques, le roman est fluide, bien écrit, musical en quatre mouvements. Il allonge des phrases longues à la Proust, balancées de virgules, il place ces italiques qui soulignent avec bonheur les expressions toutes faites et les idées reçues contemporaines. Bien que subsistent quelques préciosités comme « terminaison » pour dire fin, ce roman se lit d’un trait égal. Vous ne vous ennuierez pas, même si vous n’aimez par le personnage ni l’auteur, plutôt ravagés de sexe et d’alcool. Soumission vous fera réfléchir sur la France aujourd’hui, sur les élites prêtes à trahir par égoïsme et esprit de caste, sur l’islam – meilleure et pire des choses selon le point de vue -, sur la politique – peut-être moins choisie qu’on le dit… Laissez vos préjugés au vestiaire et pensez par vous-même, telle est la grave leçon de cette fable. Surtout après les attentats contre Charlie et contre des Juifs, et après la marche des bobos accompagnés pour une fois par une grande part du peuple de France.

Michel Houellebecq, Soumission, 2015, Flammarion, 303 pages, €21.00 ou format Kindle €14.99

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Dix ans de blog !

Le 8 décembre 2004, sur l’invitation du journal Le Monde, j’ouvrais un blog : fugues & fougue. Ce curieux « journal intime » électronique venu des États-Unis était devenu à la mode avec l’élection présidentielle de George W. Bush et, dans la perspective des présidentielles à venir 2007. Comme pour renouveler l’intérêt des abonnements qui s’effritaient, le « quotidien de référence » voulait se brancher bobo.

Ma première note a porté sur le programme que je me proposais : « J’ai la conviction profonde que tout ce qui est authentiquement ressenti par un être atteint à l’universel. » Ma conviction était et reste toujours que « le monde est beau et triste ; les humains sont la plus grande source de joie et la pire source d’horreurs – nous ne sommes pas des dieux. Hélas. Retenons ce qui fait vivre. » Je m’y suis tenu, alternant lectures, voyages, témoignages et opinions. J’ai toujours pensé que le blog était l’alliance idéale entre écrit et oral, spontanéité et réflexion : « l’écriture devient dialogue, avec ce recul de la main qui fait peser les mots et garde l’écrit moins évanescent que la parole ».

Sauf que, comme beaucoup, je suis revenu des « commentaires ». Ce sont rarement des enrichissements sur l’agora, plutôt des interjections personnelles, l’équivalent du bouton « j’aime » des rézozozios (avec l’option « va te faire foutre » en plus), une « réaction » plutôt qu’une réflexion. Au départ libertaire (toute opinion est recevable), je suis désormais responsable (directeur de la publication), donc attentif à tout ce qui peut passer outre à la loi (insultes nominales, invites sexuelles, propos racistes, spams et physing etc.) – que je censure désormais sans aucun état d’âme.

fugues et fougue 2005

L’intérêt du blog a été multiple :
• M’obliger à écrire quotidiennement, donc à préciser ma pensée et à choisir mes mots, évitant de rester comme avant (et comme beaucoup) dans la généralité et le flou pour toutes ces opinions qui font notre responsabilité d’individu, de parent, de professionnel et de citoyen.
• Exiger de moi un autre regard pour observer ce qui arrive, dans l’actualité, l’humanité et les pays traversés. Écrire oblige, comme la noblesse, rend attentif aux détails comme aux liens avec l’ensemble. Donc pas d’émotion de l’instant, comme ces naïfs qui croyaient que j’émettais mes notes en plein désert, lors du voyage au Sahara !
• M’offrir l’occasion de rencontres : littéraires (avec les livres qu’on m’envoie pour chroniquer), témoignages (serais-je allé à cette réunion ou à cet événement s’il n’y avait pas le blog ?), mais aussi personnelles (entre blogueur du monde.fr, puis d’autres).
Donner aux autres – mes lecteurs – ce qu’ils recherchent sur les moteurs (images, lectures, méthode, idées). Enrichir, poser des questions, offrir une tentative de réponse.

Communiquer en plein désert

Je pensais au départ échanger des idées ou des impressions de voyages en forum – bien mieux que la triste réalité… car j’ai plus donné que reçu. Peut-être parce que mon blog est resté généraliste et non spécialisé dans ces micro-domaines dans lequel les commentaires aiment à se développer (la cuisine, la politique, les hébergements, les complots…). J’ai été beaucoup repris – et c’est tant mieux (si l’on indique la source).

Les rencontres avec les blogueurs ont été intéressantes, dès avril 2005 au Café de l’Industrie à Paris, puis à Montcuq en août. Des amitiés sont nées, qui résistent parfois au temps (Jean-Louis Hussonnois (hélas parti trop tôt), Virginie Ducolombier, Yann Hoffbeck, Véronique Simon, Alain Ternier, Daniel Baudin, Guilaine Depis…) et d’autres non (Frédéric, Laurence, Huu, Céline, Philippe, José, Gérard, Katrine, Jean-Pierre, Jean-Marie, Lunettes rouges, Versac, Arthur…). Le « jouet » blog a vite lassé la majorité des bobos du monde.fr. Leur narcissisme a trouvé plus ludique et moins fatiguant de lâcher une phrase, une photo ou un lien vidéo sur leur fesses-book. D’autres ont voulu faire de leur blog et des réunions de « blogueurs de référence » quelque instrument au service de leur ambition politique. La dernière rencontre a coulé à Coulon en 2007 ; personne n’a semblé regretter depuis lors.

Dix années m’ont permis d’apprendre ce qui convient et ce qui plaît, même si je n’applique pas forcément les recettes intégrales du marketing. Il est nécessaire :
• « d’écrire blog » : c’est-à-dire court, voire en points-clés qui reviennent à la ligne
• d’illustrer : les images (prises par moi, reprise sur les moteurs, ou retravaillées) sont les principales requêtes qui font venir les visiteurs
• de donner toujours les références : soit en lien, soit à la fin (même si certains blogs « interdisent » d’être cités…)
• de varier les plaisirs offerts aux lecteurs : en variant les thèmes – tout en les regroupant en « catégories » pour la commodité (colonne de droite, après « commentaires récents ») – même si certains lecteurs pas très doués « ne trouvent pas » (il y a toujours le carré « rechercher », juste sous la pensée, qui permet de trouver ce qu’on veut dans le blog avec un seul mot-clé).

fugues et fougue blog sélection du monde fr 2005

Je ne regrette rien, j’ai même été sélectionné dans les favoris du monde.fr… jusqu’au 17 novembre 2010 où lemonde.fr a planté tous les blogs. Sans rien dire avant deux jours entiers. L’explication donnée n’est pas plus intéressante : « Après vérification, il apparaît que certains éléments composant votre blog (photos ou sons) ont été effacés lors de cet incident et n’apparaissent donc plus. » Autrement dit, lemonde.fr n’a aucune sauvegarde, pas de back up. A se demander s’ils ont la compétence de leur ambition. Il fallait payer (l’abonnement au journal) pour bloguer. Malgré le plaisir des 2 446 040 visiteurs sur fugues & fougue en 6 ans, c’en était trop. L’indépendance technique était indispensable.

Celle d’esprit aussi, car Le Monde prenait une tonalité « de gauche bien-sûr » tellement conventionnelle (intello-parisiano-bobo) que c’en devenait pénible. L’accaparement de Télérama puis du Nouvel Observateur ont ajouté à cette dérive de prêt-à-penser socialiste modéré bien « comme il faut ». On peut être de gauche sans être au parti socialiste ni lire Le Monde ou le Nouvel Observateur. On peut aussi ne pas être de gauche mais de droite ou du centre – ou d’ailleurs.

Argoul.com est humaniste et libéral, au sens des Lumières, volontiers libertaire mais pas naïf sur la nature humaine. Il n’est pas, pour moi, de fraternité sans liberté, alors que l’égalité ne permet aucun lien social quand elle est poussée aux extrémités jacobines ou collectivistes – ni, dans l’autre sens, du « j’ai tous les droits » anarchiste ou libertarien. Ce qui est trop souvent le cas ces derniers temps.

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Information et vérité

Un étudiant m’a interrogé, il y a quelques années, à propos de son mémoire de fin d’études sur le pétrole. « La question qui me vient régulièrement à l’esprit lors de mes recherches, est comment valider mes sources d’information, comment juger de la fidélité de ces informations vis a vis de la réalité. (…) Le sujet du pétrole en lui même est propice a la manipulation de l’information, les conclusions des documents qu’on peut trouver sont extrêmement différentes, et parfois très imprégnées des fameuses théories de complot. J’ai amassé des documents dont je ne sais pas trop quoi faire. En fonction des points de vue les opinions divergent ce qui est normal, mais comment tirer de cette masse d’informations les fondements d’une réflexion personnelle mais fidèle a la réalité sur le sujet ? »

Je vous rassure : cette inquiétude est celle de tous ceux qui ont une étude à mener ou un article d’informations à écrire. Ne vous affolez pas non plus du « travail » que cela demande, les méthodes existent et je suis étonné que les professeurs ne vous les aient pas enseignées au moins une fois durant vos études. Il est vrai que l’abandon de la dissertation, la sélection intensive sur les seuls maths, le conformisme exigé aux examens, ne poussent pas à l’examen critique ni au développement rhétorique dans l’éducation nationale. C’est dommage, mais sachez que les outils d’approche de la vérité ou d’appréhension du réel existent : je les ai rencontrés.

