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Pour devenir intelligents, racontez des histoires !

Trop souvent des lecteurs me demandent de penser pour eux ou croient trouver dans ce blog le devoir qu’ils ont à rendre. Rien n’est plus faux ! On ne pense que par soi-même (sinon, on perroquette). On ne réfléchit que sur un problème précis (sinon, on est hors sujet). On ne chemine qu’avec son intelligence propre (sinon, on est manipulé). Beaucoup trop de gens, notamment dans leur jeunesse, ne pensent pas par eux-mêmes, répètent ce qu’ils ont entendu ou lu sans réfléchir, et se laissent embrigader dans des passions collectives qui ne servent que quelques-uns.

Disons qu’il y a deux types humains caricaturaux : l’actif et le passif. L’actif sollicite et provoque pour avoir un retour et élaborer une réflexion ; le passif ingurgite et classe, juxtaposant les idées sans les relier. C’est ainsi qu’Internet peut rendre plus intelligent ou plus bête, selon le tempérament.

L’intelligent utilisera les bases de données pour chercher à tester ses hypothèses et à contrôler la fiabilité des informations ; le bête prendra tout tel quel, au premier degré, sans jamais s’impliquer sauf à suivre celui qui lui paraît le « plus fort ». Or une information n’est pertinente que pour un contexte et un problème donné. Le cerveau fait cela en général ‘intuitivement’. Pourquoi donc délaisser cette activité ‘naturelle’ de penser lorsqu’on est face à l’ordinateur ?

Trop de gens prennent le net pour une encyclopédie où l’on trouve tout, immédiatement. Plus besoin de chercher longtemps, ni de retenir, tout vient tout cuit à qui interroge. Sauf qu’à rester ainsi passif, aucun apprentissage n’a lieu, aucune expérience ne sert de leçon pour les interrogations suivantes.

La mémoire humaine est dynamique, son système est souple et reste ouvert. Tout le contraire d’une bibliothèque qui ne contient que ce qui est indexé. Nos savoirs emmagasinés en mémoire ont une indexation flexible, en fonction de nos centres d’intérêts et du développement de nos connaissances. La mémoire humaine apprend, pas celle de l’ordinateur…

C’est pourquoi il est utile et formateur de « raconter des histoires ». Conversation, rédaction et dissertation sont des méthodes qui permettent de préciser sa pensée, de se souvenir et de tirer leçon. Or la conversation est trop souvent un monologue ; la rédaction une juxtaposition de faits vagues et sans liens ; la dissertation une régurgitation de fragments de cours. Raconter ne consiste pas à décrire, à répéter le banal, mais à mettre en valeur ce qui est hors de l’ordinaire. Ces récits construits donnent sens à l’expérience, à la recherche sur un sujet, comme à l’existence tout entière.

L’inconnu rencontré est transformé en connu, défriché pour alimenter la réflexion, retenu pour tenter de comprendre les forces et les savoirs qui jouent un rôle dans la vie. Apprendre à expliquer les événements implique de comprendre ce qui à chaque fois s’est passé, donc à en tirer une réflexion – un retour d’expérience – alimentant ainsi son intelligence (qui est capacité d’adaptation). Être étonné, premier pas de la philosophie, permet de sortir de soi pour s’intéresser au monde, qui ainsi choque ou séduit et fait réagir et penser. Raconter lui donne sens, provoque le débat avec les autres et alimente l’effet en retour de cette dialectique qu’est la faculté d’intelligence.

Trop souvent les gens se contentent de régurgiter ce qu’ils ont glané ici ou là, sans l’organiser ni même le penser pour eux. C’est bien plus dommage quand ils sont jeunes ! La timidité, la peur de se lancer, de s’exposer au regard qui juge (notamment du système scolaire qui note et exclut), expliquent une partie du problème. Mais la facilité aussi, alimentée par la démagogie ambiante qui évalue sur le « niveau moyen » sans élever quiconque au-dessus de l’égalitarisme de principe, qui aligne sur la majorité donc sur le médiocre (voire en manipulant les notes pour qu’elles collent à la « moyenne » requise).