Grandes écoles et universites dessin Pessin

Il est très à la mode de dire que tout égale tout, que tout le monde « il » est beau et gentil et que le relativisme général règne en tous temps et en tous lieux. Mais on ne construit nul discours, nulle relation humaine ou sociale sur l’absolument relatif (ex. je t’aime, mais attention, mon discours est de circonstance, avec des arrières pensées, tout à l’heure je ne t’aimerai plus, mais je te dirai le contraire pour ne pas que tu croies…). La vérité n’est qu’un idéal à approcher mais surtout à rechercher ; personne ne dit que le vrai sera atteint, surtout pas moi.

Il n’y a pas d’information qui soit « objective », mais je préfère qu’elle soit « honnête ». Ce qui signifie (on n’a rien inventé) qu’il faut appliquer les méthodes de l’honnêteté en vigueur dans la recherche scientifique : observer, recouper, émettre des hypothèses, raisonner logiquement, tester, garder l’esprit critique (et après tout, si une autre hypothèse était possible ?), identifier le degré de véracité des sources (qui a intérêt à quoi ?), préparer une recherche en complément, intégrer le tout dans une problématique (que voulez-vous montrer ?).

Pour cela, nous devons faire confiance aux méthodes éprouvées :

  • précision des mots (dictionnaire),
  • rigueur logique (attention aux sophismes),
  • clarté de l’exposition (ce qui se conçoit bien s’énonce clairement),
  • distinction entre les sources et les spéculations, les éléments de vérification (nom et position des interlocuteurs, bibliographie, sources web).

Cela demande du travail et l’époque aime à croire au tout cuit tout de suite, au spontané innocemment révélateur. C’est du rousseauisme vaguement écolo, très tendance, mais inadapté à la rigueur et à la probité de qui veut approcher la vérité (d’où le zapping permanent des médias qui trouve l’émotionnel plus facile).

Dans votre étude, vous devez distinguer :

  1. les faits qui, vérifiés, deviennent « vrais »,
  2. des spéculations qui sont des hypothèses plausibles ou non (à vous de les soumettre à critique ou de les opposer l’une à l’autre),
  3. et des dérapages qui tordent les faits en raison de dispositions psychologiques particulières.

Par exemple, le Club de Rome en 1972 énonçait

  • des faits « vrais » (l’épuisement inévitable des ressources naturelles à terme),
  • des spéculations (si l’on poursuit l’industrialisation au même rythme, on peut calculer approximativement la date où la consommation dépassera le niveau des réserves exploitables),
  • enfin des dérapages (il reste à peine de 20 à 50 ans, au secours la planète, rien ne va plus).

Saisissez-vous la nuance entre ces trois niveaux ?

ordinateur

Il est nécessaire de faire une différence entre une connaissance et une ignorance, entre une interprétation sujette à débat et à vérification et un dogme asséné sans preuve ou un mensonge, et entre un délire et une démonstration. Par exemple, le recours au Complot n’est pas une modalité de la vérité mais une déviation du raisonnement pour des motifs qui ne résident pas dans l’objet de l’information mais dans la psychologie de l’interprète. Pour le sophiste, rien n’est vrai ; pour le sceptique, rien n’est certain. Le premier pourra justifier de n’importe quoi ; le second sera soumis par tous à vérification (l’anglicisme « falsification » de Popper). « Approfondissement et ratures », disait Pascal de la recherche de vérité, « essais et erreurs », disons-nous aujourd’hui de la méthode expérimentale en usage dans les sciences. Vous n’avez pas à rechercher des vérités platoniciennes, valables de toute éternité, mais des vérités partielles et révisables, ce que nous appelons des « faits établis » – et que les historiens comme les physiciens rétablissent régulièrement (la biologie de Darwin est vraie, mais partiellement : hasard et nécessité se combinent dialectiquement à tous niveaux, de la cellule à l’environnement).

Établir les faits, élaborer des hypothèses par la critique des interprétations (qui demande recul et compréhension), cerner les dérapages, telles sont les étapes de votre démarche. L’angle que vous choisirez de démontrer ne sera pas « vérité révélée » (sauf si Gabriel alias Djibril vient vous souffler dans l’oreille) mais un point de vue. Faites en sorte qu’il soit le plus global possible, qu’il intègre le plus de données vérifiables, qu’il fasse la part des choses et prenne du recul. Quand vous ne pouvez trancher entre les hypothèses, exposez-les, critiquez-les et faites le constat que vous ne pouvez les départager. Ou élaborez des scénarios : si… alors, mais si autrement… alors autrement.

Exposez surtout votre démarche, le résultat de votre recherche importe peu car il sera provisoire. Seule la méthode pour parvenir à établir les faits et à formuler des hypothèses qui en rendent compte importe.

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Jean Monnet, Mémoires

jean monnet mémoiresJean Monnet est l’un des fondateurs de l’Union européenne et une personnalité que j’admire fort : calme, têtu, méthodique, il croit aux faits et aux relations humaines. Il a été, sa vie durant, une force tranquille. Ce sont ces forces-là qui, dans les époques de chaos, impriment leur marque à l’histoire. J’aime en Jean Monnet trois traits : son pragmatisme, sa faculté de communiquer et sa détermination. Tout ce qu’il faudrait aujourd’hui au projet européen !

Pragmatisme

Point de grandes idées mais des maximes d’expérience, tirées d’un don d’observation et d’une mémoire peu commune. Ne comptent que les faits. Aussi, quand ils surviennent, il n’y a jamais surprise puisqu’ils ne peuvent entrer en contradiction avec les idées abstraites, a priori. « Quand le moment vient, tout est simple ». D’où le goût de Monnet pour les États-Unis : « l’expansion américaine n’avait pas besoin d’être expliquée. Elle était spontanée comme la nécessité. » Vouloir le nécessaire – non seulement l’accepter comme tel mais vouloir qu’il soit, l’aider à advenir – ainsi est Jean Monnet. Non pas un fataliste mais plutôt un tragique. Je sais que ce mot aujourd’hui fait sourire, mais il faut l’entendre dans le sens antique d’adaptation au destin : jamais une résignation mais une nécessité interne qui fait que l’on va jusqu’au bout de ce que l’on entreprend, quelles qu’en soient les conséquences. Ce qu’on ne peut changer, il faut s’y adapter ; ce qu’on peut changer, il faut l’accomplir.

Une personnalité de ce genre peine à écrire ses Mémoires : comment raconter l’évident, expliquer le nécessaire ? « Aussi loin que me ramènent mes souvenirs, je me vois appliqué à ma tâche que je ne discute pas. Je n’ai pas l’imagination de ce qui ne me paraît pas nécessaire ». Tout Jean Monnet est là et l’on retrouve cette idée plusieurs fois dans le livre. L’utopie des possibles ne l’intéresse pas. Il se place face à ce qui est, voilà tout. « Ce que j’ai fait, ou ce que j’ai contribué à faire, et que j’ai raconté dans ce livre, est né des circonstances lorsqu’elles se sont présentées. Elles ne m’ont pas marquées et j’étais toujours prêt à les accueillir. C’est peut-être cette disposition d’esprit, ou cette disponibilité de l’esprit, qui est le plus important dans l’action – la vie est généreuse en occasions d’agir, mais il faut s’être préparé longtemps par la réflexion pour les reconnaître et les utiliser lorsqu’elles surviennent ». Être prêt signifie être solide, ne pas être désarçonné par les circonstances.

Rien de tel pour cela que d’être né dans un milieu aisé et laborieux, où l’on se fait une vertu du travail de longue haleine. Nul doute que la famille de négociants en cognac, où naquit Jean Monnet, ne possédât ces qualités au plus haut point. Élaborer un cognac est un luxe qui exige des années et du soin ; le vendre réclame de l’habileté ; conserver sa clientèle exigeante, de haut niveau, nécessite du doigté et le sens des relations sociales. Rien de cela n’est négligeable dans la construction d’une personnalité. Ainsi, la naïveté affichée par Jean Monnet à ce sujet reste-t-elle un peu touchante : « Il me semblait que j’avais toujours suivi la même ligne continue dans ces circonstances, sous des latitudes différentes mais avec une seule préoccupation : unir les hommes, régler les problèmes qui les divisent, les amener à voir leur intérêt commun. Je n’en avais pas l’intention avant de l’avoir fait et je n’en ai tiré de conclusions qu’après l’avoir longtemps fait ». L’habitus familial est parfaitement intégré. Le commerce est le métier de conciliation par excellence, fait de concessions réciproques par nécessité. L’intérêt objectif des parties est que l’échange se fasse, pour un profit mutuel. Ainsi en Europe, malgré les intégristes.

La limite évidente est ceux qui refusent de négocier quoi que ce soit parce qu’ils convaincus de détenir tout seuls la vérité. Jean Monnet cite les communistes, on peut dire la même chose de tous les croyants, écologistes, gauchistes, socialistes, islamistes ou intégristes catholiques compris : « Certes, j’ai rencontré des résistances politiques venant d’horizon divers, mais aussi longtemps que la discussion reste ouverte, je les respecte et fais ce que je peux pour les surmonter. Ce n’est pas la politique des communistes qui m’a le plus gêné, c’est leur refus de discuter ».

Faculté de communiquer

D’où son attention portée à l’information et son goût des relations. Le pragmatisme implique d’être au courant des faits. La négociation implique que l’on mette au courant les autres. Ainsi convainc-t-on de la nécessité des choses.

La bonne circulation de l’information dépend des conditions psychologiques. Pour convaincre, il faut lever les blocages. Une fois des rapports détendus et amicaux établis, l’information passe d’elle-même et, avec elle, les nécessités ; Jacques Delors savait pratiquer cette méthode. Il faut contourner les questions de susceptibilités. Il faut « trouver un langage commun à ceux qui savent et à ceux qui décident » dit Monnet. Encore faut-il qu’une idée parvienne à ceux qui ont le pouvoir : « C’est là que se mesure le prix de la confiance lentement acquise dans les échanges quotidiens fondés sur la sincérité ». Une conviction : la vérité est le fait ; elle est la même pour tous. Ce qui empêche chacun d’agir selon le fait est son aveuglement idéologique, sa légèreté à observer, ou bien les questions de personnes. La confiance lèvera le troisième obstacle ; l’attention lèvera le second ; la sincérité lèvera le premier.

Pour cela, rabâcher : « Si je n’ai jamais trouvé plusieurs manières d’expliquer les mêmes choses, c’est parce que les mots ont un sens et un seul. Je ne vois pas la possibilité de les changer, je n’en sens pas le besoin. Je vois même beaucoup d’avantages à mettre les mêmes formules dans la tête des gens. On appelait ma grand-mère maternelle ‘Marie-la-rabâcheuse’. Je crois qu’elle avait seulement quelques idées très simples et qu’elle y tenait ». Si l’on est convaincu soi-même, on convaincra – surtout à notre époque de chaos philosophique et de surinformation. C’est ainsi que l’on fait de la politique selon Jean Monnet ; l’Europe en manque cruellement.

carte union europeenne 2013

Détermination

Mais l’efficacité est aussi de rester inébranlable contre vents et marées. Rabâcher, mais avec hardiesse et tranquillité. Ne pas craindre de répéter dix fois le même thème aux mêmes personnes – mais avec sérénité, en écoutant les doléances et les critiques, les intégrant, ne se fâchant jamais. C’est l’un des secrets de réussite de Jean Monnet : agir par nécessité de longue date en poursuivant une seule pensée à la fois. En même temps, ne rien laisser faire : « rien ne doit être approximatif, conclu par lassitude et en raison de l’heure ». Ne pas se laisser aller au doute : « il faut agir sans faire d’hypothèses sur les risques de ne pas aboutir ». Parfois faire passer son idée par un coup de force, en se présentant comme le seul recours dans la débâcle, le mieux préparé dans la faiblesse générale – à condition toujours de bien savoir ce que l’on veut : « la précipitation est favorable à ceux qui savent où ils vont. Combien de fois ai-je réussi à substituer au dernier moment le texte que j’avais patiemment élaboré à celui qu’un homme politique indécis et nonchalant avait négligé de mettre au point ». Importance des mots : on découvre ce contre quoi Monnet s’élève par tout son caractère et toute son éducation : l’indécision et la nonchalance – ces deux plaies du commerce, qu’il soit de marchandises ou entre les hommes. « Il n’y a pas de limites, sinon celles de la résistance physique, à l’attention que l’on doit porter à ce que l’on fait, si l’on veut réellement aboutir ». Toute une morale du labeur ; tout l’honneur du travail bien fait.

La gloire ? Très peu pour lui. Mieux vaut l’efficacité dans l’ombre, car qui réussit trop bien au grand jour se voit démasqué et s’attire les jalousies. D’où sa méfiance envers la politique et le souci de ne pas piétiner les platebandes des politiciens. Le prétexte : « puisqu’ils ont les risques, ils ont besoin de lauriers ». Jean Monnet, lui, préfère la liberté de la réflexion durant les longues promenades dans la campagne, où les problèmes du moment prennent leur juste mesure et se décantent d’eux-mêmes.

En bref, voici un grand acteur du projet européen. « Ai-je moi-même obéi, je ne saurais le dire, je ne connais d’autre règle que d’être convaincu et de convaincre. Personne ne m’eut fait faire ce que je ne croyais pas bon et utile de faire, et en ce sens je n’ai pas eu de maître ». Jean Monnet reste pour moi un modèle d’esprit supérieur en notre siècle.

Jean Monnet, Mémoires, 1976, Livre de poche 2007, 825 pages, €8.17

En savoir plus :

Mémoires de Jacques Delors chroniquées sur ce blog
La défausse démagogique de tous les politiciens sur l’Europe
Pourquoi je suis POUR l’Europe
L’Europe vue par Nietzsche
Les différents projets européens des pays européens différents
Pourquoi voter Le Pen serait une aventure
Pourquoi l’effondrement socialiste est dommageable à l’Europe ? – parce qu’il ne sait plus penser le monde actuel !
A l’inverse du courage politique de Mitterrand à choisir l’Europe en 1983
La crise financière exige plus et pas moins d’Europe
L’indifférence est-elle due au zapping de génération ?

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Michael Connelly, Volte-face

michael connelly volte face

La énième description de la compétition entre avocat et procureur devant un juge américain. C’est intéressant, bien construit, découpé en séquences haletantes comme en film, mais plutôt ressassé. Comment s’intéresser à un crime rejugé il y a 24 ans, même s’il est horrible ?

Ce manque d’action au profit de l’habileté dialectique des parties nuit un peu au livre. Sauf que l’avocat défenseur est passé du côté de l’accusation : Michael Haller est devenu provisoirement procureur spécial. Et c’est bien la défense, sous la caricature du démagogue avocat Clive l’Astucieux, qui est la cible de l’auteur.

Ne sachant plus trop comment inventer de nouvelles intrigues, l’auteur adjoint à son nouveau héros Mickey Haller (dont le bureau est d’ordinaire à l’arrière de sa Lincoln), son ancien héros flic Hiéronymus Bosch, dont il fait un enquêteur au service du procureur spécial. Toute l’histoire va consister à démonter le storytelling de la défense, qui voudrait faire passer Jason Jessup, assassin d’une petite fille de 12 ans, en victime d’une erreur judiciaire par complot de la famille. Car, s’il n’a pas violé la gamine avant de l’étrangler d’une seule main dans son camion, une trace de sperme a cependant été découverte sur la robe…

Vous aurez, distillés d’une main de maître, tous les détails sordides sur ce qui arriva. Malgré une psychologie plutôt sommaire du présumé assassin et de son nouvel avocat, les personnages se tiennent et jouent bien leurs rôles. Le portrait de la sœur de la victime, longtemps traumatisée avant sa résilience, est particulièrement réussi.

La fin de ce nouveau roman policier de Michael Connelly est décevante. Après ses prouesses de prétoire, précises, argumentées et d’un grand talent d’écriture, le lecteur s’attendait à mieux qu’à ce qui arrive. Je vous laisse le suspense entier, mais j’ai été déçu. Au fond, pour les Américains version XXIe siècle, la force prime le droit, l’action prime la réflexion, le Colt l’emporte sur la langue. C’est bien dommage – mais en dit long sur la dérive des États-Unis par rapport à nos mentalités européennes.

Il est vrai que le mensonge, au cœur de tout marketing, storytelling et plaidoirie – est bel et bien en contradiction avec la vertu américaine par excellente : l’exigence de vérité et de transparence. Cet écart est sans doute le vrai sujet du livre et son intérêt le plus fort. Comment croire un Américain lorsqu’il discourt, puisque tout discours est prévu pour vendre, donc masquer la Vérité pourtant requise des Tables de la Loi, données à Moïse par Dieu lui-même ?

Michael Connelly, Volte-face (The Reversal), 2010, Livre de poche policier 2013, 521 pages, €7.70

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Philippe Cahen traque les signaux faibles

J’ai déjà évoqué les « signaux faibles » dans une chronique. J’y reviens aujourd’hui, car ils ne cessent jamais… Un signal faible est un fait paradoxal qui inspire réflexion. Dans sa Lettre mensuelle, l’économiste indépendant Philippe Cahen traque ces signaux dans l’information courante. Il en tire quatre fois par an une réflexion plus large sur les conséquences de ces invitations à penser pour les entreprises. Une fois l’an, sauf quand la conjoncture s’accélère, ces signaux et les scénarios qu’ils induisent font l’objet d’une prospective : que disent-ils sur l’avenir ? Le court terme est ainsi recalé dans un long terme réfléchi, ce qui est bien utile aux mentalités du temps prises par tempérament et mauvaise habitude dans la toute urgence !

La Lettre des Signaux Faibles n°102 d’octobre 2012 fait émerger le message sur le saut dans le vide de Félix Baumgartner, 39 km, tous les records battus par cet exploit et les retombées pour la marque de boisson énergétique Red Bull. Le temps s’accélère, le spectaculaire avec lui : « Je retiens notamment un signal faible : c’est le passage de la télévision à Internet, 6 millions de personnes ont regardé ce saut en direct sur YouTube. » Dans le passé pourtant si proche, le 11 septembre 2001, on regardait tous CNN… Les entreprises devraient en tirer de saines leçons de communication !

Second signal, « pendant que Peugeot faisait les yeux doux à l’État en fabricant français des voitures pour le marché français, Renault se développait à l’étranger en fabricant des voitures qui se vendent et gagnent de l’argent : Dacia a certainement l’une des meilleures marges du marché. Quant au Royaume-Uni, alors qu’il a vendu toutes ses marques ou presque, il produit quasi autant que la France et exporte des voitures de gammes supérieures. Il n’y a pas que l’Allemagne à regarder de près ! » Il n’existe en effet plus UN seul « modèle économique » pour l’industrie automobile. A vouloir trop regarder le XXIème siècle comme au XIXème siècle, les dirigeants français (politiques ou patrons), risquent de passer à côté du présent.