Non ! Le savoir d’Internet ne remplace en rien le travail personnel. Internet est comme une sorte de dictionnaire où l’on trouve de tout, le meilleur comme le pire, sans ordre aucun et avec des points de vue non testés. La pensée critique personnelle, le travail de recherche, la méthode scientifique même, exigent de sortir de la répétition pour élaborer les idées. Nul ne peut être chercheur, journaliste, ou tout simplement adulte, s’il ne devient pas capable de se faire sa propre opinion sur des informations d’expérience personnelle ou trouvées sur le net. Cela s’apprend par essais et erreurs – mais certes pas sans rien faire. Qu’on se le dise chez les teens !

Mais qui leur apprend parmi les profs ? Ce sont pour la plupart des suiveurs qui ne peuvent que formater des suiveurs – et raboter toute originalité qui dépasse, par trop « inégalitaire ».

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Frédéric Cuillerier-Desroches, Agylus ou la métamorphose de l’Être

frederic cuillerier desroches agylus
Agylus était un guerrier franc né en 535. Sa vaillance au combat lui fit donner par le roi un domaine en bord de Loire, à quelques lieues en aval d’Orléans. De chef de guerre il se fit maître de domaine jusqu’au mitan de sa vie où, terrassé par une force alors qu’il poursuivait un esclave en fuite, il se convertit au christianisme.

  • Certes, l’époque était préparée à quitter le monde batailleur pour le monde spirituel ;
  • certes, la lassitude de combattre et de tuer était forte pour qui voyait s’éloigner la jeunesse ;
  • certes, bâtir la paix était devenait aussi exaltante que piller du butin, dans un pays fécond, au bord d’un fleuve apaisant, sous un climat tempéré.

Mais l’auteur, bien qu’entouré de livres d’histoire cités en bibliographie, garde la candeur du premier degré lorsqu’il s’agit des sources de la légende chrétienne.

saint ay carte de situation

Ce ne sont que révélations, forces miraculeuses et guérisons par l’Esprit. C’est joliment conté mais pas très historique. Il tire aussi la chronologie pour servir son propos, puisque Francion, ancêtre mythique des Francs en descendant d’Énée, n’est mentionné que vers 660 dans l’Historia francorum de Frédégaire… soit un bon siècle plus tard. La légende orale pouvait couver, mais il y a quand même un écart de quatre générations pour qu’Agylus – gamin vers 545 – l’entende déjà comme surgie toute armée des bibliothèques monastiques que ces païens de Francs ne devaient pas vraiment fréquenter…OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Frédéric Cuillerier-Desroches est depuis 30 ans maire de Saint-Ay après une carrière de juriste. Sa langue coule bien, malgré une faute d’inattention p.133 : un homme du VIe siècle ne peut être « en hayon », ce qui est réservé aux automobiles du XXe siècle ; tout au plus peut-il être en haillons s’il est pauvre. Le récit, conté par son fidèle ami Marsius resté païen jusqu’à la fin (mais il doute), est enlevé, il intéressera bien au-delà de la paroisse. Il évoque ce monde mal connu de la fin de l’empire romain d’Occident, juste avant le haut moyen-âge. Les peuplades migrantes venues du nord et de l’est commencent à s’établir ; elles changent de mœurs et de façons de vivre. La religion est une façon de s’assimiler au seul ordre qui règne encore après la faillite de Rome – l’Église – et de dominer les simples par l’esprit autant que par l’épée.

« J’ai renoncé aux habits de lumière, déclare Agylus à son ami, aux fêtes de gloire, aux richesses terrestres parce que j’ai préféré l’être au paraître, parce que mon paraître était le fruit de la violence, de la terreur que je semais sur mon chemin, de la souffrance et non de la joie des autres. Maintenant, j’essaie de donner à ceux qui m’entourent et qui viennent à moi un peu de mieux vivre, de mieux être, une part de ce bonheur sur terre, auquel ils ont droit » p.151 Pas sûr que « le droit » soit dans les mœurs du temps, au-delà de la force de l’épée ou de la mitre, mais l’intention y est.

C’est un beau livre d’histoire locale et un roman édifiant sur la paix et la concorde.

Frédéric Cuillerier-Desroches, Agylus ou la métamorphose de l’Être, 2013, éditions Baudelaire, 210 pages, €15.68

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