Ce qui conduit tout droit au troisième signal : « Pour le présent, la France est en retard sur l’Allemagne : 20 000 robots vendus en Allemagne chaque année, 3 000 en France. Pour le futur, Aldebaran (père de Nao) est passé sous pavillon japonais. Et toutes les petites entreprises qui se créent se sentent bien seules même si elles performent au Robot World de Séoul, l’un des plus grands salons de robotique du monde. » Droite comme gauche, socialistes comme écologistes, regardent-ils l’avenir dans un rétroviseur ? Qu’en est-il de l’intérêt pour la robotique en France, comme accélérateur de productivité, donc de cette fameuse « compétitivité » dont tout le monde parle sans vraiment savoir de quoi il s’agit ?

Autre signal : « le Smartphone à quatre roues », comme le dit joliment Philippe Cahen. « General Motors, comme Ford, veut recruter 10 000 informaticiens. Passer de 90% de sous-traitance à 90% de in-traitance c’est confirmer que la voiture de demain, enfin… celle de 2014/2015, est un ordinateur sur roues ou plutôt un Smartphone sur roues. La caisse va devenir accessoire et indépendante de l’intelligence de la voiture. Penser une voiture par son intelligence est différent de la penser par sa mécanique. Si la BMW embarquait il y a cinq ans l’informatique d’une caravelle, ce sera d’ici peu celle d’un Airbus ! » Oserait-on se demander ce qu’en pensent Peugeot et Renault, de même que le gouvernement ou la CGT ? L’avenir se construit pourtant dès aujourd’hui. « Soutenir » la filière automobile en aidant les archaïsmes industriels les usines mécaniques et les emplois d’OS, est-ce vraiment le dernier cri de la réflexion sur le sujet ?

Le commerce est lui aussi en traine de changer à TGV (très grande vitesse). C’est l’objet d’un signal récent sur les centres commerciaux : « Les parcs d’activités commerciales s’en sortent par des loyers faibles et des enseignes qui concurrencent Internet. Mais pour les autres centres commerciaux, trop nombreux, au chiffre d’affaires en baisse et qui saturent le marché, le danger est réel avec des leaders qui vacillent (Fnac, Darty, etc.) et des loyers trop élevés. » D’où la FNAC en vente, d’où la restructuration du BHV, d’où la métamorphose de l’ex-Samaritaine.

Enfin dernier signal du mois, mais non le moindre : la sortir d’un nouveau livre de Philippe Cahen : ‘50 réponses aux questions que vous n’osez même pas poser’. Extraits de la Préface :

« En 1492, si Christophe Colomb avait su qu’il allait découvrir un nouveau monde, sans doute aurait-il agi différemment. Dans son regard plein de certitudes, il l’ignorait. Et pourtant ce continent et ces civilisations existaient.

Le 11 septembre 2001 à 8 heures, les Américains ne savaient pas ce qui les attendaient. Dans leurs comportements plein de certitudes, ils l’ignoraient. Et pourtant ce projet existait.

La prospective, c’est se préparer à imaginer ce que l’on ne sait pas. Ce que l’on ne VEUT pas savoir. Ces 50 réponses… sont 50 Amérique, 50 scénarios dynamiques, 50 risques. Provocatrices, cyniques, humoristiques, ces 50 réponses aient à imaginer 100, 500, 1000 autres futurs. En mettant de côté nos certitudes, nous ouvrons les champs des probables, et surtout des intolérables. La raison est dépassée, l’intuition, l’émotion, la curiosité, sont nos alliés.

Or chacun le sait, le principal risque pour une entreprise, pour toute organisation, est de ne pas prendre de risque. Surtout aujourd’hui. Demain n’est pas la suite d’aujourd’hui. Imaginer ces risques, c’est s’y préparer, savoir réagir en cas d’occurrence. C’est gagner du temps. C’est préparer les esprits, les entrainer aux changements de paradigme plutôt qu’être confronté à la béatitude des contemplateurs.

Ces 50 réponses… sont 50 exercices à imaginer des risques. La richesse des réponses et des scénarios dynamiques qui vont être émis, la richesse du travail de prospective contribue à être dans le changement, dans la rupture, pas dans le lissage des obstacles.

Alors l’entreprise, l’organisation, voire l’individu, a une vision. Il a la capacité stratégique d’y tendre, il a une trajectoire. Que la vision se réalise ou pas n’est pas en soi un obstacle. La vision est une force, quitte à la réajuster régulièrement, ce qui est une évidente obligation.

Cet ouvrage entre dans une méthode agile de prospective qui aide toute entreprise, toute organisation, tout individu, à établir sa vision. Ouvrir la prospective, se donner les moyens de cette ouverture, aller à la surprise, affronter l’inconnu, ne pas avoir peur des risques, c’est se donner les moyens d’être le premier, pas la copie. »

Philippe Cahen, Signaux faibles mode d’emploi, 2010, éditions Eyrolles, 164 pages, €22.14, Lauréat du Prix IEC’11 (Intelligence Économique et Compétitivité)

Philippe Cahen, Le marketing de l’incertain, 2011, éditions Kawa, 152 pages, €18.95

Philippe Cahen, 50 réponses aux questions que vous n’osez même pas poser ! sortie récente 2012, éditions Kawa, €23.72 Jusqu’au 20.12.2012 minuit, deux cadeaux pour tout achat du livre 50 réponses aux questions que vous n’osez même pas poser ! sur le site http://www.editions-kawa.com l’un avec le code CAHEN, promo -10% et envoi gratuit, l’autre est surprise en envoyant à l’auteur votre preuve d’achat avant le 21.12.2012 minuit.

L’auteur de cette note a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière’ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques et à l’enseignement dans le supérieur.

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Philip Kerr, La trilogie berlinoise

Ce sont les trois premiers tomes d’une série qui en comprend jusqu’à présent six. Philip Kerr est gallois, né à Édimbourg onze ans après la fin de la Seconde guerre mondiale. Ce qui lui fait écrire un polar historique est moins la fascination malsaine pour le nazisme (comme Jonathan Littell), que la volonté de comprendre comment un peuple charmant a pu tomber dans l’horreur totalitaire. Quoi de mieux qu’enquêter comme le ferait un détective privé ?

Bernhard Gunther est un ancien flic devenu indépendant. C’est à lui que l’on s’adresse pour chercher les disparus. Ils se multiplient dans les années 1930, soit qu’ils se sont exilés, soit qu’ils se cachent, soit qu’ils ont été envoyés en camp, soit qu’ils ont été assassinés… Bernie n’est pas nazi, ni imprégné de la propagande pour la race et la geste germanique. Il aime les gens, surtout ceux qui sont vrais. Or les Nazis sentent le faux, le fantasme, la névrose, le vice caché. Très peu seront les intellectuels à souscrire aux idées du nouveau régime – sauf contraints et forcés.

Car, au-delà de l’action et des ingrédients naturels des intrigues policières (alcool, meurtres et pépées), c’est une réflexion au ras des gens qu’effectue Philip Kerr en s’identifiant à son détective berlinois : comment survivre en régime totalitaire ? Comment composer pour ne pas avoir trop d’ennuis ? Comment passer entre les gouttes sans pour autant perdre son âme ? Pas simple, on l’a vu avec le communisme. Un échange entre Daniel Cohn-Bendit et Jonathan Littell à propos des Bienveillantes est d’ailleurs éclairant :

« D.C.-B. : Ce qui m’a fasciné, c’est que tout à coup j’ai commencé à comprendre que nazi, cela ne voulait rien dire. Qu’il y avait une multitude de possibilités d’être nazi à cette époque. Ça ne veut pas dire qu’on l’était plus ou moins, mais d’une manière différente.

 J. L. : Absolument. C’est quelque chose que j’ai compris assez tardivement, au cours de recherches. Effectivement, le nazisme fonctionne comme la chrétienté au Moyen Âge. C’est un langage commun de société. Et, à l’intérieur de ce langage commun, comme le communisme en URSS, chacun se positionne. Donc il y a des courants politiques, il y a des nazis de gauche et des nazis de droite, des déviationnistes et des économistes pointus. »

  1. Ce pourquoi la trilogie commence en 1936 avec les Violettes de mars, ces néo-convertis au parti nazi soudain prépondérant, où les grands industriels sont forcés de composer avec le pouvoir.
  2. Le second tome est en 1939, à la veille de la guerre, où la propagande antijuive fait rage, incitant certains à assassiner de pures adolescentes aryennes pour en faire accuser le peuple pestiféré et déclencher à Berlin ces pogroms qui ravissent les sadiques.
  3. Le troisième tome a lieu après guerre, en 1948, dans un Berlin enserré dans les rets soviétiques et à Vienne, où les quatre puissances occupantes se font une guerre sourde qui deviendra bientôt froide, comme la rage.

Le détective-auteur n’est pas tendre avec les Américains (naïfs et trop sûrs d’eux-mêmes), avec les Russes (primaires, alcooliques et cyniques), avec les Français (couards, légers et arrogants) – mais il n’est pas plus aimable avec les Autrichiens (baroques, sentimentaux et lâches), et avec nombre d’Allemands (disciplinés, bureaucrates, égoïstes) ou d’Anglais (utilitaristes, négociants, aveugles). Bernie, réintégré dans la police criminelle avec le grade de commissaire, a été versé automatiquement dans la SS et envoyé à l’est. Écœuré, il s’est fait muter dans l’Abwehr, le service de renseignement de l’armée, avant d’être fait prisonnier par les Soviétiques, puis de s’évader.

Outre l’action bien menée, les fausses pistes de rigueur et le dénouement pas toujours réjouissant, l’atmosphère de l’époque est rendue réaliste à l’aide d’une documentation précise où le guide Baedeker joue probablement un grand rôle. Les personnages sont variés, férocement croqués, avec des métaphores dignes du roman noir américain. « La vérité toute nue, c’est qu’un homme qui se réveille le matin seul dans son lit pensera à une femme aussi sûrement qu’un homme marié pensera à son petit déjeuner » p.555. Pour des phrases comme cela, on achèterait les yeux fermés les autres volumes. Que demander de plus pour ces heures de lecture ?

Philip Kerr, La trilogie berlinoise (L’été de cristal – Berlin noir 1989 / La pâle figure – The Pale Criminal 1990 / Un requiem allemand – A German Requiem 1991), traduit de l’anglais par Gilles Berton, édition révisée Livre de poche 2010, 1017 pages, €8.74

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Herman Melville ou la sagesse

« Vieux moi-même, j’affectionne la vieillesse des choses ; c’est pour cette raison, principalement, que j’apprécie tant le vieux Montaigne, le vieux fromage, le vin vieux, et que j’évite les jeunes gens, les petits pains encore chauds, les nouveaux livres et les pommes de terre nouvelles ; et que j’éprouve une telle tendresse pour mon vieux fauteuil aux pieds de griffon, pour mon voisin au pied bot, White le diacre, et pour cet autre voisin plus proche encore, mon vieux pampre noueux qui, les soirs d’été, appuie son coude sur le rebord de ma fenêtre, cherchant une amicale compagnie, tandis qu’à l’intérieur je fais de même pour aller à sa rencontre – et surtout, surtout, pour ma vieille cheminée et son immense manteau. »

« Ma femme, au contraire, du fait de son incurable juvénilité, n’a de goût que pour la nouveauté ; et c’est pour cette raison, principalement, qu’elle aime le cidre nouveau en automne et, qu’au printemps, comme si elle était la fille de Nabuchodonosor, elle se jette avidement sur toutes les variétés de salades, d’épinards, et plus particulièrement sur les concombres verts (bien que la nature fasse savoir avec obstination qu’elle réprouve ces juvéniles et inconvenantes envies chez une personne de son âge, en lui rendant la digestion de ces nourritures malaisée), et se passionne pour les belles théories d’invention récente (pourvu qu’on n’y voie nul cimetière à l’arrière plan), les idées de Swedenborg, la philosophie des esprits frappeurs et autres vues nouvelles sur toutes choses aussi bien naturelles que surnaturelles et, animée d’un inaltérable désir, ne cesse de composer de nouveaux parterres de fleurs, même du côté nord de la maison, où le vent glacé des montagnes permet à peine à l’herbe rude qu’on appelle plantain de prendre pied pour de bon, et plante au bord du chemin de simples rejets de jeunes ormes, bien qu’il n’y ait aucun espoir d’en recevoir aucune ombre, sinon sur les tombes en ruines de ses arrière-petites-filles, et refuse de porter un bonnet, mais tresse ses cheveux gris, et lit le ‘Magazine des modes’, et achète toujours son nouvel almanach un mois avant le Nouvel an, et se lève à l’aube, et du plus chaleureux coucher de soleil se détourne froidement, et travaille sans discontinuer jusqu’à des heures indues, son nouveau cours d’histoire, son français, sa musique, et se complaît dans la compagnie des jeunes gens, et s’offre à monter de jeunes poulains, et pique de jeunes surgeons dans le verger, et ne cache pas son animosité contre les gentils coups de coude de mon vieux pampre, contre mon vieux voisin au pied bot et mon vieux fauteuil aux pieds de griffon, et surtout, surtout, poursuit d’une haine mortelle ma vieille cheminée à l’immense manteau. »

Dans cet intéressant paragraphe, formé de deux phrases seulement, Herman Melville oppose mâle et femelle, sage et juvénile, ancien et moderne, vieille Europe et jeune Amérique, réflexion et réflexe, fatigue et vitalité. C’est pourquoi il nous paraît tant d’actualité !

La France vieillit, se lasse, aspire au repos. Alors que le monde très jeune devient un tourbillon de vitalité et d’entreprise, elle désire la retraite, la tour d’ivoire. Non plus l’Europe puissance dans un monde globalisé, mais l’Europe forteresse en grande Suisse protégée du dehors.

Montaigne est un philosophe qui s’intéresse à lui-même et tente de bien vivre – il ne désire ni à refaire le monde, ni changer les hommes.

Vieux vin et vieux fromages ressortent de la tradition séculaire des produits du terroir, élaborés lentement par des artisans peu au fait de la standardisation ni du marketing. Au contraire, les pains chauds, les pommes de terre nouvelles et le cidre nouveau flattent le palais mais ne durent pas en bouche, adaptés au zapping d’une jeunesse avide de toujours neuf. De même les nouveaux livres, à la mode qui trotte mais qui ne passent le plus souvent pas le cap des années.

Les voisins, les plantes qu’on a vu grandir, qu’on voit refleurir et faire des fruits chaque année, la cheminée qui donne chaud les soirs d’hiver, cœur de la maison, foyer familial et ‘home’ pour l’homme déçu de la société – tout cela s’oppose au dehors, au grand large, aux jeunes gens aussi écervelés et esclaves de leurs sens que les oiseaux chanteurs. Faut-il s’agiter pour s’agiter, comme sa femme qui plante au nord et repique des surgeons qui ne donneront pas un arbre avant un siècle ? Faut-il suivre la mode, les idées dont tout le monde parle (à son époque le spiritisme), ne lire que des magazines éphémères (aujourd’hui gazouiller sur Twitter) et suivre toute sa vie des « cours » sur tout et n’importe quoi ?

C’est avec humour et un certain ronchonnement sympathique que Melville nous livre cette simple philosophie, tirée de son expérience propre.

Il était en effet en butte à son épouse qui le poussait à délaisser la plume, qui ne rapportait rien, pour prendre un poste lucratif. Il se sentait de plus en plus étranger à cette société américaine avide de toujours plus (plus loin, plus neuf, plus riche) et qui ne considérait plus aucune chose ni aucune valeur de tradition.

  • La jeunesse est une étape de l’existence – pas un état d’esprit.
  • Le féminisme une revendication parmi d’autres – pas une nouvelle domination.
  • L’évocation des esprits et le tropisme sentimental une faiblesse – pas l’épanouissement de la raison.
  • Le zapping et la tyrannie de la mode une tare qui passe – pas le dernier état de la philosophie.

Le monde change, pas les humains, ce pourquoi ces deux phrases de Melville restent étonnamment actuelles. Les propos sur l’inanité de la Génération Y ou de ses petits frères et sœurs de la Génération Z sont à méditer d’après cette sagesse séculaire…

Herman Melville, Moi et ma cheminée, 1856, Œuvres tome 4, Gallimard Pléiade p.557 

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Évaluer un étudiant

L’évaluation fait peur en France, société de Cour, où le « classement » est tout de suite ressenti comme « social », donc élitiste ou méprisant. Le prof intégré à l’Éducation nationale estime avoir acquis un « statut » qui le mettrait à l’abri de toute remise en cause, notamment via son évaluation. Ce pourquoi les incompétents pédagogiques sont si nombreux, mal choisis, pas aidés et confortés contre vents et marées par leurs syndicats maisons.

L’évaluation est cependant nécessaire pour trouver sa place dans un cursus d’études, une entreprise et même la société. Profondément conservatrice est la conception du statut à vie, qui ne remplace la « naissance » d’Ancien régime que par le concours passé une seule fois vers 20 ans. Évaluer, c’est évoluer. Non pas « stigmatiser » (mot d’autant plus à la mode que son étymologie est religieuse), non pas marquer d’infamie un état quasi biologique de crétinisme ou d’excellence avec morgue, mais faire le point sur la maturité, l’équilibre et le désir d’avenir.

Ce pourquoi tous les jurys sont un peu une cooptation, que le vocable de « concours » dans la fonction publique masque mal. L’Administration choisit les candidats formatés à l’Administration – jamais les autres, même s’ils ont de bonnes notes à l’écrit. Il y a donc beaucoup d’hypocrisie à dire que le concours est neutre, ou même « républicain ». Un tirage au sort après sélection de niveau (l’écrit) aurait tous les critères de neutralité requis. Gageons qu’il brasserait un peu mieux la sociologie du fonctionnariat, ENA compris !

Dans le privé, l’évaluation est plus large et beaucoup moins élitiste que dans l’Administration. Ce qui compte est d’être adapté à ce que l’école pour l’étudiant, l’entreprise pour le candidat, attendent. Adapté ne signifie pas formaté. C’est bien une réflexion de professionnel de la politique, en général issu de la fonction publique, que de croire qu’une entreprise exige du « formaté » ! Seule une administration exige que ses éléments « fonctionnent », obéissant aux « règlements » sans état d’âme. L’entreprise exige de l’initiative, de la communication, de la souplesse d’adaptation. Ce pourquoi les ex-fonctionnaires sont si mal à leur aise dans les ex-monopoles d’État plus ou moins privatisés : France télécoms, la Poste, la SNCF…

Il est donc très utile qu’au contraire de l’Université (qui ne forme que des sachants, pas des opérationnels), les écoles professionnelles mettent les étudiants dans le bain de l’évaluation très tôt. C’est le cas des écoles de commerce, bien moins élitistes que les « grandes » écoles visant la politique comme Science Po ou l’ENA. Car il y a quatre façons d’accéder aux écoles de commerce :

  1. À bac+2 avec le concours Passerelle 1 ou après une Prépa scientifique ou commerciale
  2. À bac+3 avec le concours Passerelle 2
  3. À bac +5 ou 6 directement en Mastère spécialisé
  4. Après plusieurs années en entreprise par la formation continue

Pour les évaluations Passerelle, les étudiants ont entre 19 et 25 ans. Ils ne sont pas « finis », encore adolescents et plutôt naïfs, surtout en France où le système scolaire maintient dans la sujétion infantile jusqu’à 18 ans : pas de responsabilités dans le lycée, pas de tutorat de plus jeunes, pas de travaux en équipe, pas de rôle social… Uniquement du bachotage matheux pour « classer » les « meilleurs » admis en S et les « nuls » relégués ailleurs. Mais se distinguent deux groupes : les Prépas et les bac+2.

Lors des entretiens de jury, les Prépas apparaissent mieux « formatés », ils ont appris à bachoter, mais ils n’ont rien vu de la vie. Si leur famille ne les a pas emmenés petits, ils n’ont pas voyagé, ils ont quitté le sport l’année du bac, n’ont jamais travaillé l’été ni œuvré en associations. Toute leur existence s’est polarisée dans le bachotage continu « pour les études », ce qui les laisse abstraits d’esprit, maladroits dans les relations humaines et sans initiatives. Ils désirent rester « encadrés », ne trouvant leur autonomie que fort tard dans la vie, au-delà de 30 ans.

Les bac+2 ont choisi la filière courte des IUT, DUT ou une expérience universitaire. Ils sont unanimes : surtout pas poursuivre à l’université ! Les enseignements restent théoriques, voués à former des chercheurs ou des profs plutôt qu’à préparer à la société réelle qui produit. Chacun est livré à lui-même, sans aucune aide pédagogique, sans aucun partenariat pour les stages, avec de rares associations. Cette réflexion, opérée tôt, donne des étudiants plus ouverts, qui ont vu et pratiqués plus de choses : les voyages, les petits boulots, les sports, les associations.

Le jury a pour but de sélectionner les étudiants les mieux aptes à suivre les enseignements de l’école, mais aussi à s’y trouver heureux. L’investissement financier – au contraire de l’université – exige de se tromper le moins possible, surtout pour l’étudiant. C’est donc lui rendre service de ne pas le sélectionner lorsqu’il n’est manifestement pas fait pour une école de commerce. Cela n’enlève rien à ses qualités intellectuelles (il a passé l’écrit avec de bonnes notes) ni à ses qualités humaines, mais lui évite de perdre du temps à se fourvoyer dans une voie qui n’est pas faite pour lui.

Que demande-t-on d’un candidat ? Qu’il soit autonome et responsable, qu’il soit ouvert au monde et aux autres, qu’il sache structurer sa réflexion et soit honnête avec lui-même, qu’il soit intéressé par le monde de l’entreprise et motivé par l’école où il postule. On le voit, ce n’est pas grand-chose – et en même temps, cela fait tout. L’entretien compte pour près des deux-tiers de la note finale qui permettra l’accès aux places. Le parcours-type (Bac S + IUT de gestion ou Prépa maths) n’est pas obligatoire – des « littéraires » ou des étudiants ayant travaillé tôt réussissent aussi bien ; le projet professionnel non plus. Ce qui compte est avant tout que la personnalité du candidat colle avec le cursus proposé à l’école, qu’il trouve sa place. La première année lui servira à tester les différentes matières s’il n’est pas décidé.

Avec l’expérience, il ne faut pas un quart d’heure pour évaluer un étudiant. Le jury passera néanmoins 30 mn avec chacun pour lui laisser le temps de répondre aux incertitudes de son CV, de poser ses propres questions et d’aborder tout sujet qui lui tiendrait à cœur. Il y a les immatures avec potentiel, pas encore adultes mais qui le deviendront dans l’ambiance ouverte et active de l’école ; il y a les imbus d’eux-mêmes qui croient en leur excellence malgré des lacunes évidentes. Il y a le grand nombre, peu formés au lycée, qui savent mal s’exprimer et n’utilisent pas les mots dans leur sens correct.

J’ai ainsi entendu un candidat argumenter sur la compétitivité de la France : « il faut baisser les salaires ! » – en creusant un peu, il voulait dire les charges sociales… Un autre déclarer qu’il fallait en entreprise « toute sa place à l’individu » – il voulait dire à l’humain… Une dernière affirmer qu’elle lisait ‘Le Monde’ tous les jours – en fait les gros titres sur son iPhone et le résumé quand ça l’intéressait…

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Spéculation

Pour la bonne conscience française, catholique et de gauche, « spéculer » c’est mal. C’est envier ce qu’on n’a pas et « gagner de l’argent en dormant » comme disait le seul président socialiste de la Ve République. Mais spéculer en politique serait « bien », tandis qu’en économie ce serait « mal » ? Où l’on observe que la morale est à géométrie variable et qu’est « bien » ce qui arrange les idéologues.

Spéculer est justifié

Pourtant, l’Évangile de Matthieu évoque la parabole des talents (Mt 25.32), tout comme Luc celle des mines (12.19). Talents et mines sont des monnaies antiques qui valent cher. Aux serviteurs qui ont fait fructifier leurs talents confiés par le maître, ce dernier dit le bien qu’il pense d’eux. Au serviteur qui a enfoui dans la terre le talent à lui confié, pour le rendre intact à la fin de la période, il dit :  » Serviteur mauvais et paresseux ! (…) tu aurais du placer mon argent chez les banquiers, et à mon retour j’aurai recouvré mon bien avec un intérêt. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents » (Mt).

Le terme spéculer vient de miroir en latin, lui-même dérivé du verbe observer. Les savants du temps ont commencé à observer les entrailles des bêtes sacrifiées et les astres, pour en tirer des pronostics sur l’avenir. Déjà les clercs avaient fait ériger des alignements, à Carnac, Stonehenge et ailleurs, pour spéculer sur les saisons en fonction des étoiles. La spéculation est donc une réflexion, base de la démarche philosophique, politique et même scientifique. Il s’agit de pré-voir. De discerner dans le présent ce qui peut préfigurer l’avenir. Gouverner, c’est prévoir. Gérer son entreprise aussi, ou l’avenir de ses enfants : pourquoi les forcer à aller à l’école sinon pour spéculer sur leurs chances dans la vie ?

Les opérations financières et commerciales ne sont pas différentes : spéculer, c’est prendre un risque pour investir aujourd’hui et gagner (ou perdre) demain. Le sens actuel du mot est né des billets à ordres du XVIIIe siècle. Il n’y a que les administrations qui ne spéculent jamais : elles se contentent de gérer ce qui existe déjà, ne pouvant se développer que grâce à « plus de moyens ». Qui veut bâtir, inventer, innover, créer, doit sortir des administrations (dont ce n’est pas le rôle) et de l’esprit administratif (qui n’a jamais rien créé) : il doit spéculer.

L’ignorance économique

Chacun son métier, et la fonction crée son idéologie : loin de moi l’idée que l’administration ne sert à rien, ni que les fonctionnaires soient indignes. Laissons-les cependant à leur place d’État, et ne faisons pas de leur conception du monde une conception universelle. Encore moins du fonctionnement administratif la règle de l’économie ! Il suffit d’observer aujourd’hui comment les Chinois, pourtant confits en communisme et formatés deux générations durant par la propagande égalitaire, ont su rejeter les bureaux pour générer un capitalisme sauvage que même les Texans n’osent rêver. Que les fonctionnaires fonctionnent, la société a besoin de règles et de personnel intègre pour les appliquer à tous. Qu’ils ne spéculent pas en bourse ni en affaires, ni ne disent la morale, ils n’y connaissent rien.

On peut d’ailleurs se poser la question de la compétence professionnelle des trésoriers des hôpitaux, communes et autres collectivités territoriales qui ont souscrit des emprunts toxiques : ces spécialistes ont-ils vraiment souscrit sans rien comprendre ? Auquel cas, était-ce bien raisonnable et responsable de spéculer quand on gère l’intérêt public ? Le dernier mammouth sorti de l’ENA et Inspecteur des finances qui s’y s’est aventuré, Jean-Yves Haberer, a conduit le Crédit Lyonnais à la faillite… et c’est le contribuable qui a payé. L’auteur a été condamné à très peu de chose, malgré son incompétence.

La spéculation est un métier, que ce soit celui des astrologues antiques ou des savants d’aujourd’hui. Spéculer n’est ni bien ni mal, regarder l’avenir est toujours aussi utile. En revanche, et j’en suis bien d’accord, spéculer peut être bon ou mauvais. Bon pour soi ou pour les autres ; mauvais de même. Lorsque le trader Kerviel spécule hors limites, il met en danger non seulement son petit ego et sa carrière, mais toute la banque et ses milliers de salariés, sans compter des clients épargnants, voire les contribuables qui auraient à renflouer. Lorsque Lehman Brothers spécule sur les crédits immobiliers irremboursables (subprimes), en refilant le mistigri du risque à tout le monde via la titrisation, son action est mauvaise non seulement pour ses clients et pour lui-même mais aussi pour le système financier des États-Unis et du monde entier. La banque a été mise en faillite.

Aux politiciens de faire leur métier

Les peuples, via les procédures démocratiques, sont parfaitement en droit d’exiger des limites légales – et des contrôles particuliers – sur ces actions de spéculation qui mettent en danger la société, même sans le vouloir.

Je suis ainsi, à titre personnel, ferme partisan de l’interdiction pure et simple des ventes à découvert. Car le monde a changé ; les règles doivent suivre. La mondialisation et l’Internet, les capitaux à gogo en raison des politiques laxistes des banques centrales, surtout la Fed, ont créé un terrain de jeu exponentiel avec des billes sans compter. Cette accélération sans conscience a conduit au château de cartes qui a explosé en 2007. Tout a été trop vite et, hormis les spécialistes, personne n’a compris.

Encore faut-il que les représentants d’État fassent leur métier : dire les règles et contrôler leur application. A voir fonctionner la SEC américaine ou l’AMF française, à voir réagir les politiciens européens sur la crise grecque et les politiciens américains au Congrès sur l’endettement public, on reste dubitatif… Au lieu de faire la morale aux financiers, les politiciens ne pourraient-ils commencer à se la faire à eux-mêmes ? Ne pourraient-il pas, pour une fois, ne plus se défausser en « responsables mais pas coupables », et remplir enfin la fonction qui est la leur ? Si « les marchés » spéculent sur la faillite d’un État, n’est-ce pas parce que des politiciens laxistes ont joué de la démagogie dépensière et clientéliste « sans compter » ? Il n’y a guère que les Islandais qui demandent des comptes à leurs politiciens. Leur exemple devrait faire école. Mais ce n’est pas en France, où parler compte plus que faire, que des citoyens lambdas campent devant la bourse… c’est aux États-Unis, pays de la libre entreprise. Alors, si les spéculateurs dérivent, les citoyens ne les laissent-ils pas faire ?

Lorsque vous empruntez pour acheter une maison, vous devenez propriétaire de quelque chose qui ne vous appartient pas, jusqu’à ce que vous ayez remboursé entièrement le crédit. L’intérêt du prêt est le prix du temps et du risque associé. Il est justifié économiquement. Même chose lorsqu’un État emprunte pour construire un TGV ou financer la recherche. Mais lorsque vous vendez à découvert (sans avoir les titres) pour profiter des écarts à la baisse, vous n’êtes ni propriétaire des actions (que vous n’avez pas), ni du gain que vous faites quand vous rachetez plus bas ces mêmes actions (que vous n’avez jamais eues). Vous êtes un pur « spéculateur » qui joue sur un risque abstrait. Même chose lorsqu’un État emprunte pour payer les salaires de ses fonctionnaires et les pensions de ses retraités : il rejette la charge de la dette sur les générations futures ; il se sent prêt à spolier, en cas de défaut de sa part, les prêteurs qui lui ont fait confiance. Tout comme il est interdit de prendre ce qui ne vous appartient pas, il devrait être interdit purement et simplement de jouer sur ce qu’on ne possède à aucun moment, ni à l’achat, ni à la vente. Billy the Kid a été pris par le shérif parce qu’il braquait les banques : qu’attendent les shérifs contemporains pour faire de même en finance ?

Les traders se moquent du monde, il peut bien crouler, ce qui leur importe est de profiter des écarts de cours. Ils sont maxima quand les gens ont peur : tout monte et baisse très vite (volatilité), c’est là le jeu du trading à haute fréquence (25 000 opérations automatiques par seconde, pour profiter des écarts minimes de cours)… C’est le contraire même de la spéculation financière à la Warren Buffet (milliardaire américain parti comme simple analyste il y a 50 ans) où il s’agit d’observer puis de s’asseoir sur son investissement. Car c’est bien « en dormant » que l’on gagne à long terme, bien loin de ce mépris politicien ignorant de toute économie : c’est en restant confiant dans les capacités d’une entreprise sur la durée que l’on gagne avec elle, en l’accompagnant par ses capitaux prêtés, qu’elle fait fructifier dans des investissements réels. De même qu’on ne spécule pas à court terme sur la dette d’État, mais qu’on soutient les investissements pour le futur jusqu’à l’échéance des emprunts.

Ce n’est surtout pas en faisant des « coups » financiers de courte durée, comme Jean-Marie Messier – autre énarque Inspecteur des finances – qui a changé Vivendi, réputée pour sa gestion de l’eau, en une société de casino sur les nouvelles technologies sans actifs, sans bénéfices et sans clients ! Ce capitalisme « hors la loi », selon le mot de Marc Roche, correspondant économique du ‘Monde’ à Londres, a été précipité par la gauche et par les fonctionnaires « convertis » dans la finance – c’est dire le paradoxe de la situation actuelle.

Non, spéculer n’est pas « mal », ce sont les ouvriers ignares qui usent de cet outil qu’ils ne connaissent pas qui sont mauvais. Et les politiciens démagogues, ignorant des réalités économiques, qui en font un argument « moral ». Qu’ils relisent déjà les Évangiles, cela manque à leur culture économique !

Pour prolonger :

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Dale Furutani, La promesse du samouraï

L’action n’est jamais loin de la réflexion dans cette trilogie policière qui a pour cadre l’ancien Japon. Le lecteur s’instruit sur le pays en s’amusant. Être un samouraï, c’est être un gentleman, c’est-à-dire un homme accompli. Les femmes sont considérées comme inférieures dans cette société féodale, mais elles n’en gardent pas moins une volonté et des capacités d’initiative certaines, du dépucelage des jeunes garçons à la vengeance contre les seigneurs félons, en passant par les comptes de la maison et l’honneur familial !

Dale Furutani est un Asiatique Américain né en 1946 et élevé à Hawaï puis en Californie. Ses grands-parents, originaires de l’île d’Oshima, sont venus en 1896 aux États-Unis travailler aux plantations de sucre d’Hawaï. Adopté par un Californien à l’âge de cinq ans, le jeune Dale poursuit des études conjointes de création littéraire et des systèmes d’information et marketing à l’Université de Californie. Il écrit depuis son plus jeune âge pour s’évader, en butte au racisme anti-jaunes après Pearl Harbor. Il s’est de même initié aux sports de combat pour cette raison. Il a possédé 19 ans une entreprise de consultant pour l’automatique en automobile avant de devenir directeur des Systèmes d’information de Nissan.

Auteur de romans policiers publié dès 1993 ayant pour héros contemporain Ken Tanaka, un Américain d’origine japonaise comme lui, il a voulu se plonger dans l’essence japonaise par les aventures d’un samouraï sans maître, un rônin. Nous sommes en 1603, tournant dans l’histoire du Japon puisque Tokugawa Ieyasu a vaincu les autres clans et s’est proclamé shogun, fondant une dynastie pour deux siècles et demi – jusqu’à l’ouverture Meiji.

Matsuyama Kaze est un samouraï de trente ans qui a déjà beaucoup vécu. Fils de samouraï, agréé par un sensei, un maître pour apprendre à suivre la voie du guerrier, il est devenu tenancier de fief jusqu’à ce que son seigneur choisisse le mauvais clan. Les Tokugawa ayant vaincu, sa femme a tué ses deux petits enfants avant de se donner la mort, selon les habitudes d’honneur du temps. Kaze est devenu guerrier sans maître, rônin. Il s’est donné ce nom nouveau de matsu (pins) yama (montagne) kaze (vent), le Vent-qui-souffle-sur-la-montagne-de-pins. Il erre sur les chemins du Japon, à la fois pour trouver sa fortune et pour accomplir une quête : la promesse qu’il a faite à sa dame de retrouver sa fille, enlevée comme prise de guerre et vendue à sept ans. Cette dame est, comme aux temps des troubadours, la femme qu’il a aimée sans qu’elle soit jamais la sienne, l’ayant rencontrée un jour qu’il avait dix ans et se tenait tout nu sous une cascade glacée, en méditation selon les instructions de son maître.

Les trois volumes sont des intrigues policières qui peuvent se lire en elles-mêmes, mais la trilogie coiffe la quête unique et dépasse le motif purement policier. Ce sont en effet, par petites touches anecdotiques, toutes les mœurs de l’ancien Japon qui sont exhumées avec respect et crudité par Dale Furutani. Son éducation américaine et son origine japonaise se mêlent pour dire la japonité comme personne avant lui : directement mais en profondeur. Son héros est un guerrier qui n’aime pas le sang, « un homme de taille normale, mais doté d’une extraordinaire volonté et d’une adresse peu commune dans le maniement du sabre » (2. p.42). Car la voie du guerrier est celle du métier des armes, il ne s’agit pas d’aimer tuer. La connaissance lettrée, l’art du stratège, le sentiment de la nature et l’amour de la beauté sont indispensables à l’accomplissement d’une vie pleine.

Telle est la valeur de la vie – et non pas l’accumulation de biens matériels : « Je ne vous ai donné que de l’or, pas quelque chose qui ait vraiment de la valeur » (2. p.122), déclare Kaze à deux paysans. Mais chacun bâtit sa vie, sans être « né », ni attendre la chance : « Kaze était d’avis qu’on peut être artisan de sa propre chance par le travail et la préparation » (2. p.134). Il n’est jamais stupide de questionner quand on ne comprend pas, si l’on sait observer, être attentif aux leçons et respectueux de ceux qui vous enseignent. Le lien entre le gamin et son sensei est plus fort que le lien paternel, malgré l’éducation à la dure.

Le premier volume ouvre le décor, le Japon paysan des villages survit de riz planté dans d’étroites vallées par un travail collectif sous la protection d’un seigneur. Un homme tué d’une flèche est trouvé au carrefour et chacun soupçonne une bande de brigands qui rançonne le pays. L’affaire est plus compliquée que cela et Kaze s’y applique, observateur et faisant le vide dans sa tête pour réfléchir, n’hésitant pas à user de stratagèmes zen, telle cette empreinte de griffe de dragon dans la boue, qu’il a retenue des leçons du sensei…

Le second volume est plus chatoyant, le meilleur de la série en termes d’action, mettant aux prises un marchand et la ville. Le commerce permet de fructueuses occasions de faire le mal, nombre d’humains succombant à l’attrait facile de l’or plutôt qu’à la voie droite de l’honneur. Surtout lorsque l’on fait commerce d’armes puis, selon l’orientation de la demande, de corps désirables !

Le troisième volume voit l’aboutissement de la quête, les retrouvailles avec la fille bien abimée mais ferme à l’intérieur. Il se passe à Edo, la nouvelle capitale (qui deviendra Tokyo), où Tokugawa échappe à un attentat dont on accuse Kaze. Il démêlera les fils de l’intrigue de cour et se vengera de son pire ennemi, celui qui a vaincu son seigneur et torturé sa dame avant de violer sa fille enfant et de la vendre au bordel.

Autrement dit, on ne s’ennuie jamais avec Furutani.

Dale Furutani, édition française 10-18 2005 :

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Montaigne, les Essais

Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, est né en 1533 en Périgord et est mort à 59 ans à Bordeaux en 1592. Je ne sais si un paysage est un état d’âme. Il se trouve que le Bordelais- Périgord est le reflet physique de l’âme de cet écrivain philosophe politicien que j’aime. Variété, rudesse et tempérance, Flaubert lui aussi goûtait cette façon d’aller à la plume.

Une vie bien remplie

Élevé au latin seul jusqu’à l’âge de six ans, Michel apprit le français avant six ans. Cette éducation toute en douceur et souplesse d’esprit lui rendit son père fort chéri et en fit un entregent fort habile durant les guerres de religion. Il aimait à lire les Anciens en langue d’origine et à les méditer en français de son temps. Il eut un ami, La Boétie, une épouse, Françoise, et six enfants dont seule une fille survécut. Il a été gentilhomme de la chambre de Charles VIII et Henri IV, a accueilli ce dernier chez lui et fut élu maire de Bordeaux. Sur le tard, Mademoiselle de Gournay fut comme sa fille, qui édita après sa mort son œuvre définitive.

Il se retire de la vie publique (provisoirement) à 38 ans pour étudier librement et avec sérénité les grandes œuvres du temps jadis dans sa ‘librairie’ du château. C’est là qu’il commence à rédiger des textes qu’il complètera et corrigera durant 22 ans, jusqu’à sa mort. Plutarque et ses hommes illustres, Sénèque et les sceptiques, César le politique et Bodin le juriste, les historiens Hérodote, Tite-Live et Tacite, les philosophes théologiens Aristote et Saint-Augustin. Il publie le premier et le second Livre des Essais en 1580, l’édition posthume dite ‘définitive’ en trois Livres date de 1595.

Croyant sans fanatisme ni défiance, curieux des coutumes étrangères et des gens, aimant la vie et le confort mais stoïque envers les maux qui lui viennent (la mort de son père, de son ami, de ses enfants, les guerres fratricides, le dogmatisme religieux, la pierre, la goutte et la gravelle), il multiplie les facettes d’une sagesse pleine de nuances. Il n’est détestable qu’aux yeux des intransigeants pour qui chacun ne peut avoir qu’une foi, une loi, un roi (on dira plus tard, mais c’est bien le même fanatisme : « Ein Völk, Ein Reich, Ein Führer ! »).

S’essayer à penser par soi-même

« C’est ici purement l’essai de mes facultés naturelles » (II 10), écrit Montaigne dans ces trois livres de 107 chapitres rassemblés sous le titre des « Essais ». Humble sur ses facultés, il pèse son savoir, son expérience et ses mots, d’où le titre de son recueil de pensées, qui vient du latin exagium ‘la pesée’. Il veut penser par lui-même et ne pas recopier les « bibles » que sont les Testaments, Évangiles et autres classiques Anciens. Tout n’est pas né tout armé des temps antiques, qu’il suffit de radoter pour faire le cuistre. « Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées… » (Au lecteur). Il reste tant de compilateurs, de nos jours encore, qui se contentent de cela pour briller ! « Ce sont mes gestes que j’écris, c’est moi, c’est mon essence. Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner » (II 6). C’est avec Montaigne qu’est né l’humanisme, cette quête d’épanouissement de l’homme ici-bas, dans la quête incertaine d’une vérité qui ne vient pas toute révélée mais se construit pas à pas.

Le snobisme d’époque s’appelait érudition ; Montaigne n’y souscrit pas. Les anciens Grecs ont été introduits en Italie par les savants ayant fui Byzance conquise par les Turcs en 1453, puis redécouverts à la Renaissance contre l’Église qui ne jurait que par Aristote et saint Thomas. S’il se nourrit des classiques, ce n’est pas pour les répéter mais pour y prendre exemple. « Que sais-je ? » se demande-t-il – et c’est pour penser par lui-même. Il anticipe Descartes. « Quand j’écris, je me passe bien de la compagnie et de la souvenance des livres, de peur qu’ils n’interrompent ma forme » (III 5). Autour de lui font rage les guerres de religion, protestants qui veulent aller aux sources et lire le texte par eux-mêmes et catholiques arc boutés sur le dogme, la hiérarchie et la révérence politique à Rome. Elles donnent l’image même de la relativité des choses. Ne s’étripe-t-on pas pour le même Dieu ? Être maître de soi ne vaut-il pas mieux que singer un rite plutôt qu’un autre ?

Écrire est une auto-connaissance, ancêtre égotiste de la psychanalyse qui – ayant ses grands prêtres – a repris l’idée catholique de la confession pour mieux « surveiller et punir ». « Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait… » (II 18). La dialectique de la main et de l’outil, chère aux préhistoriens pour rendre compte de l’évolution humaine, explique aussi Montaigne. S’analyser soi, la plume à la main, vous précise et vous change. Le texte est prétexte, ce miroir réflexion. L’être tout d’impulsions et de passions apprend à s’assagir en prenant le temps de poser et de soupeser en esprit les causes et les conséquences. « J’écoute à mes rêveries parce que j’ai à les enrôler », dit joliment Montaigne (II 18) dans cette langue vive et fraîche du 16ème siècle. Nous dirions plus lourdement aujourd’hui ‘je prête attention à mes idées volages parce que je dois les consigner sur un registre’. « Nous pelotions nos déclinaisons », dit-il encore de la poésie latine, érotique si l’on creuse.

Pourquoi donc publier ? Ne suffit-il pas du journal « intime » ? Mais « ce qui me sert peut aussi par accident servir à un autre, » croit Montaigne (II 6). Mes réflexions personnelles, ces « essais » de pensée, ont pour « dessein de publique instruction » (II 18). Elles visent moins à se faire valoir soi qu’à donner l’exemple du penser par soi-même. C’est bien utile en un siècle où les dogmes religieux servent d’arguments massues ! A-t-on changé ? A lire certaines « polémiques » à la française, ou certains « commentaires » sur les blogs ou les journaux dits « citoyens » du net, on peut en douter.

Parler franc en langue de chasse

« Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche. Un parler succulent et nerveux, court et serré, plutôt difficile qu’ennuyeux ; éloigné d’affectation et d’artifice, déréglé, décousu et hardi ; chaque lopin y fasse son corps [que chaque morceau y soit indépendant] ; non pédantesque, non fratresque [style sermon des moines], non plaideresque [style plaidoirie d’avocat], mais plutôt soldatesque… » (I 26) – nos précisions de langue moderne sont entre crochets [ ]. N’est-il pas imagé et direct, ce style « soldatesque » ?

Le soldat va de l’avant sans se préoccuper de la forme ; seul existe son but et les moyens les plus courts et les plus efficaces sont pour lui les meilleurs. Ainsi de l’écrivain. Montaigne trouve le style de « César et plus admirable et moins aisé à imiter. » (II 17) – mais tel est bien son idéal. « C’est la gaillardise de l’imagination qui élève et enfle les paroles… » (III 5). Gaillard est un mot gaulois qui signifie vigoureux et libre. Il a pris le sens de passion sexuée où l’on enlève le pucelage comme on enlève une forteresse, par assaut direct. La référence militaire sert une fois de plus à lier instincts, passions et raison vers le même but : la volonté de dire. Tout comme chez Descartes et Flaubert. Montaigne ne sépare pas l’étude de l’exercice : « Pour moi donc j’aime la vie et la cultive telle… » (III 13).

Les « Essais » de Montaigne sont un journal de méditation comme on remplit un tableau de chasse. « A même que mes rêveries se présentent, je les entasse : tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traînent à la file. Je veux qu’on voie mon pas naturel et ordinaire, ainsi détraqué qu’il est. » (II 10) « Détraqué » est terme de cheval, on le dit ainsi lorsque son allure perd le pas régulier. « J’aime l’allure poétique à sauts et gambades et vais au change [changement] indiscrètement et tumultuairement. » (III 9) « Aller au change » est un terme de fauconnerie, que Montaigne reprend, poursuivant ses métaphores soldatesques et chasseresses. Il écrit au débotté, plein d’ardeur et passion, mais se relit posément et se corrige soigneusement. Il vise le trait direct, mais aussi la précision.

Lisez donc Montaigne pour la santé !

En édition modernisée car il est inutile (sauf aux spécialistes et aux cuistres) de se fader le français vieux, propice aux contresens. Et puis allez, commentateurs, après Montaigne à vos claviers, penser par vous-même ! Mais je dis bien « penser ».

Méditez donc cette dernière parole de Montaigne : « Comme notre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et réglés, il ne se peut dire combien il perd et s’abâtardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs » (III 8). Flaubert disait de la lecture qu’elle devait être comme la diététique : manger non par boulimie mais des mets choisis pour se fortifier et se garder sain.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, 21.85€.  

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